King County Sheriff

Malgré tout

je finis toujours

au même endroit,

22 miles au cœur,

au plus profond de la désolation :

ce vieil endroit n’est plus rien

d’autre que bois carbonisé,

tout est suie

et fagots bûches brûlées.

Si King Country Sheriff se distingue par sa forme du commun des romans noirs, le texte de Mitch Cullin reste toutefois classique sur le fond. Les amateurs chenus ne manqueront pas de faire la comparaison avec l’univers de Jim Thompson, surtout s’ils ont lu Pop. 1280, voire Le Démon dans ma peau. La figure du shérif abusant de son mandat et de son pouvoir, révélant ainsi une inquiétante psychopathie, n’est pas vraiment une nouveauté dans le domaine du noir. Pourtant, King County Sheriff ne se cantonne pas seulement à la vague resucée d’un lieu commun de la littérature que l’on est tenté de lui coller. En un petite centaine de pages écrites en vers libres, dans un registre incantatoire qui confine à la transe, Mitch Cullin nous livre le portrait d’un personnage ambivalent, dont la morale douteuse et les pulsions violentes guident le monologue halluciné.

Voici un homme épris de toute-puissance qui met sur le compte d’une justice immanente ses méfaits les plus barbares. Un homme ne se considérant pas comme raciste, mais qui déteste les Latinos. Un bon père de famille, pétri de valeurs chrétiennes, mais n’hésitant pas à tuer son beau-fils ou à violer ses victimes, si nécessaire. Un homme de bon sens, pour qui l’Amérique profonde se porterait mieux sans ces putains d’idées métèques, héritées du nazisme, ne venaient pas semer la confusion. Bref, un vrai Américain, aimant les chiens et ne concevant le bonheur qu’installé dans son canapé devant la télé, avec une bonne bière à portée de main.

Pour le shérif Branches, le mal, le bien ne sont au final que des notions relatives. Des valeurs attachées à la semelle de ses bottes crottées et incubées à l’ombre de l’oncle Sam. Et si son propos relève bien du roman noir, il faut se rendre à l’évidence, il s’agit d’un camaïeu de noir, à la manière d’une toile de Pierre Soulages.

Si vous avez apprécié Crocs de Toby Barlow, ne ratez donc pas la réédition en poche de King County Sheriff. Dans la catégorie ouvrage atypique, on fait difficilement mieux.

King County sheriff (Branches, 2000) de Mitch Cullin – Réédition Inculte, collection « Barnum », 2019 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Yoko Lacour)

Jim Morrison et le diable boiteux

Jim se sent plus poète que chanteur. Il aimerait tourner un film expérimental dans la lignée de cette nouvelle vague qui émerge en France. Il aimerait aussi claquer la porte de ce cirque où on le jette en pâture à une foule venue pour assister à ses provocations. Avec sa patte folle, Gene court avec difficulté après le succès passé, interprétant des standards n’intéressant plus guère que les pères de famille. Il croule sous les factures, les pensions alimentaires, singeant la même pantomime depuis Be Bop-A-Lula. Arrivés à la croisée des chemins, tout deux doivent faire face à leur plus grand défi : vieillir.

« Entre la vérité et le mensonge existe une zone libre appelée roman. »

Depuis sa création, le statut du roman pose question, alimentant une abondante littérature, y compris de la part des romanciers eux-mêmes. En reprenant la citation de Victor Bourdreaux, l’un de ses propres personnages de polar, Michel Embareck ne cache pas ses ambitions. Rejouer la rencontre entre Jim Morrison et Gene Vincent en mettant à profit le recul du temps et son regard critique d’érudit du rock. Jim Morrison et le diable boiteux apparaît ainsi comme un hybride où le mensonge et la vérité se conjuguent pour accoucher d’un effet de réel diablement convaincant.

Figures iconiques du rock’n’roll, Gene Vincent et Jim Morrisson incarnent pour leur génération respective la révolte de la jeunesse. Une opposition à toutes les conventions et un désir impérieux et immédiat de jouissance sans entraves. Mais, si la hargne transgressive de l’archange du chaos a inspirée celle du roi lézard, les deux icônes ne se retrouvent guère que sur le terrain de la musique et surtout du blues.

