Les Canards en plastique attaquent !

Insubmersibles canards en plastique [1], bénis oui-oui et autres moutons de Panurge, tous prêts à prendre des vessies pour des lanternes, à partir en croisade contre les incrédules, les sceptiques et les cyniques mettant en doute leur foi ou s’en moquant avec leurs remarques caustiques.
Tel est le sujet abordé par Christopher Brookmyre dans un livre plus malin que ne le laisse présager son titre en apparence grotesque.

À l’instar du trop rare Ken Bruen [2] ou de Charlie Williams [3], Christopher Brookmyre appartient à ces plumes britanniques ayant apporté un sang neuf à un genre jusque-là enferré dans la routine. Le présent opus est le cinquième épisode des aventures de Jack Parbalane, un journaliste d’investigation aimant se placer dans des situations périlleuses. On peut toutefois le lire indépendamment des autres titres de la série, les allusions à un précédent volet (non traduit) ne gênant aucunement la compréhension de la présente histoire.

Le fervent rationaliste affirme souvent qu’il a besoin de voir pour croire. Détournant astucieusement cette sentence, Brookmyre démontre surtout qu’il faut croire pour voir, la foi se passant allègrement de la logique ou du raisonnement. Et quand bien même on tenterait d’expliquer à un croyant, avec des preuves, la vacuité de ses croyances, on se verrait opposer une fin de non-recevoir. Sujet vieux comme le monde, on en conviendra, mais traité ici par l’auteur écossais d’une manière futée et avec une ironie british délicieusement mordante.

Tout commence dans la prestigieuse université de Kelvin en Écosse. Gabriel Lafayette y fait fureur auprès des étudiants dans des spectacles mettant à profit son prétendu talent médiumnique. Fort du soutien d’un riche mécène et de quelques chercheurs free-lance, celui que d’aucuns voudraient cantonner au rôle de saltimbanque doué, souhaite désormais voir la science cautionner ses pouvoirs surnaturels. Plus qu’un caprice, l’enjeu de la manœuvre n’est rien de moins que la création d’une chaire de « physique spiritualiste ». Enthousiasmés par cette perspective, adeptes du spiritisme et clubs de théosophie s’enflamment pendant que les scientifiques s’agacent et s’inquiètent des conséquences de cette fâcheuse expérience, si tant est qu’elle aboutisse. Entre-temps dans les coulisses, les tenants de l’Intelligence Design tirent les marrons du feu.

En sa qualité de doyen honorifique de l’université, une élection canularesque dont il ne se vante pas, et fort de son expérience de journaliste, Jack se voit propulsé comme observateur pour départager les participants de cette pétaudière.

Malgré une mise en place un tantinet laborieuse (en gros toute la première partie), la pertinence du propos se conjugue à l’intrigue policière pour finalement happer l’attention. Le dispositif narratif adopté par l’auteur britannique compte aussi pour beaucoup dans cette réussite. Résolument non linéaire, l’histoire alterne différents points de vue et use du procédé du déjà vu, multipliant les fausses pistes, les rebondissements et contribuant ainsi à ménager le suspense jusqu’au terme du roman, que l’on peut juger un peu convenu quand même. D’une manière légère et décalée, Christopher Brookmyre concilie humour et réflexion politique, au sens noble du terme. Fermement ancré dans le réel, Les Canards en plastique attaquent ! tient ainsi à la fois de la satire et du roman policier. Une lecture à classer parmi les petits plaisirs qui rendent moins borné.

« Tu as le droit de croire en ce que tu veux, mais il faut savoir être responsable, prendre en compte les faits et ajuster ses croyances en fonction de ça. Sinon, on freine sa propre évolution cognitive. »

[1] Expression employée par James « Le Sensationnel » Randi, magicien canadien et grand sceptique, pour décrire les gens déterminés à continuer à croire au surnaturel, en dépit des preuves qu’on leur apporte de sa non existence.

[2] Célébré pour les séries prenant pour héros R&B et Jack Taylor, Ken Bruen est l’auteur de romans noirs, souvent grinçants et amers, parfois drôles, mais toujours humains. Hélas, la traduction de ses romans semble avoir été abandonnée dans nos contrées.

