Le faucheux

Premier volet de la série consacrée au détective noir Lew Griffin, Le faucheux est une expérience très recommandable, montrant l’appétence indéniable de James Sallis pour les atmosphères noires, références musicales y comprises. Un spleen tenace qui colle au personnage comme une mauvaise suée et le rend par voie de conséquence très humain.

« Les choses ne s’arrangent jamais, Don. Au mieux elles changent. »

Avec Le faucheux, James Sallis a su capter l’essence du roman noir. L’univers urbain, ici transposé en Louisiane, évidemment dépouillé de ses artifices aguicheurs, plutôt miroir aux alouettes que vitrine d’ailleurs, affiche toutes les stigmates des nombreux vices et déviances d’une société banalement humaine. Une foule anonyme de gagne-petits, de déclassés, au mieux résignés à leur condition, au pire enferrés dans des préoccupations sordides. Dans ce décor, Lew Griffin apparaît comme un solitaire, à la fois sans illusion et sans état d’âme, adepte de boissons fortes et se définissant avant tout dans l’action. Volontiers gouailleur, le bonhomme emprunte son vocabulaire et son phrasé à la rue, pour ne pas dire au caniveau. Populaire, argotique, il reflète l’ordinaire banal du citoyen lambda. Sallis ne se cantonne toutefois pas au simple exercice de style, il imprime sa marque au récit, en acquittant sa dette à quelques uns de ses éminents prédécesseurs. On pense ainsi à Chester Himes, son auteur référence, tout en admirant le style limpide et poétique d’une langue en phase avec la culture de son auteur.

Jean-Bernard Pouy parle de charme de la douleur en évoquant James Sallis, un sentiment confirmé en lisant Le faucheux. Une douleur existentielle, celle pesant sur les épaules de n’importe quel mortel ici-bas. L’auteur américain évite cependant d’être trop direct ou trop descriptif. Il prend son temps et brode son intrigue de manière elliptique, focalisant notre attention sur quatre moments de la vie de Lew Griffin. Le portrait du détective apparaît ainsi à la fois incomplet et en perpétuelle évolution, à l’instar de la nature humaine. Certes, quelques constantes demeurent, notamment l’entourage de Griffin, une galerie de personnages secondaires loin de se cantonner au rôle de figurants. La jungle urbaine et le fatalisme désabusé du détective lui-même contribuent à entretenir une certaine familiarité avec l’atmosphère du roman noir. Mais, Lew Griffin s’écarte de l’archétype figé. Il vit, il s’anime sous nos yeux, devenant progressivement, par un effet de mise en abyme, l’auteur de ses propres jours. Fiction et réalité se mêlent ainsi, entrant en synergie pour définitivement nous happer dans un maelström d’émotions et d’empathie, ponctué par un humour amer.

Difficile donc de ne pas succomber à ce premier volet des enquêtes de Lew Griffin. Et lorsqu’un auteur parle à la fois à mon intellect et à mes sentiments, je suis enclin à replonger aussitôt. Cela ne va pas tarder…

Le faucheux (The Long-Legged Fly, 1992) – James Sallis – Éditions Gallimard, collection « La Noire », 1997 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Jeanne Guyon et Patrick Raynal)

La Petite Gauloise

Court texte de presque 135 pages, La Petite Gauloise relève de l’anticipation politique, celle suspendue au-dessus de nos destins à chaque élection, celle dont Jérôme Leroy a délimité les contours dans ses romans Le Bloc et L’Ange Gardien. On y croise et côtoie fugitivement une galerie de personnages appelés à subir des désordres géopolitiques bien éloignés de leurs préoccupations quotidiennes. Ou pas. L’intrication des faits et l’effondrement des perspectives historiques refileraient illico une grippe intestinale à l’estomac du chat de Schrödinger, même le mieux armé contre les caprices des états superposés de la réalité générés par le cantique des oracles de la politique du pire.

