Une sortie honorable

À l’occasion de la rentrée littéraire de janvier est paru Une sortie honorable, le nouveau roman d’Eric Vuillard. Une fois de plus, l’Histoire s’invite dans le récit de l’auteur, la Guerre d’Indochine donnant ici tout son sens à son propos.

Coincée entre le second conflit mondial et cette guerre qui n’a pas voulu pendant longtemps avouer son nom en Algérie, l’affrontement entre le Viêt-minh et l’État français a pourtant ouvert la voie à la décolonisation, faisant passer la France du rang de puissance mondiale, même si le déclassement était déjà bien engagé avec la défaite de 1940, au statut de supplétif des États-Unis durant la Guerre froide. Cette géopolitique passée dont les effets délétères sont encore perceptibles au présent dans la démographie et la mémoire vietnamiennes, figure au cœur du propos d’Eric Juillard.

Il calque ainsi son intrigue sur les grandes lignes de force historiques, ce jeu des puissances sur le dos des existences infimes, focalisant toute son attention sur ses véritables acteurs. Sous sa plume impitoyable, l’Histoire se révèle tel un théâtre d’ombres, une comédie humaine sinistre et bouffonne, où les vrais acteurs agissent pour le compte d’intérêts puissants et impersonnels, et non en l’honneur d’une éthique patriotique ou humaniste.

« Et voilà comment nos héroïques batailles se transforment les unes après les autres en sociétés anonymes. »

On ricane ainsi beaucoup en lisant Une sortie honorable, mais c’est un rire rendu douloureux par le spectacle lamentable d’une démocratie confisquée par l’égoïsme bien compris du capitalisme international. Les élus du peuple, les Edouard Herriot, Edouard Frédéric-Dupont (surnommé Dupont des Loges ou des pipelettes en raison de son attention toute particulière pour les concierges), Max Brusset, Maurice Viollette et autre Edmond Michelet, tous ces caciques renouvelés dans leur mandat interrompu par la guerre mondiale, ce club de bourgeois repus et satisfaits de leur fonction, sont l’objet d’un portrait au vitriol impitoyable. Ils apparaissent plus attachés au maintien coûte que coûte du statu quo, celui d’une IVe République pétrifiée dans ses certitudes abstraites, illusionnée par le perpétuel changement de ses gouvernements mais pas de ses gouvernants, qu’à la défense de l’intérêt général et de leur fonction d’élus du peuple. Dans cette république devenue l’otage des intérêts d’entreprises assujettissant toute politique à leur bilan comptable, seul Mendès France semble échapper à la vindicte de l’auteur. Mais l’homme politique reste prisonnier d’une posture considérée comme un instant d’égarement. Si elle le grandit au regard de la postérité, elle n’en demeure pas moins un acte isolé et fortuit dans un océan de médiocrité et de crapulerie.

D’aucuns reconnaîtront dans le ton d’Eric Vuillard celui du moraliste, voire du satiriste ne rechignant pas à prendre à rebrousse-poil les conventions. Certaines de ses descriptions confinent au burlesque, d’autres nous ramène à la réalité sordide et cruelle de la condition des Vietnamiens. Engagés dans un conflit dont la Guerre d’Indochine ne constitue que la première étape d’un affrontement meurtrier plus global, ils apparaissent comme les vraies victimes de trente années de Guerre froide, avec comme solde de tout compte trois millions six cent mille morts, des milliers de Boat-people contraints à un exil périlleux et incertain, et un sol empoisonné pour des décennies par les mines anti-personnelles et les défoliants chimiques. C’est en effet à ce prix que se négocie une sortie honorable.

Avec Une sortie honorable, la plume d’Eric Vuillard fait une nouvelle fois merveille, mariant l’ironie assassine à l’art du portrait. On revisite ainsi une page oubliée de l’histoire de France, retrouvant dans les mœurs et les gestes d’hier bien des comportements et des paroles d’aujourd’hui. Finalement, rien ne semble avoir changé, si ce n’est une technologie toujours plus invasive et proactive au profit exclusif de quelques uns.

« Il avait seulement oublié de se dire à lui-même que tout au bout de cette logique, qui était certes devenue la nôtre à tous, celle que nous avons épousée en même temps que le privilège de n’être ni vietnamien, ni algérien, ni ouvrier, il avait totalement oublié de se dire qu’à ce jeu parfaitement conforme à l’esprit qui gouverne aujourd’hui le monde, il fallait accepter de spéculer sur tout, que rien ne pouvait être exclu a priori de la sphère des choses, et qu’à ce prix seulement on pouvait s’enrichir, et qu’à cette occasion unique et terrifiante, la guerre, ils avaient, lui, et les autres membres du conseil d’administration, spéculé sur la mort. »

Une sortie honorable – Eric Vuillard – Éditions Actes Sud, janvier 2022

Plein d’autres romans d’Eric Vuillard sur ce blog : 14 Juillet, L’Ordre du Jour, La Guerre des pauvres.

Les Seigneurs du Nord

Commençons l’année en douceur. Non sans un plaisir coupable, retrouvons Uhtred, toujours en quête de son destin, même si l’on se doute que celui-ci a été accompli avec succès, le narrateur étant le guerrier saxon lui-même, désormais au crépuscule d’une existence bien remplie.

