Chamamé

« Ils ne commencent jamais. Ils explosent. D’un coup. Ils sont comme ça mes rêves. »

J’avais dit grand bien de Golgotha, confiant mon impatience de lire Chamamé. Il ne m’aura pas fallu attendre trop longtemps pour réaliser cette promesse. 216 pages menées à un train d’enfer par un auteur inspiré. Désormais, c’est certain, Leonardo Oyola entre dans mon panthéon, malgré des goûts musicaux que l’on qualifiera poliment de personnel (voir la playlist jointe en fin d’ouvrage).

Transfiguration d’une histoire criminelle, par la grâce de Jehovah, de Gun’s and Roses et du chamamé (genre musical traditionnel de la province de Corrientes, en Argentine, mais joué aussi au Paraguay et dans certains endroits du Brésil), le roman de Leonardo Oyola nous amène dans la région du litoral argentin, guère éloignée des trois frontières. Une trinité pas loin d’être fatale pour Perro et le pasteur Noé, deux bandits notoires évoluant en-dehors de tout cadre. Un duo de pirates de la route, formant une bande à eux tout seuls.

Doué pour la conduite, Perro fuit, le pied au plancher, pour échapper à l’encagement dans une famille. Un avenir dont il redoute le quotidien merdique et terne de sous-prolétaire. De son côté, Noé a découvert sa vocation dans les paroles des chansons populaires. Par ce truchement, Dieu lui parle. Il s’adresse à lui, le chargeant d’évangéliser ses compatriotes et de construire une église pour accueillir les âmes perdues. Et tant pis s’il faut voler et tuer pour atteindre ce but. Le salut ne s’embarrasse pas des détails secondaires.

Difficile de déterminer qui de Perro ou de Noé apparaît comme le plus dangereux. Les deux pirates de la route, une variante des bandits de grand chemin d’antan, n’éprouvent aucun scrupule, n’hésitant pas à torturer ou à tuer si nécessaire. Ils se distinguent également par leur propension à se fourrer dans les mauvais coups, s’attirant la rancune et la haine d’autrui. Du gros calibre, susceptible de convoquer d’un claquement de doigt la lie de la pègre locale pour les expédier ad patres, les pieds devants. Mais rien de suffisamment dangereux pour faire reculer nos lascars.

Optant pour une narration éclatée, Leonardo Oyola nous propose un bout de route avec ces deux énergumènes. À coup de flashbacks, de réminiscences, de monologues introspectifs et de bifurcations sauvages du récit, il nous raconte leur jeunesse, décrit les conditions de leur emprisonnement, les rencontres sur fond de violence carcérale et les amitiés qu’ils nouent, enfermés entre quatre murs. Il détaille par le menu les origines d’une fraternité dictée par les circonstances. Une association de courte durée débouchant sur la trahison et la vengeance.

S’ensuit une course-poursuite jalonnée de morceaux de bravoure et de violence. Une road story empreinte de religiosité et de tueries. Comme un instantanée de l’Argentine marginale, pourvu d’un beat alternant rock FM et metal.

Avec Chamamé, Leonardo Oyola explose le compteur. C’est peu de dire que je l’adule.

Chamamé de Leonardo Oyola – Éditions Asphalte, septembre 2012 (roman inédit traduit de l’espagnol [Argentine] par Olivier Hamilton, réédition en Points/poche)

Taqawan

Après Timika, une lecture hautement recommandable pour l’amateur des nations indigènes et de l’injustice qu’elles vivent sans exception quel que soit l’endroit de la planète où elles se frottent ou se sont frottées aux civilisations dites « évoluées », je n’en finis pas d’explorer les angles morts de l’Histoire, avec cette fois-ci le Québec dans le viseur.

