Là où les lumières se perdent

Jacob McNeely aurait sans doute rêvé d’une autre vie. Il doit hélas se contenter de supporter un destin tout tracé, entre un père violent et une mère toxicomane. Dans le comté de Jackson, au cœur des Appalaches, Charlie McNeely domine en effet le marché de la méthamphétamine. De nombreuses complicités, achetées à peu de frais dans la police locale et le voisinage, lui garantissent une certaine impunité. Mais, comme on n’est jamais complètement à l’abri des bavards, il n’a jamais hésité à user de l’intimidation et de la violence. Il aimerait bien que Jacob prenne sa suite. Il lui confie d’ailleurs de plus en plus de tâches, histoire de gommer la tendresse qui émousse le tempérament de son fils. Mais, Jacob ne sait pas encore s’il est prêt à assumer l’atavisme familial. Il aime Maggie, dont le destin semble aussi tout tracé. À la prochaine rentrée, elle quittera la vallée pour poursuivre ses études et sortir de ce cul de basse fosse d’où rien ne ressort indemne. Elle est son seul espoir, lui offrant une échappatoire par procuration, en quelque sorte.

Dans la lignée de Ron Rash ou de Daniel Woodrell, David Joy ausculte les angles morts du prolétariat rural américain. Un milieu frustre où l’on tire le diable par la queue, entre déprise économique, alcoolisme et délinquance. Là où les lumières se perdent s’attache ainsi au point de vue d’un jeune homme, à peine sorti de l’adolescence, pas vraiment taillé pour prendre la suite de l’entreprise criminelle de son père. Jacob est à la fois le révélateur de ce microcosme délétère et sa victime expiatoire. Pas assez pourri pour accomplir sans état d’âme toutes les missions commanditées par son père, mais déjà trop engagé sur la voie du crime pour espérer s’en sortir sans cauchemarder, il oscille sans cesse entre le fatalisme et le sentiment qu’il peut conjurer le déterminisme social et familial. De cette infime lueur d’espoir, incarnée par un amour s’exprimant avec pudeur, Jacob tire le ressort nécessaire pour lui permettre de continuer à avancer, en dépit de l’adversité qui s’acharne contre lui.

Là où les lumières se perdent recèle également des moments de grâce, empreints d’un lyrisme inspiré par les émotions simples et le spectacle de la nature. Un coucher de soleil sur les montagnes, un torrent jaillissant dans la vallée, des relations sincères magnifiées par la naïveté de la jeunesse. Ces pauses bienvenues, instants contemplatifs arrachés à un quotidien sordide, sont hélas vite éclipsées par le retour au réalisme trivial et violent, mas aussi par la duplicité d’une humanité dont on peine à mesurer la noirceur. Et pourtant, c’est ainsi que les hommes vivent.

Même si les ressorts de Là où les lumières se perdent ont été lus et vus à de multiples reprises, David Joy en tire un sens du tragique dont le caractère inexorable nous laisse comme assommé. Born under a bad sign. Définitivement.

« Le moment de paix était désormais proche, et j’ai finalement compris qu’il n’y avait aucune différence entre ici et là-bas. Seuls comptaient la zone du milieu de ce monde pourri, le vaste espace qui s’étirait entre les deux, et ceux qui étaient nés avec assez de cran pour l’affronter. »

Là où les lumières se perdent (Where All Light tends to Go, 2015) de David Joy – Réédition 10/18, septembre 2017 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Fabrice Pointeau).

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Black Blocs

À l’issue d’une manifestation contre la réforme de l’enseignement supérieur, Swann Ladoux retrouve dans l’appartement qu’ils partagent, le corps sans vie de son compagnon Samuel. L’assassinat a été maquillé en cambriolage raté et la jeune post-doc en biologie semble la coupable idéale aux yeux de la police. Auditionnée par l’anti-terrorisme, Swann ne tarde pas à découvrir que Samuel vivait une double vie, un fait confirmé au moment du règlement de la succession chez le notaire. La voilà propriétaire d’une maison, transformée en squat et occupée par un groupe de radicaux. Petit -à-petit, elle se coupe de son environnement familier, de ses parents, ses amis et collègues de travail, tiraillée entre une fascination troublante pour ce milieu et le besoin de venger la mort de Samuel.

