Jusqu’à la bête

CLAC !

L’usine.

Elle hante l’esprit de Erwann, dictant sa routine jusque dans les actes du quotidien. Pour le planton du frigo, comme le surnomme le directeur commercial de l’entreprise, la vie se réduit à un éternel recommencement, avec comme seul horizon une retraite lointaine. Dans un froid constant, avec en guise de fond sonore le claquement sec de la chaîne de production, il trie les carcasses sanglantes suspendues à leur crochet. Un défilé continu de quartiers de viande, destiné au découpage puis à la grande distribution.

CLAC !

A son arrivée, on lui a présenté l’usine comme une merveille industrielle, hygiénique, efficace, soucieuse de donner la mort sans souffrance ni stress. Bien loin des conditions déplorables prévalant dans les abattoirs municipaux. On s’est moins soucié des hommes, contraints de patauger dans le sang poisseux au milieu des effluves de mort. Un sous-prolétariat s’épuisant à la tâche, obligé de suivre la cadence inhumaine de la chaîne, le corps usé par les gestes répétitifs.

CLAC !

Mais tout ceci relève du passé pour Erwann. Il a quitté l’usine pour un autre univers, celui d’une cellule. Et cet individu, d’ordinaire taiseux, raconte désormais l’enchaînement inexorable des faits qui l’ont conduit là. Par bribes, dans le désordre le plus total, des fragments de souvenirs défilent dans sa caboche. Une enfance banale au cœur d’un lotissement pavillonnaire, un parcours scolaire chaotique, un père tyrannique et une mère éteinte, un amour passager avec une stagiaire venue travailler là pour l’été, et des relations sociales avec les collègues réduites aux remarques salaces et aux blagues racistes. Heureusement, il reste sa belle-sœur, son frère et leurs petites filles. Mais toute leur affection n’a pas suffit pour s’opposer au surgissement de la bête, dépouillée de son humanité.

Jusqu’à la bête se lit d’un seul trait. Le nouveau roman de Timothée Demeillers confine à la scansion, une longue poésie en prose, brute, douloureuse, centrée sur un individu que l’on voit peu-à-peu perdre pied. Le récit décrit avec force détails la lente déshumanisation d’un homme, littéralement dévoré par un travail harassant dont il ne constitue que le maillon (faible), laminé par les échecs, tant scolaires que familiaux ou affectifs. Un homme qui, à force de frustrations, d’humiliations, en vient à commettre l’irréparable.

Timothée Demeillers met en scène une tragédie, démontant ses rouages, éclairant ses zones d’ombre et rappelant si nécessaire la pérennité de l’opposition entre classes sociales. Il rend visible l’indicible, l’aliénation résultant du travail dans un abattoir où les êtres vivants, animaux comme humains, ne sont finalement que les pièces d’une machinerie, les uns destinés à nourrir les autres. Un cercle vicieux, entretenu par un processus industriel standardisé que l’on considère comme un progrès indépassable.

A la lecture de Jusqu’à la bête, on se surprend à penser à Pierre Pelot ou à Pascal Dessaint, dont les romans évoquent la désespérance, l’acculturation d’un prolétariat livré à lui-même, y compris ses pires démons. On se remémore également les réflexions de Jacques Ellul sur la technique et l’aliénation.

Indépendamment de ces références, le roman de Timothée Demeillers nous pousse à reconsidérer notre mode de vie et de consommation, rappelant que les damnés de la terre n’ont pas été effacés par le progrès. Ils ont juste changé de fonction, troquant une vie de misère contre une existence monotone, dépourvue de sens, sans véritable perspective d’avenir.

Jusqu’à la bête de Timothée Demeillers – Éditions Asphalte, 2017

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Dawa

Les lecteurs de ce blog ne sont pas sans savoir que nous sommes EN GUERRE ! (prophétie auto-réalisatrice n°42) À moins de vivre dans une grotte, évidemment pas du côté de Tora Bora, difficile en effet d’échapper à la rhétorique guerrière, portée à l’incandescence par les attentats de Nice et de Saint-Etienne-du-Rouvray. Difficile de dire aussi ce que nous réserve l’avenir, surtout avec des journalistes qui courent, comme des poulets à la tête coupée, derrière la moindre émotion, et des politiques enferrés dans une posture belliqueuse qu’ils croient gaullienne. Bref, serrons les dents et les coudes avec un roman noir dont le propos interpelle à plus d’un titre.

dawa_laffontL’argument de départ de Dawa ne manquera pas en effet de réveiller des échos douloureux. Un fanatique musulman décide de frapper Paris au cœur. Il planifie plusieurs attentats simultanés avec la complicité de cinq jeunes recrutés dans la cité des 3000. Lumpenprolétariat à la recherche d’un sens à donner à leur existence, ces gamins sont prêts au sacrifice pour une cause qui les dépasse, un islam fantasmé et violent.

