J’ai tué le soleil

Depuis ses débuts dans Ferraille illustré, en passant par l’adaptation trash du Pinocchio de Collodi, je garde l’œil ouvert sur l’œuvre de Winshluss. Certes, le dessinateur a connu des hauts et des bas, mais le bonhomme reste suffisamment surprenant pour que l’on surveille ses publications. Et, je crois n’avoir pas eu tort. J’ai tué le soleil relève du post-apo. Un fait n’en faisant pas a priori un gage de nouveauté. Le créneau est même encombré par tout un tas de trucs et de redites, où l’imagerie de l’apocalypse Z côtoie des classiques de la littérature de genre. Dans ces conditions, difficile de surprendre ou de faire preuve d’originalité. Winshluss y parvient pourtant, instillant cet humour noir que l’on apprécie tant chez lui.

Adonc, comme d’habitude, l’humanité a été éradiquée. Un virus mortel, pour ne pas dire un méta virus, lui a fait la peau, ne laissant que peu de chance aux bons sentiments. Le cadre est bien connu, le cinéma, les séries et l’air du temps s’en étant fait ses pourvoyeurs sur les écrans. Les survivants se comptent sur les doigts de la main. Et, comme la civilisation a disparu en même temps que l’État, la violence légitime est désormais l’apanage de tout ceux possédant une arme et l’absence de scrupule qui va avec. Le chacun pour soi prévaut, ouvrant un boulevard à la méfiance, à la défiance et à l’instinct de prédation. Rien de neuf sous le soleil. Ah si ! Il est mort. Du moins, pour Karl, son meurtrier. Le bougre s’est réveillé dans un charnier, une plaie à la tête, un trou dans la mémoire. Son passé est une page vierge, une absence encombrante avec laquelle il lui faut bien composer. Un terrain vague à parcourir, seul. Le monde est mort. Il ne peut compter sur personne. Peu importe, un homme sans passé a forcément un avenir.

Si vous aviez encore quelque espoir sur le devenir de l’humanité, J’ai tué le soleil va le tuer dans l’œuf. Grande réussite, tant du point de vue narratif que graphique, le présent ouvrage démontre que le Winshluss de Ferraille illustré ne s’est pas embourgeoisé avec l’âge. Bien au contraire, il a mûri, transformant son goût pour la provocation trash en regard désabusé sur notre monde et sur les existences falotes qui en peuplent ses recoins. Une fois de plus, son trait brut et appuyé, à la limite de l’esquisse, fait merveille, soulignant les regards et les visages, accentuant les émotions et la tension. Quelques rares touches de couleur brute apportent un peu de chaleur, de vie, comme un répit dans la dérive de Karl et le retour progressif de sa mémoire dans un monde revenu à un état de nature non exempt de danger. Individu mutique, ne s’adressant qu’à lui-même, le bougre erre dans les décombres de notre société et de sa mémoire, accomplissant un voyage intérieur jusqu’aux racines de la rage destructrice qui l’habite. On l’accompagne dans ce jeu de piste entre l’après, l’avant et le maintenant, découvrant un parcours construit comme une série de séquences qui viennent s’imbriquer peu-à-peu telles les pièces d’un puzzle afin de faire sens.

Sans chercher à déflorer le dénouement, contentons-nous de dire que J’ai tué le soleil est une grande réussite, une histoire plus noire que vous ne le pensez.

J’ai tué le soleil – Winshluss – Éditions Gallimard, « Bandes dessinées hors collection », mai 2021

Le Crépuscule de Briareus

En 1983, l’explosion de Briareus Delta prend tout le monde de court. Située à cent- trente-deux années-lumière de la Terre, pour ainsi dire aux portes de la planète, l’étoile devenue supernova irradie un puissant éjecta de particules, bouleversant d’abord l’atmosphère terrestre et entraînant quelques catastrophes météorologiques. Mais, les effets délétères de l’explosion se déploient surtout sur le long terme provoquant un nouvel âge glaciaire et agissant au niveau cellulaire sur le métabolisme humain. La supernova semble avoir désamorcée la bombe P d’une manière aussi incompréhensible que radicale. Après une période de déni, puis de mesures extrêmes, l’humanité finit par se résoudre à son extinction. Des années plus tard, Margaret et Calvin trouvent refuge au nord de l’Angleterre, dans une demeure ancienne dont l’existence a été révélée à Calvin dans un songe.

Jadis paru dans la collection « Présence du Futur », Le Crépuscule de Briareus fait partie des ouvrages qui inaugurent les toutes jeunes éditions Argyll. Un choix d’autant plus judicieux que le roman n’était plus guère disponible au-dehors du marché de l’occasion. Doté d’une postface composée d’une interview de l’auteur, parue dans la revue Vector en 1979, et de deux articles de Christopher Priest mentionnant sa rencontre et son amitié avec Cowper, le présent livre bénéficie de surcroît d’une révision complète de sa traduction par Pierre-Paul Durastanti.

