Le chien arabe

À l’ombre des tours de la cité des Izards, le feu couve. Ce n’est pas encore l’été et pourtant déjà une chape caniculaire s’est abattue sur la banlieue nord de Toulouse, pesante et étouffante. Il suffirait de peu de choses pour que le vent d’Autan attise les braises de la guerre qui se prépare entre les cailleras et les barbus. Un conflit territorial mais aussi une lutte d’autorité, le spirituel ne tolérant pas que le temporel s’exonère de ses devoirs.

En attendant, la routine prévaut. Dans les coursives des bâtiments, sur les toits, les chouffeurs guettent les rondes de la police, prêts à repousser l’intrusion des individus indésirables. Ils obéissent à Nourredine Ben Arfa, le caïd de la cité. Un jeune devenu à force d’intimidation et de violence, le chef du gang des Izards. Pour sa sœur, il est aussi le chef de la famille, un tyran que même ses parents craignent. Un soir, un peu par défi, elle observe son manège au pied de leur immeuble. Et, ne supportant pas de le voir brutaliser un chien apparemment souffrant, elle s’empare de l’animal pour le faire examiner par Sergine Ollard, l’un des vétérinaires de la clinique locale.

En dépit d’un sujet s’enracinant dans la criminalité des cités sensibles et la montée du terrorisme islamiste, Le Chien arabe n’est pas parvenu à me convaincre. La faute au traitement superficiel de l’atmosphère, on va y revenir, et à une intrigue ne faisant pas l’impasse sur la facilité et les recettes du thriller.

On aurait aimé découvrir les habitants des Izards auquel Benoît Séverac dédit son roman, ces petites gens dont certains méritent son hommage. Hélas, les chapitres courts et factuels, contribuent à hacher la narration, ne permettant aucune immersion dans ce quartier de la banlieue nord de Toulouse. Bien au contraire, l’auteur toulousain se contente de nous balader d’un lieu à un autre, d’un personnage à un autre, sans prendre le temps de laisser vivre les habitants des Izards. On en est réduit à explorer les bas-fonds des immeubles aux caves transformées en lieux de prière clandestins ou en chenils.

À vrai dire, il manque un véritable point de vue dans ce roman, celui des ressortissants des Izards, ces habitants, jeunes et vieux, étrangers et locaux qui subissent la pression du trafic des caïds. Car paradoxalement, si les pratiques illégales du gang Ben Arfa sont bien documentées, Benoît Séverac se montre beaucoup moins prolixe sur d’autres aspects du quartier. À commencer par l’influence des intégristes et le processus de radicalisation. Et puis, il y a la sœur de Nourredine, Samia, à l’origine de l’intervention de Sergine Ollard. Son personnage disparaît très vite pour ne privilégier que le point de vue jusqu’au-boutiste de la vétérinaire et celui du brigadier Decrest, femme flic désabusée en charge du maintien de l’ordre aux Izards.

En fait, Le Chien arabe se révèle un inexorable crescendo, où chacun tient son rôle, débouchant sur la conflagration attendue. Ni les tentatives de Sergine Ollard, véritable chien (!) dans un jeu de quille dont l’entêtement enragé finit par agacer, ni les manœuvres occultes de la DGSI sur le dos de la police locale, somme toute très convenues, ne viennent relancer l’intérêt pour un roman dont on se surprend à tourner les pages sans conviction, anticipant le moindre rebondissement.

Bref, Benoît Séverac ne semble enfoncer que les portes ouvertes au lieu de dévoiler les angles morts de ces cités où la moindre flambée de violence et le plus infime fait divers nourrissent les représentations du commun des mortels.

le-chien-arabe_2890Le Chien arabe de Benoît Séverac – La manufacture de livres, mars 2016

Guerre

guerre2Après deux romans parus aux défuntes éditions Moisson rouge, Guerre est le troisième titre de Vladimir Kozlov publié dans nos contrées. Et quoi de plus normal de le retrouver chez La manufacture de livres, dans la nouvelle collection « zapoï », label consacré à la fiction et à la non fiction russe, dont la direction a été confiée à Thierry Marignac, traducteur et découvreur de l’auteur.