Sans déflorer l’histoire, disons simplement que Julien Suaudeau a bien besoin de 550 pages pour démêler une intrigue où se mélangent islam radical et vengeance personnelle, le tout sur fond de géopolitique internationale et de manœuvres politiques. Du grand art qui n’est pas sans rappeler DOA.

L’auteur semble avoir anticipé les attentats qui ponctuent notre quotidien depuis janvier 2015. D’aucuns ont voulu y voir une manière de prédiction, ne retenant de l’histoire que la dérive d’un groupe de jeunes des cités sous l’influence d’un islam radical. Dawa se contente pourtant de mettre en exergue des faits amplement commentés et documentés depuis bien longtemps. Il illustre la faculté du roman noir à se saisir du réel de nos sociétés pour en dévoiler les angles morts et les fractures. En cela, Julien Suaudeau n’est guère éloigné d’un Dashiell Hammett lorsqu’il décrivait l’omniprésence de la corruption dans société américaine des années 1930 et la collusion entre la pègre et le politique.

Avec Dawa, il creuse l’Histoire du présent, s’attachant aux coulisses du pouvoir et des officines de renseignements dont les manœuvres cyniques guident plus sûrement la marche de la démocratie que les rendez-vous électoraux. Il n’oublie pas pour autant le « pays réel », ces banlieues désertées par la République, où s’applique une loi du marché régulée par le droit du plus fort. Il s’efforce également de désamorcer les discours simplistes autour de la radicalisation et du terrorisme, sans verser dans un angélisme malvenu. Dans ce contexte, le djihad apparaît comme l’opium des losers (dixit l’auteur lui-même dans une intéressante ITW). Une démarche illusoire donnant la sensation d’exister aux apprentis terroristes, au moins le temps d’un prime time.

Certes, on peut déplorer quelques facilités dans l’intrigue et la faiblesse des motivations intimes de quelques personnages. En dépit de ce léger bémol, on reste longtemps marqué par la pertinence et l’intelligence du propos.

Depuis Dawa, Julien Suaudeau est revenu à l’écriture avec Le Français, où il raconte la métamorphose d’un jeune Normand, devenu bourreau de l’État islamique. De quoi replonger, mais pas tout de suite…

« Je pense que le problème de ce pays n’est pas de nature culturelle ou idéologique, mais sociale. Vous avez parfaitement le droit d’avoir une vision magique du monde et d’être convaincue, à l’image de tous vos collègues, que tout ira mieux lorsque vous serez aux affaire. La réalité, dont les gens comme moi ont le devoir de se préoccuper, c’est que les choses continueront à se dégrader, drones américains contre djihadistes, tant que dix à vingt pour cent des Français croupiront dans un état de misère morale et économique. Il n’y a pas de guerre des civilisations, d’islam contre les valeurs occidentales. Il n’y a que des pauvres, des culs-terreux au front épais et à la gamelle creuse, dont la religiosité est un réflexe de fierté infantile, une tentative de reconquête de soi face à un consumérisme qu’ils identifient aux États-Unis et à Israël, parce qu’ils continuent à s’appauvrir pendant que la rente engraisse. Vous pouvez rire, mais croyez-vous que les talibans existeraient si le PIB des zones tribales était dix fois supérieur à ce qu’il est ? Éduquez-les, soignez-les, occupez-les, vous ne rencontrerez plus beaucoup de candidats au martyre ou à l’émeute. »

dawaDawa de Julien Suaudeau – Éditions Robert Laffont, 2014 (réédition Points Policier, 2015)

Banquise

La réédition en poche de Banquise offre l’opportunité de (re)lire Hervé Prudon, un auteur dont on aurait tort de négliger la bibliographie, même si on lui a souvent reproché ses audaces stylistiques et une certaine nonchalance dans la narration, pour ne pas dire du dilettantisme. À cette occasion, il se fend d’une courte préface où il déplore le silence assourdissant de la critique de genre et confie son goût pour le métissage littéraire. Un fait confirmé à la lecture de Banquise.

