Viande sèche

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Détective privé de seconde zone, Mariani est hébergé chez ses deux vieilles tantes où il occupe une petite chambre, profitant également des repas et du programme télé. Dans la journée, il tue le temps attablé au bar du Britanico, un vieil hôtel de San Telmo, dans le centre de Buenos Aires, où la foule ne se bouscule guère pour solliciter ses services. Engagé par le neveu de Bernardo Gorlik pour rechercher le vieil homme, il découvre que le bonhomme est mort depuis 1983, laissant la place à un drôle de paroissien, acariâtre et secret. D’aucuns auraient aussitôt lâché l’enquête, mais pas Mariani qui s’obstine à faire toute la lumière sur cette étrange histoire, quitte à exhumer les secrets de la sale guerre, ceux de l’époque de Videla et du Campo de Mayo, l’un des plus sinistres camps de torture de la dictature des généraux.

« Toute justice est une sorte de vengeance, et la vengeance fait partie de notre destin. Regardez l’histoire, observez la réalité et vous verrez que tragédie et vengeance sont parmi les matériaux qui ont forgé ce pays. Je n’élabore pas de pensées aussi complexes, je suis plus terre à terre. Cet homme a probablement été un monstre caché derrière des apparences de normalité, mais lui aussi, dans cette affaire, est un produit du destin tragique auquel vous faites référence. »

Commencée sous les auspices du roman d’enquête classique, Viande sèche est le deuxième roman d’une série de quatre titres intitulée « La ballade du Britanico ». L’enquête criminelle prend cependant ici une tournure plus politique, sans verser pour autant dans le militantisme. Une des grandes forces de Martín Malharro est en effet de ne jamais se départir de son regard d’observateur de l’histoire et de la société argentine, un regard semblable à un scalpel disséquant le corps social pourrissant d’un pays marqué par les années funestes de la dictature. En cela, l’auteur s’inscrit dans la tradition du roman noir à la Chandler ou à la Hammett, déclinant avec le personnage de Mariani l’archétype du détective désabusé, sans état d’âme puisque n’hésitant pas à frayer avec la pègre pour arriver à ses fins. Un électron libre, dépourvu de tout engagement politique, fidèle avant tout à lui-même, à son entourage proche et à sa quête de la vérité, y compris lorsqu’elle dérange.

Martín Malharro compose en effet un personnage auquel on adhère d’autant plus aisément qu’il puise au meilleur du roman noir. Revenu de tout et dégagé de toute allégeance, Mariani est un enquêteur libre, plus attaché à la vérité qu’à ses fins de mois. Le bougre a ses routines et ses manies. Il aime aller au cinéma pour y dormir, traîner au garage de son pote Demarchi pour y emprunter des voitures et bavarder. Il affectionne aussi l’observation du spectacle de la rue, attablé au Britanico, une tasse de café ou de maté à portée de main. Loin d’être un dilettante, il se révèle surtout un détective redoutable, disposant d’indics à tous les coins de rue d’une ville dont il connaît les arcanes et apprécie les effluves cosmopolites. Méthodique, obstiné et guère impressionnable, il prend son temps pour élucider les affaires qu’on lui soumet, n’hésitant pas à se fondre dans le paysage, à user des bonnes vieilles techniques, à forcer le hasard si nécessaire, pour arracher les indices qui échappent momentanément à ses investigations.

Sa recherche de Gorlik le confronte aux méfaits de la dictature argentine, Videla et ses sbires, tortionnaires appliqués à éradiquer l’opposition. La sale guerre appartient certes au passé. La démocratie renaissante a lâché les militaires, livrant ses nervis à la vindicte populaire. Mais, ils sont nombreux ceux qui souhaitent solder tous les comptes, rendre justice aux victimes, voire se faire justice d’une manière plus expéditive. Ils sont légion aussi ceux qui veulent oublier ou replonger dans l’anonymat, leur normalité apparente les prédisposant à disparaître d’autant plus facilement, sous une autre identité. La monstruosité se passe des stigmates auxquelles on se complaît à s’attacher, histoire de se rassurer. On ne souhaite pas la voir dans le regard du bon père de famille ou dans le rasoir du barbier voisin. Elle se confond pourtant définitivement avec la banalité de l’existence humaine, se parant des vertus du moment, pour mieux s’épanouir.

Nul besoin d’en dire davantage, Viande sèche est un bon roman, voire même le très bon roman d’une série dont on se prend à espérer la traduction des deux titres restants. En attendant, Calibre 45 rejoint ma liste d’achats.