Russie post-soviétique. Dans une ville de province, grise et terne, le groupe Vienne-75 a déclaré la guerre à la police, ces « gangsters en uniforme », qui rançonnent sans vergogne la population. Avec le concours d’un truand, retiré des affaires, et d’un ancien combattant de la guerre en Tchétchénie, cette bande d’étudiants organise à l’échelle locale une campagne d’attentats contre les forces de l’ordre. S’il s’inspire des terroristes des années 1970, le groupe ne revendique pourtant aucune idéologie et ne vise qu’à mettre un terme à l’arbitraire. Accomplies dans le plus parfait anonymat, leurs actions sèment la pagaille dans la police et au gouvernement régional. Elles attirent aussi l’attention de Andreï Nikitine, journaliste un tantinet désabusé, qui travaille pour l’organe de la presse locale, Oblastnaïa Tribouna.

« Les gens ont toujours besoin d’idées auxquelles se raccrocher, dans n’importe quel système, sous n’importe quel régime. À la fin des années 80, c’était la haine des soviets, de nos jours, c’est la consommation, dans les années 90, c’était le crime. Pourquoi considère-t-on que les archétypes de ces années-là sont le bandit et la prostituée ? Parce que la majorité des jeunes voulaient être des bandits ou des prostituées, c’était considéré comme la norme. Et une certaine quantité d’entre eux, pas tous, bien sûr, mais un nombre important est passé par là. Certains ont été détruits et pas d’autres, qui s’en sont sortis et son passés à l’ère suivante… »

Il n’y a pas de bien ou de mal, mais juste des gens qui disent non, et qui boivent un coup après, parce que c’est dur. Si l’on peut reprocher à Jean-Patrick Manchette d’avoir donné naissance, sans doute bien malgré lui, à tout un courant de polars politisés, guère inventifs hélas, qualifiés par la suite de néo-polars, on ne peut certes pas le blâmer pour sa vision du roman noir. Le genre apparaît en effet comme un formidable révélateur du monde tel qu’il est, ou plutôt tel qu’il va mal. Vladimir Kozlov, en plus d’être une plume incisive, illustre à merveille cette conception du roman noir, du moins si l’on s’en tient à ses origines classiques nord-américaines, et non au recyclage mercatique de l’édition actuelle.

Guerre nous immerge en Russie, dans un des angles morts né des soubresauts de la géopolitique de la fin du XXe siècle. Pour nourrir sa fiction, Vladimir Koslov s’est inspiré de faits réels s’étant déroulés en Sibérie en 2010. Mêlant le documentaire et le roman, Guerre alterne les points de vue, les extraits d’articles de presse et de mémoire de recherche. L’auteur russe suit l’itinéraire des membres du groupe Vienne-75, s’attachant aussi aux enquêtes de Voronko, un flic corrompu, et de Andreï Nikitine, un journaliste essayant malgré tout de faire son travail d’investigation.

Tous unis par la révolte, les membres de Vienne-75 n’ont finalement pas grand chose en commun. Les motifs de leur colère paraissent bien maigres et relèvent plus du désœuvrement que de l’idéal. Sergueï fait le taxi pirate, solitaire, entre deux injures racistes contre les « culs noirs », nourrissant une frustration sexuelle tenace. Olga et ses camarades jouent aux terroristes sans véritable conviction, de manière brouillonne, et Stass s’improvise cerveau de l’organisation, témoignant par ses réflexions du grand vide provoqué par l’effondrement de l’URSS. Guerre se révèle ainsi comme une guerre intérieure, celle d’un groupe de jeunes gens, partagés entre leurs désirs et leur volonté consciente.

