Un voisin trop discret

Un sexagénaire rangé des relations sociales depuis au moins la fin de la présidence Reagan, arrondissant ses fins de mois en faisant le chauffeur Uber. Une Latino et son gosse de quatre ans, mariée à un sniper flinguant les djihadistes dans leur cahute au fin fond de l’Afghanistan. Un autre militaire, carriériste en diable, cherchant à masquer son homosexualité en épousant une amie d’enfance, fille mère à la vie ordinaire toute tracée dans un patelin du Texas. Les personnages de Un voisin trop discret ne dépareilleraient pas dans une étude sociologique sur l’Amérique contemporaine. Ordinaires jusque dans leurs lâchetés, leur compromission avec la vie, la société et tout le reste. Ils ne sortiraient pas non plus du cadre d’une mini-série ou d’un film noir par leur propension à imaginer des plans foireux pour se sortir de leur condition ou à s’illusionner sur ce que l’avenir leur réserve. Du pain béni pour Iain Levison !

Depuis Un petit boulot, l’auteur rejoue le même spectacle navré de la comédie humaine. Des individus lambdas, trop médiocres pour apparaître sur les radars de la grand criminalité, tirant le diable par la queue à défaut de tirer le gros lot de la loterie du coin. De la graine de délinquance ordinaire, celle prospérant sur le terreau fertile du chômage, de la déveine et de la précarité, trop fière pour renoncer à un espoir chimérique. Des existences fragiles, des seconds couteaux de la paupérisation triste, composant l’ordinaire des tabloïds bas de gamme, prêt à tous les compromis pour parvenir à leurs fins ou se sortir de la panade. La moralité ? Un détail superflu dans un monde où le modèle indépassable confine au chacun pour soi généralisé et au démerde-toi. Un vœu pieu dans une société cynique ayant érigé en dogme le mensonge et le paraître, où la générosité pointe aux abonnés absents quand elle n’apparaît pas comme un tare congénitale.

Sur tous ces points, Un voisin trop discret ne décevra pas les convaincus, les inconditionnels de l’auteur. On y retrouve en effet sa manière concise et désabusée de dresser un portrait drôle et grinçant de ses contemporains. Certes, l’intrigue ne brille pas pour son originalité, ses ressorts ayant été déjà usés jusqu’à la trame. Mais, Iain Levison est suffisamment roublard et doué pour redonner un petit coup de fraîcheur aux poncifs et lieux communs de cette chronique du crime ordinaire. Une fois de plus, les coïncidences, les détails prosaïques d’un quotidien banal s’assemblent pour générer la surprise et mettre en exergue la dimension absurde des existences. L’auteur s’interroge au passage sur la moralité de la guerre contre le terrorisme, conflit de basse intensité dont les répercutions silencieuses resurgissent jusqu’au sein des familles de la classe moyenne, très moyenne. Il laisse entendre aussi qu’il n’y a pas de bien ou de mal, juste des raisons de continuer à produire des existences creuses et malheureuses, en trichant, forçant la main au destin, quelles que soient les raisons, bonnes ou mauvaises.

En dépit de l’aspect un tantinet éventé des recettes de Iain Levison, Un voisin trop discret n’en demeure pas moins un récit alerte et vachard, où l’inattendu ne se trouve pas toujours là où on le pressent.

Un voisin trop discret (Parallax, 2021) – Iain Levison – Liana Levi, 2021 (roman traduit de l’anglais par Fanchita Gonzalez Batlle)

Manger Bambi

La quinzaine épanouie, bientôt seize, Louna, Leïla et Bambi écument sans vergogne le profil des vieux qu’elles harponnent sur les sites de sugar daddys. Des seniors en manque de câlins, le plus souvent plein aux as, prêts à lâcher quelques billets contre une petite gâterie. Des amateurs de jeunes filles en fleur, pas trop regardantes sur la date de péremption de la marchandise. Les pauvres ne se doutent pas qu’en guise de cinq à sept, le crew, comme elles s’appellent, émarge plutôt du côté des fleurs du mal. Le trio n’a en effet aucune limite lorsqu’il s’agit de dépouiller le bourgeois, prêt à tous les sévices pour lui faire cracher la maille, quitte à troquer la mort définitive contre la petite mort.

« C’est des insectes, elles pensent niquer la lumière et elles se retrouvent collées sur le phare d’une Benz. »

Manger Bambi est le genre de roman qui vous cueille à froid sans coup férir. La violence du sujet et du propos, le caractère cru de la langue, pétrie d’argot et de fulgurances poétiques, ne ménagent guère de répit, immergeant le lecteur dans la caboche d’une adolescente en souffrance, comme on dit pudiquement.

