Le Bassin d’Aphrodite

Troisième volet de la trilogie initiée par Gert Nygårdshaug, Le Bassin d’Aphrodite se place dans la continuation immédiate du Crépuscule de Niobé. D’une tournure plus apaisée, l’histoire s’apparente à une sorte de fly novel entre la Norvège et le Sahara, via le Lac de Garde en Italie, le tout saupoudrée d’allusions à Saint-Exupéry, à son Petit Prince et à la mythologie. Dans une Europe retournée à l’état de forêt primaire, où les rares humains meurent empoisonnés par une substance répandue dans l’eau par les racines des arbres, on suit un père et son fils dans leur quête du paradis perdu. Ayant poussé sa logique jusqu’à son terme fatidique, Mino Aquiles Portoguesa a en effet libéré les semences d’une plante mutante qui a colonisé l’ensemble du continent et du monde, réduisant les hommes et leurs réalisations à des vestiges appelés à disparaître.

Très lente, l’intrigue prend son temps pour démarrer, se focalisant au début sur l’existence retirée de Jonar Snefang et de son fils Erlan. Réfugiés dans une vallée isolée de Norvège pour échapper à la guerre civile européenne, ils vivent seuls dans une cabane, se nourrissant de poissons pêchés dans un étang proche. Rattrapés par la croissance de la forêt, ils ne doivent leur survie qu’à l’usage d’un poison végétal, l’atrazine, et à leur sens de l’observation. Perturbé par un rêve récurrent, Jonar finit pas convaincre Erlan de rompre leur isolement. Ils improvisent une expédition à bord de l’hydravion laissé par Mino que la végétation a miraculeusement épargné. Le récit prend alors son envol, nous emmenant dans un périple au-dessus d’un vieux continent entièrement recouvert par la forêt. Jusqu’à ce que la réalité et le rêve se rejoignent…

En dépit de sa nature de roman post-apocalyptique, Le Bassin d’Aphrodite se révèle le tome le plus optimiste de la trilogie, si l’on considère que le salut de la planète passe par l’extermination de l’ensemble de l’Humanité. Il est également le volet le plus intime, centré sur le regard de Jonar. Un point de vue entrecoupé par les interventions d’un mystérieux écrivain dont on devine progressivement l’identité. Le roman offre une sorte de rédemption aux survivants, un échantillon idéalisé, prônant un retour à un Eden originel, débarrassé de ses pollutions religieuses, politiques et économiques. Une solution pour le moins radicale que d’aucuns trouveront sans doute trop nihiliste.

Malgré cela, on ne peut s’empêcher de penser que Gert Nygårdshaug trouve ici une conclusion idéale, empreinte d’une touche de féminisme (si si !). Bref, vous savez ce qu’il vous reste à faire.

Le Bassin d’Aphrodite de Gert Nygårdshaug – Éditions J’ai Lu, collection « Grands Formats », octobre 2015 (roman traduit du norvégien par Hélène Hervieu et Magny Telnes-Tan)

Le Crépuscule de Niobé

« Ce qui existe réellement et qui constitue notre univers, ce sont les collisions des instants non perceptibles entre mouvement et immobilité… »

Deuxième volet de la trilogie initiée par Le Zoo de Mengele, Le Crépuscule de Niobé prolonge les réflexions désabusées de Gert Nygårdshaug sur l’état du monde. Optant pour un changement de narrateur et un dispositif moins linéaire, l’auteur norvégien réserve désormais ses flèches pour l’Europe, imaginant sa reconquête future par la nature. Une tabula rasa verte, histoire de débarrasser le monde de son pire ennemi : le capitalisme prédateur. En bon militant écologiste et ancien gauchiste, Gert Nygårdshaug se fait l’avocat des peuples premiers face à l’impérialisme de l’Ancien Monde dont il pousse le processus autodestructeur jusqu’à son terme. En proie à la guerre civile, le vieux continent a implosé, donnant naissance à un no man’s land ravagé par diverses factions ayant renoué avec les démons du fascisme et du fanatisme religieux.