Personnalités controversées, nimbées d’une aura de scandale, carburant à la morphine, à l’alcool et à d’autres stupéfiants, les deux artistes sont également l’émanation de leur époque, celle de l’après-guerre pour Gene Vincent, celle de l’utopie hippie pour Jim Morrison. Au travers de leur itinéraire chaotique, Michel Embareck retrace une bonne part de l’histoire américaine, de la guerre de Corée à celle du Vietnam, en passant par Woodstock et Altamont. Trente glorieuses rythmées au son des riffs rageurs d’une jeunesse avide de nouvelles sensations et cherchant à tailler sa place dans une société confite d’ordre et de morale. Et, s’il choisit de situer son roman entre 1968 et 1971, c’est pour retracer à sa manière l’amitié éphémère et improbable entre l’interprète à la patte folle de Be-Bop-A-Lula, dont la carrière flirte avec le néant, et le chanteur séminal des Doors, adulé pour ses frasques éthyliques. Deux voix entrecoupées par le Midnight Rambler, vieil animateur de radio à la retraite, confesseur et témoin critique de l’évolution du rock, dont les réflexions formulées a posteriori rappellent si nécessaire, l’illusion entretenue par les révoltes juvéniles.

« Le blues, le jazz, le hillbilly, la country and western ont-ils changé la Constitution ? Pas plus que le peace and love des hippies n’a empêché Bob Kennedy et Martin Luther King de se faire dessouder. Pas plus qu’il n’empêchera les B-52 de décoller. La musique, toutes les musiques, ne sont que des interludes de bonne humeur, de sueur, d’oubli dans les égouts de la vie. »

Avec Jim Morrison et le diable boiteux, Michel Embareck nous livre une œuvre gouailleuse et réjouissante qui ne s’embarrasse pas des afféteries du mythe ou de la nostalgie. Voilà qui me donne désormais furieusement envie de lire Bob Dylan et le rôdeur de minuit.

Jim Morrison et le diable boiteux de Michel Embareck – Éditions l’Archipel, 2016

Chamamé

« Ils ne commencent jamais. Ils explosent. D’un coup. Ils sont comme ça mes rêves. »

J’avais dit grand bien de Golgotha, confiant mon impatience de lire Chamamé. Il ne m’aura pas fallu attendre trop longtemps pour réaliser cette promesse. 216 pages menées à un train d’enfer par un auteur inspiré. Désormais, c’est certain, Leonardo Oyola entre dans mon panthéon, malgré des goûts musicaux que l’on qualifiera poliment de personnel (voir la playlist jointe en fin d’ouvrage).

Transfiguration d’une histoire criminelle, par la grâce de Jehovah, de Gun’s and Roses et du chamamé (genre musical traditionnel de la province de Corrientes, en Argentine, mais joué aussi au Paraguay et dans certains endroits du Brésil), le roman de Leonardo Oyola nous amène dans la région du litoral argentin, guère éloignée des trois frontières. Une trinité pas loin d’être fatale pour Perro et le pasteur Noé, deux bandits notoires évoluant en-dehors de tout cadre. Un duo de pirates de la route, formant une bande à eux tout seuls.

Doué pour la conduite, Perro fuit, le pied au plancher, pour échapper à l’encagement dans une famille. Un avenir dont il redoute le quotidien merdique et terne de sous-prolétaire. De son côté, Noé a découvert sa vocation dans les paroles des chansons populaires. Par ce truchement, Dieu lui parle. Il s’adresse à lui, le chargeant d’évangéliser ses compatriotes et de construire une église pour accueillir les âmes perdues. Et tant pis s’il faut voler et tuer pour atteindre ce but. Le salut ne s’embarrasse pas des détails secondaires.

