Gnomon

Qu’est-ce que Gnomon ? L’entité mystérieuse et insaisissable hante les angles morts du roman de Nick Harkaway. Comme une ombre sur la paroi de la caverne platonicienne, comme le sillage d’une nageoire dorsale sur le bleu d’un écran hors service, comme un protocole fantôme hébergé dans sa matrice textuelle, il semble vouloir restaurer la pluralité des choix dans un réel en proie au doute. Algorithme assassin aux incarnations multiples, son existence déroute, semant la confusion et la crainte dans les esprits. Est-il bienveillant ou malveillant ? Est-il le plus grand ennemi du Système ou son allié ? N’est-il finalement pas le plus grand mensonge d’un roman gigogne ?

Pour Mielikki Neith, Gnomon n’est au début qu’un nom sur un dossier sensible susceptible de déstabiliser la société britannique. Dans le meilleur des mondes possible, la Grande-Bretagne est en effet devenue une utopie gérée par le Système et surveillée par le Témoin. Les citoyens sont ainsi incités à participer directement à la vie publique, accomplissant le rêve d’une démocratie totale et proactive. En contrepartie, leur existence est scrutée en permanence via la vidéosurveillance, les traces numériques de leurs activités quotidiennes et les objets connectés dont ils usent. Grâce à ses algorithmes, le Témoin est même devenu capable de prévenir les actes criminels, assurant une paix et une sécurité quasi-absolue.

Dissidente reconnue du Système, Diana Hunter est morte pendant un interrogatoire dans les locaux du Témoin. Dans cette société parfaite, le fait est fâcheux et impensable. Chargée d’élucider le mystère de ce décès suspect, Mielikki Neith explore l’enregistrement de la mémoire de la victime en l’injectant dans son propre cerveau. Très vite, l’enquêtrice se confronte aux personnalités de trois autres personnes, un trader grec, une alchimiste du IVe siècle et un artiste éthiopien contemporain, dont les récits se mêlent à celui de Diana Hunter, multipliant les interrogations. Cela fait beaucoup de monde dans la seule tête d’une bibliothécaire et pose évidemment question. Où se cache la vérité et où se trouve le mensonge ? Que dissimulent ces différentes strates de souvenirs ? Pour Mielikki Neith, le défi devient presque insurmontable, au point de lui faire perdre le contact avec la réalité.

Lire Gnomon est assurément une expérience textuelle ardue. Par la densité informationnelle de ses multiples couches narratives, par ses thématiques obsessionnelles et la récurrence de ses motifs, le roman de Nick Harkaway – nom de plume du fils de John Le Carré – a de quoi fasciner ou repousser le lecteur succombant à son attrait. On cherche en effet longtemps la pièce manquante du puzzle composé par l’auteur anglais, s’accrochant au fil d’Ariane d’un récit labyrinthique. On tourne les pages, perdu entre les différentes lignes narratives d’une progression résolument non linéaire dont on espère, en guise de dénouement, la clé de chiffrement qui permettra d’en décoder le propos. On doit enfin se montrer patient et attentif pour comprendre où nous emmène Nick Harkaway, au risque de rester à quai. Mais, avant d’avoir la révélation, pour ne pas dire avant de recevoir l’épiphanie, il faut faire preuve de ténacité, quitte à prendre des notes ou à faire quelques recherches. Gnomon échappe en effet à la compréhension immédiate. Il ne cède en rien à la facilité, nous contraignant à accepter de nous égarer dans ses multiples narrations avant d’apercevoir la solution. Bref, Gnomon n’est pas le genre de lecture à aborder en dilettante.

