Moonglow

Depuis Le Club des Policiers yiddish, j’avoue avoir négligé Michael Chabon. Une paresse intellectuelle pour laquelle je plaide coupable. Son dernier opus Moonglow vient opportunément me rappeler pourquoi j’apprécie tant l’auteur et ses thématiques, m’adressant par la même occasion une sévère mise en garde. À force de dilettantisme, on verse sans s’en rendre compte dans le je-m’en-foutisme.

Une fois n’est pas coutume, faisons l’économie du traditionnel résumé. L’exercice n’a ici que peu d’intérêt tant le roman de Michael Chabon dépasse le simple compte-rendu factuel. On se contentera donc d’une brève contextualisation, en indiquant que le récit balaie à peu près une soixantaine d’années de l’histoire des États-Unis, via le prisme du traumatisme de l’Holocauste et de la conquête de l’espace, remontant jusqu’aux origines familiale de l’auteur, ou plutôt du narrateur, qui comme tout le monde le sait est un autre.

Les auteurs américains excellent dans l’art des Mémoires fictives. Pete Dexter, Harry Crews, William Kotzwinkle, Philip Roth et j’en passe. Michael Chabon ne dépare pas dans la liste. Moonglow illustre bellement cet art subtil où le récit personnel mélange réel et reconstruction fantaisiste. Dans quelle proportion exacte ? Peu importe car, à vrai dire, seul compte le résultat, un effet de réel où mensonge et vérité contribuent à dérouler une page biographique mêlant l’intime et l’universel, le pittoresque et l’Histoire, sous un regard empreint de nostalgie et de fatum.

Toutefois, Moonglow n’offre que peu de prise aux regrets, ou juste un peu, pour rappeler la fragilité de la condition humaine, son caractère faillible, mais surtout son aspect velléitaire. Lorsqu’il raconte l’histoire de son grand-père et de sa grand-mère du côté maternel, Michael Chabon devient le narrateur d’un récit qui sonne authentique. Il reconstruit son passé familial, progressant par bond, par ellipse et par flash-back, mimant le tressautement erratique d’une mémoire pétrie de réminiscences, de repentir et d’occasions manquées. Il dessine ainsi en creux une histoire différente du programme spatial américain, où les héros américains chevauchent des missiles balistiques imaginés par un Wernher von Braun dont l’ambiguïté, le passé dans la SS et la contribution au camp de Dora ont longtemps été passés sous silence par le gouvernement américain, guerre froide oblige. Une histoire où les visions science-fictives nourrissent l’imaginaire spatial et où le progrès moderne prend racine dans les crimes de la Seconde Guerre mondiale. Bref, un condensé de l’histoire de l’humanité.

Si l’histoire des grands-parents de Michael Chabon évoque la mauvaise conscience américaine, tiraillée entre le cauchemar du génocide et la part d’ombre du programme spatial, elle dévoile aussi des trésors de tendresse et d’amour sincère, dépourvus de tout esprit nunuche. Sans forcer le trait, l’auteur américain touche en effet à une certaine qualité de sincérité dans l’émotion. Et, on reste longtemps imprégné par la volonté de rationalité du grand-père du narrateur, les crises d’angoisse de sa grand-mère et par la confiance mutuelle et la faculté de résilience unissant ces deux êtres. Une confiance forgée dans l’adversité et dans la lutte.

En dépit de menus et agaçants problèmes de traduction, Moonglow suscite des impressions puissantes, où merveilleux et horreur sont inextricablement liés. Pour le pire et le meilleur.

Moonglow (Moonglow, 2016) de Michael Chabon – Éditions Robert Laffont, collection « Pavillons », septembre 2018 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Isabelle D. Philippe)

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Équateur

1871. Après avoir tenté de chasser le bison dans les grandes plaines, Pete Ferguson prend la route du Sud, avec la mort d’un homme sur la conscience. Un de plus pour celui qui se considère déjà comme un voleur, un incendiaire, un déserteur et un meurtrier. Et, même si la victime l’a bien cherchée, l’aîné des frères Ferguson n’a plus rien à attendre en restant dans le coin. De toute façon, le bison se fait rare, comme l’Indien. Mais surtout, s’il souhaite infléchir sa destinée funeste, l’exil semble la seule option possible, peut-être en cherchant du côté de l’Équateur où, dit-on, tout s’inverse, même le mauvais sort. Avec cette chimère en tête et un bon cheval pour tailler la route, il part sans un regard en arrière, sur ce passé ayant mal tourné depuis le suicide de son père. Un décès dont il n’est pas complètement innocent. Peut-être la rédemption se trouve-t-elle au bout du chemin ? Qui sait ?

