L’Oiseau Blanc de la Fraternité

Poursuivant le travail patrimonial commencé avec la réédition de Le Crépuscule de Briareus, les éditions Argyll ont exhumé dans une traduction révisée par Pierre-Paul Durastanti ce que l’on peut considérer comme l’œuvre majeure de Richard Cowper. Décliné en trois tomes le cycle de L’Oiseau Blanc de la Fraternité développe l’univers esquissé dans la nouvelle « Le Chant aux portes de l’Aurore » dont le titre inspiré du roman de Kenneth Grahame donne également son nom au premier album des Pink Floyd.

Dans un avenir oscillant entre anticipation post-apocalyptique et fantasy médiévale, le tout n’étant pas sans rappeler l’archipel du rêve de Christopher Priest, du moins pour le décor, Richard Cowper nous immerge au cœur d’un récit marqué par le messianisme, la transmigration des esprits et les mythes du recommencement. Entre christianisme (prophétie et déluge obligent) et conte (comment ne pas penser à la légende du Joueur de flûte d’Hamelin), l’auteur narre une histoire de rédemption s’étirant sur plusieurs générations. Un récit qui voit les promesses d’harmonie, de paix et de fraternité se réaliser, après moult péripéties.

D’aucuns découvriront ainsi une Grande-Bretagne réduite à un confettis d’îles où seuls les sommets des plus hauts reliefs émergent des flots résultant de la submersion progressive des terres, provoquée par l’élévation des mers et océans autour de l’an 2000. Un millénaire plus tard, après une période de désordres violents, dans un monde à l’apparence médiévale, marqué par la régression technologique, l’humanité survit tant bien que mal sous le joug de l’Église chrétienne et de ses séides autoritaires, corbeaux inquisiteurs et faucons armés, résolus à éradiquer la menace de cette secte naissante, La Fraternité de l’Oiseau Blanc, dont le message sape les bases de leur pouvoir.

« Le premier avènement fut celui de l’homme ;

Le deuxième, celui du feu pour le brûler ;

Le troisième, celui de l’eau pour noyer le feu ;

Le quatrième est celui de l’Oiseau de l’Aurore. »

Transmigration des esprits, communion des sensibilités, message de paix, Richard Cowper narre un récit à hauteur d’homme dont la teneur n’est pas sans évoquer celui d’un christianisme naissant, dépourvu des attributs souverains, ceux auxquels aspire toute religion attirée par la théocratie. Un récit non exempt de miracles, de bonté et d’actes extraordinaires. En somme, une sorte d’évangile, mais porté par les sonorités musicales d’un joueur de pipeau. L’auteur britannique n’est cependant pas avare de détails lorsqu’il faut dépeindre la ruse, la cruauté et la violence intrinsèque de la tyrannie, quitte à choquer (d’où l’avertissement inséré dès l’entame du présent ouvrage). La rédemption n’est pourtant jamais très loin et les pires serviteurs de la théocratie peuvent eux-mêmes douter et retourner leur cuirasse pour épouser la cause qu’ils ont combattu jusque-là.

Si Richard Cowper emprunte son décor à l’anticipation post-apocalyptique, le propos de L’Oiseau Blanc de la Fraternité se cantonne toutefois à l’univers du conte, celui d’une fantasy douce empruntant ses ressorts à un Moyen-âge fantasmé et à une forme de magie mystique. La submersion des terres, même si elle trouve quelques échos dans notre situation présente, urgence climatique oblige, ne sert finalement que de prétexte à l’auteur pour dérouler les motifs d’une prophétie initiée par un sacrifice quasi-christique. Une geste où se retrouve le goût de l’auteur pour la supériorité de l’esprit sur la technologie. Une transcendance plus forte que la matière et le temps,

S’il n’est pas désagréable aujourd’hui de (re)lire L’Oiseau Blanc de la Fraternité, force est toutefois de constater que le cycle accuse son âge, même si le message sur l’éternel recommencement de l’Histoire semble plus que jamais d’actualité. On peut aussi le lire comme le témoignage d’une époque où l’anticipation se teintait de mysticisme et de philosophie, en espérant que les bouleversements issus de la submersion des terres décrits dans le présent cycle ne prendront pas la tournure d’une prophétie auto-réalisatrice.

L’Oiseau Blanc de la Fraternité – Richard Cowper – Recueil regroupant la nouvelle « Le Chant aux portes de l’Aurore » (« The Piper at the Gates of Dawn », 1975), les romans La Route de Corlay (The Road to Corlay, 1977), La Moisson de Corlay (A Dream of Kinship, 1981), Le Testament de Corlay (A Tapestry of time, 1982) – Réédition Argyll, novembre 2022 (textes traduits de l’anglais par Claude Saunier, révision par Pierre-Paul Durastanti)