Juin 1981. La Sûreté du Québec organise une descente dans la réserve de Restigouche pour saisir les filets de pêche des mi’gmaq et ainsi faire appliquer une mesure de protection concernant les saumons. L’opération, surtout improvisée pour embarrasser le gouvernement fédéral responsable des réserves indiennes sur l’ensemble du territoire canadien, n’est que le prélude à un déchaînement de violences policières, chanté sous le titre de Escarmouche à Restimouche par Edith Butler, titre qui lui vaudra d’être censurée, et entré à la postérité sous le nom de « la guerre du saumon ». Un épisode supplémentaire dans la longue série d’injustices et de mesures répressives visant la nation mi’gmaq. L’événement, sans doute passé depuis longtemps sous les radars de l’indignation, fournit Eric Plamondon l’occasion de revenir sur le traitement de la question indienne au Québec, un sujet longtemps absent des livres historique de la Belle Province et loin d’être résolu. Mais, rien de neuf sous le soleil, l’Histoire étant après tout écrite par les vainqueurs.

« Ici, on a tous du sang indien et quand ce n’est pas dans les veines, c’est sur les mains. »

Mêlant le récit historique aux légendes indigènes, dans des chapitre courts en forme d’instantanées signifiants, l’auteur retrace le parcours des tribus descendues de Béring aux temps préhistoriques pour venir se fixer dans ce bout du monde, ce Gespeg, la fin des terres en langue mi’gmaq, devenu ensuite Gaspésie avec la colonisation française. Une nation éparpillée sur des milliers de kilomètres carrés, vivant du produit de la forêt, des fleuves et de la baie, en particulier du taqawan, ce saumon remontant toujours à la source. De la rencontre avec les premiers Blancs, de l’entraide qui en a résulté, surtout pour permettre aux colons de survivre aux rigueurs de l’hiver, les Indiens n’en ont retiré que de l’amertume. Considérés jusque dans les années 1960 comme des sauvages, des autochtones dépourvus de droits, différents quand il s’agit de les punir, mais comme tout le monde au moment de les dédommager, les Mi’gmaq ont été massacrés, dépossédés de leurs terres, privés de leurs ressources, enfermés dans des réserves, sommés de s’assimiler. Maintenant, on leur prend leurs filets pour protéger une espèce animale qu’ils n’ont même pas contribué à faire disparaître. Le fait provoque leur révolte et attire dans les parages tous les défenseurs de la cause indienne. Il attise également le souverainisme qui tiraille le Québec et envenime ses relations avec Ottawa.

Au cœur de cet épisode historique authentique, Eric Plamondon n’oublie pas de faire œuvre de romancier. Disparue le jour de la descente brutale de la sûreté québecoise, Océane, une jeune Mi’gmaq de quinze ans, est retrouvée prostrée dans la forêt par un garde-chasse qui vient de démissionner, dégoûté de la violence des policiers contre les Indiens. Avec l’aide d’une institutrice française et d’un vieil indien vivant en marge de sa tribu, il la recueille et lui apporte son aide, ne sachant pas encore qu’il va s’attirer ainsi la vindicte de ses agresseurs. Les points de vue de ces personnages fictifs viennent ainsi enrichir un tableau général assez sinistre, où majorité et minorités, colons et indigènes, Anglophones et francophones semblent se livrer un combat absurde et criminel sans fin. Il met en lumière également les effets délétères de la mise sous tutelle de la nature par un libéral-capitalisme guère respectueux des autres façons de vivre, en particulier amérindiennes.

« D’où vient cette nécessité, comme innée, depuis le fond des âges, qui veut que l’espèce humaine se batte et s’entretue au nom d’un lieu, d’une famille, d’une différence irréductible? Pourquoi mourir pour tout ça ? »

Patchwork historique et ethnologique étonnant, saupoudré d’une intrigue de roman noir, peut-être un tantinet archétypale, Taqawan peut se lire aussi comme un appel désabusé à la fraternité, à la compréhension de l’autre et au respect de l’environnement. Mais, Eric Plamondon met surtout en exergue un paradoxe aussi vieux que l’humanité : comment peut-on se battre pour revendiquer son droit à vivre, à exister selon ses propres coutumes, tout en bafouant ceux d’une minorité dont on s’évertue à nier l’existence ? C’est là une tragédie hélas éternelle.

