Le prince et le moine

Vers l’An mille, Stephanus de Pannonie, simple moine de l’abbaye de Saint-Gall, s’apprête à accomplir un périple qui s’apparente à une véritable quête initiatique. Mais cela, il ne le sait pas encore. Son supérieur l’a désigné pour exécuter une mission périlleuse en terre païenne. Le nouveau pape cherche en effet des alliés pour peser davantage dans la lutte qui l’oppose à l’empereur Othon Ier, car si le pouvoir spirituel n’a pas encore les visées théocratiques de ses successeurs, il n’entend pas supporter la domination du pouvoir temporel. Comme les candidats ne se bousculent pas au portillon, le souverain pontife se résout à recruter les Magyars peuplant la Pannonie, où ils ont été repoussés après avoir menacés un temps l’Occident, promettant à leur prince un titre royal et des richesses, en échange de son soutien et de sa conversion au culte chrétien. Stephanus se met donc en route sans tarder, doté avec générosité en approvisionnement , et avec un médaillon païen en guise de passeport vers l’inconnu.

Comme tout grand lecteur qui se respecte, j’ai un appétit insatiable. À peine ai-je découvert un auteur que me voilà saisi par l’envie d’épuiser toute sa bibliographie. Et si jamais je suis pris de passion pour un sujet, il me faut aussitôt l’approfondir.

Avec Le Châtiment des Flèches, Fabien Clavel a stimulé mon intérêt pour l’Europe centrale au Moyen âge, aiguillant mes recherche vers Róbert Hász, un des grands auteurs méconnus de cette région, entre Danube et Carpates, au cœur du creuset magyar. À la différence de l’auteur français, l’écrivain hongrois délaisse la fantasy pour le territoire non moins imaginatif du roman historique. Il enracine son récit d’aventure à l’orée du XIe siècle, au moment où les Hongrois se choisissent un destin. Participant à ce vaste mouvement migratoire dont les vagues successives ont balayé l’Europe jusqu’au XVIIe siècle, les Magyars ont contribué aux nombreuses déprédations de la fin de l’Empire carolingien, avant d’être vaincus à la bataille de Lechfeld par l’empereur Othon Ier. Tiraillés entre leurs mythes et l’Histoire, ils ont fini par opter pour la seconde, inscrivant leur nation dans le concert tumultueux des peuplades ayant fait souche aux portes des empires byzantin et latin. Un choix relevant plus de la Realpolitik que du cœur.

Prenant place immédiatement après cette bataille, Le Prince et le moine ne manque pas de souffle. Certes, pas celui de l’épopée puisqu’il ne faut pas s’attendre à des batailles rassemblant des armées innombrables ou à des exploits accomplis par des guerriers héroïques. Le récit de Róbert Hász préfère convoquer les légendes du peuple magyar, s’attachant à leurs coutumes, telle cette étonnante double souveraineté du gyula et du künde. La longue migration de ces tribus d’éleveurs se dessine en creux, du pays légendaire au-delà du Don où sont nés leurs mythes, à la plaine de Pannonie. Un voyage jalonné de pillages, de conquêtes sans lendemain et de revers sanglants qui voit les Hongrois se couler dans le moule des monarchies occidentales pour faire le jeu des puissances voisines en espérant garder intacte leur identité et indépendance.

Tout au long du récit, l’écriture de Róbert Hász frappe par sa puissance d’évocation, dressant un portrait saisissant de cette époque païenne. Avec nostalgie et fatalisme, il raconte le lent effacement des légendes face aux réalisations du présent, un légendaire qui a pourtant façonné l’identité magyare autant que l’Histoire.

Dans ce contexte, Stephanus apparaît comme l’homme de deux mondes, concentrant en sa personne le passé révolu du peuple des steppes et son avenir en tant que nation européenne. Ses origines le rattachent en effet à la tradition, mais son éducation a fait de lui un chrétien. N’appartenant ni vraiment à l’un ni à l’autre monde, il ne lui reste plus qu’à s’effacer en léguant son histoire pour entretenir la mémoire. Ainsi, le roman de Róbert Hász se révèle-t-il aussi un formidable récit autour de la mémoire et de sa transmission, où se mélangent le mensonge et la vérité, grâce à un dispositif narratif ménageant le suspense. Un récit dont l’histoire de l’Europe centrale garde encore les traces, y compris l’histoire personnelle de l’auteur lui-même, réfugié hongrois contraint de quitter l’ex-Yougoslavie au moment de son éclatement.

