Scalp

À 9 ans, Hans apprend de sa mère que son père biologique vit en ermite au bord d’un étang situé dans les bois. Coupé de tout, y compris de son fils. Pendant toute son enfance, on lui a caché la vérité, préférant lui servir une fable toute prête. Mais, à l’occasion de la mort de celui qu’il voyait comme son père, sa mère décide de tout lui révéler et d’aller le présenter à ce géniteur absent.

« La forêt n’est le territoire de personne.

C’était Jean-Loïc qui l’avait dit. Même si n’importe quel bout de terre ici-bas appartenait toujours à quelqu’un, la forêt restait la forêt : pas celle des hommes, celle des mythes ; celle des rêves et des peurs. »

La trame est classique. Elle a même un air de déjà-vu. Pourtant, Cyril Herry parvient à broder une histoire inquiétante, faisant la part belle à l’enfance, à la filiation et à la nature. La quatrième de couverture parle d’un huis clos à ciel ouvert. On ne peut qu’abonder dans son sens, tant Cyril Herry s’y entend pour brosser le tableau saisissant d’un monde rural, taiseux et fruste, où affleure une violence latente et sauvage.

Scalp s’apparente à une élégie en prose dédiée à la nature. Une nature généreuse mais prompte à reprendre aussitôt ce qu’elle a donné, intérêts y compris. Une nature exploitée, souillée par l’homme, comme l’atteste les carcasses de voitures qui rouillent dans les bois et déflorent le décor bucolique. Une nature attentive, à l’écoute du drame dans lequel Hans et sa mère vont se trouver plongés. En plantant sa yourte sur ce bout de terre, Alex, le père de Hans, a dérangé les autochtones. Les Klaus, les potentats du coin. Des malfaisants qui s’y entendent pour écraser la mauvaise herbe. Et justement, Alex fait un peu tache dans le paysage avec son passif d’ex-militant radicalisé, écolo jusqu’au-boutiste. Alors, il faut le faire déguerpir, quitte à l’effacer de la carte.

D’emblée, l’absence d’Alex hante des lieux figés dans l’attente. Elle divise mère et fils, Hans préférant rester plutôt que de tailler la route vers la civilisation. La forêt et la yourte lui donnent l’envie de jouer à l’indien, de se fondre dans la végétation pour tendre des embuscades aux visages pâles venus nuire à l’harmonie des lieux. Il investit les lieux, s’inventant des histoires, des aventures, se construisant des cabanes dans les arbres et retrouvant les gestes des pionniers, appris sur le tas avec son père putatif. Peter Pan n’est pas loin, mais pas la fée Clochette. Les eaux turbides et silencieuses de l’étang cachent peut-être autre chose que des poissons. Quant à ses rives, un taillis d’arbres muets, à la cime écrasée par le soleil d’août et aux racines plongeant dans un humus sillonné d’insectes nécrophages, elles masquent des présences menaçantes, aux aguets, prêtes à en découdre.

Scalp est ainsi un roman d’apprentissage, celui d’un gosse rattrapé par l’âge adulte, opérant sa mue vers autre chose. Quelque chose de plus brutal et définitif, rejouant le mythe de l’enfant sauvage à l’envers, avec la complicité de la nature et la sinistre contribution des passions humaines. Bref, voici un roman troublant et sombre, mais non dépourvu d’une certaine beauté.

