La Ballade de Black Tom

Peu d’auteurs ont suscité autant d’admirateurs et de continuateurs que Howard Phillips Lovecraft. De son vivant déjà, ses écrits ont marqué les esprits, initiant un premier cercle lovecraftien avec lequel l’écrivain de Providence a entretenu une correspondance suivie, mêlant hommages réciproques et jeux littéraires. Par synergie créatrice, le corpus lovecraftien a inspiré ensuite d’autres auteurs qui ont souhaité en poursuivre les motifs, voire les enrichir avec de nouveaux mythes. Ces post-lovecraftiens, épigones besogneux et autres continuateurs ont dénaturé l’œuvre originale, travestissant peu-à-peu ses thématiques et contribuant à façonner le « mythe de Cthulhu ». Ils ont également déformé nos représentations sur l’auteur, participant à la légende du reclus de Providence.

Droit d’inventaire oblige, on en revient désormais à une image plus fidèle, plus conforme à l’époque où a vécu Lovecraft, ne délaissant pas les aspects les plus problématiques de sa personnalité et de ses écrits, notamment un antisémitisme latent et un racisme patent, devenus bien encombrants après la Shoah et à l’heure du Black Lives Matter. D’aucuns ont pu juger du sort réservé aux « Contrées du rêve » dans La Quête onirique de Vellitt Boe de Kij Johnson, suite subtile et féministe du périple de Randolf Carter. Pour sa part, Victor LaValle nous livre la réécriture d’une nouvelle très médiocre (Horreur à Red Hook), adoptant le point de vue de ces basanés cosmopolites dont Lovecraft nous dresse un portrait nauséabond que ne désavoueraient pas les tenants du grand remplacement… oups ! De la grande submersion cthulhuesque.

« à H.P. Lovecraft, avec tous mes sentiments contradictoires. »

La dédicace de Victor LaValle ne laisse pas planer le doute sur ses intentions. La Ballade de Black Tom est un hommage à l’œuvre de Howard Phillips Lovecraft, du moins à l’état d’esprit inspirant ses textes les plus célèbres, mais débarrassé de ses oripeaux les plus outrés. Si le racisme reste évidemment très présent, il est cependant édulcoré des aspects caricaturaux et fantasmatiques de la nouvelle Horreur à Red Hook. À vrai dire, LaValle propose un récit ambivalent qui tient à la fois du roman noir, de l’hommage critique et du récit horrifique.

Sous la plume de H. P. Lovecraft, Red Hook est le nom d’une partie de Brooklyn particulièrement misérable et inquiétante, située près de l’ancien port. Jadis, des marins aux yeux clairs (sans blague !) habitaient les lieux. Cette époque est désormais révolue. Le quartier n’est plus qu’un dédale de taudis malpropres où la population, arrivée ici illégalement, affiche tous les stigmates du péché sur sa face basanée (eh oui !). Tous les dialectes de la Terre semblent prospérer dans ce cul de basse fosse, entretenant la confusion et la dissimulation. Les pires imprécations et blasphèmes résonnent dans les rues, poussant la police new-yorkaise à ériger des barrières autour du quartier afin de protéger les banlieues limitrophes. Le lieu semble ainsi condenser toutes les peurs du gentleman de Providence face à une immigration massive.

Victor LaValle remet les choses dans leur contexte et à leur juste place. Principale porte d’entrée pour l’immigration, New York n’a jamais eu la réputation d’être une ville paisible. Théâtre de plusieurs émeutes violentes, la cité tient davantage du patchwork que du Melting pot. La délinquance, le vice et la misère n’y sont que le résultat de l’exclusion, de la peur et des préjugés. En introduisant le personnage de Charles Thomas Tester, LaValle entend restituer cet aspect des choses. Musicien médiocre, cet Afro-américain vit de débrouille dans le quartier de Harlem, assurant la subsistance d’un père mourant qui s’est ruiné la santé sur les chantiers de construction de la ville. Le bougre sait comment il doit se comporter lorsqu’il circule dans les quartiers blancs. Il sait ce qu’il en coûte de ne pas baisser les yeux lorsqu’un policier ou un contrôleur du métro s’adresse à lui. Il cherche surtout à se faire oublier, avec son étui à guitare, histoire de passer pour un de ces musiciens que l’on voit à tous les coins de rue. Il n’oublie pas enfin que sa propre communauté n’est pas exempt de préjugés, méjugeant les Afro-caribéens et leur étranges coutumes. À vrai dire, Tester n’aspire qu’à une seule chose : l’indifférence. Qu’on oublie la couleur de sa peau. Qu’on lui laisse vivre sa vie à sa guise.

