Payer la terre

Aux côtés des Inuits, les Indiens Dene se partagent le Grand Nord canadien, vivant de la chasse, de la pêche et de la cueillette, comme il est de coutume de le faire chez les peuples premiers. Longtemps, ils ont subsisté dans les marges, entre montagne et forêt, oubliés de l’histoire du monde. Le commerce des fourrures avec la compagnie de l’Hudson, l’exploitation des gisements aurifères, puis des hydrocarbures, les ont sortis de cet angle mort, les exposant aux méfaits de la colonisation euro-canadienne qui, même si elle paraît moins violente de ce côté des latitudes, n’en demeure pas moins un traumatisme. De ce choc culturel et de ses conséquences, Joe Sacco tire le présent ouvrage.

Spécialiste et inventeur de la BD reportage, depuis au moins le mémorable Palestine, l’auteur-journaliste américain s’est ainsi vu confier par la revue XXI la mission de s’immerger dans la culture amérindienne afin de rendre compte des méfaits de la colonisation et de l’assimilation sur les nations du Nord-Ouest canadien, processus destructeur mené comme souvent avec la complicité des églises catholique et protestante.

À sa manière habituelle, il brode un patchwork composé de plusieurs témoignages, mettant en exergue et en images, dans un style mêlant le réalisme et la caricature, le propos de ses interlocuteurs. Il en ressort une impression de foisonnement, une densité narrative et graphique parfois étouffante qui révèlent le soin méticuleux apporté par l’auteur à son sujet. Aucun détail ne semble lui échapper, contribuant à renforcer l’aspect documentaire de l’ouvrage et son authenticité brute de décoffrage. En même temps, l’agencement des témoignages et le découpage narratif témoignent de la volonté de raconter une histoire faisant sens et échos aux préoccupations écologiques de nos sociétés postindustrielles.

On suit ainsi les histoires entremêlées de trois générations dont Joe Sacco tire un portrait contrasté, conforme à la complexité des motivations humaines. On commence avec les grand-parents, à peine sorti de la forêt pour entrer dans le récit national canadien. La vie dans la nature, les rituels et gestes de survie inhérents au nomadisme y tiennent une place prépondérante. Dans leur univers mental, l’homme appartenant à la terre, et pas l’inverse, on comprend évidemment tout le parti que le gouvernement a pu en tirer en les dépossédant de leur droits ancestraux et en découpant le sol en quantum abstraits. L’irruption des premiers hydravions vient ensuite leur rappeler l’appartenance à la nation canadienne, leur ravissant au passage leurs enfants. Cet épisode ouvre le récit des parents, victimes de la politique d’assimilation euro-canadienne. Placés dans des pensionnats religieux, très éloignés de leur pays natal, ils y subissent pendant de longs mois, entre chaque grandes vacances, les brimades des bons pères et de leurs complices féminines. L’interdiction de parler leur dialecte, l’évangélisation, le déracinement et les abus sexuels les poussent naturellement vers la violence, l’alcoolisme et la drogue. Ils oublient leur culture, se montrent tyranniques avec leurs épouses, quant ils ne se suicident pas ou ne périssent pas de froid dans la neige, cuvant une trop forte consommation d’alcool. Certes, une part des élites politiques et économiques ressort de ce régime éducatif. Mais, l’aspect traumatique pour lequel le gouvernement fédéral a été obligé de reconnaître ses torts, demeure indéniable et fait l’objet encore de nombreuses demandes de réparation.

Le récit des petits-enfants achève enfin le récit de Joe Sacco. Il revient à ces derniers de renouer avec le passé de la forêt pour essayer d’envisager l’avenir sur d’autres bases et de relever le défi de la modernité. Vaste tâche, entre tradition et progrès, le cheminement politique de cette dernière génération n’étant pas exempt de pièges et de fausses routes. Peut-on en effet maintenir un confort jugé désormais indispensable par tous, sans continuer à exploiter sans vergogne les ressources du sous-sol ? Est-il possible d’échapper à la tutelle du gouvernement, trop souvent assimilée à un assistanat destructeur ? Les Dene peuvent-ils reprendre en main leur destin ? Et surtout, peuvent-ils dépasser les facteurs de division attisés par la convoitise et les promesses du progrès ? Sur ces sujets, Payer la terre fournit quelques pistes de réflexion, même s’il n’est pas dans l’intention de Joe Sacco de jouer au moralisateur. Bien au contraire, il préfère exposer dans son ensemble l’histoire et les luttes des Amérindiens, ne faisant pas l’impasse sur les griefs et les rancœurs des uns et des autres. Il redonne surtout la parole au temps long de l’Histoire devant lequel les actions humaines ne sont que gesticulations absurdes.

Payer la terre apparaît donc comme une réussite incontestable, un ouvrage riche de témoignages où Joe Sacco propose un regard de l’extérieur vers l’intérieur sur une culture marginale dont on a pourtant beaucoup à apprendre. Avec ce récit fourmillant de détails, l’auteur renoue avec la BD reportage dont il demeure plus que jamais l’un des artisans remarquables.

