« Les collections de L’Histoire » – La Commune : le grand rêve de la démocratie directe

L’année 2021 est celle des cent cinquante ans de la Commune insurrectionnelle de Paris. L’occasion pour les éminences institutionnelles d’en commémorer la mémoire, non sans polémique puisqu’une certaine frange politique, guère encline aux merles moqueurs et au temps des cerises, semble en réprouver l’idée. Accessoirement, l’événement semble aussi inspirer quelques écrivains et éditeurs souhaitant en faire l’objet symbolique de leur propos, histoire de capitaliser sur le sujet. On n’est pas à un paradoxe près… Dans ce contexte, le blog yossarian ne choisit pas, préférant renvoyer contempteurs et laudateurs à leurs marottes idéologiques et faire sienne les réflexions de Nicolas Offenstadt : la mémoire ne se décrète pas. De tout manière, compte tenu des circonstances actuelles, il ne fait aucun doute que le bicentenaire de la mort de Napoléon suscitera bien plus d’échos cette année. L’ogre est à la mode. La revue L’Histoire consacre le hors-série de ses « Collections » à la Commune, ce grand rêve de la démocratie directe, proposant un dossier fort instructif décliné en trois parties dédiées à l’événement, à son projet (politique, éducatif, culturel et social) et à sa mémoire. Invitons amicalement les éventuels curieux à s’y référer pour se faire une idée claire sur le sujet, mais surtout pour se forger un avis fondé sur la recherche historique et non sur les fantasmes idéologiques.

D’emblée, affirmons que les plus zélés propagateurs de la Commune sont les Versaillais eux-mêmes. À travers l’impitoyable répression de la Semaine sanglante, ils ont assuré pour des générations la postérité de l’événement dans la mémoire populaire. La liquidation de l’insurrection dans un climat de guerre civile, la réécriture de l’histoire via la publication de nombreux photomontages à charge, ont contribué à sa pérennité, y compris à l’étranger. Par la suite, l’absence de véritable amnistie renforce le processus. Les lois de 1879-1880 relèvent effectivement davantage de la grâce amnistiante que de l’amnistie. La grâce annule la peine mais pas la faute jugée qui pèse toujours comme une indignité sur l’ex-communard. Elle ne bénéficie de surcroît qu’aux survivants. Elle n’apparaît donc pas comme l’oubli souhaité, une remise des compteurs à zéro par une justice républicaine bienveillante, soucieuse de réconciliation. Pour cela, il faudra attendre le Front populaire qui, sous la pression du mouvement ouvrier, finira par célébrer officiellement l’événement, lui permettant de réintégrer l’histoire nationale.

À bien des égards, la Commune apparaît comme un moment charnière dans les luttes politiques et sociales de l’époque. Une transition entre un peuple inorganique et un prolétariat organisé. Elle s’inscrit en effet dans la continuation des mouvements révolutionnaires depuis la grande Révolution de 1789, mais elle apparaît aussi comme un événement inédit, insurrection spontanée du peuple se muant en guerre civile, sous-tendue par un programme d’émancipation sociale opposé à la paupérisation provoquée par l’industrialisation. Et si l’œuvre de la Commune ne pèse pas lourd sur la suite des événements, pour reprendre les dires de François Furet, c’est surtout parce que son inventivité et sa vivacité s’enracinent au cœur des quartiers, siège du véritable pouvoir populaire comme on pu le démontrer les défenseurs de l’histoire par le bas. Face au conflit qui reprend en avril, les Parisiens ont su s’organiser, mettre en place des collectes, des quêtes, installer des ambulances dans les bâtiments inoccupés, faire preuve de solidarité et veiller à l’application de la conscription. La parole s’est également libérée dans la presse mais aussi dans la rue comme dans les clubs, entretenant la critique, les projets et les espoirs des uns et des autres. Le paysage urbain a été modifié, l’espace sécularisé et de nombreux lieux rebaptisés, le drapeau rouge se substituant au drapeau tricolore. Les règles qui régissaient les rapports sociaux ont aussi été affectées, selon un rapport de pouvoir plus horizontal et selon les principes de l’autonomie. Là se trouve sans doute le grand héritage de la Commune : l’apprentissage de la démocratie.