Au final, ma curiosité a été grandement récompensée en lisant Le Prince et le moine. À la fois roman historique et d’aventure, ce récit offre des pistes de réflexion bien stimulantes, tout en permettant de découvrir un légendaire éclipsé par l’Arthuriana et les sagas scandinaves.

le-prince-et-le-moineLe prince et le moine de Róbert Hász (A künde , 2006) – Éditions Viviane Hamy, 2007 (roman traduit du hongrois par Chantal Philippe)

Les Noirs et les Rouges

« Le vrai fasciste ne s’exalte que dans la défaite. »

Réédité en Folio policier, un choix pour le moins étonnant, Les Noirs et les Rouges retrace le parcours ordinaire, entre 1968 et 1971, d’un soldat politique du fascisme comme il se plaît à s’imaginer d’une manière romantique et naïve. Autrement dit un salopard intégral, nourrit au sein d’un fascisme dogmatique et fantasmé, et persuadé que le salut de l’État passe par une violence purificatrice, manière de continuer la politique par d’autres moyens.

Jeune étudiant de vingt ans, Stefano Guerra (le bien nommé) n’éprouve aucune honte à se proclamer fasciste. Né à Udine, dans le nord de l’Italie, il embrasse la Cause très tôt, avec la bénédiction de son milieu familial, en particulier son oncle Rocco, ancien de la Decima Mas, une des unités les plus fanatiques de la République sociale italienne. Loin d’avoir disparu avec la défaite de 1945, le fascisme est en effet resté profondément enraciné dans la péninsule. Les troubles de l’année 1968 semblent lui redonner un coup de fouet, laissant entrevoir aux nostalgiques du Duce, bercés par les slogans des vieux squadristi, la chute de la république bourgeoise, pourrie après près de trente années de démocratie-chrétienne.

À l’occasion de l’occupation de l’université de Rome, où il casse du « chinois » en compagnie de camarades à l’âme aussi noire que la sienne, Stefano tue sans le vouloir un jeune étudiant, Mauro, fils d’un intellectuel de gauche. Cet acte signe sa naissance auprès des dirigeants du Mouvement. Il devient un soldat politique dévoué à la Cause, chargé de former une cellule de combattants prêts à agir aux ordres de leurs supérieurs. De rackets en braquages minables pour le compte du Mouvement, en passant par le trafic d’armes et d’explosifs, Stefano se trouve progressivement mêlé à plusieurs attentats, persuadé qu’ils ouvriront le chemin à un pouvoir de nature plus autoritaire, comme cela est advenu en Grèce. Du moins, cherche-t-il à s’en convaincre, car les faits semblent parasités par tout un tas d’individus aux intérêts opaques. Et puis, il y a Antonella, la sœur de Mauro, dont il est tombé éperdument amoureux. Pas simple la révolution conservatrice dans ces circonstances.

Roman fleuve dont les méandres n’assèchent à aucun moment l’intérêt, Les Noirs et les Rouges réussit un tour de force admirable, celui de rendre sympathique un salopard, ou du moins de rendre tangible les motivations de sa révolte et de ses choix politiques un tantinet extrémistes (euphémisme). Alberto Garlini nous permet ainsi de percevoir de l’intérieur le raisonnement biaisé d’un « soldat » que la rage et la haine poussent au crime. Récit d’un basculement de l’idéalisme exalté vers la violence politique, Les Noirs et les Rouges restitue également l’atmosphère délétère prévalant au début des années de plomb en Italie. Le réseau Gladio et la stratégie de la tension sont ainsi évoqués en creux, montrant toute la duplicité des politiques italiens et de leurs alliés de classe, police, services secrets et justice. Un marigot où viennent s’abreuver également l’extrême-droite, des barbouzes et la pègre, jamais à la ramasse lorsqu’il s’agit de tirer quelque profit d’une situation troublée.

Même s’il se veut un surhomme, car « l’esprit guerrier du dieu Odin bat dans sa poitrine », Stefano se révèle surtout banalement humain dans ses actes et dans son aveuglement. Supposé maître de son destin, il ne fait que répondre aux pulsions violentes qui l’animent et aux stimuli provoqués par des forces occultes engagés dans un jeu de dupes, où seul compte la préservation des intérêts d’une oligarchie obsédée par sa lutte contre le communisme. De quoi entraîner le basculement de l’extrême-gauche vers le terrorisme, comme en témoigne la suite des événements.