Avec Les Seigneurs du Nord, le jeune homme retourne sur sa terre natale, cette Northumbrie regardée comme une contrée barbare par ses cousins du Sud. Depuis l’invasion dane, le pays est déchiré par la guerre, en proie aux déprédations des voisins scotes et gallois, mais aussi aux attaques des Norses venus d’Irlande. En dépit des risques, Uhtred espère mettre à profit l’éloignement et la confusion pour rompre définitivement avec Alfred, le souverain du Wessex pour lequel il nourrit des sentiments contrastés, partagé entre une franche détestation et un embryon de respect. Pas sûr que ce calcul soit raisonnable, mais après tout, que représente un homme face à son destin ? Arrivé sur place, il ne tarde d’ailleurs pas à découvrir que les prétendants à la couronne ne manquent pas, prêts à toutes les traîtrises pour éliminer leurs adversaires. Entre Ivarr Lothbrokson, guère enclin à accueillir fraternellement le meurtrier de son oncle Ubba, Kjartan le Cruel et son fils Sven le Borgne, d’anciennes connaissances avec lesquelles il est en dette de sang, Aelfric l’usurpateur de Bebbanburg, l’influençable Guthred, roi-esclave du Cumbraland, et une ribambelle de religieux passablement excités, sans oublier Alfred, plus que jamais engagé dans son projet d’unification de l’Angleterre, Uhtred se retrouve dans la position peu confortable du faiseur de roi.

Si on apprécie par ici Bernard Cornwell, ce n’est certes pas pour l’originalité ou la qualité de l’écriture. L’auteur britannique se distingue surtout pour son efficacité et pour le regard désabusé du guerrier vieillissant sur sa jeunesse et son pays natal. Volontiers railleur, voire sarcastique, le guerrier saxon n’épargne personne, ni les personnages historiques, ni les institutions d’une Angleterre en voie de sédimentation suite aux invasions saxonnes et scandinaves. Les guerriers et autres combattants de cette history in progress apparaissent en effet comme des brutes ayant droit de vie et de mort sur une populace réduite au rôle de proie qu’il convient de massacrer ou de violer. Quant à la religion chrétienne, elle reste plus que jamais la cible de l’ironie mordante d’Uhtred qui n’hésite pas à désacraliser les faits et gestes des religieux pour mieux exposer leur fanatisme et leurs superstitions. Bref, on est bien loin de la volonté édificatrice de la Chronique anglo-saxonne, même si Bernard Cornwell n’hésite pas à s’appuyer sur les sources historiques pour pimenter son récit d’anecdotes vraisemblables. Mais, ne nous leurrons pas. L’Histoire reste ici un prétexte pour dérouler un récit d’aventures divertissantes et pour camper des personnages dignes de figurer dans un roman feuilleton, avec ce qu’il faut de romance, de trahisons et de batailles, tenant toutes les promesses d’une lecture en cela comparable aux Rois maudits.

Les Seigneurs du Nord n’usurpe donc pas sa qualité de divertissement historique, comblant les âges obscurs de l’Histoire anglaise avec une belle galerie d’archétypes bruts de décoffrage et de trahisons sanglantes. À suivre avec Le Chant de l’épée, en espérant ne pas déchanter.

Les Chroniques saxonnes – 3. Les Seigneurs du Nord – Bernard Cornwell – Réédition Bragelonne, décembre 2020 (roman traduit de l’anglais par Pascal Loubet)

C’est la lutte finale… des achats de Noël

Fin d’année oblige, et liste de cours… cadeaux à compléter, sacrifions au traditionnel exercice des recommandations amicales. Noël ! Noël ! Une tradition aussi solide que la trêve des confiseurs. Et, ce ne sont pas les marchands de canons qui me contrediront.

Donc, pour les étourdis, les derviches des têtes de gondole, les procrastinateurs invétérés, les petits bras à l’esprit étriqué en quête du Saint Graal de l’étrenne, les aventuriers du goodie introuvable, bref pour tous ceux qui traînent les pieds face à la perspective de faire plaisir au petit Ryan, mais ne lésinent pas lorsqu’il s’agit de lui faire une vacherie emballée avec soin, voici les recommandations avisées du blog yossarian. Visez-moi la sélection, hein ?

Commençons par l’inattendu. Les agents de Dreamland est un court texte déroutant et malin. De quoi surprendre l’éventuel curieux qui se laisserait prendre dans les rets de Caitlín R. Kiernan.

Une sélection sans Gnomon serait une faute de goût impardonnable tant le roman de Nick Harkaway met à rude épreuve la zone de confort du lecteur. Mais, pour qui sait persévérer, les promesses sont amplement tenues.

Vivonne réactive avec poésie les gènes de l’utopie. Roman porté par un souffle vital et un amour de la langue incontestable, il réconcilie le quidam avec la recette du bonheur, à la condition de lâcher prise, de se fondre dans la Douceur et la beauté des émotions qu’elle suscite. Jusqu’à la dissolution. Incontestablement, voici le grand œuvre de Jérôme Leroy.

Un peu d’images qui ne bougent pas maintenant, avec le dernier opus de « Les contes de la Pieuvre », roman feuilleton dessiné par Gess. Que dire ? Célestin et le Coeur de Vendrezanne poursuit et renouvelle avec bonheur cette geste superhéroïque bien de chez nous. Voici une alternative classieuse aux comics.