[3] Presqu’homonyme, à une lettre près, de l’auteur américain Charles Williams, Charlie Williams est connu dans l’Hexagone pour la trilogie de Mangel, une série se partageant entre humour noir, désespérance ordinaire et critique sociale.

Les Canards en plastique attaquent ! de Christopher Brookmyre (Attack of the Unsinkable Rubber Ducks, 2007) – Editions Denoël, décembre 2009 (roman traduit de l’anglais par Emmanuelle Hardy)

L’Enfer des masques

Mystère à Nice. Nora n’a connu que sa mère, une psychothérapeute aimante et dépressive. Ceci ne l’empêche pas pourtant d’imaginer les scénarios les plus improbables pour combler l’absence de père, allant jusqu’à en faire un extraterrestre de passage sur Terre. La perspective l’excite d’ailleurs un peu, mais il faut bien que jeunesse se passe. Notez bien que cela embellirait son pedigree d’être la fille de l’homme tombé du ciel. Férue de cinéma, la jeune femme a entamé une liaison avec Régis qui, loin d’être un con, se révèle surtout comme un bourge blindé de fric. En sa compagnie, elle découvre les arcanes de la jet society, une élite habituée aux soirées à Nirvana Bay, le club à la mode près de Sophia Antipolis. Elle y découvre un aspect secret du passé de sa mère, via une photo affichée dans une salle du complexe récréatif, un cliché où celle-ci apparaît avec un ancien collègue et compagnon. Son père ?

Énigme à San Francisco. Émergent d’un long coma, une dizaine d’années dans un néant cotonneux, Priscilla doit réapprendre à mouvoir son corps et se réapproprier sa mémoire. Hospitalisée dans une clinique pour riches appartenant à son mari aimant, Nick Dickovski, le magnat de l’intelligence artificielle, elle entame une douloureuse convalescence sous la surveillance d’une équipe médicale ultra-protectrice. Mais, une succession de visions violentes, de rêves cauchemardesques, l’a font bientôt douter de la réalité de son passé et de la bienveillance de son époux.

Sur le blog yossarian, on ne cache pas la passion coupable nouée avec l’œuvre de Jacques Barbéri. Les curieux pourront d’ailleurs se référer à cet article pour en juger. Longtemps annoncé chez son éditeur attitré, La Volte, le nouveau roman de l’auteur niçois ne déçoit finalement pas l’attente angoissé du fan. Bien au contraire, L’Enfer des masques se révèle à la hauteur de l’imaginaire hors norme d’un auteur, toujours en prise avec des thématiques éminemment science-fictives.

À la fois quête et enquête, celles d’une jeune femme obsédée par un père inconnu, le récit nous amène des rives méditerranéennes aux côtes de la baie de San Francisco, d’un technopole à l’autre, auprès des barons de la haute technologie, ces inventeurs et chefs d’entreprises ayant capitalisé sur les technologies de l’information et sur l’intelligence artificielle. Jacques Barbéri distille ainsi une intrigue maîtrisée, dépouillée de la dinguerie inhérente à ses romans précédents, sans pour autant renoncer complètement aux déviances psychologique auxquelles il nous a accoutumés. Il remplace la folie par un sentiment d’inquiétude, une angoisse latente attisée par un art de la manipulation. Faux semblants et simulacres président ainsi au déroulé d’un récit pétri de culture cinématographique et science-fictive, se lisant comme un thriller.

Mêlant l’esthétique du giallo à la physique quantique, le roman de Jacques Barbéri manifeste également un goût immodéré pour l’humour décontracté et le vertige spéculatif de la modernité technologique, lorgnant à la fois du côté de J. G. Ballard, de Theodore Sturgeon et de Philip K. Dick. Porté par des dialogues vifs et piquants, le récit joue avec les apparences, la nature incertaine et multiple d’une réalité qui, si elle peut se révéler sensuelle, est cependant loin d’être consensuelle. En somme, une forêt de symboles qu’il convient de démasquer par la fiction.