Dans une grande ville portuaire de l’Ouest que nous n’appellerons pas Le Havre ou Saint-Nazaire, même si l’on est fortement tenté de le faire, on croise ainsi la route d’une autrice désabusée, fille sérieuse et assez douée selon ses confrères, ayant réussi à vivre de sa plume en écrivant pour la jeunesse. Pas sûr que cette activité rémunératrice lui procure toute satisfaction. Et, ce n’est pas son compagnon, de dix ans son cadet, avachi dans les draps à côté d’elle qui pourra ranimer la flamme de la passion. On rencontre aussi le professeur de lettres à l’origine de sa venue dans un lycée de cette grande ville de l’Ouest, fonctionnaire de l’Éducation Nationale tiraillé entre une mission dépourvue de sens dans l’un de ces territoires perdus de la République, comme on dit, et une frustration sexuelle digne d’une échelle de Richter détraquée. On côtoie aussi Le Combattant, tout en majuscules et certitudes, terré dans une cave, la kalach à la main. La tête truffée des formules creuses d’un imam radicalisé, prêt à en découdre avec les robocops de la SDAT, le bougre s’imagine en Syrie ou en Afghanistan, voire en Libye. On entrevoit aussi un flic de l’antiterrorisme, arabe et musulman intégré, bien vu dans son quartier habité par des cathos bon teint, avant qu’il ne soit abattu par un policier municipal surarmé, parce qu’un bougnoule qui court dans la nuit en agitant une arme, on le flingue d’abord, on pose les questions après. Et puis, on aperçoit la silhouette évanescente de la Petite Gauloise, adolescente solitaire et mutique, libre de son corps et vagabondant en esprit, loin des tensions qui couvent dans la cité des 800 surplombant le centre de la grande ville de l’Ouest, très loin de la géopolitique et de ses désordres. L’image de l’innocence. Ou pas.

Jérôme Leroy reste fondamentalement un moraliste attaché à des valeurs, plutôt de gauche, qui aime affûter sa plume au fil d’une actualité meurtrière, anxiogène et désolante. Les attentats terroristes qui ont ensanglanté la France, la poussée des idées d’extrême-droite, dédiabolisées en direct et servies sur un plateau (de télé) par des médias et des politiques rendus fiévreux par la recherche du scoop ou du clash, fournissent à l’auteur le cadre où dérouler une anticipation politique dépourvue de toute poésie ou de toute utopie. Sur un ton cynique, non exempt de railleries, il n’épargne rien ni personne, dressant un portrait qui serait d’une noirceur étouffante s’il n’était sous-tendu par une ironie mordante, un recul omniscient dont il s’amuse lui-même dans le récit. Les petites lâchetés comme les grandes causes passent ainsi à la moulinette de sa plume caustique et désenchantée.

Et pourtant, le mirage de la Douceur n’est jamais très loin. Il miroite à l’horizon comme la mer dont le ressac vient laver les souillures sur la plage. Un hors champs à l’abri des désordres du monde. La Petite Gauloise oscille ainsi entre la nostalgie d’un ailleurs jamais advenu et pourtant éminemment désirable, un ailleurs débarrassé de la démagogie et de l’absurdité mortifère des idéologies, et la triste réalité d’une banlieue sans avenir, d’un lycée professionnel sans moyens, tous deux sacrifiés sur l’autel de la géopolitique, des égoïsmes bien compris et du double langage.

Tragique jusqu’à l’implacable absurdité de son dénouement imprévu, La Petite Gauloise renvoie dos à dos les bonnes consciences arrogantes et les faiseurs de radicalité, qu’ils soient sur les plateaux de télé ou dans les salles de prières clandestines. Avec cette novella rageuse, Jérôme Leroy pratique une distanciation sarcastique salutaire et nécessaire.

La Petite Gauloise – Jérôme Leroy – Rééditions Gallimard, collection « Folio policier », février 2019.

Valerio Evangelisti

Fatalité quand tu nous tiens. Funeste période que ce début 2022 qui voit disparaître Valerio Evangelisti après Joël Houssin. Ainsi va la vie.

Peut-être plus connu dans nos contrées pour le cycle de fantastique horrifique consacré au personnage historique de Nicolas Eymerich, réédité et prolongé à la Volte, Evangelisti était aussi un excellent auteur de Western, de roman noir et social.

Les habitués de ce blog pourront se faire une idée partielle sur ce dernier aspect de l’œuvre de l’auteur transalpin en consultant les chroniques de Black Flag, Anthracite et Briseurs de grève. Pour le reste, il me reste beaucoup à découvrir. Ciao Valerio.

