Golgotha

Villa Scasso, banlieue de Buenos Aires. Chômage endémique, alcoolisme, violence quotidienne, les lieux sont une vraie carte postale pour touriste suicidaire. À Scasso, on vit et on meurt. Pas question de quitter le quartier autrement que sur ses pieds, en devenant footballeur ou flic, ou les deux pieds devant soi. Un jour de neige, Magui perd sa fille. Un avortement clandestin raté. Du rouge sur fond blanc. La faute à pas de chance dit la rue, taisant le rôle joué par Kuryaki, le caïd local. Magui avait tout misé sur sa fille. Elle nourrissait de grands espoirs quant à son avenir. Quel parent ne se comporte pas ainsi, se voilant la face pour ne pas voir les véritables agissements de sa progéniture. Mais Magui ne supporte pas ce drame. Elle se suicide dans l’indifférence générale. La routine à Scasso. Sauf pour Calavera. Il a bien connu Magui avant d’entrer dans la police. Il a même failli l’épouser. Il connaît aussi Kuryaki. Un client sérieux jouissant de l’impunité. Dès lors, il n’a plus qu’une seule idée en tête : se venger. Le sang appelle le sang et tant pis s’il faut contrevenir aux règles du quartier, rompre le statu quo avec la bande des Gamins. Tant pis si Lagarto, son coéquipier et ami, lui conseille d’oublier, de laisser filer. Kuryaki doit mourir.

Vous l’ai-je déjà dit ? Les auteurs argentins méritent que l’on se penche (ou s’épanche) sur leur cas. Carlos Salem, Ernesto Sabato, Adolfo Bioy Casares, Jorge Luis Borges… Voici des auteurs géniaux ! Avec des romans à l’avenant. De quoi redonner foi en l’humanité (non, je déconne). Bref, cela fait un bout de temps que j’ai lu Golgotha de Leonardo Oyola. Et comme j’ai justement plein de temps libre, je vais en dire un mot tout de suite. Hop !

En lisière de Buenos Aires, la capitale, prolifèrent misère et délinquance. On appelle ces quartiers les villas miserias. Des lieux abandonnés de tous, sauf des pauvres. Un labyrinthe de maisons lépreuses, reliées par des pasillos censés empêcher le passage des voitures de police. Leonardo Oyola connaît bien ces quartiers populaires. Il y est né, y a vécu. Il connaît leurs règles et ce qu’il coûte de ne pas les respecter. Même si les ajustements structurels imposés par le FMI ont taillé des croupières aux rentiers patagons, et cela ne risque pas de s’arranger, l’Argentine jouit toujours d’une aura de pays riche en Amérique latine. Une aura agrémentée de clichés romantiques : tango et gauchos. Des représentations à la réalité, il y a bien sûr un gouffre comme Carlos Salem se charge de nous le rappeler dans une courte préface où il dépeint Golgotha comme un western moderne, un poème épique, rythmé et enragé, servi par un rock généreux.

Drame en trois actes, dont le découpage se réfère aux différentes stations d’un calvaire, Golgotha impressionne en effet par sa puissance d’évocation rageuse. On est littéralement immergé, pour ne pas dire aspiré, par l’histoire. A Villa Scasso, vie et mort font partie du quotidien de chaque habitant et chacun se doit de respecter les règles du quartier, même si la frontière reste mouvante entre ceux qui survivent et ceux qui tuent.

Récit syncopé, alternant digressions et accélérations de rythme, souvent dans le plus parfait désordre, Golgotha marque ainsi l’esprit. Sans concession, il agace, secoue, émeut, bref il ne laisse pas indifférent. A suivre avec Chamamé.

Golgotha (Golgotha, 2008) de Leonardo Oyola – Éditions Asphalte, 2011 (Roman inédit traduit de l’espagnol [Argentine] par Olivier Hamilton)

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Bacchiglione Blues

« À l’heure où Zlatan Tuco quittait la maison de Tito Pasquato, ce dernier était bien loin, au volant de son fourgon déglingué, en compagnie des deux demeurés avec qui il formait un trio de choc depuis des lustres : Toni Drugo, surnommé l’Aromate, petit homme trapu taillé comme une armoire à glace, qui avait gardé ses cheveux aile de corbeau bien qu’il ne fût plus tout jeune, et Ivo Sborin, grand escogriffe aux incisives pourries, connu sous le nom de Tringlebouc, dont les derniers cheveux rescapés avaient formé un camp de réfugiés sur la nuque. »