Pour Jens Oder Flirum, le narrateur du Crépuscule de Niobé, revenir en Europe s’apparente à un retour aux sources puisqu’il est né en Norvège. Condamné jadis pour un crime qu’il n’avait pas commis, le bonhomme a passé des années en prison avant d’être libéré lorsque le véritable coupable a été démasqué. Pourvu d’un confortable pécule par la justice norvégienne, Jens Oder a traversé l’Atlantique pour mettre en œuvre au Brésil le projet ARBETFLO, ambitieux travail de collecte, d’analyse et de conservation du patrimoine végétal de la selva. Une bibliothèque géante pour répertorier tout ce qui germe et pousse sur la planète, et ainsi préparer l’avenir au lieu de le réduire à un enfer.

Le Crépuscule de Niobé peut se lire indépendamment du Zoo de Mengele car, même s’il est fait allusion aux actions de Mino Aquiles Portoguesa, le personnage n’apparaît que tardivement, se contentant de jouer un rôle secondaire dans le récit. On ne retrouve pas davantage la violence et la radicalité du propos du premier tome, Gert Nygårdshaug préférant se focaliser sur un personnage plus paisible, du moins en apparence. À vrai dire, l’histoire de Jens Oder Flirum risque de déstabiliser ceux dont la sensibilité n’avait pas été heurtée par la lutte armée organisée par Mino et ses partisans. Pour autant, l’auteur ne retient pas ses coups contre les prédateurs, en particulier l’Europe, accusée ici de tous les maux. Manipulatrice, irrespectueuse des accords internationaux, minée par les germes de la désunion, du nationalisme et du racisme, l’Union n’est que la continuation de l’impérialisme par d’autres moyens. Du reste, c’est toute la civilisation occidentale issue du creuset européen qui passe à la moulinette critique de l’auteur norvégien. De quoi alimenter les larmes de Niobé…

Au-delà de sa dimension politique, abordée bien sûr dans la meilleure acception du terme, Le Crépuscule de Niobé révèle de réelles qualités d’écriture. La description de la selva amazonienne n’est pas sans rappeler l’atmosphère de La Forêt d’émeraude de John Boorman. Gert Nygårdshaug fait montre également d’un d’humour grinçant, certaines de ses saillies prenant une dimension drolatique à la lumière de l’actualité. Il ne néglige pas non plus le registre de la spéculation, imaginant un dialogue philosophique et poétique sur la nature de l’univers avec un sosie de Stephen Hawkins.

Bref, pour toutes ces raisons, Le Crépuscule de Niobé paraît une lecture très recommandable, pour ne pas dire indispensable.

Le Crépuscule de Niobé (Himmelblomsttreets Mulighter, 1995) de Gert Nygårdshaug – Éditions J’ai Lu, collection « Grands Formats », 2015 (roman inédit traduit de Norvégien par Hélène Hervieu et Magny Telnes-Tan)

Notre île sombre

A mon grand dam, je me rends compte que je n’ai chroniqué aucun Christopher Priest. Le Challenge Lunes d’encre me permet de réparer cet oubli.

« J’ai la peau blanche. Les cheveux châtains. Les yeux bleus. Je suis grand. Je m’habille en principe de manière classique : veste sport, pantalon de velours, cravate en tricot. Je porte des lunettes pour lire, par affectation plus que par nécessité. Il m’arrive de fumer une cigarette. De boire un verre. Je ne suis pas croyant ; je ne vais pas à l’église ; ça ne me dérange pas que d’autres y aillent. Quand je me suis marié, j’étais amoureux de m femme. J’adore ma fille, Sally. Je n’ai aucune ambition politique. Je m’appelle Alan Whitman.