Mérite-t-il pour autant tous ces efforts ? Sans aucun doute, oui. Pourquoi ? D’abord parce qu’on y découvre un monde dystopique qui, sous couvert de démocratie directe et de transparence totale, est fondamentalement totalitaire. Un monde convaincant et crédible, où la science-fiction s’adresse à notre présent, nous avertissant des dérives possibles et déjà en germe de toutes ces technologies intrusives dont on use sans réfléchir, préférant céder à la facilité et à l’esprit grégaire. Gnomon recèle aussi des passages fascinants, où la métaphysique se mêle aux spéculations technologiques, certes pas toujours inédites, et aux métaphores de la mythologie gréco-romaine, suscitant une forme de sidération. Certes, le roman n’est pas exempt de longueurs, se révélant parfois hermétique, notamment dans son segment alchimique, mais le dialogue impulsé avec les multiples références et allusions culturelles se révèle aussi très stimulant. Gnomon propose enfin une expérience intellectuelle qui, sans renoncer à la fiction, emprunte bon nombre de ses matériaux à l’histoire, la sémiotique, la philosophie, l’informatique, l’alchimie, l’art ou l’imagerie de la pop culture, multipliant ainsi les strates narratives, au point de déboussoler le lecteur.

Pour toutes ces raisons, pas sûr que le roman de Nick Harkaway satisfasse un lectorat ne souhaitant pas sortir de la zone de confort des fictions aux enjeux clairement définis. Mais justement, et si Gnomon n’était que l’ombre portée par la fiction sur la réalité ? Une métafiction s’avançant sous le masque d’un thriller mâtiné de dystopie, voire d’un roman politique post-brexit ? Dans l’attente de l’illumination, à la manière des cultes à mystères de l’Antiquité, Gnomon se mue progressivement en quête, transfigurant l’acte de lecture en expérience de coopération textuelle. Jamais le succès d’un roman n’a reposé autant sur la rencontre entre un livre et son lectorat.

On cause de cet article . A la rencontre d’autres avis ici. On embarque aussi là-bas ou chez le Chroniqueur.

Gnomon (Gnomon, 2017) – Nick Harkaway – Editions Albin Michel Imaginaire, janvier/février 2021 (roman traduit de l’anglais par Michelle Charrier)

Les Enfers Virtuels

Au temps des voyages dans l’espace, de l’énergie illimitée, des Intelligences artificielles coopératives, des traitements antisénescence, de l’antigravité et de la fin des maladies handicapantes, l’immortalité, sous la forme d’une sauvegarde de l’état mental, semble un développement naturel du progrès technologique. L’enregistrement de la personnalité d’un être intelligent, en d’autres temps on aurait dit son âme, sa copie dans un nouveau corps ou dans un environnement virtuel, sorte de paradis numérique, ou son stockage dans des banques de données, apparaissent de l’ordre du possible, voire de l’enviable. Et, avec la mise en réseau de tous les paradis, les possibilités de vaincre l’ennui semblent quasi-infinies. Mais, quid des Enfers ? Quid de la valeur morale de leur existence ?

Au sein de la métacivilisation galactique, le consensus est loin de prévaloir. Deux camps s’affrontent par simulations interposées pour décider de leur devenir. Pour les uns, ils doivent être considérés comme un reliquat du cerveau reptilien et donc à ce titre effacés définitivement. Pour les autres, les Enfers demeurent le seul moyen de contrôle social efficace pour contrebalancer la tendance inhérente au Mal de la vie. Prin et Chay militent pour la suppression des Enfers. Infiltrés dans les tréfonds infernaux, exposés aux mille et un tourments de la Gehenne, aux supplices cruels des démons, aux souffrances indicibles des damnés, les deux jeunes universitaires pavuléens sont finalement séparés. Prin revient dans le Réel avec un récit épouvantable, de nature à ébranler les certitudes, vaincre l’indifférence et infléchir ainsi le cours de la guerre entre les pro et anti-Enfers, au grand dam des premiers qui pensaient l’emporter. Mais, il revient aussi avec la culpabilité chevillée au cœur.