Avant de devenir Bambi, Hilda était une petite fille avec, sans doute, des rêves de gosse d’une banalité digne d’une émission de télé-achat. Mais, face à la maltraitance, la misère sociale, l’humiliation et l’acculturation, elle a perdu pied, entrant en rupture avec la société. Elle a développé progressivement une tendresse tordue pour son bourreau, une mère alcoolisée, violente et démissionnaire, collectionnant une ribambelle de beaux-pères par procuration, repêchés sur Internet, dont le dernier en date, Nounours, semble plus enclin à coucher avec la gamine qu’avec sa mère. Bref, on évolue de plain-pied dans le sordide, le malsain, mais hélas aussi le quotidien de bon nombre de femmes et d’enfants tombés en déshérence.

Peu-à-peu, la fille a endossé le rôle de la mère, surprotectrice et enragée, face à une génitrice qui ne contente plus que de lui rendre les coups, n’ayant pas de mots assez durs pour la rabaisser. Elle est devenue Bambi. Une grenade dégoupillée prête à exploser, à semer la zizanie et la douleur autour d’elle pour se venger. Une chasseresse à l’affût du vieux crapaud crapoteux, le flingue dans le sac, à portée de main, habitée d’une violence inextinguible.

Caroline De Mulder ne retient pas ses mots et l’on reçoit en pleine face la colère teintée de désespoir de la gamine face à l’aveuglement des adultes qui ne comprennent pas sa détresse et ne font que la pousser inexorablement vers le drame. Elle restitue la rage de l’adolescence, sa révolte face aux mensonges de la société mais aussi sa complaisance vis-à-vis des vrais prédateurs. L’envie de vivre vite et fort pour se sentir vraiment vivante imprime ainsi à son parcours une trajectoire fatale. Pour ceux qui la croisent.

Manger Bambi ne manque pas de souffle, de hargne et ni de détermination. En 208 pages, on ressort malmené et épuisé, conscient d’avoir lu une plume trempée au plus noir de l’humanité, explorant les angles morts de la violence féminine. Coup de cœur, évidemment.

Manger Bambi de Caroline De Mulder – Éditions Gallimard, collection « La Noire », janvier 2021

Le Chemin s’arrêtera là

Seize ans au compteur, Louis vit dans les parages de la zone industrialo-portuaire de Dunkerque. Privilège de la jeunesse, il a de la curiosité à revendre, mais son avenir se limite à l’horizon gris de la Mer du nord. Depuis que sa mère est morte, écrasée par un poids-lourd alors qu’elle regagnait des lieux plus calmes après une énième dispute avec son mari, il habite désormais avec Michel, un taiseux amer, solitaire depuis que son épouse l’a quitté. Aux dernières nouvelles, elle serait d’ailleurs mourante, le corps rongé par le cancer. Et puis, il y a Wilfried, un sale type cruel, père de trois bons à rien. Le bougre souffre sous la coupe d’une compagne tyrannique, ne trouvant son bonheur qu’en pratiquant la pêche en surfcasting sur la digue. Il y côtoie souvent Cyril qui vit non loin de là avec sa fille Mona, dans une caravane posée dans les dunes au bord de l’eau, avec comme seul paysage les kilomètres de quais du port et ses grues-portiques. Il croise aussi Gilles, un gosse qui ne rêve que de tuer un phoque, histoire de se venger de son père, une brute dont il garde la trace des coups sur tous le corps. Sans oublier Jérôme, célibataire sans ambition autre que celle d’entretenir la maison familiale contre les dunes qui la dévorent peu-à-peu. Entre mer et port, la digue héberge un microcosme fracassé, sans avenir et au passé douloureux. Un terroir propice à tous les drames, y compris les plus sordides.

« Ce n’est pas l’horizon qui nous manque, mais l’imagination. Avec de l’imagination, je supporterais mieux la réalité, je trouverais de la consolation. »

En cinq instantanées pris sur le vif, Pascal Dessaint dresse le portrait d’une humanité dépouillée de toute dignité, condamnée aux marges insalubres de la société industrielle, avec comme unique horizon les fantômes d’un passé ayant dénaturé et souillé irrémédiablement l’environnement. Un quart-monde sans perspective, si ce n’est de rejouer chaque jour la comédie d’une existence superflue, dépourvue de la capacité à se projeter, à sortir de sa condition présente. On les a ainsi privés de tout, d’espoir comme d’avenir, les poussant à la méchanceté et à adopter des mœurs répugnantes. De pire en triste.

Entendons-nous bien, le propos de Pascal Dessaint ne se limite pas à l’injonction salauds de pauvres !, incitant le lecteur à se complaire dans ses préjugés. L’auteur ne fait pas davantage œuvre de voyeurisme en décrivant les habitudes douteuses des habitants de ce microcosme. Il décrit juste des existences détruites par un monde absurde, plaçant l’intérêt bien compris au-dessus de l’intérêt général ou de la simple empathie pour autrui. On encaisse ainsi les coups reçus par les personnages, leurs rancœurs personnelles et leurs vices. La médiocrité ambiante nous étouffe littéralement et l’on attend longtemps avant de voir poindre une petite lueur d’optimisme.