Après être sorti de prison, Gribiche échoue à Sainte-Mouise-sur-Dèche, cité de banlieue semblable à tant d’autres. Il espère y retrouver Schmitz dit « Bonnes-Joues », autre taulard avec lequel il a fraternisé. Mais, le bougre est mort. Suicidé. La rumeur affirme pourtant que sa mort n’aurait rien de naturel. Comme Gribiche est du genre tenace, il s’incruste, occupe l’ancien appartement de son pote et mène l’enquête, entre deux parties de baise avec les voisines esseulées qui l’ont adopté. Il questionne les gens, prospecte, investigue, se renseigne auprès des quidams, ne négligeant aucune piste. Pour le commissaire Pojarski, le motif du suicide de « Bonnes-Joues » paraît pourtant évident. L’ex-taulard a été tué par l’atmosphère délétère de débine flottant sur la cité. La bourrique dispose de preuves pour étayer son affirmation, écrites noir sur blanc, en désesperanto, dans le livre qu’il consacre au suicide. D’aucuns affirment cependant que « Bonnes-Joues » avait une compagne, Lola, qui l’aurait quitté peu de temps avant son décès. De là à voir un rapport de cause à effet… À Gribiche de démêler le vrai du faux.

« Si on votait l’euthanasie humanitaire, on tuerait tous les pauvres, ce grand corps malade, cette agonie méchante, cet anus cancéreux d’un monde enculé jusqu’à l’os par les syphilitiques de la pensée, écrasé, normalisé par les panzers de l’actualité, écartelé par les percherons du modernisme, oui, le suicide, enfin une manifestation dans le calme et la dignité. »

Si l’argument de départ de Banquise a les allures d’une intrigue criminelle, il ne sert au final que de prétexte pour brosser le portrait d’une cité de banlieue. La banlieue d’avant, celle où l’indigence et les indigènes se côtoyaient avec difficulté, mais où les salafistes ne scandaient pas encore l’appel au jihad. Une autre époque, sans CRS en garnison, dépourvue d’antennes satellites sur les balcons en guise de décoration florale, mais où la télé rythmait déjà les temps morts.

Banquise dépeint la violence de vivre à côté de la vie, encagé dans une tour, avec pour seul horizon l’ennui, les petits commerces en déshérence et des espaces verts à l’herbe pelée. Rien de neuf sous le soleil des Grands ensembles.

Avec Gribiche, on explore les lieux, liant connaissance avec quelques sommités. Pope Maillard, ex-tenancier de bordel à Alger, désormais rongé par le cancer et les métastases. Junior et Méchouk, le fils cadet et l’employé robot, qui couvent du regard la déchéance du poussah assoupi sur sa fortune. Qui récupérera le pactole ? De son côté, Kibour surveille les plante-bandes du bloc, coiffé du képi graisseux qu’il porte aussi bien que son teint violacé, une vraie carte des vins complète sur la gueule. Le bonhomme ne supporte pas les nègres qui habitent là, ne se privant pas de le faire savoir à son épouse. Pour échapper à la vindicte paternelle, sa fille Anne préfère l’univers des caves où elle joue à la bête à deux dos contre rétribution. Elle se taille d’ailleurs une sacrée réputation dans le quartier, voire au-delà. Quant au commissaire Pojarski, il nourrit son spleen existentiel, entre deux tentatives de suicide. Faut dire qu’entre un père juif et une mère neurasthénique, c’est dur.

D’une prose fertile en digressions, ponctuée de trouvailles langagières réjouissantes, Hervé Prudon impulse la vie à ce microcosme de la désespérance. Il joue avec les mots et les images, à grands renforts de calembours et, avec une rage rafraîchissante, il donne chair à la banlieue, ce territoire de non-vie hanté par les existences étriquées de ses habitants. Banquise s’apparente ainsi à une sorte de poème en prose, où la dèche, les laissés-pour-compte, les inutiles, tout un quart-monde de besogneux et d’exclus se vengent par la parole de la dépression ambiante.