Roman salutaire et un tantinet lyrique, soulignant les jeux troubles de la politique et le chemin sinueux suivi par la démocratie italienne pendant les années de plomb, Les Noirs et les Rouges montre aussi que la violence se suffit à elle-même, ne provoquant au final que sa propre extinction. Bref, voici une réussite qui rejoint illico ma bibliothèque idéale, en dépit peut-être de quelques longueurs, vite oubliées.

Les Noirs et les Rouges (La Legge dell’ odio, 2012) de Alberto Garlini – Réédition Folio/policier, janvier 2017 (roman traduit de l’italien par Vincent Raynaud)

Royaume de vent et de colères

1596. La République catholique indépendante proclamée à Marseille par Charles de Casaulx cinq ans auparavant vit ses dernières heures. Issue des désordres provoqués par l’avènement d’Henri IV, elle ne peut plus guère compter que sur le soutien espagnol pour résister à la reconquête royale. Enfermés entre les murs de la cité phocéenne, Victoire, Gabriel, Axelle et Armand partagent le destin de ses habitants. Deux hommes et deux femmes, vétérans désabusés des guerres de Religion. Un quatuor qui se cherche désormais un avenir ou des raisons d’en finir. Victoire, chef de la guilde secrète des assassins, a fait et défait le pouvoir pendant des décennies. Au-dessus de la mêlée, mais toujours dans le sens de ses intérêts. Désormais âgée, elle envisage de se retirer sur un ultime coup d’éclat. En ce qui concerne Gabriel, pas question de prendre sa retraite, même si les années sont un fardeau pour sa carcasse éprouvée par les combats successifs. Rallié à la foi catholique, l’ancien huguenot espère toujours racheter sa lâcheté passée en sacrifiant sa vie pour une cause dont les partisans le méprisent. Tous deux fréquentent La Roue de la Fortune, l’auberge tenue par Axelle et son mari, ex-mercenaires en quête d’un quotidien plus apaisé après la violence des combats. Un choix difficile à accepter pour l’ancienne patronne de la compagnie du Chariot. Quant à Armand, il compte sur le silence de tous, au moins le temps de trouver un navire pour quitter le royaume avec Roland, son amant, et ainsi échapper aux convoitises et aux craintes suscitées par leur don pour la magie.

On a peine à imaginer la violence des guerres de Religion. Une férocité semblable à celle de la Terreur, pour ne prendre que cet exemple dans la longue liste des conflits fratricides. Près de quarante années de guerre larvée, entrecoupée de trêves et de massacres attisés par le fanatisme religieux, les luttes entre factions et le jeu dangereux des puissances étrangères, notamment les Habsbourg. Avec Royaume de vent et de colères, Jean-Laurent Socorro nous en livre un aperçu documenté, se focalisant sur un épisode méconnu : la République de Marseille. La ville méditerranéenne et l’Histoire servent de décor au drame tissé par quatre, voire cinq destins individuels dont l’auteur se plaît à nous dévoiler le caractère ambivalent et les renoncements. À grand renfort de flashbacks et d’ellipses, d’une écriture incisive, Jean-Laurent Socorro nous brosse ainsi quatre portraits dotés d’une réelle épaisseur psychologique, se montrant à la fois sensible et crédible, tout en évitant l’écueil de la sensiblerie. Parmi ceux-ci, on retiendra surtout Axelle, dont le caractère n’est pas sans rappeler celui de Cendres de Mary Gentle, en beaucoup moins agaçant tout de même, mais également Gabin sans « aime », le bonus poignant de cet ouvrage à bien des égards merveilleux, même si la fantasy proprement dite se trouve réduite à la portion congrue.

