Le Poids du cœur

Profitant de la réédition de Des Larmes sous la pluie, les excellentes éditions Métailié nous gratifient d’une suite intitulée Le Poids du cœur. L’occasion de retrouver le personnage de Bruna Husky, détective désabusé et réplicant obsédé par sa date de péremption. L’occasion aussi de s’immerger à nouveau dans le futur imaginé par l’autrice espagnole.

Le XXIIe siècle de Rosa Montero n’est finalement pas si éloigné de notre époque. Migrations massives, pollution de l’air, dégradation de l’écosystème, ségrégation spatiale et sociale, libéral- capitalisme poussé jusqu’à son terme logique, autrement dit une prédation ajustée aux besoins de l’utilitarisme, et bien d’autres maux dont nous connaissons les prémisses sont ici vécus comme l’ordre naturel des choses. Seules échappatoires à ce meilleur des mondes, des utopies inquiétantes, délocalisées dans l’espace, et des marges en proie à une guerre impitoyable dont les autorités s’emploient à taire les manifestations anxiogènes. On est bien loin des visions radieuses de la SF de l’âge d’or, plutôt dans un futur inspiré des cyberpunks. De retour d’une Zone Zéro, Bruna se trouve nantie d’une injonction à se faire suivre médicalement par un tripoteur, sous peine de se voir retirer sa licence de détective. Et comme si cela ne suffisait pas, elle doit s’occuper d’une fillette gravement irradiée qu’elle a prise sous sa protection. Pas de quoi contribuer à sa tranquillité d’esprit d’autant plus qu’elle continue à égrainer le compte à rebours des jours qui lui restent à vivre. Pour se changer les idées, elle accepte d’enquêter sur la mort suspecte d’un capitaine d’industrie. Trafics, secrets d’État ne tardent pas à resurgir…

Le Poids du cœur montre, s’il est encore utile de le faire, que la dystopie est le roman noir de l’avenir. Sur ce point, Rosa Montero acquitte sa dette au genre policier avec talent. À l’instar du détective de roman noir, Bruna Husky se révèle un individu paradoxal, partagé entre son empathie pour autrui et un cynisme implacable dicté par sa condition de techno-humain à l’obsolescence programmée. D’aucuns pourraient reprocher l’aspect fleur bleue de sa personnalité, prompte à fondre devant un homme. Le personnage n’en demeure pas moins le point fort d’un roman qui ne manque pas d’autres atouts. Parmi eux, on relèvera la crédibilité du décor. Rosa Montero ne se contente pas en effet du minimum. Elle imagine un futur cohérent qui, s’il emprunte beaucoup de ses éléments à notre époque, n’en demeure pas moins fouillé jusque dans son évolution historique et dans ses spéculations, ne cachant rien de l’impact des techno-sciences sur le quotidien, l’organisation sociale et les rapports humains.

Bref, Le Poids du cœur se révèle un retour gagnant, même s’il ne bénéficie plus de l’attrait de la nouveauté. Et l’on attend maintenant un troisième épisode des aventures de Bruna Husky.

Le Poids du cœur de Rosa Montero – Éditions Métailié, janvier 2016 (roman inédit traduit de l’espagnol par Myriam Chirousse)

Des Larmes sous la pluie

Il vient d’être réédité en poche, retour sur cet excellent roman de Rosa Montero dont vient de paraître une suite, toujours chez Métailié.

Comme des larmes sous la pluie…

Ainsi va la vie de Bruna Husky. Quatre ans, trois mois et vingt-neuf jours ; tel est le temps qu’il lui reste avant de mourir. Cruelle perspective réveillant dans son esprit des bouffées d’angoisse chaque matin. Avec un compte à rebours en guise d’avenir et un passé contrefait, encodé dans son cerveau par un mémoriste anonyme, Bruna a toutes les raisons du monde de s’abîmer dans la boisson et la dépression. Mais rien n’y fait, rien ne parvient à gommer la réalité. Bruna est un réplicant, autrement dit un androïde. Un humain artificiel haï par les humains naturels dont elle copie l’apparence à l’exception de la pupille de ses yeux, seul signe distinctif de son caractère techno-humain.

En ce début du XXIIe siècle, l’humanité ne semble pas en effet avoir renoncé à ses vieux démons. Après des décennies de catastrophes successives, des guerres et des génocides, l’unification politique du monde a ramené une paix précaire. Cependant, la ségrégation sociale règne, indemne, la paupérisation d’une partie de la population nourrissant toujours la même frange favorisée. Elle donne également de la substance aux discours extrémistes, alimentant une nouvelle guerre froide entre terrestres et mondes en orbite autour de la Terre. Et comme si cela ne suffisait pas, elle alimente un conflit larvé qui oppose le Mouvement Radical Réplicant, défendant l’égalité des droits, aux Suprématistes, partisans de l’éradication des techno-humains. Dans un climat de paranoïa générale, les problèmes patents, crise, réchauffement du climat, pauvreté endémique et exclusion dont sont victimes les bestioles, ces quelques rares extraterrestres vivant sur Terre, ne scandalisent pas grand monde.