Si Victor LaValle respecte globalement l’histoire de Horreur à Red Hook, il en inverse la perspective, n’hésitant pas à élaguer l’intrigue et à l’enraciner dans le corpus plus large des textes relevant du mythe de Chtulhu, comme les exégèses l’on définit a posteriori. Il le fait sans doute de manière trop appuyée, convoquant l’image du Grand Ancien, le Roi endormi, de façon explicite. De même, il donne sa propre interprétation au petit jeu que se livraient Robert Bloch et H.P. Lovecraft, sous la forme de deux clins d’œil, d’abord en conférant au détective privé associé à Malone, un sale type raciste et sans scrupule, l’identité d’Ervin Howard, puis en informant un homme originaire de Rhode Island qui habitait Brooklyn avec sa femme qu’il n’était pas le bienvenu à New York et que sa santé s’accommoderait mieux de Providence. Ceci dit, voilà bien la seule critique que l’on peut émettre car, pour le reste, la réécriture de la nouvelle de Lovecraft est à tous points de vues supérieure au texte original, tant en terme d’atmosphère, de tension dramatique, avec quelques belles scènes horrifiques, que pour le traitement des personnages, en particulier celui de Charles Thomas Tester/Black Tom.

Treizième volume de la collection « Une Heure-Lumière », La Ballade de Black Tom est donc une excellente novella, acquittant sans honte son tribut à Howard Phillips Lovecraft, tout en exerçant un droit d’inventaire malin et salutaire. On comprend qu’elle ait été primée à deux reprises, recevant le prix Shirley Jackson et le British Fantasy).

La Ballade de Black Tom (The Ballad of Black Tom, 2016) de Victor LaValle – Éditions Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », 2018 (novella traduit de l’anglais [États-Unis] par Benoît Domis)

Dirty Week-end

Petite chose fragile et délicate, Bella n’a pas eu de chance dans la vie (cliché n°1). Née dans une famille de la petite bourgeoisie anglaise, éduquée dans le respect des convenances (cliché n°2), elle a toujours su rester à sa place (cliché n°3), celle d’une jeune femme anodine, incapable de proférer un gros mot ou de de faire du tort à autrui (cliché n°4). À vrai dire, on lui a surtout inculqué à tenir sa place, sans jamais se plaindre. À l’issue d’études laborieuses et d’une déception amoureuse avec un professeur un peu trop négligeant avec ses sentiments, elle a tout abandonné. Elle est tombée sous l’emprise d’un petit ami qui l’a poussée à tapiner pour son compte (attention ! Ce n’est plus du tout un cliché). Exploitée, malmenée, humiliée, mais obligée de continuer pour pouvoir manger, elle a fini par être viré du squat où elle vivait, son ex se tournant vers de nouvelles petites amies plus prolifiques. Elle a échoué finalement à Brighton, tentant de se faire oublier dans un appartement en sous-sol, d’offrir le moins de prise possible au désir des hommes, tout en satisfaisant son goût pour la lecture, en particulier les journaux gratuits trouvés sur son paillasson. Jusqu’au jour où elle reçoit un coup de téléphone menaçant du voisin qui l’observe régulièrement par la fenêtre, au point de la pousser à occulter la seule fenêtre de son sous-sol en tirant les rideaux. Un harceleur, à l’évidence, qui, au lieu de plier Bella à ses pulsions, ne la conduit qu’à basculer de l’autre côté, celui des prédateurs.

