Pour tout bagage

Dans un registre proche de son roman Une Plaie ouverte, celui des réminiscences et des illusions perdues, Patrick Pécherot dresse le portrait de la génération post-68 avec un nouveau livre dont le titre parlera sans doute aux connaisseurs de Léo Ferret.

1974. Sur fond de franquisme finissant, de Guerre froide et de développement des mouvements gauchistes dans le contexte des « années de plomb », une bande de lycéens, l’esprit truffé de slogans, de musique et d’émancipation à peu de frais, décide de joindre spontanément leur révolte à la lutte politique des GARI. Quatre garçons et une fille dans l’air du temps, les hormones en bataille et la conscience politique bourgeonnante, décidés à foutre la trouille à un mouchard, histoire de se prouver qu’ils sont capables de traduire leurs paroles en actes et qu’ils sont aptes à l’action directe. Après avoir récupéré un flingue, ils organisent un simulacre d’assassinat. Hélas, un quidam écope d’une balle perdue. Mauvais endroit pour une rencontre fatale et fin de l’épisode révolutionnaire. Quarante-cinq ans plus tard, l’un d’entre eux remonte la piste de sa mémoire, prenant à témoin la victime de leur foirade dans le huis-clos de sa caboche. Il a vieilli, perdu ses illusions. Désabusé, il cherche à savoir qui dans leur ancienne petite bande a décidé de publier un livre sur leur méfait, brassant la mauvaise conscience qui les a poussée à disparaître et rompre leurs liens d’amitié.

« Déambulation nostalgique entre passé et présent » nous dit la quatrième de couverture. Difficile de le nier mais Pour tout bagage est un peu plus que cette simple assertion. Le roman de Patrick Pécherot dresse en effet le portrait d’une jeunesse portée à l’incandescence par la possibilité de l’utopie. Sûre d’elle, décidée et persuadée d’aller dans le sens de l’Histoire, elle veut faire table rase du passé dans une insouciance et une inconséquence que d’aucuns déplorent a posteriori. Mais, qui n’est pas idéaliste à quinze ans ? Pour tout bagage s’attache également au devenir de cette jeunesse, quarante ans plus tard, partagée entre la fidélité à ses convictions, la culpabilité, les trahisons dictées par le cynique et une certaine mélancolie. Patrick Pécherot déroule les souvenirs, repêchant les photos au fond des tiroirs d’une mémoire forcément partiale et partielle. D’une plume empreinte d’émotion, il se fait le comptable des actes du passé, des révoltes sans lendemain, des promesses d’avenir radieux qui déchantent. Pour tout bagage apparaît ainsi comme le roman d’un échec, celui des révolutions sacrifiées sur l’autel du pragmatisme armé, poussées à la faute par leur ennemi de classe. L’utopie a failli, les idéaux ont été galvaudés. Et si le propos du roman ne tenait pas finalement tout entier dans cette interrogation : que sont nos indignations et nos révoltes devenues ? Ne comptez pas sur Patrick Pécherot pour asséner une réponse définitive. Jamais aigri et encore moins sentencieux, mais toujours avec une retenue et une pudeur sincère, il préfère laisser sa mémoire vagabonder, dressant un pont entre les révoltes d’hier et celles d’aujourd’hui. « All you need is love… Qu’est-ce qui avait foiré ? ». On se le demande encore.

Pour tout bagage ne nous laisse donc pas à quai. Il nous embarque, nous étreint et nous malmène pour nous relâcher exsangue, convaincu qu’il n’y a pas de mauvaises révoltes, juste de mauvaises raisons de les faire.

Aparté : Sur ce même sujet, on renverra les éventuels curieux vers Élise et les Nouveaux Partisans de Jacques Tardi et Dominique Grange.

