La guerre des pauvres

Fervent laudateur d’Eric Vuillard, la nouvelle de la parution de La guerre des pauvres m’a fortement réjouit d’autant plus que depuis L’ordre du jour, son précédent roman primé au Goncourt, il s’est écoulé près de deux ans. C’est peu, mais c’est aussi beaucoup trop long quand on est un converti impatient.

Court récit de 68 pages, La guerre des pauvres entre en résonance avec l’actualité des gilets jaunes. Mon petit doigt me dit d’ailleurs que la date de parution de l’ouvrage aurait été avancée pour cette raison. Baste, si la thématique de ce texte entre de manière évidente en collision avec les préoccupations sociales du moment, c’est bien parce qu’elle achoppe sur un sujet universel et intemporel, celui de la juste répartition de la richesse. Un fait rendu plus douloureux par une société où la réussite se mesure à l’aune du capital accumulé et de l’accès aux loisirs.

« Alors, il pleut des bulles. Le pape se fâche et quand le pape se fâche, il pleut des bulles. Traduire la Vulgate en anglais, quelle horreur ! Aujourd’hui le moindre mode d’emploi est en anglais, on parle anglais partout, dans les gares, les grandes entreprises et les aéroports, l’anglais est la langue de la marchandise, et la marchandise, aujourd’hui, c’est Dieu. »

La guerre des pauvres convoque le personnage historique de Thomas Müntzer. Fils d’un artisan victime de l’arbitraire seigneurial (il finit ses jours pendu à une potence) et d’une mère vivant dans l’indigence, prédicateur converti au luthéranisme, le bonhomme est surtout connu outre-Rhin pour son rôle dans la guerre des paysans (1524-1525) et pour ses prêches enflammés appelant à la destruction des hiérarchies politiques et religieuses. Un égalitarisme mystique né de la Réforme, de l’humanisme et de l’essor de l’imprimerie, s’inscrivant dans un mouvement plus ample, traversant l’Europe des Lollards de l’Angleterre du XIVe siècle aux mouvements anarchistes en Russie au XIXe siècle. Qualifié par Marx, Engels et Kautsky de premier communiste et par d’autres d’anarchiste chrétien, Müntzer a eu le grand tort de ne pas s’adjoindre la protection de grands seigneurs ou d’autorités civiles municipales, comme l’ont fait prudemment Luther et Calvin. Porté par une foi millénariste irrésistible, il est demeuré convaincu que toute réforme religieuse se devait d’être précédée par une révolution sociale. Un parti pris guère apprécié par les détenteurs de la richesse et du pouvoir. Sur ce sujet, ils n’ont pas changé leur lance, fusil, LBD d’épaule.

En 68 pages lumineuses, Eric Vuillard restitue ainsi le personnage, sa révolte et le contexte de la Réforme qui voit la Bible se démocratiser sous l’effet conjoint de l’invention de l’imprimerie et de sa traduction en langue vulgaire par les humanistes. D’une plume sarcastique, il n’épargne rien, ni les puissants – princes, prélats et bourgeois – , ni l’aveuglement colérique de Müntzer, ni la populace velléitaire, prompte à l’émotion, prête autant à en découdre qu’à se débander devant la menace. Mais surtout, il adresse un formidable message aux révoltes à venir car, à n’en pas douter, en dépit des discours appelant à la fin de la lutte des classes, l’insurrection n’est pas prête à se fondre dans le mirage consumériste mondialisé.

« Le martyr est un piège pour ceux que l’on opprime, seule est souhaitable la victoire. Je la raconterai. »

En dépit de sa brièveté, La guerre des pauvres en impose donc par sa puissance d’évocation et par le caractère saisissant de son propos. A mettre en parallèle avec L’œil de Carafa de Luther Blissett (aka le collectif Wu Ming).

La guerre des pauvres de Eric Vuillard – Éditions Actes Sud, collection « Un endroit où aller », janvier 2019

Saint-Germain, l’Égyptien

Voici une antiquité exhumée du fin fond de ma bibliothèque. À vrai dire, il a fallu une séance de rangement intensif pour redécouvrir la chose, sans doute achetée dans la foulée de ma lecture émerveillée d’Ariosto Furioso. Faudra d’ailleurs que je le relise.