Dans une veine sociale semblable à celle de Les Derniers jours d’un homme, Pascal Dessaint nous livre donc un roman d’une noirceur indéniable, pourtant ponctué d’images d’une force et d’une beauté lumineuses. Il y décrit une humanité abandonnée sur le bord du chemin par la mondialisation. Une humanité qui se laisse aller à ses pires travers pour se donner l’impression d’exister encore. Il nous rappelle enfin que si la misère pousse au crime, les causes de cette misère sont elles-mêmes aussi un crime.

Le Chemin s’arrêtera là de Pascal Dessaint – Éditions Rivages/Thriller, janvier 2015

Corniche Kennedy

À l’instar des feuilles mortes, les prix littéraires tombent en automne. De quoi alimenter le marronnier des médias. De quoi relancer aussi les ventes, pour le plus grand contentement de l’éditeur, tout en flattant l’égo de l’auteur. Je confesse n’accorder qu’une attention mollassonne à ce spectacle. Le feu des projecteur, le jeu des petites phrases, les sous-entendus, les tensions affleurant lors de la révélation des nominés, tout cela m’indiffère et, à vrai dire, ce n’est pas un prix qui me fera lire un roman.

Les prix ne manquent pas pour récompenser l’œuvre de Maylis de Kerangal. Prix Médicis, prix Franz-Hessel, prix Landerneau, prix du roman des étudiants France Culture-Télérama, Grand prix RTL-Lire, prix des lecteurs de l’Express-BFM TV, prix Relay, prix Orange du livre et j’en passe, l’autrice n’est plus multi-primée, elle est carrément sponsorisée. Autant de louanges devraient susciter la méfiance. Mais, les avis encourageants de certaines de mes sources ont finalement eut raison des dernières réticences.

Que dire de Corniche Kennedy sans en affadir le propos ? Résumer l’histoire ? Celle-ci tient sur un ticket de bus (ou de métro). D’un côté la bande de la Plate, des jeunes ayant pris quartier sur un bout de caillou, au pied de la corniche à Marseille, se prenant pour les plongeurs d’Acapulco. De l’autre, un maire excité, surnommé le Jockey, souhaitant mettre un terme aux plongeons de cette racaille des quartiers désargentés de la cité phocéenne. Faire place nette ! Rendre la corniche à la circulation automobile. Et rien d’autre ! Entre les deux, un flic désabusé, revenu de tout, cuvant son spleen dans l’alcool. Il ne se passe pas donc grand chose sur la Plate. On se regarde, on se toise, on se défie, on joue au jeu de la séduction. On cache ses blessures intimes tout en cherchant à être quelqu’un ou du moins à le paraître. Et on plonge, pour le frisson du saut (chiche !), pour cet instant fugitif où, entre ciel et mer, on embrasse le monde dans sa totalité.

Non, résumer l’histoire de Corniche Kennedy n’est tout simplement pas tenable car les clichés déjà-vus, déjà lus ailleurs, se révèlent au final un prétexte, un décor, permettant à l’écriture de Maylis de Kerangal de se déployer dans toute son ampleur. Somptueuse, rythmée, déconstruite, à hauteur d’homme, la prose de l’autrice happe l’attention. Elle installe une atmosphère, campe les caractères, exprime les non-dits. Elle se révèle idéale pour décrire cette période trouble et troublante, propice à tous les excès, que l’on nomme adolescence. Quelque chose d’alchimique se met ainsi en place. Un tropisme irrésistible. Les phrases de Maylis de Kerangal sonnent vrai. Elles réveillent des échos familiers, des souvenirs enfouis dans les tréfonds de la mémoire. Quelque chose de visuel, d’olfactif que l’on perçoit également à l’oreille. Quelque chose dont il est difficile de dresser le compte-rendu sans en affaiblir l’effet. Aussi, en guise de conclusion, laissons la parole à l’autrice.

