Le dernier tigre rouge

1946. Charles Bareuil débarque en Indochine, passant du statut de libérateur de son pays natal à celui d’occupant d’une contrée lointaine réclamant sa liberté. Le bougre a beaucoup à oublier, notamment la mort de sa femme croate, massacrée par les Oustachis. Incapable de renouer avec la vie civile, il rempile dans l’armée, préférant la camaraderie de la Légion étrangère et la lutte contre le communiste dans les jungles du Tonkin, au deuil de sa vie passée. Meilleur tireur de son unité, il croise la route d’un autre sniper, engagé du côté du Viêtminh.

Coincée entre la Seconde Guerre mondiale et la guerre d’Algérie, le conflit indochinois fait figure d’oublié dans l’histoire de France. Première manifestation de la décolonisation et illustration de l’affrontement, bloc contre bloc, entre le communisme et le capitalisme, la guerre d’Indochine marque également la défaite d’une puissance européenne, certes diminuée, face à un peuple indigène. Une défaite au moins aussi significative que celle de 1940 pour l’armée française.

En transposant l’intrigue d’un roman noir dans un contexte historique, Jérémie Guez élargit la palette de son écriture, jusque-là cantonnée au polar urbain contemporain. Pourquoi pas ? Antonin Varenne n’a-t-il pas opté pour un choix semblable avec le très réussi Trois mille chevaux vapeur ? Hélas, force est de constater ici l’échec du projet, Jérémie Guez se contentant de brosser à gros traits un portrait sommaire de l’Indochine, ravalé au statut d’arrière-plan perclus de clichés. À vrai dire, Le dernier tigre rouge se révèle frustrant de bout en bout. L’Indochine y apparaît réduite à la jungle, forcément un enfer vert, aux bars louches et aux bordels fréquentés par les soldats où des prostituées fatiguées vendent leurs charmes à des soldats harassés par la chaleur tropicale. La guerre elle-même se limite à une chronologie laborieuse, ellipses y comprises, de faits historiques bien appris, émaillée par quelques combats qui ne parviennent cependant pas à tempérer le sentiment de gâchis.

De la population, on ne perçoit presque rien, si ce n’est quelques silhouettes. Celles des Viêts montant à l’assaut ou celles des paysans condamnés à subir le colonialisme ou le communisme. Des enjeux de la guerre, on se contente d’une lecture superficielle, le racisme latent des colons, la cruauté du Viêtminh et l’amitié rugueuse et virile des Légionnaires. Quant à l’affrontement entre snipers, tant attendu, promis et maintes fois esquissé, il ne débouche finalement sur pas grand chose, si ce n’est un cliffhanger éventé, somme toute assez tiré par les cheveux. Bref, pas de quoi s’enthousiasmer, d’autant plus que l’intrigue vire rapidement du noir au rose, s’enferrant dans une amourette assez improbable et ridicule, percluse de clichés. J’avoue d’ailleurs avoir eu beaucoup de mal à me remettre du corps souple comme une liane…

Ainsi Le dernier tigre rouge rejoint-il la liste ouverte des rendez-vous manqués. La guerre d’Indochine mérite mieux que ce roman raté, sans cesse le cul entre deux chaises. Sur le même sujet, préférons lui Une balle de colt derrière l’oreille de Frank Lanot.

Le dernier tigre rouge de Jérémie Guez – Éditions 10/18, collection « Grands détectives », avril 2014

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Roi

A l’ombre des oliviers, quelque part entre Toscane et Ombrie, Turpidum, la dernière cité libre étrusque s’apprête à rendre les armes devant l’envahisseur romain. Depuis la chute de la capitale de la Dodécapole, l’Imperium républicain s’est porté vers d’autres horizons, au-delà du détroit de Messine, en Sicile. Mais la Première Guerre punique coûte cher. Elle impose des ponctions plus sévères, en hommes, argent et armes auprès des cités soumises à Rome. Aussi, le roi de Turpidum se voit-il rappeler à ses obligations avec l’arrivée d’envoyés de l’Urbs. De quoi mettre un terme à l’illusion d’indépendance entretenue jusque-là.