Avec ce premier roman, Jean-Laurent Socorro démontre, s’il est encore nécessaire de le prouver, que l’on peut violer l’Histoire pour lui faire de beaux enfants. Pour ce crime, nous lui souhaitons de toucher un lectorat nombreux. Il le mérite.

royaume_vent_coleresRoyaume de vent et de colères de Jean-Laurent Del Socorro – Éditions ActuSF, collection « Les Trois Souhaits »

Le Seigneur des Ténèbres

« Tu es parti sur la mer, tu as accompli le voyage et te voilà au rivage ; descends maintenant. »

 

seigneur_tenebres-jpg1Issu d’une lignée ancienne de marins, Andrew Battell a toujours connu l’air salin de la Mer du Nord comme seul horizon. Dernier né d’une fratrie de gueux plus attirés par l’aventure que par l’entretien d’un alleu, il a préféré à son tour suivre la voie de ses frères et courir les océans avec les plus illustres corsaires de son temps, les Francis Drake, John Hawkins et autre Froshiber. La tête farcie de promesses de gloire, il embarque en l’an de grâce 1589 avec l’équipage de Abraham Cooke dans l’intention de piller le trésor des galions du Rio de La Plata. Mais, les rêves de château en Espagne ne durent pas longtemps. La réalité se charge vite de le ramener à la raison. Malmenée par des vents contraires, en proie aux avaries et au scorbut, l’expédition finit par atteindre le Brésil dans un bien piètre état. Fait prisonnier par les Indiens, Andrew est livré aux Portugais qui le réduisent en esclavage. Mais tout cela n’est qu’un prélude. Le marin anglais est bientôt déporté vers l’Angola où les circonstances vont le conduire au cœur du continent africain, en terra incognita. Vingt années à côtoyer les Portugais et à endurer les humiliations, le désespoir et un labeur incessant. Deux décades loin de sa terre natale, jusqu’à rencontrer l’indicible auprès de Imbé Calandola,  le roi impie des terribles Jaqqas.

Pendant longtemps, Robert Silverberg a voulu écrire un roman historique. Fruit d’une longue gestation, puisant ses racines dans un conte pour enfants et dans la lecture postérieure des récits de voyage des explorateurs du XVIe-XVIIe siècle, Le Seigneur des Ténèbres a bien failli ne jamais voir le jour. La faute à un marché américain très compartimenté, du moins à l’époque de sa parution, où il ne faisait pas bon sortir de sa niche éditoriale pour adopter un autre genre. Le présent objet a fini par paraître, contre la promesse de l’écriture d’une suite au Château de Lord Valentin, le plus grand succès commercial de Robert Silverberg. Un bon calcul puisque Majipoor a permis d’éponger le fiasco de ce voyage au cœur des Ténèbres, unique roman historique de l’auteur américain, si l’on fait abstraction de ses uchronies.

Le Seigneur des Ténèbres acquitte sa dette au roman de Joseph Conrad fort honorablement, même si l’influence de Edgar Rice Burroughs se fait également sentir, notamment dans la description des Jaqqas et de leur roi démoniaque. Dans une langue imagée, truffée d’expressions et de figures de style se voulant authentiques mais pas inintelligibles, ici traduite par Nathalie Zimmermann de manière remarquable, Robert Silverberg donne vie à une Afrique tenant davantage à l’imaginaire des explorateurs européens qu’à une étude ethnologique. Il dresse un tableau accablant de la colonisation, bien éloignée du lyrisme d’un José-Maria de Heredia, où les Portugais et leurs semblables apparaissent guère plus civilisés que les Jaqqas, n’hésitant pas à massacrer ou réduire la population noire en esclavage afin d’accroître leur richesse personnelle.

seigneur_tenebres-jpg1-jpg2Réduit à jouer le rôle du candide, Andrew Battell idéalise son pays natal pour mieux rejeter le milieu papiste dans lequel il se trouve immergé. Il dresse en effet un portrait guère reluisant des colons portugais, réduits à un ramassis de repris de justice dirigés par une aristocratie frivole et intrigante, la palme de la duplicité revenant à Dona Teresa, une métis dont Andrew s’entiche et qui lui fera payer chèrement son infidélité. C’est paradoxalement au contact des indigènes que l’anglais s’enrichit et, de cette altérité, il ressort grandi, acquérant auprès des sauvages une compréhension du monde détachée de sa naïveté initiale.

Bien loin de se cantonner à un exercice de relativisme sociétal, Le Seigneur des Ténèbres se révèle enfin un formidable roman d’aventures, certes un tantinet longuet au début, mais dont la progression dramatique ne se dément pas, atteignant son point d’orgue durant la confrontation avec les Jaqqas. Imbé Calandola apparaît en effet comme la figure du Mal absolu aux yeux de l’Européen. Un monstre imprévisible surpassant même en cruauté les Portugais. Pour autant, le personnage fascine l’Anglais, au point de le pousser à adopter ses coutumes infâmes, jusqu’à souhaiter voir se réaliser son rêve de destruction régénérateur. Au terme d’un véritable voyage au bout de l’enfer, Andrew aura au moins appris autant sur lui-même que sur ses compagnons, accomplissant des actes qu’il aurait réprouvé en d’autres temps.