Tito, Toni et Ivo sont trois truands sans envergure. Des petites frappes aux rêves médiocres issues d’un lumpenprolétariat prêt à toutes les combines pour quelques euros. Ces trois pieds nickelés de la campagne padano-vénitienne ont décidé de changer de catégorie en organisant l’enlèvement de la femme d’un industriel du coin. Un gros coup qui pourrait les transformer en millionnaires. À la condition de surmonter la poisse qui leur colle à la peau comme cette nuée de moustiques tigres dont ils doivent supporter les piqûres dans la planque où ils sont retranchés avec leur otage. À la condition de survivre aux manigances du roi du sucre qui n’a pas envie de lâcher l’argent de la rançon sans rien entreprendre.

Faisons plus court que d’habitude, mais compte tenu de la taille du bouquin (141 pages), cela ne me paraît pas abusé. Bacchiglione Blues s’impose d’emblée comme une lecture légère, empreinte d’un mauvais esprit jubilatoire. Matteo Righetto semble en effet beaucoup s’amuser des déboires de son trio criminel, n’économisant pas par ailleurs ses sarcasmes à l’encontre des victimes. Sous sa plume, la population de Padanie-Vénétie se réduit à un ramassis d’individus aux motivations étriquées. Des ratés et des rustres aux mœurs grossières, flirtant avec la délinquance et le racisme. Affreux, sales et méchants pourrait-on dire pour paraphraser le titre d’un film d’Ettore Scola.

Expédié en quelques heures de lecture, le roman de l’auteur italien ne trahit pas une quatrième de couverture le présentant comme une sorte de pulp détournant les codes du roman noir. Avec son ragondin blanc, ses témoins de Jehovah en maraude et ses tueurs sadiques en embuscade, Matteo Righetto place la barre très haut, accouchant d’une histoire rocambolesque qui révèle de surcroît une gouaille réjouissante, un art de la description incongrue et un goût assuré pour la satire et le burlesque.

Bref, Bacchiglione Blues apparaît comme une très bonne surprise, dévoilant des trésors d’humour vachard et de noirceur. On en redemande !

Bacchiglione Blues (Bacchiglione Blues, 2011) de Matteo Righetto – Éditions La dernière goutte, collection « Fonds noirs », 2015 (roman traduit de l’italien par Laura Brignon)

Là où les lumières se perdent

Jacob McNeely aurait sans doute rêvé d’une autre vie. Il doit hélas se contenter de supporter un destin tout tracé, entre un père violent et une mère toxicomane. Dans le comté de Jackson, au cœur des Appalaches, Charlie McNeely domine en effet le marché de la méthamphétamine. De nombreuses complicités, achetées à peu de frais dans la police locale et le voisinage, lui garantissent une certaine impunité. Mais, comme on n’est jamais complètement à l’abri des bavards, il n’a jamais hésité à user de l’intimidation et de la violence. Il aimerait bien que Jacob prenne sa suite. Il lui confie d’ailleurs de plus en plus de tâches, histoire de gommer la tendresse qui émousse le tempérament de son fils. Mais, Jacob ne sait pas encore s’il est prêt à assumer l’atavisme familial. Il aime Maggie, dont le destin semble aussi tout tracé. À la prochaine rentrée, elle quittera la vallée pour poursuivre ses études et sortir de ce cul de basse fosse d’où rien ne ressort indemne. Elle est son seul espoir, lui offrant une échappatoire par procuration, en quelque sorte.

Dans la lignée de Ron Rash ou de Daniel Woodrell, David Joy ausculte les angles morts du prolétariat rural américain. Un milieu frustre où l’on tire le diable par la queue, entre déprise économique, alcoolisme et délinquance. Là où les lumières se perdent s’attache ainsi au point de vue d’un jeune homme, à peine sorti de l’adolescence, pas vraiment taillé pour prendre la suite de l’entreprise criminelle de son père. Jacob est à la fois le révélateur de ce microcosme délétère et sa victime expiatoire. Pas assez pourri pour accomplir sans état d’âme toutes les missions commanditées par son père, mais déjà trop engagé sur la voie du crime pour espérer s’en sortir sans cauchemarder, il oscille sans cesse entre le fatalisme et le sentiment qu’il peut conjurer le déterminisme social et familial. De cette infime lueur d’espoir, incarnée par un amour s’exprimant avec pudeur, Jacob tire le ressort nécessaire pour lui permettre de continuer à avancer, en dépit de l’adversité qui s’acharne contre lui.