La lecture du hors-série de L’Histoire permet d’écarter un certain nombre de légendes, replaçant au passage les faits dans leur contexte. Il propose également une mise en perspective salutaire, ne se cantonnant pas seulement à l’événement, mais également à son retentissement et à sa mémoire. Les journées du 18 mars au 29 mai 1871 apparaissent effectivement comme un moment d’exception. Pour un temps fugace, Paris devient le lieu de rencontre des anciens et des nouveaux révolutionnaires, des Jacobins, Blanquistes et socialistes internationalistes, mais aussi des autoritaires et anti-autoritaires. Un creuset foutraque où prévaut la désorganisation, l’urgence et un désordre parfois festif. Ces faits n’expliquent cependant pas à eux seuls l’échec de la Commune. L’année 1870 a été en effet émaillée d’événements analogues dans toute la France et sans doute l’insurrection parisienne s’est-elle produite trop tard, ne pouvant bénéficier du renfort des villes de province dont les contingents révolutionnaires ont déjà été neutralisés. La Commune est donc une lutte pour le pouvoir dans le contexte de la chute du Second Empire, événement inattendu qui voit les tenants de la république libérale et ceux de la république sociale s’affronter pour combler le vide politique. Elle est aussi un mouvement populaire, dominé par le monde ouvrier et par une volonté d’émancipation ne s’arrêtant pas au domaine de la politique. Avides d’égalité et de transformations sociales, les communards posent ainsi les bases de nombreuses réformes menées ultérieurement par la République. Auraient-ils eu le tort d’avoir raison trop tôt ?

Si la question de sa nature socialiste fait encore débat parmi les historiens, Marx lui-même n’a-t-il pas lui-même commenté l’événement, la Commune apparaît d’emblée pour les notables royalistes ou bonapartistes et pour les républicains modérés comme une monstruosité dominée par la racaille, les étrangers et les fanatiques. Les Communards sont d’ailleurs bien peu soutenus par les instances officielles et intellectuelles de l’époque, même si certains se ravisent pas la suite. Sur le sujet, l’internationalisme, la violence et les expropriations commises par les communards semblent avoir été grandement exagérés, histoire de noircir le tableau. La question du bilan humain est également tranchée, montrant que si les historiens discutent des chiffres, entre 5000 et 30 000 fusillés pendant la Semaine sanglante selon les recherches, cela ne remet pas en question l’ampleur du massacre et le caractère méthodique de la répression.

La partie consacrée à la mémoire de la Commune propose enfin un contre-point très intéressant, ne dédaignant aucun de ses aspects, qu’ils soient politiques, littéraires (la guerre des écrivains), historiques et culturels. L’amateur se réjouira de trouver un article consacré au film de Peter Watkins mais aussi à la plus récente bande dessinée de Raphaël Meyssan, projet original puisant ses illustrations dans les gravures et les archives des livres et journaux d’époque. Si l’on ajoute les cartes claires, les nombreuses illustrations sourcées et une bibliographie guère avare en références à lire, voir et écouter, ce hors-série de L’Histoire paraît incontournable. Et, si tout cela ne décide pas l’éventuel curieux à l’acquérir immédiatement, qu’il sache que la revue recèle quelques connaissances dignes d’intérêt, notamment sur Louis Rossel, le De Gaulle de la Commune, sur les tendances politiques des Communards et sur quelques unes de leurs figures, y compris féminines, ne s’arrêtant pas à l’emblématique Louise Michel.

Cent cinquante ans plus tard, la Commune n’est sans doute plus un marqueur politique aussi fort, même si son évocation fait toujours entrer en émulsion les tenants de l’ordre, mais son héritage n’en demeure pas moins toujours au cœur des préoccupations sociales actuelles. Rien de neuf sous le soleil.

