La Note américaine

1921-1925. L’époque de Custer et des guerres indiennes semble révolue en ce début du XXe siècle. Avec la Première Guerre mondiale, les États-Unis sont entrés de plain-pied dans la modernité et la tuerie de masse, troquant les mythes de la Conquête de l’Ouest contre d’autres marottes. Mais, une série de crimes atroces commis contre le peuple osage vient remettre à la une de l’actualité la condition choquante (ou pas) des Amérindiens.

Avec La Note américaine, le journaliste David Grann explore une page oubliée de l’histoire américaine. Dans un roman reportage fouillé, relevant de cette littérature non-fictionnelle chère à Truman Capote, il restitue le climat de terreur prévalant dans la réserve osage au début des années 1920, retraçant également les étapes d’une enquête placée d’emblée sous le signe de la corruption, de la peur et de la duplicité.

Comme de nombreux peuples amérindiens, les Osages ont été saoulés de belles promesses par un gouvernement fédéral plus enclin à céder aux revendications des colons, des hommes d’affaires et autres self made men, qu’à la défense d’un idéal de justice. Repoussés hors de leurs terres tribales, contraints de se réfugier sur un territoire hostile appelé à devenir une part de l’Oklahoma, les Osages ont cru trouver la paix, loin de la convoitise des Blancs. Peine perdue, les termes du traité passé avec le gouvernement les ont placés à la tête d’une fortune inimaginable lors de sa signature. Le sous-sol recelait en effet du pétrole, un or noir dont ils sont devenus les détenteurs des droits d’exploitation. Dans une société foncièrement raciste, le fait ne pouvait que déplaire aux Blancs, obligés de travailler pour enrichir des peaux-rouges qui se sont retrouvés millionnaires. De là, à imaginer une stratégie criminelle visant à les dépouiller de leur fortune, quitte à les éliminer par le poison ou d’autres moyens, le pas semble avoir été franchi. Mais, à qui profite le crime ?

« L’Histoire est un juge impitoyable. Elle expose au grand jour nos erreurs les plus tragiques, nos imprudences et nos secrets les plus intimes ; elle jouit de son recul sur les événements avec l’arrogance d’un détective qui détiendrait la clé du mystère depuis le début. »

Avec La Note américaine, David Grann décline trois chroniques centrées sur les points de vue de Mollie Burkhart, l’une des victimes osages, de l’agent spécial Tom White et sur son propre regard de journaliste. Il reconstitue ainsi la chronologie des crimes commis contre les Amérindiens, dressant en même temps un portrait précis de la société de l’époque et des motivations des différents acteurs du drame. Considérés comme des citoyens de seconde zone, poussés à l’acculturation par l’assimilation forcée de leurs enfants, les Osages restent en effet des bêtes curieuses aux yeux des Blancs, des sauvages imperméables par nature à la civilisation et incapables de gérer eux-mêmes la fortune qui leur est tombée dessus. Une manne providentielle qui contribue à leur malheur, attirant une foule de profiteurs, foreurs âpres au gain, affairistes cauteleux, fonctionnaires corrompus, dangereux bootleggers et curateurs véreux. Un condensé de cette Amérique prédatrice guère préoccupée par le devenir des Amérindiens.

Vécu par les Osages comme un profond traumatisme, le « Règne de la terreur » prend place à un moment charnière dans l’histoire du FBI, à l’époque où le Bureau Of Investigation, comme il s’appelait encore, n’était pas encore l’institution omnipotente que l’on connaît. Le jeune Edgar J. Hoover compte en effet beaucoup sur la résolution de cette affaire pour prouver la nécessité d’une police fédérale et ainsi forger l’outil de son emprise sur la politique américaine jusqu’aux années 1970.

David Grann nous décrit ainsi une Amérique oscillant encore entre le vieux Far-West et la nation moderne, les anciens desperados cédant peu-à-peu la place à une criminalité liée au capitalisme et à la politique. Dans ce contexte, l’ex Texas Ranger Tom White apparaît comme le héros méconnu de cette très sale histoire. Inflexible et tenace, il s’investit totalement dans l’enquête pour démasquer les auteurs des crimes. À l’aide d’une équipe d’agents infiltrés, en dépit des menaces, des manipulations et sous la pression constante de Hoover, il parvient pourtant à faire émerger une vérité sinistre dont David Grann découvre les ultimes stigmates lorsqu’il rencontre les descendants des victimes.

Agrémenté de nombreuses photos d’époque et de copieuses notes, La Note américaine se révèle à tous points de vue passionnant, disséquant sans concession les tenants et aboutissants d’un système d’expropriation criminel dont les racines s’étendent jusqu’au sein de la société américaine. D’aucuns pourraient tirer de ce récit un roman noir. Mais, il ne s’agit ici que de la sordide réalité, une part de l’histoire américaine que Martin Scorsese compte bientôt adapter au cinéma, sous le titre original de Killers of the Flowers Moon.