Viande sèche (Carne seca, 2012) de Martín Malharro – Éditions La dernière goutte, collection « Fonds noirs », 2016 (roman traduit de l’espagnol [Argentine] par Delphine Valentin)

 

Le Chemin s’arrêtera là

Seize ans au compteur, Louis vit dans les parages de la zone industrialo-portuaire de Dunkerque. Privilège de la jeunesse, il a de la curiosité à revendre, mais son avenir se limite à l’horizon gris de la Mer du nord. Depuis que sa mère est morte, écrasée par un poids-lourd alors qu’elle regagnait des lieux plus calmes après une énième dispute avec son mari, il habite désormais avec Michel, un taiseux amer, solitaire depuis que son épouse l’a quitté. Aux dernières nouvelles, elle serait d’ailleurs mourante, le corps rongé par le cancer. Et puis, il y a Wilfried, un sale type cruel, père de trois bons à rien. Le bougre souffre sous la coupe d’une compagne tyrannique, ne trouvant son bonheur qu’en pratiquant la pêche en surfcasting sur la digue. Il y côtoie souvent Cyril qui vit non loin de là avec sa fille Mona, dans une caravane posée dans les dunes au bord de l’eau, avec comme seul paysage les kilomètres de quais du port et ses grues-portiques. Il croise aussi Gilles, un gosse qui ne rêve que de tuer un phoque, histoire de se venger de son père, une brute dont il garde la trace des coups sur tous le corps. Sans oublier Jérôme, célibataire sans ambition autre que celle d’entretenir la maison familiale contre les dunes qui la dévorent peu-à-peu. Entre mer et port, la digue héberge un microcosme fracassé, sans avenir et au passé douloureux. Un terroir propice à tous les drames, y compris les plus sordides.

« Ce n’est pas l’horizon qui nous manque, mais l’imagination. Avec de l’imagination, je supporterais mieux la réalité, je trouverais de la consolation. »

En cinq instantanées pris sur le vif, Pascal Dessaint dresse le portrait d’une humanité dépouillée de toute dignité, condamnée aux marges insalubres de la société industrielle, avec comme unique horizon les fantômes d’un passé ayant dénaturé et souillé irrémédiablement l’environnement. Un quart-monde sans perspective, si ce n’est de rejouer chaque jour la comédie d’une existence superflue, dépourvue de la capacité à se projeter, à sortir de sa condition présente. On les a ainsi privés de tout, d’espoir comme d’avenir, les poussant à la méchanceté et à adopter des mœurs répugnantes. De pire en triste.

Entendons-nous bien, le propos de Pascal Dessaint ne se limite pas à l’injonction salauds de pauvres !, incitant le lecteur à se complaire dans ses préjugés. L’auteur ne fait pas davantage œuvre de voyeurisme en décrivant les habitudes douteuses des habitants de ce microcosme. Il décrit juste des existences détruites par un monde absurde, plaçant l’intérêt bien compris au-dessus de l’intérêt général ou de la simple empathie pour autrui. On encaisse ainsi les coups reçus par les personnages, leurs rancœurs personnelles et leurs vices. La médiocrité ambiante nous étouffe littéralement et l’on attend longtemps avant de voir poindre une petite lueur d’optimisme.

Dans une veine sociale semblable à celle de Les Derniers jours d’un homme, Pascal Dessaint nous livre donc un roman d’une noirceur indéniable, pourtant ponctué d’images d’une force et d’une beauté lumineuses. Il y décrit une humanité abandonnée sur le bord du chemin par la mondialisation. Une humanité qui se laisse aller à ses pires travers pour se donner l’impression d’exister encore. Il nous rappelle enfin que si la misère pousse au crime, les causes de cette misère sont elles-mêmes aussi un crime.

Le Chemin s’arrêtera là de Pascal Dessaint – Éditions Rivages/Thriller, janvier 2015

Lamb

« Elle s’avançait vers lui dans un bustier violet mal taillé, un short bouffant et des sandales couleur bronze ornées de faux diamants. Elle portait un énorme sac en cuir rose, et elle était sûrement la pire chose qu’il ait croisée de la journée. Des petits bras et des jambes maigres jaillissant de sous ses habits. Son short descendait sur ses hanches, laissant dépasser son ventre qui jurait comme un drap blanc souillé. C’était grotesque. C’était adorable. Des taches de rousseur s’amassaient sur ses pommettes, le long de l’arrête de son nez et sur la courbe bombée de son front, juste au-dessus des sourcils. Certaines étaient énormes, pareilles à des pois, et d’autres plus petites. Certaines étaient pâles, d’autres sombres, s’empilant comme des confettis brûlés sur ses épaules dénudées, son nez, ses joues. Il l’observa. Il n’avait jamais rien vu de semblable. »

La cinquantaine grisonnante, David Lamb est le genre de type banal sur lequel le regard ne s’attarde pas. Comme son père qu’il vient d’ailleurs d’enterrer, son épouse a décidé de le quitter suite peut-être à l’aventure de trop avec une jeunette. Sur un parking non loin d’un arrêt de bus, un peu par défi auprès de ses copines, Tommie l’aborde pour lui demander une cigarette. En dépit de ses onze ans qu’elle cherche à travestir en se vieillissant avec maladresse, la gamine le séduit par sa fraîcheur, sa naïveté et les taches de rousseur qui colonisent son visage. Ils se revoient à plusieurs reprises et il finit par lui proposer de l’emmener avec lui, loin de la banlieue monotone de Chicago, histoire de saisir le monde tant qu’il est encore possible de le faire. Après tout, même si ce qu’il s’apprête faire est condamnable, quel mal y a-t-il à procurer à une fillette une expérience formatrice, loin de son quotidien morne ?