Société du spectacle, mon amour. Le terme de black bloc est devenu le leitmotiv de médias guère avares en catastrophisme et en émotion lorsqu’il s’agit de diaboliser mouvements et luttes sociales. Entre fantasme et grand complot anarchiste international, l’expression langagière recoupe toutes les peurs d’une société d’ordre, promotrice de libertés consensuelles, cadrées, où la protestation politique et sociale se doit d’emprunter le visage rassurant des partis politiques et des syndicats.

Elsa Marpeau semble s’emparer de la thématique pour en romancer le propos sous l’apparence conventionnelle d’un roman noir. Mais, derrière les intentions, se révèle un malentendu complet. Black blocs n’est pas le roman attendu sur les militants de l’ultragauche, anarchistes prônant l’auto-gestion et autres anti-système, bien au contraire, le Black bloc s’avère un prétexte, servant de support à la dérive d’une bobo névrosée, frappée par le deuil et la révélation de la trahison de son compagnon.

Focalisée sur les états d’âme de Swann, Elsa Marpeau ne fait en effet qu’effleurer le milieu interlope et secret des militants de l’ultragauche, cochant toutes les cases du ridicule et de la caricature. Elle ne retient des autonomes que l’écume, c’est-à-dire les violences puériles ou l’indigence intellectuelle, se contentant de singer les écrits du Comité invisible et de dresser un portrait univoque des militants anarchistes. Sur ce point, l’autrice se cantonne au simplisme, brossant à gros traits un portrait assez pathétique des totos, comme les surnomment les flics de l’antiterrorisme. Tout au plus, peut-on lui concéder une scène très forte, où elle restitue de manière crédible l’atmosphère d’excitation et de violence d’une manifestation. Pas davantage, hélas.

Au fil d’une intrigue cousue de fil blanc, où certains personnages ne fonctionnent pas du tout en raison de leur caractère outrancier, Black Blocs dévoile son véritable sujet, celui de la dérive irrésistible d’une jeune femme, incapable de faire le deuil de la relation fusionnelle avec son compagnon. Swann ne parvient pas en effet à tirer un trait sur les deux années de vie commune intense avec un homme qui menait une double vie. Un inconnu qu’elle a côtoyé sans voir sa part d’ombre. Pendant plus de 300 pages, elle tourne et retourne dans sa tête les scènes du passé, prenant des notes, relevant les indices et les détails afin de démasquer l’assassin. Et après ? Souhaite-t-elle le tuer ? Le dénoncer à la police ? Après reste nébuleux. Elle n’est plus sûre de ses sentiments, de ses convictions et de ses allégeances. Et, plus elle fréquente les autonomes, plus ses repères s’effacent, annihilés par une paranoïa implacable. Sa paisible existence de petite-bourgeoise s’effiloche et elle devient la proie d’un anti-terrorisme en embuscade.

D’aucuns pourraient juger le trait forcé, même s’il faut reconnaître le savoir-faire de l’autrice lorsqu’il s’agit de dresser le portrait d’un personnage. Hélas, la naïveté des apprentis anarchistes, le caractère téléphoné de l’intrigue nuisent au récit, ou du moins en rendent le déroulé prévisible et assez grossier.

Bref, sur un sujet propice à tous les fantasmes sécuritaires, Elsa Marpeau botte en touche, préférant se concentrer sur une histoire d’amour qui finit mal.

Black Blocs de Elsa Marpeau – Réédition Folio, collection « Policier », juin 2018

Hével

Gus et André se sont trouvés dans la rue, un peu par hasard. André, l’aîné, ancien résistant et routier pour un salaire à faire peur. Gus, le jeunot, sorti de la dèche grâce à l’amitié quasi-filiale avec André. Les deux taillent désormais la route ensemble, sur les départementales et les nationales du Jura, au volant d’un vieux clou aux essieux fatigués et aux pneus rétamés, à la recherche de fret pour pouvoir survivre. Par tout temps, qu’il neige ou verglace, ils roulent dans leur petit coin de France, proche de la Suisse, en rêvant à d’autres horizons. Mais, l’horizon est sombre en ce début d’année 1958. Ça veut courir les filles de l’air de l’autre côté de la Méditerranée. Ça mitraille dans l’Aurès, ça surine dans le Djebel. André a déjà perdu un frère du côté du bled. Depuis, l’ancien résistant hait les Arabes. Pour Gus, c’est moins clair. Des trucs pas très sains crapahutent dans sa caboche. Des images inquiétantes qu’il s’efforce de combattre. Mais, ses pulsions l’effraient un peu. Il a le sang chaud et se montre bagarreur. Et puis, il y a l’autre, ramassé au bord de la route qui semble leur coller aux basques. Faudrait pas qu’il lui pique sa place auprès d’André.