Unity

Dans un futur mortifère, où les apocalypses atomique, climatique et pandémique ont réduit la surface terrestre à une terre gâte, anéantissant au passage l’Europe et les autres continents, l’humanité a trouvé refuge autour de l’océan Pacifique dans des cités sous-marines apparemment pacifiées ou du moins soumises à l’autorité régulatrice des gangs criminels qui les gouvernent. Mais, toutes ces catastrophes ne lui ont pas appris la sagesse, bien au contraire une guerre froide implacable oppose Norpak et Epak, les deux superpuissances ennemies qui dominent chacune des rives de l’océan. Piégée à Bloom City, Danaë n’a pourtant pas perdu tout espoir. Elle n’a pas renoncé à restaurer la continuité avec son passé, rompue durant un épisode dont le souvenir la traumatise encore. Il lui suffit de reprendre pied sur la terre ferme, en déjouant la surveillance des maîtres des lieux, et de rallier Redhill, au cœur du néo-désert. Il lui suffit de renouer contact avec ses sœurs, en espérant ne pas subir leur réprobation. Un périple semé de chausse-trapes, avec la menace d’un conflit nanotechnologique en guise d’aiguillon, sans oublier une ribambelle d’enragés à ses trousses, prêts à toutes les violences pour l’attraper. Heureusement, elle peut compter sur Naoto, son amant, et Alexeï, mercenaire sans illusion, un tantinet suicidaire.

On l’avait cru définitivement enterré par l’individualisme forcené et le Moi absolu, remisé dans les enfers du totalitarisme. Et pourtant, Unity semble redonner de la couleur au rêve d’une conscience collective, intuitive et porteuse d’espoir, celui de la compréhension absolue, de la mutualisation des intelligences et de la fin des conflits. Quelque chose qui ne soit pas pour une fois un cauchemar posthumain, prélude au viol de l’identité et de l’intégrité physique. Bref, c’est un joli tour de force que nous propose Elly Bangs en nous livrant un récit au propos nuancé et au rythme soutenu.

Entre Waterworld et Mad Max, Unity est en effet une quête existentielle, survolant tous les aspects du récit post-apocalyptique, sans en épuiser complètement la matière. Sectes survivalistes, syndicat du crime aux pouvoirs régaliens, enfants soldats dépourvus d’allégeance, réfugiés ballottés entre le marteau climatique et l’enclume du chaos, nanobots autoréplicants et entités posthumaines formant littéralement Légion, tout ce beau monde peuple un territoire où le désastre fait le lien entre les uns et les autres. Un décor propice à tous les excès et toutes les spéculations catastrophistes, mais où pourtant il n’est pas interdit de renaître ou de laisser libre cours à la résilience.

Elly Bangs s’y entend en effet pour faire vivre des personnages tiraillés entre leur désir, leur instinct de survie et l’espoir d’une hypothétique rédemption, histoire d’effacer l’ardoise de leur passé. Oscillant entre road-trip et thriller, en passant par l’introspection, Unity donne ainsi à voir et à réfléchir, mariant l’esthétique post-apo à l’énergie cyberpunk.

Après l’apocalypse pop de Marguerite Imbert, Elly Bangs redonne donc un coup de fraîcheur au trope de la conscience collective. Comme le laisse entendre la quatrième de couverture, Danaë est à la fois unique et multiple, le tout étant plus grand que la somme des parties. Au collectif des lecteurs de donner sa chance à ce premier roman. Il le mérite.

Unity (Unity, 2021) – Elly Bangs – Éditions Albin Michel Imaginaire, septembre 2022 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Gilles Goullet)

Les Flibustiers de la mer chimique

Les Flibustiers de la mer chimique pourrait se révéler comme la bonne surprise de la rentrée littéraire. Second roman de Marguerite Imbert, après le très remarqué Qu’allons-nous faire de ces jours qui s’annoncent ?, le présent récit post-apocalyptique est sa première incursion dans le domaine de la Science-fiction, genre pour lequel elle montre un réel engouement.

Suite à l’Hécatombe, la population humaine est désormais réduite à une poignée de survivants divisés en clans rivaux, à la recherche d’un nouveau piédestal sur lequel jucher leur ego insatiable d’homo sapiens sapiens et leur emprise toxique sur la planète. Et pendant que des créatures antédiluviennes surgissent des abysses, donnant substance à leurs pires cauchemars, graffeurs, flibustiers, naturalistes, étoilés et autres transhumains rejouent la sempiternelle comédie humaine dans les décombres de la grandeur passée de leurs aînés. Partagés entre leur instinct de prédation et leur besoin d’utopie, en dépit de l’élévation des mers, de la corruption irrémédiable des terres et de la rébellion du règne animal et végétal, ils interagissent comme un vrai panier de crabes, défaisant l’œuvre de leurs adversaires.

L’apocalypse nous rappelle la fragilité de notre condition et celle de nos constructions sociales. La beauté du désastre fascine et effraie, stimulant l’instinct de survie et nourrissant le spleen pour un avant que l’on aime mythifier. Elle nous rabaisse au rang de simple spectateur, séparé de l’effondrement par un quatrième mur dont la porosité ne cesse de nous interpeller. Dans une langue pétillante et imagée, Marguerite Imbert imagine un futur aux teintes acidulées et à la poésie venimeuse, d’où émerge une humanité décimée, orpheline de ses rêves de domination sur le vivant. Nous embarquons ainsi pour une odyssée périlleuse et foutraque, menée tambour battant, sous un soleil de plomb et une mer couleur mercure. Une chasse au trésor malicieuse et gaillarde, évoquant à la fois Jules Verne, Herman Melville et Bruce Sterling. L’autrice y fête la fin de l’abondance, recherchant dans l’insouciance l’énergie nécessaire pour continuer à avancer.

