La douleur de Manfred

« comme toujours lorsqu’il rencontrait quelque manifestation antisémite, Manfred se sentait soudain un peu plus juif que d’habitude. Il y voyait autrefois des vestiges de haines anciennes, mais il savait aujourd’hui que ces manifestations étaient aussi neuves que n’importe quelle forme d’intolérance. Joyeusement apostat durant toute son existence, il se sentait toujours hébreu face au mépris des Gentils. »

Après le trépidant Ripley Bogle, La douleur de Manfred confirme dans un registre bien différent tous le talent de Robert McLiam Wilson. Avec ce deuxième roman, l’auteur irlandais nous livre le testament d’un individu terne s’appelant Manfred, marqué par son ascendance juive et par la lâcheté. Poussé par une jalousie irrationnelle, l’ancien combattant de la Seconde Guerre mondiale a fini par battre sa jeune épouse, elle-même rescapée des camps de la mort, provoquant leur séparation après de longues années de souffrance.

Juif apostat, vieux et solitaire, Manfred ne vit plus que pour honorer ses rendez-vous avec Emma qu’il retrouve tous les mois sur un banc à Hyde Park, fuyant des yeux son visage de crainte de la voir le quitter définitivement. Longtemps, il a espéré renouer avec le bonheur d’une vie de couple apaisée, loin des coups et des hématomes résultant de la rage homicide qui le saisissait au retour de la tournée des bars où il s’enivrait. Désormais, son quotidien déjà étriqué s’est réduit progressivement à la douleur lancinante qui lui fouaille les entrailles, ultime compagne à la fois douce et cruelle, d’une existence dont il attend la fin imminente dans l’espoir de mettre un terme à sa souffrance morale et à un monde qu’il traverse comme une ombre.

D’une écriture sèche où chaque mot (et maux) importe, Robert McLiam Wilson nous fait partager les routines du quotidien monotone de Manfred, devenu un vieil homme décati, nous plongeant aux tréfonds de son esprit malade et de sa carcasse défaillante. On suit ainsi son lent dépérissement jusque dans le moindre détail, propulsé au rang de témoin privilégié de sa sordide déchéance et de sa solitude irrémédiable. Cela fait longtemps en effet que Manfred est mort, d’un point de vue social. Ses relations se sont réduites au fil du temps à peu de choses. Juste un voisin alcoolique, vindicatif et raciste, dont la présence encombrante se rappelle douloureusement à lui lorsqu’il se dispute avec les prostituées qu’il ramasse dans les bars. Il en va de même de son univers quotidien, limité au quartier bruyant où se situe son appartement.

Que lui reste-t-il alors ? Des souvenirs dépareillés, refaisant surface pendant ses pérégrinations au cœur de Londres. Une enfance tiraillée entre un père froussard et pieux, une mère rebelle et frivole qui le néglige au profit de ses frères aînés, et son incorporation dans l’armée. Ayant participé à la guerre, le vilain petit canard y a fait son deuil du genre humain, perdant à cette occasion toute illusion sur la vraie nature de l’héroïsme. Il s’est pourtant lié d’amitié avec un truand pour lequel il a travaillé comme comptable après guerre. A moins qu’il n’ait accepté inconsciemment de se faire exploiter par lui. Mais, le cœur de son existence tourne toujours autour d’Emma, créature fragile et secrète, à la beauté éthérée, qui porte en elle la blessure de la Shoah mais aussi les traces de ses propres coups.

Oscillant entre drame et humour absurde, La douleur de Manfred déroule ainsi le fil d’une relation toxique, nous gratifiant au passage d’un portrait grinçant de la société anglaise. Les descriptions de McLiam Wilson nous arrachent des éclats de rire nerveux et de l’étrange alchimie qui se dégage des pages du roman, on retire un sentiment de gâchis irrémédiable. Celui d’un homme qui souffre d’avoir infligé la souffrance. Un mari épris de sa victime, attendant la mort comme la rémission définitive de ses péchés. En vain.

La douleur de Manfred (Manfred’s Pain, 1992) de Robert McLiam Wilson – Réédition Babel, 2003 (roman traduit de l’anglais [Irlande du Nord] par Brice Matthieussent)

Ripley Bogle

Oyez oyez ! Écouter l’histoire de Ripley Bogle. Mi-Irlandais, mi-Gallois, le bougre vagabonde dans Londres, sans domicile fixe ni destination finale, si ce n’est le terme fatidique de son existence minable.