Payer la terre – À la rencontre des premières nations des territoires du Nord-Ouest canadien – Joe Sacco – Éditions Futuropolis & XXI, 2020 (traduit de l’anglais [États-Unis] par Sidonie Van Den Dries)

La Note américaine

1921-1925. L’époque de Custer et des guerres indiennes semble révolue en ce début du XXe siècle. Avec la Première Guerre mondiale, les États-Unis sont entrés de plain-pied dans la modernité et la tuerie de masse, troquant les mythes de la Conquête de l’Ouest contre d’autres marottes. Mais, une série de crimes atroces commis contre le peuple osage vient remettre à la une de l’actualité la condition choquante (ou pas) des Amérindiens.

Avec La Note américaine, le journaliste David Grann explore une page oubliée de l’histoire américaine. Dans un roman reportage fouillé, relevant de cette littérature non-fictionnelle chère à Truman Capote, il restitue le climat de terreur prévalant dans la réserve osage au début des années 1920, retraçant également les étapes d’une enquête placée d’emblée sous le signe de la corruption, de la peur et de la duplicité.

Comme de nombreux peuples amérindiens, les Osages ont été saoulés de belles promesses par un gouvernement fédéral plus enclin à céder aux revendications des colons, des hommes d’affaires et autres self made men, qu’à la défense d’un idéal de justice. Repoussés hors de leurs terres tribales, contraints de se réfugier sur un territoire hostile appelé à devenir une part de l’Oklahoma, les Osages ont cru trouver la paix, loin de la convoitise des Blancs. Peine perdue, les termes du traité passé avec le gouvernement les ont placés à la tête d’une fortune inimaginable lors de sa signature. Le sous-sol recelait en effet du pétrole, un or noir dont ils sont devenus les détenteurs des droits d’exploitation. Dans une société foncièrement raciste, le fait ne pouvait que déplaire aux Blancs, obligés de travailler pour enrichir des peaux-rouges qui se sont retrouvés millionnaires. De là, à imaginer une stratégie criminelle visant à les dépouiller de leur fortune, quitte à les éliminer par le poison ou d’autres moyens, le pas semble avoir été franchi. Mais, à qui profite le crime ?

« L’Histoire est un juge impitoyable. Elle expose au grand jour nos erreurs les plus tragiques, nos imprudences et nos secrets les plus intimes ; elle jouit de son recul sur les événements avec l’arrogance d’un détective qui détiendrait la clé du mystère depuis le début. »

Avec La Note américaine, David Grann décline trois chroniques centrées sur les points de vue de Mollie Burkhart, l’une des victimes osages, de l’agent spécial Tom White et sur son propre regard de journaliste. Il reconstitue ainsi la chronologie des crimes commis contre les Amérindiens, dressant en même temps un portrait précis de la société de l’époque et des motivations des différents acteurs du drame. Considérés comme des citoyens de seconde zone, poussés à l’acculturation par l’assimilation forcée de leurs enfants, les Osages restent en effet des bêtes curieuses aux yeux des Blancs, des sauvages imperméables par nature à la civilisation et incapables de gérer eux-mêmes la fortune qui leur est tombée dessus. Une manne providentielle qui contribue à leur malheur, attirant une foule de profiteurs, foreurs âpres au gain, affairistes cauteleux, fonctionnaires corrompus, dangereux bootleggers et curateurs véreux. Un condensé de cette Amérique prédatrice guère préoccupée par le devenir des Amérindiens.

Vécu par les Osages comme un profond traumatisme, le « Règne de la terreur » prend place à un moment charnière dans l’histoire du FBI, à l’époque où le Bureau Of Investigation, comme il s’appelait encore, n’était pas encore l’institution omnipotente que l’on connaît. Le jeune Edgar J. Hoover compte en effet beaucoup sur la résolution de cette affaire pour prouver la nécessité d’une police fédérale et ainsi forger l’outil de son emprise sur la politique américaine jusqu’aux années 1970.

David Grann nous décrit ainsi une Amérique oscillant encore entre le vieux Far-West et la nation moderne, les anciens desperados cédant peu-à-peu la place à une criminalité liée au capitalisme et à la politique. Dans ce contexte, l’ex Texas Ranger Tom White apparaît comme le héros méconnu de cette très sale histoire. Inflexible et tenace, il s’investit totalement dans l’enquête pour démasquer les auteurs des crimes. À l’aide d’une équipe d’agents infiltrés, en dépit des menaces, des manipulations et sous la pression constante de Hoover, il parvient pourtant à faire émerger une vérité sinistre dont David Grann découvre les ultimes stigmates lorsqu’il rencontre les descendants des victimes.

Agrémenté de nombreuses photos d’époque et de copieuses notes, La Note américaine se révèle à tous points de vue passionnant, disséquant sans concession les tenants et aboutissants d’un système d’expropriation criminel dont les racines s’étendent jusqu’au sein de la société américaine. D’aucuns pourraient tirer de ce récit un roman noir. Mais, il ne s’agit ici que de la sordide réalité, une part de l’histoire américaine que Martin Scorsese compte bientôt adapter au cinéma, sous le titre original de Killers of the Flowers Moon.