« Bella aurait pu avoir une réaction décente. Elle aurait pu réagir comme les gens décents. Elle aurait pu remplir son petit ventre rond de barbituriques, ou bien se jeter, avec une belle désinvolture, du haut d’une tour. Les gens auraient trouvé cela triste, mais pas inconvenant. Ah, pauvre Bella, auraient-ils soupiré en jetant ses restes dans la terre à l’aide d’une pelle. S’en doute n’en pouvait-elle plus, auraient-ils dit. »

Ayant fait l’objet d’une demande d’interdiction pour cause d’immoralisme lors de sa parution en Angleterre, Dirty Week-end jouit d’une réputation sulfureuse. Helen Zahavi s’y livre en effet à un exercice de défoulement cathartique salutaire, le genre qui vous arrache un ricanement nerveux tant la dérive du personnage principal est source d’outrances verbales et de violence décomplexée. D’une plume dépourvue d’affect, répétitive au point d’en devenir lancinante, l’autrice nous raconte le basculement de Bella, une jeune femme d’apparence banale, dans la folie homicide. Elle épouse ainsi sans vergogne le comportement méprisable de ses persécuteurs, non sans prendre quelque plaisir à cette mue impitoyable, vengeant des années de regards torves, de remarques salaces, de sous-entendus insultants et de jugements moraux à l’emporte-pièce. Bref, elle prend sa revanche sur cette engeance masculine pour qui elle n’est qu’orifices à remplir ou béances à combler.

« Vous les voyez sur l’écran, essayant de réprimer un sourire moqueur, dans leur tenue fraîchement lavée. Ils débitent tout leur baratin. Avec leur ton geignard, ils vous parlent de la thérapie qu’ils ont suivie, comment ils sont parvenus à assumer leur acte. Et sous tout ce discours, bouillonnant sous la surface, on perçoit les pleurnicheries du violeur impénitent qui veut se justifier. En purgeant leur peine, ils pensent avoir payé leur dette à la société. Sauf qu’ils n’ont pas pris la société comme victime. Pas toute la société. Pas la partie importante. Ils n’ont pas fait de mal à la société. Ils n’ont pas effrayé la société au point qu’elle n’ose plus marcher dans la rue. Ce n’est pas à la société qu’ils ont fait peur. Si vous les entendez dire qu’ils regrettent, ne les croyez pas. Ils ne regrettent jamais, et d’ailleurs ça ne changerait absolument rien. Mais s’ils le disent, si jamais ils osent le dire, ne les croyez pas. Ce sont des salauds et des menteurs pour qui la castration est la plus douce des punitions. »

Au-delà de la provocation énorme, de la violence conçue comme seul exutoire à la douleur et d’une justice relevant de la loi du talion, le propos de Dirty Week-end provoque le malaise et interpelle, nous renvoyant à la brutalité intrinsèque de notre société où la femme, mais également le migrant et le pauvre, subissent un rapport de domination les contraignant à rester à leur place, à se taire et surtout à ne pas redresser la tête. Bref, continuer à vivre dans les angles morts de la bonne conscience tout en acceptant leur sort. Car, si le roman d’Helen Zahavi est bien sûr féministe, il prend également pour cible l’indécence et l’absurdité d’un aveuglement qui confinent au crime.

« Ce que Bella désire. Ce que Bella désire, ce sont les fenêtres ouvertes les nuits d’été. Des promenades solitaires au bord de l’eau. Sans la crainte de la panne sur l’autoroute. Sans la peur du noir. Sans la terreur des bandes. Sans réflexions dans les rues. Sans attouchements furtifs dans le métro. Ne plus être obligée de flatter leur ego par peur du poing en pleine figure, du nez cassé, du sang et de la morve qui coulent dans sa bouche. Bella est née libre et partout elle est enchaînée. Des usurpateurs lui ont volé son héritage, et elle doit le récupérer. »

Le roman de Helen Zahavi propose donc une inversion de perspective grinçante, non dépourvue d’ironie, où l’homme devient la proie d’une femme vengeresse, à l’opposé de la femme fatale du roman noir, manipulable et passive. Violent, glauque et sans concession, Dirty Week-end relève également du conte cruel, cherchant à exorciser d’une manière radicale les peurs de cette moitié de l’humanité sans cesse cantonnée à un rôle de victime fautive. On terminera enfin cette longue chronique en signalant la seule ombre au tableau de cet excellent roman : un style ou une traduction parfois pénible, perclus de lourdeurs et de répétitions.

