La Marche au canon

« Un jour, le canon a grondé. Un premier coup a secoué l’horizon. De tressautement local en pâleurs concentriques, on nous a dit : c’est la guerre ! Immédiatement et sans délai, je suis parti à la guerre. Il me fallait des allures de petit courage. Elle avait des lettres, la bonne guerre, des lettres hautes dans le journal. On avait fait sa publicité. C’était quelqu’un, la guerre aux lettres hautes. On était badaud, bon badaud moral. On allait voir la guerre. »

En 2005, Stéfanie Delestré et Hervé Delouche ont entrepris de rééditer les romans de Jean Meckert. Devenus quasi-introuvables, si l’on fait abstraction des polars parus chez Folio/policier sous le pseudonyme de Jean Amila ou de son roman Les Coups, il était en effet compliqué de mettre la main sur ces titres parus entre 1940 et 1960, en-dehors du marché de l’occasion où on les négociait à des prix parfois prohibitifs.

La Marche au canon se révèle la bonne surprise de cette salve de rééditions. L’ouvrage est en effet doublement introuvable puisqu’il n’a jamais fait l’objet d’une publication. Conservé dans un cahier retrouvé parmi les affaires laissées par Jean Meckert après sa mort, le texte mêle de longs passages rédigés et des notes prises sur le vif par le soldat qu’il a été. Déplacements quotidiens et impressions saisies alors qu’il fuyait avec la troupe devant l’avance allemande, les écrits de l’auteur ont les qualités et les défauts du témoignage brut.

Œuvre évidemment inachevée, La Marche au canon est cependant un texte très impressionnant, un incontournable pour les exégètes de Jean Meckert. Il marque une étape cruciale dans le devenir de l’auteur et apporte un témoignage sur l’état d’esprit prévalant dans la troupe pendant la « Drôle de guerre », cette curiosité franco-française des années 1939-1940. Une étrange période où l’on entend Ray Ventura chanter que l’on ira pendre son linge sur la ligne Siegfried. Un statu quo surréaliste où l’on attend l’attaque allemande, sûr de la repousser comme pendant la Der des der. Et effectivement on attend beaucoup dans ce court roman. La troupe tue le temps en attendant de s’entretuer. Elle fait ses gardes, elle joue aux cartes, elle chante, elle fanfaronne car même en période de guerre demeure « la bonne gaîté française, toujours à la hauteur de la situation, avec le quart de vinasse à portée de la main. » C’est surtout au rythme de ces canons-là que la guerre se déroule. Et, la seule victoire dont peuvent s’enorgueillir les troufions pendant cette période est obtenue sur une pauvre femme, violentée pour l’occasion.

Puis, les événements se précipitent. C’est l’offensive allemande dans les Ardennes et l’offense faite aux plans de l’état-major français. La Débâcle s’ensuit. Étrange défaite après la « Drôle de guerre ». On déplace les troupes, les officiers disparaissent, les routes sont encombrées par la masse des réfugiés. Le train s’arrête puis repart sans qu’une destination ne soit définitivement arrêtée. Va-t-on finalement se battre ? La réponse officielle figure dans les livres d’histoire. Pour Jean Meckert, la débandade s’achève dans un camp d’internement en Suisse.

« On votait pour la paix, on payait pour la guerre. Partout les innocents, enfournés par wagons, roulaient dans les nuits calmes. Et ceux qui pleuraient le faisaient en silence. »

On l’a dit, La Marche au canon porte également en germe tout ce qui fera le style Jean Meckert, phrases courtes, langage oral. L’auteur restitue ainsi à hauteur d’homme l’ambiance de l’époque. Incompréhension, ironie devant l’absurdité d’événements qui dépassent la troupe et la population, on retrouve également quelques thèmes en devenir de l’auteur. Bref, l’exhumation de cet inédit ne paraît pas ici du tout abusé. Elle ouvre même ce cycle de rééditions sous de bons augures. A suivre avec Je suis un monstre.

La Marche au canon de Jean Meckert – Éditions Joëlle Losfeld, collection « Arcanes », Gallimard, 2005

Dino

Icône des années 50 et 60, Dean Martin apparaît comme l’incarnation du rêve américain et de l’entertainment. Dino Paul Crocetti est né à Steubenville dans une famille d’immigrés italiens, au cœur de ce qui deviendra la Rust Belt, d’un père coiffeur et d’une mère au foyer. Dino n’a guère fait d’études, préférant l’école de la rue et la culture des night-Clubs où il a commencé comme chanteur. Entre la belle vie sous les sunlights des casinos, des plateaux télés et des studios de cinéma et les coulisses crapuleuses, mercantiles, voire crapoteuses de l’industrie du rêve, Dino Crocetti, aka Dean Martin, a traversé ainsi une grande partie de l’histoire des États-Unis, de la Prohibition aux années de la prospérité, un âge d’or insolent masquant difficilement les fractures nées de la Grande Dépression de 1929, de la Seconde Guerre mondiale, de la ségrégation raciale, de la chasse aux sorcières et de la guerre du Vietnam. Taillant sa route, imperturbable, il donne l’illusion que rien ne peut l’atteindre, ni les dettes abyssales qu’il sème durant son parcours, ni les contrats faits et défaits à coup de millions de dollars, ni sa proximité avec la mafia, ni les coups bas du show-biz, ni les divorces et infidélités. A vrai dire, Dean Martin est un menefreghista, un type qui n’en a rien à foutre, diffusant une certaine image du cool, mélange de vulgarité, de dilettantisme et de détachement, tout en brûlant la vie par tous les bouts avec tout ce qu’elle lui propose.

