Vulnérables

Le nom de Richard Krawiec ne soulève sans doute pas l’enthousiasme des foules attachées au polar et autres littératures faisant haleter le lectorat d’effroi. Et pourtant, à l’instar de Julius Horwitz, le bonhomme me semble faire œuvre salutaire dans le domaine du roman noir et social, éclairant les angles morts de la société américaine pour susciter une légitime prise de conscience.

Vulnérables nous immerge dans la petite classe moyenne américaine, ne nous épargnant rien de l’âpreté de ces working poors, comme les sociologues ont pris l’habitude de les nommer, coincés entre deux ou trois emplois précaires leur permettant tout juste d’entretenir l’illusion consumériste et un statut social décent. Une population fragile, oubliée de tous, dirigeants économiques et politiques, exposée à la violence du marché et pour ainsi dire passée par perte et profit par la mondialisation triomphante.

« Ce dont ma famille voulait être protégée, ce dont elle voulait que je la protège, c’était des gens comme moi. »

Sans complaisance mais avec beaucoup de tendresse, Richard Krawiec dresse le portrait des Pike, une famille dysfonctionnelle issue de ce milieu sinistré. Les parents d’abord, Jake, le père, personnage falot et perclus de préjugés, usé par le travail et l’incertitude du lendemain. Puis Phyllis, la mère, alignant cigarettes sur cigarettes pour se donner le courage de continuer. Les enfants ensuite, Carol, enceinte jusqu’aux dents, Randy enferré dans ses problèmes de couple, et Billy, le plus vieux, dont la vie s’apparente à un ratage complet, oscillant entre les petits boulots sans lendemain, la délinquance et la fuite permanente de son passé.

C’est pourtant à l’aîné de leurs enfants que les Pike font appel, faute de mieux, lui demandant de revenir dans sa ville natale pour les protéger d’autres malfaisants, ceux qui ont transformé leur domicile en décharge, souillant les lieux et massacrant le chien de la famille. Vu son passif de malfrat violent, ils espèrent ainsi obtenir vengeance d’autant plus rapidement que leurs soupçons se portent sur un ex-ami de Billy, ancien compagnon de sa sœur. Un sale type à tous point de vue qui crèche dans un immeuble insalubre, occupant son temps à dealer et à se saouler. Débarrasser la communauté de cette engeance serait en somme une bonne action.

Écrit à la fin des années 1980, Vulnérables n’a rien perdu de son actualité, les pauvres de l’ère Clinton ayant désormais élu un président à leur convenance, c’est-à-dire vulgaire, inculte et grande gueule. Inédit aux États-Unis pour le prétexte fallacieux que les histoires de pauvres n’intéressent pas les lecteurs, Vulnérables se révèle une lecture indispensable et poignante. Un véritable cri d’angoisse et de désespoir, celui d’une population dépourvue de repères, tiraillée entre la peur du déclassement et la peur de l’autre, et sans cesse à la recherche d’un bouc émissaire pour expliquer la déchéance de son petit monde.

Maintenant, m’est avis que Dandy, le précédent roman de Richard Krawiec, ne va pas faire long feu dans ma bibliothèque. On en causera, c’est certain.

Vulnérables (At the Mercy, 2017) de Richard Krawiec – Éditions Tusitala, 2017 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Charles Recoursé)

Publicités

Timika – Western papou

Si le devenir des peuples premiers dans le monde n’incite pas à l’optimisme, celui réservé aux Papou n’est pas le moins dramatique et sans doute un des moins médiatisés sous nos latitudes. Annexée par l’Indonésie au moment de l’indépendance, la Papouasie occidentale est tombée sous la coupe de l’armée, guère avare en matière de violence. Bras armé du gouvernement de Jakarta, le Kopassus a réprimé ainsi sans scrupules les velléités séparatistes papoues, n’hésitant pas à rançonner les compagnies étrangères pour assurer leur sécurité. Car, dans ce confettis tropical composé de milliers d’îles habitées par une multitude de nations, d’ethnies et de tribus, où s’affrontent islam et christianisme, les Papou ont le malheur d’habiter un territoire riche en ressources minières. Pétrole, gaz naturel, cuivre et surtout l’or contribuent à leur calvaire, souillant montagnes et forêts, sans que les natifs puissent profiter un seul instant des bénéfices tirés de l’exploitation aurifère.