À la marge, Vladimir Kozlov dévoile tout un microcosme pourri, celui d’une ville de province de la Russie post-soviétique. Entre barres d’habitation austères, aux abords jonchés par les cadavres de la société de consommation, et boîte de nuit proposant des concours de pipe aux jeunes filles fauchées, le clientélisme généralisé, l’alcoolisme endémique et les sectes millénaristes, prêtes à tout pour permettre à leurs prophéties apocalyptiques de se réaliser, ont les coudées franches pour prospérer. Seul Andreï et sa fille Olga, dont les recherches sur les groupes terroristes des années 1970 rythment le récit, semblent vouloir échapper au renoncement. Et ils boivent un coup, parce c’est dur.

Bref, si Guerre s’inscrit de plain-pied dans la lignée du roman noir, il propose également une vision saisissante de la Russie post-soviétique. Une vision sans fard qui secoue et donne à réfléchir. Et, ça fait du bien.

guerreGuerre de Vladimir Kozlov – La Manufacture de livres, collection « zapoï », octobre 2016 (roman traduit du russe par Thierry Marignac)

Planète vide

Paru en format poche dans la collection Série noire chez Gallimard, un fait désormais suffisamment rare pour attirer l’attention, Planète vide n’usurpe pas le qualificatif de roman intriguant. On n’ira cependant pas au-delà. La faute à une histoire qui ne parvient pas à s’arracher du plancher des vaches, en dépit d’un argument de départ promettant monts et merveilles. Le roman de Clément Milian avait pourtant de la ressource. En adoptant le point de vue d’un gosse des banlieues, issu de l’immigration, Planète vide n’était pas sans rappeler quelques illustres prédécesseurs. En vrac, citons Zazie dans le métro, Billy ze Kick ou La vie de ma mère. Hélas, on serait bien en mal de retrouver ici le regard enjoué, pétillant et malicieux, voire carrément vachard, des personnages de Queneau, Vautrin et Jonquet.

A vrai dire, Papa, le héros (malgré lui) de Planète vide semble plutôt du genre dépressif et mutique. Un parfait souffre-douleur pour ses camarades qui ne se privent pas pour le harceler. Vaincu par avance, il ne trouve d’autre exutoire à son calvaire quotidien qu’en fuyant dans un monde imaginaire, à forte connotation science-fictive, dont il dessine les paysages étrangers en puisant son inspiration dans les images d’un livre sur l’espace. A l’approche de Noël, il se fait coincer par le caïd du collège et ses sbires sur le chemin du retour et n’échappe à un tabassage en règle qu’en poussant l’agresseur, par pur désespoir, sous les roues d’une voiture. Commence alors pour lui, une longue fugue dans le système-ville. Autrement dit, Paris.

Écrit à hauteur d’enfant dans une langue désincarnée, Planète vide s’apparente à un conte cruel, oscillant sans cesse entre réalisme cru et visions relevant d’un onirisme exacerbé. On s’attache ainsi aux pas de Patrice Gbemba, aka Papa, accompagnant son errance dans Paris, des tours futuristes de La Défense aux bas-fonds de Pigalle, en passant par un squat hanté par des punks à chiens. Un voyage au cœur de la dèche, dans un monde invisible au commun des mortels et pourtant si proche de lui.

Au cours de ce périple un tantinet initiatique, Papa s’efforce de déchiffrer les symboles d’une société lui étant complètement étrangère, confronté à une succession de défis à relever pour survivre. Se nourrir, boire, se protéger des prédateurs, surtout les hommes, trouver un toit pour passer la nuit et de quoi se vêtir ou se chauffer. Quelques rencontres salutaires ou violentes, des individus lambdas, des gamins comme lui, des clodos, des putes et d’autres marginaux jalonnent son parcours dans le labyrinthe du Système-ville, sans que l’on sache quel enseignement il en retire exactement. Un parcours monotone et répétitif débouchant sur une impasse, celle de l’impossibilité à communiquer.