« Le début des années 50 leur appartint. C’était l’ère de la télévision, de l’insouciance des pneus à flancs blancs et des ailerons profilés : un monde ivre de médiocrité. William Faulkner, lauréat du prix Nobel de littérature en 1950, ne voulait pas en entendre parler : la télévision, déclara-t-il, c’est pour les nègres. Ernest Hemingway, qui remporta le même prix quatre ans plus tard, était un personnage créé pour la télé. Bientôt, ça n’aurait même plus d’importance. À l’instar de Dean et de Jerry, la plupart des gens ne liraient même plus. Ajax n’était plus un héros homérique ; il était devenu le nettoyant moussant du sponsor de la Comedy Hour, il n’affrontait plus Ulysse pour les bras d’Achille, c’était le compagnon de Fab, qui avait lui-même remplacé les réflexions de Melville sur la blancheur de la baleine par le slogan : un blanc plus blanc sans eau de javel. »

Avec Dino, Nick Tosches nous livre ici son opus majeur, une biographie magistrale, disséquant au scalpel d’une écriture précise, entre lyrisme et description crue, voire violente, la figure de la légendaire vedette américaine. On suit la lente ascension du petit gars de Steubeville, toujours prêt à fricoter avec l’illégalité, jusqu’à la fin de sa vie où riche à millions, revenu de tout, il se détache définitivement des autres et de la conduite du monde, consacrant chaque instant à profiter de l’existence et de ses plaisirs. De son duo avec Jerry Lewis, association à succès s’étant muée progressivement en rivalité puis en détestation réciproque, aux shows télévisés en prime time dans lesquels il offre une image de je-m’en-foutisme alcoolisé, en passant par le Rat Pack de Sinatra et le Camelot de pacotille des Kennedy, Nick Tosches fait le récit méticuleux de la vie de Dino, puisant à la source d’une riche documentation les éléments d’une biographie en forme de véritable roman.

« De toutes les nations, seule l’Amérique avait envisagé sa destinée comme un rêve. Elle avait appelé ça le rêve américain. Désormais, les rêves, comme l’acier, étaient devenus son industrie. La réalité en acier trempé et l’imaginaire tremblotant et mélodieux constituaient l’inspiration et l’expiration de tout son être. C’était à travers ses stars du pays des rêves, et non pas à travers ses hommes d’État ou ses poètes, qu’elle s’exprimait. »

Chemin faisant, il dresse aussi le portrait d’une Amérique livrée en pâture aux publicitaires, aux politiciens corrompus et autres faiseurs du show-biz dont les actes et diktats marquent le tempo de l’histoire culturelle des États-Unis au XXe siècle. À la radio, à la télévision, au cinéma ou dans les maisons de disques, les magnats alimentent ainsi la machine à rêves, à grand renfort de contrats négociés par agents ou avocats interposés, s’accommodant des mœurs de politiques versatiles, plus préoccupés par leur devenir que par l’intérêt général, et de l’omniprésence de la mafia, jamais très loin lorsque l’argent jaillit sans tarir. Sur ce point, Dino apparaît comme un réquisitoire implacable, ne ménageant personne, ni les moralistes, ni les héraults/héros du cool.

Sur fond d’alcool, de fric, de sexe et de corruption, Nick Tosches déroule sur plus de cinq cent pages, une histoire passionnante des coulisses de la machine à rêve, via l’un de ses plus célèbres représentants, un type qui n’en a rien à foutre, mais dont la belle vie, clinquante comme un miroir de bordel, renvoie au public l’illusion du bonheur. Au moins un instant.

Dino – La belle vie dans la sale industrie du rêve (Dino, 1992) de Nick Tosches – Éditions Payot, collection Rivages/Noir, 2003 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Jean Esch)

Ben-Hur

Je m’étais fait depuis belle lurette la promesse de lire ce classique (euphémisme) inspiré par l’Antiquité. Un roman de littérature historique édifiante acquittant davantage son tribut aux pères de l’Église qu’à l’histoire antique, taillé pour Hollywood qui n’a pas manqué de l’adapter à plusieurs reprises, la moins connue des transpositions au cinéma n’étant pas celle de William Wyler en 1959, avec Charlton Heston dans le rôle titre. C’est désormais chose faite.

Rien n’est moins romanesque que la vie de son auteur Lewis Wallace. Né dans l’Indiana, le bonhomme a exercé plusieurs professions avant de rejoindre l’armée de l’Union pendant la guerre civile où il a combattu pour défendre Washington. Il embrasse ensuite la carrière politique, devenant notamment gouverneur du Nouveau-Mexique. C’est à cette occasion qu’il négocie l’amnistie sans lendemain de Billy the Kid. Passionné par la littérature et l’Histoire, il écrit plusieurs romans historiques, en particulier Ben-Hur qui devient un best-seller au point de surpasser le plus grand succès de l’époque : La Case de l’oncle Tom de Harriet Beetcher Stowe. Il est enfin nommé ambassadeur dans l’Empire ottoman, fonction qui lui permettra de visiter Jérusalem et ses environs.

Inutile de résumer l’intrigue du roman. Qui ne connaît pas l’histoire de Judah Ben-Hur, déclinée ad nauseam sur le grand écran ? Héritier d’une riche famille de l’aristocratie israélite, il est trahi par son ami d’enfance, l’ambitieux Messala, mais grâce à sa détermination et à la pureté de sa foi, il obtient finalement justice, amour et la promesse de la vie éternelle prêchée par Jésus de Nazareth. On se contentera surtout de pointer les quelques différences entre le film et le roman dont la moindre n’est pas le sur-texte religieux imprégnant chaque page. Certes, le fait n’était pas absent du péplum, mais ici l’histoire de Ben-Hur s’efface à plusieurs reprises derrière la geste hagiographique. Cela commence d’ailleurs en beauté avec le récit de la Nativité qui voit Jésus naître dans une étable, entouré de la ferveur prophétique des rois mages guidés par la lueur d’une étoile postée au firmament. Ouch ! Un vrai livre d’images pieuses pour catéchumènes frénétiques, reprenant sans aucun recul critique le récit des Évangiles et de ses laudateurs, miracles y compris.