Taqawan de Eric Plamondon – Quidam Éditeur, réédition Le Livre de Poche, février 2019

Golgotha

Villa Scasso, banlieue de Buenos Aires. Chômage endémique, alcoolisme, violence quotidienne, les lieux sont une vraie carte postale pour touriste suicidaire. À Scasso, on vit et on meurt. Pas question de quitter le quartier autrement que sur ses pieds, en devenant footballeur ou flic, ou les deux pieds devant soi. Un jour de neige, Magui perd sa fille. Un avortement clandestin raté. Du rouge sur fond blanc. La faute à pas de chance dit la rue, taisant le rôle joué par Kuryaki, le caïd local. Magui avait tout misé sur sa fille. Elle nourrissait de grands espoirs quant à son avenir. Quel parent ne se comporte pas ainsi, se voilant la face pour ne pas voir les véritables agissements de sa progéniture. Mais Magui ne supporte pas ce drame. Elle se suicide dans l’indifférence générale. La routine à Scasso. Sauf pour Calavera. Il a bien connu Magui avant d’entrer dans la police. Il a même failli l’épouser. Il connaît aussi Kuryaki. Un client sérieux jouissant de l’impunité. Dès lors, il n’a plus qu’une seule idée en tête : se venger. Le sang appelle le sang et tant pis s’il faut contrevenir aux règles du quartier, rompre le statu quo avec la bande des Gamins. Tant pis si Lagarto, son coéquipier et ami, lui conseille d’oublier, de laisser filer. Kuryaki doit mourir.

Vous l’ai-je déjà dit ? Les auteurs argentins méritent que l’on se penche (ou s’épanche) sur leur cas. Carlos Salem, Ernesto Sabato, Adolfo Bioy Casares, Jorge Luis Borges… Voici des auteurs géniaux ! Avec des romans à l’avenant. De quoi redonner foi en l’humanité (non, je déconne). Bref, cela fait un bout de temps que j’ai lu Golgotha de Leonardo Oyola. Et comme j’ai justement plein de temps libre, je vais en dire un mot tout de suite. Hop !

En lisière de Buenos Aires, la capitale, prolifèrent misère et délinquance. On appelle ces quartiers les villas miserias. Des lieux abandonnés de tous, sauf des pauvres. Un labyrinthe de maisons lépreuses, reliées par des pasillos censés empêcher le passage des voitures de police. Leonardo Oyola connaît bien ces quartiers populaires. Il y est né, y a vécu. Il connaît leurs règles et ce qu’il coûte de ne pas les respecter. Même si les ajustements structurels imposés par le FMI ont taillé des croupières aux rentiers patagons, et cela ne risque pas de s’arranger, l’Argentine jouit toujours d’une aura de pays riche en Amérique latine. Une aura agrémentée de clichés romantiques : tango et gauchos. Des représentations à la réalité, il y a bien sûr un gouffre comme Carlos Salem se charge de nous le rappeler dans une courte préface où il dépeint Golgotha comme un western moderne, un poème épique, rythmé et enragé, servi par un rock généreux.

Drame en trois actes, dont le découpage se réfère aux différentes stations d’un calvaire, Golgotha impressionne en effet par sa puissance d’évocation rageuse. On est littéralement immergé, pour ne pas dire aspiré, par l’histoire. A Villa Scasso, vie et mort font partie du quotidien de chaque habitant et chacun se doit de respecter les règles du quartier, même si la frontière reste mouvante entre ceux qui survivent et ceux qui tuent.

Récit syncopé, alternant digressions et accélérations de rythme, souvent dans le plus parfait désordre, Golgotha marque ainsi l’esprit. Sans concession, il agace, secoue, émeut, bref il ne laisse pas indifférent. A suivre avec Chamamé.