« Sous le Monoprix, une pute grelotte dans ses bas résille. Elle échangerait bien sa vérole contre une chaude pelisse. »

Entre noire et blanche, Hervé Prudon transfigure la banlieue accouchant d’un roman peut-être pas totalement abouti, mais qui n’est pas sans évoquer Jean Vautrin. Excusez du peu.

banquiseBanquise de Hervé Prudon – Réédition La Table ronde, collection « La Petite Vermillon », 2009

Le Bâtard

John Steinbeck et William Faulkner viennent immédiatement à l’esprit lorsque l’on évoque la littérature réaliste américaine de l’entre-deux-guerres. C’est aller un peu vite en besogne et oublier Erskine Caldwell, autre chantre des laissés pour compte du rêve américain.
Dans une œuvre comptant 30 romans et plus de 150 nouvelles, sans compter les reportages et essais, il s’est attaché aux semelles des damnés de la terre, sans pour autant céder à l’idéologie ou un quelconque discours sur la lutte des classes.

Le Bâtard nous immerge sans préambule dans le milieu violent et sordide du prolétariat du Sud des États-Unis, montrant que la misère sociale et culturelle n’a pas attendu la Grande Dépression pour écraser sous le joug l’existence ingrate et dépourvue d’espoir des plus démunis.
Guidés par une animalité fruste, les prolétaires de Caldwell ne semblent préoccupés que par la satisfaction de leurs besoins primaires. Travailler comme des forçats, boire jusqu’à l’ivresse, manger, baiser et jouer aux dés constituent le leitmotiv de leur vie. Et lorsqu’ils font preuve de solidarité, c’est pour se payer un bon moment avec une danseuse de hoochie-koochie.
Rien n’échappe à l’humour grinçant de Caldwell, ni les vices des « fumelles », promptes à coucher avec le premier venu, ni le prêtre débutant qui sagouine les funérailles, ni le camarade massacrant un pauvre nègre parce qu’il n’a pas obéi assez vite. Le Bâtard offre un portrait guère reluisant du Sud des États-Unis, partagé entre racisme, ivrognerie congénitale, sexisme et cruauté naturelle. Erskine Caldwell décrit un monde amoral, où l’empathie pointe aux abonnés absents et où les hommes ne semblent pas acteurs de leur propre histoire. En fait, les choses leur arrivent accidentellement, les contraignant simplement à réagir, sans état d’âme, pour le meilleur ou pour le pire.
Quant au bâtard qui donne son surnom au titre du roman, le bougre est un vrai fils de pute, au sens propre comme au figuré. Né des œuvres d’une prostituée et d’un inconnu, il est revenu à Lewisville, sa ville natale, après avoir tué froidement un type. N’ayant pas peur de se salir les mains, il se fait embaucher dans une fabrique d’huile de coton et s’abrutit de travail, ne consacrant son temps libre qu’à boire, arnaquer ses compagnons et forniquer.
Dépourvu d’intrigue, le roman s’attache à le suivre, à travers ses rencontres, ses frasques et la malédiction qui lui colle à la peau. S’étant mis en ménage avec une petite, à qui il jure le grand amour, il finit par la quitter, non sans avoir tué leur enfant, né velu et contrefait.

A bien des égards, Le Bâtard apparaît comme un précurseur du roman noir. Par son point de vue naturaliste, la violence de son propos, son absence d’état d’âme et son écriture sèche, le roman d’Erskine Caldwell soutient sans peine la comparaison avec les romans noirs. Quand on sait que l’auteur a bien connu Marcel Duhamel, on se demande pourquoi il n’est pas paru en Série noire.

bâtardLe Bâtard (The Bastard, 1929) de Erskine Caldwell – Réédition Le livre de poche, mai 2014 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Jean-Pierre Turbergue)

Journal d’une fille de Harlem

journal-d-une-fille-de-harlem2A. N. a quinze ans. Elle vit à Harlem et ne connaît de Manhattan que ses bas-fonds. Son horizon se limite aux taudis et aux rues où s’étalent au grand jour la misère et la délinquance. Elle habite avec sa mère, ses frères et sa sœur une chambre sordide où pullulent cafards et rats. Situé dans la 104e rue, son immeuble devrait être voué à la démolition. Il accueille pourtant une nuée de miséreux à qui les propriétaires font payer cher l’hébergement. Les couloirs et la cage d’escalier sont d’une saleté repoussante, encombrés par les poubelles quand celles-ci ne sont tout simplement pas balancées par les fenêtres.
En guise de voisins, elle doit se contenter d’autres familles mono-parentales, de petits vieux, d’ivrognes et de junkies. La drogue circule en abondance. Tout le monde se pique, histoire d’échapper au quotidien. Et quand il ne se drogue pas, le voisinage attend son chèque, remis par l’assistance publique dont il faut de surcroît supporter les questions des enquêteurs.
La mère de A. N. a eu quatre gosses de quatre pères différents. Courageusement, elle fait front, mais A. N. sent bien qu’elle s’épuise, qu’il lui est de plus en plus difficile de protéger ses enfants contre le milieu et contre la concupiscence du père de son dernier garçon. En dépit des circonstances, A. N. continue pourtant de croire qu’elle pourra s’extraire de sa misère. À force de travail et d’abnégation, elle compte briser ce cercle vicieux.