Dirty Week-end (Dirty Week-end, 1991) de Helen Zahavi – Réédition Phébus, collection « Libretto », mai 2019 (roman traduit de l’anglais par Jean Esch)

La Lumière des morts

Thierry Di Rollo fait partie des auteurs dont j’aborde chaque roman en prenant le temps, histoire d’apprécier l’alchimie puissante de son écriture, mais aussi parce qu’il nous renvoie à l’ambivalence de notre nature humaine, c’est-à-dire de créature raisonnable en lutte contre ses mauvais penchants. Le bonhomme ayant décidé d’arrêter d’écrire, voici l’occasion de se replonger dans son œuvre pour lui adresser un hommage, en quelque sorte, avec le secret espoir quand même, de le voir retrouver l’inspiration.

Dans le futur, l’Afrique n’en finit pas de crever de pauvreté. Les parcs naturels ne sont plus que des mouroirs, où la faune meurt doucement, emportée par les relations incestueuses et la dégénérescence de son génome. Un triste spectacle pour un public pointant aux abonnés absents, mais qui semble encore faire le bonheur d’une poignée de vétérinaires sadiques. Dans le futur, l’Europe s’enfonce dans la grisaille et la ségrégation sociale. Loin des zones franches habitées par les privilégiés, les rues des grandes villes sont devenues des abattoirs à ciel ouvert, parcourues par des shooters qui traquent les criminels afin de les « retirer » définitivement du paysage. Dans les caves obscures ou les ruelles douteuses et jusque dans les sous-sols des hôpitaux, la viande humaine se négocie très cher, permettant aux damnés de l’artère d’économiser un bien maigre pécule. Tous en Europe semble porter sur leurs épaules le fardeau de l’homme blanc, cher à Kipling. Une charge pesante composée des crimes et lâchetés accumulés au fil du temps par une société pourrie jusqu’à l’os.

« Le monde a toujours préféré se déplacer à l’aide de béquilles plutôt que d’apprendre tout simplement à marcher. »

L’univers de Thierry Di Rollo offre au lecteur tout un nuancier d’émotions intenses. D’abord, les teintes sombres du désespoir, des zones d’ombre propices à tous les renoncements, à toutes les compromissions et tous les actes abjects que l’humanité ne manque pas d’accomplir en se cherchant des excuses. Puis les couleurs froides, porteuses d’absence d’empathie pour autrui, celle d’une société inhumaine où la vie n’a qu’une valeur marchande aléatoire et où pullulent les grands malades, pervers narcissiques, manipulateurs et autres prédateurs dépourvus de sens moral. Enfin le rouge, sanglant, celui des existences fauchées sans vergogne. L’univers de Thierry Di Rollo impressionne la rétine pour mieux vous assommer.

Avec La Lumière des morts, l’auteur pose le troisième jalon d’une fresque romanesque qu’il convient désormais d’appeler la « Tragédie humaine ». Une œuvre très picturale dont les pigments puisent leurs nuances aux tréfonds de l’esprit humain. On suit ainsi deux personnages, en quête de rédemption. Une tentative vouée à l’échec puisqu’ils portent en eux les germes de leur déchéance. Oscillant sur le fil de la folie, Dunkey, le médiocre trafiquant de rebuts, et Linder, la mère devenue shooter pour conjurer la mort de son fils, survivent tant bien que mal, hantés par le poids de la culpabilité. De la réserve animalière africaine de BostWen, où il veille sur l’agonie des derniers lions, aux bas-fonds de la cité, où elle traque et abat sans sommation les criminels, le duo fuit surtout le cauchemar d’une existence définitivement brisée, au sein d’un monde tombant en déliquescence. On reste ainsi longtemps marqué par la folie furieuse de Dunkey, poussé au crime par la vision d’un rhinocéros nimbé d’une lueur bleutée spectrale. On accompagne la douleur de Linder, superbe personnage féminin engagé sur la voie de la vengeance cathartique jusqu’à perdre la raison.

