Des coccinelles dans des noyaux de cerise

François parle beaucoup. Il bavarde, digresse, raconte sa vie de petit voleur, né d’une mère toxico que l’on a maintenue en vie, le temps qu’il émerge de son ventre. Un père inconnu, des grands-parents décédés trop vite, il a connu l’assistance, ballotté entre plusieurs familles d’accueil avant de verser dans la délinquance. Il n’a jamais rien fait de ses dix doigts, à part sculpter des noyaux de cerise et des grains de riz. Un vrai travail d’orfèvre. Mais, jamais des pépins. Ça, il le garde pour ses relations avec les femmes. À l’origine de la géniale combine des valves, il a cependant fini par se faire poisser par la police, en compagnie d’un Roumain qui a été renvoyé direct dans son pays. Pour lui, le juge s’est contenté d’une peine de prison, à Fresnes, où il s’est retrouvé encellulé avec Medhi, un vrai caïd celui-là. Un habitué de la cambriole à main armée, pas vraiment une petite frappe. François lui a tout de suite offert ses services, espérant l’intéresser à son gros coup, le plan qu’il mitonne depuis longtemps. Un coup de génie qui doit lui permettre de rafler le pactole à sa sortie de prison. Mais, qui se soucie d’un cave comme François ? Qui peut attacher de l’importance à ses divagations ? Ils vont peut-être tous le regretter ceux qui refusent de lui manger dans la main.

« Un loup dans la jungle, voilà ce que je suis. Un inadapté, un solitaire avec la rage au ventre parce qu’on m’a toujours méprisé. Une gueule un peu en biais, c’est vrai, une carcasse d’oiseau de proie qu’a rien croûté depuis six mois, et alors ?

Long monologue composé dans un phrasé oral familier et imagé, Des coccinelles dans des noyaux de cerise est le premier roman de Nan Aurousseau que je lis. Sans doute pas le dernier. Ancien délinquant passé à l’écriture, après un intermède en plomberie, l’auteur a flirté ensuite avec le roman populaire de critique sociale et le récit criminel. Il opte ici pour le roman noir, adoptant le point de vue d’un petit délinquant dont on découvre progressivement la personnalité réelle. Dans la tradition classique du narrateur non fiable, cherchant jusqu’au bout à justifier ses actes, les amateurs de Peter Loughran apprécieront, François confesse en effet son parcours criminel, dévoilant une noirceur asphyxiante. Derrière l’apparente banalité du délinquant sans envergure, vivant de petites combines et de gros coups fumeux, se cache un prédateur impitoyable qui ferait passer Michel Fourniret et Francis Heaulme pour des enfants de cœur. En se mettant dans la peau de François, Nan Aurousseau dresse ainsi le portrait effroyable d’un tueur en série dépourvu de toute empathie. Un sociopathe à la médiocrité feinte, qui décrit avec légèreté et cocasserie ses méfaits au cours d’un monologue révélant toute la monstruosité de son raisonnement. Car François n’est pas dépourvu de logique et de sens pratique. Bien au contraire, en dépit des élucubrations qui nourrissent sa confession, il défend une philosophie de vie très claire, résultant de l’auscultation d’une société pour laquelle il ne nourrit aucune illusion. On ne peut qu’adhérer à sa vision des choses lorsqu’il dénonce le traitement des détenus par l’État, quand il décrit les cohabitations douloureuses imposées par la violences et la misère carcérale ou lorsqu’il déplore les ravages de la télé-réalité. On sourit de ses réflexions vachardes sur ses proches et la gendarmerie. Mais, le bonhomme reste un monstre, en dépit de toute la sympathie qu’il peut accumuler. Un sale type qu’il ne vaudrait mieux pas croiser au coin d’une rue ou agacer par des remarques malvenues. Faut pas lui chercher des noises.

Derrière un titre curieux, Des coccinelles dans des noyaux de cerise vous cueille sans coup férir par son final insoutenable, mais aussi par la violence sous-jacente dont on sent qu’elle n’a rien d’artificiel. En 150 pages narrées à hauteur d’homme, Nan Aurousseau vous fait toucher du doigt l’esprit cynique d’un tueur situé au-delà de tout sentiment humain.