Difficile de déterminer qui de Perro ou de Noé apparaît comme le plus dangereux. Les deux pirates de la route, une variante des bandits de grand chemin d’antan, n’éprouvent aucun scrupule, n’hésitant pas à torturer ou à tuer si nécessaire. Ils se distinguent également par leur propension à se fourrer dans les mauvais coups, s’attirant la rancune et la haine d’autrui. Du gros calibre, susceptible de convoquer d’un claquement de doigt la lie de la pègre locale pour les expédier ad patres, les pieds devants. Mais rien de suffisamment dangereux pour faire reculer nos lascars.

Optant pour une narration éclatée, Leonardo Oyola nous propose un bout de route avec ces deux énergumènes. À coup de flashbacks, de réminiscences, de monologues introspectifs et de bifurcations sauvages du récit, il nous raconte leur jeunesse, décrit les conditions de leur emprisonnement, les rencontres sur fond de violence carcérale et les amitiés qu’ils nouent, enfermés entre quatre murs. Il détaille par le menu les origines d’une fraternité dictée par les circonstances. Une association de courte durée débouchant sur la trahison et la vengeance.

S’ensuit une course-poursuite jalonnée de morceaux de bravoure et de violence. Une road story empreinte de religiosité et de tueries. Comme un instantanée de l’Argentine marginale, pourvu d’un beat alternant rock FM et metal.

Avec Chamamé, Leonardo Oyola explose le compteur. C’est peu de dire que je l’adule.

Chamamé de Leonardo Oyola – Éditions Asphalte, septembre 2012 (roman inédit traduit de l’espagnol [Argentine] par Olivier Hamilton, réédition en Points/poche)

Taqawan

Après Timika, une lecture hautement recommandable pour l’amateur des nations indigènes et de l’injustice qu’elles vivent sans exception quel que soit l’endroit de la planète où elles se frottent ou se sont frottées aux civilisations dites « évoluées », je n’en finis pas d’explorer les angles morts de l’Histoire, avec cette fois-ci le Québec dans le viseur.

Juin 1981. La Sûreté du Québec organise une descente dans la réserve de Restigouche pour saisir les filets de pêche des mi’gmaq et ainsi faire appliquer une mesure de protection concernant les saumons. L’opération, surtout improvisée pour embarrasser le gouvernement fédéral responsable des réserves indiennes sur l’ensemble du territoire canadien, n’est que le prélude à un déchaînement de violences policières, chanté sous le titre de Escarmouche à Restimouche par Edith Butler, titre qui lui vaudra d’être censurée, et entré à la postérité sous le nom de « la guerre du saumon ». Un épisode supplémentaire dans la longue série d’injustices et de mesures répressives visant la nation mi’gmaq. L’événement, sans doute passé depuis longtemps sous les radars de l’indignation, fournit Eric Plamondon l’occasion de revenir sur le traitement de la question indienne au Québec, un sujet longtemps absent des livres historique de la Belle Province et loin d’être résolu. Mais, rien de neuf sous le soleil, l’Histoire étant après tout écrite par les vainqueurs.

« Ici, on a tous du sang indien et quand ce n’est pas dans les veines, c’est sur les mains. »

Mêlant le récit historique aux légendes indigènes, dans des chapitre courts en forme d’instantanées signifiants, l’auteur retrace le parcours des tribus descendues de Béring aux temps préhistoriques pour venir se fixer dans ce bout du monde, ce Gespeg, la fin des terres en langue mi’gmaq, devenu ensuite Gaspésie avec la colonisation française. Une nation éparpillée sur des milliers de kilomètres carrés, vivant du produit de la forêt, des fleuves et de la baie, en particulier du taqawan, ce saumon remontant toujours à la source. De la rencontre avec les premiers Blancs, de l’entraide qui en a résulté, surtout pour permettre aux colons de survivre aux rigueurs de l’hiver, les Indiens n’en ont retiré que de l’amertume. Considérés jusque dans les années 1960 comme des sauvages, des autochtones dépourvus de droits, différents quand il s’agit de les punir, mais comme tout le monde au moment de les dédommager, les Mi’gmaq ont été massacrés, dépossédés de leurs terres, privés de leurs ressources, enfermés dans des réserves, sommés de s’assimiler. Maintenant, on leur prend leurs filets pour protéger une espèce animale qu’ils n’ont même pas contribué à faire disparaître. Le fait provoque leur révolte et attire dans les parages tous les défenseurs de la cause indienne. Il attise également le souverainisme qui tiraille le Québec et envenime ses relations avec Ottawa.