Si la science-fiction semble ici encore au cœur de l’écriture de Thierry Di Rollo, l’auteur n’hésite pas à tremper sa plume à l’encre la plus sombre du roman noir. Par ses thématiques et ses motifs, La Lumière des morts emprunte en effet au genre son atmosphère, sa coloration sociale et politique. Sur le dernier terme, il faut le prendre dans sa meilleure acception, pas celle du militant borné, plutôt la manière de l’enquêteur désabusé, qui sait que rien ne peut infléchir le pourrissement général de la société, mais qui ne s’exonère pas de sa responsabilité quand il s’agit de rétablir un tort.

La Lumière des morts irradie d’une tristesse profonde, une poésie du désastre qui nous sort de notre zone de confort, nous immergeant dans un univers où les hallucinations prennent corps et chair. À suivre maintenant avec La Profondeur des tombes, prochaine étape de mon parcours de lecture.

Additif : Pour les curieux, séances de rattrapage pour Number Nine et Archeur.

La Lumière des morts de Thierry Di Rollo – Réédition Folio, collection « SF », 2004

King County Sheriff

Malgré tout

je finis toujours

au même endroit,

22 miles au cœur,

au plus profond de la désolation :

ce vieil endroit n’est plus rien

d’autre que bois carbonisé,

tout est suie

et fagots bûches brûlées.

Si King Country Sheriff se distingue par sa forme du commun des romans noirs, le texte de Mitch Cullin reste toutefois classique sur le fond. Les amateurs chenus ne manqueront pas de faire la comparaison avec l’univers de Jim Thompson, surtout s’ils ont lu Pop. 1280, voire Le Démon dans ma peau. La figure du shérif abusant de son mandat et de son pouvoir, révélant ainsi une inquiétante psychopathie, n’est pas vraiment une nouveauté dans le domaine du noir. Pourtant, King County Sheriff ne se cantonne pas seulement à la vague resucée d’un lieu commun de la littérature que l’on est tenté de lui coller. En un petite centaine de pages écrites en vers libres, dans un registre incantatoire qui confine à la transe, Mitch Cullin nous livre le portrait d’un personnage ambivalent, dont la morale douteuse et les pulsions violentes guident le monologue halluciné.

Voici un homme épris de toute-puissance qui met sur le compte d’une justice immanente ses méfaits les plus barbares. Un homme ne se considérant pas comme raciste, mais qui déteste les Latinos. Un bon père de famille, pétri de valeurs chrétiennes, mais n’hésitant pas à tuer son beau-fils ou à violer ses victimes, si nécessaire. Un homme de bon sens, pour qui l’Amérique profonde se porterait mieux sans ces putains d’idées métèques, héritées du nazisme, ne venaient pas semer la confusion. Bref, un vrai Américain, aimant les chiens et ne concevant le bonheur qu’installé dans son canapé devant la télé, avec une bonne bière à portée de main.

Pour le shérif Branches, le mal, le bien ne sont au final que des notions relatives. Des valeurs attachées à la semelle de ses bottes crottées et incubées à l’ombre de l’oncle Sam. Et si son propos relève bien du roman noir, il faut se rendre à l’évidence, il s’agit d’un camaïeu de noir, à la manière d’une toile de Pierre Soulages.

Si vous avez apprécié Crocs de Toby Barlow, ne ratez donc pas la réédition en poche de King County Sheriff. Dans la catégorie ouvrage atypique, on fait difficilement mieux.