Là où les lumières se perdent recèle également des moments de grâce, empreints d’un lyrisme inspiré par les émotions simples et le spectacle de la nature. Un coucher de soleil sur les montagnes, un torrent jaillissant dans la vallée, des relations sincères magnifiées par la naïveté de la jeunesse. Ces pauses bienvenues, instants contemplatifs arrachés à un quotidien sordide, sont hélas vite éclipsées par le retour au réalisme trivial et violent, mas aussi par la duplicité d’une humanité dont on peine à mesurer la noirceur. Et pourtant, c’est ainsi que les hommes vivent.

Même si les ressorts de Là où les lumières se perdent ont été lus et vus à de multiples reprises, David Joy en tire un sens du tragique dont le caractère inexorable nous laisse comme assommé. Born under a bad sign. Définitivement.

« Le moment de paix était désormais proche, et j’ai finalement compris qu’il n’y avait aucune différence entre ici et là-bas. Seuls comptaient la zone du milieu de ce monde pourri, le vaste espace qui s’étirait entre les deux, et ceux qui étaient nés avec assez de cran pour l’affronter. »

Là où les lumières se perdent (Where All Light tends to Go, 2015) de David Joy – Réédition 10/18, septembre 2017 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Fabrice Pointeau).

Black Blocs

À l’issue d’une manifestation contre la réforme de l’enseignement supérieur, Swann Ladoux retrouve dans l’appartement qu’ils partagent, le corps sans vie de son compagnon Samuel. L’assassinat a été maquillé en cambriolage raté et la jeune post-doc en biologie semble la coupable idéale aux yeux de la police. Auditionnée par l’anti-terrorisme, Swann ne tarde pas à découvrir que Samuel vivait une double vie, un fait confirmé au moment du règlement de la succession chez le notaire. La voilà propriétaire d’une maison, transformée en squat et occupée par un groupe de radicaux. Petit -à-petit, elle se coupe de son environnement familier, de ses parents, ses amis et collègues de travail, tiraillée entre une fascination troublante pour ce milieu et le besoin de venger la mort de Samuel.

Société du spectacle, mon amour. Le terme de black bloc est devenu le leitmotiv de médias guère avares en catastrophisme et en émotion lorsqu’il s’agit de diaboliser mouvements et luttes sociales. Entre fantasme et grand complot anarchiste international, l’expression langagière recoupe toutes les peurs d’une société d’ordre, promotrice de libertés consensuelles, cadrées, où la protestation politique et sociale se doit d’emprunter le visage rassurant des partis politiques et des syndicats.

Elsa Marpeau semble s’emparer de la thématique pour en romancer le propos sous l’apparence conventionnelle d’un roman noir. Mais, derrière les intentions, se révèle un malentendu complet. Black blocs n’est pas le roman attendu sur les militants de l’ultragauche, anarchistes prônant l’auto-gestion et autres anti-système, bien au contraire, le Black bloc s’avère un prétexte, servant de support à la dérive d’une bobo névrosée, frappée par le deuil et la révélation de la trahison de son compagnon.

Focalisée sur les états d’âme de Swann, Elsa Marpeau ne fait en effet qu’effleurer le milieu interlope et secret des militants de l’ultragauche, cochant toutes les cases du ridicule et de la caricature. Elle ne retient des autonomes que l’écume, c’est-à-dire les violences puériles ou l’indigence intellectuelle, se contentant de singer les écrits du Comité invisible et de dresser un portrait univoque des militants anarchistes. Sur ce point, l’autrice se cantonne au simplisme, brossant à gros traits un portrait assez pathétique des totos, comme les surnomment les flics de l’antiterrorisme. Tout au plus, peut-on lui concéder une scène très forte, où elle restitue de manière crédible l’atmosphère d’excitation et de violence d’une manifestation. Pas davantage, hélas.