En bons contemporains de la vie du Christ, Ben-Hur et sa famille sont ainsi amenés à croiser à plusieurs reprises le messie, le personnage ayant une influence non négligeable sur leur destin. Par charité, il donne à boire à Ben-Hur lors de son exil aux galères. Il guérit miraculeusement sa mère et sa sœur de la lèpre qui les défigure (beaucoup plus fortement que dans le film, bien sage sur ce point), inspire le prince israélite lorsque celui-ci rassemble une armée pour rejeter les Romains hors de Judée et finalement le pousse à la conversion au moment de sa crucifixion. Seule la résurrection échappe à la plume de Lewis Wallace, mais pour le reste, on ne s’écarte pas du credo de la religion chrétienne.

Bien documenté sur le contexte géopolitique de l’époque, Ben-Hur n’usurpe donc pas sa réputation de roman d’aventures et de classique, mêlant les morceaux de bravoure, batailles navales et courses de chars, aux descriptions d’un Orient imaginaire. Mais, un classique dont le prosélytisme, empreint de théâtralité et d’emphase, se révèle à la longue un tantinet saoulant, surtout lorsqu’il est porté par une nation se considérant également élue et supérieure aux autres. Qui a dit que l’Histoire ne se répétait pas ?

Ben-Hur (Ben-Hur : A Tale of the Christ, 1880) de Lewis Wallace – Réédition Archipoche, 2015 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Joseph Authier, traduction révisée par Jacques Bourdonnais)

Dans la Colère du Fleuve

Écrit à quatre mains, en compagnie de son épouse la poétesse Beth Ann Fennely, Dans la Colère du Fleuve fait œuvre romanesque en épousant une page de l’histoire américaine, comme dans La Culasse de l’enfer. On se pose en effet en 1927, au moment de la grande crue du Mississippi, événement catastrophique qui causa la mort de deux cent personnes et provoqua l’exode de plus de 500 000 autres. Suite aux pluies diluviennes de l’été, le fleuve menace de sortir de son lit, en dépit des digues qui ont été patiemment érigées pour le contenir. Pendant que le gouvernement dépêche sur place la garde nationale, les autorités locales réquisitionnent toute la main d’œuvre disponible, noirs y compris, pour renforcer les ouvrages. Dans la ville de Hobnob comme ailleurs, la perspective de l’inondation effraie. Les nouvelles alarmantes affluent, poussant ses habitants à mettre leurs meubles à l’abri dans les étages lorsqu’ils le peuvent, ou à tout abandonner pour rejoindre les camps d’hébergement provisoire. On s’agite dans les rues, on colporte les rumeurs de sabotage des digues et on boit un coup, en dépit de la Prohibition, parce que c’est dur. L’eau comme l’alcool coulent en effet à flot, le second n’attirant que très peu l’attention d’autorités locales plus préoccupées par le débordement du fleuve et qui, aux dires des uns et des autres, touchent leur part dans le très fructueux trafic. Seuls deux agents du fisc, envoyés sur place sous une fausse identité par le futur président Herbert Hoover, celui-là même qui devra affronter une autre crise, économique cette fois-ci, semblent disposés à mettre hors d’état de nuire les bootleggers du coin.

Sur cette trame de roman noir, Tom Franklin et Beth Ann Fennely déroulent une intrigue romanesque, où l’enquête policière et le contexte historique apparaissent comme les composantes d’une dramaturgie, empreinte de religiosité, finalement très classique. Le récit ne tarde pas à se focaliser sur deux personnages, avec comme trait d’union un nourrisson orphelin recueilli après une tuerie dans une épicerie. On s’intéresse à leur passé, mêlant l’intime à l’universel sur fond de catastrophe imminente. On fait ainsi la connaissance de Dixie Clay Holliver, jeune femme de vingt ans, mariée au sortir de l’adolescence à Jesse, un malfaisant sans scrupules qu’elle a idéalisée avant de subir sa violence. Éprouvée par la mort de son premier enfant, la scarlatine ne pardonnant pas à l’époque, elle est devenue ensuite la cheville ouvrière du commerce de son mari, distillant un alcool de contrebande très recherché dans la région. Pour Ted Ingersoll, elle apparaît comme la mère adoptive idéale. Mais, l’agent du fisc, orphelin lui-même et ancien combattant de la Première Guerre mondiale, se rend compte très vite que son choix le met en porte-à-faux par rapport à son collègue Ham, un dur-à-cuire qui l’a commandé au front. De surcroît, ce choix place Dixie dans une position délicate vis-à-vis de son mari, alimentant la jalousie de celui qui se voit déjà comme le futur gouverneur de l’État. Dans ces conditions, la rédemption est-elle encore possible pour la jeune femme ? Ingersoll peut-il rester fidèle à son intuition première sans trahir sa mission ? Face au dilemme du policier, le déluge ne paraît pas superflu pour faire table rase du passé et rebâtir une vie sur de meilleures bases.

Magnifique histoire dans la plus pure acception du roman américain, Dans la Colère du fleuve pèche sans doute un peu en raison de son manque d’originalité et son trop grand classicisme. Il n’en demeure pas moins un récit puissant dont le flot romanesque nous fait toucher du doigt la fragilité de l’existence humaine et sa capacité de résilience.