King County sheriff (Branches, 2000) de Mitch Cullin – Réédition Inculte, collection « Barnum », 2019 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Yoko Lacour)

Jim Morrison et le diable boiteux

Jim se sent plus poète que chanteur. Il aimerait tourner un film expérimental dans la lignée de cette nouvelle vague qui émerge en France. Il aimerait aussi claquer la porte de ce cirque où on le jette en pâture à une foule venue pour assister à ses provocations. Avec sa patte folle, Gene court avec difficulté après le succès passé, interprétant des standards n’intéressant plus guère que les pères de famille. Il croule sous les factures, les pensions alimentaires, singeant la même pantomime depuis Be Bop-A-Lula. Arrivés à la croisée des chemins, tout deux doivent faire face à leur plus grand défi : vieillir.

« Entre la vérité et le mensonge existe une zone libre appelée roman. »

Depuis sa création, le statut du roman pose question, alimentant une abondante littérature, y compris de la part des romanciers eux-mêmes. En reprenant la citation de Victor Bourdreaux, l’un de ses propres personnages de polar, Michel Embareck ne cache pas ses ambitions. Rejouer la rencontre entre Jim Morrison et Gene Vincent en mettant à profit le recul du temps et son regard critique d’érudit du rock. Jim Morrison et le diable boiteux apparaît ainsi comme un hybride où le mensonge et la vérité se conjuguent pour accoucher d’un effet de réel diablement convaincant.

Figures iconiques du rock’n’roll, Gene Vincent et Jim Morrisson incarnent pour leur génération respective la révolte de la jeunesse. Une opposition à toutes les conventions et un désir impérieux et immédiat de jouissance sans entraves. Mais, si la hargne transgressive de l’archange du chaos a inspirée celle du roi lézard, les deux icônes ne se retrouvent guère que sur le terrain de la musique et surtout du blues.

Personnalités controversées, nimbées d’une aura de scandale, carburant à la morphine, à l’alcool et à d’autres stupéfiants, les deux artistes sont également l’émanation de leur époque, celle de l’après-guerre pour Gene Vincent, celle de l’utopie hippie pour Jim Morrison. Au travers de leur itinéraire chaotique, Michel Embareck retrace une bonne part de l’histoire américaine, de la guerre de Corée à celle du Vietnam, en passant par Woodstock et Altamont. Trente glorieuses rythmées au son des riffs rageurs d’une jeunesse avide de nouvelles sensations et cherchant à tailler sa place dans une société confite d’ordre et de morale. Et, s’il choisit de situer son roman entre 1968 et 1971, c’est pour retracer à sa manière l’amitié éphémère et improbable entre l’interprète à la patte folle de Be-Bop-A-Lula, dont la carrière flirte avec le néant, et le chanteur séminal des Doors, adulé pour ses frasques éthyliques. Deux voix entrecoupées par le Midnight Rambler, vieil animateur de radio à la retraite, confesseur et témoin critique de l’évolution du rock, dont les réflexions formulées a posteriori rappellent si nécessaire, l’illusion entretenue par les révoltes juvéniles.

« Le blues, le jazz, le hillbilly, la country and western ont-ils changé la Constitution ? Pas plus que le peace and love des hippies n’a empêché Bob Kennedy et Martin Luther King de se faire dessouder. Pas plus qu’il n’empêchera les B-52 de décoller. La musique, toutes les musiques, ne sont que des interludes de bonne humeur, de sueur, d’oubli dans les égouts de la vie. »

Avec Jim Morrison et le diable boiteux, Michel Embareck nous livre une œuvre gouailleuse et réjouissante qui ne s’embarrasse pas des afféteries du mythe ou de la nostalgie. Voilà qui me donne désormais furieusement envie de lire Bob Dylan et le rôdeur de minuit.