« À la longue, elle viendrait à le considérer comme un caprice, une erreur, une période étrange de sa vie à laquelle elle avait survécu quand elle avait onze ans. Dans ses souvenirs à lui, elle serait tous les jours plus belle, plus précieuse. Dans les siens, il deviendrait un monstre. »

Lamb se révèle d’emblée comme un roman ambiguë, jouant avec les limites de notre zone de confort. Comment en effet ne pas se sentir mal à l’aise en découvrant l’histoire de David et Tommie, l’adulte à la cinquantaine bien sonnée et l’enfant de onze ans. Une relation frappée du sceau de l’interdit.

Bien qu’il s’en défende avec aplomb, Lamb flirte avec le tabou de la pédophilie, étant parfaitement conscient du fait que sa virée dans l’Ouest, en compagnie de la fillette enlevée à sa mère, est une transgression sévère et un crime au regard de la loi. Il se cherche pourtant constamment des excuses, des raisons de dédramatiser ce qu’il considère comme une expérience profitable à la gamine. Elle en ressortira grandie, plus mûre et sûre d’elle. Et puis, il ne fait rien de mal, du moins il n’en a pas l’intention. Bien au contraire, il se montre protecteur, paternel, attentif à son éducation.

En dépit de l’aspect bienveillant du bonhomme, on ne peut s’empêcher de pointer le côté manipulateur de son propos, sans oublier ses mensonges et son baratin. Mais aussi, une certaine dose de sincérité qui nous contraint à lui laisser le bénéfice du doute. Mais, les choses se corsent peu-à-peu. La tendresse qu’il manifeste à l’endroit de la fillette se mue en effet progressivement en amour, une attirance trouble ignoble. Certains gestes et mots ne trompent pas. Mais, cet amour reste du domaine de l’impossible, de l’impensable et surtout de l’immoral. Lamb est bien conscient de ce fait, donnant une fausse identité à la gamine, inventant avec elle une parenté fictive pour désamorcer les soupçons des autres adultes et s’empressant de faire redescendre la pression sous couvert d’humour ou en s’adressant à elle comme à une enfant. À plusieurs reprises, on sent pourtant que les choses pourraient prendre une autre tournure et verser dans le sordide et l’innommable.

Bonnie Nadzam évite cet écueil. Elle ne lorgne pas davantage du côté du Lolita de Nabokov. Bien au contraire, elle suggère sans jamais trop insister ou se montrer démonstrative, adoptant le point de vue de Lamb. Le bonhomme est parfaitement conscient de l’anormalité de la situation. Il est conscient que tout peut déraper à tout moment et que cet amour qui gronde dans son sang pourrait trouver un exutoire répugnant. Sur ce dernier point, l’autrice laisse planer le doute. Un non-dit subtil, une zone d’ombre sur laquelle on n’aura aucune information vraiment fiable, mais qui au final, se révèle plus asphyxiant que la réalité crue.

Jusqu’au bout, Lamb demeure donc un roman dérangeant sur un sujet pour le moins sensible, celui d’une enfant manipulée par un adulte. Mais, si le propos dérange, la forme que lui donne Bonnie Nadzam se révèle bien plus troublante puisqu’elle manipule notre propre ressenti sur l’histoire.

Aparté : le roman de Bonnie Nadzam a été adapté au cinéma en 2015 par Ross Partridge.

Lamb (Lamb, 2011) de Bonnie Nadzam – Réédition Points/roman noir, juin 2015 (roman traduit de l’anglais [Etats-Unis] par Cécile Chartres)

Briseurs de grève

Valerio Evangelisti aime nous faire détester ses personnages. Pas question de s’attacher ou de s’identifier, à moins d’être sévèrement déviant ou sociopathe. Briseurs de grève ne fait pas exception à la règle. Pendant plus de quarante ans, on suit Bob Coates, un pauvre type persuadé d’œuvrer dans le sens du progrès en protégeant la libre entreprise contre la racaille étrangère et les sectateurs du socialisme.

De la Commune de Saint-Louis en 1877 jusqu’en 1919, le bougre est dépêché sur tous les fronts de la guerre sociale, infiltrant les syndicats naissants pour le compte de plusieurs agences de détectives privés. D’abord auprès de l’agence Furlong, puis à la William J. Burns International Detective Agency, appelée grâce à sa collaboration avec l’État à donner naissance au FBI. Inlassablement, il écoute les confidences des militants, espionne leurs agissements et renseigne des rapports adressés à ses supérieurs, contribuant ainsi à torpiller les initiatives de travailleurs considérés plus que jamais comme une classe dangereuse dont il convient de briser l’union, de peur qu’elle ne renverse le rapport de force. Dans une Amérique en proie au racisme, aux préjugés de toute sorte et à une paupérisation qui ferait passer les récits de Dickens pour des comptines destinées aux enfants, Coates s’efforce d’entretenir l’illusion de l’American way of life. Il est un outil tranchant et froid, sans scrupule ou si peu lorsqu’il s’agit d’agir. Un type détestable, veule et sans autre ambition que celle de haïr ses semblables, compagnons d’infortune broyés par le capitalisme.