Scalp de Cyril Herry – Éditions du Seuil, collection « Cadre noir », février 2018

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Mystic River

Boston, quartier de East Buckingham, 1975. Trois gosses se chamaillent dans la rue, trois gamins issus du petit prolétariat irlandais de la ville. Les pères de Sean et Jimmy travaillent dans la même usine, le premier comme contremaître et le second comme simple manutentionnaire, faisant mentir l’adage qui veut que les habitants du Point, où réside l’aristocratie ouvrière du coin, ne fréquentent pas ceux des Flats, un sous-prolétariat à problème, flirtant avec légalité. Comme leurs pères, Sean, Jimmy et Dave, la pièce rapportée du trio, n’ont cure de cette ligne de partage scindant le quartier en deux. Inséparables jusqu’au jour où passe une voiture dont le conducteur et le passager prétextent un contrôle de police pour embarquer Dave. Quatre jours durant, il disparaît. Quatre jours d’angoisse pendant lesquels la vraie police le recherche, ne se faisant guère d’illusion. Par miracle, il réapparaît après avoir réussi à échapper à ses ravisseurs, marqué à jamais par leurs sévices. L’événement sonne la fin de leur amitié et sans doute la fin de l’enfance pour les trois gosses. Vingt-cinq ans plus tard, Sean a rejoint la police. Il doit enquêter sur l’assassinat de la fille aînée de Jimmy qui désormais tient une épicerie après avoir fait de la prison. Il croise la route de Dave qui ne s’est jamais vraiment remis de son traumatisme.

En lisant Mystic River, je répare une lacune qui m’a conduit à négliger pendant longtemps Dennis Lehane, auteur de polar très bankable comme en témoignent les adaptations au cinéma de plusieurs de ses romans et son activité de scénariste pour la télévision. Cette situation n’est sans doute pas étrangère à ma frilosité, mais il ne faut jamais laisser un préjugé faire obstacle à sa curiosité. Je peux désormais affirmer qu’elle a été satisfaite. L’auteur montre en effet qu’il a du métier. Il sait s’y prendre pour bâtir une intrigue, caractériser les personnages, et son écriture se prête très bien au cinéma, au détriment hélas de la narration, dont les ficelles grossières m’ont un tantinet agacé, entre deux assoupissements.

Mystic River plonge dans les méandres de l’esprit humain. Noire, très noire, l’intrigue ne laisse percer que bien peu d’espoir et joue de façon évidente avec les ressorts de la tragédie, mettant en scène des passions tristement humaines. On sent par avance que les événements vont tourner très mal, l’auteur préférant explorer le passé et le passif de ses personnages plutôt que de ménager le suspense, histoire de nous faire frissonner. Le roman de Lehane se focalise ainsi surtout sur la fatalité, sur l’enchaînement irrésistible des faits qui pousse les êtres humains à accomplir leur destin. Sean, Jimmy et Dave ne sont que les jouets d’un déterminisme social qui les dépasse et les pousse à agir. Face à cela, leur amitié passée, sans oublier le traumatisme originel qui les réunis, ne compte pas ou si peu…

Mystic River apparaît aussi comme un roman sur la vie et la mort, sur le temps qui passe, nourrissant une mélancolie tenace. À vrai dire, l’entropie me paraît être le seul véritable criminel dans l’histoire. Un tueur implacable, sans âme, qui n’hésite pas à faire et défaire les liens humains, transformant les amis d’hier en ennemis d’aujourd’hui, voire de demain. Un planificateur qui remodèle le paysage urbain, bouleversant les repères de ses anciens habitants pour les pousser au départ afin de satisfaire une gentrification assumée. Il nourrit enfin d’illusion les personnages du roman et n’oublie pas de leur envoyer la facture à la fin.

Mystic River est donc un honnête page-turner. Un roman fleuve (ahah!) qui se laisse lire sans déplaisir. Mais, même si Dennis Lehanne a du métier, on a quand même du mal à s’enthousiasmer. Reste le portrait fort bien troussé d’un quartier de Boston et une immersion dans les tréfonds de la psyché humaine.