Jim Morrison et le diable boiteux de Michel Embareck – Éditions l’Archipel, 2016

Chamamé

« Ils ne commencent jamais. Ils explosent. D’un coup. Ils sont comme ça mes rêves. »

J’avais dit grand bien de Golgotha, confiant mon impatience de lire Chamamé. Il ne m’aura pas fallu attendre trop longtemps pour réaliser cette promesse. 216 pages menées à un train d’enfer par un auteur inspiré. Désormais, c’est certain, Leonardo Oyola entre dans mon panthéon, malgré des goûts musicaux que l’on qualifiera poliment de personnel (voir la playlist jointe en fin d’ouvrage).

Transfiguration d’une histoire criminelle, par la grâce de Jehovah, de Gun’s and Roses et du chamamé (genre musical traditionnel de la province de Corrientes, en Argentine, mais joué aussi au Paraguay et dans certains endroits du Brésil), le roman de Leonardo Oyola nous amène dans la région du litoral argentin, guère éloignée des trois frontières. Une trinité pas loin d’être fatale pour Perro et le pasteur Noé, deux bandits notoires évoluant en-dehors de tout cadre. Un duo de pirates de la route, formant une bande à eux tout seuls.

Doué pour la conduite, Perro fuit, le pied au plancher, pour échapper à l’encagement dans une famille. Un avenir dont il redoute le quotidien merdique et terne de sous-prolétaire. De son côté, Noé a découvert sa vocation dans les paroles des chansons populaires. Par ce truchement, Dieu lui parle. Il s’adresse à lui, le chargeant d’évangéliser ses compatriotes et de construire une église pour accueillir les âmes perdues. Et tant pis s’il faut voler et tuer pour atteindre ce but. Le salut ne s’embarrasse pas des détails secondaires.

Difficile de déterminer qui de Perro ou de Noé apparaît comme le plus dangereux. Les deux pirates de la route, une variante des bandits de grand chemin d’antan, n’éprouvent aucun scrupule, n’hésitant pas à torturer ou à tuer si nécessaire. Ils se distinguent également par leur propension à se fourrer dans les mauvais coups, s’attirant la rancune et la haine d’autrui. Du gros calibre, susceptible de convoquer d’un claquement de doigt la lie de la pègre locale pour les expédier ad patres, les pieds devants. Mais rien de suffisamment dangereux pour faire reculer nos lascars.

Optant pour une narration éclatée, Leonardo Oyola nous propose un bout de route avec ces deux énergumènes. À coup de flashbacks, de réminiscences, de monologues introspectifs et de bifurcations sauvages du récit, il nous raconte leur jeunesse, décrit les conditions de leur emprisonnement, les rencontres sur fond de violence carcérale et les amitiés qu’ils nouent, enfermés entre quatre murs. Il détaille par le menu les origines d’une fraternité dictée par les circonstances. Une association de courte durée débouchant sur la trahison et la vengeance.

S’ensuit une course-poursuite jalonnée de morceaux de bravoure et de violence. Une road story empreinte de religiosité et de tueries. Comme un instantanée de l’Argentine marginale, pourvu d’un beat alternant rock FM et metal.

Avec Chamamé, Leonardo Oyola explose le compteur. C’est peu de dire que je l’adule.

Chamamé de Leonardo Oyola – Éditions Asphalte, septembre 2012 (roman inédit traduit de l’espagnol [Argentine] par Olivier Hamilton, réédition en Points/poche)

Taqawan

Après Timika, une lecture hautement recommandable pour l’amateur des nations indigènes et de l’injustice qu’elles vivent sans exception quel que soit l’endroit de la planète où elles se frottent ou se sont frottées aux civilisations dites « évoluées », je n’en finis pas d’explorer les angles morts de l’Histoire, avec cette fois-ci le Québec dans le viseur.