En dépit de sa taille, le nouveau roman de Patrick Pécherot procure un maximum d’effet. Le récit de ce drame à hauteur d’homme joue en effet une petite musique intime, entêtante, nous plongeant dans la mémoire et les circonvolutions torturées de l’esprit humain. Les personnages de Hével vivent dans un monde illusoire, absurde, au sens donné par Camus. Étrangers à une existence dont le sens leur échappe, ils n’appartiennent pas à cette engeance imbuvable, celle des héros dont on loue les faits d’arme. Ils évoluent dans un environnement banal, bien éloigné de celui des archétypes insupportables, les certitudes chevillées à la carcasse, sûrs de leur bon droit et de leur Cause. Non, ils relèvent plutôt du genre à partir au chagrin tous les matins, à oublier l’âpreté de l’existence dans un café serré ou un ballon de rouge qui pique. Du genre à s’enferrer dans leurs erreurs par principe ou par peur de déchoir dans le regard du copain. Contre l’évidence même. Du genre à céder à la colère, à suivre le mouvement, quitte à le regretter ensuite. Du genre humain, dans l’acception la plus banale du terme.

Hével se frotte également à la sale guerre, celle qu’on a longtemps refusé de nommer, préférant qualifier ce qui se passait en Algérie d’événements ou d’opération de maintien de l’ordre. Écartant le manichéisme, celui des porteurs de valises préférant absoudre le FLN de ses crimes ou celui des patriotes jugeant la torture comme un mal nécessaire, Patrick Pécherot emprunte les chemins de traverse, nous faisant toucher du doigt l’ambivalence de l’esprit humain, ses atermoiements, son aveuglement et sa capacité à justifier l’innommable. Hével apparaît ainsi comme un concentré d’humanité où la grandeur côtoie les saloperies, souvent dans le même être.

Pour exprimer ce propos nuancé, Patrick Pécherot use d’une écriture pointilliste, où langue et narration se conjuguent avec bonheur pour immerger le lecteur dans les pensées des personnages. Un Show don’t tell gouailleur et sacrément addictif, conférant au roman une atmosphère palpable et irrésistible. L’auteur nous dévoile ainsi mille vérités fluctuantes et l’on vagabonde dans les méandres de la mémoire du narrateur, livré à ses caprices et aux hasards de ses réminiscences. Quant aux faits et à l’intrigue, laissons-les aux maniaques d’une littérature de géomètres et de boutiquiers.

Hével tient donc plus de Camus que de Sartre. Et l’on aimerait croire que l’engeance humaine finisse par choisir la justice plutôt que sa mère, lui préférant la raison à la passion. Dans un monde idéal, peut-être ?

Hével de Patrick Pécherot – Éditions Gallimard, collection « Série noire », avril 2018

Nu dans le jardin d’Éden

Dire que Garden Hills a connu des jours meilleurs confine à l’euphémisme. La cité champignon n’est désormais plus qu’un trou paumé, au sens littéral du terme, nimbé par l’atmosphère jaunâtre de la poussière soulevée par le vent, reliquat de l’exploitation minière dont elle a été le théâtre jadis. Pour les habitants, une douzaine de familles au bas mot, la vie n’est plus qu’une longue journée morose, bercée d’illusions de grandeur, vécue à l’ombre de la demeure monstrueuse de Fat Man, le Gargantua présidant aux destinées de la bourgade. Le bougre entretient en effet le seul magasin-bar du coin, fournissant du travail aux éclopés échoués dans les parages. Avec la fermeture de l’usine et grâce à sa fortune, il est devenu le seigneur incontesté de la petite cité. Un potentat débonnaire faisant bien des envieux.