Marguerite Imbert ne bride en effet aucunement son imagination, bien au contraire, elle oppose au discours des prophètes du désastre un récit picaresque, irrévérencieux et salutaire, convoquant quelques belles trouvailles visuelles pour égayer un avenir guère enchanteur. On croise ainsi une ribambelle de personnages pittoresques qui contribue à nourrir une intrigue fertile en rebondissements et en en morceaux de bravoure. En compagnie d’Ismaël, d’Alba, de Jonathan et de son escorte de pieuvres géantes héroïnomanes, on croise la route de la Compagnie des Limbes Orientales, officine aux desseins aussi secrets qu’inquiétants. On côtoie la Métareine et ses zélotes dans une ZAD romaine en proie à la submersion où se conjuguent les vertus de la sobriété et l’art de Machiavel. Tout un microcosme infusé au MMORPG et à la débrouille se dévoile, révélant peu-à-peu la complexité des enjeux d’un avenir tragique et ironique, où l’humain n’a plus guère voix au chapitre. Mais, peu importe, cela ne l’empêche pas de continuer à conspirer, à trafiquer, à dépouiller autrui et à imaginer des lendemains qui chantent, en dépit de la crainte des erreurs du passé et d’une extinction définitive. Bref, on s’amuse beaucoup en lisant ce récit post-apocalyptique vif et sarcastique, où l’on ricane également de nos pitoyables travers humains.

Conjuguant l’entrain juvénile de la culture pop et les vertus laudatives d’une écriture inventive, Les Flibustier de la mer chimique apparaît comme la lecture idéale d’une génération désabusée, mais guère encline à la sinistrose. Le parfait remède contre les augures d’un présent ayant sacrifié le désir d’utopie sur l’autel du réalisme mortifère.

Les Flibustiers de la mer chimique – Marguerite Imbert – Éditions Albin Michel Imaginaire, septembre 2022

Sœurs dans la guerre

Encore un roman post-apo sur ce blog me direz-vous à raison. De surcroît teinté de féminisme et d’écologie. Trop, c’est trop ! On veut des petites fleurs, la prime de rentrée et une indemnité pour payer le surcoût généré par la hausse du prix du carburant afin de continuer à partir en week-end. Raté, ce ne sera pas le sujet de cette chronique.

Sarah Hall connaît bien le Lake District. Elle est un peu née dans ce coin du Royaume-Uni. Avec Sœurs dans la guerre, elle opte pour l’anticipation légère, imaginant le monde d’après, celui qu’on nous promet hostile, les bienfaits de l’existence se réduisant peu-à-peu à une peau de chagrin. Elle transpose son récit au cœur des montagnes de cette région sauvage, nous faisant vivre par procuration l’effondrement de la civilisation et de nos certitudes sur le progrès irrésistible.

Comme prévu, une partie du territoire britannique a été submergé, suite à l’élévation du niveau des océans. La désorganisation de l’économie, les migrations massives et les pénuries ont enfoncé le clou, fragilisant l’État de droit et facilitant son remplacement par l’Autorité, un gouvernement de nature plus autoritaire. Limitation des naissances, rationnement, contrôle des déplacements de population, travail obligatoire, surveillance généralisée, l’avenir dépeint par Sarah Hall n’est pas des plus riants, surtout pour les femmes. À l’instar de La Servante écarlate, la fécondité féminine est en effet l’objet de toutes les attentions masculines, donnant lieu à des pratiques vexatoires. Mais, le sexe dit faible n’est peut-être pas totalement désarmé face au rabaissement de sa dignité. Quelque part au cœur des montagnes du Lake District, dans les territoires ruraux laissés en friche après la déportation de la population dans des villes transformées en camps de travaux forcés, la nourriture étant désormais envoyée par le grand frère américain, survit une communauté composée de femmes battues, des femmes en souffrance formant une sorte de matriarchie. Dirigée d’une poigne de fer par Jackie Nixon, une ancienne militaire, elles refusent de se soumettre à l’Autorité. Sœur, elle n’en dira pas davantage sur son ancienne identité, a décidé de les rejoindre, laissant derrière elle un mariage terne et une existence placée sous le joug des hommes. Forcément idéalisée au départ, son expérience avec les sœurs de Carhullan la confronte avec une réalité plus rude dont elle se fait la narratrice.

