Le Seigneur des Ténèbres

« Tu es parti sur la mer, tu as accompli le voyage et te voilà au rivage ; descends maintenant. »

 

seigneur_tenebres-jpg1Issu d’une lignée ancienne de marins, Andrew Battell a toujours connu l’air salin de la Mer du Nord comme seul horizon. Dernier né d’une fratrie de gueux plus attirés par l’aventure que par l’entretien d’un alleu, il a préféré à son tour suivre la voie de ses frères et courir les océans avec les plus illustres corsaires de son temps, les Francis Drake, John Hawkins et autre Froshiber. La tête farcie de promesses de gloire, il embarque en l’an de grâce 1589 avec l’équipage de Abraham Cooke dans l’intention de piller le trésor des galions du Rio de La Plata. Mais, les rêves de château en Espagne ne durent pas longtemps. La réalité se charge vite de le ramener à la raison. Malmenée par des vents contraires, en proie aux avaries et au scorbut, l’expédition finit par atteindre le Brésil dans un bien piètre état. Fait prisonnier par les Indiens, Andrew est livré aux Portugais qui le réduisent en esclavage. Mais tout cela n’est qu’un prélude. Le marin anglais est bientôt déporté vers l’Angola où les circonstances vont le conduire au cœur du continent africain, en terra incognita. Vingt années à côtoyer les Portugais et à endurer les humiliations, le désespoir et un labeur incessant. Deux décades loin de sa terre natale, jusqu’à rencontrer l’indicible auprès de Imbé Calandola,  le roi impie des terribles Jaqqas.

Pendant longtemps, Robert Silverberg a voulu écrire un roman historique. Fruit d’une longue gestation, puisant ses racines dans un conte pour enfants et dans la lecture postérieure des récits de voyage des explorateurs du XVIe-XVIIe siècle, Le Seigneur des Ténèbres a bien failli ne jamais voir le jour. La faute à un marché américain très compartimenté, du moins à l’époque de sa parution, où il ne faisait pas bon sortir de sa niche éditoriale pour adopter un autre genre. Le présent objet a fini par paraître, contre la promesse de l’écriture d’une suite au Château de Lord Valentin, le plus grand succès commercial de Robert Silverberg. Un bon calcul puisque Majipoor a permis d’éponger le fiasco de ce voyage au cœur des Ténèbres, unique roman historique de l’auteur américain, si l’on fait abstraction de ses uchronies.

Le Seigneur des Ténèbres acquitte sa dette au roman de Joseph Conrad fort honorablement, même si l’influence de Edgar Rice Burroughs se fait également sentir, notamment dans la description des Jaqqas et de leur roi démoniaque. Dans une langue imagée, truffée d’expressions et de figures de style se voulant authentiques mais pas inintelligibles, ici traduite par Nathalie Zimmermann de manière remarquable, Robert Silverberg donne vie à une Afrique tenant davantage à l’imaginaire des explorateurs européens qu’à une étude ethnologique. Il dresse un tableau accablant de la colonisation, bien éloignée du lyrisme d’un José-Maria de Heredia, où les Portugais et leurs semblables apparaissent guère plus civilisés que les Jaqqas, n’hésitant pas à massacrer ou réduire la population noire en esclavage afin d’accroître leur richesse personnelle.

seigneur_tenebres-jpg1-jpg2Réduit à jouer le rôle du candide, Andrew Battell idéalise son pays natal pour mieux rejeter le milieu papiste dans lequel il se trouve immergé. Il dresse en effet un portrait guère reluisant des colons portugais, réduits à un ramassis de repris de justice dirigés par une aristocratie frivole et intrigante, la palme de la duplicité revenant à Dona Teresa, une métis dont Andrew s’entiche et qui lui fera payer chèrement son infidélité. C’est paradoxalement au contact des indigènes que l’anglais s’enrichit et, de cette altérité, il ressort grandi, acquérant auprès des sauvages une compréhension du monde détachée de sa naïveté initiale.