Mystic River (Mystic River, 2001) de Dennis Lehane – Réédition Payot, collection « Rivages/Noir », mai 2004 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Isabelle Maillet)

Timika – Western papou

Si le devenir des peuples premiers dans le monde n’incite pas à l’optimisme, celui réservé aux Papou n’est pas le moins dramatique et sans doute un des moins médiatisés sous nos latitudes. Annexée par l’Indonésie au moment de l’indépendance, la Papouasie occidentale est tombée sous la coupe de l’armée, guère avare en matière de violence. Bras armé du gouvernement de Jakarta, le Kopassus a réprimé ainsi sans scrupules les velléités séparatistes papoues, n’hésitant pas à rançonner les compagnies étrangères pour assurer leur sécurité. Car, dans ce confettis tropical composé de milliers d’îles habitées par une multitude de nations, d’ethnies et de tribus, où s’affrontent islam et christianisme, les Papou ont le malheur d’habiter un territoire riche en ressources minières. Pétrole, gaz naturel, cuivre et surtout l’or contribuent à leur calvaire, souillant montagnes et forêts, sans que les natifs puissent profiter un seul instant des bénéfices tirés de l’exploitation aurifère.

Pratiquant la torture et l’assassinat politique, le Kopassus a été également accusé de mener un génocide silencieux à l’encontre des papou eux-mêmes. Un holocauste inexorable, nourri par un racisme tenace, ravalant les indigènes de la région au rang de sous-hommes à peine civilisés. Sur ce point, l’année 1977 constitue l’acmé du processus d’assimilation forcée, qualifié pudiquement du terme de « modernisation » par le gouvernement indonésien. Entre 4000 et 30 000 personnes sont mortes ou disparues, nul ne sait exactement, pendant l’opération Kikis où des villages entiers ont été mitraillés, bombardés avec du napalm ou des explosifs à fragmentation, histoire de réprimer le soulèvement général des papou. Une liste impressionnante de victimes dont les noms, puisés dans le rapport d’une ONG, seule mention de ce crime de masse, sont énumérés entre les pages 350 et 427 par Nicolas Rouillé, jusqu’à dévorer tout l’espace dévolu à la fiction. Loin d’assainir la situation, la chute du dictateur Suharto n’a fait que l’aggraver, laissant l’armée libre d’agir dans le mépris le plus total des Droits de l’homme. Les leaders indépendantistes Theys Eluay et Kelly Kwalik ont d’ailleurs fait les frais de ce conflit de basse intensité qui ne dit pas son nom.

A son grand soulagement, il lui sembla que la population de Timika était essentiellement indonésienne, impression confirmée par la présence de deux grandes mosquées aux dômes bariolés. Si ce n’était cette ribambelle d’églises, si ce n’étaient ces Noirs vagabondant en loques, pieds nus, si ce n’étaient ces porcs circulant en liberté – ce qui répugna pak Sutrisno, bien plus que les fossés et terrains vagues emplis d’eau stagnante, les tas de détritus jonchant les rues et les trottoirs étoilés de crachats écarlates – Timika aurait bien pu se situer à Java ou à Sumatra.

À bien des égards, la ville de Timika illustre parfaitement ce désastre humain et environnemental. Située au cœur d’un Far-west des antipodes, la cité pionnière semblent livrée à toutes les convoitises et les injustices d’un colonialisme renforcé par le libéral-capitalisme.

À Timika, il n’y a guère de place pour les papou que l’armée a chassé de leur village, massacrant au passage les quelques récalcitrants, révoltés par le viol de leurs lieux cultuels et la pollution provoquée par les rejets toxiques de la compagnie américaine Freeport qui exploite la plus grande mine de cuivre et d’or du monde dans la montagne. Ils sont quantité négligeable. Et après tout, de quoi se plaignent-ils ? Ne bénéficient-ils pas de 1% des profits de la mine, histoire de s’éduquer, de se soigner et de profiter de la société de consommation, sarong et téléphone portable y compris ? Au lieu de cela, que font-ils ? Ils gaspillent l’argent, achetant de l’alcool et des cochons. Ils se complaisent dans la paresse, se laissant distraire par le discours belliqueux des indépendantistes. Non, les Papou ne sont vraiment pas des gens raisonnables.

