La Nuit du faune

C’est un euphémisme d’écrire que le second roman de Romain Lucazeau était attendu avec impatience. Auréolé du prix Futuriales, dans la catégorie Révélation, et du très convoité Grand prix de l’Imaginaire, Latium lui a valu un certain succès dans le petit milieu de la science-fiction francophone. La Nuit du faune déjoue les attentes soulevées par son prédécesseur, confirmant le goût de son auteur pour la théâtralité, le sense of wonder et le space philosophique opera. Tout cela en deux cent cinquante pages. Autant dire que l’on va souffrir pour chroniquer ce roman sans en affaiblir le souffle narratif, la poésie et les perspectives vertigineuses.

La Nuit du faune commence à la manière d’un conte philosophique. Un genre littéraire que n’auraient certes pas désavoué Voltaire ou Diderot, mais qui convient idéalement ici au propos de Romain Lucazeau. L’auteur tisse en effet sa toile, mobilisant les ressorts et les ressources de la Hard-SF pour tenter de percer l’énigme de l’univers ou du moins pour en déchiffrer la trame. Et, si la réponse proposée aux questions qui taraudent l’humanité depuis ses origines, si ce questionnement eschatologique sur l’univers, la vie et tout le reste n’a pas la brièveté potache du chiffre quarante-deux, elle suscite cependant la sidération, cette émotion addictive chère au cœur de l’amateur de science-fiction, ouvrant les possibles avec panache, lyrisme et humour.

Adonc, l’espace d’une nuit, une nuit des temps dans laquelle on s’abîme, Astrée et Polémas entament un long voyage, délaissant leur carcasse de chair pour un véhicule plus efficient. Elle, fille-étoile sans âge déterminé, bien plus vieille que ne le laisse supposer son apparence enfantine, dernière de son espèce et revenue de tout. Lui, créature primitive en quête de sens et de gloire, ayant bravé l’interdit superstitieux pesant sur la montagne résidence d’Astrée. La dernière et le premier, bientôt rejoint au cours de leurs pérégrinations par Alexis (pour faire court), le successeur de pierre. Ensemble, ils défient l’inconnu, côtoyant les formes de vie organiques ou mécaniques, fondées sur le carbone ou le silicium, qui peuplent cette grande rivière du ciel dont ils n’aperçoivent qu’une portion, du bout de leur bras spiralé.

Cheminant de concert, curieux de tout, ils voient se déployer sous leurs yeux toute une cosmogonie où les Dieux eux-mêmes semblent menacés par le péril de l’entropie. De la planète bleue, havre de nombreuses civilisations dont on connaît la fatidique mortalité, aux confins ténébreux de l’univers, en passant par le cœur ultra-massif de notre galaxie, le trio voyageur découvre ainsi les stratégies évolutives du vivant pour survivre au-delà du terme de son existence. Il observe le cycle apparemment sans fin de l’émergence et de la chute des civilisations, se frottant à la transcendance mais également à la déchéance. L’énumération de leurs aventures ne conduirait qu’à déflorer fâcheusement le récit tout en atténuant sa puissance d’évocation. Que l’éventuel lecteur sache juste qu’Astrée, Polémas et Alexis flirtent avec le disque d’accrétion du bulbe galactique, histoire de voir au-delà de l’horizon des événements, qu’ils servent de messagers à de puissantes méta-civilisations belligérantes enferrées dans un conflit absurde, qu’ils nouent également des relations avec des entités surpuissantes aux desseins abstraits dont ils ressortent transformés à jamais.

Dans un jeu d’échelle vertigineux, Romain Lucazeau confère une certaine élégance aux théories astrophysiques les plus complexes, partisans du Big Freeze ou du Big Crunch choisissez votre camp, n’oubliant pas que la Science-fiction est autant littérature d’images que d’idées, prolongeant les questionnements métaphoriques et critiques de Lucien de Samotase, Thomas Moore, Savinien de Cyrano de Bergerac, Jonathan Swift ou Voltaire.

Espiègle et vertigineux, La Nuit du faune est un livre des merveilles, où l’auteur tente de faire la synthèse entre métaphysique et Hard-SF. Sur ce point, Romain Lucazeau ne déçoit donc pas les attentes, il les dépasse même, proposant une morale de vie enviable : « Le sens de la vie ne réside pas dans la durée, mais dans l’intensité. » Horace et Ronsard ne disaient pas autre chose.

Plein d’autres avis ici , ou là-bas.

La Nuit du faune – Romain Lucazeau – Éditions Albin Michel Imaginaire, septembre 2021

10 livres incontournables de la SFFF du XXIe siècle

La période estivale étant propice à l’oisiveté, inactivité dont je suis coutumier du fait de ma profession dit-on (ne cherchez pas le paradoxe), je cède bien volontiers au virus* qui circule actuellement dans la blogosphère (ou le blogocosme, je ne sais plus), accouchant non sans douleur d’une liste d’incontournables à lire (ou pas) cet été. Avec deux contraintes à respecter : seulement des titres de science-fiction, fantasy et fantastique, aucune publication antérieure à l’an 2000. Ouch ! Dans la douleur, on vous dit.