Ne tergiversons pas. Sœurs dans la guerre est un roman âpre dont la fin ouverte peut dérouter. Sarah Hall s’attache à retracer le parcours de Sœur, une femme sans éclat, à tous points de vue, de sa fuite longuement préparée, non sans une part d’improvisation, à son arrivée parmi les femmes de Carhullan. Un périple comptant son lot d’imprévus et pas toujours conforme aux attentes de la fugitive. Au sein d’une nature rude et majestueuse, on découvre ainsi la réalité d’un quotidien fait de tâches répétitives, mais nécessaires à la survie, dans un contexte précaire où les ressources se font rares et où le confort paraît un luxe. Carhullan a toute les apparences d’une utopie inspirée de la contre-culture, où l’on pratique l’autarcie et la démocratie participative, sans rechigner sur l’entraide, même si la méfiance prévaut toujours un peu. Car l’utopie s’avère ambiguë, comme on l’appréhende petit-à-petit au contact de la communauté. Les sœurs vivent sous la coupe de Jackie, dont le charisme marque de son empreinte toutes les décisions prises lors des assemblées. Elle est à la fois l’inspiratrice et le moteur des actes accomplis au nom de la liberté. Elle sème ainsi dans les esprits les semences d’une forme de radicalité, usant de la séduction et de la menace latente pour conquérir les suffrages de ses consœurs. Sarah Hall décrit ce basculement progressif, cet abandon de l’utopie tranquille pour la lutte armée, avec des mots simples et durs qui sonnent justes. Vécue par sœur comme la révélation de sa nature profonde, cette mue se fait au prix d’une prise de conscience forgée dans la violence.

Au-delà du contexte post-apo, Sœurs dans la guerre est donc un roman d’apprentissage, une fable féministe préférant la dureté et l’incertitude du combat au confort de la dialectique ou du repli sur soi.

Sœurs dans la guerre (The Carhullan Army, 2007) – Sarah Hall – Éditions Payot & Rivages, avril 2021 (roman traduit de l’anglais par Éric Chédaille)

La Route

« Quand il se réveillait dans les bois dans l’obscurité et le froid de la nuit il tendait la main pour toucher l’enfant qui dormait à son côté. Les nuits obscures au-delà de l’obscur et les jours chaque jour plus gris que celui d’avant. Comme l’assaut d’on ne sait quel glaucome froid assombrissant le monde sous sa taie. »

Un homme, un enfant avec pour unique bagage le contenu d’un caddie. Un père et son fils qui marchent sur la route, à la fois fil conducteur du récit et ligne de fuite pour eux. Nous ne saurons rien de plus, ni sur le passé des deux survivants, ni sur l’origine de la fin de l’humanité. L’homme et l’enfant traversent un paysage calciné. Ensemble, ils marchent vers le sud. Vers la côte. Vers l’espoir, peut-être. Toujours sur la route.

« Sur cette route il n’y a pas d’homme du Verbe. Ils sont partis et m’ont laissé seul. Ils ont emporté le monde avec eux. Question : Quelle différence y a-t-il entre ne sera jamais et n’a jamais été ? »

Du passé, ce qui a été, il ne reste rien. Ou si peu. Juste des vestiges, même pas des reliques. Des villes pillées et désertées ; des maisons éventrées, leurs œuvres vives exposées à la pluie et au vent ; des épaves de véhicules attaquées par la rouille ; des friches incultes souillées par la cendre ; des squelettes d’arbres charbonneux qui hachurent l’horizon ; des carcasses animales et humaines desséchées, un monde ossifié sous un soleil blafard. Des descriptions dépouillées jusqu’à l’épure. Économie de mots, maximum d’effet. Et, la route.

« L’enfant lui posait parfois des questions sur le monde qui pour lui n’était même pas un souvenir. Il avait du mal à trouver une réponse. Il n’y a pas de passé. Qu’est-ce qui te ferait plaisir ? Mais il avait renoncé à lui dire des choses de son invention parce que ces choses-là n’étaient pas vraies non plus et ça le mettait mal à l’aise de les dire. L’enfant avait ses propres illusions. Comment est-ce que ça serait au sud ? Y aurait-il d’autres enfants ? Il tentait d’y mettre un frein mais son cœur n’y était pas. Qui aurait eu le cœur à ça ? »

Quelques souvenirs d’avant hantent l’homme, mais l’enfant est vierge de ceux-ci. Vagues clichés d’antan, ultimes touches colorées dans un environnement désespérément gris. Ce sont désormais des fables, un pâle reflet du monde d’avant, de toute manière condamné à disparaître avec l’homme.
Mais pas la route.

« Aucune liste de choses à faire. Chaque jour en lui-même providentiel. Chaque heure. Il n’y a pas de plus tard. Plus tard c’est maintenant. »

L’existence est désormais réduite à l’essentiel : manger, dormir, se protéger des intempéries. Marcher sans cesse, par étapes. Économiser ses forces, sans oublier de chercher de quoi survivre, des boîtes de conserve rescapées, des grains tamisés, des fruits déshydratés, de l’essence éventée, des balles pour le revolver et d’autres objets manufacturés à faible valeur ajoutée mais à haute valeur vitale. Les blocs de texte rythment la marche. Des dialogues brefs qui expriment eux-aussi l’essentiel de la vie. Sur la route.