« Les collections de L’Histoire » – La Commune : le grand rêve de la démocratie directe – Hors-série de la revue L’Histoire – Collectif, N°90, janvier-mars 2021

Bifrost 97 & 98

Regardons du côté des nouvelles avec une petite recension des deux derniers numéros de Bifrost. Avec Sabrina Calvo et A.E. van Vogt au sommaire, la revue des mondes imaginaires éditée au Bélial’ ouvre les possibles, se livrant à un grand écart entre l’univers insolite et très personnel de l’autrice française et l’un des grands classiques d’une science fiction surannée.

Si je ne prise guère le second, je ne connais que très peu le premier, n’ayant pas poussé la curiosité plus loin que la lecture du recueil Acide organique. L’honnêteté intellectuelle dont je suis coutumier (ahem…) m’oblige cependant à reconnaître que l’article de Pascal J. Thomas est une bonne synthèse, permettant de contextualiser l’œuvre de l’auteur canadien et de remettre en mémoire son influence sur la Science Fiction. Mais, il rappelle également pourquoi certains auteurs vieillissent au point de devenir illisible. Pour Sabrina Calvo, j’avoue que les réponses emberlificotées de l’autrice, en proie au doute, m’ont convaincu de creuser sa bibliographie, cette fois-ci du côté des romans. L’avenir nous dira lequel…

Bref, ces deux dossiers assez différents, l’un usant de son droit d’inventaire, l’autre se penchant sur un work in progress, illustrent à merveille la diversité de l’imaginaire contemporain. Mais, venons-en à l’objet de ce court article : les nouvelles. Bifrost se fait fort de proposer chaque trimestre une sélection de textes courts issus du riche vivier des auteurs étrangers et francophones. Confirmés ou débutants, il est toujours intéressant de se faire une idée sur les acteurs et sur les évolutions d’un genre devant beaucoup aux nouvelles. Pour ces deux numéros, on est plutôt gâté, puisque la sélection comporte de très bons textes.

Commençons par le n°97. Trois histoires composent la partie « Interstyles » dévolue aux nouvelles.

    • Baiser la face cachée d’un proton, Sabrina Calvo. Cette nouvelle illustre bien la manière de l’autrice. De cette longue scansion flirtant avec une poésie en prose matinée de québecois, on ressort ravi. Ou pas. L’intrigue résiste à tout effort de rationalisation. À vrai dire, il faut accepter de lâcher prise, de se laisser porter par la poésie des images (hacker la neige, quelle trouvaille !),  et les fulgurances stylistiques, sans chercher à comprendre à tout prix. Plus que le sens, c’est la musicalité qui importe et l’envie de casser les codes pour filer la métaphore. Bref, voici un texte méritant bien une relecture pour en prolonger l’effet.
    • Pensées et prières, Ken Liu. Shitstorm, deepfakes, mass murder et deuxième amendement de la constitution américaine, l’auteur brasse ici plusieurs thématiques contemporaines sans prendre partie ou nous faire la leçon à un seul moment. Ken Liu donne surtout matière à réflexion sur nos pratiques de l’Internet, touchant à la fois à l’intime et à l’universel.
    • Les Neuf derniers jours sur Terre, Daryl Gregory. On va finir par croire que je suis fan, mais l’auteur américain parvient encore une fois à susciter mon enthousiasme avec un récit de fin du monde optimiste. Jonglant avec les notions de temps long et court, il décrit les effets de plantes invasives dont les semences provenant des tréfonds de l’espace bouleversent le quotidien de l’humanité. Bref, gros coup de cœur pour ce texte qui n’est pas sans évoquer le meilleur de Robert Reed ou de Robert C. Wilson. Je ne résiste pas au plaisir de signaler la version illustrée de cette nouvelle (merci à Erwann Perchoc pour le lien).

Passons au n°98. Cinq textes figurent au sommaire cette fois-ci. De quoi quintupler le plaisir.