Je suis sale. J’ai les cheveux desséchés, pleins de sel, des démangeaisons au cuir chevelu. J’ai les yeux bleus. Je suis grand. Je porte les vêtements que je portais il y a six mois et je pue. J’ai perdu mes lunettes et appris à vivre sans. Je ne fume pas, en règle générale, mais si j’ai des cigarettes sous la main, je les enchaîne sans interruption. Je me saoule une fois par mois, quelque chose comme ça. Je ne suis pas croyant ; je ne vais pas à l’église. La dernière fois que j’ai vu ma femme, je l’ai envoyée au diable, mais j’ai fini par le regretter. J’adore ma fille, Sally. Il ne me semble pas avoir d’ambitions politiques. Je m’appelle Alan Whitman. »

Comme le rappelle opportunément Christopher Priest lui-même dans un court avant-propos, le roman-catastrophe relève d’une tradition britannique fermement ancrée sur l’île. Fin du monde provoquée par le déchainement des éléments, par l’attaque des animaux, par une invasion extraterrestre ou plus simplement par les hommes eux-mêmes, les auteurs n’ont pas manqué d’imagination pour mettre un terme à la civilisation. Les noms de John Wyndham, John Christopher, Charles Eric Maine ou de Edmund Cooper viennent immédiatement à l’esprit, mais il ne faudrait pas oublier Jim Ballard à qui Christopher Priest acquitte sa dette d’entrée de jeu.

Fugue for a Darkening Island, réécriture partielle du roman éponyme paru en 1971, traduit en France sous le titre Le Rat blanc puis désormais de Notre île sombre, relève donc de cette tradition. Dans ce roman sur les effets de la politique, Christopher Priest ausculte d’une manière clinique le naufrage inexorable de la Grande-Bretagne suite à l’arrivée massive de migrants issus du continent africain. Mais, il scrute également l’évolution psychologique d’un individu confronté à ces événements.

Si la situation de départ est rapidement expédiée (une guerre nucléaire a ravagé l’Afrique), Christopher Priest prend son temps pour décrire ensuite la ruine du modèle social et politique britannique, fracassé sur l’autel de la division, puis de la guerre civile. Dans un royaume désormais désuni, on s’attache ainsi au point de vue d’un citoyen lambda, issu des classes moyennes supérieures, plutôt éduqué, mais en difficulté dans son couple. Alan Whitman apparaît d’emblée comme un personnage falot dont on découvre la lâcheté au quotidien, mais également face à l’urgence d’une situation qui lui échappe. Plutôt modéré et progressiste dans ses options politiques, il observe avec incrédulité le débarquement des premiers réfugiés. La situation ne suscite en lui qu’un mol émoi, tant il se montre confiant dans la solidité des institutions britanniques et dans la tradition de tolérance entretenue par ses concitoyens. Mais l’élection d’un premier ministre autoritaire, suite à des incidents entre Afrim et sujets de sa Majesté, puis les premiers affrontements lui font prendre la mesure de son erreur. L’effondrement total de son pays provoqué par la guerre civile le contraint à agir. Il se voit investi d’un rôle protecteur, pour sa femme et sa fille, fonction où il se montre complètement incompétent. S’ensuit une longue spirale chaotique, ponctuée de rencontres, d’incidents et d’échecs, aboutissement d’un processus conduisant au basculement complet de sa personnalité dans une direction beaucoup moins policée.

On l’aura compris, avec ce roman de « jeunesse », Christopher Priest ne cherche pas à perdre le lecteur dans les méandres d’une intrigue nébuleuse, bien au contraire, il nous invite au cœur de la décomposition d’une nation. En dépit d’une intrigue entremêlant plusieurs lignes narratives correspondant à trois périodes de la vie d’Alan Whitman, Notre île sombre ne laisse guère de place à l’incertitude. On y trouvera pas de faux-semblants, ce jeu autour de la réalité et de sa perception auquel l’auteur britannique s’est livré par la suite, se taillant une réputation d’écrivain difficile, mais fascinant.

Malgré quarante années au compteur, Notre île sombre n’a rien perdu de sa charge émotionnelle. Christopher Priest y réactive des peurs contemporaines sans verser dans l’angélisme ou la diabolisation. Si le roman s’inspirait à l’origine du conflit nord-irlandais et de l’afflux des migrants indiens, la crise des réfugiés et la montée actuelle des populismes, sans oublier le brexit,  lui confèrent la valeur d’une prophétie. Espérons qu’elle ne soit pas auto-réalisatrice…

Notre île sombre (Fugue for a Darkening Island, 2011) de Christopher Priest – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », 2014 (roman traduit de l’anglais par Michelle Charrier)