« Ils se donnent rendez-vous au sortir du virage, après Malmousque, quand la corniche réapparaît au-dessus du littoral, voie rapide frayée entre terre et mer, lisière d’asphalte. Longue et mince, elle épouse la côte tout autant qu’elle contient la ville, en ceinture les excès, congestionnée aux heures de pointe, fluide la nuit – et lumineuse alors, son tracé fluorescent sinue dans les focales des satellites placés en orbite dans la stratosphère. Elle joue comme un seuil magnétique à la marge du continent, zone de contact et non de frontière, puisqu’on la sait poreuse, percée de passages et d’escaliers qui montent vers les vieux quartiers, ou descendent sur les rochers. L’observant, on pense à un front déployé que la vie affecte de tous côtés, une ligne de fuite, planétaire, sans extrémités : on y est toujours au milieu de quelque chose, en plein dedans. C’est là que ça se passe et c’est là que nous sommes. »

Corniche Kennedy de Maylis de Kerangal – Réédition Gallimard, collection Folio/poche, 2010

Briseurs de grève

Valerio Evangelisti aime nous faire détester ses personnages. Pas question de s’attacher ou de s’identifier, à moins d’être sévèrement déviant ou sociopathe. Briseurs de grève ne fait pas exception à la règle. Pendant plus de quarante ans, on suit Bob Coates, un pauvre type persuadé d’œuvrer dans le sens du progrès en protégeant la libre entreprise contre la racaille étrangère et les sectateurs du socialisme.

De la Commune de Saint-Louis en 1877 jusqu’en 1919, le bougre est dépêché sur tous les fronts de la guerre sociale, infiltrant les syndicats naissants pour le compte de plusieurs agences de détectives privés. D’abord auprès de l’agence Furlong, puis à la William J. Burns International Detective Agency, appelée grâce à sa collaboration avec l’État à donner naissance au FBI. Inlassablement, il écoute les confidences des militants, espionne leurs agissements et renseigne des rapports adressés à ses supérieurs, contribuant ainsi à torpiller les initiatives de travailleurs considérés plus que jamais comme une classe dangereuse dont il convient de briser l’union, de peur qu’elle ne renverse le rapport de force. Dans une Amérique en proie au racisme, aux préjugés de toute sorte et à une paupérisation qui ferait passer les récits de Dickens pour des comptines destinées aux enfants, Coates s’efforce d’entretenir l’illusion de l’American way of life. Il est un outil tranchant et froid, sans scrupule ou si peu lorsqu’il s’agit d’agir. Un type détestable, veule et sans autre ambition que celle de haïr ses semblables, compagnons d’infortune broyés par le capitalisme.

Dans la continuation d’Anthracite, mais aussi de Nous ne sommes rien soyons tout ! avec lesquels le présent roman forme une trilogie, Valerio Evangelisti n’en finit pas de brosser le récit violent et désabusé de la guerre sociale aux États-Unis. Un conflit mené par un patronat vulgaire, n’hésitant pas à jouer avec les frontières floues de la légalité pour arriver à ses fins, avec la complicité de l’État, de la presse et d’agences de détectives privés âpres au gain. Il fait ainsi œuvre d’historien populaire, restituant la montée irrésistible d’un syndicalisme d’abord attaché aux fraternités professionnelles calquées sur le modèle maçonnique, puis plus offensif, conquis aux idées du socialisme et de l’anarchisme importées d’Europe par les migrants.

Sans faire l’impasse sur les compromissions ou les querelles d’un prolétariat en proie au corporatisme et aux divisions doctrinales, Coates raconte les succès et les échecs des travailleurs face au patronat entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle, mêlant son vécu personnel médiocre à l’histoire tumultueuse du mouvement social américain. En dépit de la violence des milices patronales et de la répression du gouvernement, il témoigne ainsi de l’émergence des Wobblies, artisans acharnés du One Big Union et d’un anarcho-syndicalisme prônant l’autogestion et l’action directe. Son récit apporte un éclairage social à l’histoire américaine, redonnant sa juste place au peuple d’en bas décrit par Jack London, dont la prose sert de toile de fond à Briseurs de grève, au même titre que les chansons de Joe Hill.

On découvre enfin le rôle des agences de détectives privés, à commencer par les Pinkerton, rendus célèbres grâce à leur lutte contre les Molly Maguires, croisant au passage Dashiell Hammett, mais aussi la William J. Burns International Detective Agency, appelée à devenir le FBI. Ce mercenariat aux méthodes criminelles incontestables a joué un rôle essentiel dans la répression du mouvement ouvrier, acquittant sa fonction sans état d’âme au service de ce qu’il convient d’appeler la ploutocratie américaine.

Briseurs de grève apparaît donc comme un savant mélange d’histoire sociale et de roman noir, illustrant à merveille le courant du New Italian Epic. Le complément idéal pour lire L’histoire populaire des États-Unis d’Howard Zinn ou la bande dessinée consacrée à l’Industrial Workers of the World, coordonnée par Paul Buhle & Nicole Schulman. Mais surtout, le roman de Valerio Evangelisti rappelle l’existence des Wobblies dont le combat s’incarne encore de nos jours chez des travailleurs du fast-food ou dans le domaine de l’emploi précaire.