Ripley ne manifeste aucune préférence pour un quartier ou un autre. Il les connaît tous, témoin privilégié de la comédie humaine, des us-et-habitudes des habitants de la capitale. Une connaissance intime, un peu comme le quidam connaît son lit.

Ripley a un avis sur tout. La pauvreté, la richesse, le rythme de la cité, sa vie noctambule et diurne, les saisons, le sens de la vie… Il est intarissable. Pas besoin de le questionner pour l’entendre raconter son quotidien ou débiter sa philosophie de vie, dévoilant ainsi les angles morts de sa pensée. Un vrai roman, une diarrhée verbale dont les méandres s’écoulent sans rencontrer l’obstacle d’une morale encombrante. Ripley ne s’embarrasse d’ailleurs pas de scrupules. Allez démêler le mensonge de la vérité dans son propos. De toute façon, qu’est-ce que le mensonge, si ce n’est une vérité ne demandant qu’à émerger et à être partagée ?

Ainsi va l’existence de Ripley Bogle, de sa naissance reconstituée en imagination jusqu’à ses déambulations dans Londres. Et pendant quatre jours, nous le suivons.

« (Le satiriste doit connaître la folie et les vices qu’il vilipende, mais il doit éviter l’hypocrisie et la supériorité morale. La satire a une fonction : enrayer la folie et le mal, stimuler l’esprit de réforme. Elle doit être corrective et non vindicative. C’est une arme qui dégonfle et qu’il faudrait seulement utiliser contre la sphère mondaine.

Mais est-ce bien vrai ? Est-ce vraiment tout ? Je ne le crois pas.

Nous sommes tous victimes de la satire. Nous souffrons des piques, des sarcasmes, des remarques ironiques et du ridicule. Le cynisme, l’invective et l’esprit sardonique empoisonnent nos actes. Le problème de nos épreuves, c’est qu’elles sont malicieuses, moqueuses, et qu’elles frisent la parodie. Un drame ou une tragédie nous mettraient au moins dans un état agréable, le temps que nous l’endurerions. Mais non, l’ignoble satire ne nous lâche pas. Elle nous éclabousse dans tous nos actes et, sur nos désastres, appose le sceau de son opprobre farcesque. L’ironie et le ridicule mordent profond et souvent. Nous sommes un plat de choix pour dame Moquerie.

Ce qui revient à dire ceci : au pire, nous sommes une blague ; au mieux, une litote.) »

Ripley Bogle s’apparente à un récit picaresque où on s’attache aux pas d’un clochard, des pubs à soiffards de la boueuse Erin à la dèche londonienne. Un récit plein de bruit et de fureur, celui des choppes frappant les crânes, celle des vociférations des ivrognes gaéliques. Avec une générosité communicative, Robert McLiam Wilson convoque les mânes de Laurence Sterne, de Joyce, de Thackeray, faisant feu de tout bois pour nous narrer l’histoire de Ripley dans les registres du théâtre, du roman et de l’autobiographie.

L’auteur irlandais dresse le portrait d’un raté, un affabulateur de première, un sale con, menteur et satisfait de l’être. Un enfoiré pour lequel il est difficile d’éprouver de l’empathie. Ripley est un malin, au phrasé volubile et ironique. L’écouter, c’est déjà entrer dans son jeu. Il nous gratifie de ses réflexions sur son existence, nous confiant ses pensées sur sa terre natale l’Irlande, sur les Anglais, les femmes et l’utilité de sa condition de pauvre. Bien qu’il s’en défende, il manie le sarcasme et la satire avec brio, passant sa propre vie et ses proches à la moulinette d’une verve grinçante et jubilatoire. On ricane beaucoup à ses propos, tout en frissonnant d’horreur devant la cruauté et la dureté de sa situation.

Durant son récit, Bogle nous livre sa philosophie de vie frelatée, révélant peu-à-peu qu’il n’est pas une victime de la malchance, frappé d’une déveine tenace et rancunière. Le vagabond est bien à l’image d’un monde où la vérité n’est qu’apparence, soumise aux caprices des hommes et du storytelling. Le mensonge a la côte. Il apparaît comme une valeur cardinale, encensée par les médias, les politiques et matière première des romanciers.

Bref, Robert McLiam Wilson accouche d’un premier roman drôle, vachard, maîtrisé et brillant jusqu’au bout. De quoi me donner envie de poursuivre la découverte du reste de son œuvre. Je me sens jubiler à nouveau.

Ripley BogleRipley Bogle (Ripley Bogle, 1989) de Robert McLiam Wilson – Réédition 10/18, collection « Domaine étranger », 1998 ( roman traduit de l’anglais [Irlande] par Brice Matthieussent)