Chelsea Quinn Yarbro a beaucoup donné avec le personnage récurrent du comte de Saint-Germain, figure historique auréolée de tout un fatras légendaire, associant l’élixir de longue vie à d’autres fadaises ésotériques. On renverra les curieux ici.

Si les aventures du comte de Saint-Germain appartiennent à l’une des plus prolifiques séries de l’autrice, il n’en va pas de même en France où seuls deux romans ont fait l’objet d’une traduction. D’abord, Le Comte de Saint-Germain, vampire, réédition au Fleuve noir sous un titre différent de Hôtel Transylvania, a Novel of Forbidden Love, jadis paru chez Arda. Et, Out of the House of Life, ici coupé en deux de manière honteuse, histoire d’extorquer davantage d’argent au lecteur.

Sans entrer outre mesure dans les détails, mais pour satisfaire quand même la curiosité insatiable des lecteurs de ce blog, Chelsea Quinn Yarbro a fait de l’aristocrate un vampire porté sur le bien, donnant libre cours à son goût pour l’Histoire afin d’imaginer ses aventures à travers les âges. Certes, le comte reste une créature assoiffée de sang, pouvant convertir des disciples. Un monstre qui s’épanouit au contact de sa terre natale, prenant bien garde d’en faire provision avant d’entamer un voyage. Mais, le soleil n’entraîne pas sa destruction irrémédiable. Certes, il en souffre beaucoup, mais pas au point de se consumer de manière spectaculaire, comme on peut le voir dans certains films. Et surtout, il n’est plus attaché au mal, en tout cas beaucoup moins que certains des hommes qu’il est amené à côtoyer. Bref, Saint-Germain apparaît comme un vampire atypique.

Si Le Comte de Saint-Germain, vampire mettait directement en scène le personnage, il n’en va pas de même pour Saint-Germain, l’Égyptien. Bien au contraire, l’aristocrate pointe aux abonnés absents, laissant place à une de ses converties, Madeleine de Montalia. Rien de surprenant puisqu’il s’agit ici d’un arc narratif différent. Autrement dit, une sous-série à l’intérieur de la série. Le comte apparaît tout de même de manière indirecte, soit par l’intermédiaire de flash-back, soit au travers de quelques lettres issues de sa correspondance avec Madeleine. La matière épistolaire compose d’ailleurs une partie non négligeable du récit, faisant en quelque sorte le lien avec ses parties plus narratives.

Bien plus âgée que son apparence ne le laisse penser, la jeune femme se rend en Égypte, terre jadis arpentée par son mentor, afin d’élucider certains détails de son passé. Elle s’y retrouve confrontée aux préjugés machistes de ses compatriotes européens et à la méfiance des musulmans, guère favorables à l’émancipation féminine à cette époque. Elle y affronte également une menace de nature plus occulte.

Si Saint-Germain, l’Egyptien apparaît comme un roman historique fort honorable, restituant de manière documentée et crédible les débuts de l’archéologie, qualifiées d’antiquités à l’époque, en gros les années 1825-26, il ne soulève guère l’enthousiasme du point de vue de la tension dramatique. On ne frissonne guère et on s’ennuie beaucoup, du fait de l’entrelacement entre la forme épistolaire et narrative, mais aussi en raison d’un rythme mollasson qui ne parvient même pas à susciter l’adhésion.