Bon, avouons-le. Je n’ai pas vraiment adhéré au parti pris de l’auteur, cet entre-deux jouant à la fois sur les ressorts de l’imaginaire et de la réalité. Ce filtre fantasmatique venant s’intercaler entre les yeux de Papa et l’univers sans fard des déclassés.

Bref, si je ne suis pas convaincu par Planète vide, je ne peux pas affirmer non plus être totalement déçu. Et si l’écriture de Clément Milian se révèle très évocatrice, il lui reste à trouver une vraie histoire à raconter.

planete-videPlanète vide de Clément Milian – Éditions Gallimard, collection Série Noire, novembre 2016

Les derniers jours d’un homme

Retour au roman noir, ici d’obédience sociale, avec un roman de Pascal Dessaint, un auteur que je découvre ici, bien qu’il me semble avoir lu jadis un Poulpe écrit par ses soins. On l’a déjà dit et on le redit, le polar français souffre de nombreux défauts, notamment une propension à ressasser les mêmes motifs, vieilles lunes usées jusqu’à la trame, et à asséner les convictions politiques de l’auteur comme des vérités suprêmes. Ici, rien de cela. Ouf !

Roman à deux voix, père et fille, un intervalle d’une quinzaine d’années séparant les deux lignes narratives, Les derniers jours d’un homme restitue, d’une manière criante de vérité, le malaise du milieu ouvrier. Des gens fiers de leur travail, mais en même temps conscients que leur outil leur coûte la santé et celle de leurs proches. Un terrible dilemme vécu au quotidien. L’usine conditionne en effet leur existence. Elle donne sens à leur vie et les tue aussi, sous un ciel chargé et un horizon limité par le crassier et l’autoroute. Pour ces damnés de la terre, confinés dans un enfer accepté, intégré à leur existence, l’usine vaut mieux que l’inconnu.

Pourtant, la pollution les environne. Dans le sol, dans l’air et dans ce qu’il mange, quelques légumes cultivés dans leurs moments perdus, on trouve du cadmium, du zinc et surtout du plomb. De quoi leur pourrir lentement la carcasse et produire des générations de tarés. On lave régulièrement à grande eau la cour de l’école. On enferme les enfants lorsque le vent est défavorable. Rien n’y fait. Pas un papillon ou un oiseau pour redonner de l’espoir. Une poussière grise, omniprésente, recouvre sous sa chape les rêves d’avenir. Un mot n’ayant de toute façon plus guère de sens depuis que l’usine a fermé, mise à l’encan par un patron voyou.

Roman noir et social dans la meilleure acception du terme, Les derniers jours d’un homme témoigne beaucoup mieux que bien des documentaires de ce désarroi de la classe ouvrière. Usant d’une écriture simple et sincère, dépourvu de tout misérabilisme,  Pascal Dessaint n’oublie pas de nous narrer une histoire humaine, faite de non-dit, de lâcheté ordinaire, de bêtise, de générosité, de révolte et surtout de beaucoup de résignation. Et pendant que le système broie les hommes, ils continuent de broyer du noir, en reprenant un verre, parce que c’est dur.

Les derniers jours d’un homme de Pascal Dessaint – Éditions Rivages, 2010 (réédition Rivages/noir, 2013)

Une autre saison comme le printemps

François Dorall vit dans le passé. Une relation de jeunesse achevée tragiquement, un mariage en déshérence et un nourrisson mort dans sa prime enfance, le bonhomme nourrit un spleen tenace, entretenu par un deuil dont il ne parvient pas à se dépêtrer. Écrivain à succès, il habite aux États-Unis et vit désormais par procuration, via le personnage de roman de gare qu’il a créé. C’est d’ailleurs cette série qui lui vaut l’honneur d’une invitation à un salon de polar, à Metz, pour participer à une conférence sur les disparitions. Et justement, à l’issue de sa prestation, une amie d’enfance vient le supplier de retrouver son fils de 9 ans, kidnappé à la sortie de l’école. De quoi donner du grain à moudre à l’enquêteur François Doralli. Mais François Dorall n’apprécie pas le synopsis qu’on lui sert. Trop de non-dits. Il finit pourtant par se laisser convaincre, même si on lui force un tantinet la main en ayant recours au chantage.