Pratiquant la torture et l’assassinat politique, le Kopassus a été également accusé de mener un génocide silencieux à l’encontre des papou eux-mêmes. Un holocauste inexorable, nourri par un racisme tenace, ravalant les indigènes de la région au rang de sous-hommes à peine civilisés. Sur ce point, l’année 1977 constitue l’acmé du processus d’assimilation forcée, qualifié pudiquement du terme de « modernisation » par le gouvernement indonésien. Entre 4000 et 30 000 personnes sont mortes ou disparues, nul ne sait exactement, pendant l’opération Kikis où des villages entiers ont été mitraillés, bombardés avec du napalm ou des explosifs à fragmentation, histoire de réprimer le soulèvement général des papou. Une liste impressionnante de victimes dont les noms, puisés dans le rapport d’une ONG, seule mention de ce crime de masse, sont énumérés entre les pages 350 et 427 par Nicolas Rouillé, jusqu’à dévorer tout l’espace dévolu à la fiction. Loin d’assainir la situation, la chute du dictateur Suharto n’a fait que l’aggraver, laissant l’armée libre d’agir dans le mépris le plus total des Droits de l’homme. Les leaders indépendantistes Theys Eluay et Kelly Kwalik ont d’ailleurs fait les frais de ce conflit de basse intensité qui ne dit pas son nom.

A son grand soulagement, il lui sembla que la population de Timika était essentiellement indonésienne, impression confirmée par la présence de deux grandes mosquées aux dômes bariolés. Si ce n’était cette ribambelle d’églises, si ce n’étaient ces Noirs vagabondant en loques, pieds nus, si ce n’étaient ces porcs circulant en liberté – ce qui répugna pak Sutrisno, bien plus que les fossés et terrains vagues emplis d’eau stagnante, les tas de détritus jonchant les rues et les trottoirs étoilés de crachats écarlates – Timika aurait bien pu se situer à Java ou à Sumatra.

À bien des égards, la ville de Timika illustre parfaitement ce désastre humain et environnemental. Située au cœur d’un Far-west des antipodes, la cité pionnière semblent livrée à toutes les convoitises et les injustices d’un colonialisme renforcé par le libéral-capitalisme.

À Timika, il n’y a guère de place pour les papou que l’armée a chassé de leur village, massacrant au passage les quelques récalcitrants, révoltés par le viol de leurs lieux cultuels et la pollution provoquée par les rejets toxiques de la compagnie américaine Freeport qui exploite la plus grande mine de cuivre et d’or du monde dans la montagne. Ils sont quantité négligeable. Et après tout, de quoi se plaignent-ils ? Ne bénéficient-ils pas de 1% des profits de la mine, histoire de s’éduquer, de se soigner et de profiter de la société de consommation, sarong et téléphone portable y compris ? Au lieu de cela, que font-ils ? Ils gaspillent l’argent, achetant de l’alcool et des cochons. Ils se complaisent dans la paresse, se laissant distraire par le discours belliqueux des indépendantistes. Non, les Papou ne sont vraiment pas des gens raisonnables.

À Timika, on trouve aussi des étrangers. Quelques expatriés employés par Freeport, venus là pour travailler à la mine ou dans les écoles gracieusement financées par la multinationale américaine. Qu’ils soient révoltés par la situation des Papou, peu importe. Ils ne resteront de toute façon que peu de temps.

La marée humaine débarquée des quatre coins de l’Indonésie montre une toute autre ambition. Venue pour faire fortune dans cet Eldorado tropical, cette foule de traîne-savates et de gagne-petits est prête à tout pour réussir, quitte à écraser son voisin pour survivre. Elle compte et recompte les billets crasseux lâchés par les mieux lotis, crachant sur les Papous, car il est toujours plus simple de s’en prendre à plus pauvre que soi.