Bien loin de se cantonner à un exercice de relativisme sociétal, Le Seigneur des Ténèbres se révèle enfin un formidable roman d’aventures, certes un tantinet longuet au début, mais dont la progression dramatique ne se dément pas, atteignant son point d’orgue durant la confrontation avec les Jaqqas. Imbé Calandola apparaît en effet comme la figure du Mal absolu aux yeux de l’Européen. Un monstre imprévisible surpassant même en cruauté les Portugais. Pour autant, le personnage fascine l’Anglais, au point de le pousser à adopter ses coutumes infâmes, jusqu’à souhaiter voir se réaliser son rêve de destruction régénérateur. Au terme d’un véritable voyage au bout de l’enfer, Andrew aura au moins appris autant sur lui-même que sur ses compagnons, accomplissant des actes qu’il aurait réprouvé en d’autres temps.

Au final, Le Seigneur des Ténèbres se révèle une œuvre majeure de Robert Silverberg, un roman longuement mûri, où se dévoile son goût pour l’aventure et pour des thématiques plus sombres. Bien loin des fadaises de Majipoor, il déploie tout son talent d’écrivain dans un roman à la fois intense et intime. En somme, la marque des grands auteurs.

seigneur_tenebresLe Seigneur des Ténèbres (Lord of Darkness, 1983) de Robert Silverberg – Réédition Anne Carrière, mai 2016 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Nathalie Zimmermann

 

Chansons de la Terre Mourante

Synchronicité funeste.

Au moment où je m’apprêtais à chroniquer l’hommage rendu à l’un des mondes les plus connus de Jack Vance, voilà que j’apprends le décès de son auteur à 96 ans.

Triste nouvelle à laquelle il faut pourtant se résoudre tous, car comme le dit Billy Pilgrim : c’est la vie.

Si Jack Vance vient de mourir, son œuvre reste par contre bien vivante. Une œuvre recelant de belles découvertes et du plaisir de lecture en barre, car voyez-vous, Jack Vance était un conteur de génie. Un créateur d’univers à qui l’on doit une ribambelle de romans, de cycles et de nouvelles relevant du polar, de la SF ou de la fantasy. À vrai dire, loin de se cantonner à une seule étiquette, Vance apparaît bien comme un genre à lui tout seul. Un mélange d’aventures, de sense of wonder, d’ethnologie imaginaire, au demeurant très cohérente, d’intrigues policières et de démesure. Le tout saupoudré d’un humour flirtant plus que de raison avec l’ironie. Que du bonheur !

Certes, tout ne se vaut pas dans sa bibliographie. De nombreux titres relèvent du pulp, beaucoup de ses personnages se bornent aux stéréotypes et certaines de ses histoires ressassent les mêmes recettes. Et puis, il faut reconnaître que ses derniers romans s’enferraient dans la boursoufflure indigeste. Il reste toutefois un géant dans son domaine de prédilection, la Science-fiction, et une madeleine littéraire en ce qui me concerne. Il a bercé mes années de lecteur novice, marquant définitivement ma mémoire avec des titres comme Les Maisons D’Iszm, le cycle de Lyonesse ou encore celui de la Terre mourante, source d’inspiration du présent recueil.

Gardner Dozois et George R. R. Martin ont en effet recruté quelques plumes réputées du monde anglo-saxon pour rendre hommage au vénérable ancien, père de Cugel, de Rhialto et de Iucounu.

Je ne vous cache pas qu’à la lecture du sommaire, je frétillais d’excitation, car parmi les auteurs annoncés figuraient quelques-uns de mes plaisirs littéraires plus ou moins lointains. Bref, je l’attendais cette anthologie. J’en escomptais beaucoup, peut-être trop, au point de me sentir flouer, pour ne pas dire trahi en cas de déception…

Vous le sentez le suspense, hein ?