Trois mille chevaux-vapeur m’avait beaucoup plu. Le souffle épique, le propos désabusé, mais nullement désespéré, et la tension dramatique du roman d’Antonin Varenne avaient suscité un enthousiasme juvénile, difficile à contenir. Équateur fait retomber quelque peu l’exubérance qui m’a étreint à cette occasion. Non que le texte soit mauvais. Bien au contraire, on se situe toujours dans le haut du panier du roman d’aventure. Mais, les pérégrinations de Pete Ferguson, le personnage principal dont l’errance sert ici de fil directeur, me sont apparues bien fades, guère propices à l’empathie. À vrai dire, tout au long du roman, on a surtout envie de le voir disparaître au fin fond d’une vasière de la forêt équatoriale. Et puis, cette histoire de rédemption, on l’a lue mille et une fois. Rien de neuf sous le soleil des tropiques. Même pas un supplément d’âme ou un traitement suffisamment original pour accrocher l’attention. Bref, je ne suis guère enclin à la mansuétude. Et pourtant, tout commençait si bien…

Road novel linéaire accusant un sévère coup de mou dans sa partie centrale, Équateur se contente en effet de balayer le continent américain du Nord au Sud, des plaines du Midwest à la moiteur tropicale de l’Amazonie, en passant par le Guatemala. Un voyage du côté des vaincus, peu-à-peu effacés par la montée en puissance de l’industrialisation et du capitalisme. On s’attache ainsi d’abord à une bande de chasseurs de bisons, poussée dans ses ultimes retranchements par la raréfaction de l’animal et par le chantage des compagnies ferroviaires, en dépit du soutien d’un gouvernement qui offre les munitions afin d’affamer les tribus indiennes. Puis, on croise la route de Comancheros. L’époque où ces marchands, bandits, métis d’Indiens et de Mexicains prospéraient sur la Frontière grâce au conflit entre les Comanches et les Blancs est désormais révolue. Eux-aussi, ils doivent rentrer dans le rang ou s’effacer devant la loi d’airain du gouvernement fédéral. Enfin, on se frotte au drame indien, perdants tout désignés de la conquête, qu’elle soit menée au Nord ou au Sud du continent. Privés de leur langue, de leurs terres, de leurs coutumes, massacrés, poussés à l’épuisement par des travaux éreintants, méprisés par les Blancs, leur condition sert de prétexte facile à des révolutionnaires guère préoccupés d’humanisme.

Hélas, Antonin Varenne se contente de survoler ces différents aspects historiques, préférant se concentrer sur la quête de Ferguson. On ne fait ainsi qu’effleurer la vie des derniers chasseurs de bisons. On rappellera d’ailleurs aux amateurs la réédition en poche de l’excellent Butcher’s Crossing, bien plus convaincant sur ce sujet. De même, on aborde superficiellement l’effacement programmé de la culture indienne, le foutoir mexicain, l’emprise des capitaux étrangers sur l’Amérique du Sud. Seul l’épisode guyanais échappe au désastre, avec sa communauté atypique, douce utopie d’existences brisées et contrepoint salutaire au système carcéral du bagne. Bref, tout ce qui faisait le sel de Trois mille chevaux-vapeur, ce goût de l’histoire, petite comme grande, culminant notamment avec les descriptions hallucinantes de la Grande Puanteur de Londres, semble avoir déserté les pages du roman. Le rythme dont on avait tant apprécié le resserrement progressif, la tension et la violence latente n’animent qu’à la marge le périple de Ferguson.

Avec ce deuxième volet de sa fresque historique et familiale, Antonin Varenne échoue partiellement à faire renaître le souffle de l’aventure qui traversait le récit ample de Trois mille chevaux-vapeur. Pour autant, je n’abandonne pas l’idée de lire La Toile du monde, troisième opus de ce voyage à une époque charnière de l’Histoire, matrice de bien des maux et des espoirs avortés de notre monde contemporain.