À Garden Hills, le boom du phosphate appartient en effet au passé. Les machines de la plus grosse usine de la région se sont tues. On a coupé l’électricité et les convoyeurs métalliques, chargés de ramener la caillasse pour tamiser le minerai, n’en finissent plus de rouiller pendant que les pneumatiques des engins de chantier se délitent sous l’effet de la pourriture sèche. Pourtant, la ville n’a pas encore rejoint la longue cohorte de ses sœurs fantômes. Bien au contraire, elle semble même connaître un regain d’intérêt étonnant. Une foule de badauds, débarquée de leur voiture garées à Reclamation Park, l’aire de repos jouxtant l’autoroute à quatre voies, fait la queue dès le matin pour observer les lieux, versant son écot au télescope-à-un-quater installé là par Miss Dolly. Et cette cinglée de garce, aux dires de Iceman et Jester, a bien d’autres projets pour rendre à la petite cité sa splendeur d’antan. Sur ce point, Fat Man ne semble pas prêt à les contredire, finançant sans sourciller les initiatives de la vieille fille.

Séduit par Le Chanteur de gospel, charmé par La foire aux serpents, me voici désormais conquis par Nu dans le jardin d’Éden et son microcosme de bras cassés, de phénomènes de foire dont les mœurs et motivations relèvent bien sûr de la plus banale comédie humaine. Le propos de Harry Crews se teinte une nouvelle fois d’une religiosité populaire, un tantinet déviante et païenne. Chassés de leur Éden industriel et consumériste, les habitants de Garden Hills vivent en effet dans l’espoir du retour de leur dieu entrepreneur, à l’ombre de son disciple ventru, entretenant un culte monstrueux à l’égard de ce passé révolu. Mais, le gisement de phosphate est épuisé, rien ne semble en mesure de ressusciter les machines, foreuses et autres trieuses de minerai. Confrontés à cette Chute définitive, ils attendent donc un signe du ciel pour renouer avec la prospérité. Ou un signe de l’Enfer. Après tout, on n’est pas très regardant sur la nature de la main qui vous nourrit.

Harry Crews ne se prive pas pour dresser le portrait d’un échantillon d’humanité insolite. Il force le trait, se plaît à caricaturer les personnages pour laisser affleurer leur humanité au travers de leurs vices. Il livre ainsi une véritable galerie de freaks dont l’apparence ne doit pas masquer le prosaïsme des comportements et les fêlures intimes. Né des œuvres d’une bigote morte en couches et d’un père fou devenu riche par un absurde concours de circonstances, Fat Man a longtemps incarné le messie pour la communauté rassemblée au pied de sa demeure. Mais un messie obèse dont la graisse cache un vide abyssal que les repas ne parviennent pas à combler. Jester lui sert de chauffeur, au volant de l’unique véhicule en état de fonctionner, une vieille Buick Sedan aux commandes et siège aménagés pour compenser sa petite taille. Jester est en effet un ancien jockey, un nain et un moricaud ayant joué de malchance après avoir enfourché un cheval suicidaire pendant un derby. Vêtu de soie verte et de bottes à talonnettes, il sert d’homme à tout faire. Quant à miss Dolly, l’ancienne Reine du Phosphate de Garden Hill, elle semble bien décidée à redonner son lustre d’antan à la petite cité, à grand renfort de sexe et de voyeurisme. La vieille fille a un max d’idées et d’expérience sur le sujet, mais également des intentions guère louables.

De ce microcosme fruste et singulier, Harry Crews tire un récit bizarre et sombre, animé de moments de grâce admirables. Bref, à l’image d’une humanité bien éloignée de son innocence édénique, sans cesse tiraillée entre ses désirs et une propension maladive à trahir contre un peu de pouvoir, de considération ou pour satisfaire son goût des spectacles malsains.

Nu dans le jardin d’Éden (Naked in Garden Hills, 1969) de Harry Crews – Éditions Sonatine, septembre 2013 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Patrick Raynal)

La foire aux serpents

Le Chanteur de gospel m’a permis de découvrir Harry Crews. A cette occasion, j’ai d’ailleurs maudit la pusillanimité m’ayant fait repousser à plusieurs reprises la lecture d’un auteur majeur de la littérature américaine, n’ayons pas peur des mots. Avec fébrilité, l’estomac noué, je n’ai attendu guère longtemps pour attaquer un deuxième roman, espérant ne pas être déçu. J’ai opté pour La foire aux serpents dont j’avais ouï grand bien. Bonne pioche. Ce roman est même un cran au-dessus. Si si !