On pensait l’avoir perdu de vue, mais il a la peau dure. Voici de retour de Sean Duffy, flic désabusé mais tenace. Et, ne craignons pas d’affirmer qu’il nous manquait. Regard sans concession sur l’Irlande du Nord et les troubles qui ont ensanglanté sa terre si froide, Ne me cherche pas demain réanime l’enthousiasme allumé sur ce blog par Adrian McKinty.

Réédition salutaire du collectif Luther Blissett avant que celui-ci n’opte pour le pseudonyme Wu Ming, Q est un passionnant roman d’aventures, politique dans la meilleure acception du terme, mettant en lumière une période charnière de l’histoire européenne. Illustration de l’affrontement éternel du pot de fer et du pot de terre, il fait écho aux luttes passées et futures qui agitent toujours les consciences. Espérons que cette réédition rencontre le succès et permette la traduction des autres romans du Wu Ming. (on est déjà exaucé avec la publication en février 2022 de Proletkult).

Le Greg Egan nouveau est finalement du Greg Egan ancien. On ne s’en plaindra pas tant A dos de Crocodile titille le sense of wonder. L’auteur propose en effet ici une immersion aux dimensions cosmiques dans un futur bigger than life. Alors, ne soyons pas trop difficile.

Comment dit-on déjà ? Oldies but goldies. Au Carrefour des étoiles n’usurpe pas sa réputation de classique de la SF et Clifford D. Simak celle de chantre de l’Amérique provinciale et tranquille. Remercions encore Pierre-Paul Durastanti pour son travail et remémorons-nous cette collision paisible entre les mondes.

On approche de la fin. Une année sans Tardi n’est pas une bonne année. Avec Elise et les nouveaux partisans, il joint son talent aux mots de Dominique Grange, restituant une période révolue, paraissant incroyable aux yeux du contemporain de l’année 2021, un présent où la fraternité et l’égalité sont considérées comme les variables d’ajustement d’un discours réactionnaire. Remercions les de nous rafraîchir la mémoire et de nous rappeler dans quel camp se trouve la vie.

Terminons enfin avec la bonne surprise de l’année 2021, deux novellas parues de manière confidentielle sous le parrainage des Moutons électriques. Monstrueuse Féerie et Angélus des ogres flirtent avec la poésie en prose, tentant de mettre des mots sur les maux provoqués par la folie. Mais, on est toujours le fou de quelqu’un d’autre dans un monde en perte de repères.

BONUS TRACK : J’ai tué le soleil de Winshluss. Idéal pour débuter la nouvelle année sous des auspices festives.

The Pale Horseman

Avec The Pale Horseman, on retrouve Uhtred, principal et unique narrateur de chroniques saxonnes bien plus brutes de décoffrage que leur adaptation sur la plateforme Netflix. Un point de vue rétrospectif où prévaut le tempérament sanguin et rustre du héros saxon, à mille lieues du glamour de l’interprète de The Last Kingdom. Le bougre a désormais vingt ans et, bien entendu, il vient de se faire évincer par plus ladre que lui. Dépossédé de sa victoire à Cynuit contre Ubba Lothbrokson, le voilà condamné à faire pénitence pour se faire pardonner. À vrai dire, personne n’est dupe du mensonge et cela arrange tout le monde de l’humilier, histoire de lui rappeler qu’il reste un étranger. Il s’en retourne donc dans son domaine grevé de dettes, tributaire d’un clergé qu’il méprise et d’un roi qu’il déteste, mais avec toujours le secret espoir de reconquérir des terres familiales usurpées par son oncle en Northumbrie. Pour cela, il a besoin d’hommes et donc d’or, histoire de s’attacher leur fidélité. Et où le trouver, si ce n’est chez les Danes ou chez les voisins celtes ?

Ce deuxième tome des Chroniques saxonnes continue de nous narrer les aventures d’Uhtred de Bebbanburg, héros ayant scellé son destin avec celui du Wessex et de son souverain Alfred. Le The Pale Horseman du titre fait allusion au récit apocryphe de l’Apocalypse, prenant corps ici avec l’invasion dane. Les lecteurs de The Last Kingdom ne seront donc pas étonné de renouer avec l’ealdorman, retrouvant dans son récit les qualités du précédent volet. D’abord un rythme soutenu, ne s’embarrassant guère de longues scènes d’exposition, où le temps et les distances semblent se contracter au fil des aventures d’Uhtred et de ses compagnons. Le fidèle Leofric et son franc parler, mais aussi Beocca, l’élément modérateur, le brutal Steapa, la mystérieuse Iseult et le truculent Pyrlig composent une troupe hétéroclite, digne des meilleurs romans feuilletons, contribuant par leurs interactions à rendre plus supportable l’aspect bas de plafond du destin d’Uhtred.