Équateur de Antonin Varenne – Réédition Le Livre de poche, septembre 2018

Le dernier tigre rouge

1946. Charles Bareuil débarque en Indochine, passant du statut de libérateur de son pays natal à celui d’occupant d’une contrée lointaine réclamant sa liberté. Le bougre a beaucoup à oublier, notamment la mort de sa femme croate, massacrée par les Oustachis. Incapable de renouer avec la vie civile, il rempile dans l’armée, préférant la camaraderie de la Légion étrangère et la lutte contre le communiste dans les jungles du Tonkin, au deuil de sa vie passée. Meilleur tireur de son unité, il croise la route d’un autre sniper, engagé du côté du Viêtminh.

Coincée entre la Seconde Guerre mondiale et la guerre d’Algérie, le conflit indochinois fait figure d’oublié dans l’histoire de France. Première manifestation de la décolonisation et illustration de l’affrontement, bloc contre bloc, entre le communisme et le capitalisme, la guerre d’Indochine marque également la défaite d’une puissance européenne, certes diminuée, face à un peuple indigène. Une défaite au moins aussi significative que celle de 1940 pour l’armée française.

En transposant l’intrigue d’un roman noir dans un contexte historique, Jérémie Guez élargit la palette de son écriture, jusque-là cantonnée au polar urbain contemporain. Pourquoi pas ? Antonin Varenne n’a-t-il pas opté pour un choix semblable avec le très réussi Trois mille chevaux vapeur ? Hélas, force est de constater ici l’échec du projet, Jérémie Guez se contentant de brosser à gros traits un portrait sommaire de l’Indochine, ravalé au statut d’arrière-plan perclus de clichés. À vrai dire, Le dernier tigre rouge se révèle frustrant de bout en bout. L’Indochine y apparaît réduite à la jungle, forcément un enfer vert, aux bars louches et aux bordels fréquentés par les soldats où des prostituées fatiguées vendent leurs charmes à des soldats harassés par la chaleur tropicale. La guerre elle-même se limite à une chronologie laborieuse, ellipses y comprises, de faits historiques bien appris, émaillée par quelques combats qui ne parviennent cependant pas à tempérer le sentiment de gâchis.

De la population, on ne perçoit presque rien, si ce n’est quelques silhouettes. Celles des Viêts montant à l’assaut ou celles des paysans condamnés à subir le colonialisme ou le communisme. Des enjeux de la guerre, on se contente d’une lecture superficielle, le racisme latent des colons, la cruauté du Viêtminh et l’amitié rugueuse et virile des Légionnaires. Quant à l’affrontement entre snipers, tant attendu, promis et maintes fois esquissé, il ne débouche finalement sur pas grand chose, si ce n’est un cliffhanger éventé, somme toute assez tiré par les cheveux. Bref, pas de quoi s’enthousiasmer, d’autant plus que l’intrigue vire rapidement du noir au rose, s’enferrant dans une amourette assez improbable et ridicule, percluse de clichés. J’avoue d’ailleurs avoir eu beaucoup de mal à me remettre du corps souple comme une liane…

Ainsi Le dernier tigre rouge rejoint-il la liste ouverte des rendez-vous manqués. La guerre d’Indochine mérite mieux que ce roman raté, sans cesse le cul entre deux chaises. Sur le même sujet, préférons lui Une balle de colt derrière l’oreille de Frank Lanot.

Le dernier tigre rouge de Jérémie Guez – Éditions 10/18, collection « Grands détectives », avril 2014

Roi

A l’ombre des oliviers, quelque part entre Toscane et Ombrie, Turpidum, la dernière cité libre étrusque s’apprête à rendre les armes devant l’envahisseur romain. Depuis la chute de la capitale de la Dodécapole, l’Imperium républicain s’est porté vers d’autres horizons, au-delà du détroit de Messine, en Sicile. Mais la Première Guerre punique coûte cher. Elle impose des ponctions plus sévères, en hommes, argent et armes auprès des cités soumises à Rome. Aussi, le roi de Turpidum se voit-il rappeler à ses obligations avec l’arrivée d’envoyés de l’Urbs. De quoi mettre un terme à l’illusion d’indépendance entretenue jusque-là.

Délaissant les accents pompiers de l’épopée, Mika Biermann nous livre avec Roi une version plus prosaïque et malicieuse de la fin de la civilisation étrusque. Sur fond de nature bucolique et indifférente aux turpitudes de l’Histoire, il mêle le péplum à la satire, multipliant les anachronismes de langage, pour mettre en scène une tragi-comédie bouffonne et décalée.