Golgotha (Golgotha, 2008) de Leonardo Oyola – Éditions Asphalte, 2011 (Roman inédit traduit de l’espagnol [Argentine] par Olivier Hamilton)

Et j’abattrai l’arrogance des tyrans

1381. L’Angleterre est exsangue. Des années de guerre contre la France et la Grande Peste noire ont dépeuplé les campagnes, désorganisé le commerce et vidé les caisses du royaume. Pour reconstituer la puissance de l’État, il faut une fois de plus pressurer la populace, prélever l’impôt et multiplier les taxes. Aux grands maux, les vieilles recettes. Les paysans, serfs et vilains, crient merci et font la sourde oreille aux remontrances des agents venus collecter la poll tax supplémentaire exigée par le roi. Bientôt, ils s’assemblent, exprimant une émotion incontrôlée. Ils s’arment, des outils tranchants et de vieux arcs. Ils dressent des listes de doléances, les noms des mauvais conseillers à abattre car le roi, dont la personne est sacrée, ne peut être responsable de la gabegie. Ils s’agitent, massacrant au passage quelques Juifs. Vieille recette, on vous dit. Ils se choisissent des meneurs pour les guider auprès du souverain afin de se faire entendre. Wat Tyler, vétéran beau parleur, Jakke Carter, autre vétéran dont le patronyme s’inspire de celui d’autres révoltés, outre-Manche. John Ball, prédicateur à la gouaille séduisante, professant un christianisme égalitariste. Et Johanna, la femme à la hache, que toute cette agitation réjouit. Avide de justice et d’égalité, elle entend devenir le porte-parole des oubliées de l’Histoire, les femmes. Ensemble, après maintes tergiversations, ils montent sur Londres. De deux mille au départ, leur nombre s’accroît. Vingt mille ? Quarante mille ? peu importe. De toute façon, cette migration est vouée à l’échec.

« C’est en chœur, dans ces moments d’unité, de communion, peut-être fugaces mais pleins d’une émotion réelle, c’est là peut-être que ce font les révolutions – toutes les révolutions, celles qui renversent pour toujours l’ordre politique, mais aussi les petites révolutions, celles qui se font dans nos têtes, dans nos corps et dans nos cœurs, celles qui bouleversent à jamais notre façon de voir le monde et qui, si nous n’y prêtons pas attention, peuvent nous rendre aigris au fil du temps, parce que cela nous a apporté un espoir si grand que peut-être enfin le monde allait changer, vraiment. C’est là dans ce long cri, cette communion puissante de la foule, que Johanna a décidé qu’elle ne leur en voudrait pas, aux hommes, d’être faibles et lâches et de ne pas la voir pour ce qu’elle était ; qu’elle a décidé qu’elle faisait partie d’eux ; qu’elle était, en somme, un homme, et qu’elle se débrouillerait des conséquences plus tard, plus tard, quand tout serait fini. Avez-vous entendu, déjà, une foule hurler autour de vous, à la fin du monde ? Ou bien sans doute juste à la joie de l’oubli de l’humiliation pendant ces longues minutes où toutes les tensions et les douleurs se libèrent d’un cri ? »

Roman historique au ton très contemporain et au propos libéré, Et j’abattrai l’arrogance des tyrans mêle deux voix. Celle de Johanna, femme plus très jeune pour l’époque, taraudée par un désir violent de justice, et celle d’une narratrice omnisciente dont les sentences grinçantes rythment le récit de la révolte de 1381. sur un sujet universel, celui d’une révolte populaire spontanée, Marie-Fleur Albecker brode un récit imagé et violent, à la langue volontairement anachronique. L’autrice n’épargne pas grand chose, ni la religion, ni l’autorité politique ou familiale, ni les hommes. Surtout les hommes dont les portraits successifs oscillent entre la brute et le benêt intégral. Point de héros sur lequel focaliser son attention, mais une galerie de caractères frustres, médiocres, enferrés dans les conventions sociales et leurs préjugés.