Sarah Jane

D’aucun diraient que Sarah Jane n’a pas de chance. Que les choses n’arrivent pas sans raison. Les choses arrivent. Point. Avant de devenir shérif dans la petite ville de Farr, Sarah Jane a eu plusieurs existences. Entre une famille dysfonctionnelle, un passage par l’armée où elle a éprouvé dans sa chair la géopolitique hasardeuse de son propre gouvernement, une ribambelle de petits amis sans lendemain et des boulots précaires en pagaille, la vie ne lui a pas réservé sa meilleure part. Pourtant, elle a continué à tracer sa route, entre deuil, déveine et conflit, changeant d’air lorsque l’atmosphère devenait trop pesante. Elle aurait pu mal tourner, céder à ses démons intérieurs ou opter pour le suicide, comme bon nombre de ses semblables. En dépit d’un passif encombrant, un bagage de plus en plus lourd à porter, elle a préféré continuer parce qu’il faut toujours aller de l’avant. Mais, sait-on quelle dose de culpabilité l’on peut encaisser avant de céder ? Connaît-on vraiment celui avec qui on travaille, celui avec qui on vit et partage des expériences ? Jusqu’à quel point peut-on lui accorder sa confiance sans craindre un retour de bâton ? Sur tous ces points, Sarah Jane en a vu long, mais elle espère toujours échapper à la vacuité de l’existence, trouver sa place dans un monde pétri de non-dits, d’incompréhension, de traumatismes et de violence.

« Aucune théorie n’est applicable à tout. Aucune théorie n’est applicable. Point. »

Dans les angles morts. Ces quelques mots traduisent idéalement l’essence du roman noir et James Sallis semble en avoir capté toute la substance au fil d’une œuvre où on serait bien en mal de trouver un titre médiocre. Sarah Jane ne déroge pas au constat énoncé ci-dessus, déroulant dans une prose précise, confinant à l’épure, le récit de la vie d’une non héroïne en quête de stabilité. Alors, peu importe que l’intrigue policière ne serve que de prétexte. Quelle importance si James Sallis se fiche d’apporter une résolution claire. Seul compte l’itinéraire personnel de Sarah Jane, sa fuite, les rencontres qui en découlent, et les anecdotes qu’elle suscite. Sarah Jane a beaucoup de choses à nous cacher, mais également beaucoup à nous révéler. Maîtresse du récit, elle accomplit la tâche à son rythme, au fil des souvenirs qui lui reviennent, peuplant peu-à-peu les angles morts de son récit avec une empathie admirable.

Sarah Jane est ainsi un miroir, révélant les existences de ceux qui la croisent. Des anonymes, mais aussi des collègues, des amis, des compagnons. Elle porte son regard sur eux, sans chercher à les juger ou s’embarquer dans une étude sociologique de comptoir, et on l’accompagne dans son périple, goûtant au style imparable de Sallis, à son art de l’ellipse, tout en pudeur et retenue. Un art ne l’empêchant pas de nous cueillir au détour d’un chapitre d’une sentence bien sentie, en forme d’aphorisme, captant l’air du temps ou faisant office de petite philosophie de vie.

Superbe portrait de femme qui ne s’embarrasse pas de psychologie superflue, préférant se définir par l’action, Sarah Jane est également le portrait d’une société absente, comme effacée par le miroir aux alouettes de l’American Way of Life. Un monde trompeur peuplé d’existences imparfaites, frappées par le mal être, la solitude et un sentiment d’incomplétude. Et pourtant, de cette absence naît l’émotion. Intense. Incandescente.

« Chaque roman, chaque poème, est la même histoire unique, qu’on raconte encore et encore. Comment on essaie tous de devenir véritablement humains, sans jamais y parvenir. »

Avec sa discrétion habituelle, James Sallis continue de faire œuvre de moraliste, distillant l’émotion et un regard désabusé mais sincère sur les misères de l’existence, mais aussi ses petits miracles. Sur ces différents points, Sarah Jane est un chef-d’œuvre. Pas moins.

Sarah Jane (Sarah Jane, 2019) – James Sallis – Éditions Rivages/Noir, septembre 2021 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Isabelle Maillet)

Power Play

Power Play n’est pas un roman déplaisant, loin de là, même si, en tournant les pages, on ne peut se départir d’un sentiment de déjà lu. L’impression de lire un produit façonné, fabriqué pour plaire à un lectorat amateur d’intrigues policières routinières, où le crime et la famille sont inextricablement liées à la politique.