  • Le Village enchanté, A. E. van Vogt. Un homme à l’agonie dans le désert martien après le crash de son vaisseau. Un village autonome inhabité, hélas inadapté à ses besoins physiologiques. Comment obtenir de sa part de quoi manger et boire ? De ce huis-clos qui n’est pas sans évoquer l’atmosphère de la série Twilight Zone, A. E. van Vogt tire un récit à chute simple et efficace, emblématique de la SF de l’âge d’or.
  • Plaine-guerre, Thierry Di Rollo. Thierry Di Rollo is back ! C’est une sacrée bonne nouvelle, d’autant plus que l’on apprend au passage la parution prochaine d’un roman. Récit sombre, Plaine-guerre dépeint un monde à bout de course, où la guerre se déroulant sur la morne plaine n’est que la continuation absurde des relations humaines par d’autres moyens. Paradoxalement, cette histoire funèbre recèle en son sein une étincelle d’espoir.
  • Le dernier verrou de Sveta Koslova, Franck Ferric. Au seuil de la mort, une femme revient sur les lieux de son enfance, en ex-URSS. Ses souvenirs et les images de cette époque enregistrées en haute définition par sa mnemocam se superposent, ne faisant que rendre le présent plus lugubre. Voici un superbe texte sur le temps qui passe, les idéaux trahis et les promesses non tenues des mondes virtuels.
  • C’est vous Sannata3159 ?, Vandana Singh. Un adolescent, un bidonville suspendu entre terre et ciel, entre enfer et paradis, et un abattoir. En une vingtaine de pages, l’autrice indienne fait vivre un avenir faisant jeu égal avec Thierry Di Rollo en matière d’âpreté. Surpeuplé, épuisé, dépourvu d’avenir autre que la répétition des mêmes tâches abrutissantes, on aimerait que le monde de Jhingur ne sonne pas comme une prophétie auto-réalisatrice, s’achevant à l’ombre des tours de l’En-Haut, perché sur une cabane balançoire, entre rêverie frelatée et conditionnement chimique.
  • A la recherche du Slan perdu, Michel Pagel. Pastiche malin et érudit, le court texte de Michel Pagel est un exercice de style réussi, déclinant une nouvelle à chute inspirée de l’un des titres majeurs de van Vogt à la manière de Proust. que les amateurs de l’âge d’or sortent les madeleines.

Cet article est amicalement épinglé ici.

Le Point Pop, Science fiction

Une fois n’est pas coutume, parlons revue. A l’occasion du festival des Utopiales et du mois de l’Imaginaire, le hors-série pop du newsmagazine Le Point est consacré à la Science fiction. Mythes, origines et influences du genre sont passés en revue (ahem !), accompagnés par une compilation de romans et d’auteurs. Les chefs-d’œuvre de la Science fiction affiche le hors-série avec une titraille dont le vernis sélectif rouge, sur fond urbain cyan, ne peut qu’attirer le regard. Auscultons gaiment les représentations portées par ce titre destiné à un lectorat novice.

Commençons par le meilleur. Le hors-série comporte de très bons articles, tout en nuances, sans faire trop de raccourcis agaçants, même si l’on peut déplorer quelques broutilles factuelles. Je ne me suis d’ailleurs toujours pas remis de « la passionnante biographie de Philip K. Dick » d’Emmanuel Carrère. Bref, les articles sont plutôt de bonne tenue, écrits par des acteurs du genre (Roland Lehoucq) ou avec le concours éclairé de quelques personnalités issues du fandom. Tout au plus peut-on déplorer leur brièveté et un nombre de coquilles impressionnant. Mais, ce défaut est sans doute inhérent au format, comme les nombreuses illustrations colorées. Un fait dont on ne se plaindra pas, la Science fiction étant après tout aussi une littérature d’images.

Le choix des auteurs et des œuvres est quant à lui plus critiquable. Certes, un avant-propos rappelle qu’en 106 pages, on ne peut pas se montrer exhaustif, qu’il y aura forcément des noms qui manqueront et que certains choix s’avéreront clivants. Il n’en demeure pas moins que la sélection pèche sérieusement pour plusieurs raisons sur lesquelles je vais m’étendre un peu. D’abord, elle ne se montre guère révélatrice de la science fiction qui s’écrit, celle d’aujourd’hui, se contentant de décliner une liste de classiques et cantonnant les auteurs contemporains à quelques notules expédiées en fin de revue. Pour une littérature renvoyant au présent, ce n’est pas le moindre des paradoxes.