Lededje est une intaillée. Elle a toujours vécu avec la marque infamante des esclaves, encodée jusqu’aux tréfonds de ses gènes. Selon les normes sociales sichultiennes, elle est une propriété, un meuble de luxe dont les motifs tatoués dans sa chair attestent de son statut inférieur. Un ornement à la merci de son maître, le cruel et dépravé Veppers. L’oligarque a fait de son corps un jouet sexuel, laissant libre cours à une perversité n’ayant d’égale que son égoïsme bien compris. Libérée de son emprise par la mort, elle est reventée (réincarnée) inopinément au sein de la Culture, ne songeant plus alors qu’à assouvir sa vengeance. Sa vendetta personnelle pourrait bien influer sur le déroulement de la confliction entre le Virtuel et le Réel.

Neuvième titre du cycle de la Culture, en comptant la novella L’État des arts et le roman Inversions, Surface Detail nous permet de renouer avec l’utopie ambiguë du regretté Iain M. Banks. Paru en France en deux tomes, sous le titre Les Enfers Virtuels, l’ouvrage s’annonce sous les auspices de la vengeance et d’un conflit moral et politique entre les tenants d’une justice immanente mais biaisée, et leurs opposants. Une confliction menaçant de faire irruption dans le Réel (majuscule y comprise). Bien entendu, la Culture pourrait prendre sa part dans cette guerre. Par d’autres moyens…

Comme souvent chez Banks, le macrocosme, l’univers démesuré et foisonnant de la civilisation pangalactique, n’est qu’un décor théâtral, une trame propice à la déconstruction. Un (space)opéra plein de bruit et de fureur où se déroulent des passions finalement très humaines. La Culture s’y révèle un acteur majeur, mais pas hégémonique, oscillant sur le fil de sa culpabilité après l’échec de la guerre indirane (quelques milliards de morts quand même) et son irrésistible tendance à l’ingérence, via l’officine secrète Circonstances Spéciales.

Iain M. Banks entremêle plusieurs trames, apparemment indépendantes les unes des autres, avant de nous livrer un final riche en surprises et pyrotechnie. Bien sûr, l’ironie n’est pas absente du propos de l’auteur écossais, se manifestant par l’entremise de mentaux excentriques et autres Ultériorisés, dépourvus d’état d’âme lorsqu’ils passent à l’action, mais non dénués d’une certaine éthique. Nul doute que l’on se souviendra longtemps de Demeisen, l’avatar de l’UOG de classe Abominator En Dehors Des Contraintes Morales Habituelles. Mais, Banks spécule aussi sur la nature du réel, simulation dans la simulation. Une approche menant droit à la folie ou à un sentiment de sidération, émotion éminemment science-fictive. La vie y apparaît ainsi comme une vaste plaisanterie, conçue et dirigée par une entité ayant le goût pour l’absurde. Il solde enfin ses comptes avec la religion, outil de contrôle social entre les mains de politiques peu scrupuleux usant de la foi comme d’un aiguillon moral biaisé, agitant la menace de la damnation comme une épée de Damoclès suspendue au-dessus de l’existence. La peur comme moyen de gouvernance, rien de neuf sous le soleil.

Même s’il se révèle au final moins poignant ou virtuose que Le Sens du Vent ou L’Usage des Armes, Les Enfers Virtuels ne dépare donc pas dans le cycle de la Culture. Bien au contraire, il l’enrichit d’une facette supplémentaire, à la fois profonde et drôle, mais à la condition d’apprécier l’absurdité de l’existence.

Les Enfers Virtuels 1 & 2 (Surface Detail, 2010) de Iain M. Banks – Éditions Robert Laffont, collection « Ailleurs & Demain », 2011 (roman traduit de l’anglais par Patrick Dusoulier)

Trames

On ne présente plus le regretté Iain M. Banks au sein du cercle restreint des amateurs de S-F. L’écrivain britannique qui œuvrait aussi en littérature générale (sans le « M »), est le créateur de la Culture, une vaste civilisation panhumaine futuriste (encore que la question puisse se poser) qui se définit comme étant tolérante, anarchiste et hédoniste. Il a ainsi contribué à dépoussiérer le Space opera de grand-papa en prenant un malin plaisir à gauchir les figures imposées et les stéréotypes de ce sous-genre, tout en introduisant une bonne mesure d’ironie dans des intrigues qui, trop souvent, se cantonnaient à un premier degré simpliste. Et tout ceci sans renier ce qui fonde le Space opera : le Sense of wonder. Pour toutes ces raisons, nombreux sont ceux qui vouent à Banks un culte, que l’auteur de cette chronique n’est pas loin de partager entièrement, il le confesse.