Délaissant les accents pompiers de l’épopée, Mika Biermann nous livre avec Roi une version plus prosaïque et malicieuse de la fin de la civilisation étrusque. Sur fond de nature bucolique et indifférente aux turpitudes de l’Histoire, il mêle le péplum à la satire, multipliant les anachronismes de langage, pour mettre en scène une tragi-comédie bouffonne et décalée.

« Quelle est la différence entre un roi et un taureau ? Ben voyons, le taureau rentre entièrement dans l’arène. »

Point d’Alexandre conquérant dans ce court roman. Juste des existences vulgaires, des caractères perdus dans les rêves d’une grandeur appartenant au passé. D’abord Larth, jeune roi malingre et un tantinet dérangé depuis la mort héroïque et vaine de son père, décapité puis démembré par les Romains. Puis sa mère, confinée dans sa chambre sur son lit de mort, n’en finissant pas de se décharner, rongée par un mal inexorable. Son épouse, jeune donzelle délurée, insatisfaite du point de vue charnel, on la dit même encore vierge. Son conseiller, le wêzir, un oriental maquillé comme une mercedes volée, qui prône la tempérance envers l’envahisseur romain, tout en envisageant l’avenir avec fatalisme. Sans oublier Velka, sa vieille nourrice au propos paillard et iconoclaste. Enfin, tout une ribambelle de personnages secondaires, gladiateurs désabusés, commerçants plus attachés aux affaires qu’à leur patrie, gardes velléitaires et enfants mal élevés. Quant aux Romains, ils sont dépeints comme une armée de rustres, de paysans mal dégrossis, sûrs de leur force et du sens de l’Histoire.

Remarquable par son inventivité et sa truculence, Roi se révèle un récit enchanteur et amusant où sous l’apparence de la farce affleurent le drame et une sourde mélancolie.

« Vous savez quoi ? Un monde heureux, ça serait un monde sans route. On resterait assis à l’ombre d’un noisetier, les pieds dans le ruisseau, en train de boire un lait de chèvre. On binerait son potager. On écouterait le bourdonnement des ruches. Un satyre bénévole, juché sur le mur, veillerait. Aucune goule à l’horizon. Aucun conquérant. »

Roi de Mika Biermann – Éditions Anacharsis, 2017

Excalibur

« C’est vrai, Derfel, répondit Merlin et il leva son visage ravagé vers les barreaux grossiers. Tu vénères un dieu fantôme. Il s’en va, tu comprends, tout comme nos Dieux s’en vont. Ils partent tous, Derfel, ils plongent dans le vide. Regarde ! Il désigna du doigt le ciel nuageux. Les Dieux arrivent et repartent, Derfel, et je ne sais plus s’ils nous entendent ou s’ils nous voient. Ils défilent sur la grande roue des cieux, et en ce moment, c’est le Dieu chrétien qui règne, et il régnera pendant un bon moment, mais la roue l ’emportera dans le vide lui aussi et l’humanité frissonnera une fois encore dans l’obscurité et cherchera de nouveaux Dieux. Ils les trouveront, car les Dieux vont et viennent, Derfel, ils vont et viennent. »

Aelle et Cerdic se sont réconciliés. Usant de la stratégie d’Arthur, ils prônent désormais l’union de tous les Saxons et entretiennent la division chez leur adversaire britton. Une multitude de navires a traversé la mer, débarquant sur l’île une horde d’hommes et de femmes affamés de terres prêts à les renforcer. Face à la menace, Merlin s’apprête à invoquer les anciens dieux, utilisant pour cela les Treize Trésors de Bretagne. Il ne lui manque plus que l’épée de Rhydderch qu’il a jadis confié à Arthur. Autrement dit, Excalibur.

Mais pour le seigneur de la guerre britton, les diverses croyances religieuses sont autant d’obstacles à sa foi obstinée dans la bonté innée de l’homme et à son adhésion à l’inviolabilité des serments. Il compte davantage sur son génie militaire et sur le fer des lances et le mur inébranlable des boucliers de ses guerriers pour vaincre l’ennemi. Une foi qui le pousse à s’opposer à Merlin, mais surtout à Nimue.

Et pendant que les événements s’acheminent vers la conflagration apocalyptique du Mynydd Baddon, les dernières pièces de la légende se mettent en place.