Dans la continuation d’Anthracite, mais aussi de Nous ne sommes rien soyons tout ! avec lesquels le présent roman forme une trilogie, Valerio Evangelisti n’en finit pas de brosser le récit violent et désabusé de la guerre sociale aux États-Unis. Un conflit mené par un patronat vulgaire, n’hésitant pas à jouer avec les frontières floues de la légalité pour arriver à ses fins, avec la complicité de l’État, de la presse et d’agences de détectives privés âpres au gain. Il fait ainsi œuvre d’historien populaire, restituant la montée irrésistible d’un syndicalisme d’abord attaché aux fraternités professionnelles calquées sur le modèle maçonnique, puis plus offensif, conquis aux idées du socialisme et de l’anarchisme importées d’Europe par les migrants.

Sans faire l’impasse sur les compromissions ou les querelles d’un prolétariat en proie au corporatisme et aux divisions doctrinales, Coates raconte les succès et les échecs des travailleurs face au patronat entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle, mêlant son vécu personnel médiocre à l’histoire tumultueuse du mouvement social américain. En dépit de la violence des milices patronales et de la répression du gouvernement, il témoigne ainsi de l’émergence des Wobblies, artisans acharnés du One Big Union et d’un anarcho-syndicalisme prônant l’autogestion et l’action directe. Son récit apporte un éclairage social à l’histoire américaine, redonnant sa juste place au peuple d’en bas décrit par Jack London, dont la prose sert de toile de fond à Briseurs de grève, au même titre que les chansons de Joe Hill.

On découvre enfin le rôle des agences de détectives privés, à commencer par les Pinkerton, rendus célèbres grâce à leur lutte contre les Molly Maguires, croisant au passage Dashiell Hammett, mais aussi la William J. Burns International Detective Agency, appelée à devenir le FBI. Ce mercenariat aux méthodes criminelles incontestables a joué un rôle essentiel dans la répression du mouvement ouvrier, acquittant sa fonction sans état d’âme au service de ce qu’il convient d’appeler la ploutocratie américaine.

Briseurs de grève apparaît donc comme un savant mélange d’histoire sociale et de roman noir, illustrant à merveille le courant du New Italian Epic. Le complément idéal pour lire L’histoire populaire des États-Unis d’Howard Zinn ou la bande dessinée consacrée à l’Industrial Workers of the World, coordonnée par Paul Buhle & Nicole Schulman. Mais surtout, le roman de Valerio Evangelisti rappelle l’existence des Wobblies dont le combat s’incarne encore de nos jours chez des travailleurs du fast-food ou dans le domaine de l’emploi précaire.

Briseurs de grève (One Big Union, 2012) de Valerio Evangelisti – Éditions Libertalia, octobre 2020 (roman traduit de l’italien par Paola De Luca & Gisèle Toulouzan)

Le poisson mouillé

Muté à Berlin pour échapper aux conséquences d’une bavure, le commissaire Gereon Rath rejoint l’inspection E de la préfecture de police. Autrement dit la brigade des mœurs. Condamné aux bas-fonds crapoteux de la capitale allemande pour y traquer la pornographie, les proxénètes, la prostitution dans les clubs illégaux et d’autres déviances sexuelles, le policier ne chôme pas car l’atmosphère dévoyée de l’après-guerre se prête à tous les excès. Dans le même temps, il doit s’accommoder de la dépendance existant entre le milieu criminel et la police, une relation contribuant beaucoup à la mauvaise réputation des mœurs auprès des autres services de la préfecture.

Sous les ordres du commissaire Bruno Wolter, un ancien combattant de la Grande Guerre, il se familiarise avec Berlin et les méthodes de son supérieur, parvenant à entretenir l’illusion d’être un flic intègre, tout en nourrissant l’ambition de rejoindre la brigade criminelle, les cadors de la police. Un bon flic, il l’est certainement, en dépit de son passif à Cologne et des amitiés politiques de son père, mais il est trop doué pour végéter dans le cul de basse fosse de la préfecture. Le cadavre martyrisé d’un mystérieux Russe, retrouvé au volant d’une automobile repêchée dans le Landwehrkanal, lui fournit l’opportunité de brûler les étapes. Une enquête rendue plus difficile par le climat de quasi-guerre civile entretenu par le Parti communiste et les autorités de la République de Weimar, et dont les nazis et leurs semblables comptent bien tirer parti.