Pour tout bagage – Patrick Pécherot – Éditions Gallimard, collection « La Noire », août 2022

10 autrices incontournables en polar

Initiée par le blog Fondu au noir, cette liste est une déclinaison de celle de Nevertwhere, en l’adaptant à l’univers du roman noir et du polar. Comme on est joueur sur le blog yossarian, surtout l’été, période propice à l’oisiveté, on est allé chercher quelques noms, histoire de montrer qu’on n’est pas en reste quand il faut étaler sa culture. Eh bien, après avoir épuisé sa mémoire et après avoir fouillé dans les archives de ce blog, force est de reconnaître qu’on est un peu misérable en la matière. Force est de confesser également qu’il va me falloir combler ses lacunes.

Commençons avec quelques autrices figurant sur ce blog. En vrac, est sans aucune préférence, bien entendu.

Et, comme je suis déjà à sec, je puisse dans mes souvenirs, à une époque où je ne chroniquais pas, pour tenter de compléter cette liste.

  • Aussi connue pour sa contribution fantasque au cinéma français, Evane Hanska a participé à la série « Le Poulpe » avec Le Bal des dégoûtantes, mais je me souviens aussi du terrible Une Hirondelle dans le beffroi. J’ai découvert qu’elle était morte récemment. Quelle tristesse !
  • Moins rigolo mais pas moins recommandable, Stéphanie Benson me semble incontournable, par exemple pour Si sombre Liverpool. Mais, l’œuvre de la dame ne manque pas d’autres titres intéressants.
  • Parmi les vieilles dames anglaises, je retiens Ellis Peters pour les aventures du frère Cadfael, l’herboriste enquêteur vivant à l’époque troublée de la guerre civile entre Étienne de Blois et Mathilde l’impératrice.
  • Enfin, n’oublions pas Maj Sjöwall pour sa contribution avec Per Wahlöö à la série « Le roman d’un crime » mettant en scène Martin Beck, enquêteur de la brigade criminelle de Stockholm.

Et voilà, contrat rempli. Dix noms et beaucoup de lacunes.

Le faucheux

Premier volet de la série consacrée au détective noir Lew Griffin, Le faucheux est une expérience très recommandable, montrant l’appétence indéniable de James Sallis pour les atmosphères noires, références musicales y comprises. Un spleen tenace qui colle au personnage comme une mauvaise suée et le rend par voie de conséquence très humain.

« Les choses ne s’arrangent jamais, Don. Au mieux elles changent. »

Avec Le faucheux, James Sallis a su capter l’essence du roman noir. L’univers urbain, ici transposé en Louisiane, évidemment dépouillé de ses artifices aguicheurs, plutôt miroir aux alouettes que vitrine d’ailleurs, affiche toutes les stigmates des nombreux vices et déviances d’une société banalement humaine. Une foule anonyme de gagne-petits, de déclassés, au mieux résignés à leur condition, au pire enferrés dans des préoccupations sordides. Dans ce décor, Lew Griffin apparaît comme un solitaire, à la fois sans illusion et sans état d’âme, adepte de boissons fortes et se définissant avant tout dans l’action. Volontiers gouailleur, le bonhomme emprunte son vocabulaire et son phrasé à la rue, pour ne pas dire au caniveau. Populaire, argotique, il reflète l’ordinaire banal du citoyen lambda. Sallis ne se cantonne toutefois pas au simple exercice de style, il imprime sa marque au récit, en acquittant sa dette à quelques uns de ses éminents prédécesseurs. On pense ainsi à Chester Himes, son auteur référence, tout en admirant le style limpide et poétique d’une langue en phase avec la culture de son auteur.

Jean-Bernard Pouy parle de charme de la douleur en évoquant James Sallis, un sentiment confirmé en lisant Le faucheux. Une douleur existentielle, celle pesant sur les épaules de n’importe quel mortel ici-bas. L’auteur américain évite cependant d’être trop direct ou trop descriptif. Il prend son temps et brode son intrigue de manière elliptique, focalisant notre attention sur quatre moments de la vie de Lew Griffin. Le portrait du détective apparaît ainsi à la fois incomplet et en perpétuelle évolution, à l’instar de la nature humaine. Certes, quelques constantes demeurent, notamment l’entourage de Griffin, une galerie de personnages secondaires loin de se cantonner au rôle de figurants. La jungle urbaine et le fatalisme désabusé du détective lui-même contribuent à entretenir une certaine familiarité avec l’atmosphère du roman noir. Mais, Lew Griffin s’écarte de l’archétype figé. Il vit, il s’anime sous nos yeux, devenant progressivement, par un effet de mise en abyme, l’auteur de ses propres jours. Fiction et réalité se mêlent ainsi, entrant en synergie pour définitivement nous happer dans un maelström d’émotions et d’empathie, ponctué par un humour amer.

Difficile donc de ne pas succomber à ce premier volet des enquêtes de Lew Griffin. Et lorsqu’un auteur parle à la fois à mon intellect et à mes sentiments, je suis enclin à replonger aussitôt. Cela ne va pas tarder…

Le faucheux (The Long-Legged Fly, 1992) – James Sallis – Éditions Gallimard, collection « La Noire », 1997 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Jeanne Guyon et Patrick Raynal)

La Petite Gauloise

Court texte de presque 135 pages, La Petite Gauloise relève de l’anticipation politique, celle suspendue au-dessus de nos destins à chaque élection, celle dont Jérôme Leroy a délimité les contours dans ses romans Le Bloc et L’Ange Gardien. On y croise et côtoie fugitivement une galerie de personnages appelés à subir des désordres géopolitiques bien éloignés de leurs préoccupations quotidiennes. Ou pas. L’intrication des faits et l’effondrement des perspectives historiques refileraient illico une grippe intestinale à l’estomac du chat de Schrödinger, même le mieux armé contre les caprices des états superposés de la réalité générés par le cantique des oracles de la politique du pire.

Dans une grande ville portuaire de l’Ouest que nous n’appellerons pas Le Havre ou Saint-Nazaire, même si l’on est fortement tenté de le faire, on croise ainsi la route d’une autrice désabusée, fille sérieuse et assez douée selon ses confrères, ayant réussi à vivre de sa plume en écrivant pour la jeunesse. Pas sûr que cette activité rémunératrice lui procure toute satisfaction. Et, ce n’est pas son compagnon, de dix ans son cadet, avachi dans les draps à côté d’elle qui pourra ranimer la flamme de la passion. On rencontre aussi le professeur de lettres à l’origine de sa venue dans un lycée de cette grande ville de l’Ouest, fonctionnaire de l’Éducation Nationale tiraillé entre une mission dépourvue de sens dans l’un de ces territoires perdus de la République, comme on dit, et une frustration sexuelle digne d’une échelle de Richter détraquée. On côtoie aussi Le Combattant, tout en majuscules et certitudes, terré dans une cave, la kalach à la main. La tête truffée des formules creuses d’un imam radicalisé, prêt à en découdre avec les robocops de la SDAT, le bougre s’imagine en Syrie ou en Afghanistan, voire en Libye. On entrevoit aussi un flic de l’antiterrorisme, arabe et musulman intégré, bien vu dans son quartier habité par des cathos bon teint, avant qu’il ne soit abattu par un policier municipal surarmé, parce qu’un bougnoule qui court dans la nuit en agitant une arme, on le flingue d’abord, on pose les questions après. Et puis, on aperçoit la silhouette évanescente de la Petite Gauloise, adolescente solitaire et mutique, libre de son corps et vagabondant en esprit, loin des tensions qui couvent dans la cité des 800 surplombant le centre de la grande ville de l’Ouest, très loin de la géopolitique et de ses désordres. L’image de l’innocence. Ou pas.

Jérôme Leroy reste fondamentalement un moraliste attaché à des valeurs, plutôt de gauche, qui aime affûter sa plume au fil d’une actualité meurtrière, anxiogène et désolante. Les attentats terroristes qui ont ensanglanté la France, la poussée des idées d’extrême-droite, dédiabolisées en direct et servies sur un plateau (de télé) par des médias et des politiques rendus fiévreux par la recherche du scoop ou du clash, fournissent à l’auteur le cadre où dérouler une anticipation politique dépourvue de toute poésie ou de toute utopie. Sur un ton cynique, non exempt de railleries, il n’épargne rien ni personne, dressant un portrait qui serait d’une noirceur étouffante s’il n’était sous-tendu par une ironie mordante, un recul omniscient dont il s’amuse lui-même dans le récit. Les petites lâchetés comme les grandes causes passent ainsi à la moulinette de sa plume caustique et désenchantée.

Et pourtant, le mirage de la Douceur n’est jamais très loin. Il miroite à l’horizon comme la mer dont le ressac vient laver les souillures sur la plage. Un hors champs à l’abri des désordres du monde. La Petite Gauloise oscille ainsi entre la nostalgie d’un ailleurs jamais advenu et pourtant éminemment désirable, un ailleurs débarrassé de la démagogie et de l’absurdité mortifère des idéologies, et la triste réalité d’une banlieue sans avenir, d’un lycée professionnel sans moyens, tous deux sacrifiés sur l’autel de la géopolitique, des égoïsmes bien compris et du double langage.

Tragique jusqu’à l’implacable absurdité de son dénouement imprévu, La Petite Gauloise renvoie dos à dos les bonnes consciences arrogantes et les faiseurs de radicalité, qu’ils soient sur les plateaux de télé ou dans les salles de prières clandestines. Avec cette novella rageuse, Jérôme Leroy pratique une distanciation sarcastique salutaire et nécessaire.

La Petite Gauloise – Jérôme Leroy – Rééditions Gallimard, collection « Folio policier », février 2019.

Valerio Evangelisti

Fatalité quand tu nous tiens. Funeste période que ce début 2022 qui voit disparaître Valerio Evangelisti après Joël Houssin. Ainsi va la vie.

Peut-être plus connu dans nos contrées pour le cycle de fantastique horrifique consacré au personnage historique de Nicolas Eymerich, réédité et prolongé à la Volte, Evangelisti était aussi un excellent auteur de Western, de roman noir et social.

Les habitués de ce blog pourront se faire une idée partielle sur ce dernier aspect de l’œuvre de l’auteur transalpin en consultant les chroniques de Black Flag, Anthracite et Briseurs de grève. Pour le reste, il me reste beaucoup à découvrir. Ciao Valerio.

Sarah Jane

D’aucun diraient que Sarah Jane n’a pas de chance. Que les choses n’arrivent pas sans raison. Les choses arrivent. Point. Avant de devenir shérif dans la petite ville de Farr, Sarah Jane a eu plusieurs existences. Entre une famille dysfonctionnelle, un passage par l’armée où elle a éprouvé dans sa chair la géopolitique hasardeuse de son propre gouvernement, une ribambelle de petits amis sans lendemain et des boulots précaires en pagaille, la vie ne lui a pas réservé sa meilleure part. Pourtant, elle a continué à tracer sa route, entre deuil, déveine et conflit, changeant d’air lorsque l’atmosphère devenait trop pesante. Elle aurait pu mal tourner, céder à ses démons intérieurs ou opter pour le suicide, comme bon nombre de ses semblables. En dépit d’un passif encombrant, un bagage de plus en plus lourd à porter, elle a préféré continuer parce qu’il faut toujours aller de l’avant. Mais, sait-on quelle dose de culpabilité l’on peut encaisser avant de céder ? Connaît-on vraiment celui avec qui on travaille, celui avec qui on vit et partage des expériences ? Jusqu’à quel point peut-on lui accorder sa confiance sans craindre un retour de bâton ? Sur tous ces points, Sarah Jane en a vu long, mais elle espère toujours échapper à la vacuité de l’existence, trouver sa place dans un monde pétri de non-dits, d’incompréhension, de traumatismes et de violence.

« Aucune théorie n’est applicable à tout. Aucune théorie n’est applicable. Point. »

Dans les angles morts. Ces quelques mots traduisent idéalement l’essence du roman noir et James Sallis semble en avoir capté toute la substance au fil d’une œuvre où on serait bien en mal de trouver un titre médiocre. Sarah Jane ne déroge pas au constat énoncé ci-dessus, déroulant dans une prose précise, confinant à l’épure, le récit de la vie d’une non héroïne en quête de stabilité. Alors, peu importe que l’intrigue policière ne serve que de prétexte. Quelle importance si James Sallis se fiche d’apporter une résolution claire. Seul compte l’itinéraire personnel de Sarah Jane, sa fuite, les rencontres qui en découlent, et les anecdotes qu’elle suscite. Sarah Jane a beaucoup de choses à nous cacher, mais également beaucoup à nous révéler. Maîtresse du récit, elle accomplit la tâche à son rythme, au fil des souvenirs qui lui reviennent, peuplant peu-à-peu les angles morts de son récit avec une empathie admirable.

Sarah Jane est ainsi un miroir, révélant les existences de ceux qui la croisent. Des anonymes, mais aussi des collègues, des amis, des compagnons. Elle porte son regard sur eux, sans chercher à les juger ou s’embarquer dans une étude sociologique de comptoir, et on l’accompagne dans son périple, goûtant au style imparable de Sallis, à son art de l’ellipse, tout en pudeur et retenue. Un art ne l’empêchant pas de nous cueillir au détour d’un chapitre d’une sentence bien sentie, en forme d’aphorisme, captant l’air du temps ou faisant office de petite philosophie de vie.

Superbe portrait de femme qui ne s’embarrasse pas de psychologie superflue, préférant se définir par l’action, Sarah Jane est également le portrait d’une société absente, comme effacée par le miroir aux alouettes de l’American Way of Life. Un monde trompeur peuplé d’existences imparfaites, frappées par le mal être, la solitude et un sentiment d’incomplétude. Et pourtant, de cette absence naît l’émotion. Intense. Incandescente.

« Chaque roman, chaque poème, est la même histoire unique, qu’on raconte encore et encore. Comment on essaie tous de devenir véritablement humains, sans jamais y parvenir. »

Avec sa discrétion habituelle, James Sallis continue de faire œuvre de moraliste, distillant l’émotion et un regard désabusé mais sincère sur les misères de l’existence, mais aussi ses petits miracles. Sur ces différents points, Sarah Jane est un chef-d’œuvre. Pas moins.

Sarah Jane (Sarah Jane, 2019) – James Sallis – Éditions Rivages/Noir, septembre 2021 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Isabelle Maillet)

Power Play

Power Play n’est pas un roman déplaisant, loin de là, même si, en tournant les pages, on ne peut se départir d’un sentiment de déjà lu. L’impression de lire un produit façonné, fabriqué pour plaire à un lectorat amateur d’intrigues policières routinières, où le crime et la famille sont inextricablement liées à la politique.

Alors, peu importe si l’histoire se déroule aux antipodes, dans une Afrique du Sud post-apartheid, en proie à la corruption, où la mondialisation redessine la géopolitique au profit de la Chine. Qu’on se trouve à Chicago, Los Angeles ou dans toute autre métropole, la même misère sociale arme le bras des laissés pour compte, même si leur couleur de peau oscille ici du noir foncé à une nuance plus claire. Les mêmes criminels vieillissants doivent protéger leur famille, préserver leur fortune bien mal acquise et entretenir à prix d’or une honorabilité de façade. Les mêmes réflexes reptiliens agitent leur carcasse les exposant à la trahison, aux retournements d’allégeance, bref au retour de bâton d’un milieu toxique où l’on doit se défier de ses alliés, où l’on apprend à s’arranger avec la légalité, y compris dans les plus hautes sphères du pouvoir et jusqu’au cœur des officines secrètes censées le protéger.

On tourne donc les pages, disait-on, jaugeant les archétypes, comptant les morts et mesurant à l’aune des cliffhangers successifs la progression dramatique, jusqu’à l’ultime révélation dont on pressent qu’elle pourrait inaugurer d’autres aventures. Cela ne serait guère étonnant puisque Power Play prend racine dans une autre série, celle de la génération précédente qui mettait en scène le duo Mace et Pylon et dont on peut lire la traduction des deux premiers titres dans la collection « Ombres Noires ».

On pointe également d’autres ressorts, empruntés à Shakespeare, en particulier la pièce Titus Andronicus. Power Play rejoue en effet librement cette tragédie macabre, adaptant l’affrontement sanglant entre le général romain Titus et son ennemie Tamora, la reine de Goths, au contexte de l’Afrique du Sud post-apartheid. Manipulés par les factions corrompues qui dirigent en coulisse le pays, la guerre des gangs peut se déchaîner afin de redéfinir les rapports de force au cœur des Flats, cet Eldorado du crime enkysté dans la ville du Cap. Les tueurs peuvent se croiser, à la recherche de leur cible, dans un crescendo de violence où les parrains du crime sont atteints jusque dans leur chair. Un affrontement où tout semble permis : meurtre, mutilation, viol et cannibalisme. Et, tout cela sous le regard désabusé de personnages hésitant entre la fuite, la vengeance ou la folie.

Même si Power Play n’est pas un mauvais roman, on a donc du mal à se passionner pour une histoire se contentant de dérouler le spectacle navrant, mais guère inédit, du crime, de la vengeance et de la corruption. À l’avenir, pour découvrir les angles morts de l’histoire de la société sud-africaine, sans doute se contentera-t-on de regarder du côté de Wessel Ebersohn ou de Deon Meyer.

Power Play (Power Play, 2014) – Mike Nicol – Éditions Le Seuil, collection « Cadre Noir », mars 2018 ( roman traduit de l’anglais [Afrique du Sud] par Jean Esch)

Un Dernier ballon pour la route

Enième roman noir mâtiné de freaks et de trahison, avec sales gosses et antihéros revenus de tout, histoire de faire bonne mesure, Un Dernier ballon pour la route se distingue surtout pour son ambiance post-rurale marquée par la déglingue et un sentiment de déchéance. Un tropisme irrésistible n’étant pas sans rappeler Luj Inferman’ et la cloducque de Pierre Siniac, ou plus près de nous, temporellement parlant, Charlie Williams et la série de Mangel.

Frappé du syndrome de Groland et exhalant à chaque chapitre une poésie de comptoir, Un Dernier ballon pour la route fleure ainsi la désespérance et la beauté d’un rêve d’enfant écrasé comme une mouche sur la vitrine d’un supermarché. À sa lecture, on ricane beaucoup avant de reprendre un coup pour flouter les contours d’une réalité coupante comme du verre cassé.

Pour vous faire une idée du désastre, prenez 3/4 de rocades labyrinthiques et de ronds-points vicieux, ajoutez 1/4 de parkings hostiles et de zones commerciales ballardiennes, puis saupoudrez le tout d’une pincée de désert rural défiguré par l’acculturation et l’agro-business. Vous voyez le tableau ? Benjamin Dierstein ne craint pas le dérisoire et l’absurde, nous faisant faire le tour du propriétaire en compagnie d’un duo de ratés animés par une étincelle de justice et d’humanité. Freddie et Didier sont en effet deux grands gamins ayant versé dans le grotesque et le fantasque, faute de sens concret à donner à leur existence. Deux paumés se contrefoutant des causes à défendre, brûlant la vie par tous les bouts et jouissant d’une santé de fer, en dépit des coups fourrés, d’une hygiène de vie pour le moins aléatoire et des substances plus ou moins licites ingurgitées durant leur tournée des grands ducs.

Entre coma éthylique et souvenirs frelatés, dans un monde ayant autant de sens qu’un giratoire, ils taillent leur route, tâchant d’entretenir la famille dysfonctionnelle composée au fil de leurs pérégrinations foutraques. Surréaliste, le roman de Benjamin Dierstein l’est à plus d’un titre, mais il est surtout vachard et énaurme. L’intrigue y sert de prétexte pour dérouler les bons maux d’une prose parsemée de punchlines redoutables, de saillies drolatiques et de descriptions grand-guignolesques. Mais, derrière la caricature, on sent poindre aussi une certaine forme de tendresse, certes un tantinet tordue.

Un Dernier ballon pour la route tient donc toutes les promesses esquissées par l’illustration de couverture. Trash, de mauvais goût et complètement barré, les aventures de Freddie et Didier ont de quoi réconcilier au coin du zinc les tempéraments les plus irréconciliables.

Un Dernier ballon pour la route – Benjamin Dierstein – Éditions Les Arènes, collection « Equinox », mars 2021

Prodiges et miracles

Années 1990. À Mount Holly dans l’Indiana, si les couchers de soleil sont toujours en technicolor, la prospérité d’antan s’est un tantinet fanée, évanouie avec les usines et la jeunesse. Pour les descendants des pionniers, il ne reste plus que les souvenirs et une existence âpre, incertaine, grevée par les dettes et les factures à payer. Jim Falls élève son petit-fils Quentin tout seul depuis que sa fille a lâché prise, tiraillée entre diverses addictions et des amants de passage. Il a hérité du gosse, un métis sans père connu, comme il a hérité de la ferme paternelle, sans avoir vraiment choisi, tentant de lui inculquer quelques valeurs, les seules comptant encore à ses yeux. Mais, le courant ne passe pas vraiment avec un gamin qu’il juge bizarre, faible et immature. Un ado mal dans sa peau, intéressé par les jeux vidéo et tout un tas de bestioles pas vraiment attachantes. Bref, un gosse pas bien armé pour faire face aux saloperies de la vie. Jusqu’au jour où une jument blanche est livrée à la ferme. Une splendide bête, taillée pour le galop et faisant des miracles sur un champ de course. Une opportunité miraculeuse à saisir pour infléchir le cours de son existence, dresser un pont entre lui et son petit-fils et regagner l’estime de lui-même, perdue durant la guerre de Corée.

Depuis la lecture de La Crête des damnés, Joe Meno fait partie des auteurs dont je chéris chaque roman, au point de les lire petit-à-petit, histoire de faire durer le plaisir. C’est à rebours de l’ordre de parution des titres traduits en France que je distille sa bibliographie. Prodiges et miracles évolue dans un registre nostalgique et tragique, même s’il n’est pas exempt de tendresse. Joe Meno y dresse le portrait crépusculaire d’une Amérique traditionnelle, celle de petits propriétaires durs à la peine, attachés à leur terroir natal. Une Amérique déboussolée, voyant les promesses de l’american of life s’évanouir dans le mirage mondialisé. Un archipel de communautés animées par les valeurs du travail, de la parole donnée, de la liberté et de l’entrepreneuriat, mais qui se demande si elle n’a pas tout raté finalement. Il ne faut pas longtemps pour retrouver ses marques dans le paysage dépeint par Joe Meno. Les maux sont connus, documentés et traités dans de nombreux autres romans noirs, trouvant également leur incarnation la plus contemporaine dans le trumpisme.

Mais là n’est pas l’essentiel. Prodiges et miracles est surtout le magnifique portrait d’une relation entre un petit-fils et son aîné. Une relation fragile, tissée de mésentente, mais dont on mesure progressivement le caractère indéfectible. Joe Meno trouve les mots justes pour décrire le lent apprivoisement du petit-fils par son grand-père. Avec une grande pudeur et une complète sincérité, il nous fait ressentir la rudesse de l’un, façonnée à l’aune d’un échec personnel, la quête de repères de l’autre et le mur d’incompréhension qui les sépare, peu-à-peu fissuré par l’irruption de ce cheval prodigieux.

Prodiges et miracles est donc un formidable roman qui fait du bien, réenchantant un quotidien médiocre et désespérant, tout en préservant l’essentiel, l’humain, dans un monde ne lui accordant que peu de répit.

Prodiges et miracles (Marvel and a Wonder, 2015) – Joe Meno – Éditions Agullo, août 2018 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Morgane Saysana)

Jacqui

Longtemps, Peter Loughran a été l’auteur d’un seul roman dans nos contrées. Et quel roman ! Londres Express est sans doute l’un des fleurons de la « Série noire » de Gallimard, un long monologue exhalant le soufre, loué par les uns et les autres (moi y compris), dont on se souvient durablement, la boule au ventre. Avec trois romans à son actif en 23 ans d’une carrière en pointillé, Loughran n’est pas du genre prolifique. Mais, avant de disparaître des radars, il n’a pas lésiné sur l’abjection afin de marquer les esprits.

Jacqui adopte une nouvelle fois le registre du témoignage, nous dévoilant une confession en forme de roman d’amour. Un amour sacrément tordu puisque l’élue du cœur du narrateur est morte, étranglée de ses propres mains dans le lit conjugal. Guère pudique, le bougre ne nous cache rien du caractère sordide de son crime, même si les regrets semblent prévaloir au début du récit. Et, s’il reconnait le meurtre de Jacqui, il refuse d’assumer la responsabilité de son crime, préférant endosser le rôle du mari honnête, fidèle et travailleur, victime des vices de sa compagne, une garce toujours prête à retirer sa culotte pour complaire au marlou de passage. Il aurait pu bien sûr la quitter, voire ne pas entamer une relation suivie. Mais, que voulez-vous, la chair est faible, et il n’est qu’un homme, la part la plus faible dans un couple. Et puis, la perspective d’une naissance verrouillait ses choix. Bref, l’affaire a toutes les apparences d’un gâchis total. Evidemment pas pour la défunte, débauchée notoire dont il aurait dû se méfier, mais pour lui-même, exposé désormais à la vindicte populaire. Heureusement qu’il ne manque pas d’astuce et d’arguments pour se soustraire à la justice.

Des excuses, il n’en manque d’ailleurs pas. Jusqu’à la nausée. D’aucuns trouveront sa confession malsaine et indécente. Les défauts jalonnent en effet son récit. Lâche, misogyne, voire misanthrope, limite facho, on a connu des chauffeurs de taxi plus sympathiques. Et pourtant, il n’est pas dépourvu d’esprit pratique et de logique, voire de bon sens. À la condition de faire du crime une valeur sur laquelle fonder une existence. Peter Loughran pousse la dinguerie très loin, trempant sa plume au plus profond de la noirceur, et l’on se surprend à ricaner de la sidérante mauvaise foi d’un narrateur cherchant à minorer son crime pour le transformer en preuve d’amour. On ricane donc sans vergogne, à défaut de lui chercher des circonstances atténuantes, horrifié par tant de cynisme, et on se dit qu’on relirait bien Londres Express. Mais, pas tout de suite, histoire de ne pas perdre définitivement toute foi en l’humanité.

« Ce n’est pas très confortable, d’avoir sur les bras le corps d’une personne que l’on a tuée. Tant que ça ne vous est pas arrivé, vous n’avez aucune idée du volume ni du poids que ça représente. Ça pèse plus lourd qu’un sac de ciment, et c’est plus difficile à dissimuler qu’une érection dans un slip de bain. »

Avec Jacqui, Peter Loughran nous fait épouser une nouvelle fois le point de vue d’un criminel, incarnation médiocre et banale d’une monstruosité bien éloignée du caractère extraordinaire qu’on tente de lui prêter.

Jacqui (Jacqui, 1984) – Peter Loughran – Éditions Tusitala, mai 2018 (roman traduit de l’anglais par Jean-Paul Gratias)