Comme John Brunner ou Brian Aldiss, pour ne prendre que ces deux auteurs, Richard Cowper (de son vrai nom John Middleton Murry) appartient à cette génération d’écrivains britanniques ayant pris son envol au moment de la New Wave. Guère attiré par le registre techno-scientifique de la science fiction, le bonhomme a été plutôt enclin à décrire les mystères insondables de l’esprit humain. Une thématique se retrouvant également au cœur de son autre opus majeur : L’Oiseau blanc de la fraternité (dérivé de la nouvelle au titre très floydien Piper at the Gates of Dawn, inspirée elle-même, comme l’album du groupe anglais, du chapitre 7 du roman Le Vent dans les saules de Kenneth Grahame).

Le Crépuscule de Briareus décrit la lente érosion de l’humanité devant une catastrophe d’ampleur cosmique prenant la forme d’une invasion extraterrestre indicible. On y retrouve les motifs familiers à l’amateur de roman catastrophe et d’anticipation spéculative. Richard Cowper fait en effet montre d’une sensibilité littéraire, s’attachant exclusivement à la psychologie des personnages, à leurs émotions et leur rapport à autrui. L’argument scientifique passe ainsi au second plan du récit et il ne vaut mieux pas se montrer trop regardant sur sa plausibilité. À bien des égard, les personnages de Cowper aspirent à une forme de transcendance, au refus de toutes les peurs pour former une communauté apaisée. L’auteur prêche pour le pouvoir de l’esprit et sa supériorité sur la technique. Le récit de Calvin prend ainsi une coloration mystique, culminant au moment d’un sacrifice quasi-christique, prélude à la régénération du monde sous les auspices d’une mutation de l’homme.

Si Richard Cowper se montre volontiers nostalgique, voire passéiste, nourrissant un amour certain pour la campagne anglaise, il n’opte pas ouvertement pour le pessimisme. Bouleversement du climat, surpopulation, épuisement des ressources, les thématiques abordées par l’auteur témoignent même d’une certaine acuité. Et s’il n’entretient guère d’illusion sur la rationalité de la société moderne confrontée à sa propre fin, il croit fermement en une possible rédemption fondée sur la communion des esprits et des intelligences.

Réédition salutaire, Le Crépuscule de Briareus remet au goût du jour un roman post-apocalyptique panthéiste et bucolique dont les accents catastrophistes mais apaisés imprègnent longtemps l’esprit. On attend maintenant la parution de L’intégrale de L’Oiseau blanc de la fraternité, annoncée prochainement chez Argyll.

Le Crépuscule de Briareus (The Twilight of Briareus, 1974) – Richard Cowper – Éditions Argyll, 2021 (roman traduit de l’anglais par Claude Saunier, texte révisé par Pierre-Paul Durastanti)

Le Rivage oublié

Premier volet d’une trilogie thématique consacrée au comté d’Orange en Californie, série dont chaque roman peut se lire de manière indépendante, Le Rivage oublié prend pour décor la vallée d’Onofre où s’accroche une petite communauté de pêcheurs et agriculteurs. Bien longtemps après l’apocalypse nucléaire qui a vu les États-Unis sombrer dans l’oubli, les habitants de ce petit bout de terre continuent de se battre pour un avenir meilleur ou moins pire que le présent. Sous la surveillance armée des patrouilleurs japonais ou chinois qui croisent au large, mais aussi des satellites espions, ils tentent de reconstruire une société viable, conscients que leurs progrès sont fragiles et tributaires du bon vouloir des pays étrangers qui ne souhaitent pas voir renaître l’ogre américain. Dans ce contexte, récupération et troc sont les moteurs d’une économie de subsistance qui n’épargne cependant pas les plus faibles des maux inhérents au sous-développement.

Le Rivage oublié est un roman post-apocalyptique où il est évidemment question de survie, mais où le passé apparaît aussi comme un joug pesant sur le devenir des survivants et de leurs descendants. Si le roman propose quelques descriptions saisissantes des ruines des autoroutes et gratte-ciel, il ne s’agit pas ici de susciter l’effarement ou de réveiller une nostalgie fantasmée. Bien au contraire, la grandeur passée des États-Unis est ressentie comme un embarras, la source des malheurs du présent et la manifestation d’une hybris fatale que s’efforce de faire revivre les membres de la résistance américaine. Entre les patriotes enferrés dans une spirale de violence absurde et le bon sens laborieux des habitants de la communauté d’Onofre, Kim Stanley Robinson n’entretient guère le dilemme, même si la mémoire de Tom Barnard, le plus vieux résidant de la vallée, tend à exalter l’imagination d’Henry, de Gabby, Kristen, Steve et les autres adolescents. Ces jeunes gens font surtout l’apprentissage tragique de la duplicité des uns et de l’engagement naïf des autres, nous offrant l’opportunité de nous interroger sur l’Histoire et sur le prétendu sens qu’on entend lui impulser.