Cocktail réussi de science-fiction et de polar, L’Enfer des masques ravira donc sans peine l’amateur de questionnement autour de la mémoire et de la réalité. Il réjouira également les aficionados de l’auteur français par son jeu avec les références culturelles, y compris celles issues des mauvais genres. Mais, sur le blog yossarian, on prêche des convaincus.

L’Enfer des masques de Jacques Barbéri – Éditions La Volte, février 2019

Richard Matheson – Polars sous tension

Écrivain prolifique venu du journalisme, nouvelliste de talent et romancier efficace, Richard Matheson est considéré comme l’un des grands auteurs de la science-fiction, du fantastique et de l’épouvante. Une renommée qui éclipse sa contribution dans le polar, une part certes minime de sa bibliographie, mais que l’on aurait tort de négliger.

Si l’on fait abstraction de La Traque (Hunted Past Reason, 2002), un thriller tardif passablement raté, trois romans relèvent de ce mauvais genre. Toutes issues de la fin des années 1950, autant dire l’âge d’or de l’auteur, ces œuvres inscrivent leur trame criminelle dans l’univers urbain du roman noir, voire des pulp magazines. Parus en paperback chez Lions Books, une collection à bon marché où ce sont illustrés notamment Jim Thompson, Fredric Brown et David Goodis, Les Seins de glace et Jour de fureur ne s’embarrassent pas de descriptions interminables ou d’états d’âme superflus. Ils vont droit au but, déroulant leur intrigue nerveuse sans laisser aucun répit au lecteur. Pour autant, on aurait tort de considérer ces deux premiers roman, sans oublier De la part des copains, paru six ans plus tard, comme des récits simplistes, perclus de stéréotypes. Et si l’on peut trouver leur contexte un tantinet daté, on ne s’écarte guère en effet de la petite classe moyenne américaine des années 1950, l’atmosphère anxiogène et le suspense de ces trois titres pourraient cependant en remontrer à bien des faiseurs de thrillers psychologiques contemporains en matière de passion et de duplicité.

«  Je n’en étais pas certain, mais ça ressemblait à de la peur. L’effroi d’un enfant devant une menace qu’il ne comprend pas très bien, mais dont il s’écarte instinctivement.  »

Premier roman de Richard Matheson, Les Seins de glace (Someone is bleeding, 1953) est sans doute le plus connu dans nos contrée grâce à l’adaptation commise au cinéma par Georges Lautner avec Mireille Darc et Alain Delon. Malgré la plastique de l’actrice, le film n’est pas vraiment une réussite, du moins si l’on se fie à l’intrigue retorse du matériau original. L’auteur américain nous livre en effet un récit cauchemardesque peuplé de personnages torturés et ambigus. Tout commence sur une plage déserte de Los Angeles où David Newton est venu se baigner, histoire de trouver l’inspiration pour son roman. Il y rencontre Peggy Lister, une beauté candide dont il ne tarde pas à s’enticher. Fragile et timide, la jeune femme semble la proie idéale pour toute une foule de malfaisants ne songeant qu’à abuser d’elle, à commencer par le mari de sa logeuse dont les coups d’œil salaces en disent long sur ses pensées. Et puis, il y a aussi Jim Vaughan, l’avocat de Peggy, dont les services ne semblent pas se limiter à la défense de sa cliente. Le bougre a développé une passion tenace pour la jeune femme, n’hésitant pas à la harceler pour obtenir ses faveurs. Par un caprice du destin, il se trouve être aussi un ancien camarade d’université de David Newton. Pas question pour l’écrivain fauché de subir une nouvelle fois les mensonges de ce manipulateur vicelard, né avec une cuillère en argent dans la bouche. Cette fois-ci, Peggy sera sienne.