Et j’abattrai l’arrogance des tyrans est parcouru par un souffle vital sauvage et salutaire, laissant libre cours à une colère généreuse, hélas sans lendemain. Un Grand Soir inachevé, sanglant et vain. En donnant la parole à Johanna, l’autrice libère les femmes des pesanteurs sociales qui plombent leur existence. En se vengeant des hommes, elle leur rend ainsi justice pour les maris violents, les parents complices, les compagnons plus intéressés par leurs fesses que par leur intelligence et les religieux assassins. En attendant, bien sûr, la grande égalisatrice, dans ses basses œuvres, la faucheuse crainte par tous et toutes. Marie-Fleur Albecker dresse des passerelles entre les époques, suscitant des échos jusqu’à notre présent, où les sursauts populaires rappellent les combats de jadis. Encore et encore. In girum imus nocte ecce et consumimur igni.

Avec ce premier roman, Marie-Fleur Albecker fait montre d’une verve pamphlétaire rafraichissante, opposant le fatalisme à l’absurdité de l’existence, avec un art du sarcasme réjouissant. Et j’abattrai l’arrogance des tyrans frappe ainsi fort et juste, convoquant l’Histoire dans sa composante populaire et féministe.

« Car sans le sens de la Justice, ne sommes-nous pas tous que des squelettes qui dansent mécaniquement dans le vent ? »

Et j’abattrai l’arrogance des tyrans de Marie-Fleur Albecker – Éditions Aux forges de Vulcain, septembre 2018

La foire aux serpents

Le Chanteur de gospel m’a permis de découvrir Harry Crews. A cette occasion, j’ai d’ailleurs maudit la pusillanimité m’ayant fait repousser à plusieurs reprises la lecture d’un auteur majeur de la littérature américaine, n’ayons pas peur des mots. Avec fébrilité, l’estomac noué, je n’ai attendu guère longtemps pour attaquer un deuxième roman, espérant ne pas être déçu. J’ai opté pour La foire aux serpents dont j’avais ouï grand bien. Bonne pioche. Ce roman est même un cran au-dessus. Si si !

Certes, les points communs avec Le chanteur de gospel abondent. Une propension à mettre en scène, sans voyeurisme aucun, une galerie de rednecks truculents. Une atmosphère empreinte de dinguerie à l’occasion d’un événement important, ici la fameuse foire aux serpents. Un humour omniprésent, oscillant entre grotesque et absurde. Et surtout, une peinture sans concession de l’envers de l’american dream of life, avec juste ce qu’il faut d’exagération pour rendre l’ensemble authentique.

Mais cette fois-ci, Harry Crews développe un tantinet la psychologie des personnages, leur conférant davantage d’épaisseur, histoire de stimuler notre empathie. Il aménage une véritable progression dramatique débouchant sur un dénouement sec comme un coup de trique, mais au final très logique. Car La foire aux serpents est un roman noir dans la meilleure acception du terme. Une chronique de la misère humaine, à la fois sociale et culturelle, dont il temps de donner un aperçu.

Joe Lon est une pointure dans la communauté qui l’a vu naître. Une sommité parmi les ratés, les malchanceux et les brutes qu’il côtoie au quotidien. Abruti intégral, un fait dont il est hélas conscient, il végète dans son mobile home, choyé par une épouse ravagée par les grossesses successives. Violent, raciste, alcoolique, frustré et inculte, le bougre a toutes les apparences du sale type et pourtant on ne peut s’empêcher de compatir pour la détresse profonde du personnage.

Sur le fil du rasoir, Joe Lon menace en effet d’exploser à tout moment, menaçant son entourage d’une furie incontrôlée et incontrôlable. Pas sûr qu’on lui jette la pierre pour cela, vu les circonstances atténuantes (et exténuantes) dont il bénéficie. Pas sûr qu’on le plaigne non plus (faut pas pousser mémé dans les orties).

Le retour de Bérénice, l’amour de jeunesse de Joe Lon, avec laquelle il a fait de surcroît les 400 coups, avant que la belle ne le quitte pour poursuivre ses études à l’université, ne risque pas de modifier la donne, bien au contraire. Retrouver un(e) ami(e) du passé ayant poursuivi son bonhomme de chemin lorsqu’on est resté au bord de la route, les deux pieds dans la gadoue, n’encourage guère à la tranquillité d’esprit.