Bref, Saint-Germain, l’Egyptien rejoint illico la liste de mes rendez-vous manqués. Pas sûr d’avoir envie de lire le tome 2, voire Le Comte de Saint-Germain, vampire. Quoique, sur un malentendu…

Saint-Germain, l’Égyptien (Out of the House of Life, 1990) de Chelsea Quinn Yarbro – Fleuve noir, collection « Thriller fantastique », 2005 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Édouard Kloczko)

Et j’abattrai l’arrogance des tyrans

1381. L’Angleterre est exsangue. Des années de guerre contre la France et la Grande Peste noire ont dépeuplé les campagnes, désorganisé le commerce et vidé les caisses du royaume. Pour reconstituer la puissance de l’État, il faut une fois de plus pressurer la populace, prélever l’impôt et multiplier les taxes. Aux grands maux, les vieilles recettes. Les paysans, serfs et vilains, crient merci et font la sourde oreille aux remontrances des agents venus collecter la poll tax supplémentaire exigée par le roi. Bientôt, ils s’assemblent, exprimant une émotion incontrôlée. Ils s’arment, des outils tranchants et de vieux arcs. Ils dressent des listes de doléances, les noms des mauvais conseillers à abattre car le roi, dont la personne est sacrée, ne peut être responsable de la gabegie. Ils s’agitent, massacrant au passage quelques Juifs. Vieille recette, on vous dit. Ils se choisissent des meneurs pour les guider auprès du souverain afin de se faire entendre. Wat Tyler, vétéran beau parleur, Jakke Carter, autre vétéran dont le patronyme s’inspire de celui d’autres révoltés, outre-Manche. John Ball, prédicateur à la gouaille séduisante, professant un christianisme égalitariste. Et Johanna, la femme à la hache, que toute cette agitation réjouit. Avide de justice et d’égalité, elle entend devenir le porte-parole des oubliées de l’Histoire, les femmes. Ensemble, après maintes tergiversations, ils montent sur Londres. De deux mille au départ, leur nombre s’accroît. Vingt mille ? Quarante mille ? peu importe. De toute façon, cette migration est vouée à l’échec.

« C’est en chœur, dans ces moments d’unité, de communion, peut-être fugaces mais pleins d’une émotion réelle, c’est là peut-être que ce font les révolutions – toutes les révolutions, celles qui renversent pour toujours l’ordre politique, mais aussi les petites révolutions, celles qui se font dans nos têtes, dans nos corps et dans nos cœurs, celles qui bouleversent à jamais notre façon de voir le monde et qui, si nous n’y prêtons pas attention, peuvent nous rendre aigris au fil du temps, parce que cela nous a apporté un espoir si grand que peut-être enfin le monde allait changer, vraiment. C’est là dans ce long cri, cette communion puissante de la foule, que Johanna a décidé qu’elle ne leur en voudrait pas, aux hommes, d’être faibles et lâches et de ne pas la voir pour ce qu’elle était ; qu’elle a décidé qu’elle faisait partie d’eux ; qu’elle était, en somme, un homme, et qu’elle se débrouillerait des conséquences plus tard, plus tard, quand tout serait fini. Avez-vous entendu, déjà, une foule hurler autour de vous, à la fin du monde ? Ou bien sans doute juste à la joie de l’oubli de l’humiliation pendant ces longues minutes où toutes les tensions et les douleurs se libèrent d’un cri ? »

Roman historique au ton très contemporain et au propos libéré, Et j’abattrai l’arrogance des tyrans mêle deux voix. Celle de Johanna, femme plus très jeune pour l’époque, taraudée par un désir violent de justice, et celle d’une narratrice omnisciente dont les sentences grinçantes rythment le récit de la révolte de 1381. sur un sujet universel, celui d’une révolte populaire spontanée, Marie-Fleur Albecker brode un récit imagé et violent, à la langue volontairement anachronique. L’autrice n’épargne pas grand chose, ni la religion, ni l’autorité politique ou familiale, ni les hommes. Surtout les hommes dont les portraits successifs oscillent entre la brute et le benêt intégral. Point de héros sur lequel focaliser son attention, mais une galerie de caractères frustres, médiocres, enferrés dans les conventions sociales et leurs préjugés.