La parution de Trames (Matter en anglais) est donc considérée comme un événement d’une ampleur quasi cosmique dans un milieu de la S-F sclérosé par les Space operas militaristes et autres redites nostalgiques à peine relookées par le qualificatif « new ». Evidemment, reste à établir si ce nouvel opus est à la hauteur de l’attente qu’il a suscitée. C’est généralement à ce stade que les choses se gâtent…

Les prémisses de Trames sont engageantes. On retrouve d’entrée tous les éléments qui font de la Culture un univers hautement addictif : l’humour, des qualités d’écriture indéniables et de la démesure. Sur ce dernier point, Trames ne déçoit pas. Le nœud de l’intrigue prend en effet place dans un monde dont le gigantisme n’a rien à envier aux VSG et aux orbitales culturiennes. Sursamen est ce que l’on appelle un monde gigogne. Imaginez une succession de coques supportées par des piliers cyclopéens qui délimitent quatorze niveaux, éclairés par des Roulétoiles et des Fixétoiles, et qui englobent un noyau métallique de quatorze cents kilomètres de diamètre et une machinerie complexe. Tel est Sursamen, et c’est bien la seule chose certaine. Pour le reste, on en est réduit aux conjectures. Quid de la destination finale des mondes gigognes — car il en existe d’autres — et du devenir de leurs bâtisseurs, les Involucrae ? Les problèmes que posent ces questions demeurent insolubles. D’autant plus qu’entre-temps, une autre espèce, elle-même disparue, a détruit une grande partie de l’œuvre des Involucrae. Objet de fascination et de convoitise, les mondes gigognes sont aussi appelés les Mondes-Massacres en raison des pièges mortels qu’ils cachent en leur sein. Et, ils recèlent sans doute de nombreux autres secrets.

Avec un tel canevas, Iain M. Banks aurait pu développer le récit d’un affrontement d’une ampleur cosmique entre plusieurs puissances stellaires, avec coups de théâtre et révélations à la clé. C’était d’autant plus aisé qu’il ajoute à Trames une profondeur de champ et un foisonnement qui n’existait pas dans ses précédents romans. Toutefois, s’il n’écarte pas totalement cet axe, Iain M. Banks le délaisse délibérément pour consacrer l’essentiel du récit à une dramaturgie de nature plus intime. L’enjeu du roman se focalise ainsi sur les niveaux 8 et 9 de Sursamen qui sont le théâtre d’une guerre entre deux peuples humanoïdes : les Sarles et les Deldeynes. Au début du roman, Hausk, le souverain bien aimé des Sarles, est assassiné avec cruauté, à l’issue d’une bataille victorieuse, par son fidèle ami, Tyl Loesp, pour le motif le plus ancien du monde : le pouvoir. Le fils aîné du monarque, Ferbin, donné pour mort pendant la bataille, assiste fortuitement à cette mise à mort. Ne se sentant pas de taille à s’opposer à Tyl Loesp, il entreprend un voyage qui doit le mener dans la Culture, auprès de sa sœur Anaplian, qui est devenue un agent de Circonstances Spéciales. Pendant ce temps, le régicide devient le régent et le tuteur d’Oramen, le fils cadet du roi, dont on se doute bien que l’espérance de vie ne sera pas très longue. Vengeance, hubris, manipulation, complot ; l’intrigue semble désormais toute tracée.