La foire aux serpents relate ainsi la lente et irrésistible montée en puissance d’une violence refrénée à grand peine, jusqu’à dépasser la masse critique… Personnellement, m’est avis que je vais continuer à jubiler en lisant du Harry Crews.

La foire aux serpents (A Feast of snakes, 1976) de Harry Crews – Réédition Folio/policier (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Nicolas Richard

Vulnérables

Le nom de Richard Krawiec ne soulève sans doute pas l’enthousiasme des foules attachées au polar et autres littératures faisant haleter le lectorat d’effroi. Et pourtant, à l’instar de Julius Horwitz, le bonhomme me semble faire œuvre salutaire dans le domaine du roman noir et social, éclairant les angles morts de la société américaine pour susciter une légitime prise de conscience.

Vulnérables nous immerge dans la petite classe moyenne américaine, ne nous épargnant rien de l’âpreté de ces working poors, comme les sociologues ont pris l’habitude de les nommer, coincés entre deux ou trois emplois précaires leur permettant tout juste d’entretenir l’illusion consumériste et un statut social décent. Une population fragile, oubliée de tous, dirigeants économiques et politiques, exposée à la violence du marché et pour ainsi dire passée par perte et profit par la mondialisation triomphante.

« Ce dont ma famille voulait être protégée, ce dont elle voulait que je la protège, c’était des gens comme moi. »

Sans complaisance mais avec beaucoup de tendresse, Richard Krawiec dresse le portrait des Pike, une famille dysfonctionnelle issue de ce milieu sinistré. Les parents d’abord, Jake, le père, personnage falot et perclus de préjugés, usé par le travail et l’incertitude du lendemain. Puis Phyllis, la mère, alignant cigarettes sur cigarettes pour se donner le courage de continuer. Les enfants ensuite, Carol, enceinte jusqu’aux dents, Randy enferré dans ses problèmes de couple, et Billy, le plus vieux, dont la vie s’apparente à un ratage complet, oscillant entre les petits boulots sans lendemain, la délinquance et la fuite permanente de son passé.

C’est pourtant à l’aîné de leurs enfants que les Pike font appel, faute de mieux, lui demandant de revenir dans sa ville natale pour les protéger d’autres malfaisants, ceux qui ont transformé leur domicile en décharge, souillant les lieux et massacrant le chien de la famille. Vu son passif de malfrat violent, ils espèrent ainsi obtenir vengeance d’autant plus rapidement que leurs soupçons se portent sur un ex-ami de Billy, ancien compagnon de sa sœur. Un sale type à tous point de vue qui crèche dans un immeuble insalubre, occupant son temps à dealer et à se saouler. Débarrasser la communauté de cette engeance serait en somme une bonne action.

Écrit à la fin des années 1980, Vulnérables n’a rien perdu de son actualité, les pauvres de l’ère Clinton ayant désormais élu un président à leur convenance, c’est-à-dire vulgaire, inculte et grande gueule. Inédit aux États-Unis pour le prétexte fallacieux que les histoires de pauvres n’intéressent pas les lecteurs, Vulnérables se révèle une lecture indispensable et poignante. Un véritable cri d’angoisse et de désespoir, celui d’une population dépourvue de repères, tiraillée entre la peur du déclassement et la peur de l’autre, et sans cesse à la recherche d’un bouc émissaire pour expliquer la déchéance de son petit monde.

Maintenant, m’est avis que Dandy, le précédent roman de Richard Krawiec, ne va pas faire long feu dans ma bibliothèque. On en causera, c’est certain.

