Scalp

À 9 ans, Hans apprend de sa mère que son père biologique vit en ermite au bord d’un étang situé dans les bois. Coupé de tout, y compris de son fils. Pendant toute son enfance, on lui a caché la vérité, préférant lui servir une fable toute prête. Mais, à l’occasion de la mort de celui qu’il voyait comme son père, sa mère décide de tout lui révéler et d’aller le présenter à ce géniteur absent.

« La forêt n’est le territoire de personne.

C’était Jean-Loïc qui l’avait dit. Même si n’importe quel bout de terre ici-bas appartenait toujours à quelqu’un, la forêt restait la forêt : pas celle des hommes, celle des mythes ; celle des rêves et des peurs. »

La trame est classique. Elle a même un air de déjà-vu. Pourtant, Cyril Herry parvient à broder une histoire inquiétante, faisant la part belle à l’enfance, à la filiation et à la nature. La quatrième de couverture parle d’un huis clos à ciel ouvert. On ne peut qu’abonder dans son sens, tant Cyril Herry s’y entend pour brosser le tableau saisissant d’un monde rural, taiseux et fruste, où affleure une violence latente et sauvage.

Scalp s’apparente à une élégie en prose dédiée à la nature. Une nature généreuse mais prompte à reprendre aussitôt ce qu’elle a donné, intérêts y compris. Une nature exploitée, souillée par l’homme, comme l’atteste les carcasses de voitures qui rouillent dans les bois et déflorent le décor bucolique. Une nature attentive, à l’écoute du drame dans lequel Hans et sa mère vont se trouver plongés. En plantant sa yourte sur ce bout de terre, Alex, le père de Hans, a dérangé les autochtones. Les Klaus, les potentats du coin. Des malfaisants qui s’y entendent pour écraser la mauvaise herbe. Et justement, Alex fait un peu tache dans le paysage avec son passif d’ex-militant radicalisé, écolo jusqu’au-boutiste. Alors, il faut le faire déguerpir, quitte à l’effacer de la carte.

D’emblée, l’absence d’Alex hante des lieux figés dans l’attente. Elle divise mère et fils, Hans préférant rester plutôt que de tailler la route vers la civilisation. La forêt et la yourte lui donnent l’envie de jouer à l’indien, de se fondre dans la végétation pour tendre des embuscades aux visages pâles venus nuire à l’harmonie des lieux. Il investit les lieux, s’inventant des histoires, des aventures, se construisant des cabanes dans les arbres et retrouvant les gestes des pionniers, appris sur le tas avec son père putatif. Peter Pan n’est pas loin, mais pas la fée Clochette. Les eaux turbides et silencieuses de l’étang cachent peut-être autre chose que des poissons. Quant à ses rives, un taillis d’arbres muets, à la cime écrasée par le soleil d’août et aux racines plongeant dans un humus sillonné d’insectes nécrophages, elles masquent des présences menaçantes, aux aguets, prêtes à en découdre.

Scalp est ainsi un roman d’apprentissage, celui d’un gosse rattrapé par l’âge adulte, opérant sa mue vers autre chose. Quelque chose de plus brutal et définitif, rejouant le mythe de l’enfant sauvage à l’envers, avec la complicité de la nature et la sinistre contribution des passions humaines. Bref, voici un roman troublant et sombre, mais non dépourvu d’une certaine beauté.

Scalp de Cyril Herry – Éditions du Seuil, collection « Cadre noir », février 2018

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Book of Love

« Toute personne qui tentera de trouver une intrigue à cette histoire sera fusillée. Toute personne qui tentera de trouver une morale à cette histoire sera condamnée à l’exil. »

Mark Twain

William Kotzwinkle ne fait décidément rien comme les autres. Quel que soit le registre abordé, ou le genre, il instille en douce une dose de dinguerie et de tendresse rendant son propos immédiatement sympathique. J’ai déjà confié tout le bien que je pensais de Midnight Examiner. Avec Book of Love, je m’attendais à un roman d’apprentissage à l’américaine. Eh bien, l’auteur m’a encore émerveillé en écrivant un livre en tout point conforme aux citations de Mark Twain figurant en exergue des deux parties de ce roman jubilatoire.

Book of Love nous raconte une tranche d’existence, celle de Jack Twiller, jeune américain des années 1950, élevé dans la culture des comics, du base-ball et du cinéma. Vivant dans un quartier populaire, on ne peut pas vraiment dire qu’il a la vie facile. Bien au contraire, issu d’une famille modeste, l’avenir du jeune garçon semble borné par un système éducatif et un milieu ne promouvant pas l’émancipation, sauf à briller dans une activité sportive.
Au lieu de dénoncer de façon frontale ce fait, William Kotzwinkle opte pour la chronique réaliste, à hauteur d’homme, nous faisant cheminer le long du parcours semé d’ellipses de Jack. Un itinéraire jalonné d’anecdotes fort drôles mais où l’on sent l’émotion affleurer. Car derrière les rêves de Jack, ses expériences intimes, ses espoirs et les rites de passage un tantinet frustres, étapes obligées de l’enfance vers l’adolescence, puis au-delà, se dessine le portrait d’une Amérique bien éloignée des promesses de l’American Way of Life.

Confronté à cette situation, d’aucuns auraient tiré un roman mettant en scène le mal de vivre d’une adolescence révoltée. William Kotzwinkle adopte le registre de l’humour. À bien des égards, Book of love, c’est La Fureur de vivre avec les pieds nickelés à la place de James Dean. Avec ses potes, Béquille, Faucheux, Floyd, Scuduto, Jack Twiller forme une bande inoubliable dont les virées virent irrémédiablement à la catastrophe. Des bras cassés, des rouleurs de mécaniques, obsédés par la chose, auxquels on finit pourtant par s’attacher.
Par leur truchement, l’auteur américain revisite les figures imposées par de nombreux films et séries télévisées sur la jeunesse et l’enfance, leur conférant une sincérité touchante. Il se livre aussi à un jeu de massacre, réservant sa verve caustique à quelques « institutions » de la société américaine. À ce titre, le passage chez les scouts apparaît comme un monument de drôlerie et d’esprit vachard auquel on peut difficilement résister.

Bref, je ne saurais trop recommander la lecture de Book of Love, roman à la fois subversif, drôle et touchant. Allez, un petit extrait en guise de conclusion :

« Il m’est arrivé un drôle de truc, là.
Ouais, quoi ?
Une petite môme m’a proposé de me sucer pour un dollar.
Derrière ses verres fêlés, les yeux de Béquille s’agrandirent comme des soucoupes.
Pourquoi tu me l’a pas dit plus tôt ?
Pivotant sur les talons, il fonça vers la tente.
Béquille, elle n’a pas plus de neuf ans.
Béquille tourna la tête, le regardant par-dessus son épaule.
Mon cocker n’en a que cinq. »

book_loveBook of Love (Book of Love, 1980) de William Kotzwinkle – Réédition Payot, collection « Rivages/noir, 1999 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Jean-Paul Gratias)