Au cœur de cet épisode historique authentique, Eric Plamondon n’oublie pas de faire œuvre de romancier. Disparue le jour de la descente brutale de la sûreté québecoise, Océane, une jeune Mi’gmaq de quinze ans, est retrouvée prostrée dans la forêt par un garde-chasse qui vient de démissionner, dégoûté de la violence des policiers contre les Indiens. Avec l’aide d’une institutrice française et d’un vieil indien vivant en marge de sa tribu, il la recueille et lui apporte son aide, ne sachant pas encore qu’il va s’attirer ainsi la vindicte de ses agresseurs. Les points de vue de ces personnages fictifs viennent ainsi enrichir un tableau général assez sinistre, où majorité et minorités, colons et indigènes, Anglophones et francophones semblent se livrer un combat absurde et criminel sans fin. Il met en lumière également les effets délétères de la mise sous tutelle de la nature par un libéral-capitalisme guère respectueux des autres façons de vivre, en particulier amérindiennes.

« D’où vient cette nécessité, comme innée, depuis le fond des âges, qui veut que l’espèce humaine se batte et s’entretue au nom d’un lieu, d’une famille, d’une différence irréductible? Pourquoi mourir pour tout ça ? »

Patchwork historique et ethnologique étonnant, saupoudré d’une intrigue de roman noir, peut-être un tantinet archétypale, Taqawan peut se lire aussi comme un appel désabusé à la fraternité, à la compréhension de l’autre et au respect de l’environnement. Mais, Eric Plamondon met surtout en exergue un paradoxe aussi vieux que l’humanité : comment peut-on se battre pour revendiquer son droit à vivre, à exister selon ses propres coutumes, tout en bafouant ceux d’une minorité dont on s’évertue à nier l’existence ? C’est là une tragédie hélas éternelle.

Taqawan de Eric Plamondon – Quidam Éditeur, réédition Le Livre de Poche, février 2019

Golgotha

Villa Scasso, banlieue de Buenos Aires. Chômage endémique, alcoolisme, violence quotidienne, les lieux sont une vraie carte postale pour touriste suicidaire. À Scasso, on vit et on meurt. Pas question de quitter le quartier autrement que sur ses pieds, en devenant footballeur ou flic, ou les deux pieds devant soi. Un jour de neige, Magui perd sa fille. Un avortement clandestin raté. Du rouge sur fond blanc. La faute à pas de chance dit la rue, taisant le rôle joué par Kuryaki, le caïd local. Magui avait tout misé sur sa fille. Elle nourrissait de grands espoirs quant à son avenir. Quel parent ne se comporte pas ainsi, se voilant la face pour ne pas voir les véritables agissements de sa progéniture. Mais Magui ne supporte pas ce drame. Elle se suicide dans l’indifférence générale. La routine à Scasso. Sauf pour Calavera. Il a bien connu Magui avant d’entrer dans la police. Il a même failli l’épouser. Il connaît aussi Kuryaki. Un client sérieux jouissant de l’impunité. Dès lors, il n’a plus qu’une seule idée en tête : se venger. Le sang appelle le sang et tant pis s’il faut contrevenir aux règles du quartier, rompre le statu quo avec la bande des Gamins. Tant pis si Lagarto, son coéquipier et ami, lui conseille d’oublier, de laisser filer. Kuryaki doit mourir.

Vous l’ai-je déjà dit ? Les auteurs argentins méritent que l’on se penche (ou s’épanche) sur leur cas. Carlos Salem, Ernesto Sabato, Adolfo Bioy Casares, Jorge Luis Borges… Voici des auteurs géniaux ! Avec des romans à l’avenant. De quoi redonner foi en l’humanité (non, je déconne). Bref, cela fait un bout de temps que j’ai lu Golgotha de Leonardo Oyola. Et comme j’ai justement plein de temps libre, je vais en dire un mot tout de suite. Hop !