Vulnérables (At the Mercy, 2017) de Richard Krawiec – Éditions Tusitala, 2017 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Charles Recoursé)

Timika – Western papou

Si le devenir des peuples premiers dans le monde n’incite pas à l’optimisme, celui réservé aux Papou n’est pas le moins dramatique et sans doute un des moins médiatisés sous nos latitudes. Annexée par l’Indonésie au moment de l’indépendance, la Papouasie occidentale est tombée sous la coupe de l’armée, guère avare en matière de violence. Bras armé du gouvernement de Jakarta, le Kopassus a réprimé ainsi sans scrupules les velléités séparatistes papoues, n’hésitant pas à rançonner les compagnies étrangères pour assurer leur sécurité. Car, dans ce confettis tropical composé de milliers d’îles habitées par une multitude de nations, d’ethnies et de tribus, où s’affrontent islam et christianisme, les Papou ont le malheur d’habiter un territoire riche en ressources minières. Pétrole, gaz naturel, cuivre et surtout l’or contribuent à leur calvaire, souillant montagnes et forêts, sans que les natifs puissent profiter un seul instant des bénéfices tirés de l’exploitation aurifère.

Pratiquant la torture et l’assassinat politique, le Kopassus a été également accusé de mener un génocide silencieux à l’encontre des papou eux-mêmes. Un holocauste inexorable, nourri par un racisme tenace, ravalant les indigènes de la région au rang de sous-hommes à peine civilisés. Sur ce point, l’année 1977 constitue l’acmé du processus d’assimilation forcée, qualifié pudiquement du terme de « modernisation » par le gouvernement indonésien. Entre 4000 et 30 000 personnes sont mortes ou disparues, nul ne sait exactement, pendant l’opération Kikis où des villages entiers ont été mitraillés, bombardés avec du napalm ou des explosifs à fragmentation, histoire de réprimer le soulèvement général des papou. Une liste impressionnante de victimes dont les noms, puisés dans le rapport d’une ONG, seule mention de ce crime de masse, sont énumérés entre les pages 350 et 427 par Nicolas Rouillé, jusqu’à dévorer tout l’espace dévolu à la fiction. Loin d’assainir la situation, la chute du dictateur Suharto n’a fait que l’aggraver, laissant l’armée libre d’agir dans le mépris le plus total des Droits de l’homme. Les leaders indépendantistes Theys Eluay et Kelly Kwalik ont d’ailleurs fait les frais de ce conflit de basse intensité qui ne dit pas son nom.

A son grand soulagement, il lui sembla que la population de Timika était essentiellement indonésienne, impression confirmée par la présence de deux grandes mosquées aux dômes bariolés. Si ce n’était cette ribambelle d’églises, si ce n’étaient ces Noirs vagabondant en loques, pieds nus, si ce n’étaient ces porcs circulant en liberté – ce qui répugna pak Sutrisno, bien plus que les fossés et terrains vagues emplis d’eau stagnante, les tas de détritus jonchant les rues et les trottoirs étoilés de crachats écarlates – Timika aurait bien pu se situer à Java ou à Sumatra.

À bien des égards, la ville de Timika illustre parfaitement ce désastre humain et environnemental. Située au cœur d’un Far-west des antipodes, la cité pionnière semblent livrée à toutes les convoitises et les injustices d’un colonialisme renforcé par le libéral-capitalisme.

À Timika, il n’y a guère de place pour les papou que l’armée a chassé de leur village, massacrant au passage les quelques récalcitrants, révoltés par le viol de leurs lieux cultuels et la pollution provoquée par les rejets toxiques de la compagnie américaine Freeport qui exploite la plus grande mine de cuivre et d’or du monde dans la montagne. Ils sont quantité négligeable. Et après tout, de quoi se plaignent-ils ? Ne bénéficient-ils pas de 1% des profits de la mine, histoire de s’éduquer, de se soigner et de profiter de la société de consommation, sarong et téléphone portable y compris ? Au lieu de cela, que font-ils ? Ils gaspillent l’argent, achetant de l’alcool et des cochons. Ils se complaisent dans la paresse, se laissant distraire par le discours belliqueux des indépendantistes. Non, les Papou ne sont vraiment pas des gens raisonnables.

À Timika, on trouve aussi des étrangers. Quelques expatriés employés par Freeport, venus là pour travailler à la mine ou dans les écoles gracieusement financées par la multinationale américaine. Qu’ils soient révoltés par la situation des Papou, peu importe. Ils ne resteront de toute façon que peu de temps.