Briseurs de grève (One Big Union, 2012) de Valerio Evangelisti – Éditions Libertalia, octobre 2020 (roman traduit de l’italien par Paola De Luca & Gisèle Toulouzan)

Paria

« On ne se souviendra pas de nous, il dit. On ne se souviendra de personne dans cette pièce. Ni dans cette petite ville triste. Ce que nous pouvons espérer de mieux, c’est de laisser une blessure dans le monde. Et si elle est assez grande, il lui faudra du temps pour guérir. »

Longtemps après la fin des années 1960, Stewart Rome se rappelle de sa jeunesse. Désormais déchu de son mandat pour cause de malversations immobilières, l’ancien maire se souvient de ses jeunes années et du meurtre sordide de Masha Kucinzki dont on a rendu coupable Emmett Turner, un jeune noir pas très futé. Loin du flower power et de la lutte pour les droits civiques, l’adolescent qu’il était a beaucoup de choses à révéler et bien peu à se pardonner. Il se remémore le corps souillé et martyrisé de l’amour de sa vie, tel qu’il a été retrouvé dans un placard de service du sous-sol du lycée, et nourrit sa culpabilité de pensées noires dont les détails remontent dans sa mémoire comme une écume sale. Qu’a-t-il fait exactement ? Ou plutôt, que n’a-t-il pas fait ? Tout se brouille dans sa tête, les faits se dissociant entre réel et fantasme. Une seule chose semble pourtant sûre. Même si tout le monde se fiche de ce crime maintenant, il doit en payer le prix jusqu’à sa mort.

L’Amérique de Richard Krawiec n’a pas l’éclat technicolor du way of life auquel le cinéma nous a habitué. Elle pue de la gueule, a du poil aux pattes et crache sa haine de l’autre, le paria. L’Amérique de Richard Krawiec ne loue pas les vertus consolatrice de la résilience, elle n’a pas d’excuses, juste de mauvaises raisons. Elle choque, elle meurtrit les corps donnant des bleus à l’âme. Et pourtant, au sein de ce creuset crapuleux, des êtres humains vivent, tentant de justifier leur existence en dépit des saloperies dont ils sont les témoins et auxquelles ils contribuent par leur action ou leur inaction.

L’écriture de Richard Krawiec enlumine le pire de l’humanité, faisant de la médiocrité et de la veulerie un portrait sincère et parfois touchant, où l’empathie et la répulsion se partagent le terrain, à part égale. Vulnérables nous avait crucifié par son désespoir absolu, Paria enfonce le clou avec sa description d’un inframonde répugnant, livré en pâture aux pires instincts de l’homme.

En parfait narrateur non fiable de sa propre histoire, Stewart Rome met les doigts dans la plaie béante qui suppure depuis son passé, élargissant ses bords pour accroître la douleur. Il met en scène son adolescence banale, tiraillée entre une famille dysfonctionnelle et de bien mauvaises fréquentations à l’école. Entre addiction, préjugés et désirs bruts, le bon élève et futur maire reconstitue les différentes pièces du drame à l’origine de son dégoût pour la vie. Mais surtout, il nous livre son plus grand secret, sa crainte d’apparaître comme un paria aux yeux d’autrui. Le paria, ce marginal et solitaire chargé de tous les torts et de toutes les tares par la communauté. Celui qui sert de bouc émissaire et que l’on n’hésite pas à sacrifier si nécessaire. Ne voulant pas être ce paria, Stewart a finalement choisi d’être un lâche.

C’est ainsi que les hommes vivent a-t-on envie de dire en refermant ce livre, et de boire un coup, parce que c’est dur. Louons cependant les éditions Tusitala pour leur persévérance à faire découvrir un auteur à la plume sans concession.

Paria (Pariah) de Richard Krawiec – Éditions Tusitala, 2020 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Charles Recoursé)

Attentifs ensemble

En 2010, une poignée de trentenaires s’apprêtait à basculer dans l’illégalisme, tombant par la même occasion entre les mâchoires du piège à cons cher à Jean-Patrick Manchette. Révoltés par dépit, ils avaient en ligne de mire l’État et ses sbires. En 2020, le FRP, étrange ersatz du MRP et des FTP, se signale à l’attention des autorités par ses actions spectaculaires et absurdes. Composé de citoyens en colère, le groupuscule n’a aucun projet, si ce n’est un rejet en bloc du système. Dans les deux cas, tout cela ne peut évidemment que mal finir.