À Timika, on trouve aussi des étrangers. Quelques expatriés employés par Freeport, venus là pour travailler à la mine ou dans les écoles gracieusement financées par la multinationale américaine. Qu’ils soient révoltés par la situation des Papou, peu importe. Ils ne resteront de toute façon que peu de temps.

La marée humaine débarquée des quatre coins de l’Indonésie montre une toute autre ambition. Venue pour faire fortune dans cet Eldorado tropical, cette foule de traîne-savates et de gagne-petits est prête à tout pour réussir, quitte à écraser son voisin pour survivre. Elle compte et recompte les billets crasseux lâchés par les mieux lotis, crachant sur les Papous, car il est toujours plus simple de s’en prendre à plus pauvre que soi.

À Timika, on trouve surtout l’armée, omniprésente, en concurrence avec la police pour se payer sur l’habitant. Patrouillant en 4×4 aux vitres fumées et surveillant la circulation sur la principale route qui dessert la mine, elle constitue un véritable État dans l’État. Une institution agissant dans la plus complète impunité, contrôlant en permanence les allées et venues de la population, réprimant sans vergogne les manifestations de mécontentement, rançonnant les petits commerces et n’hésitant pas à faire pression sur la compagnie Freeport pour montrer son autorité.

Avec Timika, Nicolas Rouillé nous livre un roman très documenté, nous dévoilant le combat quotidien des Papou pour exister dans un monde leur étant hostile. Il opte pour la multifocalisation, nous immergeant dans les existences personnelles de plusieurs personnages. Le procédé permet de restituer la complexité politique, économique et humaine de cette mosaïque ethnique, tout en échappant à l’écueil du documentaire un tantinet didactique. On adopte ainsi le point de vue papou, mais également indonésien et occidental, essentiellement celui des Australiens et Américains, sur ce qu’il faut bien appeler une tragédie humaine et écologique. Dans ce récit à plusieurs voix, on suit surtout l’itinéraire d’une famille papoue. D’abord l’aîné, Alfons, qui a rejoint la guérilla, obsédé par le désir d’obtenir l’indépendance pour son peuple. Il a rompu avec son mentor, Kelly Kwalik, préférant frayer avec les trafiquants d’armes pour poursuivre la lutte en sabotant les installations de Freeport, en prenant des otages et assassinant les militaires indonésiens. Le cadet, Johni, n’a pas pris la même voie, préférant dilapider l’or récupéré grâce à l’orpaillage dans les effluents toxiques rejetés par Freeport dans la rivière. Un travail de forçat suscitant la jalousie, soumis au racket de l’armée et des marchands indonésiens, et dont il tire pourtant de quoi subsister, en dépit de l’alcool et des prostituées séropositives dont il abuse. Quant à Rose, la seule fille de la fratrie, elle vit exilée en Australie où elle étudie pour devenir infirmière, malgré une culpabilité tenace.

Ce trio croise la route d’expatriés australiens et américains, celle d’un journaliste d’investigation venu chercher de quoi décrocher le Pulitzer, celle de pak Sutrisno, un pauvre javanais espérant devenir riche en tenant un warung, mais aussi celle de Bambang, un salopard prêt à toutes les combines pour faire fructifier son pactole. Ils croisent aussi la route de deux agents du FBI, venus enquêter sur un attentat terroriste dont l’armée rend responsable Kelly Kwalik que d’aucuns considèrent comme le messie en Papouasie, sans oublier quelques Ladyboys à la recherche de leur place dans ce milieu de rustres.

À bien des égards, Timika se révèle une lecture salutaire. Du conflit larvé qui prévaut en Papouasie occidentale, conflit jalonné de crimes de guerre et contre l’humanité, on ne connaît en effet rien en France. Et si l’on était informé de celui-ci, qu’est-ce que cela changerait ? Nicolas Rouillé prend le pari que si la littérature ne peut changer le monde, elle contribue au moins à changer notre regard sur celui-ci, dévoilant ses angles morts, ses trous noirs en forme de culs-de-basse-fosse ignorés des bonnes consciences du libéral-capitalisme. Et, il prend également le pari que la littérature peut permettre de se venger de la réalité, rendant justice aux habitants de ce coin du monde. Un pari amplement réussi avec Timika.