Allusion à l’expression inventée par Ernst Gennat pour désigner une affaire non élucidée, Le poisson mouillé reprend tous les codes du roman noir. Cité cosmopolite, carrefour de tous les trafics et refuge d’une multitude de parias issus d’une Mitteleuropa en proie aux tiraillements politiques de l’après-guerre et de la Révolution bolchevique, Berlin offre un décor idéal à l’enquête du commissaire Gereon Rath. Un flic dur à cuire et tenace, n’hésitant pas à flirter avec l’illégalité pour arriver à ses fins, c’est-à-dire résoudre une affaire criminelle retorse dans l’intérêt de sa carrière, mais aussi pour satisfaire une éthique personnelle pour le moins torturée.

Volker Kutscher restitue de façon crédible l’atmosphère délétère de la grande cité prussienne conférant aux lieux une véritable épaisseur historique et sociale. Le Berlin des années folles apparaît comme un cadre propice à tous les excès et tous les vices, apte à faire jeu égal dans les domaines du crime et de la corruption avec les métropoles américaines. La capitale allemande incarne ainsi l’image d’une cité en mutation, marquée par une violence sociale intrinsèque dont tirent parti les communistes et les tenants du nationalisme, y compris dans sa tendance nationale-socialiste, à la manœuvre dans les coulisses de la scène politique.

Volker Kutscher nous dresse un portrait sans concession de la ville et de ses habitants, des quartiers populaires gangrenés par l’extrémisme et la pauvreté, aux villas cossues des élites politiques et économiques, en passant par ses zones interlopes, clubs et bars, où la bourgeoisie vient s’encanailler, boire, danser et consommer la cocaïne, ce nouvel opium des nouveaux riches, pour le plus grand profit des Ringverein, la pègre berlinoise et ses caïds.

Tortueuse à souhait, l’intrigue ne ménage pas les attentes. En concurrence pour faire main basse sur le trésor d’une famille russe exilée après la Révolution, milieux nationalistes, pègre et dissidents communistes complotent pour éliminer leurs rivaux sur fond de manipulation politique, de corruption et de dépravation. Gereon Rath, Bruno Wolter, mais aussi Charlotte Ritter, la jeune secrétaire qui ambitionne d’intégrer la criminelle, et bien d’autres personnages s’imposent par leur traitement nuancé et réaliste. À mille lieues des stéréotypes inhérents au genre policier.

On ressort au final conquis par cette première histoire, prêt à poursuivre l’expérience avec La mort muette, deuxième enquête berlinoise de l’inspecteur Gereon Rath. A suivre…

Aparté : A noter que les romans de Volker Kutscher font l’objet d’une adaptation classieuse en série sous le titre de Babylon Berlin, adaptation déclinée également sous la forme d’un roman graphique. Avis aux amateurs. La série est très bonne.

Le poisson mouillé (Der nasse Fisch, 2007) de Volker Kutscher – Réédition Points/policier, avril 2011 (roman traduit de l’allemand par Magali Girault)

11H14

B. James Butters est un drôle de loustic. L’auteur de Jérôme le Microbe et de Frisby la mouche, héros de fiction des petits et de grands, est aussi un excentrique de première bourre, amateur de costumes de marque et de voitures de collection. Viscéralement opposé à la violence, à la vue d’une goutte de sang, son cœur joue aussitôt au yoyo dans sa poitrine, il préfère écrire des histoires destinées aux enfants, non sans succès d’ailleurs. Pour l’amour d’une ex-petite amie redevenue sa régulière, il prend pourtant la route au volant de sa Rolls, quittant New-York pour les grands espaces du Nouveau-Mexique afin d’enquêter sur la mort suspecte de la saloperie répugnante qui lui a ravi l’amour de sa vie. Au pays des ploucs aux grands chapeaux, il ne tarde pas à se rendre compte qu’il est dangereux de sortir les vieux squelettes du placard.

Paru jadis en Série noire sous le titre mémorable (euphémisme) de Ré-Percussions, 11H14 est un récit tiré au cordeau, mêlant les poncifs du western et du roman noir. On n’en attendait pas moins de la part de Glendon Swarthout, bien connu pour ses western bankables. Deux d’entre-eux ont d’ailleurs fait l’objet d’une adaptation au cinéma, Le Dernier des géants (aka Le Tireur) avec John Wayne dans le rôle titre et Homesman de Tommy Lee Jones).

Efficace et sans chichis, 11H14 ne cherche pas l’introspection et ne s’enferre pas dans les descriptions interminables. Resserrée autour d’une intrigue nerveuse dont on devine les ressorts assez rapidement, l’histoire vaut surtout pour son narrateur haut en couleur, débarqué de New-York comme un chien dans un jeu de quilles ou plutôt comme un chihuahua enragé dans une partie de piñata.

Avec son bagout irrésistible, sa ténacité et sa pugnacité face aux menaces – que voulez-vous, quand on aime le BIEN et HAIS le mal, on ne peut passer outre sur certaines magouilles – Butters s’attire la sympathie du lecteur, d’autant plus facilement que le bougre s’y connaît en sarcasmes assassins et en costumes voyants faisant de lui une cible idéale.