La Note américaine (Killers of the Flower Moon. The Osage Murders and the Birth of the FBI, 2017) de David Grann – Globe, l’école des loisirs, 2018 (traduit de l’anglais [Etats-Unis] par Cyril Gay)

Kiruna

2013. Maylis de Kerangal se rend en Suède, quelque part au-delà du cercle polaire Arctique, dans la ville de Kiruna qui abrite la plus grande mine de fer d’Europe. Le projet de se rendre dans ce lieu hostile a émergé progressivement pendant une résidence d’auteur. L’autrice a alors reçu carte blanche (forcément) pour écrire un ouvrage sur les mineurs d’un autre monde. Après avoir pris le pouls de l’ancienne fosse Delloye à Lewarde, après avoir fait un tour de la planète, via des images satellites de mines glanées sur Internet, elle finit par opter pour le Grand Nord suédois afin de découvrir l’univers minier.

De ce reportage en immersion, on retient tout de suite des images. D’abord, la nuit noire qui la saisit dès sa descente d’avion, une obscurité compacte déchirée difficilement par le pinceau lumineux des phares du car où elle s’installe. Puis au petit jour, que l’on doit attendre longtemps en novembre à cette latitude, c’est le choc. La sidération. Le gigantisme du site l’écrase. Les perspectives infinies, ouvertes sur la steppe et la taïga glacées, les véhicules surdimensionnés – camions, pelleteuses et autres foreuses –, les kilomètres de convoyeurs mécaniques, l’usine de traitement du minerai cyclopéenne et les galeries invisibles dont la profondeur avoisine les 1385 mètres, la renvoient immédiatement à sa condition infime.

Kiruna apparaît aussi comme une parfaite incarnation du capitalisme transplantée au milieu de nulle part, en terre indigène, celle de la dernière population autochtone européenne. L’histoire du site, storytelling lisse et policé présentant le développement de la mine comme un progrès continu et naturel, contribue à en gommer les aspérités. Les débuts héroïques dans une ambiance de Far-Ouest, les quelques heurts sociaux dans les années 1960, la recherche permanente du profit, l’adaptation constante de la technique pour plus d’efficacité, le désastre environnemental et culturel, l’obligation de déménager la ville condamnée par l’affaissement du sol fragilisé par les galeries de la mine, tout cela est pesé ou jaugé au profit d’un récit plus lénifiant. Avec son siège social de treize étages, en style international, une production ininterrompue, 24H/24, 7 jours/7, 365 jours pendant l’année, ses salaires élevés et sa contribution au déménagement et à la construction de Kiruna 2 selon les principes démocratiques, la société LKAB peut se targuer en effet d’être un bienfaiteur exemplaire.

Derrière le récit de Maylis de Kerangal se dessine aussi la vie des habitants de Kiruna. Ville et mine sont en effet imbriquées, comme le recto et le verso d’une même réalité. Les lieux se dévoilent à elle en chiffres, 67° 51′ 00 » nord, 20° 13′ 00 » est, 1,1 milliards de tonnes de minerai extraites en 115 ans d’exploitation, 25,5 millions de tonnes extraites en 2013. Les lieux se révèlent aussi en chair. L’autrice va à la rencontre de quelques habitants. Une expatriée française, géologue dirigeant la production de la mine grâce à l’auscultation méthodique du sous-sol. Un chauffeur de taxi attaché à sa volvo S70. Le responsable de la communication de la mine, revenu sur sa terre natale après des études brillantes à Stockholm parce que « ici c’est chez moi, ici pas ailleurs, c’est un endroit spécial, d’accord, mais c’est chez moi. » Et, une foule de petites mains, Ukrainiens, Polonais, Russes, hommes et femmes.

Et pourtant, Kiruna porte en germes toutes les contradictions du modèle capitaliste. Un ultralibéralisme prédateur, préférant sacrifier l’écologie pour contenter la recherche du profit. La mainmise d’une entreprise monopolistique cachant sous un projet de développement porteur de progrès social une destruction méthodique et irrémédiable de l’environnement. Une destination touristique pour des voyageurs en quête d’authenticité et de nature vierge masquant un univers artificiel, rendu viable par l’exploitation effrénée des ressources naturelles.

Maylis de Kerangal témoigne de tout cela, conférant aux lieux une épaisseur littéraire et rejoignant en cela d’autres reportages consacrés aux manifestations désastreuses de l’exploitation de la planète. Des angles morts dans lesquels s’annoncent les catastrophes de demain.

Ps : On renverra les curieux aux ouvrages de Thierry Marignac et de David Dufresne, Nancy Huston, Naomi Klein, Melina Laboucan-Massimo et Rudy Wiebe sur les sables bitumineux du Canada.

Kiruna de Maylis de Kerangal – (Éditions) La Contre Allée, collection « Les périphéries », 2019