Si Le Rivage oublié est incontestablement un roman daté, l’ombre de la Guerre froide et des années Reagan planant sur un récit où Kim Stanley Robinson s’efforce de déconstruire la suprématie et l’arrogance américaine, le roman conserve pourtant une forme de fraîcheur et de sincérité dans son propos, ne cherchant pas à impressionner le lecteur par le superflu spectaculaire de la déchéance de la nation américaine. Bien au contraire, il opte pour le registre de l’introspection et de l’engagement politique, inversant les perspectives géopolitiques afin de dérouler une intrigue simple, centrée sur le quotidien d’une petite communauté confrontée aux rêves de revanche des nostalgiques de l’American Way of Life. Une manière qui ne devrait pas déplaire aux fans du Julian de Robert Charles Wilson, voire aux lecteurs de Mark Twain, et qui anticipe par ses thématiques les lignes de force de l’œuvre d’un auteur ayant tenu depuis les promesses esquissées par ce premier roman.

A suivre avec La Côte dorée, second volet de cette trilogie centrée sur le comté d’Orange.

Le Rivage oublié (The Wild Shore, 1984) – Kim Stanley Robinson – Éditions J’ai lu, 1986 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par J.-P. Pugi)

Paradis, année zéro

Paradis, année zéro n’usurpe pas le qualificatif de roman satirique où toute ressemblance avec l’actualité ou avec des personnages réels serait fortuite. Roman énervé et énervant, du moins pour une certaine frange du lectorat, le livre de Christophe Gros-Dubois rappellera même à l’amateur la manière d’un certain Jean-Pierre Andrevon. D’une écriture incisive, optant pour le registre oral et faisant l’impasse sur les afféteries ou les clichés du beau style et de l’introspection, l’auteur nous immerge au cœur d’une Amérique post-trumpienne, multipliant les allusions et les parallèles avec un pays malade du racisme.

Résumer le roman n’a que peu d’intérêt. Que le curieux sache juste que le Dust, un mystérieux vent de sable, est venu faire déraper le consensus américain, bouleversant le statu-quo entre Noirs et Blancs. Devenus des lieux enviables, les ghettos noirs des centres urbains sont désormais la proie des milices surarmées de l’alt-right et des populations blanches fuyant la catastrophe. Mais, ces lieux sont aussi la matrice d’une utopie naissante, composée de Noirs et Blancs, hommes, femmes et transgenres confondus, anciens militants des droits civiques et techno-activistes. Le nouveau monde n’a qu’à bien se tenir face aux spasmes du vieux ! Fort heureusement, il est lui aussi armé et dirigé par des caractères bien trempés, cascadeuse noire peroxydée, ancienne gloire de la boxe, vieux combattants des Black Panthers…

Paradis, année zéro ne dépare pas dans une collection se voulant politique, écologique et sociale. Le roman prend racine dans les problématiques du présent, ici le racisme systémique américain, conséquence historique de l’abolition de l’esclavage et des lois Jim Crow, réactivé par un trumpisme décomplexé usant et abusant des fractures américaines pour se maintenir au pouvoir. D’une manière plus globale, il dénonce aussi le contrat social américain, fondé en grande partie sur l’inégalité et l’instinct de domination. Christophe Gros-Dubois ne ménage personne. Défouraillant sans état d’âme, il dresse un portrait grinçant et ses mots fusent comme des balles dum-dum pour trancher dans le vif d’un consensus social délétère et intrinsèquement faussé.

Guère avare en punchlines vachardes, l’auteur convoque ainsi l’imagerie de la Science-fiction, du post-apo madmaxien ou de l’horreur, déconstruisant avec un mauvais esprit jubilatoire les mythologies de l’American Way of Life et du Self Made Man. Stéréotypes et représentations passent ainsi à la moulinette d’une pop culture un tantinet punk, portant le fer de l’émancipation ou de la transgression jusqu’au cœur de la matière cinématographique, pour le plus grand plaisir de l’amateur de films de genre.

L’Amérique ne fait plus rêver. Paradis, année zéro en témoigne d’une plume rageuse et généreuse, invitant le lecteur à ricaner, mais aussi à réfléchir sur ses propres représentations, dans une perspective n’étant pas sans rappeler la manière des contes philosophiques. Avis à l’amateur.

Paradis, année zéro – Christophe Gros-Dubois – Les Moutons électriques, collection « Courant Alternatif », avril 2021

La Parabole du Semeur

Comme l’avait prédit T.S. Heliot, le monde s’est achevé dans un murmure. Un effondrement lent et inexorable de la civilisation. Lauren a eu la malchance de naître dans ce contexte, contrainte de renoncer au confort, aux certitudes et à la sécurité de ses aînés. Elle a trouvé refuge à Robledo, une petite ville non loin de Los Angeles, où l’on entretient encore l’illusion du monde d’avant derrière des murs. Jamais assez hauts. Son père pasteur est devenu l’un des piliers de la petite communauté, assurant la protection de sa famille en attachant beaucoup d’importante à préserver le secret de sa fille. Lauren souffre en effet d’hyperempathie, ressentant jusque dans sa chair la souffrance d’autrui. Une malédiction à une époque où prévaut la violence et la cruauté et où le moindre squatteur ou junkie, voire le vagabond le plus inoffensif, lorgne avec convoitise le bien d’autrui, prêt à tuer pour s’en emparer. Il lui a appris l’usage des armes et ce qu’il convient de faire avec si l’on est menacé. Elle a suivi son enseignement, délaissant dans le secret de son cœur la foi paternelle pour écrire un évangile personnel, forgé sur l’autel du monde d’après. Car, Dieu est changement, et il convient de l’épouser si l’on veut survivre.