Timika – Western papou de Nicolas Rouillé – Éditions Anacharsis, collection « Fictions », 2018

Ma Zad

Arrivé au mitan de son existence, Camille Destroit se livre à son examen de conscience et le résultat n’est guère brillant. La quarantaine bien sonnée, pas de gosses et une ex partie courir le guilledou ailleurs, on ne peux pas vraiment dire qu’il a réussi sa vie, du moins au regard des stéréotypes de la société de consommation. Comme si cela ne suffisait pas, il aggrave son passif en participant à un collectif d’écolos, d’activistes, fermiers bios et autres altermondialistes en lutte contre le bétonnage d’une zone humide, contribuant à leur intendance et leur fournissant des palettes pour se retrancher. Alors que la victoire semble à portée de rainettes, il est raflé par la maréchaussée, sur le point d’être déferré devant la justice pour radicalisation potagère. Et peu après, au sortir de sa garde à vue, le hangar où il entrepose son stock de palettes part en fumée, et la direction du supermarché lui signifie son licenciement, en guise de représailles, les propriétaires de l’enseigne étant également à l’origine du projet de bétonnage qui vient de capoter. Heureusement, parmi les compagnons de lutte qu’il héberge dans sa ferme, pour lui remonter le moral, il y a Claire, une jeunette à la chevelure de feu et aux taches de rousseur aguicheuses. Mais l’ingénue semble lui faire des cachotteries.

À l’instar du Beaujolais nouveau, un roman de Jean-Bernard Pouy est toujours un moment de lecture amusant, empreint d’une légèreté, d’un état d’esprit festif que vient démentir un propos plus profond. Avec un sens du timing inouï, alors que le gouvernement d’Edouard Philippe vient de mettre un terme à des années d’affrontement autour du projet d’aéroport de Notre-Dame des Landes, il nous invite aux côtés des militants d’une zone à défendre, de dangereux activistes surarmés, prêts à en découdre avec les autorités en criant « la liberté ou la mort ! ». Autrement dit, un groupe hétéroclite d’amoureux de la nature, post-hippies et néo-ruraux, de fermiers bios que la perspective de la violence inquiète et de Black blocks no borders. Bref, un groupe d’individus ayant sans doute pris au pied de la lettre la devise de la République et ses promesses émancipatrices.

Il dévoile aussi un rapport de force faussé où le pouvoir économique joue de manière hypocrite les promesses d’emplois contre la préservation de l’environnement, révélant ce dont tout le monde se doute, la collusion avec des politiques, obsédés par la baisse du chômage, gage de leur réélection. Le cirque d’une démocratie représentative vendue aux enchères, où mêmes les médias, le quatrième pouvoir (ahah!), ne sont attirés que par l’émotion et la perspective du sang.

Certes, on peut reprocher à Pouy de survoler un tantinet le sujet et de se laisser aller à ses marottes, la recherche irrésistible du bon mot, du jeu de mots lamentable. On peut s’agacer de son goût pour l’OuLiPo, pour la digression érudite – cinématographique, musicale ou potagère – et pour l’introspection foutraque dont il meuble les temps morts de son récit, et il y en a un max. Mais, c’est aussi pour cela qu’on le lit, qu’on l’aime et, à vrai dire, l’on serait fort marri de ne pas retrouver cette gouaille ravageuse, cette distanciation critique et ce regard mi-ironique, mi-cynique sur le genre humain. Et puis, c’est lui faire un faux procès. La ZAD n’est pour lui qu’un décor propice à une intrigue de roman noir, la femme fatale endossant ici la tenue d’une militante radicale, fausse ingénue mais vraie malfaisante. Camille Destroit, englué dans sa crise de la quarantaine, aurait dû se méfier…