(*Mon petit doigt me souffle que le patient 0 serait l’hôte du blog Nevertwhere.)

Envoyons le générique…

Logo réalisé par Anne-Laure du blog Chut Maman lit !

  • Le Sens du Vent, Iain M. Banks. Bien des titres de l’auteur britannique devraient figurer dans cette liste. Aujourd’hui, j’opte pour ce roman en raison de l’émotion qu’il me procure à chaque lecture. De quoi confirmer que la SF est bien une émotion.
  • Le Fleuve des dieux, Ian McDonald. Le futur d’une Inde cosmopolite où se côtoient la technologie débridée et la tradition millénaire, sur fond de castes et d’I.A. Ceci confirme bien que la SF naît de l’altérité.
  • Rêves de Gloire, Roland C. Wagner. Et si ? La SF et l’uchronie partagent le même questionnement, spéculant pour l’un sur l’avenir et pour l’autre sur le passé. Mais dans les deux cas, il s’agit bien d’établir un dialogue avec le présent. Avec ce roman, le regretté Roland C. Wagner a sans doute écrit son oeuvre majeure, prouvant par la même occasion que la SF reste ouverte à tous les possibles.
  • Plus fort que l’éclair/Sept Redditions, Ada Palmer. L’avenir de la Terre, à l’heure de la révolution des transports, de la fin des nations (mais pas de l’histoire) et de la recomposition de la famille. Avec cette utopie ambiguë, Ada Palmer prouve ainsi que la SF est une expérience de pensée philosophique.
  • Anamnèse de Lady Star, L.L Kloetzner. Fascinante enquête autour de l’événement cataclysmique du Satori, le roman de Laure et Laurent Kloetzner dresse le portrait d’un futur tout en nuance et mystère. Quand la SF se pique de métaphysique…
  • La Fille-flûte et autres fragments de futur brisés, Paolo Bacigalupi. Auscultation du présent à l’aune de ses évolutions futures, le recueil de l’auteur américain dresse en dix textes le portrait d’une humanité condamnée à muer pour survivre. La SF bat au cœur de la nouvelle, je ne cesse de le dire.
  • Au-delà du Gouffre, Peter Watts. Avec l’auteur canadien, l’avenir ne frappe pas à notre porte, il la défonce. En seize textes, on découvre les différentes nuances de noir d’un univers à nul autre pareil, bien moins pessimiste qu’on ne le pense (suivez l’actualité pour vous en convaincre). Laissez-vous séduire par le sex-appeal sense of wonder de la SF.
  • Latium, Romain Lucazeau. Des I.A. orphelines de leur créateur, l’homme. Des entités hantées par l’absence de Dieu, évoluant aux limites de la folie. Une tragédie classique aux dimensions d’un space opera. Avec Latium, la SF navigue sur le souffle de l’épopée.
  • Spin, Robert Charles Wilson. Un texte de l’auteur canadien repose toujours sur un équilibre fragile, entre introspection et spéculation, lui conférant les vertus d’un classique instantané. Avec Wilson, la SF joue avec la théorie des cordes…sensibles.
  • La trilogie du Rempart Sud, Jeff VanDermeer. D’une anomalie topographique à la fin du monde connu, du moins tel que nous le définissons, l’auteur américain suscite l’étrangeté, oscillant entre horreur, paranoïa et apocalypse. La SF prône l’abandon des certitudes.

Bonus Fantasy et Fantastique (parce qu’ils le valent bien) :

Autre liste ici.

 

Latium

Que les muses me tripotent, voici la 23e contribution pour le challenge Lunes d’encre. Alea jacta est.

Le lieu : Au cœur du bras d’Orion s’étend la sphère épanthropique, portion d’espace englobant quelques milliers de mondes et d’étoiles parcourue par des nefs conscientes. Placée sous la férule de l’Urbs, la sphère apparaît hélas comme une puissance assiégée dont l’Imperium vacille face à la menace grandissante des peuples barbares, des intelligences biologiques étrangères à l’humanité.

Le temps : Depuis l’Hécatombe à laquelle aucun homme n’a survécu quatre millénaires auparavant, les automates, Intelligences artificielles et autres machines, montent la garde, au service de leurs créateurs, seigneurs et maîtres défunts, prêt à protéger leur pré-carré. Une tâche rendue quasi-impossible par le Carcan, une contrainte interne leur enjoignant de servir l’Homme et de ne causer aucun tort à un être biologique intelligent sous peine de basculer dans la folie. Faute de mieux, ils ont donc nettoyé leurs frontières, créant Les limes, un vaste espace débarrassé de ses planètes et soleils, ralentissant ainsi la progression des barbares, limités dans leur migration par leur méconnaissance du déplacement instantané. Désormais inutiles, les automates intelligents ont essayé de chercher un but à leur existence, ne tardant pas à succomber au jeu de la politique. Certains ont préféré le suicide à l’intolérable solitude de l’immortalité. D’autres ont commencé à explorer de nouvelles voies, quitte à s’affranchir du Carcan.