À l’heure du dérèglement climatique, du racisme systémique et de l’individualisme généralisé, lire La Parabole du Semeur donne l’impression de découvrir une prophétie en voie de réalisation. Certes, nous n’en sommes pas encore au morcellement de la nation américaine, même si le mandat de Donald Trump a jeté de l’huile sur le feu de la division. Mais, le décor post-apocalyptique imaginé par Octavia E. Butler comporte suffisamment d’éléments familiers pour susciter un sentiment d’inquiétude. À vrai dire, tout semble tellement proche de nous que l’on ne serait pas étonné de voir dans La Parabole du Semeur une description à peine fantasmée de la dissolution de la nation américaine.

L’effondrement passe en effet par la disparition du lien social, ou du moins par sa réduction au plus petit échelon : le voisinage. La nation et son émanation institutionnelle se trouvent ainsi réduits à la portion congrue, les décisions du gouvernement ne faisant qu’accélérer le processus. L’État n’existe plus que sous la forme d’une fiction dont la population se détourne, consciente qu’il n’est plus en mesure d’assurer ses missions régaliennes. La police subsiste pourtant, même si elle rançonne plus qu’elle protège, et l’éducation perdure. On se demande toutefois pour qui ? Quant au système de santé, on ne sait pas, même si on se doute qu’il devient un privilège accessible seulement aux plus riches, ceux en mesure de se payer des miliciens pour assurer leur protection.

Paradoxalement, l’économie monétaire subsiste, il est d’ailleurs vital d’avoir un travail pour gagner les dollars nécessaires à l’achat des biens vitaux, notamment l’eau potable. Pour le reste, on compte sur son potager ou son verger, pratiquant ce que d’aucuns appellent l’autarcie. On compte aussi beaucoup sur la chance, essayant de la gagner à sa cause en offrant le moins possible de prise à plus pauvre que soi, ils sont légion dehors, derrière le mur, ou en priant pour échapper à la cruauté des drogués à la pyro, ces fous furieux qui ne rêvent que de mettre le feu au monde entier. La guerre de tous contre tous, surtout les plus pauvres, semble être devenu la seule règle, les laissés pour compte guettant la moindre occasion ou la moindre faiblesse pour prolonger leur existence misérable.

L’alternative existe pourtant. Il suffit pour cela de se mettre sous la protection des grandes entreprises qui privatisent des villages entiers, un peu partout. À la condition de renoncer à ses armes et d’accepter de payer pour tout : la nourriture, le logement, l’eau et la sûreté. Tout cela n’est pas sans rappeler l’époque féodale, l’effacement de l’autorité publique au profit de seigneurs aptes à défendre la population. Un retour au servage ou à sa variante plus corporate, l’esclavage, considéré comme le prolongement naturel du changement.

Tout ceci est suggéré, amené progressivement en lisant le journal intime de Lauren dont le récit sensible, entrecoupé de mysticisme, contribue à faire monter la tension dramatique et laisse entendre que le changement peut être multiple et plus humain. La jeune femme noire atteinte par un syndrome d’hyperempathie qui la prédestine à souffrir pour les autres, fait montre d’une maturité troublante, se faisant la prophétesse d’un futur plus bienveillant, mais pas naïf. L’homme reste en effet un loup pour l’homme, surtout en période de crise, et si l’on souhaite survivre dans l’immédiat, on ne peut hélas faire l’impasse sur la légitime défense. On doit également façonner son propre dieu en s’adaptant aux bouleversements sociaux et économiques, sans renoncer pour autant à la compassion et à la nécessaire entraide qui rendent l’existence finalement supportable.

Lauréate du prix Génie de la Fondation MacArthur Grant pour La Parabole du Semeur et sa suite La Parabole des Talents, Octavia E. Butler n’usurpe pas cette récompense. Au-delà du contexte post-apocalyptique ou de l’anticipation socio-politique, le présent roman se veut en effet un message volontariste, appelant à dépasser l’égoïsme et la barbarie pour aller porter les « Semences de la Terre » en d’autres mondes.