En compagnie d’une fille ramassée dans un hôtel, François Dorall/Doralli se lance à la recherche de cet enfant disparu. Et surtout, il entame une quête plus personnelle d’où émergent les souvenirs d’un amour passé.

Écrivain prolifique, Pierre Pelot a longtemps œuvré dans les marges, au cœur de cette littérature dite populaire. Il y a forgé son style et ses propres thématiques, acquérant au fil des années la stature d’auteur. De quoi remettre à leur place les faiseurs chichiteux de la littérature qui pose.

Ce goût pour les marges, d’aucuns diraient les mauvais genres, se retrouve dans Une autre saison comme le printemps. Le Vosgien y flirte, et pas qu’un peu, avec les ressorts du fantastique et du roman noir. Mais, le propos de l’auteur se focalise surtout sur le territoire de l’intime. L’amour, plus fort que la mort. Avec ce lieu commun, il brode une histoire triste, où une fois de plus, la fiction se met en scène pour tenter de se substituer à la vie.

Une autre saison comme le printemps ravira sans doute les inconditionnels (j’en suis) de Pierre Pelot. Certes, le roman ne figure pas parmi ses œuvres les plus marquantes. On sent que l’auteur a attendri sa plume pour distiller l’émotion, processus qui ne l’empêche pas de cogner sur les bas instincts de l’engeance humaine. Pas angélique pour deux sous, le Vosgien s’attache à cette humanité banale, apte au pire comme au meilleur, que ce soit pas nécessité ou par calcul. Dans une atmosphère nimbée de mystère, il laisse également infuser quelques fulgurances dont l’acuité crucifie littéralement l’imagination.

La figure de l’écrivain, à la fois démiurge et être faillible, hante le récit du voyage de François Dorall. Les fêlures intimes du bonhomme affleurent peu à peu au fil de ses pensées et de ses échanges avec sa passagère. Et derrière la fausse simplicité des apparences, Une autre saison comme le printemps dévoile un idéalisme qui ne se résout pas à accepter l’irrémédiable, l’absurdité de la vie et des occasions manquées.

Bref, voici un bien beau roman dont on se défait difficilement, une fois la dernière page tournée.

saison_comme_printempsUne autre saison comme le printemps de Pierre Pelot – Éditions Héloïse d’Ormesson, novembre 2016 (réédition du roman paru en 1995 chez Denoël, collection « Présences »)

Un homme de Glace

complicityCameron Colley est devenu journaliste par idéalisme, pensant que le quatrième pouvoir ne pliait pas devant les autorités. Depuis, il végète en Écosse, contraint de réécrire ses articles quand ils n’ont pas l’heur de plaire à son directeur de rédaction ou lorsqu’ils froissent des intérêts privés. Pour oublier ce cul de sac, il passe le plus clair de son temps libre à écumer les pubs ou à jouer aux jeux vidéo sous l’emprise de la cocaïne. La situation ne vaut guère mieux pour son ami d’enfance, Andy Gould. Lui aussi voulait changer le monde, même si son origine sociale le plaçait plutôt dans le camp des nantis. Il s’y préparait d’ailleurs, persuadé que la population finirait par briser le cercle vicieux du travaillisme mollasson et du conservatisme consensuel. Par volonté de changement, il a fini par épouser la cause du thatchérisme, avide de liberté et de révolution… conservatrice. Un miroir aux alouettes comme les autres, un remède de choc sans doute pire que le mal qu’il était supposé soigner. Revenu de tout, il vivote désormais dans un hôtel délabré au fin fond des Highlands.