Au final, Le Seigneur des Ténèbres se révèle une œuvre majeure de Robert Silverberg, un roman longuement mûri, où se dévoile son goût pour l’aventure et pour des thématiques plus sombres. Bien loin des fadaises de Majipoor, il déploie tout son talent d’écrivain dans un roman à la fois intense et intime. En somme, la marque des grands auteurs.

seigneur_tenebresLe Seigneur des Ténèbres (Lord of Darkness, 1983) de Robert Silverberg – Réédition Anne Carrière, mai 2016 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Nathalie Zimmermann

 

Neverhome

« J’étais forte, lui pas, ce fut donc moi qui partis au combat pour défendre la République. »

Constance a quitté sa ferme de l’Indiana pour rejoindre les troupes fédérales. Elle a tout abandonné, une vie rangée, un mari aimant, pour l’incertitude de la guerre et une mort assurée. Sous l’identité masculine de Ash Thompson, elle découvre la fraternité rugueuse des hommes de troupe, puis se taille une réputation de cogneur, d’excellent tireur et de galant homme en n’hésitant pas à secourir une jeune femme grimpée à un arbre. De ce fait d’arme, ces camarades tirent une chanson populaire qui la suivra ensuite tout au long de son périple. Elle apprend surtout à tuer un homme, sans manifester d’émotion, sur ordre et pour assurer sa propre survie.

Des camps d’entraînement plantés au milieu de nulle part, où elle creuse des latrines et apprend à marcher au pas, jusqu’aux champs de bataille de la guerre civile américaine, elle accomplit son odyssée. Pénélope à l’envers préférant laisser son Ulysse garder le foyer, elle nous raconte avec ses propres mots (maux ?) le deuil intime qui la guide jusqu’aux tréfonds de son être.

En lisant le résumé de Neverhome, d’aucuns pourraient se dire : encore un roman sur la guerre civile américaine (aka la guerre de sécession sous nos longitudes). Au moins aussi traumatique dans la mémoire collective américaine que la guerre du Vietnam, l’événement sert ici de prétexte pour nous immerger dans la psyché d’une femme un tantinet perturbée. Ayant fait sécession de son passé et de son mari, avec lequel elle entretient toutefois une correspondance pour le moins relâchée et sans doute imaginaire, Constance aspire à servir son pays en éliminant la Confédération scélérate. Mais d’autres raisons plus intimes déterminent ses choix, la conduisant à s’engager pour oublier son passé familial et venger l’affront subit par sa mère et elle-même. On évolue ainsi tout au long du roman dans une zone grise de la conscience, un terrain mouvant et périlleux.

Laird Hunt nous livre également une énième variation autour de l’absurdité de la guerre et de la notion de courage, donnant aux combats une coloration fantasmagorique sans nous épargner leur horreur. Le récit est enfin jalonné de superbes trouvailles poétiques, à l’image de cette serre aux parois composées d’images-fantômes.

Bref, vous l’aurez compris, Neverhome est un gros coup de cœur, dont les mots de cette chronique peinent à restituer la profondeur, la douleur latente et la folie.

neverhomeNeverhome (Neverhome, 2014) de Laird Hunt – Actes Sud, collection « Lettres anglo-américaines », 2015 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Anne-Laure Tissut)

Je suis le sang

Au Lyceum, la pièce Docteur Jekyll et Mr Hyde ravit le public, suscitant l’effroi des londoniennes pour le plus grand plaisir de Bram Stoker à l’origine de l’adaptation du roman de Robert-Louis Stevenson. La critique ne tarit pas d’éloges devant l’interprétation criante de vérité de son acteur principal. Mais, un autre monstre ne tarde pas à accaparer leur attention versatile. Dans les rues de l’East End, plus précisément dans le quartier de Whitechapel, on tue les prostituées. Trois d’entre-elles ont été retrouvées gisant dans la rue, le corps atrocement mutilé. L’opinion et la presse s’enflamment, dénonçant les échecs répétés de Scotland Yard, la meilleure police du monde… D’autant plus que le tueur semble se jouer de ses enquêteurs. Une milice se forme pour patrouiller dans les rues afin de calmer l’émotion populaire pendant que les journalistes, à l’affût des rumeurs, campent dans les pubs ou se déguisent en prostituées.