Au fil d’une intrigue cousue de fil blanc, où certains personnages ne fonctionnent pas du tout en raison de leur caractère outrancier, Black Blocs dévoile son véritable sujet, celui de la dérive irrésistible d’une jeune femme, incapable de faire le deuil de la relation fusionnelle avec son compagnon. Swann ne parvient pas en effet à tirer un trait sur les deux années de vie commune intense avec un homme qui menait une double vie. Un inconnu qu’elle a côtoyé sans voir sa part d’ombre. Pendant plus de 300 pages, elle tourne et retourne dans sa tête les scènes du passé, prenant des notes, relevant les indices et les détails afin de démasquer l’assassin. Et après ? Souhaite-t-elle le tuer ? Le dénoncer à la police ? Après reste nébuleux. Elle n’est plus sûre de ses sentiments, de ses convictions et de ses allégeances. Et, plus elle fréquente les autonomes, plus ses repères s’effacent, annihilés par une paranoïa implacable. Sa paisible existence de petite-bourgeoise s’effiloche et elle devient la proie d’un anti-terrorisme en embuscade.

D’aucuns pourraient juger le trait forcé, même s’il faut reconnaître le savoir-faire de l’autrice lorsqu’il s’agit de dresser le portrait d’un personnage. Hélas, la naïveté des apprentis anarchistes, le caractère téléphoné de l’intrigue nuisent au récit, ou du moins en rendent le déroulé prévisible et assez grossier.

Bref, sur un sujet propice à tous les fantasmes sécuritaires, Elsa Marpeau botte en touche, préférant se concentrer sur une histoire d’amour qui finit mal.

Black Blocs de Elsa Marpeau – Réédition Folio, collection « Policier », juin 2018

Hével

Gus et André se sont trouvés dans la rue, un peu par hasard. André, l’aîné, ancien résistant et routier pour un salaire à faire peur. Gus, le jeunot, sorti de la dèche grâce à l’amitié quasi-filiale avec André. Les deux taillent désormais la route ensemble, sur les départementales et les nationales du Jura, au volant d’un vieux clou aux essieux fatigués et aux pneus rétamés, à la recherche de fret pour pouvoir survivre. Par tout temps, qu’il neige ou verglace, ils roulent dans leur petit coin de France, proche de la Suisse, en rêvant à d’autres horizons. Mais, l’horizon est sombre en ce début d’année 1958. Ça veut courir les filles de l’air de l’autre côté de la Méditerranée. Ça mitraille dans l’Aurès, ça surine dans le Djebel. André a déjà perdu un frère du côté du bled. Depuis, l’ancien résistant hait les Arabes. Pour Gus, c’est moins clair. Des trucs pas très sains crapahutent dans sa caboche. Des images inquiétantes qu’il s’efforce de combattre. Mais, ses pulsions l’effraient un peu. Il a le sang chaud et se montre bagarreur. Et puis, il y a l’autre, ramassé au bord de la route qui semble leur coller aux basques. Faudrait pas qu’il lui pique sa place auprès d’André.

En dépit de sa taille, le nouveau roman de Patrick Pécherot procure un maximum d’effet. Le récit de ce drame à hauteur d’homme joue en effet une petite musique intime, entêtante, nous plongeant dans la mémoire et les circonvolutions torturées de l’esprit humain. Les personnages de Hével vivent dans un monde illusoire, absurde, au sens donné par Camus. Étrangers à une existence dont le sens leur échappe, ils n’appartiennent pas à cette engeance imbuvable, celle des héros dont on loue les faits d’arme. Ils évoluent dans un environnement banal, bien éloigné de celui des archétypes insupportables, les certitudes chevillées à la carcasse, sûrs de leur bon droit et de leur Cause. Non, ils relèvent plutôt du genre à partir au chagrin tous les matins, à oublier l’âpreté de l’existence dans un café serré ou un ballon de rouge qui pique. Du genre à s’enferrer dans leurs erreurs par principe ou par peur de déchoir dans le regard du copain. Contre l’évidence même. Du genre à céder à la colère, à suivre le mouvement, quitte à le regretter ensuite. Du genre humain, dans l’acception la plus banale du terme.

Hével se frotte également à la sale guerre, celle qu’on a longtemps refusé de nommer, préférant qualifier ce qui se passait en Algérie d’événements ou d’opération de maintien de l’ordre. Écartant le manichéisme, celui des porteurs de valises préférant absoudre le FLN de ses crimes ou celui des patriotes jugeant la torture comme un mal nécessaire, Patrick Pécherot emprunte les chemins de traverse, nous faisant toucher du doigt l’ambivalence de l’esprit humain, ses atermoiements, son aveuglement et sa capacité à justifier l’innommable. Hével apparaît ainsi comme un concentré d’humanité où la grandeur côtoie les saloperies, souvent dans le même être.