Dans la colère du fleuve (The Tilted World, 2013) de Tom Franklin & Beth Ann Fennely – Réédition LGF, collection « Le Livre de poche », 2017 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Michel Lederer)

Les Vents barbares

Le baron Ungern-Sternberg fait partie des personnages historiques dignes de figurer dans un roman. L’aura de légende entourant l’aristocrate estonien, descendant d’une des plus anciennes familles de la noblesse allemande de la Baltique, remontant dit-on à l’ordre des Chevaliers teutoniques, la démesure de son projet et le contexte dans lequel se déploie sa vie, tout concourt à stimuler l’imaginaire et à déchaîner les fantasmes. Certes, le bonhomme était sans doute moins sympathique que ne le présentent ses laudateurs et moins fou que ne le décrivent ses détracteurs. La légende noire a ceci de particulier qu’elle rend aussi les hommes plus grands qu’ils ne l’ont été. Bref, les faits s’inscrivent surtout à une époque frappée par le fléau de la guerre civile russe, initiée par la révolution bolchevique avec la contribution des puissances étrangères. Presque cinq années de lutte acharnée, marquée par des actes d’une cruauté inimaginable, parmi lesquels ceux du « baron fou » et de sa « division sauvage » apparaissent finalement presque banals.

Revenons au roman de Philippe Chlous. Les Vents barbares s’ouvre sur les espaces de la Sibérie, entre transbaïkalie et Mongolie intérieure, un vaste champs de bataille offert à toutes les convoitises. Profitant du reflux des armées blanches défaites par l’Armée Rouge, les seigneurs de la guerre locaux et autres atamans envisagent de créer en Sibérie un État-tampon avec le soutien des Occidentaux. Mais, pour la Chine et le Japon, l’occasion est aussi belle d’accroître leur influence sur les richesses et les territoires d’un Empire russe moribond. Dans ce contexte pour le moins instable, le baron Ungern-Sternberg nourrit d’autres projets. Personnage un tantinet mystique, initié au bouddhisme et nourrissant un désamour profond de l’Occident qu’il juge décadent et enjuivé, l’aristocrate ambitionne d’unir tous les peuples mongols afin de libérer l’humanité des germes de la corruption par la guerre et la purification ethnique. À la tête d’un corps de cavalerie, composé de cosaques, de Bouriates, Mongols, Kalmouks et autres peuples des steppes d’Asie centrale, il s’empare d’Ourga, repoussant l’armée chinoise et rétablissant le Bogdo Khan sur le trône. Considéré comme la réincarnation du Mahakala, il entreprend ensuite de repartir en campagne contre les Bolcheviks. Un ultime épisode qui lui sera fatal. Philippe Chlous dévoile ainsi un aspect de la guerre civile russe assez méconnu, tout en explorant un domaine historique guère étudié en Occident, celui d’une Asie centrale, jadis berceau de peuples conquérants, et désormais objet des convoitises de ses voisins russes et chinois, voire japonais.

Si l’existence du baron est entourée de légendes, celles du « baron fou », du « dieu de la guerre » ou du « noble combattant », elle n’en demeure pas moins éminemment romanesque. Avec Corto Maltese en Sibérie et Bêtes, Hommes et Dieux, Hugo Pratt et Ferdinand Ossendowskine ne s’y sont d’ailleurs pas trompés, faisant de Ungern-Sternberg un personnage central de leur œuvre. Pour sa part, Philippe Chlous opte pour la voie du roman d’apprentissage, faisant du narrateur un jeune enfant qui raconte bien plus tard à son fils, à l’époque où lui-même est devenu un personnage important du Parti communiste, son aventure aux côté du baron. Par un effet de flash-back, il nous projette presque un demi-siècle plus tôt, restituant l’atmosphère de débâcle prévalant en Sibérie après la victoire des Bolcheviks. Un long cortège de réfugiés, hommes, femmes, enfants, vieillards, abandonnant toute dignité durant leur cheminement vers l’Orient. Des troupes éparses, composées de cosaques et d’indigènes d’Asie, pillant et massacrant la population, surtout si elle est juive, sous le commandement d’officiers désabusés ou ayant renoncé à leur humanité. Bref, un ramassis de bourreaux et de tortionnaires, assommés à la vodka, vivant au jour le jour. Le tableau dépeint par Philippe Chlous est épouvantable. Il ne semble pourtant guère éloigné de la réalité des faits. Ce contexte forge le caractère et le regard du narrateur, âgé d’à peine de 12 ans lorsqu’il rencontre fortuitement le baron. Recueilli par le militaire après le massacre de sa famille, il ne doit sa survie qu’à sa faculté d’adaptation, à son instinct de survie et à sa capacité à apprendre, vite, aux côtés d’individus sinistres et cruels. Une ribambelle de psychopathes dont la sauvagerie ne semble connaître aucune limite. Il devient ainsi le témoin privilégié des exactions des subordonnés d’Ungern, se familiarisant avec la philosophie du bonhomme, une variante d’un fascisme n’étant pas sans rappeler celui d’Hitler. Cette expérience l’instruit beaucoup sur l’art de gouverner les hommes en dictature, sur la manière de supplicier les individus, de provoquer leur avilissement, sans succomber à la pitié, juste pour le plaisir de les dominer. Il y exerce enfin un don pour la survie qu’il s’efforce ensuite de mettre en application avec une certaine réussite, durant la période soviétique.

Réédition bienvenue d’un roman passé inaperçu, du moins en ce qui me concerne, Les Vents barbares convainc donc sans peine l’amateur de roman historique, surtout s’il ne nourrit aucune illusion sur le genre humain.

Les Vents barbares de Philippe Chlous – Réédition La manufacture de livres, avril 2019

Augustus

Homonyme littéraire d’un célèbre compositeur à la filmographie longue comme le bras, John Williams a fait l’objet d’un coup de projecteur salutaire dans nos contrées par l’entremise des éditions Piranha et du Dilettante. Guère prolifique dans son pays natal, n’ayant publié que quatre romans et deux recueils de poèmes, il a la réputation d’être un auteur très exigeant. Après Butcher’s Crossing dont je vous avais dit grand bien ici, Augustus satisfait mon intérêt pour le roman historique et pour l’antiquité romaine.