Alors, peu importe si l’histoire se déroule aux antipodes, dans une Afrique du Sud post-apartheid, en proie à la corruption, où la mondialisation redessine la géopolitique au profit de la Chine. Qu’on se trouve à Chicago, Los Angeles ou dans toute autre métropole, la même misère sociale arme le bras des laissés pour compte, même si leur couleur de peau oscille ici du noir foncé à une nuance plus claire. Les mêmes criminels vieillissants doivent protéger leur famille, préserver leur fortune bien mal acquise et entretenir à prix d’or une honorabilité de façade. Les mêmes réflexes reptiliens agitent leur carcasse les exposant à la trahison, aux retournements d’allégeance, bref au retour de bâton d’un milieu toxique où l’on doit se défier de ses alliés, où l’on apprend à s’arranger avec la légalité, y compris dans les plus hautes sphères du pouvoir et jusqu’au cœur des officines secrètes censées le protéger.

On tourne donc les pages, disait-on, jaugeant les archétypes, comptant les morts et mesurant à l’aune des cliffhangers successifs la progression dramatique, jusqu’à l’ultime révélation dont on pressent qu’elle pourrait inaugurer d’autres aventures. Cela ne serait guère étonnant puisque Power Play prend racine dans une autre série, celle de la génération précédente qui mettait en scène le duo Mace et Pylon et dont on peut lire la traduction des deux premiers titres dans la collection « Ombres Noires ».

On pointe également d’autres ressorts, empruntés à Shakespeare, en particulier la pièce Titus Andronicus. Power Play rejoue en effet librement cette tragédie macabre, adaptant l’affrontement sanglant entre le général romain Titus et son ennemie Tamora, la reine de Goths, au contexte de l’Afrique du Sud post-apartheid. Manipulés par les factions corrompues qui dirigent en coulisse le pays, la guerre des gangs peut se déchaîner afin de redéfinir les rapports de force au cœur des Flats, cet Eldorado du crime enkysté dans la ville du Cap. Les tueurs peuvent se croiser, à la recherche de leur cible, dans un crescendo de violence où les parrains du crime sont atteints jusque dans leur chair. Un affrontement où tout semble permis : meurtre, mutilation, viol et cannibalisme. Et, tout cela sous le regard désabusé de personnages hésitant entre la fuite, la vengeance ou la folie.

Même si Power Play n’est pas un mauvais roman, on a donc du mal à se passionner pour une histoire se contentant de dérouler le spectacle navrant, mais guère inédit, du crime, de la vengeance et de la corruption. À l’avenir, pour découvrir les angles morts de l’histoire de la société sud-africaine, sans doute se contentera-t-on de regarder du côté de Wessel Ebersohn ou de Deon Meyer.

Power Play (Power Play, 2014) – Mike Nicol – Éditions Le Seuil, collection « Cadre Noir », mars 2018 ( roman traduit de l’anglais [Afrique du Sud] par Jean Esch)

Un Dernier ballon pour la route

Enième roman noir mâtiné de freaks et de trahison, avec sales gosses et antihéros revenus de tout, histoire de faire bonne mesure, Un Dernier ballon pour la route se distingue surtout pour son ambiance post-rurale marquée par la déglingue et un sentiment de déchéance. Un tropisme irrésistible n’étant pas sans rappeler Luj Inferman’ et la cloducque de Pierre Siniac, ou plus près de nous, temporellement parlant, Charlie Williams et la série de Mangel.

Frappé du syndrome de Groland et exhalant à chaque chapitre une poésie de comptoir, Un Dernier ballon pour la route fleure ainsi la désespérance et la beauté d’un rêve d’enfant écrasé comme une mouche sur la vitrine d’un supermarché. À sa lecture, on ricane beaucoup avant de reprendre un coup pour flouter les contours d’une réalité coupante comme du verre cassé.