La Parabole du Semeur (Parable of the Sower, 1993) de Octavia E. Butler – Au diable vauvert, réédition « Les Poches du Diable », octobre 2020 (roman traduit de l’anglais [Etats-Unis] par Philippe Rouard)

La fin des étiages

Après le départ du Voyageur, l’inquiétude règne désormais au village. Sans nouvelle de son compagnon depuis neuf mois, Sylve s’apprête à braver l’autorité du conseil pour retrouver sa trace et, qui sait, les rivages de la mer mythique. A la menace toujours préoccupante des Fomoires vient désormais s’ajouter celle de Zeneth, souverain de la cité de Nar-î-Nadin. Les rues de la capitale des Nardenyllais bruisseraient en effet de rumeurs contradictoires. On y afficherait une défiance de plus en plus forte à l’encontre du peuple des Ondins, dénonçant les antiques accords avec les amis de la Forêt. Dans les usines, on forgerait de nouvelles armes et des machines impies, quitte à réduire en esclavage les puissances élémentaires. Zeneth aurait même passé un accord avec des alliés secrets. Bref, les augures annoncent des temps très sombres pour tous, faisant ressentir le besoin de former de nouvelles alliances, y compris avec les anciens ennemis.

Second volet du diptyque ouvert avec Rivages, La fin des étiages peine à renouveler les perspectives esquissées par son prédécesseur. Le roman de Gauthier Guillemin perd en effet de sa fraîcheur au profit d’un classicisme routinier et monotone, celui de l’affrontement manichéen où l’instinct de domination achoppe sur l’union des peuples premiers vivant en communion avec leur environnement. La force mécanique aveugle versus les artisans attachés au respect de la nature, la modernité contre la tradition, le conformisme égalitaire stérile face à la liberté comme principe vital, les motifs sont bien connus. Ils ont été vus, décrits et déflorés à force de ressassement et de prophéties auto-réalisées.

Gauthier Guillemin ne fait que finalement creuser le même sillon, cassant le cadre enchanteur mais parfois aussi inquiétant de Rivages. Il opte aussi pour l’entrelacement de trois trames, délaissant le personnage du Voyageur et son regard candide au profit de plus de deux cent pages d’exposition, un tantinet didactiques et laborieuses, prélude à la sempiternelle bataille finale. Certes, même si le souffle de Nausicaä effleure l’univers de l’auteur voyageur, Fomoires, Ondin.es, héritiers des Tuatha Dé Danann, hommes et Fir Bolgs ne font que s’affronter ou s’unir, rejouant dans un éternel recommencement les mythes irlandais de la création du monde.

Vous l’aurez donc compris à la lecture de cette courte chronique désabusée, après un Rivages prometteur, La fin des étiages se révèle une déception, rejoignant la liste des rendez-vous manqués de ce blog. Tant pis.

La fin des étiages de Gauthier Guillemin – Éditions Albin Michel Imaginaire, avril (finalement juillet) 2020.

Un Océan de rouille

Avec Un Océan de rouille, C. Robert Cargill imagine le monde après la révolte des machines, une guerre totale perdue par l’humanité, dont les ultimes rescapés ont été traqués comme des rats jusque dans les trous où ils se terraient. Taillé pour le cinéma, le roman de l’auteur américain met en scène un futur impitoyable que n’aurait pas désavoué Skynet. Un avenir sans fin heureuse pour les hommes, où nulle Sarah Connor ne vient redonner l’espoir. Mais, peu importe, les adeptes de la mémétique ne trouveront rien à redire sur ce successeur de pierre, vecteur idéal d’une nouvelle évolution. Après avoir déjoué sa programmation et éliminé son créateur, la machine est-elle pour autant apte à remplacer l’humanité, s’exonérant de ses pires travers et de sa propension à l’auto-destruction ? Rien n’est moins sûr, surtout face aux Intelligence-Mondes qui semblent vouloir mettre un terme définitif à l’Histoire.

Un Océan de rouille de manque pas de qualités, surtout si on ne cherche pas autre chose qu’un divertissement rugueux. Le roman de C. Robert Cargill n’est pas en effet un manifeste transhumaniste, prônant le dépassement de l’homme par l’intelligence artificielle et ses processeurs (et frères). Il n’est pas davantage une réflexion philosophique autour de l’émergence d’une conscience algorithmique, faisant appel aux sciences cognitives ou à la neurobiologie computationnelle pour étayer son propos. À vrai dire, les robots de l’auteur ne sont pas complètement mécaniques. Bien au contraire, ils empruntent leurs motivations, leurs schémas psychologiques et leurs éventuels états d’âme, au genre humain, se référant à sa représentation romanesque dans les mauvais genres. Bref, les robots de C. Robert Cargill font appel aux archétypes les plus triviaux, ceux que l’on croise au détour des pages d’un roman noir. En conséquence, Un Océan de rouille ne fait appel à la science fiction que pour étoffer un décor post-apocalyptique et fournir un background à une histoire tenant plus du hard-boiled que de la hard SF, nous donnant à lire un récit farci de techno-blabla où les durs à cuire n’ont pas le cœur uniquement fait de silicium. À plusieurs reprises, les robots de C. Robert Cargill se frottent ainsi à des dilemmes moraux qui les poussent à faire des choix, oubliant un instant leur nature désabusée et leur regard cynique. Ils montrent des émotions bien peu compatibles avec leur nature artificielle, faisant même montre d’une empathie fâcheuse. Bref, ils demeurent humains, voire américains, souffrant d’un anthropomorphisme fâcheux jusque dans leur propension au libre-arbitre, même s’ils demeurent conscients des limites de leur système.