Pourtant, Banks prend son temps pour la développer et il fait le choix de nous embarquer dans un périple mollasson, des tréfonds de Sursamen aux profondeurs de l’espace. Un voyage forcément initiatique qui va permettre à Ferbin de gagner en maturité, mais que Iain M. Banks surcharge de longues descriptions et de digressions en forme de flash-back. Il aligne une galerie impressionnante de personnages aux physionomies étranges qui apparaissent et disparaissent au gré de son bon vouloir, sans que l’on comprenne quel rôle ils jouent exactement dans le déroulement de l’histoire. Il peuple la galaxie d’une multitude d’espèces aliènes et en complexifie les hiérarchies sans pour autant s’attacher à leur donner de l’épaisseur. Il fait défiler des lieux grandioses — le Monde-Nid Morthanveldes est une autre merveille du roman — comme autant de clichés pris fugitivement entre deux étapes d’un voyage d’agrément. Bref, il ouvre de nombreuses pistes sans vraiment toutes les explorer. Malgré la profondeur de champ et le foisonnement, force est de constater que tout ceci n’apporte finalement pas grand-chose à une intrigue qui se dénoue au pas de charge dans les cent dernières pages. Certes, le dénouement est bouleversant. Cependant, cela ne suffit pas à faire oublier tout ce qui irrite auparavant, en particulier les longueurs et l’aspect superflu d’une grande partie du décor et des protagonistes.

Trames se révèle donc décevant au regard des précédents volumes du cycle. Toutefois, un roman de Iain M. Banks, même décevant, demeure un excellent moment de lecture. Pour cette raison, il sera beaucoup pardonné à l’écrivain britannique.

Trames (Matter, 2008) de Iain M. Banks – Éditions Robert Laffont, collection « Ailleurs & Demain », 2009 (roman traduit de l’anglais par Patrick Dusoulier)

Station : la chute

Depuis qu’elle a été expulsée de la Terre par des IA militaires devenues incontrôlables, l’humanité s’est réfugiée dans l’espace. Entre les bases sur la Lune, Mars ou d’autres astres telluriques, et plusieurs habitats artificiels, les hommes ont confié leur destin aux dieux du Panthéon, autrement dit un conglomérat d’entités numériques collectives. Sur Station, la principale colonie humaine, le confort s’achète désormais à prix d’or. Des licences qui permettent d’enrichir la réalité augmentée de la Trame, un filtre bienvenu permettant de masquer la froideur et la décrépitude des lieux. Un bon moyen aussi d’oublier l’exil et le spectacle déprimant offert par le clair de Terre. Pour le commun des mortels, la Trame est devenue indispensable. Elle donne accès au réseau, revêt l’architecture de la station de textures riches et variées, s’ajustant aux préférences des habitants, et elle permet de communiquer avec les dieux. Elle socialise et exclut à la fois, proscrivant de l’environnement visuel des usagers les personnes indésirables. Elle héberge enfin dans ses serveurs la conscience téléchargée des défunts, procurant à leurs proches un peu de réconfort.

Longtemps, la Guerre Logicielle contre la Totalité, des IA entrées en rébellion, a menacé cet équilibre. Une trêve fragile a fini par être signée, au prix de concessions difficilement acceptées par tous et du retour des prisonniers de guerre. Tout juste libéré, Jack Foster entend goûter à son amnistie pour se réconcilier avec ses parents et retrouver la femme qu’il a aimée jadis. Quatre mois d’existence avant d’être chassé de son corps par Hugo Fist, le logiciel de combat implanté dans sa chair. La licence d’utilisation arrivant bientôt à échéance, le contrat prévoit en effet l’effacement de sa psyché au profit du parasite numérique, dont le sale caractère et le peu d’empathie constituent un fardeau de plus en plus lourd à porter. Mais les événements le poussent à reprendre le fil d’une enquête que son engagement dans l’armée l’avait obligé à abandonner.