Pour exprimer ce propos nuancé, Patrick Pécherot use d’une écriture pointilliste, où langue et narration se conjuguent avec bonheur pour immerger le lecteur dans les pensées des personnages. Un Show don’t tell gouailleur et sacrément addictif, conférant au roman une atmosphère palpable et irrésistible. L’auteur nous dévoile ainsi mille vérités fluctuantes et l’on vagabonde dans les méandres de la mémoire du narrateur, livré à ses caprices et aux hasards de ses réminiscences. Quant aux faits et à l’intrigue, laissons-les aux maniaques d’une littérature de géomètres et de boutiquiers.

Hével tient donc plus de Camus que de Sartre. Et l’on aimerait croire que l’engeance humaine finisse par choisir la justice plutôt que sa mère, lui préférant la raison à la passion. Dans un monde idéal, peut-être ?

Hével de Patrick Pécherot – Éditions Gallimard, collection « Série noire », avril 2018

Nu dans le jardin d’Éden

Dire que Garden Hills a connu des jours meilleurs confine à l’euphémisme. La cité champignon n’est désormais plus qu’un trou paumé, au sens littéral du terme, nimbé par l’atmosphère jaunâtre de la poussière soulevée par le vent, reliquat de l’exploitation minière dont elle a été le théâtre jadis. Pour les habitants, une douzaine de familles au bas mot, la vie n’est plus qu’une longue journée morose, bercée d’illusions de grandeur, vécue à l’ombre de la demeure monstrueuse de Fat Man, le Gargantua présidant aux destinées de la bourgade. Le bougre entretient en effet le seul magasin-bar du coin, fournissant du travail aux éclopés échoués dans les parages. Avec la fermeture de l’usine et grâce à sa fortune, il est devenu le seigneur incontesté de la petite cité. Un potentat débonnaire faisant bien des envieux.

À Garden Hills, le boom du phosphate appartient en effet au passé. Les machines de la plus grosse usine de la région se sont tues. On a coupé l’électricité et les convoyeurs métalliques, chargés de ramener la caillasse pour tamiser le minerai, n’en finissent plus de rouiller pendant que les pneumatiques des engins de chantier se délitent sous l’effet de la pourriture sèche. Pourtant, la ville n’a pas encore rejoint la longue cohorte de ses sœurs fantômes. Bien au contraire, elle semble même connaître un regain d’intérêt étonnant. Une foule de badauds, débarquée de leur voiture garées à Reclamation Park, l’aire de repos jouxtant l’autoroute à quatre voies, fait la queue dès le matin pour observer les lieux, versant son écot au télescope-à-un-quater installé là par Miss Dolly. Et cette cinglée de garce, aux dires de Iceman et Jester, a bien d’autres projets pour rendre à la petite cité sa splendeur d’antan. Sur ce point, Fat Man ne semble pas prêt à les contredire, finançant sans sourciller les initiatives de la vieille fille.

Séduit par Le Chanteur de gospel, charmé par La foire aux serpents, me voici désormais conquis par Nu dans le jardin d’Éden et son microcosme de bras cassés, de phénomènes de foire dont les mœurs et motivations relèvent bien sûr de la plus banale comédie humaine. Le propos de Harry Crews se teinte une nouvelle fois d’une religiosité populaire, un tantinet déviante et païenne. Chassés de leur Éden industriel et consumériste, les habitants de Garden Hills vivent en effet dans l’espoir du retour de leur dieu entrepreneur, à l’ombre de son disciple ventru, entretenant un culte monstrueux à l’égard de ce passé révolu. Mais, le gisement de phosphate est épuisé, rien ne semble en mesure de ressusciter les machines, foreuses et autres trieuses de minerai. Confrontés à cette Chute définitive, ils attendent donc un signe du ciel pour renouer avec la prospérité. Ou un signe de l’Enfer. Après tout, on n’est pas très regardant sur la nature de la main qui vous nourrit.