Si Ma Zad s’inscrit dans l’air du temps, il ne s’agit pas de celui du militantisme étriqué, reproduisant les gimmicks du système qu’il est supposé combattre. Bien au contraire, c’est un regard goguenard et lucide. Celui d’un esprit libertaire doté d’un véritable sens éthique, amateur de romans noirs, et qui s’amuse, un peu navré quand même, des travers de ses contemporains.

Ma Zad de Jean-Bernard Pouy – Éditions Gallimard, collection « Série noire », janvier 2018

Le Diable en personne

Parce qu’elle a entendu et retenu des secrets inavouables, Maya se retrouve dans le coffre d’une voiture, avec deux parpaings et une chaîne aux solides maillons. De quoi se débarrasser d’un cadavre encombrant dans les marais et faire la joie d’un alligator. Pourtant, la jeune prostituée échappe à son destin, brûlant la politesse aux deux malabars qui devaient l’exécuter. L’un d’entre-eux finit d’ailleurs mal, ses restes jetés en pâture aux fourmis rouges. Car, en la traquant, il a violé la propriété de Leonard Moye, un marginal ne tolérant pas qu’on pénètre chez lui, surtout pour y tuer une femme. Adopté par le reclus, Maya découvre un univers gardé par une armée d’épouvantails et une ribambelle de chats, avec pour seule compagnie un mannequin de couture habillé d’une robe du dimanche. Mais Mexico, la brute épaisse lui servant de souteneur et maître ne l’entend pas de cette oreille, d’autant plus qu’il est en affaire avec le maire et le Cartel.

« On racontait qu’il avait un jour coupé son whiskey avec du sirop d’ipéca pour le vendre à tous ses débiteurs, événement relaté par la grand-mère de Ronelle comme la nuit où le vomi a coulé à flots dans les rues de Trickum. Leonard, disait-on n’avait plus débiteurs. »

Retour aux États-Unis, au fin fond de la Géorgie du Sud, dans les coulisses de l’American Way of Life. Avec Dernier appel pour les vivants, Peter Farris nous avait décrit une Amérique en proie à la déprise, peuplée de pauvres types obligés de travailler dur pour survivre dans un climat de désespérance généralisé. Une nation confrontée à ses démons, violence latente, alcoolisme, racisme et criminalité. Le Diable en personne renoue avec ce paysage social, déroulant une intrigue classique oscillant entre thriller et roman noir.

Peter Farris oppose ici deux mondes et deux types de criminalité. D’abord celle prévalant en ville, dominée par les gangs violents, la collusion entre les organisations criminelles et les politiques accros au sexe et à la drogue. Une criminalité contemporaine d’hommes d’affaires, sans état d’âme, où les ressources humaines sont gérées à grand renfort de menaces et de tueries. A cet univers, l’auteur américain oppose une criminalité relevant plus de la tradition, voire du folklore, celle au charme légèrement suranné des gagne-petits, bootleggers roublards jouant à cache-cache avec la police.

Il relève son récit d’une touche insolite, mettant en scène la rencontre improbable entre une fille perdue, travailleuse du sexe réduite en esclavage, et un vieil original, solitaire et travaillé par la misanthropie. D’aucun diraient un plouc, mais conformément au dicton qui dit qu’il faut se méfier des apparences, le bougre réserve quelques surprises aux agresseurs de Maya.

De cette rencontre découle une histoire attachante et sans chichis, s’amusant des codes du roman noir avec une certaine maîtrise et un plaisir manifeste, Peter Farris ne s’interdisant pas un happy-end qui évite heureusement l’écueil de la nunucherie. Bref, voici de quoi passer un bon moment en mauvaise compagnie.