Si le récit de Bernard Cornwell suit peu ou prou le déroulé de l’histoire d’Alfred, pour ce que l’on en connaît, il se permet cependant quelques libertés avec le ton hagiographique ou les accents pompiers du roman national. Uhtred reste un mécréant et un guerrier, guère respectueux des us et coutumes de l’entourage royal, convaincu de sa supériorité sur la populace. À ses yeux, les religieux apparaissent tous comme des bigots hypocrites, inutiles et pleurnichards, bien plus intéressés par le pouvoir et la richesse que par le salut de leurs ouailles. Quant à Alfred, il est dépeint comme un souverain falot, plus préoccupé par les dires des moines que par le devenir de ses soldats, ce qui n’empêche pas Uhtred de le trouver courageux face l’adversité, mais aussi adroit et manipulateur lorsqu’il s’agit de s’attacher la fidélité d’autrui. D’aucuns jugeront cette représentation de l’histoire saxonne caricaturale, les Danes n’étant eux-mêmes pas épargnés. Pourtant, sous les poncifs et les stéréotypes affleure une vision de l’Angleterre du IXe siècle sans doute assez proche de la réalité. La christianisation des Saxons étant assez récente, il n’est pas étonnant qu’elle soit fragile, pas totalement acquise, surtout dans les campagnes où prévaut encore le paganisme. L’antagonisme avec les Bretons insulaires reste fort, de même que la royauté demeure fragile chez un peuple où le principe dynastique demeure encore très disputé.

Pour autant, il ne faut pas voir dans The Pale Horseman une volonté de faire de l’histoire, mais juste l’envie d’appliquer un vernis historique à un récit divertissant, plein du bruit et de la fureur du choc des armes, et non dépourvu d’ironie. En somme, une alternative historique honorable à la fantasy épique. A suivre avec Lords of the North

The Pale Horseman – Bernard Cornwell – Harper, 2007

The Last Kingdom

Difficile de se faire un avis sur The Last Kingdom sans penser à l’adaptation éponyme de l’ouvrage disponible sur la plateforme Netflix. Les personnages d’Uhtred, de Beocca, Ragnar, Leofric ou d’Alfred prenant aussitôt les traits des acteurs choisis pour les incarner à l’écran. Et pourtant, la saga de Bernard Cornwell exprime une violence plus brute, une rusticité des mœurs que le glamour et les poncifs de la série télévisée tendent à gommer. Certes, nous ne trouvons pas devant un essai historique, l’auteur anglais se laissant aller à quelques raccourcis et libertés avec notre connaissance de l’époque. Mais, il le fait dans l’intérêt de la fiction et non sans un certain souci de documentation.

The Last Kingdom est le récit romancé de l’affrontement entre les Angles et les Danes, les premiers luttant pied à pied pour ne pas succomber devant les seconds, gardant sans doute dans leur mémoire le souvenir de leur arrivée dans l’île et leur victoire sur les peuples brittoniques. Par un caprice de l’Histoire, les rôles se trouvent inversés, les Angles christianisés devenant les victimes d’une nouvelle invasion païenne. Réduite à quatre royaumes, l’Heptarchie anglo-saxonne voit la Northumbrie, l’Est-Anglie et la Mercie tomber sous la coupe des Danes, ces hommes du Nord venus ici se tailler une place de choix, après avoir un temps commercé et fait œuvre de viking, l’un n’empêchant pas l’autre. Seul le Wessex semble en mesure de résister, sous l’autorité d’un roi cachant son intelligence sous l’apparence de la bigoterie et de la maladie.

Centré sur le personnage d’Alfred le Grand et plus lointainement de ses successeurs, The Last Kingdom ouvre la voie à une saga se composant à ce jour de cinq titres. Si on y côtoie Alfred, le héros en creux de la série, on s’attache surtout à Uhtred, l’ealdorman de Bebbanburg (Bernicie), narrateur de sa propre épopée. Dépossédé de son héritage par son oncle et recueilli par Ragnar le Dane qui l’élève comme son propre fils, Uhtred est littéralement coincé entre deux cultures. Il finit pourtant par pencher du côté des Angles, non sans se laisser forcer la main par Alfred. Mais, s’il épouse la cause du souverain du Wessex, il reste loin d’adhérer à sa foi, raillant sans se cacher les simagrées des Chrétiens et les chroniques édifiantes rédigées par leurs clercs. Sur ce point, Bernard Cornwell ne ménage pas la foi chrétienne, laissant libre cours à une ironie mordante. Il est également sarcastique avec la noblesse anglo-saxonne, les puissants ne trouvant guère crédit auprès d’Uhtred. Mais si l’ealdorman de Bebbanburg revient du côté des Angles, il reste Dane de cœur, ne renonçant pas à son allégeance personnelle pour la famille de Ragnar, notamment lorsqu’il accomplit le devoir de vengeance. En dépit de son titre et de sa position dans la société anglo-saxonne, Uhtred reste ainsi un homme du commun, guère soucieux de démocratie, plus attaché à réparer un tort au passage qu’à un réel projet de rénovation sociale. Un rustre au caractère forgé sur les champs de bataille, n’ayant que le souci de son destin à la bouche. Un homme bien de son temps, finalement.

The Last Kingdom est donc un bel exemple d’excellente mauvaise littérature, offrant sous couvert d’histoire épique, un récit divertissant mais suffisamment documenté pour paraître authentique. À suivre avec The Pale Horseman.