« Quelle est la différence entre un roi et un taureau ? Ben voyons, le taureau rentre entièrement dans l’arène. »

Point d’Alexandre conquérant dans ce court roman. Juste des existences vulgaires, des caractères perdus dans les rêves d’une grandeur appartenant au passé. D’abord Larth, jeune roi malingre et un tantinet dérangé depuis la mort héroïque et vaine de son père, décapité puis démembré par les Romains. Puis sa mère, confinée dans sa chambre sur son lit de mort, n’en finissant pas de se décharner, rongée par un mal inexorable. Son épouse, jeune donzelle délurée, insatisfaite du point de vue charnel, on la dit même encore vierge. Son conseiller, le wêzir, un oriental maquillé comme une mercedes volée, qui prône la tempérance envers l’envahisseur romain, tout en envisageant l’avenir avec fatalisme. Sans oublier Velka, sa vieille nourrice au propos paillard et iconoclaste. Enfin, tout une ribambelle de personnages secondaires, gladiateurs désabusés, commerçants plus attachés aux affaires qu’à leur patrie, gardes velléitaires et enfants mal élevés. Quant aux Romains, ils sont dépeints comme une armée de rustres, de paysans mal dégrossis, sûrs de leur force et du sens de l’Histoire.

Remarquable par son inventivité et sa truculence, Roi se révèle un récit enchanteur et amusant où sous l’apparence de la farce affleurent le drame et une sourde mélancolie.

« Vous savez quoi ? Un monde heureux, ça serait un monde sans route. On resterait assis à l’ombre d’un noisetier, les pieds dans le ruisseau, en train de boire un lait de chèvre. On binerait son potager. On écouterait le bourdonnement des ruches. Un satyre bénévole, juché sur le mur, veillerait. Aucune goule à l’horizon. Aucun conquérant. »

Roi de Mika Biermann – Éditions Anacharsis, 2017

Excalibur

« C’est vrai, Derfel, répondit Merlin et il leva son visage ravagé vers les barreaux grossiers. Tu vénères un dieu fantôme. Il s’en va, tu comprends, tout comme nos Dieux s’en vont. Ils partent tous, Derfel, ils plongent dans le vide. Regarde ! Il désigna du doigt le ciel nuageux. Les Dieux arrivent et repartent, Derfel, et je ne sais plus s’ils nous entendent ou s’ils nous voient. Ils défilent sur la grande roue des cieux, et en ce moment, c’est le Dieu chrétien qui règne, et il régnera pendant un bon moment, mais la roue l ’emportera dans le vide lui aussi et l’humanité frissonnera une fois encore dans l’obscurité et cherchera de nouveaux Dieux. Ils les trouveront, car les Dieux vont et viennent, Derfel, ils vont et viennent. »

Aelle et Cerdic se sont réconciliés. Usant de la stratégie d’Arthur, ils prônent désormais l’union de tous les Saxons et entretiennent la division chez leur adversaire britton. Une multitude de navires a traversé la mer, débarquant sur l’île une horde d’hommes et de femmes affamés de terres prêts à les renforcer. Face à la menace, Merlin s’apprête à invoquer les anciens dieux, utilisant pour cela les Treize Trésors de Bretagne. Il ne lui manque plus que l’épée de Rhydderch qu’il a jadis confié à Arthur. Autrement dit, Excalibur.

Mais pour le seigneur de la guerre britton, les diverses croyances religieuses sont autant d’obstacles à sa foi obstinée dans la bonté innée de l’homme et à son adhésion à l’inviolabilité des serments. Il compte davantage sur son génie militaire et sur le fer des lances et le mur inébranlable des boucliers de ses guerriers pour vaincre l’ennemi. Une foi qui le pousse à s’opposer à Merlin, mais surtout à Nimue.

Et pendant que les événements s’acheminent vers la conflagration apocalyptique du Mynydd Baddon, les dernières pièces de la légende se mettent en place.

Troisième et ultime volet de la « Saga du Roi Arthur », Excalibur tient toutes les promesses esquissées par les deux précédents tomes, et bien davantage. Le roman se révèle en effet comme le récit le plus épique et le plus dramatique. Bernard Cornwell continue à historiciser les motifs de la « Matière de Bretagne », réinterprétant la légende dans un registre réaliste.