« Les vols, la drogue, les disputes et les cris, ce n’est pas la faute de l’Assistance. Les assistés restent couchés dans leurs sales chambres. Les assistés sont les victimes. Ils ne font rien. Mais c’est l’argent de l’Assistance qui est la cause de tout. L’argent de l’Assistance vous donne l’impression d’obtenir quelque chose pour rien, même quand vous avez besoin de cet argent pour vivre. C’est cette impression d’avoir quelque chose pour rien qui remplit la 104e Rue et toutes les rues du quartier Ouest que je connais. Tous les gens d’ici sont hantés par l’idée qu’ils ne vivent pas comme les autres. »

Robin Cook, l’auteur de roman noir pas le faiseur de thrillers médicaux, disait que le noir, c’est raconter la mort en vivant. Cette citation correspond idéalement à Julius Horwitz. Natural enemies racontait la suicide programmé d’un homme. Journal d’une fille de Harlem s’aventure dans l’univers mortifère d’une gamine née pour son malheur dans une famille noire mono-parentale.
Le bonhomme ayant travaillé plusieurs années comme assistant social, on est enclin à accorder à son histoire une certaine authenticité. À vrai dire, Journal d’une fille de Harlem a la valeur d’un témoignage sur le Harlem du début des années 1970. Le roman s’apparente à une lente et désespérante plongée dans le quotidien d’une jeune fille confrontée à la misère la plus répugnante. On est littéralement assommé par la description du quartier et la déchéance inexorable à laquelle ses habitants sont condamnés. Quand on naît pauvre, on reste pauvre. Telle est la sentence qui vient immédiatement à l’esprit en découvrant le devenir de la sœur et du frère d’A. N. L’une comme l’autre basculent dans la toxicomanie, se prostituant ou organisant des petites combines pour se payer leur dose. Seule A. N. échappe à ce destin, et encore de justesse.
À bien des égards, elle apparaît comme un véritable petit miracle, un coup de botte envoyé au déterminisme social, ne devant son salut qu’à sa force d’esprit et sa volonté. Car tout autour d’elle, le milieu s’acharne à la faire plonger. Les femmes ont complètement abandonnées. Fatiguées de porter seules la charge de leur famille, elles attendent l’argent de l’Assistance publique, harcelées par ses enquêteurs. Les hommes ne font que passer, d’un lit à l’autre, au mieux irresponsables, au pire prédateurs. Les garçons trafiquent ou pillent les chambres, et les filles ne souhaitent qu’un bébé pour pouvoir déposer un dossier d’aide. L’école a démissionné, les professeurs ayant renoncé à apprendre quoi que ce soit aux élèves turbulents. Quant à l’Assistance, elle pèse plus qu’elle ne soutient, faisant davantage l’effet d’un boulet attaché au pied.
Par le truchement d’A. N., Julius Horwitz entreprend de dresser un réquisitoire accablant, accusant l’Assistance publique d’entretenir la pauvreté par l’infantilisation de ses bénéficiaires. En se contentant d’assister sans chercher à éduquer ou à émanciper, l’institution ne donne en effet aucun moyen aux plus démunis pour envisager l’avenir au-delà du prochain chèque.

« J’aime Maman. J’aime Harriet. J’aime Edgar. Je ne dois jamais oublier qu’ils sont ma famille. Même si le monde essaie de nous faire oublier que nous sommes une famille. »

Journal d’une fille de Harlem conjugue les vertus du documentaire et de la fiction, rappelant combien le noir est essentiel pour comprendre comment les hommes vivent. Maintenant, en cette période de fêtes, je me plais à rêver d’une traduction des sept autres romans de Julius Horwitz.

journal-d-une-fille-de-harlem1Journal d’une fille de Harlem (The Diary of A. N., 1970) de Julius Horwitz – Réédition Points/Seuil, janvier 2015 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Jean-Michel Jasienko)