À la différence du Julien de Gore Vidal qui s’intéressait à l’ultime baroud d’honneur du paganisme face au christianisme triomphant, John Williams focalise son attention sur l’ascension, l’apogée et le déclin de Caius Octavius Thurinus, devenu membre de la gens Julii par adoption, puis Auguste et Princeps par décision du Sénat. Fossoyeur de la République dans sa forme classique et fondateur du Principat qui en maintien l’illusion, mais aussi imperator et père de la patrie, Octave/Octavien concentre sur sa personne toute l’attention du peuple, tout en attirant la convoitise des puissants. Il déjouera d’ailleurs plusieurs complots au cours de son existence, y compris celui auquel sa propre fille Julia liera son nom, contredisant ainsi sa légendaire clémence. Sous son règne, Rome connaît une des périodes les plus stables de son histoire, au point de devenir la référence absolue pour ses successeurs et inspirer une abondante littérature.

D’une façon très chronologique qui ne l’empêche pas de s’arranger avec l’ordre des faits, de l’assassinat de Jules César à l’occasion des Ides de Mars, en 44 avant notre ère, à la mort d’Auguste, en 14 après J.-C., John Williams relate l’existence bien remplie de celui sur lequel personne ne misait au départ et qui finalement s’impose face à tous, rétablissant la majesté de Rome, la paix et la prospérité. Pour un temps, comme le rappelle malicieusement l’épilogue, même si l’œuvre d’Auguste résiste bien aux errements de ses successeurs Julio-Claudiens. Un individu maladif, issu d’une famille aux origines jugées vulgaires, à qui sa mère Atia et son beau-père, républicain convaincu, conseillent de refuser le testament de César et l’adoption posthume qu’il lui confère. Choisissant de ne pas obéir à l’injonction maternelle, il s’empare de l’héritage de son grand-oncle maternel, triomphant du parti républicain à Philippes, puis de Marc-Antoine à Actium. Il devient ainsi le maître du monde pour près de cinquante ans.

Pour raconter ce parcours exceptionnel, John Williams opte pour la multi-focalisation, mêlant la correspondance et les fragments de journaux intimes de ceux qui ont côtoyé Octavien, et ne laissant la parole au personnage qu’à la toute fin du roman. Proches, famille, amis et ennemis défilent, apportant leur témoignage afin de recomposer à la manière d’un puzzle la biographie du père de la patrie. Une tâche rendue ardue par la propension d’Auguste à porter son titre comme un masque, gardant secret ses desseins afin de ne pas trop offrir de prise à ses ennemis, mais échappant par voie de conséquence à la compréhension d’autrui, amis y compris. Anticipant Machiavel, il met en œuvre la conquête du pouvoir par la force et réussit à le conserver en fondant son autorité sur le libre-consentement de ses sujets.

« Voici ce que tu sembles si réticent à accepter, même aujourd’hui : les idéaux qui soutenaient l’ancienne République ne correspondaient pas à la véritable République ; la parole glorieuse dissimulait l’acte d’horreur ; l’apparence d’ordre et de tradition cachait la réalité de la corruption et du chaos ; l’appel à la liberté fermait les esprits – y compris de ceux qui lançaient cet appel – face à la réalité des privations et de la répression et autorisait les meurtres. Nous avions appris à faire ce que nous avions à faire sans nous laisser dissuader par les apparences qui trompaient le monde. »

Au-delà du personnage d’Auguste, John Williams dresse aussi un portrait saisissant de la fin de la République, période de guerre civile impitoyable où, sous les dehors policés de la majesté du peuple romain et du respect de la tradition, s’affrontent les egos de prédateurs attachés à la domination de leur caste. Il dépeint également l’œuvre d’Auguste et son échec à la transmettre à l’héritier de son choix, celui dont les qualités auraient permis de la pérenniser, voire de la poursuivre. Sur plus d’un demi-siècle, on croise ainsi Cicéron, Marc-Antoine, Cléopâtre, Lépide et bien d’autres, successivement alliés de circonstance ou ennemis d’Octavien. On redécouvre dans une version apocryphe de leur vie, Mécène, Virgile, Marcus Agrippa, le fidèle des fidèles, Nicolas de Damas et d’autres membres de l’entourage de l’empereur. On se fait les complices de Livia et de son fils Tibère dans leur acharnement à capter le pouvoir à la mort d’Auguste, sans oublier Julia, la fille d’Octavien qui si elle avait été un homme aurait connu un tout autre destin que celui auquel sa trop grande liberté l’a condamnée.

« Octavius Caesar a apporté la paix à ce pays : le glaive n’a pas opposé les Romains entre eux depuis Actium. Il a apporté la prospérité à la ville comme à la campagne. Même les plus pauvres ne meurent pas de faim en ville, et ceux des provinces prospèrent grâce à la bienfaisance de Rome et d’Octavius Caesar. Il a apporté la liberté au peuple ; les esclaves n’ont plus à vivre dans la crainte de la cruauté arbitraire de leurs maîtres, les pauvres n’ont plus à craindre la vénalité des riches, et les personnes responsables n’ont plus à craindre les conséquences de leurs paroles. Portant il y a une laideur dans l’air qui est, je le crains, de mauvais augure pour l’avenir de la cité, de l’empire et du règne d’Octavius Caesar lui-même. Les factions s’opposent ; les rumeurs abondent et personne ne semble satisfait de vivre dans le confort et la dignité rendus possibles par l’empereur. Ce sont là des gens extraordinaires… On dirait qu’ils ne supportent pas la sécurité, la paix et le confort. »

Augustus est donc un grand roman historique qui accommode les faits à la fiction pour réinventer une figure historique majeure. En tentant de démasquer Auguste, John Williams s’efforce de retrouver l’homme que l’exercice du pouvoir solitaire a contraint à se changer lui-même pour changer le destin du monde.