Des coccinelles dans des noyaux de cerise de Nan Aurousseau – Réédition Folio, collection « policier », 2019

La Mort aura tes yeux

David commence à avoir la cote dans le milieu bohème de Boston. Une réputation d’artiste prometteur, une petite amie chaleureuse et des projets plein la tête. De quoi envisager l’avenir sereinement et pourtant c’est le passé qui le taraude. Une succession de rêves, puis un coup de téléphone réveillent les vieux démons assoupis sous le tapis. Délaissant sa nouvelle vie, au moins pour un temps, il décide de rouvrir la parenthèse, histoire de voir s’il a changé ou si c’est juste le monde qui a changé. Histoire aussi de solder définitivement les comptes.

« Nous créons tous, à partir des faits de nos vies, des fictions, des mythes mineurs, des mensonges personnels qui nous permettent de continuer à vivre, qui nous aident à rester humains, nous rassurent en nous faisant croire que nous comprenons notre minuscule fragment du monde. »

L’argument de départ semble classique. Toutefois les apparences sont trompeuses. En effet, il apparaît rapidement qu’Avec La mort aura tes yeux, James Sallis jongle avec les clichés du roman d’espionnage. Le gars rangé des voitures, rattrapé par son passé, le culte du secret et de la manipulation inhérent aux officines gouvernementales, la course-poursuite, le sentiment permanent d’être pourchassé, on trouve tout cela dans son roman. Mais voilà, le thriller haletant, jalonné de fausses pistes et chausses-trappes, teinté d’une louche de géopolitique, débouche finalement sur tout autre chose. James Sallis fait le choix d’écrire une histoire intimiste au rythme nonchalant. Il sublime le propos du roman d’espionnage pour toucher à quelque chose d’essentiel : l’humain. Ce plus petit dénominateur commun à bon nombre d’intrigues alambiquées et stéréotypées, mais souvent réduit hélas à la portion congrue.

Dans La mort aura tes yeux, l’humain c’est David. Une identité aussi factice que toutes celles qui l’ont précédées. Pourtant, une personnalité authentique se cache derrière le masque. Au fil de son errance, elle se dévoile, révélant son passé par bribes. Les rencontres fortuites procurent à David l’occasion de se laisser aller à l’introspection, de conforter sa philosophie de vie, de réfléchir sur le sens de l’existence et de se défaire de son passé.

« Chaque jour, nous nous reconstruisons à partir de ce que nous pouvons sauvegarder de notre passé. »

Au fil des monologues intérieurs, des réminiscences ou des dialogues avec des inconnus rencontrés en cours de route, David se mure dans ses pensées. Les longues pauses, au volant de sa voiture, dans l’intimité banale d’une chambre de motel ou accoudé au comptoir d’un bar, apparaissent comme des moments de transition, un entre-deux propice à la tension et à l’incertitude. La quatrième de couverture évoque Graham Greene et John Le Carré. Sans doute en raison de la solitude de David, un sentiment lancinant tout au long de La Mort aura tes yeux. Solitude de l’agent, obéissant petit soldat d’un jeu où il éprouve les émotions contrastées du chasseur et de la proie. Une course-poursuite dont il ne perçoit les enjeux, du moins ceux ouvertement affichés, que de manière fort lointaine. Solitude des petites gens, habitants d’une Amérique laborieuse, rencontrés dans un motel, un restaurant ou croisé au détour d’une autoroute. Une Amérique longtemps étrangère au soldat loyal qui la défendait dans l’ombre. Une Amérique pour laquelle James Sallis exprime une forte empathie.

« La vie, c’est ce qui vous arrive pendant que vous êtes en train d’attendre qu’il vous arrive d’autres choses. La vie, c’est ce qui jaillit là où vous n’auriez jamais songé à regarder. Entre. »

Un dernier mot à propos du titre. Il est extrait d’un texte écrit par le poète italien Cesare Pavese avant qu’il ne se suicide. Un titre en forme de climax pour un roman dont on se détache difficilement.