Certes, les points communs avec Le chanteur de gospel abondent. Une propension à mettre en scène, sans voyeurisme aucun, une galerie de rednecks truculents. Une atmosphère empreinte de dinguerie à l’occasion d’un événement important, ici la fameuse foire aux serpents. Un humour omniprésent, oscillant entre grotesque et absurde. Et surtout, une peinture sans concession de l’envers de l’american dream of life, avec juste ce qu’il faut d’exagération pour rendre l’ensemble authentique.

Mais cette fois-ci, Harry Crews développe un tantinet la psychologie des personnages, leur conférant davantage d’épaisseur, histoire de stimuler notre empathie. Il aménage une véritable progression dramatique débouchant sur un dénouement sec comme un coup de trique, mais au final très logique. Car La foire aux serpents est un roman noir dans la meilleure acception du terme. Une chronique de la misère humaine, à la fois sociale et culturelle, dont il temps de donner un aperçu.

Joe Lon est une pointure dans la communauté qui l’a vu naître. Une sommité parmi les ratés, les malchanceux et les brutes qu’il côtoie au quotidien. Abruti intégral, un fait dont il est hélas conscient, il végète dans son mobile home, choyé par une épouse ravagée par les grossesses successives. Violent, raciste, alcoolique, frustré et inculte, le bougre a toutes les apparences du sale type et pourtant on ne peut s’empêcher de compatir pour la détresse profonde du personnage.

Sur le fil du rasoir, Joe Lon menace en effet d’exploser à tout moment, menaçant son entourage d’une furie incontrôlée et incontrôlable. Pas sûr qu’on lui jette la pierre pour cela, vu les circonstances atténuantes (et exténuantes) dont il bénéficie. Pas sûr qu’on le plaigne non plus (faut pas pousser mémé dans les orties).

Le retour de Bérénice, l’amour de jeunesse de Joe Lon, avec laquelle il a fait de surcroît les 400 coups, avant que la belle ne le quitte pour poursuivre ses études à l’université, ne risque pas de modifier la donne, bien au contraire. Retrouver un(e) ami(e) du passé ayant poursuivi son bonhomme de chemin lorsqu’on est resté au bord de la route, les deux pieds dans la gadoue, n’encourage guère à la tranquillité d’esprit.

La foire aux serpents relate ainsi la lente et irrésistible montée en puissance d’une violence refrénée à grand peine, jusqu’à dépasser la masse critique… Personnellement, m’est avis que je vais continuer à jubiler en lisant du Harry Crews.

La foire aux serpents (A Feast of snakes, 1976) de Harry Crews – Réédition Folio/policier (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Nicolas Richard

La guerre est une ruse

« Les humiliations infligées par mon pays me sont plus douloureuses que celles qu’il peut subir. » Simone Weil dans une lettre à Georges Bernanos (1938)

Inscrite en ouverture du roman de Frédéric Paulin, la citation de Simone Weil convient idéalement (euphémisme) au propos de l’auteur de La guerre est une ruse. Avec ce roman désabusé mais pas désarmé, il nous propose une plongée dans la géopolitique contemporaine, au cœur des relations franco-algériennes, à la charnière des années 1980-90. Des années de plomb pour l’Algérie. Une décennie d’affrontements meurtriers et sauvages entre une armée dont les clans verrouillent le pouvoir et des islamistes poussés sur le devant de la scène par la révolution kabyle et les velléités démocratiques de la population. Des années de terrorisme larvé pour la France, sur fond de Françafrique et de postcolonialisme, où les secondes générations troquent leur colère généreuse contre des motifs plus communautaires, devenant les supplétifs de forces occultes guère préoccupées d’humanitarisme.