Attentifs ensemble joue sur des ressorts semblables à ceux de Je suis un terroriste. Sur la forme, Pierre Brasseur renoue avec le principe du narrateur omniscient, témoin privilégié et dépourvu d’émotions des faits qu’il relate sans chichis, d’une manière se voulant réaliste. Spectateur des actions du collectif et de la réaction des autorités face à ses provocations, il se veut également le commentateur attentif de leurs motivations. Sous son regard, la révolte des membres du FRP prend la forme de citoyens lambda, banals jusque dans leurs routines et leurs désirs. Comme les Gilets jaunes, ils ne s’inscrivent dans aucun schéma préconçu ou aucune mouvance. Mais, leurs méthodes diffèrent cependant des actions menées par les agités des ronds-points. Ils cultivent en effet une même proximité géographique, la banlieue parisienne, affichant une certaine communauté d’esprit avec les situationnistes, dont ils ont adopté les armes pour exprimer leur dégoût de la société.

Sur le fond, Pierre Brasseur déroule un tableau politique et social aiguisé au fil de l’observation de la transformation des banlieues. À la gentrification s’ajoute désormais la colonisation des anciennes friches industrielles par les sièges sociaux de grandes entreprises mondialisées. Les cols bleus y ont été peu à peu remplacés par les cols blancs, entraînant le morcellement du paysage entre des cités dortoirs, en proie aux tensions ethniques suscitées par les divers trafics, et des villes bureaux, véritables forteresses high-tech désertées par une main-d’œuvre de fourmis, dès la nuit tombée.

Les membres du FRP sont l’émanation des tensions résultant de ces transformations. Ils portent leur malaise et échouent à lui donner une forme concrète et politique. Dépourvus de cause à promouvoir, si ce n’est leur réprobation brouillonne du système, ils se cantonnent à des actions spectaculaires, enlèvements aléatoires de cadres moyens, distributions de fruits et légumes volés, publiant sur les réseaux sociaux les vidéos de leurs exploits savamment mises en scène et agrémentées de slogans malins.

Face aux provocations et aux détournements absurdes du FRP, les forces de la répression, épaulées par les médias, temporisent avant de s’organiser lorsque les événements dépassent les limites du tolérable. Si l’on fait abstraction du capitaine Wouters, archétype archaïque du flic réactionnaire, ces forces restent anonymes, réduites au bleu des uniformes, aux cagoules du GIGN et aux bavardages des éditorialistes ou des spécialistes convoqués pour donner leur avis sur les plateaux télés. Pierre Brasseur déroule un propos qui confirme que la contre-révolution a définitivement gagné. Le seul idéal qui vaille est désormais celui de la consommation décomplexée sous toutes ses formes, sur fond de paupérisation et d’acculturation. Quant à la révolte, elle n’est plus que la manifestation énervée d’un corps social globalement sous contrôle. Sur ce point, l’auteur acquitte sa dette à Jean-Patrick Manchette sans déshonneur. Mais, on ne peut s’empêcher de buter sur un sentiment d’inachevé. Comme si face à l’impasse de la révolte, Attentifs ensemble était hanté par le spectre du néo-polar à la Manchette.

En dépit de ce bémol, Attentifs ensemble dresse un tableau convaincant d’un monde où les solidarités s’effritent, les services publics disparaissent et où les convictions politiques peinent à s’incarner. Hélas, face au caractère indépassable du libéral-capitalisme et au formatage de l’opinion, il n’a finalement pas grand chose à opposer.

Attentifs ensemble de Pierre Brasseur – Rivages/Noir, mars 2020

Rural noir

Années 1990. Comme tous les étés, le gang se retrouve à la fin des cours. Vlad, Rom, Chris et Julie. Trois garçons et une fille, indéfectiblement liés par l’amitié. Entre vélo, baignade, pêche et défis à la con, ils écument la campagne nivernaise, avec comme seul horizon les crêtes boisées du Morvan. Quinze ans plus tard, Rom revient au pays après un exil volontaire aussi soudain qu’incompréhensible. Sous la pluie automnale, il retrouve Chris et Julie, mais aussi Vlad. De quoi ranimer les vieux souvenirs, bons comme mauvais.

« Tout était né dans les jours qui suivirent cette parade de sourires grisés par l’alcool et l’amitié. L’innocence serait fauchés durant cet été-là. »

Rural noir marque l’entrée de Benoît Minville dans la vénérable collection Série noire, chez Gallimard. Avec ce roman, l’auteur annonce d’emblée la couleur. Personne ne sortira indemne de ce récit pétri de violence, marqué du sceau de la culpabilité et de la trahison. Il renonce pourtant à la noirceur asphyxiante, lui préférant l’amitié indéfectible, la générosité et la réconciliation avec soi-même. En somme, du noir et rose.

Benoît Minville pose le décor de Rural noir au cœur de la Nièvre, une de ces campagne en déshérence ayant servi de creuset au mouvement des gilets jaunes. Mais, il lorgne du côté du roman américain, rendant une sorte d’hommage à ses maîtres. Sur ce point, on pense surtout à Stephen King, nommément désigné, mais également Larry Brown ou Joe R. Lansdale. On ne peut nier aussi la part intime revêtue par l’histoire, l’auteur ayant sans doute puisé dans ses souvenirs d’adolescence et dans sa culture musicale pour étoffer son récit d’anecdotes croustillantes. L’intrigue se noue autour d’un entrelacement entre passé et présent, entre la jeunesse insouciante du gang et leur devenir ultérieur, pour le meilleur et le pire.