Troisième et ultime volet de la « Saga du Roi Arthur », Excalibur tient toutes les promesses esquissées par les deux précédents tomes, et bien davantage. Le roman se révèle en effet comme le récit le plus épique et le plus dramatique. Bernard Cornwell continue à historiciser les motifs de la « Matière de Bretagne », réinterprétant la légende dans un registre réaliste.

La bataille du Myrddyn Baddon apparaît ici comme le point d’orgue du troisième épisode de la saga. Un morceau de bravoure d’une centaine de pages où s’exprime une violence sauvage, dépourvue de pathos et de toute velléité de gloire. De ce combat dont les plus anciennes sources historiques ne mentionnent que l’incertitude de la datation ou de la localisation, quant elles n’invalident pas l’existence d’Arthur lui-même, Bernard Cornwell fait un carnage dantesque et viscéral, ne nous épargnant rien de la brutalité des affrontements ou du sort des vaincus, livrés à la vengeance des vainqueurs qui pillent leurs bagages, violent leurs femmes, massacrant ou réduisant en esclavage leur parentèle. Sous la plume de l’auteur anglais, la bataille confine à une tuerie de masse où la victoire pue le sang et la merde, transformant une vallée paisible en abattoir hanté par les cris des blessés à l’agonie.

Le traitement des personnages reste toujours très intéressant, Bernard Cornwell ayant opté d’emblée pour une déconstruction de certaines représentations classiques. Les femmes se voient ainsi conférer une plus grande place, ne se cantonnant pas simplement au rôle de repos du guerrier ou d’inspiratrices de ses exploits. De même, il prend le contre pied du personnage de Lancelot, faisant du chevalier une figure détestable, la parfaite incarnation du traître, lâche et égotique.

Enfin, l’auteur anglais continue de pousser sur le devant de la scène des personnages secondaires du mythe, faisant de Derfel Cadarn, figure tout à fait mineure du légendaire, le narrateur et le témoin principal de l’histoire d’Arthur. De même, il continue de puiser dans les contes du « Mabinogion », les quelques éléments arthuriens, ancrant le récit dans le monde celte du Pays de Galles. Une démarche n’étant pas sans rappeler celle adoptée par Chauvel et Lereculey dans leur série « Arthur ».

Jusque-là réduite à la portion congrue, la magie tient davantage de place dans Excalibur. Une magie brute, sauvage et primaire, dénuée d’artifice ou de poudre de Merlin-pinpin, mais fort heureusement nullement envahissante.

De la même façon, la légende tend à prendre l’ascendant sur l’Histoire. On se retrouve ainsi dans un registre proche de celui adopté par Cothias et Rouge dans la série « Les Héros cavaliers », où le substrat historique fournissait un cadre et un contexte tangible au légendaire arthurien. De ce glissement vers la fiction, Bernard Corwell tire un sens de la dramaturgie qui impressionne et insuffle à son récit un souffle épique indéniable. Il illustre de belle manière cette porosité des croyances et mythes, sans cesse réécrits pour correspondre à l’imaginaire des hommes et à leur aspiration à l’âge d’or, l’autre nom de l’utopie.

Au final, la « Saga du Roi Arthur » se révèle une fresque historique respectueuse de la « Matière de Bretagne », mais pas au point de verser dans un classicisme stérile. Bien au contraire, par ses choix narratifs, Bernard Cornwell impulse au mythe une dimension réaliste et épique bienvenue. De quoi entretenir la légende d’Arthur, « notre roi de Jadis et de Demain ».

Excalibur – La Saga du Roi Arthur 3/3 (Excalibur. A novel of Arthur, 1997) de Bernard Cornwell – Réédition Le Livre de poche, 2002 (roman traduit de l’anglais par Monique et Hugues Lebailly)

L’Ennemi de Dieu

Bretagne, fin du Ve siècle. Après la sanglante bataille de Lugg Vale, Arthur peut désormais consacrer toutes ses forces à la guerre contre l’envahisseur saxon. L’union entre tous les peuples bretons étant réalisée, rien ne semble plus vouloir s’opposer au rêve de justice et de paix qu’il nourrit et entretient dans l’espoir de le transmettre à l’héritier d’Uther, le jeune Mordred. Hélas, en plus d’être accablé d’un pied-bot, le futur Grand roi se révèle un enfant colérique, au caractère retors que d’aucun souhaiteraient écarter du pouvoir au profit de son protecteur. Mais, engagé par son serment, Arthur refuse de mettre sur la touche le petit-fils d’Uther.