À Timika, on trouve surtout l’armée, omniprésente, en concurrence avec la police pour se payer sur l’habitant. Patrouillant en 4×4 aux vitres fumées et surveillant la circulation sur la principale route qui dessert la mine, elle constitue un véritable État dans l’État. Une institution agissant dans la plus complète impunité, contrôlant en permanence les allées et venues de la population, réprimant sans vergogne les manifestations de mécontentement, rançonnant les petits commerces et n’hésitant pas à faire pression sur la compagnie Freeport pour montrer son autorité.

Avec Timika, Nicolas Rouillé nous livre un roman très documenté, nous dévoilant le combat quotidien des Papou pour exister dans un monde leur étant hostile. Il opte pour la multifocalisation, nous immergeant dans les existences personnelles de plusieurs personnages. Le procédé permet de restituer la complexité politique, économique et humaine de cette mosaïque ethnique, tout en échappant à l’écueil du documentaire un tantinet didactique. On adopte ainsi le point de vue papou, mais également indonésien et occidental, essentiellement celui des Australiens et Américains, sur ce qu’il faut bien appeler une tragédie humaine et écologique. Dans ce récit à plusieurs voix, on suit surtout l’itinéraire d’une famille papoue. D’abord l’aîné, Alfons, qui a rejoint la guérilla, obsédé par le désir d’obtenir l’indépendance pour son peuple. Il a rompu avec son mentor, Kelly Kwalik, préférant frayer avec les trafiquants d’armes pour poursuivre la lutte en sabotant les installations de Freeport, en prenant des otages et assassinant les militaires indonésiens. Le cadet, Johni, n’a pas pris la même voie, préférant dilapider l’or récupéré grâce à l’orpaillage dans les effluents toxiques rejetés par Freeport dans la rivière. Un travail de forçat suscitant la jalousie, soumis au racket de l’armée et des marchands indonésiens, et dont il tire pourtant de quoi subsister, en dépit de l’alcool et des prostituées séropositives dont il abuse. Quant à Rose, la seule fille de la fratrie, elle vit exilée en Australie où elle étudie pour devenir infirmière, malgré une culpabilité tenace.

Ce trio croise la route d’expatriés australiens et américains, celle d’un journaliste d’investigation venu chercher de quoi décrocher le Pulitzer, celle de pak Sutrisno, un pauvre javanais espérant devenir riche en tenant un warung, mais aussi celle de Bambang, un salopard prêt à toutes les combines pour faire fructifier son pactole. Ils croisent aussi la route de deux agents du FBI, venus enquêter sur un attentat terroriste dont l’armée rend responsable Kelly Kwalik que d’aucuns considèrent comme le messie en Papouasie, sans oublier quelques Ladyboys à la recherche de leur place dans ce milieu de rustres.

À bien des égards, Timika se révèle une lecture salutaire. Du conflit larvé qui prévaut en Papouasie occidentale, conflit jalonné de crimes de guerre et contre l’humanité, on ne connaît en effet rien en France. Et si l’on était informé de celui-ci, qu’est-ce que cela changerait ? Nicolas Rouillé prend le pari que si la littérature ne peut changer le monde, elle contribue au moins à changer notre regard sur celui-ci, dévoilant ses angles morts, ses trous noirs en forme de culs-de-basse-fosse ignorés des bonnes consciences du libéral-capitalisme. Et, il prend également le pari que la littérature peut permettre de se venger de la réalité, rendant justice aux habitants de ce coin du monde. Un pari amplement réussi avec Timika.