Avec 11H14, Glendon Swarthout reste droit dans ses bottes, accomplissant finalement de la belle ouvrage. Et, si l’intrigue ne brille pas pour sa complexité, on se console toutefois d’être en bonne compagnie avec Jimmy Butters.

11H14 (Skeletons, 1979) de Glendon Swarthout – Réédition Gallmeister, collection « Totem », 2020 (roman traduit de l’anglais [Etats-Unis] par France-Marie Watkins, traduction révisée par Marc Boulet)

Mictlán

« Le monde, c’est comme un grand semi-remorque que Dieu conduit sans savoir ce qui se passe à l’arrière. Il est enfermé dans la cabine et fonce, les yeux fixés sur la route pour ne pas finir dans le fossé… »

Coincé dans l’habitacle d’un semi-remorque frigorifique, Gros songe à sa vie, la vessie comprimée par une envie irrésistible de pisser. Le regard vissé sur l’horizon coupé en deux par l’asphalte de la route, il roule sans répit dans le désert depuis douze heures, loin des hommes, loin des vivants, sans vraiment avoir le choix. Le Gouverneur compte sur lui pour se faire réélire et ainsi poursuivre ses affaires avec les messieurs très riches qui préfèrent garder le secret sur leurs activités. Le Commandant lui a ordonné de prendre la route, sans s’arrêter sauf pour faire le plein. Si tu t’arrêtes, c’est pour toujours, lui a-t-il dit. Si tu t’arrêtes pour pisser, autant creuser ta tombe sur le bas-côté au milieu des ordures. Gros ne veut pas finir avec les canettes écrasées, les restes d’un sandwich moisi ou un préservatif jeté par un camionneur ayant levé une putain, à côté des milliers de cadavres qui pourrissent dans le désert. Il conduit sans répit, le regard oscillant entre la ligne d’horizon tranchée par l’asphalte et le rétroviseur, les mains crispées sur le volant. Mais, les gémissements de Vieux, endormi là-haut sur la couchette, le renvoie sans cesse à sa condition présente. Un mort en sursis, perdu sur la longue route du Mictlán, avec comme chargement cent cinquante-sept cadavres rendus méconnaissables, entassés dans des housses noires, à l’arrière dans la remorque réfrigérée.

Mictlán s’apparente au Salaire de la peur, mais avec un chargement beaucoup plus explosif que de la nitroglycérine. C’est aussi un instantanée de la tragédie mexicaine dont on ne perçoit que l’écume sanglante dans le confort lointain de notre démocratie pacifiée. Pour Gros, le Mexique se réduit à une longue route bordée par des fossés transformés en fosses communes. Un purgatoire où vie et mort se valent comme les deux côtés d’une pièce de monnaie tirée à pile ou face. Pile, on t’efface de la surface de la Terre. Face, on empile ton cadavre avec les autres, à l’arrière dans la remorque.

Mictlán se révèle aussi une parabole sur les motifs de la violence, de la peur, de la haine, de la corruption et de l’absence d’espoir ou de rédemption. Les chapitres sont autant de longues phrases déroulées comme une scansion funeste, ponctuée de virgules, d’explosions de violence sèche, sans possibilité de rémission. Avec comme seul témoin, un pays réduit à un désert où se tapit une créature antédiluvienne, le spectre d’une sauvagerie préhistorique, inhérente au genre humain. Dans ce pays dépourvu de lois autres que celle du plus fort, du plus rapide, du plus haineux, où les états d’âme et les scrupules sont autant de boulets entravant la survie, on ne pose pas de questions si l’on veut sauver sa peau.

Récit flirtant avec l’incantation, Mictlán pousse le lecteur dans ses ultimes retranchements, bousculant ses certitudes au rythme d’une prose obsédante et d’un road novel hanté par la mort, la culpabilité et l’absurdité de l’existence. Magistral, pas moins.

Mictlán de Sébastien Rutès – Éditions Gallimard, collection « La Noire », décembre 2019

Paria

« On ne se souviendra pas de nous, il dit. On ne se souviendra de personne dans cette pièce. Ni dans cette petite ville triste. Ce que nous pouvons espérer de mieux, c’est de laisser une blessure dans le monde. Et si elle est assez grande, il lui faudra du temps pour guérir. »

Longtemps après la fin des années 1960, Stewart Rome se rappelle de sa jeunesse. Désormais déchu de son mandat pour cause de malversations immobilières, l’ancien maire se souvient de ses jeunes années et du meurtre sordide de Masha Kucinzki dont on a rendu coupable Emmett Turner, un jeune noir pas très futé. Loin du flower power et de la lutte pour les droits civiques, l’adolescent qu’il était a beaucoup de choses à révéler et bien peu à se pardonner. Il se remémore le corps souillé et martyrisé de l’amour de sa vie, tel qu’il a été retrouvé dans un placard de service du sous-sol du lycée, et nourrit sa culpabilité de pensées noires dont les détails remontent dans sa mémoire comme une écume sale. Qu’a-t-il fait exactement ? Ou plutôt, que n’a-t-il pas fait ? Tout se brouille dans sa tête, les faits se dissociant entre réel et fantasme. Une seule chose semble pourtant sûre. Même si tout le monde se fiche de ce crime maintenant, il doit en payer le prix jusqu’à sa mort.