Pendant ce temps, Merlin souhaite plus que jamais restaurer la puissance des anciens dieux afin de rétablir le pacte originel qui les liaient aux hommes. A la condition de retrouver les Treize Trésors de Bretagne, en particulier le plus précieux d’entre-eux, le Chaudron de Clyddno Eiddyn. Une quête dans laquelle il va entraîner Derfel et ses hommes, les invitant à suivre la voie obscure jusqu’à Ynis Mon, l’île sacrée jadis profanée par les Romains qui y ont massacré toute la population, druides y compris, et ont abattu tous les chênes centenaires, les poussant à affronter Diwrnach, le roi fou et ses terribles Bloodshields.

Et pendant que les héros s’appliquent à bien faire, le rêve arthurien d’une Bretagne unie achoppe sur les divisions et la sédition. Le fanatisme s’empare de l’esprit des Chrétiens, attisés par les prêches enflammés de l’évêque Sansum, qui stigmatise le paganisme et les incite à la révolte, afin de hâter le retour du Christ. Quant à Lancelot, il profite des troubles pour s’emparer du pouvoir avec la complicité de Guenièvre, l’épouse d’Arthur.

Deuxième volet de la « Saga du Roi Arthur », L’Ennemi de Dieu confirme l’ancrage plus médiéval que fantastique de la trilogie. Le récit de Bernard Cornwell ne donne pas lieu en effet à une réinterprétation de la « Matière de Bretagne » empreinte de mysticisme New Age. Bien au contraire, l’auteur continue de creuser le sillon d’un réalisme historique cru. Et s’il ne fait pas l’économie d’anachronismes volontaires, il s’efforce d’historiciser les différents épisodes du légendaire arthurien d’une manière assez maline. Les connaisseurs ne manqueront pas d’ailleurs de remarquer qu’il fait du personnage d’Arthur un héros très gallois, jusque dans le nom de ses compagnons, n’écartant pas pour autant les ajouts continentaux à la légende, notamment ceux dus à la plume de Chrétien de Troyes.

Meilleur des chevaliers du monde parce qu’il paie grassement des poètes pour le chanter, Lancelot est transposé ici dans le rôle du traître à son serment et à sa nation. Personnage méprisable et lâche, il attire l’antipathie, prenant le contre-pied de son image classique. De même, l’adultère de Guenièvre est associé au culte d’Isis, religion orientale fondée sur le mystère de ses rites. Au passage, l’épouse d’Arthur se révèle comme un personnage fort et indépendant, à mille lieues des portraits un tantinet nunuches hérités de l’imagerie courtoise. Quant à la quête du Graal, elle réapparaît sous la forme primitive du Chaudron de Clyddno Eiddyn, l’un des trésors les plus convoités et les plus puissants de Bretagne. On se permettra juste d’émettre un petit bémol avec l’idylle de Tristan et Iseult, dont l’auteur anglais ne parvient pas à gommer complètement le caractère allogène. Sans doute d’origine celtique, le récit a effectivement été rattaché tardivement à la légende d’Arthur.

Bref, Bernard Cornwell fait œuvre de syncrétisme malin, se réappropriant de manière habile les motifs d’un légendaire composite, sans cesse amendé ou adapté, auquel il imprime sa propre interprétation. A suivre avec Excalibur, l’ultime volet de la Saga, pour un final qui s’annonce épique et tragique.

L’Ennemi de Dieu – La Saga du Roi Arthur 2/3 de Bernard Cornwell (Enemy of god. A novel of Arthur, 1996) – Réédition Le Livre de poche, 2002 (roman traduit de l’anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat)

Le Roi de l’hiver

Les habitués de ce blog connaissent mon goût douteux pour les lectures interlopes, ces mauvais genres devenus produits de la culture de masse par le truchement d’un marketing toujours plus envahissant, même si ses angles morts recèlent encore quelques trouvailles. Ils connaissent aussi certainement ma passion pour la « Matière de Bretagne » et ses diverses manifestations. J’ai le nom des meneurs, ne le niez pas. Bref, retournons le temps d’un article chez nos cousins Brittons. D’ailleurs, peut-être devrais-je dire le temps de trois articles car il va être question ici du premier tome de la trilogie composant la « Saga du roi Arthur » de Bernard Corwell.