Timika – Western papou de Nicolas Rouillé – Éditions Anacharsis, collection « Fictions », 2018

Ma Zad

Arrivé au mitan de son existence, Camille Destroit se livre à son examen de conscience et le résultat n’est guère brillant. La quarantaine bien sonnée, pas de gosses et une ex partie courir le guilledou ailleurs, on ne peux pas vraiment dire qu’il a réussi sa vie, du moins au regard des stéréotypes de la société de consommation. Comme si cela ne suffisait pas, il aggrave son passif en participant à un collectif d’écolos, d’activistes, fermiers bios et autres altermondialistes en lutte contre le bétonnage d’une zone humide, contribuant à leur intendance et leur fournissant des palettes pour se retrancher. Alors que la victoire semble à portée de rainettes, il est raflé par la maréchaussée, sur le point d’être déferré devant la justice pour radicalisation potagère. Et peu après, au sortir de sa garde à vue, le hangar où il entrepose son stock de palettes part en fumée, et la direction du supermarché lui signifie son licenciement, en guise de représailles, les propriétaires de l’enseigne étant également à l’origine du projet de bétonnage qui vient de capoter. Heureusement, parmi les compagnons de lutte qu’il héberge dans sa ferme, pour lui remonter le moral, il y a Claire, une jeunette à la chevelure de feu et aux taches de rousseur aguicheuses. Mais l’ingénue semble lui faire des cachotteries.

À l’instar du Beaujolais nouveau, un roman de Jean-Bernard Pouy est toujours un moment de lecture amusant, empreint d’une légèreté, d’un état d’esprit festif que vient démentir un propos plus profond. Avec un sens du timing inouï, alors que le gouvernement d’Edouard Philippe vient de mettre un terme à des années d’affrontement autour du projet d’aéroport de Notre-Dame des Landes, il nous invite aux côtés des militants d’une zone à défendre, de dangereux activistes surarmés, prêts à en découdre avec les autorités en criant « la liberté ou la mort ! ». Autrement dit, un groupe hétéroclite d’amoureux de la nature, post-hippies et néo-ruraux, de fermiers bios que la perspective de la violence inquiète et de Black blocks no borders. Bref, un groupe d’individus ayant sans doute pris au pied de la lettre la devise de la République et ses promesses émancipatrices.

Il dévoile aussi un rapport de force faussé où le pouvoir économique joue de manière hypocrite les promesses d’emplois contre la préservation de l’environnement, révélant ce dont tout le monde se doute, la collusion avec des politiques, obsédés par la baisse du chômage, gage de leur réélection. Le cirque d’une démocratie représentative vendue aux enchères, où mêmes les médias, le quatrième pouvoir (ahah!), ne sont attirés que par l’émotion et la perspective du sang.

Certes, on peut reprocher à Pouy de survoler un tantinet le sujet et de se laisser aller à ses marottes, la recherche irrésistible du bon mot, du jeu de mots lamentable. On peut s’agacer de son goût pour l’OuLiPo, pour la digression érudite – cinématographique, musicale ou potagère – et pour l’introspection foutraque dont il meuble les temps morts de son récit, et il y en a un max. Mais, c’est aussi pour cela qu’on le lit, qu’on l’aime et, à vrai dire, l’on serait fort marri de ne pas retrouver cette gouaille ravageuse, cette distanciation critique et ce regard mi-ironique, mi-cynique sur le genre humain. Et puis, c’est lui faire un faux procès. La ZAD n’est pour lui qu’un décor propice à une intrigue de roman noir, la femme fatale endossant ici la tenue d’une militante radicale, fausse ingénue mais vraie malfaisante. Camille Destroit, englué dans sa crise de la quarantaine, aurait dû se méfier…

Si Ma Zad s’inscrit dans l’air du temps, il ne s’agit pas de celui du militantisme étriqué, reproduisant les gimmicks du système qu’il est supposé combattre. Bien au contraire, c’est un regard goguenard et lucide. Celui d’un esprit libertaire doté d’un véritable sens éthique, amateur de romans noirs, et qui s’amuse, un peu navré quand même, des travers de ses contemporains.