Bruna Husky se sent loin, très loin de toute cette agitation, même si son métier lui en fait côtoyer les angles morts au quotidien. Plongée dans un spleen tenace, elle se sait sans passé ni avenir. Alors, elle boit un coup, parce que c’est dur, s’accrochant aux bribes du seul souvenir réel qui lui reste. Celui de son amant, Merlin, mort de la TTT (Tumeur Totale Techno). L’obsolescence programmée promise à chaque répliquant par leur créateur. Elle se rappelle les bons moments passés en sa compagnie. Un processus devenant de plus en plus difficile, car là aussi le temps n’épargne rien. Il efface les visages et arase les sensations. Il modifie aussi les réminiscences, magnifiant les sentiments et recomposant les scènes du passé en leur donnant une touche de fausseté. « Comme des larmes sous la pluie. Tout passerait et tout serait rapidement oublié. Même la souffrance. »

On pourrait intituler le roman de Rosa Montero « Blade Runner redux », tant le film de Ridley Scott imprègne ses pages. Une influence avouée jusque dans le titre, allusion au sublime monologue du réplicant Roy Batty.

« J’ai vu tant de choses que vous, humains, ne pourriez pas croire. De grands navires en feu surgissant de l’épaule d’Orion. J’ai vu des rayons fabuleux, des rayons C briller dans l’ombre de la porte de Tannhäuser. Tous ces moments se perdront dans l’oubli comme des larmes sous la pluie. Il est temps de mourir. »

Dans le roman de Rosa Montero, les androïdes ont obtenu des droits égaux aux hommes. Un statut acquis de longue lutte et encore contesté par les extrémistes humains. Un statut ne leur épargnant hélas pas la méfiance de la population et une discrimination rampante. Des Larmes sous la pluie ne relève pas de la SF spéculative, toute entière tournée vers la sidération. Rosa Montero sonde d’autres abîmes : ceux de l’âme humaine. A bien des égards, le livre de l’auteure espagnole lorgne du côté de la dystopie, même si son dénouement dévoile une lueur d’espoir, comme une amorce d’évolution positive. Difficile de ne pas voir dans ces États-Unis de la Terre un décalque de l’Union européenne. Il est aisé également de percevoir un écho de notre monde en crise. L’action se déroule d’ailleurs essentiellement à Madrid, à l’exception de quelques échappées historiques et géopolitiques dévoilées au cours d’intermèdes informatifs, non sans rapport avec l’intrigue.

Montero use des codes du roman noir. Bruna, détective solitaire et désabusée, ne se distingue pas tellement de ses devanciers, durs à cuire conscients qu’ils ne changeront pas le monde, mais satisfaits s’ils parviennent déjà à redresser un tort. Au fil de l’enquête, pendant que les cadavres s’amoncellent, elle aborde des thèmes plus essentiels. On retrouve cette question de la définition de l’humain, chère à Philip K. Dick, les plus humains n’étant pas forcément ici ceux que l’on croit. L’auteur s’interroge aussi sur la mémoire et la mortalité. Bien des sujets traités dans le mainstream nous dira-t-on à bon droit. Mais la SF ne se cantonne pas ici au seul aspect cosmétique. Elle n’est pas un artifice de l’ordre du décor. Elle offre l’opportunité de multiplier les possibles, permettant à Rosa Montero de souligner quelques travers de notre présent, tout en imaginant d’autres dérives, amusantes ou dramatiques.

Au final, malgré une intrigue un tantinet linéaire et classique, Des Larmes sous la pluie se révèle convaincant. Les amateurs de SF et de roman noir éprouveront sans doute une impression de déjà lu. Fort heureusement, ce reproche est vite oublié grâce à une atmosphère addictive à laquelle on succombe d’autant plus facilement qu’elle rappelle celle du film Blade Runner. Toutefois, loin de se limiter au simple hommage, Rosa Montero livre aussi quelques réflexions sociétales pertinentes. Bref, voici de quoi réconcilier les adeptes du mainstream avec les marottes des fans des mauvais genres. Inutile de dire qu’on recommande.

Des-larmes-sous-la-pluie-Rosa-MonteroDes Larmes sous la pluie (Lágrimas en la lluvia) de Rosa Montero – Éditions Métailié, janvier 2013 (roman traduit de l’espagnol par Myriam Chirousse)