Augustus (Augustus, 1972) de John Williams – Éditions Piranha, mars 2019 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Jessica Shapiro)

Ragnvald et le loup d’or

Norvège, IXe siècle. Loin du Danemark et de la Suède, le pays reste en proie aux luttes intestines entre les multiples roitelets suffisamment puissants pour rassembler autour de leur parentèle quelques guerriers, navires et paysans. Dans cette contrée rurale jalonnée par les halles et traversée par les fjords, Ragnvald Eysteinsson descend d’une famille ayant régné jadis sur le comté de Sogn. En dépit de la mort prématurée de son père, il n’a toujours pas renoncé à son héritage, attendant la réunion du Ting pour en revendiquer la possession auprès de son beau-père Olaf. Parti razzier l’Irlande en compagnie d’une bande de pillards, il échappe à son retour à une tentative d’assassinat fomenté par son beau-père avec la complicité du chef de l’expédition, Solvi le Bref, laissant sa sœur Svanhild à la merci de ses ennemis. Le frère et la sœur assument alors leur destin, Ragnvald aux côtés de Harald, le futur roi de la Norvège, Svanhild auprès de Solvi.

L’univers des sagas scandinaves semble un filon inépuisable d’histoires pour bien des auteurs. Ce n’est un secret pour personne, y compris pour les fans de la série Vikings et de ses lodbrokeries. Linnea Hartsuyker s’inspire de la Orkneyinga saga (saga des Orcadiens) et de l’un des récits de la Heimskringla, pour broder un roman léger, riche en aventures et passions. Elle met en scène un frère et une sœur, par ailleurs personnages historiques principaux de l’histoire des comtes des Orcades et de la saga des rois de Norvège.

Si l’histoire de la Norvège n’a guère de secret pour l’érudit, elle demeure pour le commun des mortels en grande partie entachée par des zones d’ombre, des inexactitudes et des fantasmes. Les sources écrites tardives, toutes d’époque chrétienne, ne font en effet que compiler des récits issus de la tradition orale et du folklore. Les Orkneyinga et Heimskringla sagas mêlent ainsi les faits historiques aux contes populaires et à la mythologie, n’hésitant pas à lier l’existence des personnages historiques à la légende, notamment en insistant sur les origines mythiques des différentes familles royales de Scandinavie.

Avec Ragnvald et le loup d’or, Linnea Hartsuyker convoque le personnage de Ragnvald (ou Rögnvaldr) Eysteinsson, dit le Sage, jarl de Møre, compagnon de Harald Hårfagre (à la Belle Chevelure), le premier roi de Norvège, et ancêtre de Guillaume le Conquérant par l’intermédiaire de son fils, Hrolfr (plus connu dans nos contrées sous le nom de Rollon). Bref, l’autrice américaine ne choisit pas de remiser à l’arrière-plan l’aspect historique des sagas scandinaves. Bien au contraire, elle opte pour une approche documentée, reconstituant de manière vraisemblable, ou du moins crédible, la rusticité et la rudesse de l’organisation sociale et politique, mais également les mœurs et traditions de la Norvège médiévale.

Si cet aspect du récit m’a convaincu, hélas je l’ai été beaucoup moins par l’intrigue, un tantinet légère, surtout l’arc narratif impliquant Svanhild. À ma décharge, je n’ai jamais vraiment apprécié les histoires de midinettes. On évolue en effet dans les schémas narratifs du roman d’apprentissage. Guidé par sa volonté de vengeance, Ragnvald se révèle progressivement à lui-même et aux autres, dévoilant des qualités de meneur d’hommes, de tacticien, de fin politique et de guerrier au contact des rois Haakon et Harald. Il perd aussi son innocence et sa naïveté, négociant son allégeance sans pour autant renoncer à sa réputation. De son côté, Svanhild doit choisir entre sa famille et sa liberté, embrassant au sens propre comme au figuré la cause de Solvi, sans pour autant abandonner son indépendance. Entre complots, trahisons et batailles rangées aux descriptions taillées à la hache, pas vraiment le point fort du roman, on s’attache ainsi à suivre cette famille décomposée sur les traces de l’Histoire du Nord de l’Europe.

Si l’on fait abstraction des allusions putassières à Game of Thrones et Outlander, Ragnwald et le loup d’or n’en demeure pas moins un récit distrayant, où l’Histoire sert finalement de décor à un roman d’apprentissage. A suivre avec La Reine des mers.

Ragnvald et le loup d’or – La Saga des Vikings, Livre I (The Half-Drowned King, 2017) – Linnea Hartsuyker – Presses de la cité, septembre 2018 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Marion Roman)

Shiloh

Pour l’amateur d’histoire militaire, Shiloh est le nom d’une bataille de la guerre civile américaine, épisode sanglant de l’affrontement fratricide entre les Fédérés, fidèles à l’Union, et les rebelles sécessionnistes. Shiloh est aussi le nom d’un parc où l’on peut visiter l’un des sites les mieux conservés du conflit. Un cadre campagnard offrant l’image d’un lieu paisible, aux vallons traversés par les rivières et le cours de la Tennessee, aux vergers que l’on imagine fleuris au printemps, aux prairies ombragées par de nombreuses essences et aux crêtes barrées de broussailles indisciplinées. Rien dans ce décor bucolique et champêtre, surtout lorsque le soleil illumine les chemins creux, ne laisse deviner la tuerie qui s’est déroulée ici les 6 et 7 avril 1862. Par le hasard de la guerre, Shiloh est en effet devenu un enjeu majeur pour chaque camp. Pour les rebelles, le lieu s’imposait comme le théâtre idéal pour mettre un terme à la percée imprévue accomplie par les Yankees en territoire confédéré. Pour le Nord, les perspectives ouvertes par leur victoire les plaçait dans l’incertitude, les contraignant à réorganiser leurs forces pour protéger leurs lignes de ravitaillement et hâter la fin de la guerre. Lieu de paix en langue hébreu, devenu l’enjeu d’une bataille fameuse suite à l’attaque surprise des Confédérés, Shiloh demeure enfin le symbole d’un affrontement confus et sanglant, un carnage de sinistre mémoire qui en anticipe bien d’autres.