« La mort viendra et elle aura tes yeux – cette mort qui est notre compagne du matin jusqu’au soir, sans sommeil, sourde, comme un vieux remords ou un vice absurde. Tes yeux seront une vaine parole, un cri réprimé, un silence. Ainsi les vois-tu le matin quand sur toi seule tu te penches au miroir. O chère espérance, ce jour-là nous saurons nous aussi que tu es la vie et que tu es le néant. La mort a pour tous un regard. La mort viendra et elle aura tes yeux. Ce sera comme cesser un vice, comme voir resurgir au miroir un visage défunt, comme écouter des lèvres closes. Nous descendrons dans le gouffre muets. »

La Mort aura tes yeux de James Sallis – Gallimard/La Noire (roman traduit de l’anglais [Etats-Unis] par Elisabeth Guinsbourg)

Dans la Colère du Fleuve

Écrit à quatre mains, en compagnie de son épouse la poétesse Beth Ann Fennely, Dans la Colère du Fleuve fait œuvre romanesque en épousant une page de l’histoire américaine, comme dans La Culasse de l’enfer. On se pose en effet en 1927, au moment de la grande crue du Mississippi, événement catastrophique qui causa la mort de deux cent personnes et provoqua l’exode de plus de 500 000 autres. Suite aux pluies diluviennes de l’été, le fleuve menace de sortir de son lit, en dépit des digues qui ont été patiemment érigées pour le contenir. Pendant que le gouvernement dépêche sur place la garde nationale, les autorités locales réquisitionnent toute la main d’œuvre disponible, noirs y compris, pour renforcer les ouvrages. Dans la ville de Hobnob comme ailleurs, la perspective de l’inondation effraie. Les nouvelles alarmantes affluent, poussant ses habitants à mettre leurs meubles à l’abri dans les étages lorsqu’ils le peuvent, ou à tout abandonner pour rejoindre les camps d’hébergement provisoire. On s’agite dans les rues, on colporte les rumeurs de sabotage des digues et on boit un coup, en dépit de la Prohibition, parce que c’est dur. L’eau comme l’alcool coulent en effet à flot, le second n’attirant que très peu l’attention d’autorités locales plus préoccupées par le débordement du fleuve et qui, aux dires des uns et des autres, touchent leur part dans le très fructueux trafic. Seuls deux agents du fisc, envoyés sur place sous une fausse identité par le futur président Herbert Hoover, celui-là même qui devra affronter une autre crise, économique cette fois-ci, semblent disposés à mettre hors d’état de nuire les bootleggers du coin.

Sur cette trame de roman noir, Tom Franklin et Beth Ann Fennely déroulent une intrigue romanesque, où l’enquête policière et le contexte historique apparaissent comme les composantes d’une dramaturgie, empreinte de religiosité, finalement très classique. Le récit ne tarde pas à se focaliser sur deux personnages, avec comme trait d’union un nourrisson orphelin recueilli après une tuerie dans une épicerie. On s’intéresse à leur passé, mêlant l’intime à l’universel sur fond de catastrophe imminente. On fait ainsi la connaissance de Dixie Clay Holliver, jeune femme de vingt ans, mariée au sortir de l’adolescence à Jesse, un malfaisant sans scrupules qu’elle a idéalisée avant de subir sa violence. Éprouvée par la mort de son premier enfant, la scarlatine ne pardonnant pas à l’époque, elle est devenue ensuite la cheville ouvrière du commerce de son mari, distillant un alcool de contrebande très recherché dans la région. Pour Ted Ingersoll, elle apparaît comme la mère adoptive idéale. Mais, l’agent du fisc, orphelin lui-même et ancien combattant de la Première Guerre mondiale, se rend compte très vite que son choix le met en porte-à-faux par rapport à son collègue Ham, un dur-à-cuire qui l’a commandé au front. De surcroît, ce choix place Dixie dans une position délicate vis-à-vis de son mari, alimentant la jalousie de celui qui se voit déjà comme le futur gouverneur de l’État. Dans ces conditions, la rédemption est-elle encore possible pour la jeune femme ? Ingersoll peut-il rester fidèle à son intuition première sans trahir sa mission ? Face au dilemme du policier, le déluge ne paraît pas superflu pour faire table rase du passé et rebâtir une vie sur de meilleures bases.

Magnifique histoire dans la plus pure acception du roman américain, Dans la Colère du fleuve pèche sans doute un peu en raison de son manque d’originalité et son trop grand classicisme. Il n’en demeure pas moins un récit puissant dont le flot romanesque nous fait toucher du doigt la fragilité de l’existence humaine et sa capacité de résilience.