Pour vous faire une idée du désastre, prenez 3/4 de rocades labyrinthiques et de ronds-points vicieux, ajoutez 1/4 de parkings hostiles et de zones commerciales ballardiennes, puis saupoudrez le tout d’une pincée de désert rural défiguré par l’acculturation et l’agro-business. Vous voyez le tableau ? Benjamin Dierstein ne craint pas le dérisoire et l’absurde, nous faisant faire le tour du propriétaire en compagnie d’un duo de ratés animés par une étincelle de justice et d’humanité. Freddie et Didier sont en effet deux grands gamins ayant versé dans le grotesque et le fantasque, faute de sens concret à donner à leur existence. Deux paumés se contrefoutant des causes à défendre, brûlant la vie par tous les bouts et jouissant d’une santé de fer, en dépit des coups fourrés, d’une hygiène de vie pour le moins aléatoire et des substances plus ou moins licites ingurgitées durant leur tournée des grands ducs.

Entre coma éthylique et souvenirs frelatés, dans un monde ayant autant de sens qu’un giratoire, ils taillent leur route, tâchant d’entretenir la famille dysfonctionnelle composée au fil de leurs pérégrinations foutraques. Surréaliste, le roman de Benjamin Dierstein l’est à plus d’un titre, mais il est surtout vachard et énaurme. L’intrigue y sert de prétexte pour dérouler les bons maux d’une prose parsemée de punchlines redoutables, de saillies drolatiques et de descriptions grand-guignolesques. Mais, derrière la caricature, on sent poindre aussi une certaine forme de tendresse, certes un tantinet tordue.

Un Dernier ballon pour la route tient donc toutes les promesses esquissées par l’illustration de couverture. Trash, de mauvais goût et complètement barré, les aventures de Freddie et Didier ont de quoi réconcilier au coin du zinc les tempéraments les plus irréconciliables.

Un Dernier ballon pour la route – Benjamin Dierstein – Éditions Les Arènes, collection « Equinox », mars 2021

Prodiges et miracles

Années 1990. À Mount Holly dans l’Indiana, si les couchers de soleil sont toujours en technicolor, la prospérité d’antan s’est un tantinet fanée, évanouie avec les usines et la jeunesse. Pour les descendants des pionniers, il ne reste plus que les souvenirs et une existence âpre, incertaine, grevée par les dettes et les factures à payer. Jim Falls élève son petit-fils Quentin tout seul depuis que sa fille a lâché prise, tiraillée entre diverses addictions et des amants de passage. Il a hérité du gosse, un métis sans père connu, comme il a hérité de la ferme paternelle, sans avoir vraiment choisi, tentant de lui inculquer quelques valeurs, les seules comptant encore à ses yeux. Mais, le courant ne passe pas vraiment avec un gamin qu’il juge bizarre, faible et immature. Un ado mal dans sa peau, intéressé par les jeux vidéo et tout un tas de bestioles pas vraiment attachantes. Bref, un gosse pas bien armé pour faire face aux saloperies de la vie. Jusqu’au jour où une jument blanche est livrée à la ferme. Une splendide bête, taillée pour le galop et faisant des miracles sur un champ de course. Une opportunité miraculeuse à saisir pour infléchir le cours de son existence, dresser un pont entre lui et son petit-fils et regagner l’estime de lui-même, perdue durant la guerre de Corée.

Depuis la lecture de La Crête des damnés, Joe Meno fait partie des auteurs dont je chéris chaque roman, au point de les lire petit-à-petit, histoire de faire durer le plaisir. C’est à rebours de l’ordre de parution des titres traduits en France que je distille sa bibliographie. Prodiges et miracles évolue dans un registre nostalgique et tragique, même s’il n’est pas exempt de tendresse. Joe Meno y dresse le portrait crépusculaire d’une Amérique traditionnelle, celle de petits propriétaires durs à la peine, attachés à leur terroir natal. Une Amérique déboussolée, voyant les promesses de l’american of life s’évanouir dans le mirage mondialisé. Un archipel de communautés animées par les valeurs du travail, de la parole donnée, de la liberté et de l’entrepreneuriat, mais qui se demande si elle n’a pas tout raté finalement. Il ne faut pas longtemps pour retrouver ses marques dans le paysage dépeint par Joe Meno. Les maux sont connus, documentés et traités dans de nombreux autres romans noirs, trouvant également leur incarnation la plus contemporaine dans le trumpisme.