La bataille du Myrddyn Baddon apparaît ici comme le point d’orgue du troisième épisode de la saga. Un morceau de bravoure d’une centaine de pages où s’exprime une violence sauvage, dépourvue de pathos et de toute velléité de gloire. De ce combat dont les plus anciennes sources historiques ne mentionnent que l’incertitude de la datation ou de la localisation, quant elles n’invalident pas l’existence d’Arthur lui-même, Bernard Cornwell fait un carnage dantesque et viscéral, ne nous épargnant rien de la brutalité des affrontements ou du sort des vaincus, livrés à la vengeance des vainqueurs qui pillent leurs bagages, violent leurs femmes, massacrant ou réduisant en esclavage leur parentèle. Sous la plume de l’auteur anglais, la bataille confine à une tuerie de masse où la victoire pue le sang et la merde, transformant une vallée paisible en abattoir hanté par les cris des blessés à l’agonie.

Le traitement des personnages reste toujours très intéressant, Bernard Cornwell ayant opté d’emblée pour une déconstruction de certaines représentations classiques. Les femmes se voient ainsi conférer une plus grande place, ne se cantonnant pas simplement au rôle de repos du guerrier ou d’inspiratrices de ses exploits. De même, il prend le contre pied du personnage de Lancelot, faisant du chevalier une figure détestable, la parfaite incarnation du traître, lâche et égotique.

Enfin, l’auteur anglais continue de pousser sur le devant de la scène des personnages secondaires du mythe, faisant de Derfel Cadarn, figure tout à fait mineure du légendaire, le narrateur et le témoin principal de l’histoire d’Arthur. De même, il continue de puiser dans les contes du « Mabinogion », les quelques éléments arthuriens, ancrant le récit dans le monde celte du Pays de Galles. Une démarche n’étant pas sans rappeler celle adoptée par Chauvel et Lereculey dans leur série « Arthur ».

Jusque-là réduite à la portion congrue, la magie tient davantage de place dans Excalibur. Une magie brute, sauvage et primaire, dénuée d’artifice ou de poudre de Merlin-pinpin, mais fort heureusement nullement envahissante.

De la même façon, la légende tend à prendre l’ascendant sur l’Histoire. On se retrouve ainsi dans un registre proche de celui adopté par Cothias et Rouge dans la série « Les Héros cavaliers », où le substrat historique fournissait un cadre et un contexte tangible au légendaire arthurien. De ce glissement vers la fiction, Bernard Corwell tire un sens de la dramaturgie qui impressionne et insuffle à son récit un souffle épique indéniable. Il illustre de belle manière cette porosité des croyances et mythes, sans cesse réécrits pour correspondre à l’imaginaire des hommes et à leur aspiration à l’âge d’or, l’autre nom de l’utopie.

Au final, la « Saga du Roi Arthur » se révèle une fresque historique respectueuse de la « Matière de Bretagne », mais pas au point de verser dans un classicisme stérile. Bien au contraire, par ses choix narratifs, Bernard Cornwell impulse au mythe une dimension réaliste et épique bienvenue. De quoi entretenir la légende d’Arthur, « notre roi de Jadis et de Demain ».

Excalibur – La Saga du Roi Arthur 3/3 (Excalibur. A novel of Arthur, 1997) de Bernard Cornwell – Réédition Le Livre de poche, 2002 (roman traduit de l’anglais par Monique et Hugues Lebailly)

L’Ennemi de Dieu

Bretagne, fin du Ve siècle. Après la sanglante bataille de Lugg Vale, Arthur peut désormais consacrer toutes ses forces à la guerre contre l’envahisseur saxon. L’union entre tous les peuples bretons étant réalisée, rien ne semble plus vouloir s’opposer au rêve de justice et de paix qu’il nourrit et entretient dans l’espoir de le transmettre à l’héritier d’Uther, le jeune Mordred. Hélas, en plus d’être accablé d’un pied-bot, le futur Grand roi se révèle un enfant colérique, au caractère retors que d’aucun souhaiteraient écarter du pouvoir au profit de son protecteur. Mais, engagé par son serment, Arthur refuse de mettre sur la touche le petit-fils d’Uther.