La Note américaine (Killers of the Flower Moon. The Osage Murders and the Birth of the FBI, 2017) de David Grann – Globe, l’école des loisirs, 2018 (traduit de l’anglais [Etats-Unis] par Cyril Gay)

Kiruna

2013. Maylis de Kerangal se rend en Suède, quelque part au-delà du cercle polaire Arctique, dans la ville de Kiruna qui abrite la plus grande mine de fer d’Europe. Le projet de se rendre dans ce lieu hostile a émergé progressivement pendant une résidence d’auteur. L’autrice a alors reçu carte blanche (forcément) pour écrire un ouvrage sur les mineurs d’un autre monde. Après avoir pris le pouls de l’ancienne fosse Delloye à Lewarde, après avoir fait un tour de la planète, via des images satellites de mines glanées sur Internet, elle finit par opter pour le Grand Nord suédois afin de découvrir l’univers minier.

De ce reportage en immersion, on retient tout de suite des images. D’abord, la nuit noire qui la saisit dès sa descente d’avion, une obscurité compacte déchirée difficilement par le pinceau lumineux des phares du car où elle s’installe. Puis au petit jour, que l’on doit attendre longtemps en novembre à cette latitude, c’est le choc. La sidération. Le gigantisme du site l’écrase. Les perspectives infinies, ouvertes sur la steppe et la taïga glacées, les véhicules surdimensionnés – camions, pelleteuses et autres foreuses –, les kilomètres de convoyeurs mécaniques, l’usine de traitement du minerai cyclopéenne et les galeries invisibles dont la profondeur avoisine les 1385 mètres, la renvoient immédiatement à sa condition infime.

Kiruna apparaît aussi comme une parfaite incarnation du capitalisme transplantée au milieu de nulle part, en terre indigène, celle de la dernière population autochtone européenne. L’histoire du site, storytelling lisse et policé présentant le développement de la mine comme un progrès continu et naturel, contribue à en gommer les aspérités. Les débuts héroïques dans une ambiance de Far-Ouest, les quelques heurts sociaux dans les années 1960, la recherche permanente du profit, l’adaptation constante de la technique pour plus d’efficacité, le désastre environnemental et culturel, l’obligation de déménager la ville condamnée par l’affaissement du sol fragilisé par les galeries de la mine, tout cela est pesé ou jaugé au profit d’un récit plus lénifiant. Avec son siège social de treize étages, en style international, une production ininterrompue, 24H/24, 7 jours/7, 365 jours pendant l’année, ses salaires élevés et sa contribution au déménagement et à la construction de Kiruna 2 selon les principes démocratiques, la société LKAB peut se targuer en effet d’être un bienfaiteur exemplaire.

Derrière le récit de Maylis de Kerangal se dessine aussi la vie des habitants de Kiruna. Ville et mine sont en effet imbriquées, comme le recto et le verso d’une même réalité. Les lieux se dévoilent à elle en chiffres, 67° 51′ 00 » nord, 20° 13′ 00 » est, 1,1 milliards de tonnes de minerai extraites en 115 ans d’exploitation, 25,5 millions de tonnes extraites en 2013. Les lieux se révèlent aussi en chair. L’autrice va à la rencontre de quelques habitants. Une expatriée française, géologue dirigeant la production de la mine grâce à l’auscultation méthodique du sous-sol. Un chauffeur de taxi attaché à sa volvo S70. Le responsable de la communication de la mine, revenu sur sa terre natale après des études brillantes à Stockholm parce que « ici c’est chez moi, ici pas ailleurs, c’est un endroit spécial, d’accord, mais c’est chez moi. » Et, une foule de petites mains, Ukrainiens, Polonais, Russes, hommes et femmes.

Et pourtant, Kiruna porte en germes toutes les contradictions du modèle capitaliste. Un ultralibéralisme prédateur, préférant sacrifier l’écologie pour contenter la recherche du profit. La mainmise d’une entreprise monopolistique cachant sous un projet de développement porteur de progrès social une destruction méthodique et irrémédiable de l’environnement. Une destination touristique pour des voyageurs en quête d’authenticité et de nature vierge masquant un univers artificiel, rendu viable par l’exploitation effrénée des ressources naturelles.

Maylis de Kerangal témoigne de tout cela, conférant aux lieux une épaisseur littéraire et rejoignant en cela d’autres reportages consacrés aux manifestations désastreuses de l’exploitation de la planète. Des angles morts dans lesquels s’annoncent les catastrophes de demain.

Ps : On renverra les curieux aux ouvrages de Thierry Marignac et de David Dufresne, Nancy Huston, Naomi Klein, Melina Laboucan-Massimo et Rudy Wiebe sur les sables bitumineux du Canada.

Kiruna de Maylis de Kerangal – (Éditions) La Contre Allée, collection « Les périphéries », 2019