Ma Zad de Jean-Bernard Pouy – Éditions Gallimard, collection « Série noire », janvier 2018

Le chanteur de gospel

Ayant découvert Harry Crews, via son autobiographie quelque peu romancée Des mules et des hommes, l’envie de fouiller dans l’œuvre du bonhomme m’a saisi. L’aperçu qu’il y livre en effet de son enfance m’a cueilli sans prévenir. Une claque, comme on dit. Du genre qui vous retourne les tripes tout en flattant les cellules grises. Bref, il me tardait de découvrir la part romancée de l’auteur. Chose faite avec Le Chanteur de gospel, son premier roman si je ne m’abuse.

Le Chanteur de gospel se fonde sur une attente insoutenable. Celle des habitants d’Enigma, petite bourgade de Géorgie. Qu’attendent-ils exactement ? Le retour du chanteur de gospel, l’enfant chéri du pays, une voix d’or, qui dit-on, accompli aussi des miracles. Et pendant que la ferveur populaire monte en puissance, Willalee Bookatee croupit dans une cellule, pour être jugé dans le meilleur des cas, mais plus sûrement pour être lynché après avoir subit quelques sévices gratinés issus de l’imagination de la populace. Car on ne plaisante pas à Enigma avec la vertu des blanches, surtout lorsqu’un nègre se permet d’en violer et d’en assassiner une.

« Harry Crews est le Jérôme Bosch du roman noir. »

La formule n’est pas de moi, mais de Jean-Bernard Pouy. Elle prend d’ailleurs toute sa saveur à la lecture du Chanteur de gospel. Le roman s’apparente d’abord à une incroyable et longue liste de freaks, d’illuminés, d’estropiés, de rednecks, d’affreux, de dingues, de criminels… Et pourtant, Harry Crews évoque cette cour des miracles avec suffisamment d’humour pour nous les rendre tous attachants et magnifiques, malgré leur abjection intrinsèque. J’avoue avoir beaucoup jubilé devant la monstruosité de tous ces personnages dont l’auteur nous brosse la trogne et les vices avec une gouaille réjouissante.

Avec un art de la narration irrésistible, Harry Crews nous dépeint la ferveur religieuse qui s’empare des esprits à l’annonce du retour du fils prodigue, Le Chanteur de gospel, un type banal dont l’apparence de beau gosse et la voix d’or cachent une culpabilité indicible, une répulsion totale pour sa bourgade natale et des sentiments ambigus. Crews déroule ainsi un récit d’une noirceur absolue, faisant monter progressivement la pression et la folie homicide, jusqu’à un dénouement explosif nous laissant rincé et tout chose. Respect ! Et croyez-moi, je ne ménage pas mes mots. A suivre, avec La foire aux serpents

Le chanteur de gospel (The Gospel Singer, 1968) de Harry Crews – Réédition Folio/Policier (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Nicolas Richard)

Je suis un terroriste

« Enfin, à 2 heures 12, dans un gros trou entouré de collines, on aperçut les milliers de lumières de Nancy, capitale écrasée de la Meurthe-et-Moselle. Et Stéphane Anselme débarqua ainsi dans la glorieuse cité des Ducs de Lorraine, la sage et fière patrie des mirabelles et des macarons, de Stanislas et de Rossinot, de Virginie Despentes et de C. Jérôme. »

Amis de jeunesse, Stéphane, Maude, Raoul et Guillaume ont connu un parcours similaire. Des projets plein la tête, mais l’échec sur toute la ligne. Révoltés par choix, ils ont arpenté le bitume dans les manifestations contre le CPE, côtoyé le milieu anarchiste, pogotés à l’occasion de concerts punks improvisés dans des squats, tout en consommant bière et substances illicites. Et puis, Stéphane est mort, suite logique de sa trajectoire auto-destructice. Ses amis ont poursuivi leur route, chacun de son côté. Maud roulant sa bosse en Amérique latine, Guillaume entre alcoolisme et petits boulots, Raoul enfermé dans son appartement rempli de livres, à noircir des pages avec des théories politiques absconses. Jusqu’au retour de Maude au bercail.