« On n’est pas des survivants. On est des morts vivants dans un film d’horreur. »

Marcher encore. Impossible de s’arrêter ou pas trop longtemps car les autres guettent. Les autres survivants. Les méchants. Une humanité retournée au stade des chasseurs-cueilleurs. Chasseurs de viande humaine et cueilleurs des derniers fruits de la civilisation, glanés dans les ruines ou dérobés à son prochain ; des concurrents dans la course à la vie, des prédateurs, bourreaux et victimes confondus. Seuls contre tous, l’homme et l’enfant marchent. L’angoisse leur noue les tripes. Le péril est réel et imprévisible. Pourtant l’espoir n’a pas déserté complètement le cœur de l’enfant. Peut-être, y a-t-il encore un autre homme et un autre enfant qui vivent ailleurs. Peut-être même au bout de la route.

« Il n’y a pas de dieu et nous sommes ses prophètes. »

Qu’est-ce qui les fait encore avancer ? En-dehors du mouvement mécanique de leurs pas. Qu’est-ce qui les porte toujours en avant ? L’instinct de conservation ? La foi tout simplement. Marcher est un acte de foi. Mais Dieu est mort. Et de toute manière, « Là où les hommes ne peuvent pas vivre les dieux ne s’en tirent pas mieux. » Pourtant le monde recèle encore de nombreuses merveilles pour qui sait regarder. Pour qui croit.

La Route de Cormac McCarthy (The Road, 2006) – Éditions de l’Olivier, janvier 2008 / Réédition poche, mai 2009 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par François Hirsch)

Roche-Nuée

Les habitués de ce blog (deux pelés, trois tondus) se rappellent peut-être de la chronique de Abandonati, petit roman sympathique de l’auteur Garry Kilworth. On reprend les mêmes et on recommence avec Roche-Nuée, lu ici dans sa réédition classieuse par la librairie Scylla, avec couverture à rabats et illustrations de Laurent Rivelaygue. Le néophyte n’entrera sans doute pas en émulsion (j’aime l’image) en lisant le nom de l’auteur (euphémisme quand tu nous tiens). À sa décharge, Kilworth n’a guère suscité l’intérêt des éditeurs, du moins si l’on s’en tient à la poignée de titres traduits jadis en Présence du futur et à la parution plus récente chez Mnémos de la série « Les Rois navigateurs ». En somme, bien peu de choses au regard de sa bibliographie outre-Atlantique.

Si Abandonati lorgnait du côté de la fin du monde, Roche-Nuée s’apparente quant à lui à un post-apo déguisé en fantasy préhistorique. Garry Kilworth s’arrange en effet pour ne rien faire comme les autres, s’emparant d’un thème classique pour lui impulser une tournure toute personnelle.

Raconté ici du point de vue d’un paria, un indésiré ayant échappé à son destin funeste pour devenir l’ombre de son frère, Roche-Nuée nous immerge au cœur d’une communauté de survivants, enferrée dans un présent se suffisant à lui-même. Dans ce futur très éloigné, où le souvenir de la civilisation se perd dans un néant matérialisé par une plaine apparemment infinie, surnommée Terres-Mortes ou Pays-Mort, le monde se réduit désormais à une étrange formation géologique où réside une matriarchie primitive.

Deux tribus se partagent ainsi les lieux selon une répartition diurne et nocturne, vivant de la chasse, de la cueillette, pratiquant une endogamie forcenée avec les risques génétiques que comporte cette pratique, tout en se nourrissant des cadavres de leurs aînés. En tant qu’indésiré, ignoré des uns et des autres, Ombre apparaît comme l’observateur idéal pour nous faire découvrir les rites et les tabous de ce microcosme villageois. Narrateur de sa propre histoire, se plaçant a posteriori, il arrange évidemment le récit à sa convenance, mais on le sent porté vers une certaine sincérité. En sa compagnie, on se familiarise avec les us et coutumes barbares, du moins au regard de nos critères moraux, de ses congénères, assistant au bouleversement progressif de leurs routines. Plus malin qu’il ne le paraît, Ombre est en fait le véritable moteur de l’histoire, agissant comme le révélateur des tensions et l’acteur des bouleversements à venir. Une révolution toutefois mesurée, se limitant surtout au rôle joué par le narrateur, dont on perçoit l’évolution entre l’incipit et la conclusion de l’histoire.

Roche-Nuée conjugue donc simplicité, limpidité de la narration et une certaine dose de naïveté, ménageant le suspense et distillant l’information avec suffisamment d’adresse pour nous laisser deviner les évidences du contexte biologique et géologique. Le roman témoigne ainsi du talent de conteur d’un écrivain dont je me dis qu’il faudrait continuer à explorer l’œuvre.

Roche-Nuée (Cloudrock, 1988) – Garry Kilworth – Réédition Librairie Scylla, 2015 (roman traduit de l’anglais [Etats-Unis] par Monique Lebailly)

Afterland

S’il n’était fait mention de la quasi extinction de la part masculine de l’espèce humaine, Afterland ne se distinguerait pas d’un énième thriller passe-partout. Mais, Lauren Beukes introduit cet argument d’emblée, faisant immédiatement de son roman un road-novel en milieu post-apo.