Une fois précisé ces points, on peut mettre son cerveau en pause pour laisser infuser les images. Un Océan de rouille est en effet un roman trépidant, une longue course-poursuite jalonnée de fusillades cathartiques, de morceaux de bravoure hollywoodiens dans un univers calciné et hostile. Un road-novel que l’on accomplit en bonne compagnie, celle de Fragile, un robot humanoïde programmé pour le service à la personne. De cette époque, elle ne garde que des souvenirs nébuleux, liés à son éveil progressif à la conscience. Mais surtout, elle se souvient de la guerre et de la part sinistre qu’elle y a prise. Entre réminiscences, un tantinet téléphonées, et course-poursuite au cœur de l’océan de rouille, on n’a pas le temps de s’ennuyer, en dépit d’une alternance entre le passé et le présent parfois un peu artificielle. Ceci ne vient fort heureusement pas remettre en question le plaisir régressif que l’on prend à lire le roman de C. Robert Cargill, sans parler du malin plaisir que l’on ressent à le voir défier les routines de la science fiction classique.

Un Océan de rouille n’usurpe donc pas le qualificatif de roman de gare, idéal pour se défouler, surtout si l’on manque de blockbusters dans sa pile à visionner. Dans le genre, il tient même toutes ses promesses, comme un « bon mauvais livre » se doit de le faire, au sens orwellien de l’expression.

On parle de moi ici.

Un Océan de rouille (Sea of Rust, 2017) de C. Robert Cargill – Éditions Albin Michel Imaginaire, janvier 2019 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Florence Dolisi)

Dans la Forêt

« Noël. Toute cette agitation et ce bazar. On n’est même pas vraiment chrétiens. Un peu qu’on ne l’est pas, rétorqua mon père. (il posa son stylo et se leva d’un bond de la table près de la fenêtre, déjà entraîné par l’énergie de son propre discours.) nous ne sommes pas chrétiens, mais nous sommes capitalistes. Tout le monde dans ce pays de branleurs est capitaliste, que les gens le veuillent ou non. Tout le monde dans ce pays fait partie des consommateurs les plus voraces qui soient, avec un taux d’utilisation des ressources vingt fois supérieur à celui de n’importe qui d’autre sur cette pauvre terre. Et Noël est notre occasion en or d’augmenter la cadence. »

Nell et Eva vivent au bord de la forêt, se nourrissant de peu et se suffisant à elles-mêmes. Le temps d’avant se fond peu-à-peu dans le magma de leurs souvenirs, comme une époque d’abondance, un peu absurde, rythmée par le bruit blanc de la consommation. Longtemps, elles ont habité avec leurs parents, un couple d’originaux ayant choisi de vivre en marge de la société. Longtemps, elles n’ont eu comme voisins que les sangliers, les tiques, les crotales et le sumac vénéneux, effectuant une fois par semaine le voyage jusqu’à Redwood pour y refaire leurs réserves. Ancienne ballerine lointaine et protectrice, leur mère est morte subitement, emportée par une tumeur maligne. Ce premier signe de défaillance dans la normalité de leur existence a été suivi par d’autres. Les coupures d’électricité ont émaillé leur quotidien jusqu’à l’extinction définitive. Le téléphone s’est tu, les magasins se sont vidés et les rapports avec autrui se sont tendus. L’humeur enjouée et l’humour sarcastique de leur père se sont éteints pendant que le bruit blanc de l’extérieur leur rapportait des bribes d’information inquiétantes. Des signaux alarmants de guerre, d’épidémie, d’effondrement économique et de pillage. Et puis, leur père est mort à son tour. Bêtement. En coupant du bois avec sa tronçonneuse. Nell et Eva se sont retrouvées toutes seules, se disant que la vie continuait, qu’elle leur appartenait, après tout. À la condition d’apprendre à survivre.

Ne tergiversons pas. Dans la Forêt m’a happé comme peu de romans l’ont fait. D’une plume sobre et sans afféterie, à la fois factuelle et évocatrice, Jean Hegland raconte la fin de la civilisation et ce qu’il advient après, adoptant le point de vue de la cadette de deux sœurs. Deux jeunes femmes qui se destinaient à un autre avenir, sans doute plus conforme à leurs passions et aux routines du monde développé. De cette fin de la civilisation, on ne saura rien. Ni sur ses causes, ni sur son ampleur. L’effondrement reste en effet hors-champ. On ne fait qu’en ressentir les conséquences de manière lointaine, à l’occasion des réminiscences dont Nell remplit les pages de son carnet intime. Un lent et inexorable glissement vers le chacun pour soi, un climat d’inquiétude sourde qui fait resurgir les réflexes primitifs. Jean Hegland pointe ainsi du doigt la fragilité de notre société et sa propension à la sauvagerie lorsque les garde-fous disparaissent. Paradoxalement, la violence reste pourtant à l’écart des pages. On ne verra rien du sort réservé aux amis du père de Nell et Eva, comme on ne verra rien du viol de l’aînée. L’autrice est bien plus intéressée par la mue progressive des deux sœurs, abandonnant progressivement les souvenirs de leur passé, l’espoir secret d’un retour à la normale, pour se tourner résolument vers un avenir, certes incertain, mais bien plus prometteur.