Dans la colère du fleuve (The Tilted World, 2013) de Tom Franklin & Beth Ann Fennely – Réédition LGF, collection « Le Livre de poche », 2017 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Michel Lederer)

Outback

« Johnson n’avait probablement pas voulu faire le moindre mal au policier, il avait seulement perdu la tête. Mais le résultat était le même : il l’avait tué. »

Walter Johnson a changé de statut le soir où, sortant d’une bijouterie qu’il venait de cambrioler, il tue un flic. De petit truand sans envergure, frustre et pas très futé, il devient l’ennemi public numéro 1. Une proie rêvée pour tous les médias en mal de sensations et surtout un criminel à abattre sans sommation. Une chasse à l’homme s’improvise très rapidement pendant que les chaînes de télévision s’empressent de couvrir l’événement, histoire de décrocher le scoop qui fera exploser l’audience. Employé par la chaîne privée B.J.V., Davidson voit immédiatement tout le parti qu’il peut tirer de l’affaire. Le jeune journaliste devient ainsi le point focal d’une course-poursuite dont il ne ressortira pas indemne.

Les habitués du blog yossarian connaissent ma faiblesse coupable pour l’écrivain australien Kenneth Cook. Je renvoie les autres aux chroniques de A coups redoublés et Cinq matins de trop pour combler leurs lacunes. Jadis paru dans la collection « Série Noire » sous le titre Téléviré, Outback bénéficie d’une réédition dotée d’une traduction révisée, même si l’on peut déplorer un titre toujours aussi médiocre, du moins si l’on se fie à l’original Chain of Darkness. Bref, voici l’occasion de découvrir un roman dont le propos sec, un tantinet politique, renvoie immédiatement aux motifs classiques du roman noir. La chasse à l’homme sert en effet surtout de prétexte pour dresser un portrait désabusé des rapports de force prévalant dans le milieu des médias de masse. Immergé au sein de la rédaction d’une télé privée en train de courir le scoop, on se familiarise avec les pratiques journalistiques, perdant peu-à-peu toutes nos illusions sur l’éthique d’une profession encore partagée entre le souci de respectabilité, l’autocensure pour ne pas déplaire à ses actionnaires et l’attrait pour le sensationnel. À bien des égards, Outback relève d’une conception de l’information révolue, où l’on prend garde de ne pas (trop) choquer le téléspectateur, tout en déplorant les pratiques d’une presse décomplexée. Mais, même si le roman a été écrit en 1962, on pressent déjà les prémisses d’une évolution dont on apprécie désormais toute l’ampleur au travers du déploiement émotionnel et putassier des chaînes d’information en continu. Sur ce point, le propos de Kenneth Cook interpelle par son actualité, en dépit de l’aspect suranné de l’équipement des journalistes, à l’heure de l’Internet, du satellite, du numérique et des smartphones. L’auteur australien nous renvoie au discours infantilisant tenu aux téléspectateurs, aux jeux troubles du pouvoir dans les coulisses des médias, à la notion d’indépendance de l’information et à cette volonté forcenée de rechercher l’émotion plutôt que la réflexion. La téléréalité, avec ses stringers branchés en permanence sur la fréquence de la police pour ne pas rater une fusillade ou un flagrant délit, n’est plus très loin. Outback incite aussi à faire son examen de conscience, s’interrogeant sur son propre regard de téléspectateur. En effet, que cherche-t-on exactement à satisfaire en regardant les informations à la télévision ?

Outback apparaît donc comme une réédition bienvenue dont la noirceur intrinsèque n’est pas tempérée par le goût habituel pour l’absurde de Kenneth Cook.

