Crimes apocryphes

Le Défi Lune d’encre a encore frappé. Que fait la police !

La quatrième de couverture des Crimes apocryphes présente René Reouven comme un « trésor national ». Bigre ! Une telle assertion mérite qu’on s’y arrête, même si ses récits holmésiens, déjà publiés chez « Lunes d’encre » sous le titre de « Histoires secrètes de Sherlock Holmes » puis réédités en poche, n’usurpent pas leur excellente réputation.

Science Fiction, non ! Imaginaire, oui !

Le lecteur de science-fiction peut sans doute être étonné par la parution dans la collection « Lunes d’encre » de deux ouvrages qui – en fin de compte – n’appartiennent pas à ce genre. Néanmoins, avant de pousser des cris d’orfraie, puis de se lamenter sur la décadence supposée de ce champs de l’Imaginaire (la SF est morte !), voire sur le manque d’inspiration des éditeurs (ils ne prennent plus de risques ces sauvageons !), le lecteur serait bien avisé de lire ce qui suit.

Déjà connu dans la collection « Lunes d’encre » pour deux livres, La Partition de Jéricho et Histoires secrètes de Sherlock Holmes, René Reouven fait partie de ces écrivains populaires disposant de plusieurs nuances à leur plume. Ayant lu le second titre, je n’ai pu que me réjouir de la publication des deux volumes de ces Crimes apocryphes, où se révèlent une fois de plus les qualités d’écriture, d’érudition et d’imagination d’un véritable conteur. Je l’affirme d’ailleurs sans ambages : je suis désormais fan de l’auteur, la pire espèce qu’il soit en ce bas monde après celle de l’écrivain prolifique de Fantasy.

Pour les amateurs de faits, Crimes apocryphes rassemble sept romans, dont un inédit, et deux novellas. Les deux volumes sont enrichis d’une préface et d’une bibliographie bien informée de Jacques Baudou, chaque texte étant de surcroît commenté par René Reouven lui-même. A tout ceci, il convient d’ajouter des illustrations de couverture de Guillaume Sorel du meilleur effet.

Les confections d’un érudit du crime.

Le crime fournit le fil directeur, un fil évidemment rouge sang, à ces deux volumes composés par René Reouven. L’auteur semble d’ailleurs intarissable sur ce point. Rien d’étonnant lorsque l’on sait qu’il est à l’origine du roboratif Dictionnaire des assassins. Il ne s’agit néanmoins pas ici de nous décrire par le menu les investigations d’infatigables enquêteurs au prise avec des crimes insolubles ou des énigmes mystérieuses. Même s’il dresse en creux leur portrait, René Reouven fait du crime, ici conçu comme un des beaux-arts, le cœur de ses récits. Des crimes élaborés comme des œuvres d’art et imaginés par des esthètes criminels. Ainsi, au cours d’un jeu de rôle où les participants doivent proposer un scénario de crime parfait, les membres du Cercle de Quincey se laissent prendre au jeu du boulevard du crime. De la même façon, dans « Souvenez-vous de Monte-Cristo », le meurtrier imagine une vengeance en s’inspirant des Mémoires de Jacques Peuchet, œuvre réelle ayant elles-même fournie la matière du roman d’Alexandre Dumas, Le comte de Monte-Cristo. Bien entendu, ces belles mécaniques échappent au contrôle de ces artisans du crime pour la plus grande joie du lecteur qui ne peut qu’admirer, l’implacable enchaînement des événements conduisant au châtiment.

Romancier et écrivain.

Dans plusieurs interviews, René Reouven avoue avoir développé le goût pour la lecture dans les pages des feuilletonistes plutôt que dans celles des auteurs des belles lettres. Paul Féval, Pierre Souvestre et surtout Zevaco figurent dans son panthéon personnel. Voyage au centre du mystère est à la fois un véritable roman feuilleton et un hommage au roman feuilleton (ce n’est pas par hasard si Pierre Souvestre lui-même apparaît dans ce roman). Affrontement ontologique entre deux personnages, l’un personnifiant le crime et l’autre la justice, ce roman alterne dans deux parties les points de vue du criminel et du policier. Le lecteur suit ainsi cette lutte du glaive et du poignard des deux côtés de la barrière. En dépit du mépris des partisans des belles lettres pour le roman feuilleton et toutes les manifestations de la littérature populaire, René Reouven écrit ici d’une plume que pourrait lui envier beaucoup de ces chantres de la grande littérature. Il enlumine ses intrigues complexes et documentées, en usant de la subtilité des tournures et de la richesse du vocabulaire comme un maître orfèvre. De surcroît, avec un humour délicieux et un certain goût pour le calembour.

Imaginaire littéraire et historique revisités.

La littérature et l’Histoire irriguent l’imagination de René Reouven, lui offrant l’opportunité de restituer l’esprit et le contexte d’une époque avec une économie de moyens et une érudition historique et littéraire impressionnante. Que ce soient la Mésopotamie antique (Tobie or not Tobie), la France des Lumières (Le grand sacrilège), le XIXe siècle victorien (Les grandes profondeurs) ou français (Les confessions d’un enfant du crime et Voyage au centre du mystère), le Far West de la conquête américaine (Le rêveur des plaines), René Reouven investit l’Histoire et l’enrichit par son imagination au point de flouter les contours de la réalité et de la fiction. N’avoue-t-il pas d’ailleurs en commentaire des Confessions d’un enfant du crime : « c’est un roman dont on peut dire que si je ne peux prouver que tout ce qui est dedans est vrai, personne ne pourra prouver que ce qui est dedans est faux. » Bref, au viol de l’Histoire, il préfère le consentement mutuel.

La narration à la première personne, en forme de témoignage, et la multiplication des points de vue par l’utilisation d’extraits de journaux ou de correspondances intimes, faisant entrer le lecteur dans la confidence, renforcent cette impression de réel. De même, les nombreuses références ou hommages à des auteurs classiques et moins classiques (René Reouven ne faisant pas de discrimination, la liste de ses références est longue), l’implication des auteurs eux-mêmes et de leurs créatures dans l’intrigue participent fortement au processus, créant une connivence ludique avec le lecteur (voir le patchwork, composé de citations empruntées à des personnages renommés, inséré dans l’intrigue de Tobie or not Tobie). Avec un grand plaisir, on retrouve ainsi Jules Verne, Mary Godwin, Lord Byron, le docteur Polidori, la bête du Gevaudan, John Chisum, Pat Garret, Billy the Kid, Gérard de Nerval, Lautréamont, William Crookes, Robert-Louis Stevenson, Jack l’éventreur et bien d’autres au détour des pages de ces deux impressionnants volumes.

Arrivé au terme de cette longue chronique, difficile d’afficher une préférence. Tous les textes présentés ont des qualités indiscutables. Peut-être peut-on signaler deux axes pour guider la lecture, l’un nettement plus policier (Tobie or not Tobie, Les confessions d’un enfant du crime, Voyage au centre du mystère, Le cercle de Quincey et Souvenez-vous de Monte-Cristo) et l’autre mêlant Histoire et fiction teintée de fantastique (Le grand sacrilège, Un fils de Prométhée, Le rêveur des plaines et Les grandes profondeurs).

Dans tous les cas, ces Crimes apocryphes proposent quelques longues heures de lecture et de plaisir car, contrairement à de nombreux autres auteurs, René Reouven ne laisse pas le lecteur sur le bord de la route.

Crimes apocryphes de René Reouven – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », 2006