« On l’a faite, notre expérience ; nous avons eu un parti unique, une idéologie dominante, un plan exécuté jusqu’au bout, une cheffe à poigne – et son éminence grise – et de tout ça il ne reste que de la merde et des cendres. Le substrat industriel est ratiboisé jusqu’à l’os – plus, même : la moelle s’en écoule ; les anciennes structures socialistes qualifiées d’inefficaces ont été remplacées par des structures capitalistes encore plus vérolées, le pouvoir est complètement centralisé, la corruption institutionnalisée, et on a donné naissance à une génération qui ne saura jamais comment fracturer les portières de voiture avec un cintre et déterminer quel solvant défonce le mieux quand on se colle un sac en plastique sur la tête, avant de dégueuler ou de tomber dans les pommes. »

Ils croyaient changer le monde mais au final, c’est le monde qui les a changés. Bien des fictions, romans comme films, ont fait leur miel de ce constat désabusé, hélas guère contredit par la réalité. Avec Complicity (reprenons le titre de la version originale), Iain Banks aurait pu nous proposer une énième chronique des promesses non tenues. Il le fait, d’une certaine façon, mais à sa manière, mêlant la nostalgie à cette insolence qui fait de lui l’un de mes auteurs préférés.

Thriller à l’efficacité redoutable, Complicity n’usurpe pas le qualificatif de page turner. L’intrigue criminelle sous-tend un crescendo irrésistible, sur fond de lois d’exception et d’attentats de l’IRA, ne se relâchant qu’à l’extrême fin du roman, au moment où se dénoue la série de crimes et où se dévoile l’identité de son auteur. Certes, on la devine une soixantaine de pages avant la fin. Malgré tout, Iain Banks parvient à maintenir la tension, puisant dans les secrets d’enfance de Cameron Colley et Andy Gould les ressorts de la « croisade » du serial-killer, ici restituée à la seconde personne du pluriel. Un parti pris tout sauf gratuit qui fonctionne très bien, nous rendant en quelque sorte complice de ses méfaits.

Au-delà du thriller, Complicity solde une multitude de comptes. D’abord avec le thatchérisme, cette idéologie prédatrice et mortifère dont les choix ont contribué à ravager et paupériser la Grande Bretagne. Puis, avec le travaillisme à grand-papa et sa version édulcorée, la sociale démocratie. Il règle aussi ses comptes avec le progressisme de façade des nantis, trop attachés à leur confort pour véritablement remettre en question le système politique et social. Un consensus mou, préalable à tous les renoncements et trahisons auxquels le tueur s’attaque sans s’embarrasser avec la moralité. Mais, qu’est-ce que la moralité au regard d’un monde où la dignité humaine ne semble plus qu’une variable d’ajustement ? Ce n’est pas le moindre des mérites de Iain Banks que de poser cette question dérangeante et d’y apporter une réponse délicieusement provocatrice.

« Il est possible d’instaurer dès aujourd’hui une situation tout à fait acceptable – pas l’Utopie, mais un équilibre mondial relativement équitable, sans malnutrition, sans diarrhées mortelles, sans que personne ait à mourir de bêtes maladies comme la rougeole. Il suffirait de vouloir, si nous n’étions pas si cupides, si racistes, si sectaires, si fondamentalement égotistes. Bordel, même cet égotisme est d’une stupidité presque comique. »

Au final, Complicity relève d’un idéalisme désespéré et grinçant. Iain Banks adresse aux certitudes de ses contemporains un coup de pied salutaire et plus que jamais d’actualité. Rien que pour ce regard caustique, il nous manque…

homme_glaceUn homme de Glace (Complicity, 1993) de Iain Banks – Éditions Denoël, collection « Thriller », 1997 (roman traduit de l’anglais [Écosse] par Hélène Collon)

La Reine de Pomona

Baladé d’un bout à l’autre de la vallée de Pomona – la vallée du Marasme accéléré –, Earl Dean vend des aspirateurs. Le plus vieux métier du monde de la consommation. Des Cyclones, fine fleur de la technologie domestique, dotés de surcroît d’une puissance d’aspiration pouvant leur servir à purifier l’air ambiant.