Et j’abattrai l’arrogance des tyrans est parcouru par un souffle vital sauvage et salutaire, laissant libre cours à une colère généreuse, hélas sans lendemain. Un Grand Soir inachevé, sanglant et vain. En donnant la parole à Johanna, l’autrice libère les femmes des pesanteurs sociales qui plombent leur existence. En se vengeant des hommes, elle leur rend ainsi justice pour les maris violents, les parents complices, les compagnons plus intéressés par leurs fesses que par leur intelligence et les religieux assassins. En attendant, bien sûr, la grande égalisatrice, dans ses basses œuvres, la faucheuse crainte par tous et toutes. Marie-Fleur Albecker dresse des passerelles entre les époques, suscitant des échos jusqu’à notre présent, où les sursauts populaires rappellent les combats de jadis. Encore et encore. In girum imus nocte ecce et consumimur igni.

Avec ce premier roman, Marie-Fleur Albecker fait montre d’une verve pamphlétaire rafraichissante, opposant le fatalisme à l’absurdité de l’existence, avec un art du sarcasme réjouissant. Et j’abattrai l’arrogance des tyrans frappe ainsi fort et juste, convoquant l’Histoire dans sa composante populaire et féministe.

« Car sans le sens de la Justice, ne sommes-nous pas tous que des squelettes qui dansent mécaniquement dans le vent ? »

Et j’abattrai l’arrogance des tyrans de Marie-Fleur Albecker – Éditions Aux forges de Vulcain, septembre 2018

Moonglow

Depuis Le Club des Policiers yiddish, j’avoue avoir négligé Michael Chabon. Une paresse intellectuelle pour laquelle je plaide coupable. Son dernier opus Moonglow vient opportunément me rappeler pourquoi j’apprécie tant l’auteur et ses thématiques, m’adressant par la même occasion une sévère mise en garde. À force de dilettantisme, on verse sans s’en rendre compte dans le je-m’en-foutisme.

Une fois n’est pas coutume, faisons l’économie du traditionnel résumé. L’exercice n’a ici que peu d’intérêt tant le roman de Michael Chabon dépasse le simple compte-rendu factuel. On se contentera donc d’une brève contextualisation, en indiquant que le récit balaie à peu près une soixantaine d’années de l’histoire des États-Unis, via le prisme du traumatisme de l’Holocauste et de la conquête de l’espace, remontant jusqu’aux origines familiale de l’auteur, ou plutôt du narrateur, qui comme tout le monde le sait est un autre.

Les auteurs américains excellent dans l’art des Mémoires fictives. Pete Dexter, Harry Crews, William Kotzwinkle, Philip Roth et j’en passe. Michael Chabon ne dépare pas dans la liste. Moonglow illustre bellement cet art subtil où le récit personnel mélange réel et reconstruction fantaisiste. Dans quelle proportion exacte ? Peu importe car, à vrai dire, seul compte le résultat, un effet de réel où mensonge et vérité contribuent à dérouler une page biographique mêlant l’intime et l’universel, le pittoresque et l’Histoire, sous un regard empreint de nostalgie et de fatum.

Toutefois, Moonglow n’offre que peu de prise aux regrets, ou juste un peu, pour rappeler la fragilité de la condition humaine, son caractère faillible, mais surtout son aspect velléitaire. Lorsqu’il raconte l’histoire de son grand-père et de sa grand-mère du côté maternel, Michael Chabon devient le narrateur d’un récit qui sonne authentique. Il reconstruit son passé familial, progressant par bond, par ellipse et par flash-back, mimant le tressautement erratique d’une mémoire pétrie de réminiscences, de repentir et d’occasions manquées. Il dessine ainsi en creux une histoire différente du programme spatial américain, où les héros américains chevauchent des missiles balistiques imaginés par un Wernher von Braun dont l’ambiguïté, le passé dans la SS et la contribution au camp de Dora ont longtemps été passés sous silence par le gouvernement américain, guerre froide oblige. Une histoire où les visions science-fictives nourrissent l’imaginaire spatial et où le progrès moderne prend racine dans les crimes de la Seconde Guerre mondiale. Bref, un condensé de l’histoire de l’humanité.