Le Diable en personne (Ghost in the Fields, 2017) de Peter Farris – Éditions Gallmeister, collection « néonoir », 2017 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Anatole Pons)

Le chanteur de gospel

Ayant découvert Harry Crews, via son autobiographie quelque peu romancée Des mules et des hommes, l’envie de fouiller dans l’œuvre du bonhomme m’a saisi. L’aperçu qu’il y livre en effet de son enfance m’a cueilli sans prévenir. Une claque, comme on dit. Du genre qui vous retourne les tripes tout en flattant les cellules grises. Bref, il me tardait de découvrir la part romancée de l’auteur. Chose faite avec Le Chanteur de gospel, son premier roman si je ne m’abuse.

Le Chanteur de gospel se fonde sur une attente insoutenable. Celle des habitants d’Enigma, petite bourgade de Géorgie. Qu’attendent-ils exactement ? Le retour du chanteur de gospel, l’enfant chéri du pays, une voix d’or, qui dit-on, accompli aussi des miracles. Et pendant que la ferveur populaire monte en puissance, Willalee Bookatee croupit dans une cellule, pour être jugé dans le meilleur des cas, mais plus sûrement pour être lynché après avoir subit quelques sévices gratinés issus de l’imagination de la populace. Car on ne plaisante pas à Enigma avec la vertu des blanches, surtout lorsqu’un nègre se permet d’en violer et d’en assassiner une.

« Harry Crews est le Jérôme Bosch du roman noir. »

La formule n’est pas de moi, mais de Jean-Bernard Pouy. Elle prend d’ailleurs toute sa saveur à la lecture du Chanteur de gospel. Le roman s’apparente d’abord à une incroyable et longue liste de freaks, d’illuminés, d’estropiés, de rednecks, d’affreux, de dingues, de criminels… Et pourtant, Harry Crews évoque cette cour des miracles avec suffisamment d’humour pour nous les rendre tous attachants et magnifiques, malgré leur abjection intrinsèque. J’avoue avoir beaucoup jubilé devant la monstruosité de tous ces personnages dont l’auteur nous brosse la trogne et les vices avec une gouaille réjouissante.

Avec un art de la narration irrésistible, Harry Crews nous dépeint la ferveur religieuse qui s’empare des esprits à l’annonce du retour du fils prodigue, Le Chanteur de gospel, un type banal dont l’apparence de beau gosse et la voix d’or cachent une culpabilité indicible, une répulsion totale pour sa bourgade natale et des sentiments ambigus. Crews déroule ainsi un récit d’une noirceur absolue, faisant monter progressivement la pression et la folie homicide, jusqu’à un dénouement explosif nous laissant rincé et tout chose. Respect ! Et croyez-moi, je ne ménage pas mes mots. A suivre, avec La foire aux serpents

Le chanteur de gospel (The Gospel Singer, 1968) de Harry Crews – Réédition Folio/Policier (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Nicolas Richard)

Je suis un terroriste

« Enfin, à 2 heures 12, dans un gros trou entouré de collines, on aperçut les milliers de lumières de Nancy, capitale écrasée de la Meurthe-et-Moselle. Et Stéphane Anselme débarqua ainsi dans la glorieuse cité des Ducs de Lorraine, la sage et fière patrie des mirabelles et des macarons, de Stanislas et de Rossinot, de Virginie Despentes et de C. Jérôme. »

Amis de jeunesse, Stéphane, Maude, Raoul et Guillaume ont connu un parcours similaire. Des projets plein la tête, mais l’échec sur toute la ligne. Révoltés par choix, ils ont arpenté le bitume dans les manifestations contre le CPE, côtoyé le milieu anarchiste, pogotés à l’occasion de concerts punks improvisés dans des squats, tout en consommant bière et substances illicites. Et puis, Stéphane est mort, suite logique de sa trajectoire auto-destructice. Ses amis ont poursuivi leur route, chacun de son côté. Maud roulant sa bosse en Amérique latine, Guillaume entre alcoolisme et petits boulots, Raoul enfermé dans son appartement rempli de livres, à noircir des pages avec des théories politiques absconses. Jusqu’au retour de Maude au bercail.