Mais là n’est pas l’essentiel. Prodiges et miracles est surtout le magnifique portrait d’une relation entre un petit-fils et son aîné. Une relation fragile, tissée de mésentente, mais dont on mesure progressivement le caractère indéfectible. Joe Meno trouve les mots justes pour décrire le lent apprivoisement du petit-fils par son grand-père. Avec une grande pudeur et une complète sincérité, il nous fait ressentir la rudesse de l’un, façonnée à l’aune d’un échec personnel, la quête de repères de l’autre et le mur d’incompréhension qui les sépare, peu-à-peu fissuré par l’irruption de ce cheval prodigieux.

Prodiges et miracles est donc un formidable roman qui fait du bien, réenchantant un quotidien médiocre et désespérant, tout en préservant l’essentiel, l’humain, dans un monde ne lui accordant que peu de répit.

Prodiges et miracles (Marvel and a Wonder, 2015) – Joe Meno – Éditions Agullo, août 2018 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Morgane Saysana)

Jacqui

Longtemps, Peter Loughran a été l’auteur d’un seul roman dans nos contrées. Et quel roman ! Londres Express est sans doute l’un des fleurons de la « Série noire » de Gallimard, un long monologue exhalant le soufre, loué par les uns et les autres (moi y compris), dont on se souvient durablement, la boule au ventre. Avec trois romans à son actif en 23 ans d’une carrière en pointillé, Loughran n’est pas du genre prolifique. Mais, avant de disparaître des radars, il n’a pas lésiné sur l’abjection afin de marquer les esprits.

Jacqui adopte une nouvelle fois le registre du témoignage, nous dévoilant une confession en forme de roman d’amour. Un amour sacrément tordu puisque l’élue du cœur du narrateur est morte, étranglée de ses propres mains dans le lit conjugal. Guère pudique, le bougre ne nous cache rien du caractère sordide de son crime, même si les regrets semblent prévaloir au début du récit. Et, s’il reconnait le meurtre de Jacqui, il refuse d’assumer la responsabilité de son crime, préférant endosser le rôle du mari honnête, fidèle et travailleur, victime des vices de sa compagne, une garce toujours prête à retirer sa culotte pour complaire au marlou de passage. Il aurait pu bien sûr la quitter, voire ne pas entamer une relation suivie. Mais, que voulez-vous, la chair est faible, et il n’est qu’un homme, la part la plus faible dans un couple. Et puis, la perspective d’une naissance verrouillait ses choix. Bref, l’affaire a toutes les apparences d’un gâchis total. Evidemment pas pour la défunte, débauchée notoire dont il aurait dû se méfier, mais pour lui-même, exposé désormais à la vindicte populaire. Heureusement qu’il ne manque pas d’astuce et d’arguments pour se soustraire à la justice.

Des excuses, il n’en manque d’ailleurs pas. Jusqu’à la nausée. D’aucuns trouveront sa confession malsaine et indécente. Les défauts jalonnent en effet son récit. Lâche, misogyne, voire misanthrope, limite facho, on a connu des chauffeurs de taxi plus sympathiques. Et pourtant, il n’est pas dépourvu d’esprit pratique et de logique, voire de bon sens. À la condition de faire du crime une valeur sur laquelle fonder une existence. Peter Loughran pousse la dinguerie très loin, trempant sa plume au plus profond de la noirceur, et l’on se surprend à ricaner de la sidérante mauvaise foi d’un narrateur cherchant à minorer son crime pour le transformer en preuve d’amour. On ricane donc sans vergogne, à défaut de lui chercher des circonstances atténuantes, horrifié par tant de cynisme, et on se dit qu’on relirait bien Londres Express. Mais, pas tout de suite, histoire de ne pas perdre définitivement toute foi en l’humanité.

« Ce n’est pas très confortable, d’avoir sur les bras le corps d’une personne que l’on a tuée. Tant que ça ne vous est pas arrivé, vous n’avez aucune idée du volume ni du poids que ça représente. Ça pèse plus lourd qu’un sac de ciment, et c’est plus difficile à dissimuler qu’une érection dans un slip de bain. »

Avec Jacqui, Peter Loughran nous fait épouser une nouvelle fois le point de vue d’un criminel, incarnation médiocre et banale d’une monstruosité bien éloignée du caractère extraordinaire qu’on tente de lui prêter.