« En fin de compte, qu’est-ce qui rendait le métier de journaliste si excitant ? Ce n’était rien d’autre, après tout, qu’une espèce de phénomène social qu’on greffait à chaque activité humaine. Le reportage de ce soir, qu’avait-il dit de la vérité sur la poursuite de Johnson ? Avait-il, d’une manière ou d’une autre, expliqué le personnage de Johnson ? Avait-il fait sentir tout le tragique de la mort du policier,avait-il apporté quoi que ce soit de valable à qui que ce soit ? Ou bien, avait-il simplement satisfait la curiosité morbide d’une société qui s’ennuie tellement qu’il faut lui donner l’illusion qu’elle vit intensément, lui apporter cette espèce de surexcitation, cette impression de sensationnel que produit ce que tout le monde se plaît à appeler les nouvelles ? »

Outback de Kenneth Cook (Chain of Darkness, 1962) – Réédition Autrement, collection « Littérature », avril 2019 (roman traduit de l’anglais [Australie] par Rosine Fitzgerald, traduction révisée par Thomas André)

La Loterie et autres contes noirs

Autrice dédicataire d’une des récompenses les plus réputées dans le domaine du suspense et de l’horreur psychologique outre-Atlantique, Shirley Jackson apparaît comme un jalon incontournable de l’évolution du fantastique et du thriller. Si l’on se fie à la postface de La Loterie et autres contes noirs, commise par Miles Hyman, son petit-fils, de surcroît illustrateur de la présente réédition, l’autrice a fait irruption de manière fracassante dans le paysage éditorial américain avec « La Loterie », paru à l’origine dans la célèbre revue The New Yorker. Pour beaucoup de lecteurs, cette nouvelle a fait l’effet d’un choc, poussant certains d’entre-eux à écrire des lettres de protestation, voire à résilier leur abonnement. A posteriori, la simplicité du texte, empreint d’une apparente banalité, en impose toujours par son style naturaliste ne laissant rien présumer de son dénouement violent, dont on cachera ici la teneur. Et, d’une certaine façon, cette courte immersion au sein d’une communauté d’Américains moyens définit idéalement l’atmosphère prévalant dans la plupart des nouvelles de Shirley Jackson.

L’autrice semble en effet afficher un goût prononcé pour le prosaïsme du quotidien et la trivialité urbaine ou rurale de ses compatriotes. Elle aime dépeindre ainsi les petites villes de l’Amérique profonde, au voisinage paisible et poli, mais aussi le monde du travail avec ses relations sociales lisses et convenues, parfaite illustration, pour ne pas dire illusion, de l’American way of life. Elle accorde enfin beaucoup d’importance à la normalité et la routine des relations conjugales ou amicales.

Mais, pour paraphraser une célèbre pièce de Shakespeare, quelque chose de pourri semble hanter ce décor trop propret, quelque chose de vicié, de perverti, ne demandant qu’à s’exprimer dans toute sa violence pour faire éclater le vernis des apparences. Par petites touches, des détails anodins, des pensées malsaines remisées aux tréfonds de l’esprit, Shirley Jackson distille ainsi le doute, l’angoisse, gauchissant les contours rassurant de la normalité et faisant surgir le mal dans toute sa noirceur.

Parmi les textes au sommaire de ce recueil, on retiendra évidemment « La Loterie », mais aussi « La possibilité du mal » qui voit une vieille dame respectable semer la zizanie dans la petite ville où elle habite. « Louisa, je t’en prie, reviens à la maison » met en scène la fugue d’une jeune fille cherchant à échapper à sa famille en se fondant dans l’anonymat, au point de… Ne disons rien, histoire de ménager un dénouement imprévu. « Elle a seulement dit oui » recycle la notion de fatalisme, impulsant au récit tragique une touche de fantastique. Quant à la nouvelle « Les vacanciers », elle serait digne de figurer parmi les épisodes de la série The Twilight Zone.

Dans la postface intitulée « Shirley Jackson, la métaphysique de l’angoisse », Miles Hyman nous livre une intéressante analyse de l’œuvre de son aïeule, insistant sur le fait que les pires démons sont finalement ceux de l’esprit. Après avoir lu La Loterie et autres contes noirs, on ne peut que le rejoindre sur ce point, tout en appréciant l’influence de l’écriture de l’autrice sur le thriller moderne. Reste maintenant à lire ses romans, La Maison hantée et Nous avons toujours vécu au château. Très vite…

La Loterie et autres contes noirs (Dark Tales, 2016) de Shirley Jackson – Éditions Rivages/Noir, février 2019 (recueil traduit de l’anglais [États-Unis] par Fabienne Duvigneau)