L’intrigue de Someone is bleeding, reprenons le titre original, plus conforme à l’histoire, développe une thématique familière dans l’œuvre de Matheson, y compris dans les romans comme Je suis une légende et L’Homme qui rétrécit. On y retrouve en effet cette logique d’affrontement, où le héros doit faire montre de caractère et de combativité pour déjouer le destin. Ici, David Newton doit se battre pour conquérir et posséder, au sens littéral du terme, la jeune femme. Mais, il y a quelque chose de pourri dans les rapports de Peggy Lister et la gente masculine. Ballotté entre sa raison et l’amour aveugle qu’il nourrit pour elle, David ne veut rien voir. Il accepte d’abord de mentir pour la protéger, prêt à endosser la responsabilité de ses actes, avant d’être victime des cruelles manipulations du couple qu’elle forme avec Jim Vaughan. Au terme d’un parcours mouvementé, teinté d’une pincée d’érotisme trouble, David Andrew finira par abandonner l’angélisme lui faisant travestir la vérité, renonçant à voir Peggy comme un simple pion, mais bien comme la pièce maîtresse d’un sanglant jeu de dupes.

«  Le monde est plein de cadavres de types qui ont désiré ce qu’ils n’auraient jamais dû avoir.  »

On l’aura noté au fil de ce premier roman, Richard Matheson affectionne les émotions fortes, flirtant souvent avec la violence et la folie. La dimension criminelle n’intervient qu’à la marge, comme la résultante des tensions psychologiques dont les secousses malmènent les personnages jusqu’à leur point de rupture. Jour de fureur (Fury on Sunday, 1953), le deuxième titre de l’auteur, paru d’abord sous nos longitudes en série noire avant d’être réédité chez 10/18 dans la collection «  Nuits blêmes  », pousse ce processus à son paroxysme. L’auteur américain nous y décrit la cavale d’un dément, évadé de l’asile où on l’avait interné pour un crime. Vincent n’a plus en effet toute sa raison comme l’on s’en rend compte assez rapidement. L’esprit laminé par des délires psychotiques, il est convaincu d’être la victime d’un complot fomenté par l’ensemble de ses semblables, du voisin de cellule au juge qui l’a condamné dans ce cul de basse fosse chimique où les les mœurs vicieuses des gardiens ne valent guère mieux que celles des détenus. Mais, ce ne sont pas ses conditions de détention qui le poussent à s’échapper, bien au contraire, Vincent a une vengeance à exécuter. Pour cela, il a échafaudé un plan périlleux dont il a répété le moindre détail jusqu’à le connaître par cœur. Ce soir, c’est sûr, il sera dehors, prêt à accomplir sa besogne. Et peu importe s’il sème la mort et l’effroi durant sa fuite, il doit libérer Ruth, son unique amour, de l’emprise de Bob, ce sinistre individu qui l’a subjuguée.

Avec Jour de fureur, on troque la rivalité amoureuse un tantinet perverse et macabre contre un récit de vengeance, échangeant un traumatisme contre un autre. En dépit d’une trame linéaire assez convenue, ce deuxième roman de Richard Matheson emporte finalement l’adhésion grâce à un crescendo magistral qui débouche sur un morceau de bravoure tenant tout entier entre les quatre murs d’un appartement new-yorkais. La quête obsessionnelle de Vincent sert de fil directeur à un récit survolté en forme de règlement de compte. Rien n’échappe à la vindicte de l’auteur américain, ni la fonction paternelle, ni les relations de couple. Le roman comporte quelques scènes sordides qui font paraître mièvres les pulsions violentes de Robert Neville, le héros de Je suis une légende, et bien anodin le voyeurisme de Scott Carey dans L’Homme qui rétrécit. Mais, elles permettent de comprendre ce que ces œuvres doivent au polar, notamment pour ce qui relève de la caractérisation des personnages.