Depuis le départ des Romains, l’île de Bretagne est en proie à la division. Plusieurs rois se disputent l’autorité suprême, affaiblissant la cohésion du peuple breton face aux périls nombreux qui s’accumulent. D’abord, la menace des cousins irlandais qui ne cessent de se livrer à des raids contre les habitants de la grande île, jugés moins purs et indépendants. Les Irlandais n’ont en effet jamais cédés, eux. Ils ont su garder les traditions celtes intactes, exemptes de toute contamination romaine ou chrétienne. Mais à l’Est, un nouvel ennemi amasse ses forces. Les bandes saxonnes ont débarqué et se sont taillées plusieurs royaumes dans le pays de Lloegyr. Une tête de pont que leurs chefs entendent exploiter au détriment des royaumes bretons de Dumnonie, Kernow, Gwent, Powys, Démétie et tous les autres. Uther est parvenu à ceindre la couronne de Grand roi pendant un temps. Mais, son pouvoir reste fragile car il ne dispose que d’un héritier né pendant l’hiver, mineur et contrefait de surcroît. En l’absence de Merlin, parti chercher la Sagesse de la Bretagne et ses Treize Trésors, gages de l’appui des dieux, il ne peut compter que sur Arthur, son bâtard. Un personnage qu’il déteste.

Le Roi de l’hiver appartient à cette catégorie de romans rattachés à l’Arthuriana, autrement dit les histoire relevant plus ou moins de la geste arthurienne. Je renvoie les éventuels curieux au panorama assez exhaustif de William Blanc et à l’étude du personnage d’Arthur par Alban Gautier, s’ils souhaitent approfondir le sujet. Il y a matière (ahah!).

Toujours est-il que Bernard Corwell prend le partie de faire du héros britton, un personnage historique, s’efforçant de donner une image vraisemblable de la Bretagne des âges sombres, autrement dit la période ayant suivi l’abandon de l’île par les légions romaines et les troubles qui s’ensuivirent. Une reconstitution, on va le voir, qui emprunte beaucoup à l’imagination de l’auteur et à la fiction, essentiellement les textes médiévaux de Geoffroy de Monmouth, Chrétien de Troyes ou Thomas Mallory. Car d’un point de vue historique, l’auteur le révèle lui-même, les sources historiques sont plutôt maigres et peu sûres, certaines d’entre-elles ne citant même pas Arthur. Un fait qui l’a poussé à interpoler ou broder en usant sciemment d’anachronismes et de raccourcis, les peuples brittonniques étant notamment qualifiés de bretons et les mœurs des guerriers se conformant aux pratiques du XIIe siècle.

L’auteur britannique, américain d’adoption, opte pour la version de Nennius, faisant d’Arthur un chef de guerre, un Dux Bellorum, au service du souverain de Dumnonie, l’un des royaumes britonniques issu de l’éclatement de la province de Bretagne, si ce n’est le principal. Il plante le décor au Ve siècle, délaissant les châteaux en pierre pour les forteresses en bois et terre posées sur des collines. Et même s’il laisse libre cours à la légende, faisant de Ynys Trebes (le Mont Saint-Michel) la capitale du roi Ban de Benoïc, il s’efforce de donner une apparente vraisemblance historique à son récit, dotant Arthur et d’autres guerriers d’armures à la romaine, et faisant des combattants à pied, le fer de lance des armées.

Sous la plume de Derfel, narrateur a posteriori de sa propre histoire au côté d’Arthur, du fin fond du monastère où il vit reclus dans sa vieillesse, le récit se déploie, tout en morceaux de bravoure ne cachant rien de la violence brute des combats ou des revers de fortune. Dans un style se voulant réaliste, Bernard Corwell met en scène le combat opposant le christianisme aux partisans du paganisme. Il égaie la campagne bretonne de villas et cités romaines dont la majesté retourne peu-à-peu à la boue, quant elles ne connaissent pas un sort plus funeste pendant une bataille.

En conséquence, Le Roi de l’hiver se révèle une variation astucieuse et plutôt réussie autour du mythe arthurien. Une fresque historique que n’aurait pas désavoué Alexandre Dumas qui se faisait un devoir de violer l’Histoire afin de donner naissance à de beaux enfants. A suivre bientôt avec L’Ennemi de Dieu.