L’Amérique de Richard Krawiec n’a pas l’éclat technicolor du way of life auquel le cinéma nous a habitué. Elle pue de la gueule, a du poil aux pattes et crache sa haine de l’autre, le paria. L’Amérique de Richard Krawiec ne loue pas les vertus consolatrice de la résilience, elle n’a pas d’excuses, juste de mauvaises raisons. Elle choque, elle meurtrit les corps donnant des bleus à l’âme. Et pourtant, au sein de ce creuset crapuleux, des êtres humains vivent, tentant de justifier leur existence en dépit des saloperies dont ils sont les témoins et auxquelles ils contribuent par leur action ou leur inaction.

L’écriture de Richard Krawiec enlumine le pire de l’humanité, faisant de la médiocrité et de la veulerie un portrait sincère et parfois touchant, où l’empathie et la répulsion se partagent le terrain, à part égale. Vulnérables nous avait crucifié par son désespoir absolu, Paria enfonce le clou avec sa description d’un inframonde répugnant, livré en pâture aux pires instincts de l’homme.

En parfait narrateur non fiable de sa propre histoire, Stewart Rome met les doigts dans la plaie béante qui suppure depuis son passé, élargissant ses bords pour accroître la douleur. Il met en scène son adolescence banale, tiraillée entre une famille dysfonctionnelle et de bien mauvaises fréquentations à l’école. Entre addiction, préjugés et désirs bruts, le bon élève et futur maire reconstitue les différentes pièces du drame à l’origine de son dégoût pour la vie. Mais surtout, il nous livre son plus grand secret, sa crainte d’apparaître comme un paria aux yeux d’autrui. Le paria, ce marginal et solitaire chargé de tous les torts et de toutes les tares par la communauté. Celui qui sert de bouc émissaire et que l’on n’hésite pas à sacrifier si nécessaire. Ne voulant pas être ce paria, Stewart a finalement choisi d’être un lâche.

C’est ainsi que les hommes vivent a-t-on envie de dire en refermant ce livre, et de boire un coup, parce que c’est dur. Louons cependant les éditions Tusitala pour leur persévérance à faire découvrir un auteur à la plume sans concession.

Paria (Pariah) de Richard Krawiec – Éditions Tusitala, 2020 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Charles Recoursé)

Attentifs ensemble

En 2010, une poignée de trentenaires s’apprêtait à basculer dans l’illégalisme, tombant par la même occasion entre les mâchoires du piège à cons cher à Jean-Patrick Manchette. Révoltés par dépit, ils avaient en ligne de mire l’État et ses sbires. En 2020, le FRP, étrange ersatz du MRP et des FTP, se signale à l’attention des autorités par ses actions spectaculaires et absurdes. Composé de citoyens en colère, le groupuscule n’a aucun projet, si ce n’est un rejet en bloc du système. Dans les deux cas, tout cela ne peut évidemment que mal finir.

Attentifs ensemble joue sur des ressorts semblables à ceux de Je suis un terroriste. Sur la forme, Pierre Brasseur renoue avec le principe du narrateur omniscient, témoin privilégié et dépourvu d’émotions des faits qu’il relate sans chichis, d’une manière se voulant réaliste. Spectateur des actions du collectif et de la réaction des autorités face à ses provocations, il se veut également le commentateur attentif de leurs motivations. Sous son regard, la révolte des membres du FRP prend la forme de citoyens lambda, banals jusque dans leurs routines et leurs désirs. Comme les Gilets jaunes, ils ne s’inscrivent dans aucun schéma préconçu ou aucune mouvance. Mais, leurs méthodes diffèrent cependant des actions menées par les agités des ronds-points. Ils cultivent en effet une même proximité géographique, la banlieue parisienne, affichant une certaine communauté d’esprit avec les situationnistes, dont ils ont adopté les armes pour exprimer leur dégoût de la société.

Sur le fond, Pierre Brasseur déroule un tableau politique et social aiguisé au fil de l’observation de la transformation des banlieues. À la gentrification s’ajoute désormais la colonisation des anciennes friches industrielles par les sièges sociaux de grandes entreprises mondialisées. Les cols bleus y ont été peu à peu remplacés par les cols blancs, entraînant le morcellement du paysage entre des cités dortoirs, en proie aux tensions ethniques suscitées par les divers trafics, et des villes bureaux, véritables forteresses high-tech désertées par une main-d’œuvre de fourmis, dès la nuit tombée.