Harry Crews ne se prive pas pour dresser le portrait d’un échantillon d’humanité insolite. Il force le trait, se plaît à caricaturer les personnages pour laisser affleurer leur humanité au travers de leurs vices. Il livre ainsi une véritable galerie de freaks dont l’apparence ne doit pas masquer le prosaïsme des comportements et les fêlures intimes. Né des œuvres d’une bigote morte en couches et d’un père fou devenu riche par un absurde concours de circonstances, Fat Man a longtemps incarné le messie pour la communauté rassemblée au pied de sa demeure. Mais un messie obèse dont la graisse cache un vide abyssal que les repas ne parviennent pas à combler. Jester lui sert de chauffeur, au volant de l’unique véhicule en état de fonctionner, une vieille Buick Sedan aux commandes et siège aménagés pour compenser sa petite taille. Jester est en effet un ancien jockey, un nain et un moricaud ayant joué de malchance après avoir enfourché un cheval suicidaire pendant un derby. Vêtu de soie verte et de bottes à talonnettes, il sert d’homme à tout faire. Quant à miss Dolly, l’ancienne Reine du Phosphate de Garden Hill, elle semble bien décidée à redonner son lustre d’antan à la petite cité, à grand renfort de sexe et de voyeurisme. La vieille fille a un max d’idées et d’expérience sur le sujet, mais également des intentions guère louables.

De ce microcosme fruste et singulier, Harry Crews tire un récit bizarre et sombre, animé de moments de grâce admirables. Bref, à l’image d’une humanité bien éloignée de son innocence édénique, sans cesse tiraillée entre ses désirs et une propension maladive à trahir contre un peu de pouvoir, de considération ou pour satisfaire son goût des spectacles malsains.

Nu dans le jardin d’Éden (Naked in Garden Hills, 1969) de Harry Crews – Éditions Sonatine, septembre 2013 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Patrick Raynal)

La foire aux serpents

Le Chanteur de gospel m’a permis de découvrir Harry Crews. A cette occasion, j’ai d’ailleurs maudit la pusillanimité m’ayant fait repousser à plusieurs reprises la lecture d’un auteur majeur de la littérature américaine, n’ayons pas peur des mots. Avec fébrilité, l’estomac noué, je n’ai attendu guère longtemps pour attaquer un deuxième roman, espérant ne pas être déçu. J’ai opté pour La foire aux serpents dont j’avais ouï grand bien. Bonne pioche. Ce roman est même un cran au-dessus. Si si !

Certes, les points communs avec Le chanteur de gospel abondent. Une propension à mettre en scène, sans voyeurisme aucun, une galerie de rednecks truculents. Une atmosphère empreinte de dinguerie à l’occasion d’un événement important, ici la fameuse foire aux serpents. Un humour omniprésent, oscillant entre grotesque et absurde. Et surtout, une peinture sans concession de l’envers de l’american dream of life, avec juste ce qu’il faut d’exagération pour rendre l’ensemble authentique.

Mais cette fois-ci, Harry Crews développe un tantinet la psychologie des personnages, leur conférant davantage d’épaisseur, histoire de stimuler notre empathie. Il aménage une véritable progression dramatique débouchant sur un dénouement sec comme un coup de trique, mais au final très logique. Car La foire aux serpents est un roman noir dans la meilleure acception du terme. Une chronique de la misère humaine, à la fois sociale et culturelle, dont il temps de donner un aperçu.

Joe Lon est une pointure dans la communauté qui l’a vu naître. Une sommité parmi les ratés, les malchanceux et les brutes qu’il côtoie au quotidien. Abruti intégral, un fait dont il est hélas conscient, il végète dans son mobile home, choyé par une épouse ravagée par les grossesses successives. Violent, raciste, alcoolique, frustré et inculte, le bougre a toutes les apparences du sale type et pourtant on ne peut s’empêcher de compatir pour la détresse profonde du personnage.

Sur le fil du rasoir, Joe Lon menace en effet d’exploser à tout moment, menaçant son entourage d’une furie incontrôlée et incontrôlable. Pas sûr qu’on lui jette la pierre pour cela, vu les circonstances atténuantes (et exténuantes) dont il bénéficie. Pas sûr qu’on le plaigne non plus (faut pas pousser mémé dans les orties).

Le retour de Bérénice, l’amour de jeunesse de Joe Lon, avec laquelle il a fait de surcroît les 400 coups, avant que la belle ne le quitte pour poursuivre ses études à l’université, ne risque pas de modifier la donne, bien au contraire. Retrouver un(e) ami(e) du passé ayant poursuivi son bonhomme de chemin lorsqu’on est resté au bord de la route, les deux pieds dans la gadoue, n’encourage guère à la tranquillité d’esprit.

La foire aux serpents relate ainsi la lente et irrésistible montée en puissance d’une violence refrénée à grand peine, jusqu’à dépasser la masse critique… Personnellement, m’est avis que je vais continuer à jubiler en lisant du Harry Crews.

La foire aux serpents (A Feast of snakes, 1976) de Harry Crews – Réédition Folio/policier (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Nicolas Richard