«  La vie est un vaste manège. Chaque instant est le résultat de ceux qui l’ont précédé, et l’origine de ceux qui le suivront. On ne peut séparer un instant d’un autre, et attribuer des valeurs différentes à chaque partie de ce qui forme en réalité un tout –un grand courant où le meilleur et le pire se confondent sans qu’on puisse accepter l’un et refuser l’autre.  »

De la part des copains (Ride the Nightmare, 1959) a également fait l’objet d’une adaptation très médiocre au cinéma, avec Charles Bronson dans le rôle principal. Difficile pourtant de retrouver le personnage falot de Chris Martin dans le physique musculeux de l’acteur américain, rebaptisé pour l’occasion Joe. D’autant plus que le film semble se concentrer sur la course contre la montre de Bronson au volant d’un coupé Opel. Redoutable page-turner, sous-tendu par un suspense irrésistible qui permet d’oublier les ficelles grossières, De la part des copains se situe hélas un bon cran en-dessous des deux précédents titres. Richard Matheson y fait exploser le quotidien d’une famille d’américains moyens, apparemment sans histoire, jusqu’au jour où le mari est contacté par ses anciens complices, évadés de prison. En dépit de prémisses engageantes, l’action finit malheureusement par l’emporter sur la psychologie, conférant à l’ensemble l’apparence d’un script parfait pour le cinéma. Dont acte.

À la mort de Richard Matheson en 2013, la presse a insisté sur sa double carrière de scénariste et d’écrivain, surtout dans les domaines de la science fiction et du fantastique, oubliant sa modeste contribution à la littérature policière. Une contribution pourtant essentielle qui éclaire d’un jour inédit le reste de son œuvre. Car, en revisitant ces genres à l’aune d’un quotidien trivial et en usant des codes et stéréotypes du polar, l’auteur américain a élargit leur champs d’action, ouvrant la voie à la série The Twilight Zone, pour laquelle il a d’ailleurs écrit seize épisodes, et inspirant d’autres conteurs, tel Stephen King. De quoi donner envie de réévaluer cette partie de sa bibliographie.

Belleville-Barcelone

Changeons d’atmosphère, même si la Guerre d’Espagne reste en arrière-plan.

Belleville-Barcelone nous immerge à Paris en 1938, au moment où le Front populaire éclate. Les temps sont au désenchantement. La franche euphorie des premiers congés payés paraît bien loin. En Espagne, la guerre civile tourne au règlement de compte du côté républicain. De manière générale, les vents de l’Histoire semblent propices aux totalitarismes de tous poils, fascisme, nazisme et stalinisme y compris.
À Belleville, Nestor, le héros du roman Les Brouillards de la butte inspiré du Burma de Léo Malet (mais il ne faut pas le dire), travaille désormais comme détective chez Bohman, occupé la plupart du temps à traquer le mari infidèle. Un matin, un drôle de paroissien débarque dans son bureau. La mine couperosée, portant le costard d’alpaga avec morgue, le zigue cherche sa fille partie avec un prolo, communiste de surcroît. Chargé de ramener la gamine à la raison, Nestor se met en chasse. Mais, l’enquête ne se déroule pas comme prévu. Le détective se retrouve avec un cadavre sans tête sur les bras et les flics aux fesses. De quoi se mettre la rate au court bouillon.

Troquons la gravité contre la légèreté. Après Les Soldats de Salamine, Belleville-Barcelone a le charme des romans populaires d’antan. Gouaille ravageuse, argot empathique, personnages pittoresques et situations croquignolesques, pas un seul ingrédient ne manque pour atténuer le plaisir. Le roman de Patrick Pécherot démontre cette qualité propre aux littératures populaires, celle de l’immersion instantanée. À vrai dire, on ne voit pas grand chose à lui reprocher tant le rythme, l’intrigue et l’atmosphère apparaissent comme du cousu main, parfaitement ajusté aux intentions de l’auteur.

On pourrait juger le résultat sans conséquence, si Patrick Pécherot n’abordait pas aussi un aspect guère reluisant de la Guerre d’Espagne. L’enquête de Nestor dévoile en effet la guerre dans la guerre, autrement dit les purges menées par les agents soviétiques et leurs séides contre leurs « frères » d’armes jugés trop hétérodoxes. Sous couvert de fraternité communiste, Staline entend bien mettre sous tutelle la république espagnole. La saisie de l’or de la banque d’Espagne ne lui suffisant pas, il impose son monopole sur la révolution. Il ordonne la mise hors la loi du POUM et des anarchistes en 1937, fait arrêter leurs dirigeants, organise la torture dans les chekas* importées d’URSS et se livre à d’autres manigances, y compris en France. À l’instar de Candide, Nestor découvre l’envers du décor de l’Internationale. Une table rase ressemblant davantage à un billot de boucher, surtout si l’on est trotskyste ou si l’on entre dans le collimateur du petit père des peuples.