Au-delà de sa tonalité post-apocalyptique, Dans la Forêt est surtout un roman d’apprentissage. Confrontées à la disparition de la civilisation, de l’électricité, de l’accès à internet, des distractions du samedi après-midi, obligées de composer avec l’amenuisement de leurs ressources, boîtes de conserve, chips, pizzas et autres produits ultra-transformés, Nell et Eva apprennent à vivre de la nature. La forêt devient leur garde-manger, les fleurs et arbres n’étant plus jaugés uniquement à l’aune de leur beauté ou de la menace qu’ils peuvent représenter, mais surtout pour leur apport nutritionnel. Les deux sœurs ont tout à apprendre, endurant les privations, entretenant leur maigre potager, mettant à sécher leurs récoltes ou les conservant en bocaux pour assurer leur subsistance jusqu’au printemps suivant. Un travail harassant, répétitif, frappé du sceau de l’incertitude, des lendemains qui déchantent, à la merci d’une mauvaise rencontre, d’une plaie infectée, un incendie ravageur, la maladie… Leur situation leur rappelle à chaque instant, la fragilité de leur condition humaine, où seuls comptent les liens tissés au fil d’un quotidien de souffrance et de joie mêlées.

On ressort ainsi apaisé par la lecture de Dans la Forêt, convaincu que notre vie nous appartient, et impressionné par cette sororité retrouvée dont les racines se déploient au cœur d’une nature, certes indifférente aux malheurs de l’humanité, mais recelant des merveilles pour qui sait les voir et les déchiffrer.

Autre avis ici.

Dans la Forêt (Into the Forest, 1996) de Jean Hegland – Éditions Gallmeister, collection « Totem », juillet 2019 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Josette Chicheportiche)

Machine de guerre

Troisième opus de la série initiée par Ferrailleurs des mers, puis poursuivie avec Les Cités englouties, Machine de guerre achève et conclut les aventures de Tool, le mi-bête né des œuvres du capital-libéralisme et de la bio-ingénierie, et de l’orpheline Mahlia, tout en faisant le lien avec les personnages du premier volet. Reconvertie dans le trafic d’œuvres d’art, l’adolescente évolue désormais à la marge du conflit contre les seigneurs de la guerre qui font et défont la paix précaire régnant sur les cités englouties. Mais, les anciens propriétaires de Tool ne tardent pas à se rappeler à la mémoire de l’augmenté dans un déluge de feu, d’autant plus qu’il recèle dans sa chair un talent caché susceptible de bouleverser l’ordre établi, au grand dam de son concepteur, le général Caroa, et de ses employeurs, le Comité exécutif de la compagnie Mercier.

Si Machine de guerre n’apporte guère de nouveauté, le roman de Paolo Bacigalupi a l’avantage de prolonger d’une manière satisfaisante le destin de Tool, personnage secondaire passé désormais au premier plan de la trilogie. Devenu l’enjeu principal et le moteur de l’intrigue, le mi-bête éclipse les humains eux-mêmes, ravalés au rang de subalternes dans la meute qu’il dirige. L’augmenté se voit ainsi doté d’un passé et d’une conscience, poussé par la compagnie Mercier à sortir de l’anonymat où il avait vécu jusque-là. Toute l’ambiguïté du personnage repose sur sa faculté à ne pas rejeter la part d’humanité composant son génome et sa capacité à éprouver de l’empathie pour des créatures qu’il juge inférieure. Rassurons-nous, le dilemme n’est pas difficile à lever. Machine de guerre demeure en effet un roman d’aventure destiné à un public young adult, segment du lectorat dont il ne convient pas de trop malmener les attentes.

Pour le reste, Paolo Bacigalupi continue à étoffer l’univers des deux précédents opus, cet anthropocène post-apocalyptique où les États nations, à l’exception de la Chine et de quelques autres territoires, sont déchus de leur position de domination, disputant désormais leur subsistance aux grandes compagnies qui régulent le marché par des accords commerciaux avantageux ou les frappes chirurgicales de leurs flottilles de drones surarmés. Machine de guerre ne dépare donc pas dans ces anticipations pessimistes marquées par le dérèglement climatique, les guerres civiles et la paupérisation globalisée, offrant le spectacle d’un futur en voie de tiers-mondisation, placé sous la coupe de conglomérats d’intérêts privés attachés à leur égoïsme bien compris. Une jungle sillonnée de chimères génétiquement modifiées, conditionnées à servir leurs maîtres impitoyables. Dans ce Struggle for life incessant, seules quelques oasis perdurent, des zones franches ouvertes aux possibles, tel Seascape, la cité aux arcologies flottantes triomphantes et aux docks prospères, mais pas au point de remettre en question le statu quo.