Adonc, les hommes ont presque tous disparus, décimés par un virus ayant muté en cancer de la prostate agressif. Le VCH (Virus Culgoa Humain) n’a cependant pas seulement mis en péril le devenir de l’humanité, il a bouleversé également l’économie mondiale, le sexe ratio dans les professions à haute valeur ajoutée dans les domaines de la recherche, de la politique et de manière générale à fort impact décisionnel, ne penchant pas vraiment en faveur des femmes. Les pénuries, la peur et l’irrationalité, avec leur cortège de désordres en tout genre, avec une propension certaine pour l’émeute et le terrorisme sectaire, n’ont pas tardé à émerger, entraînant par contre-coup le raidissement autoritaire de gouvernements aux abois.

Pas moins douées que les hommes, les femmes ont pourtant su s’adapter au changement, crevant enfin le fameux plafond de verre qui pesait sur leurs ambitions. Elles ont mobilisé leurs aptitudes inutilisées pour acquérir les compétences nécessaires au grand remplacement sexuel. Elles sont parvenus ainsi à faire aussi bien que le patriarcat, y compris dans les angles morts de la criminalité, de la superstition, de la violence et de la déviance. Après tout, le vice n’a pas de sexe. Devenus une denrée rare, voire un luxe, les rares hommes immunisés contre le virus ont fait l’objet de toutes les attentions de gouvernements soucieux de l’avenir, n’échappant pas, bien entendu, aux convoitises des organisations maffieuses et des ultra-riches. Objets d’études scientifiques, préservés pour leur génome, ils ont épousé à leur insu le statut de jouet sexuel, de pourvoyeur de sperme ou de messie post-apocalyptique dans un monde désormais déboussolé, en proie au doute et à la reprohibition sexuelle, en attendant de trouver un remède à la pandémie.

Divisé en deux parties, séparées par un intermède faisant office de contextualisation, Afterland nous immerge sans préambule trois années après l’androcalypse. L’amour maternel chevillée au corps comme une verrue mal placée, Cole taille sa route dans une Amérique réduite à un décor traversé de fissures profondes. Entre centre de détention où l’on étudie la maladie sur des cobayes masculins et club privé où se rejoue le spectacle d’une masculinité fantasmée, toute en cuir et domination poilue, en passant par les maisons abandonnées après le reflux démographique, Cole et son fils Miles/Mila, travesti en fille pour sa propre sécurité, fuient vers une éventuelle issue, traquées par Billie et deux porteuses de flingues de la pègre. Chemin faisant, elles croisent des hippies portées sur l’anarchisme, des femmes rendues folles par la solitude, une secte apocalyptique prêchant le pardon comme un viatique afin de permettre la venue du prophète qui les libérera du virus et plantera la semence d’un monde nouveau. Exposées à l’avidité de la mafia, aux agents du FBI, à l’esprit malveillant d’inconnue rencontrée au hasard de leur périple, et à la vindicte de Billie, elles n’ont pas un instant à elle pour se poser quelque part afin de souffler. Tout au plus ont-elles le temps de rallier l’étape suivante, dans un sentiment d’urgence et d’incertitude croissant.

D’une écriture imagée, digne d’un script pour le cinéma, rehaussée d’allusions à la pop culture, Lauren Beukes déroule un récit nerveux et ironique où l’on s’attache exclusivement aux préoccupations des personnages. Entre fièvre hormonale prépubère, folie furieuse et instinct maternel, l’autrice nous ballote en périlleuse compagnie, brossant à (très) gros traits le tableau d’un monde sans hommes ou presque. Pas sûr d’en ressortir indemne, même si les ficelles sont parfois un tantinet grosses.

Ps : Encore une très belle illustration de couverture d’Aurélien what else Police.

Autres avis ici ou .

Afterland (Afterland, 2020) – Lauren Beukes – Albin Michel Imaginaire, janvier 2022 (roman traduit de l’anglais [Afrique du Sud] par Laurent Philibert-Caillat)

J’ai tué le soleil

Depuis ses débuts dans Ferraille illustré, en passant par l’adaptation trash du Pinocchio de Collodi, je garde l’œil ouvert sur l’œuvre de Winshluss. Certes, le dessinateur a connu des hauts et des bas, mais le bonhomme reste suffisamment surprenant pour que l’on surveille ses publications. Et, je crois n’avoir pas eu tort. J’ai tué le soleil relève du post-apo. Un fait n’en faisant pas a priori un gage de nouveauté. Le créneau est même encombré par tout un tas de trucs et de redites, où l’imagerie de l’apocalypse Z côtoie des classiques de la littérature de genre. Dans ces conditions, difficile de surprendre ou de faire preuve d’originalité. Winshluss y parvient pourtant, instillant cet humour noir que l’on apprécie tant chez lui.