En lisière de Buenos Aires, la capitale, prolifèrent misère et délinquance. On appelle ces quartiers les villas miserias. Des lieux abandonnés de tous, sauf des pauvres. Un labyrinthe de maisons lépreuses, reliées par des pasillos censés empêcher le passage des voitures de police. Leonardo Oyola connaît bien ces quartiers populaires. Il y est né, y a vécu. Il connaît leurs règles et ce qu’il coûte de ne pas les respecter. Même si les ajustements structurels imposés par le FMI ont taillé des croupières aux rentiers patagons, et cela ne risque pas de s’arranger, l’Argentine jouit toujours d’une aura de pays riche en Amérique latine. Une aura agrémentée de clichés romantiques : tango et gauchos. Des représentations à la réalité, il y a bien sûr un gouffre comme Carlos Salem se charge de nous le rappeler dans une courte préface où il dépeint Golgotha comme un western moderne, un poème épique, rythmé et enragé, servi par un rock généreux.

Drame en trois actes, dont le découpage se réfère aux différentes stations d’un calvaire, Golgotha impressionne en effet par sa puissance d’évocation rageuse. On est littéralement immergé, pour ne pas dire aspiré, par l’histoire. A Villa Scasso, vie et mort font partie du quotidien de chaque habitant et chacun se doit de respecter les règles du quartier, même si la frontière reste mouvante entre ceux qui survivent et ceux qui tuent.

Récit syncopé, alternant digressions et accélérations de rythme, souvent dans le plus parfait désordre, Golgotha marque ainsi l’esprit. Sans concession, il agace, secoue, émeut, bref il ne laisse pas indifférent. A suivre avec Chamamé.

Golgotha (Golgotha, 2008) de Leonardo Oyola – Éditions Asphalte, 2011 (Roman inédit traduit de l’espagnol [Argentine] par Olivier Hamilton)

Bacchiglione Blues

« À l’heure où Zlatan Tuco quittait la maison de Tito Pasquato, ce dernier était bien loin, au volant de son fourgon déglingué, en compagnie des deux demeurés avec qui il formait un trio de choc depuis des lustres : Toni Drugo, surnommé l’Aromate, petit homme trapu taillé comme une armoire à glace, qui avait gardé ses cheveux aile de corbeau bien qu’il ne fût plus tout jeune, et Ivo Sborin, grand escogriffe aux incisives pourries, connu sous le nom de Tringlebouc, dont les derniers cheveux rescapés avaient formé un camp de réfugiés sur la nuque. »

Tito, Toni et Ivo sont trois truands sans envergure. Des petites frappes aux rêves médiocres issues d’un lumpenprolétariat prêt à toutes les combines pour quelques euros. Ces trois pieds nickelés de la campagne padano-vénitienne ont décidé de changer de catégorie en organisant l’enlèvement de la femme d’un industriel du coin. Un gros coup qui pourrait les transformer en millionnaires. À la condition de surmonter la poisse qui leur colle à la peau comme cette nuée de moustiques tigres dont ils doivent supporter les piqûres dans la planque où ils sont retranchés avec leur otage. À la condition de survivre aux manigances du roi du sucre qui n’a pas envie de lâcher l’argent de la rançon sans rien entreprendre.

Faisons plus court que d’habitude, mais compte tenu de la taille du bouquin (141 pages), cela ne me paraît pas abusé. Bacchiglione Blues s’impose d’emblée comme une lecture légère, empreinte d’un mauvais esprit jubilatoire. Matteo Righetto semble en effet beaucoup s’amuser des déboires de son trio criminel, n’économisant pas par ailleurs ses sarcasmes à l’encontre des victimes. Sous sa plume, la population de Padanie-Vénétie se réduit à un ramassis d’individus aux motivations étriquées. Des ratés et des rustres aux mœurs grossières, flirtant avec la délinquance et le racisme. Affreux, sales et méchants pourrait-on dire pour paraphraser le titre d’un film d’Ettore Scola.