La Ballade de Black Tom

Peu d’auteurs ont suscité autant d’admirateurs et de continuateurs que Howard Phillips Lovecraft. De son vivant déjà, ses écrits ont marqué les esprits, initiant un premier cercle lovecraftien avec lequel l’écrivain de Providence a entretenu une correspondance suivie, mêlant hommages réciproques et jeux littéraires. Par synergie créatrice, le corpus lovecraftien a inspiré ensuite d’autres auteurs qui ont souhaité en poursuivre les motifs, voire les enrichir avec de nouveaux mythes. Ces post-lovecraftiens, épigones besogneux et autres continuateurs ont dénaturé l’œuvre originale, travestissant peu-à-peu ses thématiques et contribuant à façonner le « mythe de Cthulhu ». Ils ont également déformé nos représentations sur l’auteur, participant à la légende du reclus de Providence.

Droit d’inventaire oblige, on en revient désormais à une image plus fidèle, plus conforme à l’époque où a vécu Lovecraft, ne délaissant pas les aspects les plus problématiques de sa personnalité et de ses écrits, notamment un antisémitisme latent et un racisme patent, devenus bien encombrants après la Shoah et à l’heure du Black Lives Matter. D’aucuns ont pu juger du sort réservé aux « Contrées du rêve » dans La Quête onirique de Vellitt Boe de Kij Johnson, suite subtile et féministe du périple de Randolf Carter. Pour sa part, Victor LaValle nous livre la réécriture d’une nouvelle très médiocre (Horreur à Red Hook), adoptant le point de vue de ces basanés cosmopolites dont Lovecraft nous dresse un portrait nauséabond que ne désavoueraient pas les tenants du grand remplacement… oups ! De la grande submersion cthulhuesque.

« à H.P. Lovecraft, avec tous mes sentiments contradictoires. »

La dédicace de Victor LaValle ne laisse pas planer le doute sur ses intentions. La Ballade de Black Tom est un hommage à l’œuvre de Howard Phillips Lovecraft, du moins à l’état d’esprit inspirant ses textes les plus célèbres, mais débarrassé de ses oripeaux les plus outrés. Si le racisme reste évidemment très présent, il est cependant édulcoré des aspects caricaturaux et fantasmatiques de la nouvelle Horreur à Red Hook. À vrai dire, LaValle propose un récit ambivalent qui tient à la fois du roman noir, de l’hommage critique et du récit horrifique.

Sous la plume de H. P. Lovecraft, Red Hook est le nom d’une partie de Brooklyn particulièrement misérable et inquiétante, située près de l’ancien port. Jadis, des marins aux yeux clairs (sans blague !) habitaient les lieux. Cette époque est désormais révolue. Le quartier n’est plus qu’un dédale de taudis malpropres où la population, arrivée ici illégalement, affiche tous les stigmates du péché sur sa face basanée (eh oui !). Tous les dialectes de la Terre semblent prospérer dans ce cul de basse fosse, entretenant la confusion et la dissimulation. Les pires imprécations et blasphèmes résonnent dans les rues, poussant la police new-yorkaise à ériger des barrières autour du quartier afin de protéger les banlieues limitrophes. Le lieu semble ainsi condenser toutes les peurs du gentleman de Providence face à une immigration massive.

Victor LaValle remet les choses dans leur contexte et à leur juste place. Principale porte d’entrée pour l’immigration, New York n’a jamais eu la réputation d’être une ville paisible. Théâtre de plusieurs émeutes violentes, la cité tient davantage du patchwork que du Melting pot. La délinquance, le vice et la misère n’y sont que le résultat de l’exclusion, de la peur et des préjugés. En introduisant le personnage de Charles Thomas Tester, LaValle entend restituer cet aspect des choses. Musicien médiocre, cet Afro-américain vit de débrouille dans le quartier de Harlem, assurant la subsistance d’un père mourant qui s’est ruiné la santé sur les chantiers de construction de la ville. Le bougre sait comment il doit se comporter lorsqu’il circule dans les quartiers blancs. Il sait ce qu’il en coûte de ne pas baisser les yeux lorsqu’un policier ou un contrôleur du métro s’adresse à lui. Il cherche surtout à se faire oublier, avec son étui à guitare, histoire de passer pour un de ces musiciens que l’on voit à tous les coins de rue. Il n’oublie pas enfin que sa propre communauté n’est pas exempt de préjugés, méjugeant les Afro-caribéens et leur étranges coutumes. À vrai dire, Tester n’aspire qu’à une seule chose : l’indifférence. Qu’on oublie la couleur de sa peau. Qu’on lui laisse vivre sa vie à sa guise.