Si la malchance pouvait se porter comme un étendard, Dean incarnerait le porteur idéal. La quarantaine bien frappé, il n’a jamais fait grand chose de son existence. Ultime héritier d’une famille de riches planteurs d’orangers, il se cantonne désormais à des petits boulots sans attrait. De quoi manger et payer ses factures, l’ambition dans les chaussettes.

Aussi loin qu’il se souvienne, les choses ont commencé à mal tourner avec son arrière-grand-père, abattu d’une balle dans le poumon à un endroit où il n’aurait pas dû se trouver. Depuis ce drame, les événements ont viré en eau de boudin pour sa famille. Et, il faut croire que la poisse n’en a pas fini avec lui.

Envoyé faire une démonstration du fabuleux Cyclone chez un client potentiel, il tombe sur une connaissance remontant à ses années lycée. Dan Brown, parfaite image du mauvais garçon des films pour teenagers. Un taré à la réputation de cogneur. Un psychopathe capable d’expédier ad patres n’importe qui pour n’importe quoi. Comble de malchance, la brute est en deuil. Le corps de son frère gît raide mort dans une glacière au milieu du séjour, le bide ouvert par un coup de couteau. L’heure n’est plus aux démonstrations commerciales. L’heure est aux représailles. Une vengeance à laquelle Dean se voit contraint de participer.

Comme pour Surf City, La reine de Pomona suit une trame classique. Mauvaise rencontre au mauvais endroit, périple chaotique ponctué de violence, les ressorts utilisés par Kem Nunn ne flattent pas l’amateur de nouveauté.

La différence apparaît plutôt au niveau du traitement. L’auteur californien prend son temps, écartant toute velléité de suspense ou de rythme haletant, comme on dit chez les adeptes du thriller. Il alterne les digressions, parsème son récit de détails d’apparence anodines, détails contribuant pourtant à définir les personnages. Au travers des descriptions et des plongées dans le passé, il laisse infuser l’histoire de la vallée de Pomona, privilégiant davantage l’intuition, l’introspection et ne se souciant guère des scènes d’action. Toutefois, lorsqu’elles surviennent, Kem Nunn ne ménage pas leur traitement. Sèche, viscérale, dépourvue de toute théâtralisation, la violence marque les corps et les esprits.

Prétexte à un long voyage au cœur de la vallée de Pomona, l’argument de La Reine de Pomona sert aussi de passerelle avec le passé et les rêves manqués. Le temps passe, broyant les hommes et leurs projets, car rien ne dure éternellement. Il gâche les espoirs et use les résolutions. Pourtant, il faut bien continuer à avancer. Ainsi, la vallée de Pomona offre comme un écho à l’histoire personnelle de Dean et la longue nuit qu’il passe en compagnie de Dan Brown, lui permet de faire le bilan de son existence.

D’une certaine façon, La reine de Pomona suit le même schéma que Surf City. Un passé mythique provoquant la nostalgie. Des hommes ballottés entre ce passé mythifié et un présent désenchanté, déroulant la relation compliquée entre les pères spirituels et leurs héritiers. Kem Nunn semble affirmer que l’on ne vit pas dans le passé mais, que l’on ne vit pas non plus en se coupant de son passé.

« Le Marasme accéléré avait fait son apparition, manifestation à la fois physique et prophétique d’un malaise bien plus important. Le virus s’attaquait aux racines. L’arbre ainsi coupé de la base de son existence mourait rapidement, souvent en quelques jours. On comprenait comment ça fonctionnait. Avec l’aide de la Old English 800. »

Au final, même si j’ai eu plus de mal à entrer dans ce roman, je ne regrette pas le bout de chemin accompli avec Earl Dean dans la vallée de Pomona. À suivre, avec Le sabot du Diable. Un roman dont j’ai entendu dire grand bien.

reine-pomonaLa reine de Pomona [Pomona Queen, 1992] de Kem Nunn – Réédition Gallimard, collection Folio/Policier, 2004 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Jean Esch)