Bref, voici un roman rafraichissant, vif et alerte, où la petite histoire est mise au service de la grande. Un bien agréable moment de lecture, non dépourvu de conscience politique, dans la meilleure acception du terme.

* Déformation du terme tcheka désignant à l’origine la police politique soviétique, adapté ensuite en Espagne pour nommer les prisons secrètes où sont enfermés les opposants au PCE.

belleville-barceloneBelleville-Barcelone de Patrick Pécherot – Éditions Gallimard, « Série noire », octobre 2003

Le Cheval d’Espagne

Littérateur populaire très actif dans les décennies 1950-60, André Héléna fait partie de ces auteurs dont l’œuvre a basculé dans l’oubli, remplacée par celle de la génération suivante. Pourtant, il ne mérite pas de finir aux oubliettes, car si sa bibliographie ne brille pas pour son extrême qualité d’écriture, elle recèle quelques pépites que peuvent lui envier nombre de faiseurs de thriller.

Le Cheval d’Espagne forme avec J’aurais la peau de Salvador (1949) une sorte de diptyque consacré à l’après Guerre d’Espagne. André Héléna demeure l’un des rares auteurs à avoir mis en scène de manière bienveillante les acteurs de cette période où les vaincus nourrissaient encore l’espoir de prendre leur revanche. Une sympathie sans doute plus géographique que politique, car si l’on peut douter de l’incursion d’Héléna sur le territoire espagnol pendant le conflit, étant natif de Narbonne, il a forcément été témoin de la Retirada des républicains et de leur internement dans la région.

Le Cheval d’Espagne fournit une belle illustration de cette littérature populaire ne s’embarrassant pas de longues scènes d’exposition ou d’états d’âme interminables. L’intrigue va à l’essentiel, portée par des archétypes campés à gros traits, sans se soucier de vraisemblance. D’ailleurs, le synopsis parait d’emblée complètement fantaisiste, même si certains de ses composants s’appuient sur une réalité historique méconnue, à savoir la continuation de la Guerre d’Espagne sous la forme d’un conflit asymétrique. Un processus dont l’échec de l’expédition du Val d’Aran constitue le point culminant et qui se poursuit sous la forme d’une guérilla urbaine en Catalogne dans les années 1940-50. Pour bon nombre d’anciens combattants républicains, la défaite de l’Allemagne nazie est apparu en effet comme une opportunité pour renverser Franco. Après Hitler viendrait le tour du dictateur espagnol pensaient-ils, quitte à forcer la main aux alliés. Un espoir déçu par la Guerre froide et la criminalisation de la lutte armée.

D’une manière un peu anachronique, André Héléna utilise ce contexte pour broder un récit fertile en rebondissements, où conformément à la philosophie libertaire, l’action prime sur la réflexion. Parmi les personnages, on retiendra surtout la figure d’inquisiteur du Cheval d’Espagne, phalangiste jusqu’au-boutiste, prêt à tout pour éliminer les derniers militants anarchistes réfugiés sur le territoire français.

Problème de riche me dira-t-on, mais me voilà avec un auteur français supplémentaire dont il va falloir creuser l’œuvre. D’ailleurs, si vous avez des suggestions, je suis preneur…

cheval-despagneLe Cheval d’Espagne de André Héléna – e-dite noir, octobre 2000

Images qui bougent (2)

Chose promise, chose due, même si je confesse m’être arraché davantage les cheveux pour composer cette liste de 15 films noirs/films policiers. Heureusement, ma tignasse est encore épaisse, malgré mon âge.

Allons-y.