Si Victor LaValle respecte globalement l’histoire de Horreur à Red Hook, il en inverse la perspective, n’hésitant pas à élaguer l’intrigue et à l’enraciner dans le corpus plus large des textes relevant du mythe de Chtulhu, comme les exégèses l’on définit a posteriori. Il le fait sans doute de manière trop appuyée, convoquant l’image du Grand Ancien, le Roi endormi, de façon explicite. De même, il donne sa propre interprétation au petit jeu que se livraient Robert Bloch et H.P. Lovecraft, sous la forme de deux clins d’œil, d’abord en conférant au détective privé associé à Malone, un sale type raciste et sans scrupule, l’identité d’Ervin Howard, puis en informant un homme originaire de Rhode Island qui habitait Brooklyn avec sa femme qu’il n’était pas le bienvenu à New York et que sa santé s’accommoderait mieux de Providence. Ceci dit, voilà bien la seule critique que l’on peut émettre car, pour le reste, la réécriture de la nouvelle de Lovecraft est à tous points de vues supérieure au texte original, tant en terme d’atmosphère, de tension dramatique, avec quelques belles scènes horrifiques, que pour le traitement des personnages, en particulier celui de Charles Thomas Tester/Black Tom.

Treizième volume de la collection « Une Heure-Lumière », La Ballade de Black Tom est donc une excellente novella, acquittant sans honte son tribut à Howard Phillips Lovecraft, tout en exerçant un droit d’inventaire malin et salutaire. On comprend qu’elle ait été primée à deux reprises, recevant le prix Shirley Jackson et le British Fantasy).

La Ballade de Black Tom (The Ballad of Black Tom, 2016) de Victor LaValle – Éditions Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », 2018 (novella traduit de l’anglais [États-Unis] par Benoît Domis)

Dirty Week-end

Petite chose fragile et délicate, Bella n’a pas eu de chance dans la vie (cliché n°1). Née dans une famille de la petite bourgeoisie anglaise, éduquée dans le respect des convenances (cliché n°2), elle a toujours su rester à sa place (cliché n°3), celle d’une jeune femme anodine, incapable de proférer un gros mot ou de de faire du tort à autrui (cliché n°4). À vrai dire, on lui a surtout inculqué à tenir sa place, sans jamais se plaindre. À l’issue d’études laborieuses et d’une déception amoureuse avec un professeur un peu trop négligeant avec ses sentiments, elle a tout abandonné. Elle est tombée sous l’emprise d’un petit ami qui l’a poussée à tapiner pour son compte (attention ! Ce n’est plus du tout un cliché). Exploitée, malmenée, humiliée, mais obligée de continuer pour pouvoir manger, elle a fini par être viré du squat où elle vivait, son ex se tournant vers de nouvelles petites amies plus prolifiques. Elle a échoué finalement à Brighton, tentant de se faire oublier dans un appartement en sous-sol, d’offrir le moins de prise possible au désir des hommes, tout en satisfaisant son goût pour la lecture, en particulier les journaux gratuits trouvés sur son paillasson. Jusqu’au jour où elle reçoit un coup de téléphone menaçant du voisin qui l’observe régulièrement par la fenêtre, au point de la pousser à occulter la seule fenêtre de son sous-sol en tirant les rideaux. Un harceleur, à l’évidence, qui, au lieu de plier Bella à ses pulsions, ne la conduit qu’à basculer de l’autre côté, celui des prédateurs.