Pendant ce temps, Merlin souhaite plus que jamais restaurer la puissance des anciens dieux afin de rétablir le pacte originel qui les liaient aux hommes. A la condition de retrouver les Treize Trésors de Bretagne, en particulier le plus précieux d’entre-eux, le Chaudron de Clyddno Eiddyn. Une quête dans laquelle il va entraîner Derfel et ses hommes, les invitant à suivre la voie obscure jusqu’à Ynis Mon, l’île sacrée jadis profanée par les Romains qui y ont massacré toute la population, druides y compris, et ont abattu tous les chênes centenaires, les poussant à affronter Diwrnach, le roi fou et ses terribles Bloodshields.

Et pendant que les héros s’appliquent à bien faire, le rêve arthurien d’une Bretagne unie achoppe sur les divisions et la sédition. Le fanatisme s’empare de l’esprit des Chrétiens, attisés par les prêches enflammés de l’évêque Sansum, qui stigmatise le paganisme et les incite à la révolte, afin de hâter le retour du Christ. Quant à Lancelot, il profite des troubles pour s’emparer du pouvoir avec la complicité de Guenièvre, l’épouse d’Arthur.

Deuxième volet de la « Saga du Roi Arthur », L’Ennemi de Dieu confirme l’ancrage plus médiéval que fantastique de la trilogie. Le récit de Bernard Cornwell ne donne pas lieu en effet à une réinterprétation de la « Matière de Bretagne » empreinte de mysticisme New Age. Bien au contraire, l’auteur continue de creuser le sillon d’un réalisme historique cru. Et s’il ne fait pas l’économie d’anachronismes volontaires, il s’efforce d’historiciser les différents épisodes du légendaire arthurien d’une manière assez maline. Les connaisseurs ne manqueront pas d’ailleurs de remarquer qu’il fait du personnage d’Arthur un héros très gallois, jusque dans le nom de ses compagnons, n’écartant pas pour autant les ajouts continentaux à la légende, notamment ceux dus à la plume de Chrétien de Troyes.

Meilleur des chevaliers du monde parce qu’il paie grassement des poètes pour le chanter, Lancelot est transposé ici dans le rôle du traître à son serment et à sa nation. Personnage méprisable et lâche, il attire l’antipathie, prenant le contre-pied de son image classique. De même, l’adultère de Guenièvre est associé au culte d’Isis, religion orientale fondée sur le mystère de ses rites. Au passage, l’épouse d’Arthur se révèle comme un personnage fort et indépendant, à mille lieues des portraits un tantinet nunuches hérités de l’imagerie courtoise. Quant à la quête du Graal, elle réapparaît sous la forme primitive du Chaudron de Clyddno Eiddyn, l’un des trésors les plus convoités et les plus puissants de Bretagne. On se permettra juste d’émettre un petit bémol avec l’idylle de Tristan et Iseult, dont l’auteur anglais ne parvient pas à gommer complètement le caractère allogène. Sans doute d’origine celtique, le récit a effectivement été rattaché tardivement à la légende d’Arthur.

Bref, Bernard Cornwell fait œuvre de syncrétisme malin, se réappropriant de manière habile les motifs d’un légendaire composite, sans cesse amendé ou adapté, auquel il imprime sa propre interprétation. A suivre avec Excalibur, l’ultime volet de la Saga, pour un final qui s’annonce épique et tragique.

L’Ennemi de Dieu – La Saga du Roi Arthur 2/3 de Bernard Cornwell (Enemy of god. A novel of Arthur, 1996) – Réédition Le Livre de poche, 2002 (roman traduit de l’anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat)

Le Roi de l’hiver

Les habitués de ce blog connaissent mon goût douteux pour les lectures interlopes, ces mauvais genres devenus produits de la culture de masse par le truchement d’un marketing toujours plus envahissant, même si ses angles morts recèlent encore quelques trouvailles. Ils connaissent aussi certainement ma passion pour la « Matière de Bretagne » et ses diverses manifestations. J’ai le nom des meneurs, ne le niez pas. Bref, retournons le temps d’un article chez nos cousins Brittons. D’ailleurs, peut-être devrais-je dire le temps de trois articles car il va être question ici du premier tome de la trilogie composant la « Saga du roi Arthur » de Bernard Corwell.