En dépit de sa fraîcheur, de sa gouaille et de son ton empreint de nostalgie, Rural noir ne convainc hélas pas vraiment. Benoît Minville capte avec une certaine réussite le sentiment d’insouciance, les plans foireux et l’impétuosité de l’adolescence, mais il échoue à transmettre la tension des non-dits et les zones d’ombre qui agitent l’esprit des personnages. Il ne parvient pas davantage à s’écarter des poncifs et figures obligées du genre, se contentant de dérouler une histoire assez banale, manquant cruellement de profondeur et finalement gentillette. Quant à la désertification des campagnes, elle est brossée à gros traits, tenant plus d’un décor sommaire que d’une véritable immersion sociale.

Généreux et sympathique, Rural noir reste donc trop léger et prévisible pour susciter l’enthousiasme. Mieux vaut (re)lire les classiques américains ou Pierre Pelot.

Rural noir de Benoît Minville – Éditions Gallimard, collection « Série noire », février 2016

Le jour d’avant

« Venge-nous de la mine. »

Pendant des années, Michel a vécu avec la culpabilité chevillée au corps, traversé par une douleur indicible qui lui a gâché l’existence. Son frère est mort à Saint-Amé, mais son nom ne figure pas dans la liste des victimes du dernier accident minier d’importance en France, car il est décédé plus tard à l’hôpital, des suites de ses blessures. Déjà endeuillé par la mort de son frère, emporté dans un autre accident, son père n’a pas supporté ce nouveau traumatisme. Il s’est pendu, laissant à son cadet un mot très bref en guise de justification. Michel n’a pas tardé à quitter la région, préférant l’oubli à une promesse posthume non tenue. Peine perdue. La mort de son épouse ranime ses souvenirs, le poussant à venger son père, son frère et tous les mineurs morts ce jour funeste. Mais, s’il doit châtier les coupables de cette iniquité, qui doit payer ? Le porion négligent, désormais vieux et malade ? Les Houillères uniquement préoccupées par le rendement, mais maintenant fermées ? L’État soucieux de son indépendance énergétique ? Qui punir finalement ? Le lampiste ou le système capitaliste ? Quarante ans après l’événement, Michel s’est construit une image personnelle de la responsabilité des uns et des autres. En dépit de ses doutes, il est prêt à agir, à aller jusqu’au bout.

« IL N’Y A PAS DE FATALITE, ON VEUT LA VERITE. »

27 décembre 1974. Un coup de grisou suivi d’un coup de poussière provoque la mort de quarante-deux mineurs de la fosse n°3-3 bis dite Saint-Amé de Lens-Liévin, laissant cent quarante orphelins sur le carreau. Cet épisode dramatique scelle le sort de l’extraction charbonnière en France. Il entraîne le déplacement du Premier ministre Jacques Chirac sur place. Un hommage vite expédié qui ne répond à aucune interrogation sur les causes de l’accident. Les temps changent, ils ne sont plus favorables à l’exploitation du charbon. À vrai dire, l’accident apparaît surtout comme un révélateur. Celui de la mesquinerie du voisinage qui jalouse ces veuves dites « joyeuses » parce qu’elles reçoivent une indemnité pour compenser la mort de leur mari. Celui de l’inhumanité des houillères qui retirent de la paie des morts les trois jours qu’ils n’ont pas fait, faute d’avoir survécu, et font payer à la famille l’équipement dégradé par le coup de grisou. Celui enfin d’un métier qui s’apprête à basculer de l’actualité à la mémoire patrimoniale.

Hommage aux « gueules noires » dont l’histoire s’efface progressivement, y compris dans la région dont ils ont creusé les entrailles pour en extraire le charbon nécessaire à l’industrie nationale, Le Jour d’avant apparaît comme un roman sur l’identité et la mémoire ouvrière. Indépendamment des chevalements désormais classés à l’Unesco et des terrils survivants, reconvertis parfois en centres de loisirs, on peine à retrouver l’empreinte de l’industrie du charbon dans le paysage de la région Nord Pas-de-Calais. Pendant des générations, les Houillères ont pourtant garanti un salaire à des lignées entières, privées d’autres débouchés. La fierté d’appartenir à une même classe, de contribuer à la richesse nationale, de partager une culture populaire commune, a composé l’ordinaire d’une condition ouvrière puissante. La solidarité dans les moments durs ou dans les luttes contre les patrons et le talon de fer de l’État en constituait un autre point fort. Mais, l’existence restait précaire et courte, grevée par des conditions de travail épouvantables et les maladies professionnelles. Sans oublier la menace permanente du grisou, cause de multiples accidents dramatiques dont on peut voir un aperçu ici.