Juin 1981. La Sûreté du Québec organise une descente dans la réserve de Restigouche pour saisir les filets de pêche des mi’gmaq et ainsi faire appliquer une mesure de protection concernant les saumons. L’opération, surtout improvisée pour embarrasser le gouvernement fédéral responsable des réserves indiennes sur l’ensemble du territoire canadien, n’est que le prélude à un déchaînement de violences policières, chanté sous le titre de Escarmouche à Restimouche par Edith Butler, titre qui lui vaudra d’être censurée, et entré à la postérité sous le nom de « la guerre du saumon ». Un épisode supplémentaire dans la longue série d’injustices et de mesures répressives visant la nation mi’gmaq. L’événement, sans doute passé depuis longtemps sous les radars de l’indignation, fournit Eric Plamondon l’occasion de revenir sur le traitement de la question indienne au Québec, un sujet longtemps absent des livres historique de la Belle Province et loin d’être résolu. Mais, rien de neuf sous le soleil, l’Histoire étant après tout écrite par les vainqueurs.

« Ici, on a tous du sang indien et quand ce n’est pas dans les veines, c’est sur les mains. »

Mêlant le récit historique aux légendes indigènes, dans des chapitre courts en forme d’instantanées signifiants, l’auteur retrace le parcours des tribus descendues de Béring aux temps préhistoriques pour venir se fixer dans ce bout du monde, ce Gespeg, la fin des terres en langue mi’gmaq, devenu ensuite Gaspésie avec la colonisation française. Une nation éparpillée sur des milliers de kilomètres carrés, vivant du produit de la forêt, des fleuves et de la baie, en particulier du taqawan, ce saumon remontant toujours à la source. De la rencontre avec les premiers Blancs, de l’entraide qui en a résulté, surtout pour permettre aux colons de survivre aux rigueurs de l’hiver, les Indiens n’en ont retiré que de l’amertume. Considérés jusque dans les années 1960 comme des sauvages, des autochtones dépourvus de droits, différents quand il s’agit de les punir, mais comme tout le monde au moment de les dédommager, les Mi’gmaq ont été massacrés, dépossédés de leurs terres, privés de leurs ressources, enfermés dans des réserves, sommés de s’assimiler. Maintenant, on leur prend leurs filets pour protéger une espèce animale qu’ils n’ont même pas contribué à faire disparaître. Le fait provoque leur révolte et attire dans les parages tous les défenseurs de la cause indienne. Il attise également le souverainisme qui tiraille le Québec et envenime ses relations avec Ottawa.

Au cœur de cet épisode historique authentique, Eric Plamondon n’oublie pas de faire œuvre de romancier. Disparue le jour de la descente brutale de la sûreté québecoise, Océane, une jeune Mi’gmaq de quinze ans, est retrouvée prostrée dans la forêt par un garde-chasse qui vient de démissionner, dégoûté de la violence des policiers contre les Indiens. Avec l’aide d’une institutrice française et d’un vieil indien vivant en marge de sa tribu, il la recueille et lui apporte son aide, ne sachant pas encore qu’il va s’attirer ainsi la vindicte de ses agresseurs. Les points de vue de ces personnages fictifs viennent ainsi enrichir un tableau général assez sinistre, où majorité et minorités, colons et indigènes, Anglophones et francophones semblent se livrer un combat absurde et criminel sans fin. Il met en lumière également les effets délétères de la mise sous tutelle de la nature par un libéral-capitalisme guère respectueux des autres façons de vivre, en particulier amérindiennes.

« D’où vient cette nécessité, comme innée, depuis le fond des âges, qui veut que l’espèce humaine se batte et s’entretue au nom d’un lieu, d’une famille, d’une différence irréductible? Pourquoi mourir pour tout ça ? »

Patchwork historique et ethnologique étonnant, saupoudré d’une intrigue de roman noir, peut-être un tantinet archétypale, Taqawan peut se lire aussi comme un appel désabusé à la fraternité, à la compréhension de l’autre et au respect de l’environnement. Mais, Eric Plamondon met surtout en exergue un paradoxe aussi vieux que l’humanité : comment peut-on se battre pour revendiquer son droit à vivre, à exister selon ses propres coutumes, tout en bafouant ceux d’une minorité dont on s’évertue à nier l’existence ? C’est là une tragédie hélas éternelle.

Taqawan de Eric Plamondon – Quidam Éditeur, réédition Le Livre de Poche, février 2019