Les membres du FRP sont l’émanation des tensions résultant de ces transformations. Ils portent leur malaise et échouent à lui donner une forme concrète et politique. Dépourvus de cause à promouvoir, si ce n’est leur réprobation brouillonne du système, ils se cantonnent à des actions spectaculaires, enlèvements aléatoires de cadres moyens, distributions de fruits et légumes volés, publiant sur les réseaux sociaux les vidéos de leurs exploits savamment mises en scène et agrémentées de slogans malins.

Face aux provocations et aux détournements absurdes du FRP, les forces de la répression, épaulées par les médias, temporisent avant de s’organiser lorsque les événements dépassent les limites du tolérable. Si l’on fait abstraction du capitaine Wouters, archétype archaïque du flic réactionnaire, ces forces restent anonymes, réduites au bleu des uniformes, aux cagoules du GIGN et aux bavardages des éditorialistes ou des spécialistes convoqués pour donner leur avis sur les plateaux télés. Pierre Brasseur déroule un propos qui confirme que la contre-révolution a définitivement gagné. Le seul idéal qui vaille est désormais celui de la consommation décomplexée sous toutes ses formes, sur fond de paupérisation et d’acculturation. Quant à la révolte, elle n’est plus que la manifestation énervée d’un corps social globalement sous contrôle. Sur ce point, l’auteur acquitte sa dette à Jean-Patrick Manchette sans déshonneur. Mais, on ne peut s’empêcher de buter sur un sentiment d’inachevé. Comme si face à l’impasse de la révolte, Attentifs ensemble était hanté par le spectre du néo-polar à la Manchette.

En dépit de ce bémol, Attentifs ensemble dresse un tableau convaincant d’un monde où les solidarités s’effritent, les services publics disparaissent et où les convictions politiques peinent à s’incarner. Hélas, face au caractère indépassable du libéral-capitalisme et au formatage de l’opinion, il n’a finalement pas grand chose à opposer.

Attentifs ensemble de Pierre Brasseur – Rivages/Noir, mars 2020

Rural noir

Années 1990. Comme tous les étés, le gang se retrouve à la fin des cours. Vlad, Rom, Chris et Julie. Trois garçons et une fille, indéfectiblement liés par l’amitié. Entre vélo, baignade, pêche et défis à la con, ils écument la campagne nivernaise, avec comme seul horizon les crêtes boisées du Morvan. Quinze ans plus tard, Rom revient au pays après un exil volontaire aussi soudain qu’incompréhensible. Sous la pluie automnale, il retrouve Chris et Julie, mais aussi Vlad. De quoi ranimer les vieux souvenirs, bons comme mauvais.

« Tout était né dans les jours qui suivirent cette parade de sourires grisés par l’alcool et l’amitié. L’innocence serait fauchés durant cet été-là. »

Rural noir marque l’entrée de Benoît Minville dans la vénérable collection Série noire, chez Gallimard. Avec ce roman, l’auteur annonce d’emblée la couleur. Personne ne sortira indemne de ce récit pétri de violence, marqué du sceau de la culpabilité et de la trahison. Il renonce pourtant à la noirceur asphyxiante, lui préférant l’amitié indéfectible, la générosité et la réconciliation avec soi-même. En somme, du noir et rose.

Benoît Minville pose le décor de Rural noir au cœur de la Nièvre, une de ces campagne en déshérence ayant servi de creuset au mouvement des gilets jaunes. Mais, il lorgne du côté du roman américain, rendant une sorte d’hommage à ses maîtres. Sur ce point, on pense surtout à Stephen King, nommément désigné, mais également Larry Brown ou Joe R. Lansdale. On ne peut nier aussi la part intime revêtue par l’histoire, l’auteur ayant sans doute puisé dans ses souvenirs d’adolescence et dans sa culture musicale pour étoffer son récit d’anecdotes croustillantes. L’intrigue se noue autour d’un entrelacement entre passé et présent, entre la jeunesse insouciante du gang et leur devenir ultérieur, pour le meilleur et le pire.

En dépit de sa fraîcheur, de sa gouaille et de son ton empreint de nostalgie, Rural noir ne convainc hélas pas vraiment. Benoît Minville capte avec une certaine réussite le sentiment d’insouciance, les plans foireux et l’impétuosité de l’adolescence, mais il échoue à transmettre la tension des non-dits et les zones d’ombre qui agitent l’esprit des personnages. Il ne parvient pas davantage à s’écarter des poncifs et figures obligées du genre, se contentant de dérouler une histoire assez banale, manquant cruellement de profondeur et finalement gentillette. Quant à la désertification des campagnes, elle est brossée à gros traits, tenant plus d’un décor sommaire que d’une véritable immersion sociale.

Généreux et sympathique, Rural noir reste donc trop léger et prévisible pour susciter l’enthousiasme. Mieux vaut (re)lire les classiques américains ou Pierre Pelot.

Rural noir de Benoît Minville – Éditions Gallimard, collection « Série noire », février 2016