The Last Kingdom – Bernard Cornwell – Harper, janvier 2005

Bangkok Déluge

Que partagent un missionnaire américain du XIXe siècle, confronté aux superstitions et au dépaysement, et un couple d’étudiants thaïlandais, militants actifs du mouvement pour la démocratie ? Qu’ont en commun Sammy, expatrié par dépit, et Nok, rattrapée par l’histoire de son pays jusqu’au Japon où elle tente de faire vivre un restaurant thaï ? Et Mai, désormais archivée dans un serveur informatique ? Et Woon, confronté au naufrage de la capitale thaï et à l’afflux des réfugiés climatiques ? Qu’est-ce qui unit leur existence ? À toutes ces questions, Bangkok Déluge offre un décor somptueux, empreint d’émotion et de fatalisme.

Intrinsèquement lié au fleuve Chao Phraya, Bangkok ou plutôt Krungthep Mahanakhon vit au rythme du fleuve, soumis aux caprices de crues dictées par la mousson. Née au cœur d’un delta marécageux, traversée jadis par les galions faisant le commerce avec Ayutthaya, l’ancienne capitale du royaume de Siam, la cité a mué, passant du statut de simple comptoir à celui de mégapole. Entre-temps, l’invasion et les déprédations de l’armée birmane, l’essor de la dynastie Chakri, la Guerre du Vietnam, les soubresauts politiques des années 70 et le boom économique des années 80 et 90 ont contribué au moins autant à son histoire que les aléas climatiques. Pour le bonheur ou le malheur de ses habitants.

Bangkok est le personnage principal du premier roman de Pitchaya Sudbanthad. Déployant ses lignes narratives comme les ramifications multiples des canaux qui innervent le cœur originel de la grande cité, l’auteur dresse un portrait foisonnant des lieux, immergeant le lecteur dans un déluge d’images et de sensations. On évolue ainsi à différentes époques, entre XIXe et XXIe siècle, dans les registres du roman historique et du récit d’anticipation, accompagnant les mutations de la capitale thaïlandaise jusqu’à un futur proche marqué par le dérèglement climatique. Ville monstre, métropole populeuse et pluriethnique, fourmilière humaine ne connaissant jamais le repos, Bangkok est le théâtre des soubresauts d’une histoire violente, au karma chargé, mais aussi le décor d’une multitude de petits drames, de renoncements personnels, d’espoirs déçus, dont on découvre par le menu les détails intimes.

De l’aval vers l’amont, et vice-versa, on suit ainsi le cours tumultueux de l’Histoire, accompagnant plusieurs individus en butte aux aléas de la politique et à la montée irrésistible des eaux provoquée par l’anthropocène. Leurs itinéraires se croisent, s’entremêlent, dessinant un patchwork complexe et nuancé faisant échos au développement urbain. Fresque familiale déroulée sur plusieurs générations, comme autant d’instantanées de la ville à différents moments de son évolution, Bangkok Déluge témoigne de la résilience incroyable d’une cité érigée contre la nature même de l’environnement où elle s’enracine. Une mégapole où la modernité côtoie les croyances ancestrales, sur fond de submersion et de révolution technologique. Une ville condamnée à se réinventer pour continuer à exister.

D’une plume évocatrice, Pitchaya Sudbanthad tisse lentement sa toile, nous transportant sur les rives du Chao Praya, sans nous laisser à quai ou nous laisser submerger par l’insatisfaction. Fort heureusement.

Bangkok Déluge (Bangkok Wakes to Rain, 2019) – Pitchaya Sudbanthad – Éditions Rivages, septembre 2021 (roman traduit de l’anglais [Thaïlande] par Bernard Turle

Q – L’œil de Carafa

Dans toute la Chrétienté, on ne trouve pas de serviteur plus zélé et d’adversaire de l’hérésie plus déterminé. Signant ses rapports ou son journal intime de l’initiale Q, allusion à peine voilée au livre de l’Ecclésiaste, l’œil du cardinal Carafa surveille, scrute et ausculte les déviances, collectant les informations, les secrets même les mieux gardés, et échafaudant des stratagèmes pour éradiquer les hérésiarques ou passer sous l’étouffoir les dissidences pour la plus grande gloire de Dieu. Près de quarante années à tendre des pièges, espionner ou pousser l’adversaire à la faute. Quarante ans de crimes sur la conscience, sans remords ni pitié, mais sans imprimer d’empreinte personnelle sur l’Histoire. Seul un homme se souvient, tenant le compte des trahisons. Un combattant aux pseudonymes multiples, prêt à venger toutes les injustices quoi qu’il en coûte.

Né des œuvres conjointes de quatre membres du collectif Luther Blissett, Q déroule près de quarante ans de lutte sociale, religieuse et politique en Europe, narrant l’affrontement indirect entre Q, l’agent secret au service du cardinal de Carafa, futur Paul IV, maître de la Congrégation de l’inquisition romaine et universelle au moment de la Contre-Réforme, et le capitaine, ex-étudiant en théologie devenu expert en guérillas et subversion. Conçu comme la contribution finale au projet Luther Blissett, avant que certains de ses membres italiens ne continuent leurs activités littéraires sous le pseudonyme collectif de Wu Ming, d’aucuns pourraient considérer Q comme un reflet de la lutte des activistes contemporains contre les formes multiples de l’oppression. Ils n’auraient pas tort, tant le présent roman renvoie aux motivations du projet Luther Blissett. Mais, Q se révèle surtout un formidable roman d’aventures historiques, digne prédécesseur de Manituana.