1. Il était une fois en Amérique de Sergio Leone. A la fois fresque historique et romanesque, film noir et j’en passe, je ne me lasse pas de revoir cette œuvre grandiose, sans nul doute le chef d’œuvre de Sergio Leone, regrettant juste que le réalisateur n’ait pas pu tourner sa vision de la bataille de Leningrad. Ce film demeure une véritable madeleine en ce qui me concerne.

2. La Soif du Mal de Orson Welles. Un classique dont je continue à admirer le long plan séquence du début et l’intrigue ramassée sur une seule journée. Certes, Welles convoque tous les poncifs du genre, mais il s’en sort avec classe et une maîtrise admirable.

3. Bullitt de Peter Yates. Le film référence en matière de poursuite automobile avec Steve McQueen dans un de ses meilleurs rôles. Il n’y a rien à retrancher de ce film marqué également par la Schifrin touch.

4. Le Port de l’angoisse de Howard Hawks. Le classique des classiques, avec LE couple mythique Humphrey Bogart et Lauren Bacall.

5. Fargo des frères Cohen. Un film noir (sur blanc) que je préfère au plus récent No Country for old men. Chouette ambiance, intrigue implacable et acteurs impeccables.

6. Gros dilemme avec Martin Scorsese. J’ai longtemps hésité entre Mean Streets et Taxi Driver. Au final, j’opte pour le second. Le meilleur rôle de Robert de Niro.

7. Apportez-moi la tête d’Alfredo Garcia de Sam Peckinpah. Parce que Warren Oates, habituellement cantonné aux seconds rôles, est ici magistral dans cette interprétation d’un raté.

8. Traffic de Steven Soderbergh. LE film explicitant le mieux les enjeux du trafic de drogue entre les États-Unis et le Mexique. A la fois esthétique, politique et réaliste.

9. Dead Again de Kenneth Branagh. Ce titre figure dans ma liste parce qu’à l’époque l’auteur britannique réalisait encore de bons films. Ici, il tourne un thriller malin, entremêlant deux lignes temporelles réunies sous hypnose. C’est très théâtral, bourré d’humour et, au final, j’ai beaucoup apprécié.

10. Coup de torchon de Bertrand Tavernier. Librement adapté du roman de Jim Thompson 1275 âmes, l’histoire étant ici transposée en Afrique, Coup de torchon ne trahit pas pour autant l’esprit de l’auteur américain. Tavernier respecte le roman et son ambiance, tout en y injectant ses propres thèmes. L’interprétation de Philippe Noiret est bluffante et les autres acteurs ne déméritent en rien.

11. Le Général de John Boorman. Vu au cinéma lors de sa sortie, Le Général retrace la vie et la mort de Martin Cahill. Surnommé le Général, le bougre a grandi dans les cités pauvres de Dublin avant de devenir une légende du grand banditisme. Je ne suis pas un fan des biopic consacrés aux criminels. Pourtant, ce film violent et ambigu fonctionne à merveille.

12. Sudden Impact de Don Siegel. Archétype du facho, Dirty Harry a beaucoup contribué à la mauvaise réputation de Clint Eastwood. Passé la polémique, c’est un putain de bon personnage dont la réplique Go ahead, make my day reste une référence en matière de cynisme.

13. Animal Kingdom de David Michôd. Un chouette film australien au rythme posé, mais contaminé par une violence sourde, latente, ne demandant qu’à exploser. Les personnages sont ambigus, ni bons, ni méchants, juste guidés par leur instinct de survie. C’est peu de dire que j’ai apprécié.

14. Amer de Hélène Cattet & Bruno Forzani. Lorsque je vais au ciné, c’est pour être assailli par un flot d’émotions brutes. Être malmené, secoué, retourné comme une chaussette par la vision de l’auteur. Amer a tout de l’expérience. Visuelle, sonore, viscérale. Tout est bizarre, faussé, tordu. On baigne dans le giallo et c’est bon.

15. Prime Cut de Michael Ritchie. Pour terminer une petite curiosité seventies, mais que j’aime beaucoup. Une excursion chez les redneck avec une moissonneuse-batteuse en guise d’arme fatale et des enclos pleins de jeunes filles mises aux enchères. Une curiosité, je vous dis.