Écrit par Shelby Foote, autrement plus connu pour son œuvre d’historien, le bonhomme ayant publié un récit réputé sur la Guerre civile (The Civil War, A Narrative), Shiloh ne peut guère être accusé d’inexactitude. Récit à hauteur d’homme, le roman de Shelby Foote s’attache à retranscrire le déroulement de la bataille via le témoignage de six personnages fictifs. De simples soldats mais aussi des officiers, engagés de part et d’autre dans le combat, qui nous confient leurs pensées, leur participation aux combats, leurs sensations et sentiments durant cet affrontement. On les suit ainsi au plus près, pendant les préparatifs savamment organisés par le général rebelle Beauregard, très inspiré par Napoléon dans sa stratégie, puis au cœur de la bataille et lors de la retraite désordonnée des Confédérés devant la pression des troupes fédérales, arrivées en renfort.

Chaque combattant raconte à sa manière les deux jours d’affrontements. Le scintillement du soleil sur les parties métalliques des armes, la nature complice et indifférente à la tuerie, la fumée de la poudre consumée, le miaulement des balles qui sifflent dans l’air et déchirent les chairs, on est à la fois au cœur de la bataille et à l’extérieur de la mêlée, observateur d’actes paraissant lointains, dans l’espace comme dans le temps. Les cadavres jetés dans l’herbe comme des paquets de linge sale, la détresse des blessés abandonnés à leur souffrance, la sidération des soldats et les cris d’angoisse des hommes montant à l’assaut nous paraissent abstraits. Pourtant, on garde longtemps en mémoire l’image de ce soldat caressant la garde de la baïonnette plantée sous sa mâchoire, dont la pointe lui traverse le crâne, et l’horreur de son adversaire incapable de la retirer.

Difficile d’adhérer à un camp ou à l’autre dans ce récit à plusieurs voix. Shelby Foote ne prend pas partie, préférant décrire le point de vue d’hommes engagés dans un conflit absurde, convaincus du bien fondé de leur engagement par le discours verbeux d’hommes politiques défendant leurs intérêts et par la folie furieuse d’officiers agissant par devoir. Bref, voici un bien bon roman que l’on découvre tardivement dans l’Hexagone.

Shiloh (Shiloh, 1952) de Shelby Foote – Éditions Payot & Rivages, janvier 2019 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Olivier Deparis)

Victus

L’Histoire est écrite par les vainqueurs dit-on, du moins dans son acception officielle. Dans sa recherche d’un contexte propice à l’aventure ou au dépaysement, dans sa volonté de réparer un tort ou de rendre justice aux oubliés d’un récit partial et partiel, dans son intention de donner la parole à ses acteurs obscurs, le roman historique tangente souvent avec la vérité historique, notion éminemment subjective et sujette à la critique méthodique de sources rarement neutres dans les présupposés qui en dictent la conduite.

Avec VictusAlbert Sánchez Piñol entend solder les comptes avec la prétendue unité espagnole et les libertés du peuple catalan. Il entend rétablir par l’intermédiaire de Martí Zuviría, personnage historique assez secondaire, dont le récit autobiographique truculent nous sert de fil directeur, la vérité sur le déroulement de la Guerre de succession d’Espagne, ce conflit dynastique où s’affrontent deux empires, celui de France et celui d’Autriche, Bourbon contre Habsbourg, Bourboniens contre autrichistes, en lutte sur la dépouille agonisante de la monarchie espagnole. Il le fait en respectant les conventions du genres, c’est-à-dire en ne travestissant pas les faits avérés. Préférant le consentement mutuel au viol de l’Histoire, il se contente ainsi d’en peupler les angles morts avec les personnages et les ressorts issus de la fiction.

« Si l’homme est le seul être à l’esprit géométrique et rationnel, pourquoi les gens sans défense combattent-ils les puissants bien armés ? Pourquoi quelques uns s’opposent-ils à ceux qui ont le nombre pour eux et les petits résistent-ils aux grands ? Moi, je le sais. Pour un mot. »

Arrivé au crépuscule de son existence, rien ne semble plus urgent pour Martí Zuviría que de livrer sa vérité sur la Guerre de succession d’Espagne, ce conflit fratricide où interviennent des forces étrangères, et sur son épisode final, le siège de Barcelone dont la chute entraînera la fin des libertés catalanes. S’adjoignant les services d’une secrétaire autrichienne à laquelle il dicte son témoignage, ses pensées et ses sarcasmes, n’épargnant rien ni personne, y compris son infortunée assistance affublée tout au long du récit du surnom d’éléphante, Zuvi « Longues-Jambes » se libère du poids de la culpabilité pesant sur son cœur et sa mémoire. Un acte qu’il n’a que trop tardé à accomplir, au terme d’une longue vie bien remplie au service de l’Empire d’Autriche.

De son séjour à Bazoches, auprès de Vauban qui lui apprend l’art de construire des forteresses mais aussi celui de les prendre, et encore plus près de la fille cadette du génial ingénieur pour des raisons sur lesquelles on ne s’étendra guère, à sa participation dans les deux camps à la Guerre de succession d’Espagne, le bougre ayant la fâcheuse tendance à changer d’allégeance selon les circonstances, Zuviría se fait ainsi le narrateur d’une version non officielle de ce conflit dans un registre que n’aurait sans doute pas désavoué Jonathan Swift, Laurence Sterne, voire bien entendu le Grand Cervantès.