Je peux désormais afficher mon enthousiasme, et ce d’autant plus aisément que les laborieuses tentatives de Michael Shea pour donner une suite aux aventures de Cugel m’avaient profondément refroidi. Jack Vance est GRAND ! La Terre mourante est son évangile !! Et ces chansons qui lui sont consacrées méritent quelques louanges. Car si l’on fait abstraction des quelques textes dispensables inscrits au sommaire, je pense à ceux de Terry Dowling, Glen Cook et Byron Tetrick, les autres auteurs tirent leur épingle du jeu avec talent sans renoncer à leur personnalité. Ils réussissent à restituer l’essence du style de Vance et du monde de la Terre mourante. Ce mélange de truculence, d’ironie confinant au cynisme. Ce souci du détail dans les descriptions, manoirs aux toits pentus, multiples corniches et tourelles y compris, et la caractérisation des personnages. Cet art si particulier pour faire ressentir le poids des éons passés, de la décadence morale d’un monde dont le collapsus s’étire sur une éternité. Bref, tout ce qui contribue à faire de la Terre mourante un univers addictif, comparable en cela au Newhon de Fritz Leiber, autre madeleine littéraire personnelle.

L’anthologie commence sur du velours avec Le cru véritable d’Erzuine Thale de Robert Silverberg. Avec un personnage de poète et philosophe, amateur de la dive bouteille, l’auteur américain raconte une histoire simple et réjouissante. Puillayne de Ghuisz apparaît comme un caractère vancien par excellence. Affligé d’une mélancolie congénitale, il noie son spleen dans la boisson, comptant sur son ébriété pour composer des vers mémorables en l’honneur du soleil agonisant. La visite de trois escrocs, prétendus admirateurs de son œuvre, vient infléchir le cours de sa vie dans une direction inédite, heureusement sans remettre en question son amour pour le bon vin.

Avec Abrizonde, Walter Jon Williams met en scène un conflit court et dévastateur entre le seigneur d’une forteresse, le Protostrateur d’Abrizonde, et les deux principautés qui jouxtent son domaine. En route pour Calabrande et la cité d’Occul, où il compte étudier l’architecture, le jeune Vespanus se trouve mêlé au siège et contraint d’épouser la cause du Protostrateur. Classique dans son déroulement, le récit jouit de personnages très intéressants, en particulier le fameux Protostrateur et Vespanus lui-même. Difficile de ne pas retrouver quelques-uns des traits de caractère de Cugel dans le jeune homme. Opportuniste, déterminé et inventif, il s’avère l’un des points forts de l’histoire avec son follet bâtisseur.

Une Nuit au Chalet du Lac de George R. R. Martin me semble l’un des points d’orgue de l’anthologie. On se situe un cran au-dessus de Walter Jon Williams avec ce récit évocateur et délicieusement immoral. L’auteur américain rassemble dans une auberge un groupe hétéroclite. Un mage pressé à la mémoire défaillante, une créature aux mœurs de batracien pourchassée par ses multiples victimes, une chasseuse… de mages et un aristocrate ombrageux. Au cours d’une nuit périlleuse, fertile en faux-semblant et en menace, ces voyageurs se livrent à un jeu de dupes puis de massacre. C’est un euphémisme de dire que je me suis follement amusé en lisant ce texte.

Mon amusement n’a toutefois pas été moindre avec La Dernière Quête du mage Sarnod. Jeff VanderMeer s’y montre à la hauteur de sa réputation, ce dont je ne doutais pas un instant, grand laudateur de La Cité des Saints et des Fous que je suis. L’auteur nous emmène dans une exploration décalée de l’EN DEÇÀ, lieu de l’exil de tous les ennemis du mage Sarnod. En compagnie de ses deux serviteurs, des parents qu’il a asservi par la magie, nous pénétrons dans ce monde où le baroque n’est jamais très loin de l’effroi. Fort heureusement, on effectue le voyage en bonne compagnie…

Au final, ces « Chansons de la Terre Mourante » tiennent toutes leurs promesses, voire même plus. Il va sans dire que j’attends désormais de pied ferme le deuxième volume. Quand on sait que l’on y trouvera les hommages de Elizabeth Hand, Lucius Shepard, Howard Waldrop, Neil Gaiman, Dan Simmons et bien d’autres, on peut comprendre mon impatience…

« Chansons de la Terre Mourante » (« Songs of the Dying Earth »), premier volume – anthologie sous la direction de Gardner Dozois et George R. R. Martin, préface Dean R. Koontz et Jack Vance, Editions ActuSF, mai 2013 (recueil traduit de l’anglais par Eric Holstein, Pierre-Paul Durastanti, Célia Chazel, Florence Dolisi et Emmanuel Chastellière)