Ne tergiversons pas, Je suis un terroriste relève du néo-polar. Entendons-nous bien, je parle ici du néo-polar tel que le pratiquaient Manchette ou ADG, pas de ce prétendu roman d’intervention sociale au propos gauchiste trop souvent caricatural. DOA, Dominique Manotti, Jérôme Leroy, Thierry Di Rollo, Jérémy Guez, Di Ricci, François Médeline et j’en passe… Les auteurs ne manquent pas pour ausculter les angles morts de la société française, établissant le diagnostic de ses difficultés, de ses tensions et de ses maux. Pierre Brasseur s’inscrit dans cette mouvance – terme approprié au regard du sujet qu’il aborde dans son roman.

En effet, Je suis un terroriste se focalise sur une certaine jeunesse, marginale, dégoûtée de tout et n’envisageant l’avenir que sous la forme d’un déchaînement de violence aveugle, catharsis de ses frustrations et de ses échecs. Passé les quelques sources d’agacement, clichés – j’avoue avoir trébuché sur le regard glacé – et autres coquilles typographiques, j’ai été happé par l’intrigue, compte-rendu clinique et détaillé, écrit a posteriori d’un point de vue omniscient. D’emblée, on sait que l’histoire va mal se terminer. L’auteur le rappelle à plusieurs reprises, anticipant le déroulement des faits, et pourtant la narration extérieure convient idéalement au propos. Elle colle à la trajectoire de ces trois trentenaires, en rupture de ban, embarqués dans la spirale du nihilisme, décidant sur un coup de tête d’assassiner des inconnus, pour le simple motif qu’ils appartiennent au MEDEF. Le fait illustre bien le désespoir de ces révoltés par dépit, animés par la colère et le dégoût. À défaut d’ennemis identifiables ou d’idéal à promouvoir, ne reste plus qu’à tirer dans le tas, offrant ainsi à l’État l’opportunité de tirer les marrons du feu…

On le voit, le parallèle avec Nada de Jean-Patrick Manchette n’est pas usurpé. À l’heure des blacks blocks, des sabotages de lignes TGV, plus que jamais le terrorisme gauchiste, désormais appelé ultra-gauche, et le terrorisme étatique, quoique tous mobiles soient incomparables, demeurent comme les deux mâchoires du même piège à cons. Cependant, si j’adhère au propos de Pierre Brasseur, je ne peux m’empêcher d’être plus critique quant à sa forme. L’auteur ne respecte pas complètement le pacte établi avec le lecteur. La quatrième de couverture parle à tort de style comportementaliste. Je m’inscris en faux en signalant que dans le béhaviorisme (je néologise si je veux), les personnages ne se caractérisent que par l’action, par leurs rapports avec l’environnement et leurs interactions. Les états d’âme, les processus mentaux, l’introspection ou la mémoire ne doivent pas venir interférer, comme cela est le cas avec Je suis un terroriste.

Par ailleurs, je trouve le dénouement un tantinet capillotracté. La fuite de Maude, sa rencontre fortuite sur l’autoroute (drôle d’endroit pour une rencontre.)… Sans déflorer davantage l’histoire, j’ai trouvé que tout cela sonnait faux. Trop facile. C’est bien sûr un ressenti personnel.

Il n’en demeure pas moins que Je suis un terroriste est un roman à lire, d’autant plus que son propos reste d’actualité. Au moins, pour le portrait d’une jeunesse désabusée, en rupture d’idéal et de perspective d’avenir. Pas sûr que les lendemains de cette insurrection qui vient soient enchanteurs…

Je suis un terroriste de Pierre Brasseur – Éditions Après La Lune, collection Lunes blafardes, février 2011

Jusqu’à la bête

CLAC !

L’usine.

Elle hante l’esprit de Erwann, dictant sa routine jusque dans les actes du quotidien. Pour le planton du frigo, comme le surnomme le directeur commercial de l’entreprise, la vie se réduit à un éternel recommencement, avec comme seul horizon une retraite lointaine. Dans un froid constant, avec en guise de fond sonore le claquement sec de la chaîne de production, il trie les carcasses sanglantes suspendues à leur crochet. Un défilé continu de quartiers de viande, destiné au découpage puis à la grande distribution.