Avec pudeur, Sorj Chalendon évoque ce monde désormais révolu, ravalé au rang de l’imagerie d’Épinal, sans chercher pour autant à jouer sur la fibre misérabiliste. Mais au-delà de la mémoire collective, Le Jour d’avant est aussi l’histoire d’un homme hanté par la culpabilité, sentiment qui l’amène à travestir la réalité au point d’échafauder un crime. Sorj Chalendon nous immerge dans sa psyché détruite, dans l’intimité de son esprit rendu malade par ses fautes personnelles. Michel apparaît ainsi comme un homme qui souhaite expier pour ses torts, mais qui entend surtout rendre justice aux victimes de la mine, travailleurs comme familles, en permettant la tenue du procès dont ils ont été privés.

Le Jour d’avant est donc un roman bouleversant où se mêle le drame intime et la mémoire collective, mais aussi la fiction et la réalité. Sorj Chalendon rend ainsi hommage à la culture d’une région, rappelant au passage que si la mine a nourri des familles entière, elle a aussi beaucoup tué.

Le Jour d’avant de Sorj Chalandon – Réédition Le Livre de poche, août 2018

Chamamé

« Ils ne commencent jamais. Ils explosent. D’un coup. Ils sont comme ça mes rêves. »

J’avais dit grand bien de Golgotha, confiant mon impatience de lire Chamamé. Il ne m’aura pas fallu attendre trop longtemps pour réaliser cette promesse. 216 pages menées à un train d’enfer par un auteur inspiré. Désormais, c’est certain, Leonardo Oyola entre dans mon panthéon, malgré des goûts musicaux que l’on qualifiera poliment de personnel (voir la playlist jointe en fin d’ouvrage).

Transfiguration d’une histoire criminelle, par la grâce de Jehovah, de Gun’s and Roses et du chamamé (genre musical traditionnel de la province de Corrientes, en Argentine, mais joué aussi au Paraguay et dans certains endroits du Brésil), le roman de Leonardo Oyola nous amène dans la région du litoral argentin, guère éloignée des trois frontières. Une trinité pas loin d’être fatale pour Perro et le pasteur Noé, deux bandits notoires évoluant en-dehors de tout cadre. Un duo de pirates de la route, formant une bande à eux tout seuls.

Doué pour la conduite, Perro fuit, le pied au plancher, pour échapper à l’encagement dans une famille. Un avenir dont il redoute le quotidien merdique et terne de sous-prolétaire. De son côté, Noé a découvert sa vocation dans les paroles des chansons populaires. Par ce truchement, Dieu lui parle. Il s’adresse à lui, le chargeant d’évangéliser ses compatriotes et de construire une église pour accueillir les âmes perdues. Et tant pis s’il faut voler et tuer pour atteindre ce but. Le salut ne s’embarrasse pas des détails secondaires.

Difficile de déterminer qui de Perro ou de Noé apparaît comme le plus dangereux. Les deux pirates de la route, une variante des bandits de grand chemin d’antan, n’éprouvent aucun scrupule, n’hésitant pas à torturer ou à tuer si nécessaire. Ils se distinguent également par leur propension à se fourrer dans les mauvais coups, s’attirant la rancune et la haine d’autrui. Du gros calibre, susceptible de convoquer d’un claquement de doigt la lie de la pègre locale pour les expédier ad patres, les pieds devants. Mais rien de suffisamment dangereux pour faire reculer nos lascars.

Optant pour une narration éclatée, Leonardo Oyola nous propose un bout de route avec ces deux énergumènes. À coup de flashbacks, de réminiscences, de monologues introspectifs et de bifurcations sauvages du récit, il nous raconte leur jeunesse, décrit les conditions de leur emprisonnement, les rencontres sur fond de violence carcérale et les amitiés qu’ils nouent, enfermés entre quatre murs. Il détaille par le menu les origines d’une fraternité dictée par les circonstances. Une association de courte durée débouchant sur la trahison et la vengeance.

S’ensuit une course-poursuite jalonnée de morceaux de bravoure et de violence. Une road story empreinte de religiosité et de tueries. Comme un instantanée de l’Argentine marginale, pourvu d’un beat alternant rock FM et metal.

Avec Chamamé, Leonardo Oyola explose le compteur. C’est peu de dire que je l’adule.

Chamamé de Leonardo Oyola – Éditions Asphalte, septembre 2012 (roman inédit traduit de l’espagnol [Argentine] par Olivier Hamilton, réédition en Points/poche)