Expédié en quelques heures de lecture, le roman de l’auteur italien ne trahit pas une quatrième de couverture le présentant comme une sorte de pulp détournant les codes du roman noir. Avec son ragondin blanc, ses témoins de Jehovah en maraude et ses tueurs sadiques en embuscade, Matteo Righetto place la barre très haut, accouchant d’une histoire rocambolesque qui révèle de surcroît une gouaille réjouissante, un art de la description incongrue et un goût assuré pour la satire et le burlesque.

Bref, Bacchiglione Blues apparaît comme une très bonne surprise, dévoilant des trésors d’humour vachard et de noirceur. On en redemande !

Bacchiglione Blues (Bacchiglione Blues, 2011) de Matteo Righetto – Éditions La dernière goutte, collection « Fonds noirs », 2015 (roman traduit de l’italien par Laura Brignon)

Là où les lumières se perdent

Jacob McNeely aurait sans doute rêvé d’une autre vie. Il doit hélas se contenter de supporter un destin tout tracé, entre un père violent et une mère toxicomane. Dans le comté de Jackson, au cœur des Appalaches, Charlie McNeely domine en effet le marché de la méthamphétamine. De nombreuses complicités, achetées à peu de frais dans la police locale et le voisinage, lui garantissent une certaine impunité. Mais, comme on n’est jamais complètement à l’abri des bavards, il n’a jamais hésité à user de l’intimidation et de la violence. Il aimerait bien que Jacob prenne sa suite. Il lui confie d’ailleurs de plus en plus de tâches, histoire de gommer la tendresse qui émousse le tempérament de son fils. Mais, Jacob ne sait pas encore s’il est prêt à assumer l’atavisme familial. Il aime Maggie, dont le destin semble aussi tout tracé. À la prochaine rentrée, elle quittera la vallée pour poursuivre ses études et sortir de ce cul de basse fosse d’où rien ne ressort indemne. Elle est son seul espoir, lui offrant une échappatoire par procuration, en quelque sorte.

Dans la lignée de Ron Rash ou de Daniel Woodrell, David Joy ausculte les angles morts du prolétariat rural américain. Un milieu frustre où l’on tire le diable par la queue, entre déprise économique, alcoolisme et délinquance. Là où les lumières se perdent s’attache ainsi au point de vue d’un jeune homme, à peine sorti de l’adolescence, pas vraiment taillé pour prendre la suite de l’entreprise criminelle de son père. Jacob est à la fois le révélateur de ce microcosme délétère et sa victime expiatoire. Pas assez pourri pour accomplir sans état d’âme toutes les missions commanditées par son père, mais déjà trop engagé sur la voie du crime pour espérer s’en sortir sans cauchemarder, il oscille sans cesse entre le fatalisme et le sentiment qu’il peut conjurer le déterminisme social et familial. De cette infime lueur d’espoir, incarnée par un amour s’exprimant avec pudeur, Jacob tire le ressort nécessaire pour lui permettre de continuer à avancer, en dépit de l’adversité qui s’acharne contre lui.

Là où les lumières se perdent recèle également des moments de grâce, empreints d’un lyrisme inspiré par les émotions simples et le spectacle de la nature. Un coucher de soleil sur les montagnes, un torrent jaillissant dans la vallée, des relations sincères magnifiées par la naïveté de la jeunesse. Ces pauses bienvenues, instants contemplatifs arrachés à un quotidien sordide, sont hélas vite éclipsées par le retour au réalisme trivial et violent, mas aussi par la duplicité d’une humanité dont on peine à mesurer la noirceur. Et pourtant, c’est ainsi que les hommes vivent.

Même si les ressorts de Là où les lumières se perdent ont été lus et vus à de multiples reprises, David Joy en tire un sens du tragique dont le caractère inexorable nous laisse comme assommé. Born under a bad sign. Définitivement.

« Le moment de paix était désormais proche, et j’ai finalement compris qu’il n’y avait aucune différence entre ici et là-bas. Seuls comptaient la zone du milieu de ce monde pourri, le vaste espace qui s’étirait entre les deux, et ceux qui étaient nés avec assez de cran pour l’affronter. »

Là où les lumières se perdent (Where All Light tends to Go, 2015) de David Joy – Réédition 10/18, septembre 2017 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Fabrice Pointeau).