Et puis, que dire de la place des auteurs français ou des femmes ? Quelques encarts publicitaires pour les premiers et une interview de Pierre Bordage et Alain Damasio (les bons clients des médias). Les secondes doivent se contenter de la portion congrue, c’est-à-dire Mary Shelley et l’immense Ursula Le Guin. De quoi confirmer l’angoisse de l’autrice américaine qui confie dans la revue ne pas comprendre pourquoi les femmes sont oubliées bien plus vite que les hommes. Mémoire sélective dira-t-on.

Baste ! Plutôt que de se lamenter, agissons. Voici donc la liste alternative des chefs-d’œuvre de la SF du blog yossarian. Trente titres pour les novices et les esprits curieux, bien entendu, avec des choix déchirants et la parité (tout est foutu !). Les spécialistes passeront leur tour…

  • Frankenstein ou le Prométhée moderne, Mary Shelley (1818)
  • Vingt mille lieues sous les mer, Jules Verne (1869)
  • La Guerre des monde, H.G. Wells (1898)
  • Le Meilleur des mondes, Aldous Huxley (1932)
  • La Kallocaïne, Karin Boye (1940)
  • 1984, George Orwell (1948)
  • Les Rois des étoiles, Edmond Hamilton (1949)
  • L’épée de Rhiannon, Leigh Brackett (1953)
  • Le Maître du Haut château, Philip K. Dick (1962)
  • Les Dépossédés, Ursula Le Guin (1974)
  • Hier, les oiseaux, Kate Wilhelm (1976)
  • Les Olympiades truquées, Joëlle Wintrebert (1980)
  • La Guerre olympique, Pierre Pelot (1980)
  • Le Travail du furet à l’intérieur du poulailler, Jean-Pierre Andrevon (1983)
  • La Servante écarlate, Margaret Atwood (1985)
  • Une forme de guerre, Iain M. Banks (1987)
  • Desolation Road, Ian McDonald (1988)
  • Isolation, Greg Egan (1992)
  • Jardins virtuels, Sylvie Denis (1995)
  • Sans parler du chien, Connie Willis (1997)
  • Le livre des Ombres, Serge Lehman (2005)
  • Le gout de l’immortalité, Catherine Dufour (2005)
  • Le Problème à trois corps, Liu Cixin (2008)
  • Zoo City, Lauren Beukes (2010)
  • Qui a peur de la mort ?, Nnedi Okorafor (2010)
  • Rêves de Gloire, Roland C. Wagner (2011)
  • Anamnèse de Lady Star, L.L. Kloetzer (2013)
  • La Justice de l’Ancillaire, Ann Leckie (2013)
  • L’Opéra de Shaya, Sylvie Lainé (2014)

Autre avis ici.

Le Point Pop – Hors-série consacré à la Science fiction, octobre 2018

Le Novelliste #2

Né sous l’égide bienveillante de Leo Dhayer (aka Lionel Evrard), Le Novelliste est un bel objet consacré à la forme courte, voire très courte. On y trouve des textes contemporains francophones et des plus anciens, essentiellement anglo-saxons, avec une nette préférence pour la littérature populaire. Fantastique, policier, science-fiction, merveilleux scientifique, la revue ne rechigne pas à exhumer les auteurs méconnus, voire oubliés, dont la plupart a fait les beaux jours du roman-feuilleton ou des fascicules à deux sous évoqués par Christine Luce dans un article, un tantinet polémique, fort intéressant.