À l’instar du déjà très intéressant Le monde est notre patrie, Frédéric Paulin opte pour la multifocalisation, dressant un portrait sans concession de notre monde, tel qu’il va mal. Mais, peut-être va-t-il finalement très bien ? Bien selon une autre acception, celle des manipulateurs, des faiseurs d’opinion et autres représentants élus sur des promesses illusoires. Celle des officines secrètes qui auscultent les données humaines, pèsent les rapports de force, échafaudent des scénarii et des stratégies pour conseiller ou accompagner le choix des décideurs. Ceux qui s’autorisent à penser, à agir, s’accrochant au pouvoir et masquant leurs intérêts personnels derrière des éléments de langage ou des mots ronflants comme géopolitique, pragmatisme, démocratie et liberté. Une prose supposée entretenir un consensus n’étant que le résultat d’un rapport de force. Le même depuis le début de l’Histoire de l’humanité.

Frédéric Paulin affectionne les personnages fracassés par l’existence. Un peu comme si leur incapacité à résoudre leurs problèmes personnels ou leurs névroses rejaillissait sur la marche du monde. Des individus lambda, parfaits personnages de roman noir, qui tentent ponctuellement de corriger un tort, mais savent très bien que leur action n’aura aucune incidence sur les saloperies quotidiennes dont ils sont également les acteurs. La guerre est une ruse nous propose un florilège d’individus bataillant sans cesse pour donner du sens à leur existence ou plus simplement continuer à vivre. Parmi ceux-ci, notre attention est attirée par Tedj Benlazar, agent français d’origine franco-algérienne de la DGSE, témoin privilégié des combines du pouvoir algérien et de la France. Sa relation quasi-filiale avec le commandant Rémy de Bellevue, aka le « Vieux », vétéran des coups tordus en Afrique, constitue l’un des points forts du roman. Mais, le commissaire algérois Filali, flic chevronné encore doté d’un embryon de conscience, ne manque pas non plus d’intérêt. Évoluant à la marge, il veille sur Gh’zala Boutefnouchet, jeune étudiante s’étant amourachée pour son malheur de Raouf Bougachiche, ex-postier passé par la prison à cause de son engagement au FIS, puis retourné par le DRS pour servir les desseins d’un des clans se disputant le pouvoir en Algérie. Un choix ayant coûté à l’aîné Bougachiche la considération de son frère Slimane, lieutenant au 25e régiment de reconnaissance, une unité militaire chargée de lutter contre le GIA par tous les moyens possibles, y compris les plus violents.

Il y a aussi tous les autres, les figures médiatiques et historiques, les Marchiani, Mitterrand, Chirac, Pasqua et autre Balladur. Sans oublier les généraux Janviéristes, qui préfèrent le chaos et la répression à la négociation avec les islamistes. Enfin, il y a leur créature Djamel Zitouni, l’émir du GIA, prêt à semer la mort en France par l’intermédiaire de Khaled Kelkal.

Frédéric Paulin mêle les faits avérés aux suppositions et informations officieuses, créant un effet de réel convaincant. Il distille sa documentation sans assommer le lecteur et nuire à une intrigue dont le rythme ne se relâche à aucun moment. Au fil des circonvolutions du récit, on se prend à espérer, à souhaiter voir les choses prendre une autre tournure. Devant tant de noirceur, on ne peut que se résoudre à accepter l’évidence. Il n’y a pas de fin heureuse possible, juste la continuation par d’autres moyens du même rapport de force auquel le citoyen anonyme se plaît à espérer qu’il l’épargnera.

Si la guerre civile algérienne entre barbus et galonnés a donné lieu à quelques romans mémorables, on pense ici à Morituri de Yasmina Khadra ou de manière plus décalée à Jihad de Jean-Marc Ligny, nul doute qu’avec La guerre est une ruse Frédéric Paulin place la barre très haut. On attend maintenant avec une impatience non feinte, la suite de la fresque qu’il a entrepris de consacrer à l’essor du terrorisme d’obédience islamiste. Bientôt, on l’espère, avec en toile de fond deux tours, les Balkans, le Caucase et le Moyen-Orient.

La guerre est une ruse de Frédéric Paulin – Éditions Agullo, collection « noir », septembre 2018

Le Monde est notre patrie

Des abords parsemés de bombes artisanales et de tireurs embusqués de la Zone verte de Bagdad aux sables du désert du Sahara, en passant par les tours de la Défense, Le Monde est notre patrie s’attache aux pas de Max Stroobants et de Lazar Blaskó, deux anciens combattants ayant choisi de faire fructifier le savoir-faire acquis dans l’armée française, en fondant Stroobants Secure SA, une de ces entreprises privées nées sur les décombres d’une planète en proie aux conflits de basse intensité. Un marché d’avenir pour l’un des plus vieux métiers du monde.