« Bella aurait pu avoir une réaction décente. Elle aurait pu réagir comme les gens décents. Elle aurait pu remplir son petit ventre rond de barbituriques, ou bien se jeter, avec une belle désinvolture, du haut d’une tour. Les gens auraient trouvé cela triste, mais pas inconvenant. Ah, pauvre Bella, auraient-ils soupiré en jetant ses restes dans la terre à l’aide d’une pelle. S’en doute n’en pouvait-elle plus, auraient-ils dit. »

Ayant fait l’objet d’une demande d’interdiction pour cause d’immoralisme lors de sa parution en Angleterre, Dirty Week-end jouit d’une réputation sulfureuse. Helen Zahavi s’y livre en effet à un exercice de défoulement cathartique salutaire, le genre qui vous arrache un ricanement nerveux tant la dérive du personnage principal est source d’outrances verbales et de violence décomplexée. D’une plume dépourvue d’affect, répétitive au point d’en devenir lancinante, l’autrice nous raconte le basculement de Bella, une jeune femme d’apparence banale, dans la folie homicide. Elle épouse ainsi sans vergogne le comportement méprisable de ses persécuteurs, non sans prendre quelque plaisir à cette mue impitoyable, vengeant des années de regards torves, de remarques salaces, de sous-entendus insultants et de jugements moraux à l’emporte-pièce. Bref, elle prend sa revanche sur cette engeance masculine pour qui elle n’est qu’orifices à remplir ou béances à combler.

« Vous les voyez sur l’écran, essayant de réprimer un sourire moqueur, dans leur tenue fraîchement lavée. Ils débitent tout leur baratin. Avec leur ton geignard, ils vous parlent de la thérapie qu’ils ont suivie, comment ils sont parvenus à assumer leur acte. Et sous tout ce discours, bouillonnant sous la surface, on perçoit les pleurnicheries du violeur impénitent qui veut se justifier. En purgeant leur peine, ils pensent avoir payé leur dette à la société. Sauf qu’ils n’ont pas pris la société comme victime. Pas toute la société. Pas la partie importante. Ils n’ont pas fait de mal à la société. Ils n’ont pas effrayé la société au point qu’elle n’ose plus marcher dans la rue. Ce n’est pas à la société qu’ils ont fait peur. Si vous les entendez dire qu’ils regrettent, ne les croyez pas. Ils ne regrettent jamais, et d’ailleurs ça ne changerait absolument rien. Mais s’ils le disent, si jamais ils osent le dire, ne les croyez pas. Ce sont des salauds et des menteurs pour qui la castration est la plus douce des punitions. »

Au-delà de la provocation énorme, de la violence conçue comme seul exutoire à la douleur et d’une justice relevant de la loi du talion, le propos de Dirty Week-end provoque le malaise et interpelle, nous renvoyant à la brutalité intrinsèque de notre société où la femme, mais également le migrant et le pauvre, subissent un rapport de domination les contraignant à rester à leur place, à se taire et surtout à ne pas redresser la tête. Bref, continuer à vivre dans les angles morts de la bonne conscience tout en acceptant leur sort. Car, si le roman d’Helen Zahavi est bien sûr féministe, il prend également pour cible l’indécence et l’absurdité d’un aveuglement qui confinent au crime.

« Ce que Bella désire. Ce que Bella désire, ce sont les fenêtres ouvertes les nuits d’été. Des promenades solitaires au bord de l’eau. Sans la crainte de la panne sur l’autoroute. Sans la peur du noir. Sans la terreur des bandes. Sans réflexions dans les rues. Sans attouchements furtifs dans le métro. Ne plus être obligée de flatter leur ego par peur du poing en pleine figure, du nez cassé, du sang et de la morve qui coulent dans sa bouche. Bella est née libre et partout elle est enchaînée. Des usurpateurs lui ont volé son héritage, et elle doit le récupérer. »

Le roman de Helen Zahavi propose donc une inversion de perspective grinçante, non dépourvue d’ironie, où l’homme devient la proie d’une femme vengeresse, à l’opposé de la femme fatale du roman noir, manipulable et passive. Violent, glauque et sans concession, Dirty Week-end relève également du conte cruel, cherchant à exorciser d’une manière radicale les peurs de cette moitié de l’humanité sans cesse cantonnée à un rôle de victime fautive. On terminera enfin cette longue chronique en signalant la seule ombre au tableau de cet excellent roman : un style ou une traduction parfois pénible, perclus de lourdeurs et de répétitions.

Dirty Week-end (Dirty Week-end, 1991) de Helen Zahavi – Réédition Phébus, collection « Libretto », mai 2019 (roman traduit de l’anglais par Jean Esch)