Sur fond de lutte entre le pouvoir spirituel et temporel, des prémisses de la Réforme protestante au triomphe de la ligne dure de la Contre-Réforme lors du concile de Trente, avec les Ottomans en embuscade, Q nous raconte près d’un demi-siècle d’histoire européenne via les voix de deux frères ennemis. Q, le serviteur du pouvoir, sbire résolu à éliminer la sédition d’où qu’elle surgisse, et le capitaine, ancien compagnon de Müntzer. Principal narrateur du roman, avant d’être relayé par son ennemi, ce second personnage se retrouve au cœur de tous les combats et expériences radicales découlant de l’affichage en 1517 à Wittemberg des thèses de Luther. Il participe ainsi à la grande révolte des paysans, faisant ses premières armes à cette occasion, jusqu’à son écrasement à Frankenhausen. Il contribue ensuite au développement de l’anabaptisme à Münster, acquérant une solide réputation, avant de quitter la ville, dégoûté par les excès. Il combat un temps aux côtés de Batenburg avant de trouver refuge auprès de la communauté loyiste à Anvers. Après avoir dupé les Fugger, principaux financiers des tueries de l’époque, il s’allie finalement avec une famille de riches Marranes implantée à Venise, usant de l’arme de l’imprimerie contre ses ennemis. L’enjeu du pouvoir n’est en effet plus seulement question d’autorité religieuse ou politique. En libérant l’Écriture du contrôle de la papauté, la Réforme protestante a émancipé la parole, suscitant l’espoir et la déception lorsque les princes l’ont captée à leur profit. Elle a fait de l’imprimerie un vecteur de subversion dont on a pu mesurer le caractère révolutionnaire par la suite. Le roman des Luther Blissett fait ainsi revivre la mémoire des vaincus, sans tabous ni complaisance, brossant une fresque épique, intelligente et documentée. Face au récit officiel du/des pouvoir(s), ils opposent mille histoires alternatives.

Passionnant roman d’aventures, politique dans la meilleure acception du terme, Q met en lumière une période charnière de l’histoire européenne, illustrant cet affrontement du pot de fer et du pot de terre qui fait échos aux luttes passées et futures et agite toujours les consciences.

« Ainsi se referme définitivement le couvercle que Luther, la marionnette des nobles allemands, avait soulevé il y a presque quarante ans, provoquant des décennies d’espoirs, de révoltes, de vengeances et de restaurations. Quarante ans, voilà ce qu’il a fallu pour arracher une nouvelle fois aux peuples le choix de leur destin, et aux hommes celui de leur religion. »

Pour aller plus loin, le site officiel de Wu Ming. Les chroniques de Manituana et de L’étoile du matin.

Q – L’œil de Carafa – Luther Blissett – Éditions du Seuil, 2001 (roman traduit de l’italien par Nathalie Bauer)

La Marche au canon

« Un jour, le canon a grondé. Un premier coup a secoué l’horizon. De tressautement local en pâleurs concentriques, on nous a dit : c’est la guerre ! Immédiatement et sans délai, je suis parti à la guerre. Il me fallait des allures de petit courage. Elle avait des lettres, la bonne guerre, des lettres hautes dans le journal. On avait fait sa publicité. C’était quelqu’un, la guerre aux lettres hautes. On était badaud, bon badaud moral. On allait voir la guerre. »

En 2005, Stéfanie Delestré et Hervé Delouche ont entrepris de rééditer les romans de Jean Meckert. Devenus quasi-introuvables, si l’on fait abstraction des polars parus chez Folio/policier sous le pseudonyme de Jean Amila ou de son roman Les Coups, il était en effet compliqué de mettre la main sur ces titres parus entre 1940 et 1960, en-dehors du marché de l’occasion où on les négociait à des prix parfois prohibitifs.

La Marche au canon se révèle la bonne surprise de cette salve de rééditions. L’ouvrage est en effet doublement introuvable puisqu’il n’a jamais fait l’objet d’une publication. Conservé dans un cahier retrouvé parmi les affaires laissées par Jean Meckert après sa mort, le texte mêle de longs passages rédigés et des notes prises sur le vif par le soldat qu’il a été. Déplacements quotidiens et impressions saisies alors qu’il fuyait avec la troupe devant l’avance allemande, les écrits de l’auteur ont les qualités et les défauts du témoignage brut.

Œuvre évidemment inachevée, La Marche au canon est cependant un texte très impressionnant, un incontournable pour les exégètes de Jean Meckert. Il marque une étape cruciale dans le devenir de l’auteur et apporte un témoignage sur l’état d’esprit prévalant dans la troupe pendant la « Drôle de guerre », cette curiosité franco-française des années 1939-1940. Une étrange période où l’on entend Ray Ventura chanter que l’on ira pendre son linge sur la ligne Siegfried. Un statu quo surréaliste où l’on attend l’attaque allemande, sûr de la repousser comme pendant la Der des der. Et effectivement on attend beaucoup dans ce court roman. La troupe tue le temps en attendant de s’entretuer. Elle fait ses gardes, elle joue aux cartes, elle chante, elle fanfaronne car même en période de guerre demeure « la bonne gaîté française, toujours à la hauteur de la situation, avec le quart de vinasse à portée de la main. » C’est surtout au rythme de ces canons-là que la guerre se déroule. Et, la seule victoire dont peuvent s’enorgueillir les troufions pendant cette période est obtenue sur une pauvre femme, violentée pour l’occasion.