Jacqui (Jacqui, 1984) – Peter Loughran – Éditions Tusitala, mai 2018 (roman traduit de l’anglais par Jean-Paul Gratias)

C’est la lutte finale… des achats de Noël

Fin d’année oblige, et liste de cours… cadeaux à compléter, sacrifions au traditionnel exercice des recommandations amicales. Noël ! Noël ! Une tradition aussi solide que la trêve des confiseurs. Et, ce ne sont pas les marchands de canons qui me contrediront.

Donc, pour les étourdis, les derviches des têtes de gondole, les procrastinateurs invétérés, les petits bras à l’esprit étriqué en quête du Saint Graal de l’étrenne, les aventuriers du goodie introuvable, bref pour tous ceux qui traînent les pieds face à la perspective de faire plaisir au petit Ryan, mais ne lésinent pas lorsqu’il s’agit de lui faire une vacherie emballée avec soin, voici les recommandations avisées du blog yossarian. Visez-moi la sélection, hein ?

Commençons par l’inattendu. Les agents de Dreamland est un court texte déroutant et malin. De quoi surprendre l’éventuel curieux qui se laisserait prendre dans les rets de Caitlín R. Kiernan.

Une sélection sans Gnomon serait une faute de goût impardonnable tant le roman de Nick Harkaway met à rude épreuve la zone de confort du lecteur. Mais, pour qui sait persévérer, les promesses sont amplement tenues.

Vivonne réactive avec poésie les gènes de l’utopie. Roman porté par un souffle vital et un amour de la langue incontestable, il réconcilie le quidam avec la recette du bonheur, à la condition de lâcher prise, de se fondre dans la Douceur et la beauté des émotions qu’elle suscite. Jusqu’à la dissolution. Incontestablement, voici le grand œuvre de Jérôme Leroy.

Un peu d’images qui ne bougent pas maintenant, avec le dernier opus de « Les contes de la Pieuvre », roman feuilleton dessiné par Gess. Que dire ? Célestin et le Coeur de Vendrezanne poursuit et renouvelle avec bonheur cette geste superhéroïque bien de chez nous. Voici une alternative classieuse aux comics.

On pensait l’avoir perdu de vue, mais il a la peau dure. Voici de retour de Sean Duffy, flic désabusé mais tenace. Et, ne craignons pas d’affirmer qu’il nous manquait. Regard sans concession sur l’Irlande du Nord et les troubles qui ont ensanglanté sa terre si froide, Ne me cherche pas demain réanime l’enthousiasme allumé sur ce blog par Adrian McKinty.

Réédition salutaire du collectif Luther Blissett avant que celui-ci n’opte pour le pseudonyme Wu Ming, Q est un passionnant roman d’aventures, politique dans la meilleure acception du terme, mettant en lumière une période charnière de l’histoire européenne. Illustration de l’affrontement éternel du pot de fer et du pot de terre, il fait écho aux luttes passées et futures qui agitent toujours les consciences. Espérons que cette réédition rencontre le succès et permette la traduction des autres romans du Wu Ming. (on est déjà exaucé avec la publication en février 2022 de Proletkult).

Le Greg Egan nouveau est finalement du Greg Egan ancien. On ne s’en plaindra pas tant A dos de Crocodile titille le sense of wonder. L’auteur propose en effet ici une immersion aux dimensions cosmiques dans un futur bigger than life. Alors, ne soyons pas trop difficile.

Comment dit-on déjà ? Oldies but goldies. Au Carrefour des étoiles n’usurpe pas sa réputation de classique de la SF et Clifford D. Simak celle de chantre de l’Amérique provinciale et tranquille. Remercions encore Pierre-Paul Durastanti pour son travail et remémorons-nous cette collision paisible entre les mondes.

On approche de la fin. Une année sans Tardi n’est pas une bonne année. Avec Elise et les nouveaux partisans, il joint son talent aux mots de Dominique Grange, restituant une période révolue, paraissant incroyable aux yeux du contemporain de l’année 2021, un présent où la fraternité et l’égalité sont considérées comme les variables d’ajustement d’un discours réactionnaire. Remercions les de nous rafraîchir la mémoire et de nous rappeler dans quel camp se trouve la vie.