La marée humaine débarquée des quatre coins de l’Indonésie montre une toute autre ambition. Venue pour faire fortune dans cet Eldorado tropical, cette foule de traîne-savates et de gagne-petits est prête à tout pour réussir, quitte à écraser son voisin pour survivre. Elle compte et recompte les billets crasseux lâchés par les mieux lotis, crachant sur les Papous, car il est toujours plus simple de s’en prendre à plus pauvre que soi.

À Timika, on trouve surtout l’armée, omniprésente, en concurrence avec la police pour se payer sur l’habitant. Patrouillant en 4×4 aux vitres fumées et surveillant la circulation sur la principale route qui dessert la mine, elle constitue un véritable État dans l’État. Une institution agissant dans la plus complète impunité, contrôlant en permanence les allées et venues de la population, réprimant sans vergogne les manifestations de mécontentement, rançonnant les petits commerces et n’hésitant pas à faire pression sur la compagnie Freeport pour montrer son autorité.

Avec Timika, Nicolas Rouillé nous livre un roman très documenté, nous dévoilant le combat quotidien des Papou pour exister dans un monde leur étant hostile. Il opte pour la multifocalisation, nous immergeant dans les existences personnelles de plusieurs personnages. Le procédé permet de restituer la complexité politique, économique et humaine de cette mosaïque ethnique, tout en échappant à l’écueil du documentaire un tantinet didactique. On adopte ainsi le point de vue papou, mais également indonésien et occidental, essentiellement celui des Australiens et Américains, sur ce qu’il faut bien appeler une tragédie humaine et écologique. Dans ce récit à plusieurs voix, on suit surtout l’itinéraire d’une famille papoue. D’abord l’aîné, Alfons, qui a rejoint la guérilla, obsédé par le désir d’obtenir l’indépendance pour son peuple. Il a rompu avec son mentor, Kelly Kwalik, préférant frayer avec les trafiquants d’armes pour poursuivre la lutte en sabotant les installations de Freeport, en prenant des otages et assassinant les militaires indonésiens. Le cadet, Johni, n’a pas pris la même voie, préférant dilapider l’or récupéré en filtrant les effluents toxiques rejetés par Freeport dans la rivière. Un travail de forçat suscitant la jalousie, soumis au racket de l’armée et des marchands indonésiens, et dont il tire pourtant de quoi subsister, en dépit de l’alcool et des prostituées séropositives dont il abuse. Quant à Rose, la seule fille de la fratrie, elle vit exilée en Australie où elle étudie pour devenir infirmière, malgré une culpabilité tenace.

Ce trio croise la route d’expatriés australiens et américains, celle d’un journaliste d’investigation venu chercher de quoi décrocher le Pulitzer, celle de pak Sutrisno, un pauvre javanais espérant devenir riche en tenant un warung, mais aussi celle de Bambang, un salopard prêt à toutes les combines pour faire fructifier son pactole. Ils croisent aussi la route de deux agents du FBI, venus enquêter sur un attentat terroriste dont l’armée rend responsable Kelly Kwalik que d’aucuns considèrent comme le messie en Papouasie, sans oublier quelques Ladyboys à la recherche de leur place dans ce milieu de rustres.

À bien des égards, Timika se révèle une lecture salutaire. Du conflit larvé qui prévaut en Papouasie occidentale, conflit jalonné de crimes de guerre et contre l’humanité, on ne connaît en effet rien en France. Et si l’on était informé de celui-ci, qu’est-ce que cela changerait ? Nicolas Rouillé prend le pari que si la littérature ne peut changer le monde, elle contribue au moins à changer notre regard sur celui-ci, dévoilant ses angles morts, ses trous noirs en forme de culs-de-basse-fosse ignorés des bonnes consciences du libéral-capitalisme. Et, il prend également le pari que la littérature peut permettre de se venger de la réalité, rendant justice aux habitants de ce coin du monde. Un pari amplement réussi avec Timika.

Timika – Western papou de Nicolas Rouillé – Éditions Anacharsis, collection « Fictions », 2018