Puis, les événements se précipitent. C’est l’offensive allemande dans les Ardennes et l’offense faite aux plans de l’état-major français. La Débâcle s’ensuit. Étrange défaite après la « Drôle de guerre ». On déplace les troupes, les officiers disparaissent, les routes sont encombrées par la masse des réfugiés. Le train s’arrête puis repart sans qu’une destination ne soit définitivement arrêtée. Va-t-on finalement se battre ? La réponse officielle figure dans les livres d’histoire. Pour Jean Meckert, la débandade s’achève dans un camp d’internement en Suisse.

« On votait pour la paix, on payait pour la guerre. Partout les innocents, enfournés par wagons, roulaient dans les nuits calmes. Et ceux qui pleuraient le faisaient en silence. »

On l’a dit, La Marche au canon porte également en germe tout ce qui fera le style Jean Meckert, phrases courtes, langage oral. L’auteur restitue ainsi à hauteur d’homme l’ambiance de l’époque. Incompréhension, ironie devant l’absurdité d’événements qui dépassent la troupe et la population, on retrouve également quelques thèmes en devenir de l’auteur. Bref, l’exhumation de cet inédit ne paraît pas ici du tout abusé. Elle ouvre même ce cycle de rééditions sous de bons augures. A suivre avec Je suis un monstre.

La Marche au canon de Jean Meckert – Éditions Joëlle Losfeld, collection « Arcanes », Gallimard, 2005

Dino

Icône des années 50 et 60, Dean Martin apparaît comme l’incarnation du rêve américain et de l’entertainment. Dino Paul Crocetti est né à Steubenville dans une famille d’immigrés italiens, au cœur de ce qui deviendra la Rust Belt, d’un père coiffeur et d’une mère au foyer. Dino n’a guère fait d’études, préférant l’école de la rue et la culture des night-Clubs où il a commencé comme chanteur. Entre la belle vie sous les sunlights des casinos, des plateaux télés et des studios de cinéma et les coulisses crapuleuses, mercantiles, voire crapoteuses de l’industrie du rêve, Dino Crocetti, aka Dean Martin, a traversé ainsi une grande partie de l’histoire des États-Unis, de la Prohibition aux années de la prospérité, un âge d’or insolent masquant difficilement les fractures nées de la Grande Dépression de 1929, de la Seconde Guerre mondiale, de la ségrégation raciale, de la chasse aux sorcières et de la guerre du Vietnam. Taillant sa route, imperturbable, il donne l’illusion que rien ne peut l’atteindre, ni les dettes abyssales qu’il sème durant son parcours, ni les contrats faits et défaits à coup de millions de dollars, ni sa proximité avec la mafia, ni les coups bas du show-biz, ni les divorces et infidélités. A vrai dire, Dean Martin est un menefreghista, un type qui n’en a rien à foutre, diffusant une certaine image du cool, mélange de vulgarité, de dilettantisme et de détachement, tout en brûlant la vie par tous les bouts avec tout ce qu’elle lui propose.

« Le début des années 50 leur appartint. C’était l’ère de la télévision, de l’insouciance des pneus à flancs blancs et des ailerons profilés : un monde ivre de médiocrité. William Faulkner, lauréat du prix Nobel de littérature en 1950, ne voulait pas en entendre parler : la télévision, déclara-t-il, c’est pour les nègres. Ernest Hemingway, qui remporta le même prix quatre ans plus tard, était un personnage créé pour la télé. Bientôt, ça n’aurait même plus d’importance. À l’instar de Dean et de Jerry, la plupart des gens ne liraient même plus. Ajax n’était plus un héros homérique ; il était devenu le nettoyant moussant du sponsor de la Comedy Hour, il n’affrontait plus Ulysse pour les bras d’Achille, c’était le compagnon de Fab, qui avait lui-même remplacé les réflexions de Melville sur la blancheur de la baleine par le slogan : un blanc plus blanc sans eau de javel. »

Avec Dino, Nick Tosches nous livre ici son opus majeur, une biographie magistrale, disséquant au scalpel d’une écriture précise, entre lyrisme et description crue, voire violente, la figure de la légendaire vedette américaine. On suit la lente ascension du petit gars de Steubeville, toujours prêt à fricoter avec l’illégalité, jusqu’à la fin de sa vie où riche à millions, revenu de tout, il se détache définitivement des autres et de la conduite du monde, consacrant chaque instant à profiter de l’existence et de ses plaisirs. De son duo avec Jerry Lewis, association à succès s’étant muée progressivement en rivalité puis en détestation réciproque, aux shows télévisés en prime time dans lesquels il offre une image de je-m’en-foutisme alcoolisé, en passant par le Rat Pack de Sinatra et le Camelot de pacotille des Kennedy, Nick Tosches fait le récit méticuleux de la vie de Dino, puisant à la source d’une riche documentation les éléments d’une biographie en forme de véritable roman.