Si l’on fait abstraction du deuxième épisode du roman à suivre Hartmann l’anarchiste de Edward Douglas Fawcett, la novella inédite de Lyon Sprague de Camp constitue la pièce maîtresse de la revue. Écrit en 1940, peu après Lest darkness fall (traduit dans nos contrées sous le titre De peur que les ténèbres, après la transformation du texte en court roman), Les rouages du destin relève du pulp pour son rythme et les archétypes dont il use. La novella s’inscrit également dans une acception de l’uchronie que l’on peut qualifier d’impure si l’on se fie aux dires d’Eric B. Henriet. On y suit en effet les aventures d’Allister Park, après que son esprit ait été projeté dans le corps d’un évêque vivant dans une version alternative de l’Amérique. Si le caractère contre-factuel du récit ne fait aucun doute, l’histoire ayant divergé aux alentours du VIIe siècle, l’intrigue fait aussi appel au ressort des univers parallèles. Allister Park y démontre toutes ses qualités de self made man en s’adaptant à une Amérique semblable à la sienne sur la question de ségrégation, mais différente sur de nombreux autres points. Le continent a en effet été découvert et colonisé par une coalition de nations anglo-saxonnes et scandinaves ayant adopté le christianisme celte, écarté dans notre histoire à l’occasion du concile de Whitby. A côté des États amérindiens, le Vinland s’est taillé par le fer et le feu une place dans le nouveau monde, confiant sa sauvegarde à un Althing et à un bretvalda. Contraints de vivre une sorte d’apartheid, les indigènes restent soumis aux Blancs, en dépit de velléités égalitaristes de plus en plus prononcées. Mais, les libéraux œuvrent dans l’ombre, poussant le pays au bord de la guerre civile. Ce contexte offre bien entendu un terreau fertile pour un homme audacieux et roublard. Efficace et sans état d’âme, Les rouages du destin a de quoi satisfaire l’amateur d’histoire alternative avec ses tournures langagières originales, ses soldats armés de fusils pneumatiques et son droit germanique, inspiré notamment par une sorte de wergeld. Bref, voici une sympathique découverte. Le haut du panier du pulp des années 1940, en quelque sorte.

Le reste du sommaire de la revue oscille entre banal et correct sans plus. Passons rapidement sur « Karr ouach’ » de Ketty Stewart, une pochade guère intéressante, mais aussi sur « Le second voyage de Hakem » d’Alex Nikolavitch, belle atmosphère et propos complètement creux, sans oublier « Élévation » de Mary Elizabeth Braddon, courte nouvelle surnaturelle au propos moralisateur, et surtout « La vie de mon père » d’André-François Ruaud, mix de fantasy et de conflit de voisinage pas vraiment convaincant (La vie de ma mère de Thierry Jonquet avait au moins le mérite d’être drôle).

Concentrons-nous plutôt sur le meilleur. D’abord, « Cherchez la femme ! » de Carolyn Wells, autrice prolifique du début du XXe siècle, qui nous amuse beaucoup avec le traitement vachard qu’elle réserve à quelques célébrités notoires du milieu des détectives. De même, avec « V.A.M.P.I.R.E. », Christian Vilà réinvestit l’imaginaire de Roland C. Wagner, nous livrant un récit plein de gouaille, singé et vampire y compris, manière pour tous de se venger des saloperies ambiantes. On se réjouit par avance de retrouver son personnage récurrent Roll Eichner dans le prochain numéro pair de la revue. Avec « L’amour est un vers solitaire », Jacques Barbéri nous cueille sans préambule avec un très court texte à la violence et au caractère viscéral indéniables, même si l’auteur a fait beaucoup mieux.

Le Novelliste fait également la part belle aux illustrations qu’elles soient l’œuvre d’artistes contemporains ou plus anciens, comme Fred T. Jane qui fait l’objet d’un court article. En première et quatrième de couverture, la revue reprend d’ailleurs un dessin d’Hannes Bok, célèbre pour ses illustrations, notamment dans Weird Tales.

Pour terminer, signalons une interview de Pierre-Paul Durastanti autour de l’esprit pulp et de la collection éponyme créée au Bélial’, sans oublier un hommage à l’écrivain belge Alain Dartevelle et un article fort intéressant sur les origines du pulp qui m’a permis de découvrir la revue allemande Der Orchideengarten. Je dormirai moins bête…

Au terme de 200 pages, Le Novelliste est donc parvenu à dépoussiérer ma connaissance de l’âge d’or des conteurs, feuilletonistes et autres faiseurs de pulps, tout en me distrayant avec des textes, certes pas toujours inoubliables, mais comportant quelques trouvailles dignes d’intérêt, surtout dans le domaine patrimonial. A suivre au prochain semestre.

Le Novelliste #2 – Publication de l’association Flatland, septembre 2018