Adonc, comme d’habitude, l’humanité a été éradiquée. Un virus mortel, pour ne pas dire un méta virus, lui a fait la peau, ne laissant que peu de chance aux bons sentiments. Le cadre est bien connu, le cinéma, les séries et l’air du temps s’en étant fait ses pourvoyeurs sur les écrans. Les survivants se comptent sur les doigts de la main. Et, comme la civilisation a disparu en même temps que l’État, la violence légitime est désormais l’apanage de tout ceux possédant une arme et l’absence de scrupule qui va avec. Le chacun pour soi prévaut, ouvrant un boulevard à la méfiance, à la défiance et à l’instinct de prédation. Rien de neuf sous le soleil. Ah si ! Il est mort. Du moins, pour Karl, son meurtrier. Le bougre s’est réveillé dans un charnier, une plaie à la tête, un trou dans la mémoire. Son passé est une page vierge, une absence encombrante avec laquelle il lui faut bien composer. Un terrain vague à parcourir, seul. Le monde est mort. Il ne peut compter sur personne. Peu importe, un homme sans passé a forcément un avenir.

Si vous aviez encore quelque espoir sur le devenir de l’humanité, J’ai tué le soleil va le tuer dans l’œuf. Grande réussite, tant du point de vue narratif que graphique, le présent ouvrage démontre que le Winshluss de Ferraille illustré ne s’est pas embourgeoisé avec l’âge. Bien au contraire, il a mûri, transformant son goût pour la provocation trash en regard désabusé sur notre monde et sur les existences falotes qui en peuplent ses recoins. Une fois de plus, son trait brut et appuyé, à la limite de l’esquisse, fait merveille, soulignant les regards et les visages, accentuant les émotions et la tension. Quelques rares touches de couleur brute apportent un peu de chaleur, de vie, comme un répit dans la dérive de Karl et le retour progressif de sa mémoire dans un monde revenu à un état de nature non exempt de danger. Individu mutique, ne s’adressant qu’à lui-même, le bougre erre dans les décombres de notre société et de sa mémoire, accomplissant un voyage intérieur jusqu’aux racines de la rage destructrice qui l’habite. On l’accompagne dans ce jeu de piste entre l’après, l’avant et le maintenant, découvrant un parcours construit comme une série de séquences qui viennent s’imbriquer peu-à-peu telles les pièces d’un puzzle afin de faire sens.

Sans chercher à déflorer le dénouement, contentons-nous de dire que J’ai tué le soleil est une grande réussite, une histoire plus noire que vous ne le pensez.

J’ai tué le soleil – Winshluss – Éditions Gallimard, « Bandes dessinées hors collection », mai 2021

Le Crépuscule de Briareus

En 1983, l’explosion de Briareus Delta prend tout le monde de court. Située à cent- trente-deux années-lumière de la Terre, pour ainsi dire aux portes de la planète, l’étoile devenue supernova irradie un puissant éjecta de particules, bouleversant d’abord l’atmosphère terrestre et entraînant quelques catastrophes météorologiques. Mais, les effets délétères de l’explosion se déploient surtout sur le long terme provoquant un nouvel âge glaciaire et agissant au niveau cellulaire sur le métabolisme humain. La supernova semble avoir désamorcée la bombe P d’une manière aussi incompréhensible que radicale. Après une période de déni, puis de mesures extrêmes, l’humanité finit par se résoudre à son extinction. Des années plus tard, Margaret et Calvin trouvent refuge au nord de l’Angleterre, dans une demeure ancienne dont l’existence a été révélée à Calvin dans un songe.

Jadis paru dans la collection « Présence du Futur », Le Crépuscule de Briareus fait partie des ouvrages qui inaugurent les toutes jeunes éditions Argyll. Un choix d’autant plus judicieux que le roman n’était plus guère disponible au-dehors du marché de l’occasion. Doté d’une postface composée d’une interview de l’auteur, parue dans la revue Vector en 1979, et de deux articles de Christopher Priest mentionnant sa rencontre et son amitié avec Cowper, le présent livre bénéficie de surcroît d’une révision complète de sa traduction par Pierre-Paul Durastanti.

Comme John Brunner ou Brian Aldiss, pour ne prendre que ces deux auteurs, Richard Cowper (de son vrai nom John Middleton Murry) appartient à cette génération d’écrivains britanniques ayant pris son envol au moment de la New Wave. Guère attiré par le registre techno-scientifique de la science fiction, le bonhomme a été plutôt enclin à décrire les mystères insondables de l’esprit humain. Une thématique se retrouvant également au cœur de son autre opus majeur : L’Oiseau blanc de la fraternité (dérivé de la nouvelle au titre très floydien Piper at the Gates of Dawn, inspirée elle-même, comme l’album du groupe anglais, du chapitre 7 du roman Le Vent dans les saules de Kenneth Grahame).