Terminons enfin avec la bonne surprise de l’année 2021, deux novellas parues de manière confidentielle sous le parrainage des Moutons électriques. Monstrueuse Féerie et Angélus des ogres flirtent avec la poésie en prose, tentant de mettre des mots sur les maux provoqués par la folie. Mais, on est toujours le fou de quelqu’un d’autre dans un monde en perte de repères.

BONUS TRACK : J’ai tué le soleil de Winshluss. Idéal pour débuter la nouvelle année sous des auspices festives.

Les Rois sauvages

Publié via la plateforme d’auto-édition Librinova, Les Rois sauvages ne bénéficie pas de l’aura médiatique de Pierre Péan, même s’il est fait allusion au journaliste dans le livre de David Warnery. Le roman aborde pourtant le même sujet, celui de la Françafrique, mêlant au propos politique les préoccupations plus ésotériques des crimes rituels.

Optant pour la forme de l’enquête, parfois de manière un tantinet trop didactique, l’auteur fait le choix de nous dévoiler les zones d’ombre de l’histoire récente du Gabon, prenant pour point de départ la disparition d’un enfant blanc en 1967. Si le procédé n’est pas nouveau, tout lecteur de roman noir retrouvera ses marques aisément, il est suffisamment maîtrisé ici pour susciter l’accablement, voire une forme de désespoir face à un monde irrémédiablement corrompu, en dépit de tous les discours progressistes laissant planer l’éventualité d’une alternative plus morale.

Au-delà de l’aspect fictif, Les Rois sauvages relève pour une bonne part du vécu, David Warnery ayant d’évidence retranscrit son expérience personnelle du Gabon dans les années 1980. Cela se ressent au travers des descriptions de Libreville, de la connaissance précise de la géographie des lieux, des atmosphères et des équilibres ethniques de ce petit bout d’Afrique. Mais, il s’agit ici du point de vue d’un Européen, un horsain, dont le regard reste biaisé par sa condition de privilégié, ses préjugés et une certaine forme de cynisme, en dépit de tout l’amour qu’il peut éprouver par ailleurs pour le pays et ses habitants. Les virées festives accomplies entre coopérants ou expatriés, ces tournées des « Grands ducs » où l’on s’enivre de régab entre copains et copines, terminant la soirée par un bain dans l’estuaire du fleuve komo, au bord d’une plage de sable fin, apparaissent ainsi comme une manière de s’aveugler face à la persistance de l’iniquité. On profite ainsi de la vie, de sa situation privilégiée de Blanc, conscient de côtoyer l’extrême misère au quotidien, l’injustice intrinsèque d’une dictature et la mise en coupe réglée des ressources du pays par les compagnies pétrolières étrangères, accomplie avec la complicité d’un gouvernement corrompu, la bénédiction des grandes puissances et l’appui du mentor français.

Prenant comme fil directeur l’enquête menée par Philippe, ce jeune coopérant français un tantinet idéaliste, David Wanery s’efforce de nous faire ressentir tout le poids de l’histoire post-coloniale sur le présent du Gabon, dénouant les fils d’une intrigue aussi complexe que les multiples ingérences et déprédations dont le pays reste toujours la cible, pour le plus grand malheur de sa population. Il aborde également la question des relations franco-gabonaises, autrement dit la Françafrique, mises en place à l’époque gaullienne et poursuivies jusqu’à nos jours, y compris à l’époque de Mitterrand. Une période pendant laquelle les élections ne sont qu’un simulacre, le choix du gouvernement étant déjà établi avec la collaboration de l’État français. Pas sûr que ce système soit complètement révolu. Il explore enfin les multiples hypothèses d’une enquête faisant émerger au grand jour les rivalités tribales, les exactions des réseaux mafieux et des barbouzes téléguidés par les diverses officines œuvrant dans les coulisses du pouvoir. Une longue liste de méfaits parmi lesquels figurent aussi les crimes rituels, une pratique barbare ayant suscité récemment une forte émotion populaire.

Les Rois sauvages est donc un roman noir, dans la meilleure acception du terme, dont bien des auteurs installés devraient s’inspirer. Grand merci à Eric Maneval pour avoir attiré mon attention sur ce premier roman de David Warnery.

Les Rois sauvages – David Warnery – Éditions Librinova, 2019