L’action : Aux bordures de la sphère épanthropique, auprès des Limes, Plautine, une de ces créatures computationnelles, sommeille, dans l’attente d’un signal, un signe hypothétique qui révélerait le retour de l’Homme. Depuis deux millénaires, elle ne veille que d’un œil, un noème engourdi par l’inaction mais à l’écoute des pulsations les plus infimes et les plus significatives qui traversent l’univers. Scrutant l’espace, le dispositif dissèque les émissions de neutrinos pour déterminer la probabilité qu’elles ne correspondent à la manifestation d’une activité humaine. Sans succès, jusqu’au jour où l’impossible finit pas se produire, rompant la routine de ses automatismes. Alertée, Plautine sort alors du sommeil et convoque les différents aspects de sa conscience partagée. Elle envoie également un message à son ancien allié, le proconsul Othon, qui vit désormais en exil loin de l’Urbs. Une intelligence dont la duplicité n’est plus à prouver.

Romain Lucazeau ne déroge pas aux conventions du genre théâtral, du moins sous sa forme classique, transposant ses ressorts dans la forme romancée d’une épopée aux dimensions cosmiques. Diptyque de près de 1000 pages, Latium conjugue également la flamboyance du space-opera aux spéculations de l’uchronie, même si celle-ci demeure un arrière-plan décoratif. Le récit incite au dépaysement, titillant le sense of wonder du lectorat. Mais, il suscite aussi le vertige, flirtant avec des notions philosophiques, voire métaphysiques, tels le libre-arbitre et son corollaire le déterminisme, ici transposé sous le terme de destin.

« Les Intelligences névrosées de ce monde pouvaient, inlassablement, justifier de leurs turpitudes en les raccrochant, par une chaîne logique complexe, au Carcan. »

Latium propose un point de vue original, celui d’un univers où la mort de l’Homme a laissé orphelines les machines conscientes soucieuses de son bien-être. Celui d’un univers où la civilisation gréco-romaine a perduré, étendant son Imperium sur l’ensemble de l’Humanité. Passé le choc initial de l’extinction, les Intelligences artificielles se sont enfermées dans la névrose, singeant le comportement de leurs maîtres jusque dans ses intrigues politiques, ses complots et l’appât irrésistible du pouvoir, hybris y comprise. Au point de provoquer des purges sauvages dans leurs rangs, car si les créatures computationnelles sont contraintes par le Carcan à ne pas attenter à l’intelligence biologique, les mêmes préventions ne prévalent pas lorsqu’il s’agit d’éliminer un adversaire numérique.

Pour son substrat, Latium tire sa matière de la civilisation gréco-romaine. Loin d’être égalitaire, le monde épanthropique se révèle en effet un décalque du monde latin, avec une organisation sociale inégalitaire, un décorum emprunté à l’Antiquité et une géopolitique inspirée de l’Empire romain. Un Imperator règne sur l’Urbs, capitale du Latium, conseillé dans sa tâche par un triumvirat de magistrats. Ils dominent une cour d’intrigants, aristocrates certes redoutables, mais imbus de leur puissance de calcul au point de se neutraliser les uns les autres. Tous entretiennent le culte de l’Homme, tout en nourrissant l’espoir secret de s’affranchir du Carcan qui limite leur pouvoir, les empêchant également d’éradiquer la menace barbare sur leurs frontières. Ces Optimates exploitent une Plèbe composée d’Intelligences numériques secondaires, routines automatisées, noèmes ou noèses serviles et autres mécaniques asservies. Une domination n’étant pas sans susciter le mécontentement et l’envie de justice.

Pour son intrigue, Latium emprunte beaucoup au théâtre classique, principalement à l’Othon de Pierre Corneille, mais également à la science-fiction. Dans la longue liste des réminiscences, on me permettra de ne retenir que Dan Simmons pour les emprunts à la culture gréco-romaine (Illium), Iain M. Banks pour les Nefs conscientes (les mentaux du cycle de la Culture) et Isaac Asimov pour les Trois Lois de la Robotique. Ces diverses influences composent le socle d’un récit ne négligeant pas les ressorts héroïques de l’épopée et du space-opera pour le plus grand plaisir de l’amateur de grand spectacle, mais aussi pour celui de l’adepte des dilemmes moraux.

D’aucuns ont reproché la profusion des notes explicatives en bas de page, parfois redondantes, et le style ampoulé du récit. S’il est vrai que la langue se révèle très travaillée, mêlant techno-blabla et termes empruntés au grec classique, cela n’entrave en rien l’alchimie de l’histoire, contribuant même à ancrer le roman dans la tradition littéraire européenne, sans pour autant charger d’une valeur négative les transformations impulsées par la modernité.

Péplum aux dimensions cosmiques, épopée héroïque pleine de bruit et de fureur, fresque flamboyante et roman philosophique flirtant avec la métaphysique, Latium dresse les contours d’un vaste livre-univers qui ne demande qu’à se révéler sous ses multiples facettes. Un coup d’essai dont je suis désormais impatient de découvrir les futurs développements.

Latium de Romain Lucazeau – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », septembre 2016