Le Roi de l’hiver – la Saga du roi Arthur 1/3 ( The Winter King : A novel of Arthur, 1995) de Bernard Cornwell – Réédition Le Livre de poche, 2001 (roman traduit de l’anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat)

Les Milles automnes de Jacob de Zoet

Le lent cheminement des explorateurs européens les amène au Cipangu de Marco Polo en 1543. Les premiers navires à fréquenter les côtes de l’archipel sont d’abord ceux des Portugais, puis des espagnols, des anglais et enfin des Néerlandais. Commencent alors des échanges entachés par la méfiance puis la défiance, avant la rupture et une politique d’isolationnisme pendant la période d’Edo, les shoguns n’appréciant guère les menées des ordres religieux chrétiens.

Seuls les Néerlandais de la Vereenigde Oost-Indische Compagnie conservent le droit de commercer avec le Japon, mais dans des conditions draconiennes. Interdits de séjour sur le sol de l’archipel, les agents de la compagnie vivent confinés sur l’îlot de Dejima, près de la cité de Nagasaki, leurs mouvements et leurs biens étant strictement contrôlés par des gardes afin d’éviter tout éventuel prosélytisme. Cet établissement perdure pendant deux siècles, jusqu’à l’irruption des Américains, prélude à l’ère Meiji qui voit le Japon s’industrialiser afin de se protéger de la colonisation au XIXe siècle.

Lorsque Jacob de Zoet découvre les lieux en 1799, le comptoir n’est plus que l’ombre de lui-même. Tombé en déshérence et victime de la mauvaise gestion de ses agents, l’établissement végète, objet de curiosité pour les Japonais. Mais le plus grave reste à venir. La Compagnie s’apprête à faire faillite, les comptes plombés par la duplicité de ses dirigeants et par l’occupation française de la mère-patrie. Chargé d’assainir la situation, le supérieur de Jacob compte sur l’honnêteté de son subordonné pour traquer les malversations. Mais pour le jeune homme, il ne s’agit que d’un voyage de courte durée, une ou deux saisons, le temps d’obtenir fortune et expérience. De quoi se forger une situation sociale sérieuse aux yeux de son futur beau-père.

Roman historique, Les Mille automnes de Jacob de Zoet se veut une reconstitution documentée du Japon de la fin de l’ère Edo, au moment où les Européens s’apprêtent à coloniser le monde. On est ainsi immédiatement immergé à la fin du XVIIIe, au cœur du milieu des marchands néerlandais de cette époque et de leurs relations avec les autorités japonaises, même si David Mitchell opte pour une langue moderne, aisément lisible. Mais, le roman est loin de se contenter de cela, déroulant une intrigue qui lorgne du côté de l’aventure, avec notamment un couvent montagnard où l’on pratique des rites impies et un affrontement naval captivant, en guise de point final. Il faut cependant accepter une certaine lenteur, un goût pour les descriptions détaillées, dignes d’un miniaturiste, sans oublier le rythme dicté par l’idylle impossible entre Jacob de Zoet et Orito Aibagawa, la sage-femme au visage brûlé, source de son ravissement irrésistible.

En creux se dessine le portrait de la fin du XVIIIe siècle, période en proie aux changements impulsés par l’universalisme des Lumières et de la Révolution, mais aussi par les progrès de la pensée scientifique et des nationalismes. Face aux « barbares » étrangers, les Japonais paraissent bien démunis, se rendant compte progressivement que le statut-quo entretenu depuis le XVIIe siècle n’est plus tenable et qu’ils devront, à plus ou moins court terme, adopter le modèle occidental pour préserver leur indépendance. Un changement de paradigme que tous ne semblent pas prêts à accepter.

De leur côté, en se frottant à l’altérité, les Européens appréhendent d’autres façons de vivre, de se comporter ou de croire. De quoi les confronter à leurs contradictions et préjugés, en témoigne le débat autour de l’esclavage ou le regard porté sur les civilisations extra-européennes, jugées encore avec un racisme décomplexé.