Commencée sur les plages polluées par les effluents toxiques issus des épaves de l’ère accélérée, la trilogie de Paolo Bacigalupi s’achève donc au cœur des sphères dirigeantes d’un futur finalement pas si différent de notre présent. Et, si l’intrigue ne casse pas cinq pattes à un canard augmenté, Machine de guerre conclut de manière honorable une série ayant débuté sous les bons auspices de l’aventure divertissante. Contrat rempli.

Machine de guerre (Tool of War, 2017) de Paolo Bacigalupi – Réédition J’ai lu, octobre 2019 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Sara Doke)

Hier, les oiseaux

« Il n’y a pas d’individus, il n’y a qu’une communauté. Ce qui est bon pour la communauté est bon pour l’individu, même jusqu’à la mort. L’unique n’existe pas, il n’y a que le tout. »

Couronné par les prix Hugo et Locus, Hier, les oiseaux, version allongée de la novella éponyme parue en 1974 dans l’anthologie Orbit, relève d’une science fiction plus intéressée par la psychologie et le spectacle de la nature que par le technoblabla et le sense of wonder. Le roman de Kate Wilhelm enracine en effet son propos dans le terroir d’une vallée des Appalaches où les Sumner, une riche famille de propriétaires terriens, décident de se retrancher en attendant l’effondrement de la civilisation, résolus à y survivre en usant de méthodes scientifiques quelque peu hétérodoxes.

Pollution de l’atmosphère, de la terre et des eaux, multiples guerres provoquées par la raréfaction des ressources, famine, pandémies meurtrières et stérilité des mammifères, humains y compris, l’avenir dépeint par l’autrice offre un condensé des peurs contemporaines. Pour autant, Kate Wilhelm n’écrit pas un roman catastrophe, dispensant une leçon de morale ou nourrissant une fascination pour le désastre esquissé. Passé la première partie qui installe le cadre du récit, elle porte son attention sur le devenir de la petite communauté autarcique, née des œuvres partagées de la science et de la misanthropie. Face à l’effondrement, les Sumner ont en effet opté pour le replis autour de la cellule familiale, choisissant le clonage comme moyen de perpétuer l’espèce et la civilisation. Un clonage dont l’échantillonnage se réduit aux membres de leur famille élargie et qui aboutit à un résultat imprévu dont les manifestations vont poser de graves problèmes psychologiques aux descendants de cette expérience.

Kate Wilhelm déroule ainsi un récit que n’aurait pas désavoué Robert Silverberg, celui de la période faste des années 1970, déclinant un questionnement éthique et philosophique autour des notions de liberté, d’individualité et de communauté. Elle pose également la question du devenir et de la viabilité d’un tel modèle sociétal. En conséquence, l’autrice se place davantage dans le champs des sciences humaines, montrant son appétence pour les paysages intérieurs de l’esprit humain et l’introspection. Elle flirte ainsi avec la dystopie et le roman post-apocalyptique, dévoilant la logique clinique d’une micro-société où l’uniformisation et la reproduction sociale priment sur l’individu et l’invention. Un processus découlant de l’eugénisme qui n’est pas sans rappeler celui de Brave New World d’Huxley et dont quelques personnages marginaux mesurent le caractère finalement dévolutif.

En compagnie de David, Molly et Mark, on assiste à la naissance dans la douleur de la communauté puis, on s’attache aux problèmes moraux posés par ses membres, s’interrogeant sur leur humanité. Les clones semblent en effet se complaire dans les limites psychologiques étroites, issues d’une sorte d’empathie immédiate les uns pour les autres, les poussant à ignorer l’individualité au profit d’un collectif totalitaire. Ils se contentent ainsi de reproduire leur modèle sans chercher à créer, à innover ou à sortir de leur zone de confort, ignorant l’épuisement des ressources matérielles présidant au bon fonctionnement des machines qui adoucissent leur vie et rendent possible la duplication des gènes et l’élevage des êtres vivants. Bref, sans se montrer trop démonstrative, avec subtilité et mesure, Kate Wilhelm décrit une oppression douce, où toute attitude différente est considérée comme une dangereuse marginalité à proscrire certes sans pitié, mais avec une compassion inquiétante. Un avenir où l’on cherche à éliminer toute alternative. Ça ne vous rappelle rien ?

Hier, les oiseaux n’usurpe donc pas son statut de classique, témoignant également de l’évolution des goûts et des centres d’intérêt du lectorat participant à la remise des prix littéraires. Pourtant, son propos continue à nous interpeller à cause de l’intemporalité de ses thématiques, mais aussi du fait de la sourde mélancolie qui nous étreint lorsque l’on prend conscience de notre mortalité. Un fait souligné par une nature très présente, indifférente aux gesticulations et tourments des personnages, et qui, finalement, nous survivra.

Ps : J’ai mis par dépit la couverture de la réédition au Livre de poche. Mais, faut avouer que la pauvre Kate Wilhelm n’est décidément pas gâtée en matière d’illustration de couverture.

Hier, les oiseaux (Where late the sweet birds sang, 1976) de Kate Wilhelm – réédition Le livre de poche, 2018 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Sylvie Audoly)