Si l’histoire des grands-parents de Michael Chabon évoque la mauvaise conscience américaine, tiraillée entre le cauchemar du génocide et la part d’ombre du programme spatial, elle dévoile aussi des trésors de tendresse et d’amour sincère, dépourvus de tout esprit nunuche. Sans forcer le trait, l’auteur américain touche en effet à une certaine qualité de sincérité dans l’émotion. Et, on reste longtemps imprégné par la volonté de rationalité du grand-père du narrateur, les crises d’angoisse de sa grand-mère et par la confiance mutuelle et la faculté de résilience unissant ces deux êtres. Une confiance forgée dans l’adversité et dans la lutte.

En dépit de menus et agaçants problèmes de traduction, Moonglow suscite des impressions puissantes, où merveilleux et horreur sont inextricablement liés. Pour le pire et le meilleur.

Moonglow (Moonglow, 2016) de Michael Chabon – Éditions Robert Laffont, collection « Pavillons », septembre 2018 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Isabelle D. Philippe)

Équateur

1871. Après avoir tenté de chasser le bison dans les grandes plaines, Pete Ferguson prend la route du Sud, avec la mort d’un homme sur la conscience. Un de plus pour celui qui se considère déjà comme un voleur, un incendiaire, un déserteur et un meurtrier. Et, même si la victime l’a bien cherchée, l’aîné des frères Ferguson n’a plus rien à attendre en restant dans le coin. De toute façon, le bison se fait rare, comme l’Indien. Mais surtout, s’il souhaite infléchir sa destinée funeste, l’exil semble la seule option possible, peut-être en cherchant du côté de l’Équateur où, dit-on, tout s’inverse, même le mauvais sort. Avec cette chimère en tête et un bon cheval pour tailler la route, il part sans un regard en arrière, sur ce passé ayant mal tourné depuis le suicide de son père. Un décès dont il n’est pas complètement innocent. Peut-être la rédemption se trouve-t-elle au bout du chemin ? Qui sait ?

Trois mille chevaux-vapeur m’avait beaucoup plu. Le souffle épique, le propos désabusé, mais nullement désespéré, et la tension dramatique du roman d’Antonin Varenne avaient suscité un enthousiasme juvénile, difficile à contenir. Équateur fait retomber quelque peu l’exubérance qui m’a étreint à cette occasion. Non que le texte soit mauvais. Bien au contraire, on se situe toujours dans le haut du panier du roman d’aventure. Mais, les pérégrinations de Pete Ferguson, le personnage principal dont l’errance sert ici de fil directeur, me sont apparues bien fades, guère propices à l’empathie. À vrai dire, tout au long du roman, on a surtout envie de le voir disparaître au fin fond d’une vasière de la forêt équatoriale. Et puis, cette histoire de rédemption, on l’a lue mille et une fois. Rien de neuf sous le soleil des tropiques. Même pas un supplément d’âme ou un traitement suffisamment original pour accrocher l’attention. Bref, je ne suis guère enclin à la mansuétude. Et pourtant, tout commençait si bien…

Road novel linéaire accusant un sévère coup de mou dans sa partie centrale, Équateur se contente en effet de balayer le continent américain du Nord au Sud, des plaines du Midwest à la moiteur tropicale de l’Amazonie, en passant par le Guatemala. Un voyage du côté des vaincus, peu-à-peu effacés par la montée en puissance de l’industrialisation et du capitalisme. On s’attache ainsi d’abord à une bande de chasseurs de bisons, poussée dans ses ultimes retranchements par la raréfaction de l’animal et par le chantage des compagnies ferroviaires, en dépit du soutien d’un gouvernement qui offre les munitions afin d’affamer les tribus indiennes. Puis, on croise la route de Comancheros. L’époque où ces marchands, bandits, métis d’Indiens et de Mexicains prospéraient sur la Frontière grâce au conflit entre les Comanches et les Blancs est désormais révolue. Eux-aussi, ils doivent rentrer dans le rang ou s’effacer devant la loi d’airain du gouvernement fédéral. Enfin, on se frotte au drame indien, perdants tout désignés de la conquête, qu’elle soit menée au Nord ou au Sud du continent. Privés de leur langue, de leurs terres, de leurs coutumes, massacrés, poussés à l’épuisement par des travaux éreintants, méprisés par les Blancs, leur condition sert de prétexte facile à des révolutionnaires guère préoccupés d’humanisme.