CLAC !

A son arrivée, on lui a présenté l’usine comme une merveille industrielle, hygiénique, efficace, soucieuse de donner la mort sans souffrance ni stress. Bien loin des conditions déplorables prévalant dans les abattoirs municipaux. On s’est moins soucié des hommes, contraints de patauger dans le sang poisseux au milieu des effluves de mort. Un sous-prolétariat s’épuisant à la tâche, obligé de suivre la cadence inhumaine de la chaîne, le corps usé par les gestes répétitifs.

CLAC !

Mais tout ceci relève du passé pour Erwann. Il a quitté l’usine pour un autre univers, celui d’une cellule. Et cet individu, d’ordinaire taiseux, raconte désormais l’enchaînement inexorable des faits qui l’ont conduit là. Par bribes, dans le désordre le plus total, des fragments de souvenirs défilent dans sa caboche. Une enfance banale au cœur d’un lotissement pavillonnaire, un parcours scolaire chaotique, un père tyrannique et une mère éteinte, un amour passager avec une stagiaire venue travailler là pour l’été, et des relations sociales avec les collègues réduites aux remarques salaces et aux blagues racistes. Heureusement, il reste sa belle-sœur, son frère et leurs petites filles. Mais toute leur affection n’a pas suffit pour s’opposer au surgissement de la bête, dépouillée de son humanité.

Jusqu’à la bête se lit d’un seul trait. Le nouveau roman de Timothée Demeillers confine à la scansion, une longue poésie en prose, brute, douloureuse, centrée sur un individu que l’on voit peu-à-peu perdre pied. Le récit décrit avec force détails la lente déshumanisation d’un homme, littéralement dévoré par un travail harassant dont il ne constitue que le maillon (faible), laminé par les échecs, tant scolaires que familiaux ou affectifs. Un homme qui, à force de frustrations, d’humiliations, en vient à commettre l’irréparable.

Timothée Demeillers met en scène une tragédie, démontant ses rouages, éclairant ses zones d’ombre et rappelant si nécessaire la pérennité de l’opposition entre classes sociales. Il rend visible l’indicible, l’aliénation résultant du travail dans un abattoir où les êtres vivants, animaux comme humains, ne sont finalement que les pièces d’une machinerie, les uns destinés à nourrir les autres. Un cercle vicieux, entretenu par un processus industriel standardisé que l’on considère comme un progrès indépassable.

A la lecture de Jusqu’à la bête, on se surprend à penser à Pierre Pelot ou à Pascal Dessaint, dont les romans évoquent la désespérance, l’acculturation d’un prolétariat livré à lui-même, y compris ses pires démons. On se remémore également les réflexions de Jacques Ellul sur la technique et l’aliénation.

Indépendamment de ces références, le roman de Timothée Demeillers nous pousse à reconsidérer notre mode de vie et de consommation, rappelant que les damnés de la terre n’ont pas été effacés par le progrès. Ils ont juste changé de fonction, troquant une vie de misère contre une existence monotone, dépourvue de sens, sans véritable perspective d’avenir.

Jusqu’à la bête de Timothée Demeillers – Éditions Asphalte, 2017

Dawa

Les lecteurs de ce blog ne sont pas sans savoir que nous sommes EN GUERRE ! (prophétie auto-réalisatrice n°42) À moins de vivre dans une grotte, évidemment pas du côté de Tora Bora, difficile en effet d’échapper à la rhétorique guerrière, portée à l’incandescence par les attentats de Nice et de Saint-Etienne-du-Rouvray. Difficile de dire aussi ce que nous réserve l’avenir, surtout avec des journalistes qui courent, comme des poulets à la tête coupée, derrière la moindre émotion, et des politiques enferrés dans une posture belliqueuse qu’ils croient gaullienne. Bref, serrons les dents et les coudes avec un roman noir dont le propos interpelle à plus d’un titre.

dawa_laffontL’argument de départ de Dawa ne manquera pas en effet de réveiller des échos douloureux. Un fanatique musulman décide de frapper Paris au cœur. Il planifie plusieurs attentats simultanés avec la complicité de cinq jeunes recrutés dans la cité des 3000. Lumpenprolétariat à la recherche d’un sens à donner à leur existence, ces gamins sont prêts au sacrifice pour une cause qui les dépasse, un islam fantasmé et violent.