Le Crépuscule de Briareus décrit la lente érosion de l’humanité devant une catastrophe d’ampleur cosmique prenant la forme d’une invasion extraterrestre indicible. On y retrouve les motifs familiers à l’amateur de roman catastrophe et d’anticipation spéculative. Richard Cowper fait en effet montre d’une sensibilité littéraire, s’attachant exclusivement à la psychologie des personnages, à leurs émotions et leur rapport à autrui. L’argument scientifique passe ainsi au second plan du récit et il ne vaut mieux pas se montrer trop regardant sur sa plausibilité. À bien des égard, les personnages de Cowper aspirent à une forme de transcendance, au refus de toutes les peurs pour former une communauté apaisée. L’auteur prêche pour le pouvoir de l’esprit et sa supériorité sur la technique. Le récit de Calvin prend ainsi une coloration mystique, culminant au moment d’un sacrifice quasi-christique, prélude à la régénération du monde sous les auspices d’une mutation de l’homme.

Si Richard Cowper se montre volontiers nostalgique, voire passéiste, nourrissant un amour certain pour la campagne anglaise, il n’opte pas ouvertement pour le pessimisme. Bouleversement du climat, surpopulation, épuisement des ressources, les thématiques abordées par l’auteur témoignent même d’une certaine acuité. Et s’il n’entretient guère d’illusion sur la rationalité de la société moderne confrontée à sa propre fin, il croit fermement en une possible rédemption fondée sur la communion des esprits et des intelligences.

Réédition salutaire, Le Crépuscule de Briareus remet au goût du jour un roman post-apocalyptique panthéiste et bucolique dont les accents catastrophistes mais apaisés imprègnent longtemps l’esprit. On attend maintenant la parution de L’intégrale de L’Oiseau blanc de la fraternité, annoncée prochainement chez Argyll.

Le Crépuscule de Briareus (The Twilight of Briareus, 1974) – Richard Cowper – Éditions Argyll, 2021 (roman traduit de l’anglais par Claude Saunier, texte révisé par Pierre-Paul Durastanti)

Le Rivage oublié

Premier volet d’une trilogie thématique consacrée au comté d’Orange en Californie, série dont chaque roman peut se lire de manière indépendante, Le Rivage oublié prend pour décor la vallée d’Onofre où s’accroche une petite communauté de pêcheurs et agriculteurs. Bien longtemps après l’apocalypse nucléaire qui a vu les États-Unis sombrer dans l’oubli, les habitants de ce petit bout de terre continuent de se battre pour un avenir meilleur ou moins pire que le présent. Sous la surveillance armée des patrouilleurs japonais ou chinois qui croisent au large, mais aussi des satellites espions, ils tentent de reconstruire une société viable, conscients que leurs progrès sont fragiles et tributaires du bon vouloir des pays étrangers qui ne souhaitent pas voir renaître l’ogre américain. Dans ce contexte, récupération et troc sont les moteurs d’une économie de subsistance qui n’épargne cependant pas les plus faibles des maux inhérents au sous-développement.

Le Rivage oublié est un roman post-apocalyptique où il est évidemment question de survie, mais où le passé apparaît aussi comme un joug pesant sur le devenir des survivants et de leurs descendants. Si le roman propose quelques descriptions saisissantes des ruines des autoroutes et gratte-ciel, il ne s’agit pas ici de susciter l’effarement ou de réveiller une nostalgie fantasmée. Bien au contraire, la grandeur passée des États-Unis est ressentie comme un embarras, la source des malheurs du présent et la manifestation d’une hybris fatale que s’efforce de faire revivre les membres de la résistance américaine. Entre les patriotes enferrés dans une spirale de violence absurde et le bon sens laborieux des habitants de la communauté d’Onofre, Kim Stanley Robinson n’entretient guère le dilemme, même si la mémoire de Tom Barnard, le plus vieux résidant de la vallée, tend à exalter l’imagination d’Henry, de Gabby, Kristen, Steve et les autres adolescents. Ces jeunes gens font surtout l’apprentissage tragique de la duplicité des uns et de l’engagement naïf des autres, nous offrant l’opportunité de nous interroger sur l’Histoire et sur le prétendu sens qu’on entend lui impulser.

Si Le Rivage oublié est incontestablement un roman daté, l’ombre de la Guerre froide et des années Reagan planant sur un récit où Kim Stanley Robinson s’efforce de déconstruire la suprématie et l’arrogance américaine, le roman conserve pourtant une forme de fraîcheur et de sincérité dans son propos, ne cherchant pas à impressionner le lecteur par le superflu spectaculaire de la déchéance de la nation américaine. Bien au contraire, il opte pour le registre de l’introspection et de l’engagement politique, inversant les perspectives géopolitiques afin de dérouler une intrigue simple, centrée sur le quotidien d’une petite communauté confrontée aux rêves de revanche des nostalgiques de l’American Way of Life. Une manière qui ne devrait pas déplaire aux fans du Julian de Robert Charles Wilson, voire aux lecteurs de Mark Twain, et qui anticipe par ses thématiques les lignes de force de l’œuvre d’un auteur ayant tenu depuis les promesses esquissées par ce premier roman.

A suivre avec La Côte dorée, second volet de cette trilogie centrée sur le comté d’Orange.

Le Rivage oublié (The Wild Shore, 1984) – Kim Stanley Robinson – Éditions J’ai lu, 1986 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par J.-P. Pugi)