A la recherche d’un sujet pour le roman gothique qu’il projette d’écrire, son magnum opus, Bram Stoker espère puiser dans cette série de meurtres l’inspiration qui lui a fait jusque-là défaut. Il espère ainsi sortir de son rôle de régisseur du Lyceum et acquérir le statut d’auteur incontournable dans le milieu de la littérature britannique. Il ne se doute pas un instant que son souhait va le conduire dans l’intimité du monstre et l’amener à côtoyer le Mal dans sa plus stricte banalité.

Retour à Londres au XIXe siècle. Ludovic Lamarque et Pierre Portrait ne choisissent pas la facilité en s’intéressant à l’un des mythes contemporains les plus sanglants, mais aussi les plus rebattus, du cinéma et de la littérature, sans oublier la bande dessinée. Sur ce dernier point, on ne saurait trop recommander From Hell d’Eddie Campbell et Alan Moore.

Je suis le sang fait le lien entre la genèse du Dracula de Bram Stoker et la série de crimes la plus épouvantable du XIXe siècle. Le pari est audacieux mais au final réussi pour plusieurs raisons. D’abord, les auteurs usent habilement de leur documentation sans se montrer trop didactiques. La description de l’East End et de ses habitants sonne authentique conférant à Je suis le sang une atmosphère anxiogène, propice au développement de l’intrigue. Celle-ci repose entièrement sur la rencontre, a priori improbable, entre Jack et Bram Stoker. Pas encore connu pour son Dracula, l’auteur irlandais cherche le sujet du roman qui lui apportera la renommée à laquelle il aspire. Personnage ambitieux et un tantinet sans scrupules, il est amené à fréquenter cette figure du Mal qu’il tente en vain de créer. Une étrange relation s’établit entre le destructeur et le créateur, une sorte de connexion perverse où la fiction se nourrit du réel, le tueur faisant office de muse des ténèbres.

Enfin, Ludovic Lamarque et Pierre Portrait restituent avec talent les tensions sociales qui couvent dans cette ville-usine cosmopolite qu’est devenu Londres et prêtent leurs mots aux personnages historiques d’une façon très convaincante. On se laisse ainsi happer par cette énième variation autour de l’éventreur avec un grand plaisir.

je suis le sangJe suis le sang de Ludovic Lamarque & Pierre Portrait – Les Moutons électriques, 2016

Julien

Le passé semble être une source inépuisable d’histoires. Qu’il serve de décor à des romances passe-partout ou qu’il soit l’objet lui-même de la fiction ou de la reconstitution, il reste un objet de fascination et de fantasme. En produisant du vraisemblable, ou du moins en donnant droit de cité au hors champ de l’Histoire, le roman historique conjugue à la fois les ressorts de la fiction et de la connaissance historique. Et si l’on trahit l’Histoire, c’est dans l’intention de lui faire de beaux enfants.

En s’intéressant à Julien l’Apostat, l’Américain Gore Vidal me semble réussir son pari. Sortir de l’ombre un personnage frappé par l’opprobre, surtout chrétienne, et en faire un être de chair et de sang. Tout cela en rappelant quelques petites vérités sur les dogmes et leur usage.

La vie de Julien est singulière à bien des égards. Né de sang impérial – son père est le demi-frère de Constantin Ier –, son destin semble tout tracé : prendre la pourpre ou finir assassiné. Mais le destin accompli souvent des détours inattendus.

Après l’exécution de sa famille, un spectacle choquant auquel il assiste tout enfant, il est confié avec son frère aîné Gallus à la garde d’un lointain parent ecclésiastique, puis après la mort de celui-ci, on l’exile au fin fond de la Cappadoce dans une forteresse. Julien et Gallus y vivent de longues années dans la crainte et un isolement total. Sans jamais savoir quel sort l’empereur Constance II leur réserve, on leur dispense l’éducation que tout membre de la famille impériale doit recevoir. Ces années comptent pour beaucoup dans la formation intellectuelle de Julien. Il lit les textes chrétiens, puisqu’on le destine à la prêtrise, et de nombreux auteurs antiques, en particulier les philosophes néo-platoniciens.