Soldats de fortune et chiens de guerre, condottiere et stipendiés, barbouzes et mercenaires de tous poils et de toutes nations sont en effet devenus les supplétifs d’un capitalisme mondialisé ayant plus que jamais besoin de leurs services. Engagés pour opérer comme support à la révolte ou à la contre-révolte, pour des missions de peacekeeping ou de contingentement, ces contractors évoluent aux marges de l’État de droit pour accomplir la basse besogne, épargnant ainsi à l’opinion publique le traumatisme de la mort sur le terrain de soldats. Car, à l’époque de la guerre chirurgicale et des neutralisations de terroristes par drones interposés, rien ne semble plus fâcheux pour les pouvoirs en place que de perdre un combattant dans un pays lointain, pour des enjeux échappant au vulgum pecus.

Entre le mal et le moindre mal, Stroobants et Blaskó ont opté pour leur intérêt personnel. Un intérêt bien compris, volontiers cynique, soudé par une solide camaraderie. Mais la concurrence fait rage dans le secteur, poussant les sociétés militaires privées à tirer les prix vers le bas pour satisfaire des donneurs d’ordres toujours plus exigeants. Et les allégeances d’hier ne garantissent plus l’avenir, entraînant une précarité renforcée propice à toutes les dérives. Il n’y a pas loin du Capitole à la roche Tarpéienne, comme vont l’apprendre à leurs dépends Stroobants et Blaskó.

Orbs patria nostra. De la devise du mercenariat, Frédéric Paulin tire un roman nerveux et passionnant qui tente de rendre lisible les enjeux de la sous-traitance des opérations militaires au temps de la guerre asymétrique. À l’image d’un DOA ou d’un Julien Suaudeau, l’auteur français puise son inspiration dans la situation géopolitique actuelle. Entre les séquelles de la guerre en Irak et l’émergence d’un terrorisme mondialisé, décliné sous la forme d’acronymes anodins (Daesh, MUJAO, AQMI, Boko Haram…), comme autant de succursales de la terreur, il dévoile les coulisses d’un capitalisme sans aucune éthique, uniquement préoccupé par le profit et la domination d’autrui. Écartant les tentations de l’angélisme ou de la diabolisation, il dresse le portrait d’un monde dévoré de l’intérieur par l’ambition personnelle, une certaine forme d’hubris, l’extrémisme sous toutes ses formes et les montages politico-économiques de grandes sociétés transnationales dont le chiffres d’affaires surpassent le PIB de bien des nations. Nul ne sort indemne de ce roman âpre où l’idéologie et les bons sentiments passent par perte et profit.

Si l’on est happé par le propos éminemment politique du roman et ses enjeux géopolitiques, on ne peut s’empêcher cependant de trouver le traitement des personnages un tantinet caricatural, et quand bien même Frédéric Paulin s’efforce de leur conférer un peu d’épaisseur psychologique, tout cela ne va pas très loin. Stroobants reste une force de la nature charismatique, un géant aux pieds d’argile, Grace Batillana demeure une femme à la recherche de la rédemption, tiraillée entre le sens du devoir et les facilités de l’entregent, et Blaskó, le fidèle des fidèles, un personnage énigmatique, quasi-surhumain (un Wolverine sans les griffes?). Le trio écrase d’ailleurs par sa présence tous les autres personnages, du politicard aux dents longues au couple de flics de la BRI lancé à leurs trousses, en passant par le djihadiste malien. On s’interroge enfin sur l’intérêt, autre qu’historique, des rêves récurrents de Stroobants et sur sa relation avec Blaskó, dont le prénom lorgne vers un fantastique faisant finalement pchitt !

Fort heureusement, ces quelques réserves n’enlèvent rien à la qualité de la documentation de Frédéric Paulin et au rythme addictif de Le Monde est notre patrie, dont la lecture apparaît du coup comme le complément idéal au diptyque « Punkhtu » de DOA.

Le Monde est notre patrie de Frédéric Paulin – Éditions Goater, collection « Noir », octobre 2016