Hélas, Antonin Varenne se contente de survoler ces différents aspects historiques, préférant se concentrer sur la quête de Ferguson. On ne fait ainsi qu’effleurer la vie des derniers chasseurs de bisons. On rappellera d’ailleurs aux amateurs la réédition en poche de l’excellent Butcher’s Crossing, bien plus convaincant sur ce sujet. De même, on aborde superficiellement l’effacement programmé de la culture indienne, le foutoir mexicain, l’emprise des capitaux étrangers sur l’Amérique du Sud. Seul l’épisode guyanais échappe au désastre, avec sa communauté atypique, douce utopie d’existences brisées et contrepoint salutaire au système carcéral du bagne. Bref, tout ce qui faisait le sel de Trois mille chevaux-vapeur, ce goût de l’histoire, petite comme grande, culminant notamment avec les descriptions hallucinantes de la Grande Puanteur de Londres, semble avoir déserté les pages du roman. Le rythme dont on avait tant apprécié le resserrement progressif, la tension et la violence latente n’animent qu’à la marge le périple de Ferguson.

Avec ce deuxième volet de sa fresque historique et familiale, Antonin Varenne échoue partiellement à faire renaître le souffle de l’aventure qui traversait le récit ample de Trois mille chevaux-vapeur. Pour autant, je n’abandonne pas l’idée de lire La Toile du monde, troisième opus de ce voyage à une époque charnière de l’Histoire, matrice de bien des maux et des espoirs avortés de notre monde contemporain.

Équateur de Antonin Varenne – Réédition Le Livre de poche, septembre 2018

Le dernier tigre rouge

1946. Charles Bareuil débarque en Indochine, passant du statut de libérateur de son pays natal à celui d’occupant d’une contrée lointaine réclamant sa liberté. Le bougre a beaucoup à oublier, notamment la mort de sa femme croate, massacrée par les Oustachis. Incapable de renouer avec la vie civile, il rempile dans l’armée, préférant la camaraderie de la Légion étrangère et la lutte contre le communiste dans les jungles du Tonkin, au deuil de sa vie passée. Meilleur tireur de son unité, il croise la route d’un autre sniper, engagé du côté du Viêtminh.

Coincée entre la Seconde Guerre mondiale et la guerre d’Algérie, le conflit indochinois fait figure d’oublié dans l’histoire de France. Première manifestation de la décolonisation et illustration de l’affrontement, bloc contre bloc, entre le communisme et le capitalisme, la guerre d’Indochine marque également la défaite d’une puissance européenne, certes diminuée, face à un peuple indigène. Une défaite au moins aussi significative que celle de 1940 pour l’armée française.

En transposant l’intrigue d’un roman noir dans un contexte historique, Jérémie Guez élargit la palette de son écriture, jusque-là cantonnée au polar urbain contemporain. Pourquoi pas ? Antonin Varenne n’a-t-il pas opté pour un choix semblable avec le très réussi Trois mille chevaux vapeur ? Hélas, force est de constater ici l’échec du projet, Jérémie Guez se contentant de brosser à gros traits un portrait sommaire de l’Indochine, ravalé au statut d’arrière-plan perclus de clichés. À vrai dire, Le dernier tigre rouge se révèle frustrant de bout en bout. L’Indochine y apparaît réduite à la jungle, forcément un enfer vert, aux bars louches et aux bordels fréquentés par les soldats où des prostituées fatiguées vendent leurs charmes à des soldats harassés par la chaleur tropicale. La guerre elle-même se limite à une chronologie laborieuse, ellipses y comprises, de faits historiques bien appris, émaillée par quelques combats qui ne parviennent cependant pas à tempérer le sentiment de gâchis.