Véritable anomalie, à rebours du sens de l’Histoire, si tant est qu’il y en ait un, en sursis permanent du fait de sa position menaçante pour la lignée directe de Constantin Ier, Julien opte secrètement pour le paganisme. Un choix anachronique et risqué à une époque où le christianisme triomphe parmi les élites politiques, pour des raisons pas toujours très catholiques…

À l’instar de Marguerite Yourcenar (cf Les mémoires d’Hadrien), Gore Vidal nous livre un récit apocryphe, organisé comme une suite fragmentaire des mémoires de l’empereur. Les philosophes Priscus et Libanios servent de caution historique à ces fragments, joignant leurs voix et leurs commentaires, au propos de l’empereur. Tout deux ont côtoyé Julien durant son règne. Et même s’ils n’aspirent désormais qu’à une retraite paisible, ils se sentent investi d’une mission : rendre justice à son œuvre.

Un tel dispositif pourrait laisser croire que le beau rôle va être donné à l’empereur philosophe. Bien au contraire, la correspondance échangée entre les deux philosophes se montre contradictoire. Chacun d’entre-eux donne son point de vue sur les actes et les écrits de l’empereur apostat, apportant un éclairage différent sur le personnage et soulignant ses défauts et ses erreurs. Pour autant, Libianos et de Priscus ne tarissent pas d’éloges. L’admiration transparaît plus d’une fois au travers des propos du premier, le second se montrant quant à lui plus circonspect et misanthrope. La nostalgie d’une époque révolue affleure également. De manière générale, le constat des deux lettrés est amer, car à l’époque où ils s’expriment, l’empereur Théodose vient de décréter un édit de proscription visant tous les cultes païens.

L’œuvre de Gore Vidal se révèle fort bien documentée. L’auteur fait d’ailleurs figurer une bibliographie partielle de ses sources, comme pour désamorcer toute critique. On me permettra juste de lui adjoindre l’essai de Lucien Jerphagnon (Julien dit l’Apostat, éditions Tallandier, collection Texto), un livre qui me semble le compagnon idéal pour la lecture de ce roman.

Découpé en trois périodes, l’ouvrage de Gore Vidal nous raconte l’enfance de Julien, otage de son oncle l’empereur. De ses années de formation, il retire un solide bagage culturel et la certitude que le christianisme conduit le monde à sa perte. De notre côté, on apprend beaucoup sur les rivalités philosophiques, les querelles religieuses et les cultes à mystère. Tout cela est fort drôle et très intéressant.

Puis, Julien devient César dans des circonstances tenant à la fois au hasard et à la nécessité. Sous-estimé par tous, le jeune homme révèle rapidement des talents insoupçonnés de meneur d’homme, en redressant la situation en Gaule. Une adresse ne lui valant pas que l’admiration de Constance II et qui provoque quelques remous à la Cour.

Usurpant le pouvoir, il devient ensuite empereur et se prépare à subir l’assaut de l’Auguste légitime. Une campagne de courte durée s’ensuit, le légitime venant à mourir brusquement. La place étant libre, Julien peut mener les réformes qu’il estime nécessaire (comprendre rétablir le paganisme comme religion officielle), ce qui lui vaut de nombreuses inimitiés…

Comme vous vous en doutez à la lecture de ce résumé, tout ceci s’avère passionnant. On apprend beaucoup sur les mœurs à la Cour de Constantinople, sur la philosophie antique, en particulier le néoplatonisme, sur les liens entre politique et religion, sur l’art de la guerre au IVe siècle…

On découvre également le fonctionnement de la Tétrarchie, combinaison ingénieuse de Dioclétien, censée mettre un terme aux pronunciamientos à répétition et renforcer la défense de l’Empire face aux invasions barbares. Un échec du fait d’une politique dynastique malvenue. Quand on mélange les affaires de l’État et les affaires de famille, on sait ce qui arrive souvent… Bref, on se régale.

Au final, Gore Vidal manifeste un souci de vraisemblance historique admirable sans sacrifier pour autant l’intrigue romanesque sur l’autel de l’histoire pour l’histoire. Le récit oscille en permanence entre comédie et tragédie, à l’antique bien entendu.

Julien apparaît comme un idéaliste qui aurait pu infléchir l’Histoire. Qui sait ce qui ce serait passé s’il n’était pas mort prématurément en Mésopotamie. Beau sujet d’uchronie que nous souffle Gore Vidal dans sa préface.

julienJulien (Julien, 1964) de Gore Vidal – Réédition Points, collection Les Grands Romans, 2008 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Jean Rosenthal)