Depuis le départ des Romains, l’île de Bretagne est en proie à la division. Plusieurs rois se disputent l’autorité suprême, affaiblissant la cohésion du peuple breton face aux périls nombreux qui s’accumulent. D’abord, la menace des cousins irlandais qui ne cessent de se livrer à des raids contre les habitants de la grande île, jugés moins purs et indépendants. Les Irlandais n’ont en effet jamais cédés, eux. Ils ont su garder les traditions celtes intactes, exemptes de toute contamination romaine ou chrétienne. Mais à l’Est, un nouvel ennemi amasse ses forces. Les bandes saxonnes ont débarqué et se sont taillées plusieurs royaumes dans le pays de Lloegyr. Une tête de pont que leurs chefs entendent exploiter au détriment des royaumes bretons de Dumnonie, Kernow, Gwent, Powys, Démétie et tous les autres. Uther est parvenu à ceindre la couronne de Grand roi pendant un temps. Mais, son pouvoir reste fragile car il ne dispose que d’un héritier né pendant l’hiver, mineur et contrefait de surcroît. En l’absence de Merlin, parti chercher la Sagesse de la Bretagne et ses Treize Trésors, gages de l’appui des dieux, il ne peut compter que sur Arthur, son bâtard. Un personnage qu’il déteste.

Le Roi de l’hiver appartient à cette catégorie de romans rattachés à l’Arthuriana, autrement dit les histoire relevant plus ou moins de la geste arthurienne. Je renvoie les éventuels curieux au panorama assez exhaustif de William Blanc et à l’étude du personnage d’Arthur par Alban Gautier, s’ils souhaitent approfondir le sujet. Il y a matière (ahah!).

Toujours est-il que Bernard Corwell prend le partie de faire du héros britton, un personnage historique, s’efforçant de donner une image vraisemblable de la Bretagne des âges sombres, autrement dit la période ayant suivi l’abandon de l’île par les légions romaines et les troubles qui s’ensuivirent. Une reconstitution, on va le voir, qui emprunte beaucoup à l’imagination de l’auteur et à la fiction, essentiellement les textes médiévaux de Geoffroy de Monmouth, Chrétien de Troyes ou Thomas Mallory. Car d’un point de vue historique, l’auteur le révèle lui-même, les sources historiques sont plutôt maigres et peu sûres, certaines d’entre-elles ne citant même pas Arthur. Un fait qui l’a poussé à interpoler ou broder en usant sciemment d’anachronismes et de raccourcis, les peuples brittonniques étant notamment qualifiés de bretons et les mœurs des guerriers se conformant aux pratiques du XIIe siècle.

L’auteur britannique, américain d’adoption, opte pour la version de Nennius, faisant d’Arthur un chef de guerre, un Dux Bellorum, au service du souverain de Dumnonie, l’un des royaumes britonniques issu de l’éclatement de la province de Bretagne, si ce n’est le principal. Il plante le décor au Ve siècle, délaissant les châteaux en pierre pour les forteresses en bois et terre posées sur des collines. Et même s’il laisse libre cours à la légende, faisant de Ynys Trebes (le Mont Saint-Michel) la capitale du roi Ban de Benoïc, il s’efforce de donner une apparente vraisemblance historique à son récit, dotant Arthur et d’autres guerriers d’armures à la romaine, et faisant des combattants à pied, le fer de lance des armées.

Sous la plume de Derfel, narrateur a posteriori de sa propre histoire au côté d’Arthur, du fin fond du monastère où il vit reclus dans sa vieillesse, le récit se déploie, tout en morceaux de bravoure ne cachant rien de la violence brute des combats ou des revers de fortune. Dans un style se voulant réaliste, Bernard Corwell met en scène le combat opposant le christianisme aux partisans du paganisme. Il égaie la campagne bretonne de villas et cités romaines dont la majesté retourne peu-à-peu à la boue, quant elles ne connaissent pas un sort plus funeste pendant une bataille.

En conséquence, Le Roi de l’hiver se révèle une variation astucieuse et plutôt réussie autour du mythe arthurien. Une fresque historique que n’aurait pas désavoué Alexandre Dumas qui se faisait un devoir de violer l’Histoire afin de donner naissance à de beaux enfants. A suivre bientôt avec L’Ennemi de Dieu.

Le Roi de l’hiver – la Saga du roi Arthur 1/3 ( The Winter King : A novel of Arthur, 1995) de Bernard Cornwell – Réédition Le Livre de poche, 2001 (roman traduit de l’anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat)