Jusqu’à la bête

CLAC !

L’usine.

Elle hante l’esprit de Erwann, dictant sa routine jusque dans les actes du quotidien. Pour le planton du frigo, comme le surnomme le directeur commercial de l’entreprise, la vie se réduit à un éternel recommencement, avec comme seul horizon une retraite lointaine. Dans un froid constant, avec en guise de fond sonore le claquement sec de la chaîne de production, il trie les carcasses sanglantes suspendues à leur crochet. Un défilé continu de quartiers de viande, destiné au découpage puis à la grande distribution.

CLAC !

A son arrivée, on lui a présenté l’usine comme une merveille industrielle, hygiénique, efficace, soucieuse de donner la mort sans souffrance ni stress. Bien loin des conditions déplorables prévalant dans les abattoirs municipaux. On s’est moins soucié des hommes, contraints de patauger dans le sang poisseux au milieu des effluves de mort. Un sous-prolétariat s’épuisant à la tâche, obligé de suivre la cadence inhumaine de la chaîne, le corps usé par les gestes répétitifs.

CLAC !

Mais tout ceci relève du passé pour Erwann. Il a quitté l’usine pour un autre univers, celui d’une cellule. Et cet individu, d’ordinaire taiseux, raconte désormais l’enchaînement inexorable des faits qui l’ont conduit là. Par bribes, dans le désordre le plus total, des fragments de souvenirs défilent dans sa caboche. Une enfance banale au cœur d’un lotissement pavillonnaire, un parcours scolaire chaotique, un père tyrannique et une mère éteinte, un amour passager avec une stagiaire venue travailler là pour l’été, et des relations sociales avec les collègues réduites aux remarques salaces et aux blagues racistes. Heureusement, il reste sa belle-sœur, son frère et leurs petites filles. Mais toute leur affection n’a pas suffit pour s’opposer au surgissement de la bête, dépouillée de son humanité.

Jusqu’à la bête se lit d’un seul trait. Le nouveau roman de Timothée Demeillers confine à la scansion, une longue poésie en prose, brute, douloureuse, centrée sur un individu que l’on voit peu-à-peu perdre pied. Le récit décrit avec force détails la lente déshumanisation d’un homme, littéralement dévoré par un travail harassant dont il ne constitue que le maillon (faible), laminé par les échecs, tant scolaires que familiaux ou affectifs. Un homme qui, à force de frustrations, d’humiliations, en vient à commettre l’irréparable.

Timothée Demeillers met en scène une tragédie, démontant ses rouages, éclairant ses zones d’ombre et rappelant si nécessaire la pérennité de l’opposition entre classes sociales. Il rend visible l’indicible, l’aliénation résultant du travail dans un abattoir où les êtres vivants, animaux comme humains, ne sont finalement que les pièces d’une machinerie, les uns destinés à nourrir les autres. Un cercle vicieux, entretenu par un processus industriel standardisé que l’on considère comme un progrès indépassable.

A la lecture de Jusqu’à la bête, on se surprend à penser à Pierre Pelot ou à Pascal Dessaint, dont les romans évoquent la désespérance, l’acculturation d’un prolétariat livré à lui-même, y compris ses pires démons. On se remémore également les réflexions de Jacques Ellul sur la technique et l’aliénation.

Indépendamment de ces références, le roman de Timothée Demeillers nous pousse à reconsidérer notre mode de vie et de consommation, rappelant que les damnés de la terre n’ont pas été effacés par le progrès. Ils ont juste changé de fonction, troquant une vie de misère contre une existence monotone, dépourvue de sens, sans véritable perspective d’avenir.

Jusqu’à la bête de Timothée Demeillers – Éditions Asphalte, 2017

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Histoires dangereuses – le roman noir de Pierre Pelot

Au sein d’une bibliographie pléthorique, le roman noir paraît occuper une place minime dans l’œuvre de Pierre Pelot. Les choses n’étant pas toujours aussi simples, le connaisseur n’aura pas manqué de remarquer que le genre intervient à la marge dans de nombreux romans et nouvelles de l’auteur vosgien. Le site EcriVosges recense pas moins de vingt-huit romans noirs, ce qui est peu au regard de sa production, mais d’autres ouvrages flirtent avec ses limites, au point que beaucoup d’amateurs de polars pourraient y trouver leur bonheur. D’aucuns y ont vu comme une sorte de jardin secret, à côté de titres plus ouvertement science-fictifs ou maintream. Il paraît plus logique d’y distinguer la marque d’un grand romancier, capable d’user des ressorts des différents genres pour composer une œuvre personnelle et cohérente, dont le point d’ancrage se situe dans les Vosges. Voici quelques titres jalonnant le parcours d’un auteur dont on ne se lasse pas de goûter toutes les nuances du noir.

L’été en pente douce, l’apocalypse tout doucement

Pierre Pelot aborde le genre policier en 1974 avec un roman paru dans la collection Spécial Police au Fleuve noir. Si Du plomb dans la neige signé encore du pseudonyme Pierre Suragne ne brille pas par son originalité, ce premier essai ne l’empêche pas de récidiver avec Les Grands méchants loufs en 1977. Très honnêtement, les deux titres ne contribuent pas à la réputation de l’auteur. Ils peuvent paraître même bien ternes malgré quelques trouvailles réjouissantes et le portrait de Madeleine dans le premier roman. Avec L’Été en pente douce en 1980, on franchit un cap qualitatif important. Plus connue en raison de son adaptation au cinéma par le réalisateur Gérard Krawczyck, l’histoire ne comporte pas le dénouement édulcoré du film, par ailleurs transposé du côté de la Haute-Garonne. L’argument de départ a le mérite de la simplicité. Fane revient dans son village natal pour enterrer sa mère. Il hérite de la maison familiale où il compte emménager avec Lilas, une jeunette de vingt-deux ans achetée à son voisin d’immeuble contre une caisse de vin, un lapin et cinquante francs. Il y retrouve Mo, son frère trépané depuis l’accident qui lui a emporté une main et une partie du visage. Mais les propriétaires du garage contigu convoitent aussi la demeure, en particulier son terrain, afin d’agrandir leur affaire. Il fait très chaud en ce mois d’août. Une canicule qui lamine la patience et fait monter la tension. Et Lilas est très belle. Sans doute trop belle pour Fane… L’Été en pente douce a la qualité des excellents romans noirs. Portée par une écriture simple mais d’une justesse impressionnante, l’intrigue suit un lent crescendo jusqu’à un dénouement inéluctable qui pourtant parvient à surprendre. Le récit se double en outre d’une étude psychologique assez fine d’où se détachent trois personnages. Fane, la gueule cassée, dont la réputation de vaurien colle à la peau comme une mauvaise suée. La tête farcie de projets de roman, il s’installe avec Lilas convaincu de parvenir à surmonter ses démons intérieurs et le traumatisme de son enfance. Hélas, à son handicap s’ajoute un sérieux penchant pour la bouteille. Pas si innocente et victime que cela, Lilas manipule son monde afin d’avoir un bébé, seule manière pour elle de construire ce foyer idéal dont elle a été privée dans son enfance. Bien entendu, sa beauté incandescente suscite l’envie et la jalousie dans le voisinage. Elle fait également tourner la tête de Mo, le frère de Fane, brute dans un corps d’enfant, effrayé à la perspective de finir à l’hôpital. Un esprit simple aisément manipulable. De ce trio de perdants, Pierre Pelot tire un drame d’un réalisme cru, où l’ivrognerie et la misère tiennent le haut de l’affiche. Et si le regard désapprobateur des habitants du village n’est pas étranger à la catastrophe, Fane et Lilas y ont aussi leur part, contribuant à la spirale infernale qui les attire toujours plus bas, au point de les faire sombrer définitivement.

Pauvres Z’héros, conte de l’horreur ordinaire

Que serait un terroir sans les humains qui le façonnent, sans les sociétés qui y prolifèrent en épousant ses courbes, ses vallées, ses collines et ses recoins les plus reculés ? Pauvres Z’héros éclaire ces existences que d’aucuns qualifient de superflues. Il en expose les aspects les plus sordides, jusqu’à la monstruosité, et met à jour les ressorts banalement humains de la mécanique sociale, prompte à broyer les plus faibles. Avec ce court roman, Pierre Pelot déchaîne un humour grinçant et imagine une histoire empruntant ses motifs au conte et au roman noir, résolument noir. La disparition d’un enfant trisomique sert de détonateur à une tragi-comédie où les premiers rôles sont tenus par Nanase, fainéant sans scrupules aux rêves de célébrité frelatés, et son pote Darou, parfait dégénéré vivant dans la décharge de la commune. Par son atmosphère inquiétante, l’intrigue n’est pas sans rappeler la manière des contes dont le propos s’adresse à l’inconscient des enfants, contribuant ainsi à leur éducation et à la construction de leur personnalité. Pierre Pelot opte juste pour le naturalisme, les personnages laissant libre cours à leur monstruosité par lâcheté, peur et instinct de survie. Énorme, jubilatoire, Pauvres Z’héros se révèle un jeu de massacre où tout le monde trinque. Que ce soient les crétins congénitaux vivant de petites combines et menus larcins, les quidams moyens confis dans leur conformisme et leur veulerie, la presse locale aux ordres des barons régionaux et les autorités complices, personne ne sort indemne de ce récit gangréné par une humanité vicieuse et mesquine. Non content de décrire les turpitudes de cette engeance, Pierre Pelot donne corps à des visions saisissantes, comme cette marée de chats confinés dans une seule pièce. Il décrit surtout un microcosme déserté par l’espoir, un quart-monde crasseux, crapuleux et acculturé, où l’unique recours pour rendre justice se réduit à la violence… explosive. À noter pour terminer que le roman a été adapté en bande dessinée par Baru. De bien belle manière d’ailleurs.

La forêt muette… d’effroi

Paru initialement en 1982 dans la collection «  Sanguine  » chez Albin Michel, La forêt muette nous emmène hors du monde, au Cul de la Mort, un coin reculé de la forêt vosgienne. Un topos sinistre, hanté par la mémoire des crimes commis par le passé. Charlie et Diên ont accepté d’y travailler, même si cette zone de coupe, située au flanc d’une faille géologique abrupte, inspire la crainte. L’endroit n’est en effet pas seulement dangereux. Au fil du temps, il a acquis aussi la réputation d’être maudit. Accoudés au bar, les bûcherons s’échangent d’ailleurs de nombreuses anecdotes à son sujet. De quoi faire dresser les cheveux sur la tête, mais pas au point de faire reculer Charlie et Diên. Les deux hommes, le jeune et le vieux, s’entendent très bien. Durs à la peine, ils en ont vu d’autres, surtout Diên qui a combattu en Indochine. Dans une forêt hostile, où les résineux sont autant de gibets accusateurs, il s’apprêtent pourtant à plonger de l’autre côté de la raison. La Forêt muette n’usurpe pas sa réputation de thriller psychologique éprouvant. Tout au long des plus de cent trente pages, le malaise reste palpable, l’angoisse omniprésente. La forêt tient le premier rôle, occupant l’espace de sa présence menaçante, voire oppressante. Elle pèse de ses odeurs et couleurs inquiétantes sur le travail solitaire et ingrat des deux bûcherons. Son silence influe sur leurs sens, contribuant ainsi à la montée de l’horreur. Car La Forêt muette ne ménage pas le lecteur. Elle le secoue et le laisse au bord de la nausée. Commencé sous un déluge de pluie, le récit se poursuit dans une chaleur malsaine, mélange de moiteur et de pourriture. Dans une atmosphère irréelle, à la limite du fantastique, Pierre Pelot nous guide dans un voyage au cœur des ténèbres, poussant l’exploration jusqu’à l’innommable. On en ressort éreinté, abasourdi, mais conquis par la plume de l’auteur. Par sa puissance évocatrice, La Forêt muette assèche les émotions et coupe le souffle. Et, on se dit que le roman aurait bien mérité d’être adapté par Didier Comès ou Jacques Tardi.

Le Méchant qui danse, sur les décombres de la famille

Le thème de la famille constitue un des sujets de prédilection de Pierre Pelot. Rarement lieu d’épanouissement, de concorde ou d’affection, elle serait davantage famille décomposée, en proie à la violence, à la détestation et à l’aliénation d’un quotidien dépourvu d’espoir. En lisant Le Méchant qui danse (1985), on découvre une fratrie tiraillée entre rédemption et atavisme familial. Née de l’union passagère entre une mère volage et un père alcoolique, Mi-Ange pourrait être la petite sœur de Lilas. Longtemps, elle a supporté les coups de son mari, un des quatre frères du clan Malheur. Longtemps, elle s’est tue afin de permettre à ses enfants d’avoir un père pour les élever et un toit pour s’abriter. Puis un jour, elle l’a tué. Considérant la Justice trop indulgente, ses beaux-frères lui ont promis qu’ils se vengeraient. Le temps a passé et elle s’est remariée avec Jacco, un type bien, caressant enfin l’espoir d’offrir à ses enfants l’opportunité de rompre avec le cercle vicieux de l’hérédité. Mais Jacco est abattu d’une balle en pleine tête. Enceinte jusqu’aux dents, Mi-ange prend alors sa voiture pour aller faire la peau au salopard qui a tué son bonheur. Par son rythme et son intrigue resserrée, Le Méchant qui danse se montre un récit implacable pour ses personnages, tous plus ou moins malmenés par la vie. Le roman pourrait être sous-titré Born under a bad sign tant le destin s’avère cruel avec Mi-Ange et ses enfants. D’ailleurs, le récit génère un blues persistant. L’espace d’une fin d’après-midi et d’un soir, on accompagne la veuve dans sa quête vengeresse, prétexte à une plongée dans le milieu des déclassés. Affreux, sale et méchant, le clan Malheur offre un spectacle répugnant, dépourvu de la moindre lueur d’intelligence et n’incitant guère à l’empathie. En guise d’anges gardiens, Mi-Ange peut heureusement compter sur ses enfants. Mais qui les sauvera de leur destin tragique et du hasard assassin ? Pas Pierre Pelot, en tout cas.

Natural killer, voyage au centre de la tête d’un écrivain

L’écriture et l’art du conteur figurent au cœur de l’œuvre de l’auteur vosgien. Éléments du décor dans Les Grands méchants Loufs (1977) et dans Le Cri du prisonnier (1983), ils jouent un rôle non négligeable dans le huis clos opposant les deux personnages des Promeneuses sur le bord du chemin (2009). Mais ces romans ne font qu’effleurer la violence intrinsèque de l’acte de création. Aucun ne parvient à égaler Natural killer. Paru en 1985 chez Vertiges publications puis réédité en 2008 chez Rivages/Noir dans une version légèrement corrigée, ce roman traite d’une manière magistrale et définitive du sujet. L’intrigue repose sur une construction maline, tout en non-dit, en fausses pistes et mensonges. On rentre littéralement (et littérairement) dans la tête d’un auteur, un type tellement obsédé par son activité créatrice qu’il doit mettre entre parenthèse des périodes entières de son existence pour pouvoir écrire. Esclave des histoires dont il tire bien mal sa subsistance, il se met ici à nu, nous révélant tous les détails de la tempête qui se déchaîne sous son crâne. Sous la plume de Pierre Pelot, l’écrivain se mue ainsi en ogre terrifiant, un monstre capable de massacrer femme et enfant pour parvenir à mettre par écrit ses pensées. Loin de l’image stéréotypée de l’auteur à succès ou du visionnaire enfermé dans sa tour d’ivoire, il se transforme en misanthrope, reclus dans sa tanière pour échapper aux vicissitudes du quotidien et accomplir une tâche à bien des égards solitaire, ingrate et douloureuse. Tout au long du roman, Pelot nous balade entre l’univers clos d’une maison et la campagne environnante, lieux en proie aux rigueurs glaciales de l’hiver et d’une catastrophe dont les signes précurseurs se manifestent par des secousses sismiques. Comme on le découvre au fil d’une prose âpre, pour ainsi dire à fleur de peau, le narrateur, devenu ici narra-tueur, sécrète de dangereuses histoires tels des anticorps destinés à éliminer les tumeurs indésirables ; son épouse, son fils, ses amis et jusqu’au fan un peu trop curieux, venu démasquer la vérité derrière la fiction. Natural killer baigne dans une atmosphère anxiogène prenant le lecteur au piège des pensées malsaines de son auteur. Saisi à la gorge, on suit ainsi son cheminement, ne sachant plus ou commence la réalité et où s’arrête la fiction. Faux roman criminel, Natural killer se révèle surtout un roman-songe, voire un ro-mensonge viscéral et rude, où Pierre Pelot, double du narrateur, solde ses comptes avec lui-même. Un sommet dans son œuvre on vous dit !

Si loin de Caïn, si près des maîtres américains

Si loin de Caïn (1988) se place d’emblée sous le signe d’une malédiction biblique. Si l’argument de départ a un air de déjà vu (deux bûcherons, un jeune et un vieux, travaillant sur une zone de coupe située dans un coin perdu des Vosges), l’histoire ne tarde pas à emprunter une autre voie, celle de la frontière (très) mince entre civilisation et barbarie. Bibi le brave bûcheron que la vie n’a pas épargné, va croiser ainsi la route du clan Samson, une famille de dégénérés qui vit hors du monde civilisé, en entretenant des rapports primaires avec autrui. Il va subir l’ignominie d’une dégradation physique totale et ce traitement va révéler un aspect de sa personnalité qu’il aurait aimé ne pas découvrir, lui le bonhomme paisible et débonnaire. À sa décharge, le clan Samson apparaît comme un condensé de bestialité, de violence et de folie haineuse assez accablant. Entre Thomas, l’adolescent attardé qui se complaît dans les odeurs d’étable, Gamine, dangereuse dévergondée de dix-neuf ans prête à toutes les vilenies pour échapper à son milieu, Florine et son mari Anthelme, industriels déchus et aînés du clan, confits dans une détestation complète d’autrui, sans oublier Parfait, l’âme damnée du clan, il y a matière à vouloir effacer de la Terre cette engeance maudite. Si loin de Caïn, c’est un peu Délivrance dans les Vosges. On y côtoie la lie de l’humanité, tout en voyant les conceptions rousseauistes fracassées sans aucune possibilité de renaissance. D’une écriture imagée, attachée aux détails, Pierre Pelot nous plonge dans un milieu que la déchéance a dépouillé de toute dignité et décence. Plus d’une fois, on pense à William Faulkner et plus encore à Erskine Cadwell. Tous deux ont dressé un portrait fruste et sans concession du milieu des petits blancs du Sud des États-Unis dont on retrouve un écho ici. L’auteur français n’a cependant pas à rougir de la comparaison avec ces écrivains américains. Ses romans livrent un constat assez pessimiste de l’humain, dévoilant sa part d’ombre contrainte au silence par les conventions sociales et l’éducation. Un facteur de chaos et de violence qu’une simple pulsion peut libérer.

Les Chiens qui traversent la nuit, entre rose et noir

La majorité des romans noirs de Pierre Pelot s’enracinent dans un terroir, la haute vallée de la Moselle, entre Remiremont et Saint-Maurice-sur-Moselle, avec les courbes boisées du massif des Vosges en guise d’horizon. Mais son écriture demeure ancrée également dans un milieu particulier, celui des déclassés. Le polar français ne s’est guère aventuré dans l’univers des petites et moyennes villes rurales, préférant la grisaille urbaine. Les romans de l’auteur vosgien s’inscrivent de plain-pied dans ce milieu se composant de petites gens, oubliés de la croissance, gagne-petit et autres bras cassés, guère épargnés par la dureté de l’existence et que l’on appelle de l’autre côté de l’Atlantique white trash ou redneck. Pierre Pelot en fait un portrait pointilliste, devenant ainsi le conteur de la misère rurale. Et s’il fait montre à l’occasion de tendresse à leur égard, il n’omet rien de leurs nombreux travers, acculturation, alcoolisme endémique et comportement en proie à des pulsions aussi irrationnelles que fatales. Un peu à part dans son œuvre, Les Chiens qui traversent la nuit (2000) nous livre la description touchante d’une banlieue industrielle sur le déclin, peu à peu abandonnée par ses habitants car vouée à la démolition. Caleb, l’orpailleur échoué dans un immeuble délabré, Cécilia la tenancière de bar et son fils trentenaire Germano, Gazoline, Godzilla, Garbo, Cannidrix, Ti Freddy, Colombo et bien d’autres ont jeté les noms propres avec leur passé trop chargé. Ils habitent désormais «  la Rue  », «  le Quartier  » et «  la Ville  » et vivent ensemble, loin de l’agitation de l’Histoire. Jusqu’au jour où débarquent chez eux des méchants, armés de manches de pioche, à la recherche d’une fille et de têtes à fracasser. Après une phase d’intimidation, ils passent à l’action déchaînant une violence que l’on avait oubliée dans «  la Rue  ». Ne nous voilons pas la face, Les Chiens qui traversent la nuit apparaît comme un titre mineur. Sous-tendu par une intrigue minimaliste, le roman recèle pourtant quelques descriptions magnifiques auxquelles s’ajoute une atmosphère qui n’est pas sans rappeler celle d’un western. Hélas, malgré un décor urbain peu commun chez Pelot, si l’on fait abstraction de la part science-fictive de son œuvre, l’histoire manque de mordant, l’auteur ayant troqué le noir de la désespérance contre un peu de rose, celui d’une romance naissante.

Arrivé au terme de cette recension non exhaustive, on reste assommé par les émotions brassées par les mots d’un auteur inspiré par les maux de l’humanité. Les romans noirs de Pierre Pelot racontent bien des histoires dangereuses qui n’ont rien à envier aux récits de ses homologues américains. Dans ce domaine, l’auteur vosgien se révèle un orfèvre qui ausculte les zones d’ombre de la nature humaine pour les exposer au grand jour. Car, c’est ainsi que les hommes vivent, entre lumière et pénombre.

Retour à la case départ

Après trois ans passés loin de la Mère Patrie, Alexeï revient au pays, avec comme perspective d’avenir un gros paquet de fric. On lui a proposé en effet de rentrer pour témoigner contre Pinski, un homme d’affaires véreux qui l’a employé jadis pour s’occuper de sa communication politique, puis de la culture dans la mairie qu’il dirigeait. Les choses s’étant gâtées par la suite, il a préféré mettre les voiles plutôt que de finir avec une balle en pleine tête. Sans nouvelles de la Mère Patrie depuis presque un lustre, si l’on fait abstraction des quelques Russes croisés dans les rues de Prague où il a trouvé refuge, il débarque à Moscou comme en terre étrangère. Le consumérisme effréné a remplacé la foi communiste, le nouveau Russe étant devenu un héros plus enviable que la kolkhozienne. Un vrai monde de plastique, mais avec un sacré paquet d’emmerdes en souffrance pour Alexeï.

Bienvenue en Russie post-soviétique. En trois romans parus dans nos contrées, dont deux chez les défuntes éditions Moisson Rouge, Vladimir Koslov est devenu le chantre désenchanté d’un pays en proie aux soubresauts de la fin du communisme. Car si l’auteur ne nourrit guère d’illusions quant aux lendemains qui déchantent de la Perestroïka, il ne se laisse pas pour autant leurrer par la victoire de la « démocratie ». Un vrai miroir aux alouettes transformé en remède de cheval, appliqué sans aucune empathie à une population ravalée au rang de variable d’ajustement par des affairistes aux méthodes criminelles.

Dans ce roman noir, très noir, Vladimir Koslov parcourt une quinzaine d’années d’histoire russe, entre 1990 et 2006, du chaos résultant de la fin de l’ère Gorbatchev au boom capitaliste moscovite. Des années d’errements où la pègre a pignon sur rue, épaulée par une milice et une justice corrompue. Bref, le Far-West aux portes de l’Oural. Pour les sans-grades commence alors une période de débrouillardise et de combines sans lendemains.

Retour à la case départ navigue ainsi entre deux époques, la jeunesse et le présent d’Alexeï. On se familiarise avec le bonhomme et son tempérament, un mélange de fatalisme et de cynisme, revenant sur ses études, ses fréquentations et son goût pour l’univers punk. Attiré par l’anarchisme, Alexeï se reconnaît dans le do it yourself , préférant suivre l’exemple de ses camarades en trafiquant de la vodka frelatée avec des prêtres orthodoxes ou en rackettant les bus de touristes russes, à la frontière polonaise. Un itinéraire qui le ramène dans sa ville natale où il devient le rédacteur en chef du journal du combinat faisant vivre les habitants. Il multiplie ainsi les petits boulots, flirtant pas qu’un peu avec l’illégalité, avant d’être obligé de participer à la campagne électorale d’un oligarque de province aux dents longues, mais peut-être pas suffisamment dans un univers dont les contours se durcissent avec l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine.

Récit sans fard de la réalité russe, Retour à la case départ nous épargne la langue de bois, révélant un portrait de la Russie post-soviétique bien éloigné du discours politiquement correct. No future !

Retour à la case départ (Domoï, 2010) de Vladimir Koslov – Éditions Moisson Rouge, janvier 2012 (roman traduit du russe par Thierry Marignac)

Le Verger de marbre

Nouveau venu chez Gallmeister, Alex Taylor semble faire l’unanimité chez les divers chroniqueurs de la blogosphère. La quatrième de couverture ne tarit pas non plus d’éloges, comparant l’auteur américain à Cormac McCarthy, excusez du peu, voire à Daniel Woodrell. Et ne parlons pas du blurp tonitruant de Donald Ray Pollock. Stop, n’en jetez plus ! J’avoue que ce concert de louanges a titillé ma curiosité autant qu’il a aiguisé mon mauvais esprit. Fort heureusement, je peux d’ores-et-déjà affirmer que la première a été pleinement satisfaite, au point de propulser ce roman parmi mes coups de cœur.

Pourtant, Alex Taylor ne fait pas dans l’originalité, du moins si l’on se fie aux prémisses. Le récit s’enracine dans la tradition du Deep South, plus intéressée par les petites gens usés par la vie qui n’hésitent pas à s’arranger avec la loi et la moralité pour adoucir leur condition, que par les frasques des golden boys cocaïnés. Bref, le socle de nombreux romans noirs américains.

Alex Taylor nous immerge d’emblée au fin fond du Kentucky, dressant le portrait de quelques uns de ses habitants. À commencer par une branche de la lignée Sheetmire. Il y a d’abord Clem, le père, qui gagne sa vie en faisant traverser la Gasping River dans son bac et arrondit ses maigres revenus en faisant à l’occasion les poches des ivrognes qu’il transborde d’une rive à l’autre. Puis il y a Derna, son épouse, ancienne prostituée désormais rangée des galipettes tarifées. Il y a enfin Beam, le fils, dix-sept ans de naïveté et guère de perspective de sortir de ce trou perdu. La routine du trio dérape le jour où Beam tue par accident un passager du bac qui voulait voler la caisse. En découvrant son identité, Clem lui conseille de déguerpir. Mieux vaut en effet ne pas rester dans les parages lorsque l’on fait du tort à Loat Duncan, a fortiori si l’on a refroidi son fils. Mais, il semble très difficile de quitter le coin, surtout lorsque tous les chemins ramènent le voyageur au verger de marbre, havre de paix éternelle aux pierres tombales décrépites.

Le Verger de marbre oscille entre tragédie et roman noir, lorgnant vers une sorte de fantastique gothique n’étant pas sans rappeler celui de La Nuit du chasseur de Davis Grubb, et plus près de nous celui des romans de William Gay. Le récit baigne en effet dans une atmosphère mortuaire, pour ne pas dire sépulcrale, où ne brille aucune lueur d’espoir. Les personnages semblent tous accablés par un destin implacable, incarné ici par la figure inquiétante d’un conducteur de poids-lourd. Psychopompe au costard de croque-mort et au propos déjanté, il veille à arrondir les angles pour faciliter l’accomplissement du fatum pesant sur les uns et les autres, un autre genre de passage, vers un ailleurs dépouillé de toute connotation paradisiaque.

Le roman d’Alex Taylor est truffé d’allusions symboliques relevant de la culture chrétienne et païenne. Combat de la vie, incarnée ici par le shérif Elvis Dunne mais aussi par le vieux solitaire Pete Dougherty, contre la mort représentée par Loat Duncan et Daryl, le tenancier de bar doublement manchot, obsédé par son désir de vengeance, Le Verger de marbre navigue ainsi entre fantasme et réalisme cru, faisant monter l’angoisse, entre deux envolées lyriques.

Le roman apparaît enfin comme une ode bucolique à la nature du Sud des États-Unis dont les micocouliers, les sycomores, les cèdres, les cornouillers et autres pacaniers ou robiniers servent de contrepoint au triste spectacle offert par l’humanité.

Avec Le Verger de marbre, la collection neonoir tape très fort, au point de me laisser penser que l’on se trouve ici devant un futur classique. Le temps nous le dira…

verger-marbreLe Verger de marbre (The Marble Orchard, 2014) de Alex Taylor – Éditions Gallmeister, collection « neonoir », 2016 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Anatole Pons)

Le chien arabe

À l’ombre des tours de la cité des Izards, le feu couve. Ce n’est pas encore l’été et pourtant déjà une chape caniculaire s’est abattue sur la banlieue nord de Toulouse, pesante et étouffante. Il suffirait de peu de choses pour que le vent d’Autan attise les braises de la guerre qui se prépare entre les cailleras et les barbus. Un conflit territorial mais aussi une lutte d’autorité, le spirituel ne tolérant pas que le temporel s’exonère de ses devoirs.

En attendant, la routine prévaut. Dans les coursives des bâtiments, sur les toits, les chouffeurs guettent les rondes de la police, prêts à repousser l’intrusion des individus indésirables. Ils obéissent à Nourredine Ben Arfa, le caïd de la cité. Un jeune devenu à force d’intimidation et de violence, le chef du gang des Izards. Pour sa sœur, il est aussi le chef de la famille, un tyran que même ses parents craignent. Un soir, un peu par défi, elle observe son manège au pied de leur immeuble. Et, ne supportant pas de le voir brutaliser un chien apparemment souffrant, elle s’empare de l’animal pour le faire examiner par Sergine Ollard, l’un des vétérinaires de la clinique locale.

En dépit d’un sujet s’enracinant dans la criminalité des cités sensibles et la montée du terrorisme islamiste, Le Chien arabe n’est pas parvenu à me convaincre. La faute au traitement superficiel de l’atmosphère, on va y revenir, et à une intrigue ne faisant pas l’impasse sur la facilité et les recettes du thriller.

On aurait aimé découvrir les habitants des Izards auquel Benoît Séverac dédit son roman, ces petites gens dont certains méritent son hommage. Hélas, les chapitres courts et factuels, contribuent à hacher la narration, ne permettant aucune immersion dans ce quartier de la banlieue nord de Toulouse. Bien au contraire, l’auteur toulousain se contente de nous balader d’un lieu à un autre, d’un personnage à un autre, sans prendre le temps de laisser vivre les habitants des Izards. On en est réduit à explorer les bas-fonds des immeubles aux caves transformées en lieux de prière clandestins ou en chenils.

À vrai dire, il manque un véritable point de vue dans ce roman, celui des ressortissants des Izards, ces habitants, jeunes et vieux, étrangers et locaux qui subissent la pression du trafic des caïds. Car paradoxalement, si les pratiques illégales du gang Ben Arfa sont bien documentées, Benoît Séverac se montre beaucoup moins prolixe sur d’autres aspects du quartier. À commencer par l’influence des intégristes et le processus de radicalisation. Et puis, il y a la sœur de Nourredine, Samia, à l’origine de l’intervention de Sergine Ollard. Son personnage disparaît très vite pour ne privilégier que le point de vue jusqu’au-boutiste de la vétérinaire et celui du brigadier Decrest, femme flic désabusée en charge du maintien de l’ordre aux Izards.

En fait, Le Chien arabe se révèle un inexorable crescendo, où chacun tient son rôle, débouchant sur la conflagration attendue. Ni les tentatives de Sergine Ollard, véritable chien (!) dans un jeu de quille dont l’entêtement enragé finit par agacer, ni les manœuvres occultes de la DGSI sur le dos de la police locale, somme toute très convenues, ne viennent relancer l’intérêt pour un roman dont on se surprend à tourner les pages sans conviction, anticipant le moindre rebondissement.

Bref, Benoît Séverac ne semble enfoncer que les portes ouvertes au lieu de dévoiler les angles morts de ces cités où la moindre flambée de violence et le plus infime fait divers nourrissent les représentations du commun des mortels.

le-chien-arabe_2890Le Chien arabe de Benoît Séverac – La manufacture de livres, mars 2016

Guerre

guerre2Après deux romans parus aux défuntes éditions Moisson rouge, Guerre est le troisième titre de Vladimir Kozlov publié dans nos contrées. Et quoi de plus normal de le retrouver chez La manufacture de livres, dans la nouvelle collection « zapoï », label consacré à la fiction et à la non fiction russe, dont la direction a été confiée à Thierry Marignac, traducteur et découvreur de l’auteur.

Russie post-soviétique. Dans une ville de province, grise et terne, le groupe Vienne-75 a déclaré la guerre à la police, ces « gangsters en uniforme », qui rançonnent sans vergogne la population. Avec le concours d’un truand, retiré des affaires, et d’un ancien combattant de la guerre en Tchétchénie, cette bande d’étudiants organise à l’échelle locale une campagne d’attentats contre les forces de l’ordre. S’il s’inspire des terroristes des années 1970, le groupe ne revendique pourtant aucune idéologie et ne vise qu’à mettre un terme à l’arbitraire. Accomplies dans le plus parfait anonymat, leurs actions sèment la pagaille dans la police et au gouvernement régional. Elles attirent aussi l’attention de Andreï Nikitine, journaliste un tantinet désabusé, qui travaille pour l’organe de la presse locale, Oblastnaïa Tribouna.

« Les gens ont toujours besoin d’idées auxquelles se raccrocher, dans n’importe quel système, sous n’importe quel régime. À la fin des années 80, c’était la haine des soviets, de nos jours, c’est la consommation, dans les années 90, c’était le crime. Pourquoi considère-t-on que les archétypes de ces années-là sont le bandit et la prostituée ? Parce que la majorité des jeunes voulaient être des bandits ou des prostituées, c’était considéré comme la norme. Et une certaine quantité d’entre eux, pas tous, bien sûr, mais un nombre important est passé par là. Certains ont été détruits et pas d’autres, qui s’en sont sortis et son passés à l’ère suivante… »

Il n’y a pas de bien ou de mal, mais juste des gens qui disent non, et qui boivent un coup après, parce que c’est dur. Si l’on peut reprocher à Jean-Patrick Manchette d’avoir donné naissance, sans doute bien malgré lui, à tout un courant de polars politisés, guère inventifs hélas, qualifiés par la suite de néo-polars, on ne peut certes pas le blâmer pour sa vision du roman noir. Le genre apparaît en effet comme un formidable révélateur du monde tel qu’il est, ou plutôt tel qu’il va mal. Vladimir Kozlov, en plus d’être une plume incisive, illustre à merveille cette conception du roman noir, du moins si l’on s’en tient à ses origines classiques nord-américaines, et non au recyclage mercatique de l’édition actuelle.

Guerre nous immerge en Russie, dans un des angles morts né des soubresauts de la géopolitique de la fin du XXe siècle. Pour nourrir sa fiction, Vladimir Koslov s’est inspiré de faits réels s’étant déroulés en Sibérie en 2010. Mêlant le documentaire et le roman, Guerre alterne les points de vue, les extraits d’articles de presse et de mémoire de recherche. L’auteur russe suit l’itinéraire des membres du groupe Vienne-75, s’attachant aussi aux enquêtes de Voronko, un flic corrompu, et de Andreï Nikitine, un journaliste essayant malgré tout de faire son travail d’investigation.

Tous unis par la révolte, les membres de Vienne-75 n’ont finalement pas grand chose en commun. Les motifs de leur colère paraissent bien maigres et relèvent plus du désœuvrement que de l’idéal. Sergueï fait le taxi pirate, solitaire, entre deux injures racistes contre les « culs noirs », nourrissant une frustration sexuelle tenace. Olga et ses camarades jouent aux terroristes sans véritable conviction, de manière brouillonne, et Stass s’improvise cerveau de l’organisation, témoignant par ses réflexions du grand vide provoqué par l’effondrement de l’URSS. Guerre se révèle ainsi comme une guerre intérieure, celle d’un groupe de jeunes gens, partagés entre leurs désirs et leur volonté consciente.

À la marge, Vladimir Kozlov dévoile tout un microcosme pourri, celui d’une ville de province de la Russie post-soviétique. Entre barres d’habitation austères, aux abords jonchés par les cadavres de la société de consommation, et boîte de nuit proposant des concours de pipe aux jeunes filles fauchées, le clientélisme généralisé, l’alcoolisme endémique et les sectes millénaristes, prêtes à tout pour permettre à leurs prophéties apocalyptiques de se réaliser, ont les coudées franches pour prospérer. Seul Andreï et sa fille Olga, dont les recherches sur les groupes terroristes des années 1970 rythment le récit, semblent vouloir échapper au renoncement. Et ils boivent un coup, parce c’est dur.

Bref, si Guerre s’inscrit de plain-pied dans la lignée du roman noir, il propose également une vision saisissante de la Russie post-soviétique. Une vision sans fard qui secoue et donne à réfléchir. Et, ça fait du bien.

guerreGuerre de Vladimir Kozlov – La Manufacture de livres, collection « zapoï », octobre 2016 (roman traduit du russe par Thierry Marignac)

Planète vide

Paru en format poche dans la collection Série noire chez Gallimard, un fait désormais suffisamment rare pour attirer l’attention, Planète vide n’usurpe pas le qualificatif de roman intriguant. On n’ira cependant pas au-delà. La faute à une histoire qui ne parvient pas à s’arracher du plancher des vaches, en dépit d’un argument de départ promettant monts et merveilles. Le roman de Clément Milian avait pourtant de la ressource. En adoptant le point de vue d’un gosse des banlieues, issu de l’immigration, Planète vide n’était pas sans rappeler quelques illustres prédécesseurs. En vrac, citons Zazie dans le métro, Billy ze Kick ou La vie de ma mère. Hélas, on serait bien en mal de retrouver ici le regard enjoué, pétillant et malicieux, voire carrément vachard, des personnages de Queneau, Vautrin et Jonquet.

A vrai dire, Papa, le héros (malgré lui) de Planète vide semble plutôt du genre dépressif et mutique. Un parfait souffre-douleur pour ses camarades qui ne se privent pas pour le harceler. Vaincu par avance, il ne trouve d’autre exutoire à son calvaire quotidien qu’en fuyant dans un monde imaginaire, à forte connotation science-fictive, dont il dessine les paysages étrangers en puisant son inspiration dans les images d’un livre sur l’espace. A l’approche de Noël, il se fait coincer par le caïd du collège et ses sbires sur le chemin du retour et n’échappe à un tabassage en règle qu’en poussant l’agresseur, par pur désespoir, sous les roues d’une voiture. Commence alors pour lui, une longue fugue dans le système-ville. Autrement dit, Paris.

Écrit à hauteur d’enfant dans une langue désincarnée, Planète vide s’apparente à un conte cruel, oscillant sans cesse entre réalisme cru et visions relevant d’un onirisme exacerbé. On s’attache ainsi aux pas de Patrice Gbemba, aka Papa, accompagnant son errance dans Paris, des tours futuristes de La Défense aux bas-fonds de Pigalle, en passant par un squat hanté par des punks à chiens. Un voyage au cœur de la dèche, dans un monde invisible au commun des mortels et pourtant si proche de lui.

Au cours de ce périple un tantinet initiatique, Papa s’efforce de déchiffrer les symboles d’une société lui étant complètement étrangère, confronté à une succession de défis à relever pour survivre. Se nourrir, boire, se protéger des prédateurs, surtout les hommes, trouver un toit pour passer la nuit et de quoi se vêtir ou se chauffer. Quelques rencontres salutaires ou violentes, des individus lambdas, des gamins comme lui, des clodos, des putes et d’autres marginaux jalonnent son parcours dans le labyrinthe du Système-ville, sans que l’on sache quel enseignement il en retire exactement. Un parcours monotone et répétitif débouchant sur une impasse, celle de l’impossibilité à communiquer.

Bon, avouons-le. Je n’ai pas vraiment adhéré au parti pris de l’auteur, cet entre-deux jouant à la fois sur les ressorts de l’imaginaire et de la réalité. Ce filtre fantasmatique venant s’intercaler entre les yeux de Papa et l’univers sans fard des déclassés.

Bref, si je ne suis pas convaincu par Planète vide, je ne peux pas affirmer non plus être totalement déçu. Et si l’écriture de Clément Milian se révèle très évocatrice, il lui reste à trouver une vraie histoire à raconter.

planete-videPlanète vide de Clément Milian – Éditions Gallimard, collection Série Noire, novembre 2016