Sans déflorer l’histoire, disons simplement que Julien Suaudeau a bien besoin de 550 pages pour démêler une intrigue où se mélangent islam radical et vengeance personnelle, le tout sur fond de géopolitique internationale et de manœuvres politiques. Du grand art qui n’est pas sans rappeler DOA.

L’auteur semble avoir anticipé les attentats qui ponctuent notre quotidien depuis janvier 2015. D’aucuns ont voulu y voir une manière de prédiction, ne retenant de l’histoire que la dérive d’un groupe de jeunes des cités sous l’influence d’un islam radical. Dawa se contente pourtant de mettre en exergue des faits amplement commentés et documentés depuis bien longtemps. Il illustre la faculté du roman noir à se saisir du réel de nos sociétés pour en dévoiler les angles morts et les fractures. En cela, Julien Suaudeau n’est guère éloigné d’un Dashiell Hammett lorsqu’il décrivait l’omniprésence de la corruption dans société américaine des années 1930 et la collusion entre la pègre et le politique.

Avec Dawa, il creuse l’Histoire du présent, s’attachant aux coulisses du pouvoir et des officines de renseignements dont les manœuvres cyniques guident plus sûrement la marche de la démocratie que les rendez-vous électoraux. Il n’oublie pas pour autant le « pays réel », ces banlieues désertées par la République, où s’applique une loi du marché régulée par le droit du plus fort. Il s’efforce également de désamorcer les discours simplistes autour de la radicalisation et du terrorisme, sans verser dans un angélisme malvenu. Dans ce contexte, le djihad apparaît comme l’opium des losers (dixit l’auteur lui-même dans une intéressante ITW). Une démarche illusoire donnant la sensation d’exister aux apprentis terroristes, au moins le temps d’un prime time.

Certes, on peut déplorer quelques facilités dans l’intrigue et la faiblesse des motivations intimes de quelques personnages. En dépit de ce léger bémol, on reste longtemps marqué par la pertinence et l’intelligence du propos.

Depuis Dawa, Julien Suaudeau est revenu à l’écriture avec Le Français, où il raconte la métamorphose d’un jeune Normand, devenu bourreau de l’État islamique. De quoi replonger, mais pas tout de suite…

« Je pense que le problème de ce pays n’est pas de nature culturelle ou idéologique, mais sociale. Vous avez parfaitement le droit d’avoir une vision magique du monde et d’être convaincue, à l’image de tous vos collègues, que tout ira mieux lorsque vous serez aux affaire. La réalité, dont les gens comme moi ont le devoir de se préoccuper, c’est que les choses continueront à se dégrader, drones américains contre djihadistes, tant que dix à vingt pour cent des Français croupiront dans un état de misère morale et économique. Il n’y a pas de guerre des civilisations, d’islam contre les valeurs occidentales. Il n’y a que des pauvres, des culs-terreux au front épais et à la gamelle creuse, dont la religiosité est un réflexe de fierté infantile, une tentative de reconquête de soi face à un consumérisme qu’ils identifient aux États-Unis et à Israël, parce qu’ils continuent à s’appauvrir pendant que la rente engraisse. Vous pouvez rire, mais croyez-vous que les talibans existeraient si le PIB des zones tribales était dix fois supérieur à ce qu’il est ? Éduquez-les, soignez-les, occupez-les, vous ne rencontrerez plus beaucoup de candidats au martyre ou à l’émeute. »

dawaDawa de Julien Suaudeau – Éditions Robert Laffont, 2014 (réédition Points Policier, 2015)