De la population, on ne perçoit presque rien, si ce n’est quelques silhouettes. Celles des Viêts montant à l’assaut ou celles des paysans condamnés à subir le colonialisme ou le communisme. Des enjeux de la guerre, on se contente d’une lecture superficielle, le racisme latent des colons, la cruauté du Viêtminh et l’amitié rugueuse et virile des Légionnaires. Quant à l’affrontement entre snipers, tant attendu, promis et maintes fois esquissé, il ne débouche finalement sur pas grand chose, si ce n’est un cliffhanger éventé, somme toute assez tiré par les cheveux. Bref, pas de quoi s’enthousiasmer, d’autant plus que l’intrigue vire rapidement du noir au rose, s’enferrant dans une amourette assez improbable et ridicule, percluse de clichés. J’avoue d’ailleurs avoir eu beaucoup de mal à me remettre du corps souple comme une liane…

Ainsi Le dernier tigre rouge rejoint-il la liste ouverte des rendez-vous manqués. La guerre d’Indochine mérite mieux que ce roman raté, sans cesse le cul entre deux chaises. Sur le même sujet, préférons lui Une balle de colt derrière l’oreille de Frank Lanot.

Le dernier tigre rouge de Jérémie Guez – Éditions 10/18, collection « Grands détectives », avril 2014

Roi

A l’ombre des oliviers, quelque part entre Toscane et Ombrie, Turpidum, la dernière cité libre étrusque s’apprête à rendre les armes devant l’envahisseur romain. Depuis la chute de la capitale de la Dodécapole, l’Imperium républicain s’est porté vers d’autres horizons, au-delà du détroit de Messine, en Sicile. Mais la Première Guerre punique coûte cher. Elle impose des ponctions plus sévères, en hommes, argent et armes auprès des cités soumises à Rome. Aussi, le roi de Turpidum se voit-il rappeler à ses obligations avec l’arrivée d’envoyés de l’Urbs. De quoi mettre un terme à l’illusion d’indépendance entretenue jusque-là.

Délaissant les accents pompiers de l’épopée, Mika Biermann nous livre avec Roi une version plus prosaïque et malicieuse de la fin de la civilisation étrusque. Sur fond de nature bucolique et indifférente aux turpitudes de l’Histoire, il mêle le péplum à la satire, multipliant les anachronismes de langage, pour mettre en scène une tragi-comédie bouffonne et décalée.

« Quelle est la différence entre un roi et un taureau ? Ben voyons, le taureau rentre entièrement dans l’arène. »

Point d’Alexandre conquérant dans ce court roman. Juste des existences vulgaires, des caractères perdus dans les rêves d’une grandeur appartenant au passé. D’abord Larth, jeune roi malingre et un tantinet dérangé depuis la mort héroïque et vaine de son père, décapité puis démembré par les Romains. Puis sa mère, confinée dans sa chambre sur son lit de mort, n’en finissant pas de se décharner, rongée par un mal inexorable. Son épouse, jeune donzelle délurée, insatisfaite du point de vue charnel, on la dit même encore vierge. Son conseiller, le wêzir, un oriental maquillé comme une mercedes volée, qui prône la tempérance envers l’envahisseur romain, tout en envisageant l’avenir avec fatalisme. Sans oublier Velka, sa vieille nourrice au propos paillard et iconoclaste. Enfin, tout une ribambelle de personnages secondaires, gladiateurs désabusés, commerçants plus attachés aux affaires qu’à leur patrie, gardes velléitaires et enfants mal élevés. Quant aux Romains, ils sont dépeints comme une armée de rustres, de paysans mal dégrossis, sûrs de leur force et du sens de l’Histoire.

Remarquable par son inventivité et sa truculence, Roi se révèle un récit enchanteur et amusant où sous l’apparence de la farce affleurent le drame et une sourde mélancolie.

« Vous savez quoi ? Un monde heureux, ça serait un monde sans route. On resterait assis à l’ombre d’un noisetier, les pieds dans le ruisseau, en train de boire un lait de chèvre. On binerait son potager. On écouterait le bourdonnement des ruches. Un satyre bénévole, juché sur le mur, veillerait. Aucune goule à l’horizon. Aucun conquérant. »

Roi de Mika Biermann – Éditions Anacharsis, 2017