Récit picaresque peuplé de trognes inoubliables, fresque satirique et grinçante où se font étriller le Candide de Voltaire mais aussi Louis XIV, alias le « monstre », l’empereur d’Autriche, le gouvernement de la Généralité de Catalogne et de nombreux autres personnages historiques, Victus suscite l’enthousiasme par sa drôlerie, la richesse de sa documentation et le ton à la fois badin et dramatique de son narrateur. Rien n’échappe en effet à la vindicte de Martí Zuviría, à sa volonté de contester l’Histoire officielle pour faire émerger un récit plus authentique, du moins plus proche de l’absurdité, de la médiocrité et la veulerie de l’engeance humaine. Il n’épargne pas d’ailleurs sa propre personne, pointant la lâcheté intrinsèque de son attitude, son goût pour la jouissance et son inconséquence congénitale. Bref, tristement humain. Les seuls héros de Victus sont finalement les perdants, Sébastien Le Preste de Vauban, le concepteur de forteresses imprenables afin de rendre inutile la guerre (Si vis pacem para castrum) et Antonio de Villarroel, général irréductible ayant opté pour la défaite héroïque plutôt que pour la fuite.

Victus comporte enfin des morceaux de bravoure irrésistibles, notamment dans sa partie finale, dignes de figurer dans les plus belles pages de La Religion, le roman de Tim Willocks. Le roman d’Albert Sánchez Piñol est également une source de documentation historique très riche sur l’art de la poliorcétique, évitant les pesanteurs d’un didactisme laborieux grâce aux commentaires facétieux de Zuviría.

Après La Peau froide et dans un registre différent, Victus s’impose donc comme une grande réussite, dont l’apparente légèreté de ton ne masque pas longtemps le caractère tragique. En dépit de ses presque 750 pages, difficile de lâcher le récit pathétique et ironique de Martí Zuviría. Voilà qui me donne maintenant envie de poursuivre l’exploration de l’œuvre de l’auteur catalan, avec Pandore au Congo.

Victus, Barcelone 1714 de Albert Sánchez Piñol – Réédition Actes sud, collection « Babel », mars 2016 (roman traduit de l’espagnol par Marianne Millon)

La guerre des pauvres

Fervent laudateur d’Eric Vuillard, la nouvelle de la parution de La guerre des pauvres m’a fortement réjouit d’autant plus que depuis L’ordre du jour, son précédent roman primé au Goncourt, il s’est écoulé près de deux ans. C’est peu, mais c’est aussi beaucoup trop long quand on est un converti impatient.

Court récit de 68 pages, La guerre des pauvres entre en résonance avec l’actualité des gilets jaunes. Mon petit doigt me dit d’ailleurs que la date de parution de l’ouvrage aurait été avancée pour cette raison. Baste, si la thématique de ce texte entre de manière évidente en collision avec les préoccupations sociales du moment, c’est bien parce qu’elle achoppe sur un sujet universel et intemporel, celui de la juste répartition de la richesse. Un fait rendu plus douloureux par une société où la réussite se mesure à l’aune du capital accumulé et de l’accès aux loisirs.

« Alors, il pleut des bulles. Le pape se fâche et quand le pape se fâche, il pleut des bulles. Traduire la Vulgate en anglais, quelle horreur ! Aujourd’hui le moindre mode d’emploi est en anglais, on parle anglais partout, dans les gares, les grandes entreprises et les aéroports, l’anglais est la langue de la marchandise, et la marchandise, aujourd’hui, c’est Dieu. »

La guerre des pauvres convoque le personnage historique de Thomas Müntzer. Fils d’un artisan victime de l’arbitraire seigneurial (il finit ses jours pendu à une potence) et d’une mère vivant dans l’indigence, prédicateur converti au luthéranisme, le bonhomme est surtout connu outre-Rhin pour son rôle dans la guerre des paysans (1524-1525) et pour ses prêches enflammés appelant à la destruction des hiérarchies politiques et religieuses. Un égalitarisme mystique né de la Réforme, de l’humanisme et de l’essor de l’imprimerie, s’inscrivant dans un mouvement plus ample, traversant l’Europe des Lollards de l’Angleterre du XIVe siècle aux mouvements anarchistes en Russie au XIXe siècle. Qualifié par Marx, Engels et Kautsky de premier communiste et par d’autres d’anarchiste chrétien, Müntzer a eu le grand tort de ne pas s’adjoindre la protection de grands seigneurs ou d’autorités civiles municipales, comme l’ont fait prudemment Luther et Calvin. Porté par une foi millénariste irrésistible, il est demeuré convaincu que toute réforme religieuse se devait d’être précédée par une révolution sociale. Un parti pris guère apprécié par les détenteurs de la richesse et du pouvoir. Sur ce sujet, ils n’ont pas changé leur lance, fusil, LBD d’épaule.

En 68 pages lumineuses, Eric Vuillard restitue ainsi le personnage, sa révolte et le contexte de la Réforme qui voit la Bible se démocratiser sous l’effet conjoint de l’invention de l’imprimerie et de sa traduction en langue vulgaire par les humanistes. D’une plume sarcastique, il n’épargne rien, ni les puissants – princes, prélats et bourgeois – , ni l’aveuglement colérique de Müntzer, ni la populace velléitaire, prompte à l’émotion, prête autant à en découdre qu’à se débander devant la menace. Mais surtout, il adresse un formidable message aux révoltes à venir car, à n’en pas douter, en dépit des discours appelant à la fin de la lutte des classes, l’insurrection n’est pas prête à se fondre dans le mirage consumériste mondialisé.

« Le martyr est un piège pour ceux que l’on opprime, seule est souhaitable la victoire. Je la raconterai. »

En dépit de sa brièveté, La guerre des pauvres en impose donc par sa puissance d’évocation et par le caractère saisissant de son propos. A mettre en parallèle avec L’œil de Carafa de Luther Blissett (aka le collectif Wu Ming).

La guerre des pauvres de Eric Vuillard – Éditions Actes Sud, collection « Un endroit où aller », janvier 2019