Ne tergiversons pas, Je suis un terroriste relève du néo-polar. Entendons-nous bien, je parle ici du néo-polar tel que le pratiquaient Manchette ou ADG, pas de ce prétendu roman d’intervention sociale au propos gauchiste trop souvent caricatural. DOA, Dominique Manotti, Jérôme Leroy, Thierry Di Rollo, Jérémy Guez, Di Ricci, François Médeline et j’en passe… Les auteurs ne manquent pas pour ausculter les angles morts de la société française, établissant le diagnostic de ses difficultés, de ses tensions et de ses maux. Pierre Brasseur s’inscrit dans cette mouvance – terme approprié au regard du sujet qu’il aborde dans son roman.

En effet, Je suis un terroriste se focalise sur une certaine jeunesse, marginale, dégoûtée de tout et n’envisageant l’avenir que sous la forme d’un déchaînement de violence aveugle, catharsis de ses frustrations et de ses échecs. Passé les quelques sources d’agacement, clichés – j’avoue avoir trébuché sur le regard glacé – et autres coquilles typographiques, j’ai été happé par l’intrigue, compte-rendu clinique et détaillé, écrit a posteriori d’un point de vue omniscient. D’emblée, on sait que l’histoire va mal se terminer. L’auteur le rappelle à plusieurs reprises, anticipant le déroulement des faits, et pourtant la narration extérieure convient idéalement au propos. Elle colle à la trajectoire de ces trois trentenaires, en rupture de ban, embarqués dans la spirale du nihilisme, décidant sur un coup de tête d’assassiner des inconnus, pour le simple motif qu’ils appartiennent au MEDEF. Le fait illustre bien le désespoir de ces révoltés par dépit, animés par la colère et le dégoût. À défaut d’ennemis identifiables ou d’idéal à promouvoir, ne reste plus qu’à tirer dans le tas, offrant ainsi à l’État l’opportunité de tirer les marrons du feu…

On le voit, le parallèle avec Nada de Jean-Patrick Manchette n’est pas usurpé. À l’heure des blacks blocks, des sabotages de lignes TGV, plus que jamais le terrorisme gauchiste, désormais appelé ultra-gauche, et le terrorisme étatique, quoique tous mobiles soient incomparables, demeurent comme les deux mâchoires du même piège à cons. Cependant, si j’adhère au propos de Pierre Brasseur, je ne peux m’empêcher d’être plus critique quant à sa forme. L’auteur ne respecte pas complètement le pacte établi avec le lecteur. La quatrième de couverture parle à tort de style comportementaliste. Je m’inscris en faux en signalant que dans le béhaviorisme (je néologise si je veux), les personnages ne se caractérisent que par l’action, par leurs rapports avec l’environnement et leurs interactions. Les états d’âme, les processus mentaux, l’introspection ou la mémoire ne doivent pas venir interférer, comme cela est le cas avec Je suis un terroriste.

Par ailleurs, je trouve le dénouement un tantinet capillotracté. La fuite de Maude, sa rencontre fortuite sur l’autoroute (drôle d’endroit pour une rencontre.)… Sans déflorer davantage l’histoire, j’ai trouvé que tout cela sonnait faux. Trop facile. C’est bien sûr un ressenti personnel.

Il n’en demeure pas moins que Je suis un terroriste est un roman à lire, d’autant plus que son propos reste d’actualité. Au moins, pour le portrait d’une jeunesse désabusée, en rupture d’idéal et de perspective d’avenir. Pas sûr que les lendemains de cette insurrection qui vient soient enchanteurs…

Je suis un terroriste de Pierre Brasseur – Éditions Après La Lune, collection Lunes blafardes, février 2011