« De toutes les nations, seule l’Amérique avait envisagé sa destinée comme un rêve. Elle avait appelé ça le rêve américain. Désormais, les rêves, comme l’acier, étaient devenus son industrie. La réalité en acier trempé et l’imaginaire tremblotant et mélodieux constituaient l’inspiration et l’expiration de tout son être. C’était à travers ses stars du pays des rêves, et non pas à travers ses hommes d’État ou ses poètes, qu’elle s’exprimait. »

Chemin faisant, il dresse aussi le portrait d’une Amérique livrée en pâture aux publicitaires, aux politiciens corrompus et autres faiseurs du show-biz dont les actes et diktats marquent le tempo de l’histoire culturelle des États-Unis au XXe siècle. À la radio, à la télévision, au cinéma ou dans les maisons de disques, les magnats alimentent ainsi la machine à rêves, à grand renfort de contrats négociés par agents ou avocats interposés, s’accommodant des mœurs de politiques versatiles, plus préoccupés par leur devenir que par l’intérêt général, et de l’omniprésence de la mafia, jamais très loin lorsque l’argent jaillit sans tarir. Sur ce point, Dino apparaît comme un réquisitoire implacable, ne ménageant personne, ni les moralistes, ni les héraults/héros du cool.

Sur fond d’alcool, de fric, de sexe et de corruption, Nick Tosches déroule sur plus de cinq cent pages, une histoire passionnante des coulisses de la machine à rêve, via l’un de ses plus célèbres représentants, un type qui n’en a rien à foutre, mais dont la belle vie, clinquante comme un miroir de bordel, renvoie au public l’illusion du bonheur. Au moins un instant.

Dino – La belle vie dans la sale industrie du rêve (Dino, 1992) de Nick Tosches – Éditions Payot, collection Rivages/Noir, 2003 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Jean Esch)

Ben-Hur

Je m’étais fait depuis belle lurette la promesse de lire ce classique (euphémisme) inspiré par l’Antiquité. Un roman de littérature historique édifiante acquittant davantage son tribut aux pères de l’Église qu’à l’histoire antique, taillé pour Hollywood qui n’a pas manqué de l’adapter à plusieurs reprises, la moins connue des transpositions au cinéma n’étant pas celle de William Wyler en 1959, avec Charlton Heston dans le rôle titre. C’est désormais chose faite.

Rien n’est moins romanesque que la vie de son auteur Lewis Wallace. Né dans l’Indiana, le bonhomme a exercé plusieurs professions avant de rejoindre l’armée de l’Union pendant la guerre civile où il a combattu pour défendre Washington. Il embrasse ensuite la carrière politique, devenant notamment gouverneur du Nouveau-Mexique. C’est à cette occasion qu’il négocie l’amnistie sans lendemain de Billy the Kid. Passionné par la littérature et l’Histoire, il écrit plusieurs romans historiques, en particulier Ben-Hur qui devient un best-seller au point de surpasser le plus grand succès de l’époque : La Case de l’oncle Tom de Harriet Beetcher Stowe. Il est enfin nommé ambassadeur dans l’Empire ottoman, fonction qui lui permettra de visiter Jérusalem et ses environs.

Inutile de résumer l’intrigue du roman. Qui ne connaît pas l’histoire de Judah Ben-Hur, déclinée ad nauseam sur le grand écran ? Héritier d’une riche famille de l’aristocratie israélite, il est trahi par son ami d’enfance, l’ambitieux Messala, mais grâce à sa détermination et à la pureté de sa foi, il obtient finalement justice, amour et la promesse de la vie éternelle prêchée par Jésus de Nazareth. On se contentera surtout de pointer les quelques différences entre le film et le roman dont la moindre n’est pas le sur-texte religieux imprégnant chaque page. Certes, le fait n’était pas absent du péplum, mais ici l’histoire de Ben-Hur s’efface à plusieurs reprises derrière la geste hagiographique. Cela commence d’ailleurs en beauté avec le récit de la Nativité qui voit Jésus naître dans une étable, entouré de la ferveur prophétique des rois mages guidés par la lueur d’une étoile postée au firmament. Ouch ! Un vrai livre d’images pieuses pour catéchumènes frénétiques, reprenant sans aucun recul critique le récit des Évangiles et de ses laudateurs, miracles y compris.

En bons contemporains de la vie du Christ, Ben-Hur et sa famille sont ainsi amenés à croiser à plusieurs reprises le messie, le personnage ayant une influence non négligeable sur leur destin. Par charité, il donne à boire à Ben-Hur lors de son exil aux galères. Il guérit miraculeusement sa mère et sa sœur de la lèpre qui les défigure (beaucoup plus fortement que dans le film, bien sage sur ce point), inspire le prince israélite lorsque celui-ci rassemble une armée pour rejeter les Romains hors de Judée et finalement le pousse à la conversion au moment de sa crucifixion. Seule la résurrection échappe à la plume de Lewis Wallace, mais pour le reste, on ne s’écarte pas du credo de la religion chrétienne.

Bien documenté sur le contexte géopolitique de l’époque, Ben-Hur n’usurpe donc pas sa réputation de roman d’aventures et de classique, mêlant les morceaux de bravoure, batailles navales et courses de chars, aux descriptions d’un Orient imaginaire. Mais, un classique dont le prosélytisme, empreint de théâtralité et d’emphase, se révèle à la longue un tantinet saoulant, surtout lorsqu’il est porté par une nation se considérant également élue et supérieure aux autres. Qui a dit que l’Histoire ne se répétait pas ?

Ben-Hur (Ben-Hur : A Tale of the Christ, 1880) de Lewis Wallace – Réédition Archipoche, 2015 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Joseph Authier, traduction révisée par Jacques Bourdonnais)