« L’esclavage engendre peut-être quelques injustices commises à l’endroit de certains, commente van Cleef, il n’en reste pas moins que tous les empires ont été bâtis sur la base de cette institution. »

Bref, Les Mille automnes de Jacob de Zoet témoigne d’une subtile alchimie, entre fresque historique et aventure exotique, où le charme opère progressivement débouchant sur une œuvre envoûtante, matinée de visions déviantes flirtant avec les mauvais genres.

Les Mille automnes de Jacob de Zoet (The Thousand Autumns of Jacob de Zoet, 2010) de David Mitchell – Réédition Points, collection « Grand romans », 2013 (roman traduit de l’anglais par Manuel Berri)

All Clear

Fin d’alerte pour Connie Willis. Avec All Clear s’achève le diptyque « Blitz » entamé avec Black-Out. Un an après la parution du premier volet, les questions restées en suspend trouvent enfin leur réponse. Reste à voir si la montagne n’accouche pas d’une souris…

Sans préambule, on replonge dans le Blitz en compagnie de Polly, Michaël et Merope, les trois historiens expédiés dans le passé. Un sentiment de catastrophe imminente prévalait lorsque nous les avions quittés. L’impression que les faits divergeaient par rapport à la ligne historique connue. Une crainte confirmée par le dysfonctionnement des points de transfert et l’absence d’équipe de récupération venue les secourir. Il ne faut pas moins de 700 pages pour venir à bout de leur panique et satisfaire l’impatience du lecteur.

On retrouve dans All Clear toutes les qualités que l’on avait appréciées dans Black-Out. La vraisemblance de la reconstitution historique et le ton tragi-comique font toujours merveille. Mais, Connie Willis manifeste aussi la même propension au bavardage, multipliant les digressions et autres coups de théâtre. Une tendance lassante, voire agaçante, dont certains lecteurs lui avaient déjà tenu rigueur. On a ainsi droit à une longue description du bombardement du 29 décembre 1940, où le quartier de la City se trouve réduit en cendres par les bombes incendiaires, à l’exception miraculeuse de la cathédrale Saint-Paul. On se ballade du côté de Bletchley Park où l’on croise Alan Turing et les scientifiques du projet Ultra. Sans oublier quelques chapitres consacrés aux opérations de désinformation ayant précédé et suivi le débarquement en Normandie. Bref, tout ceci ne fait guère avancer l’intrigue, du moins en apparence. Heureusement, Connie Willis joue habilement avec les différentes trames temporelles, bouleversant la chronologie des événements de manière à renforcer le suspense. Et puis, la part science-fictive du diptyque, quelque peu négligée par Black-Out, se dévoile davantage.

Le paradoxe temporel figure parmi les lieux communs de la science-fiction. Dans un continuum chaotique, où le moindre geste et la moindre parole peuvent revêtir des conséquences dramatiques, la vigilance, jusque dans le moindre détail, s’avère plus que jamais de rigueur. À la condition d’avoir une parfaite connaissance de l’enchaînement causal des faits. Mais, la vérité historique se révèle souvent dans le hors-champs de l’Histoire. Les zones d’ombre prédominent et notre savoir résulte de l’interprétation de sources fluctuantes, parfois contradictoires. En conséquence, comment un voyageur temporel, même historien, peut-il être sûr de ne pas influencer le déroulement des faits ? Comment peut-il rester neutre quand il n’est plus seulement l’observateur lointain de sources impersonnelles, mais un acteur engagé au contact d’êtres de chair et de sang ? Connie Willis aborde ces différents sujets tout en rendant hommage au courage des Londoniens et elle invalide toute possibilité d’anomalie. Le continuum étant immuable, il ne peut s’y produire de paradoxe et l’Histoire ne peut diverger. Les historiens envoyés dans le passé sont les acteurs parmi d’autres de faits qui se sont produits, se produisent et se produiront. Ainsi, le hasard n’existe pas. L’enchaînement causal résulte d’innombrables actions ou d’inaction, de paroles ou de non dits. À chacun d’y avoir sa part. Ou pas.

Avec All Clear, Connie Willis achève le diptyque « Blitz » sur une touche résolument optimiste. Certes, une cure d’amaigrissement n’aurait pas été superflue, mais cette critique apparaît bien piètre au regard du plaisir de lecture.

All Clear (All Clear, 2010) de Connie Willis – Éditions Bragelonne, août 2013 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Joëlle Wintrebert et Isabelle Crouzet)