Crashing Heaven, reprenons le titre original, entretient une parenté très forte avec le roman noir. En d’autres temps, d’aucuns auraient invoqué le cyberpunk, courant initié et définit par Bruce Sterling et ses confrères neuromantiques. Mais les temps changent, et si l’univers d’Al Robertson se nourrit d’ultra-technologie, transhumanisme et vision post-singularité y compris, il n’en reste pas moins empreint d’un classicisme indéniable, jusque dans son intrigue lorgnant de manière évidente vers le roman noir. On y retrouve ainsi le sempiternel duo d’enquêteurs, bon flic/méchant flic, ici incarnés par Foster, un vétéran de la Guerre Logicielle, et Fist, l’IA bagarreuse. Blade runner n’est pas loin, mais aussi Dashiell Hammett, Foster reprenant l’archétype du dur-à-cuire, bien sûr désabusé, et pourtant prêt à rétablir un tort, même s’il sait que cela ne changera pas grand chose à la réalité sociale. Face aux puissances du Panthéon, ces entités logicielles tutélaires faisant la pluie et le beau temps sur Station, et face à la Totalité, le duo doit se garder des complots et manipulations sans oublier la pression hostile des anciens collègues de Foster, les flics de l’InSec.

Al Robertson use et abuse des poncifs du roman noir, saupoudrant le tout d’un vernis mythologique, les manigances du Panthéon rappelant en effet beaucoup celles des dieux antiques. On pense toutefois aussi beaucoup à Destination ténèbres de Frank M. Robinson, où l’équipage de l’Astron use de falsifs, des environnements virtuels qui embellissent coursives et cabines du vaisseau-génération. Le traitement de la conscience des défunts et la marchandisation de l’existence évoquent Noir, le roman de K.W. Jeter, où le héros dispose d’ailleurs d’implants oculaires lui faisant appréhender la réalité à la manière d’un roman noir des années 1940-1950. Bref, s’il ne fait pas toujours montre d’une extrême originalité, Al Robertson n’en construit pas moins un monde cohérent, sous-tendu par une intrigue nerveuse. Et même si l’on peut regretter cent pages de trop, un déchaînement pyrotechnique et hyper-technologique interminable, Station : la chute n’en demeure pas moins un divertissement stimulant qui s’acquitte de son tribut à ses prédécesseurs avec efficacité.

À suivre, peut-être, avec Waking Hell, second roman de l’auteur et nouvelle incursion dans l’univers mis en place avec Crashing Heaven.

Station : la chute (Crashing Heaven, 2015) de Al Robertson – Editions Denoël, collection Lunes d’encre, janvier 2018 (roman traduit de l’anglais par Florence Dolisi)

 

L’Essence de l’art

Presque vingt ans après sa parution outre-Manche, The State of the Art a fait l’objet d’une traduction dans nos contrées. Certes, quelques privilégiés se targuaient d’avoir déjà lu deux des textes (pour mémoire, « Un cadeau de la Culture » et la novella « L’Essence de l’art ») composant le recueil, profitant de l’épuisement des supports où ils étaient parus initialement pour provoquer l’envie d’autrui et un fugace sentiment d’autosatisfaction. Ils peuvent ravaler leurs vantardises car l’intégralité du recueil est désormais accessible au commun des mortels, de surcroît en poche. Un ouvrage assorti d’un petit bonus, un cadeau du Bélial’ en quelque sorte, concocté par l’inénarrable AK. Au passage, et ceci n’est pas que flagornerie, ladite préface a le mérite de proposer une grille de lecture de l’œuvre de Iain M. Banks tout à fait digne d’intérêt.

Mais trêve de bla-bla, quid du recueil ? Des huit textes au sommaire, cinq ne relèvent pas du cycle de la « Culture » et un n’appartient pas au domaine de la science-fiction. On ne s’en plaindra pas, bien au contraire, puisque l’on découvre ainsi la grande variété de la palette textuelle de l’auteur écossais.

On l’a souvent dit, Iain M. Banks est un écrivain très ironique. Volontiers potache dans « La route des Crânes », courte nouvelle d’ouverture quelque peu anecdotique tout de même, son humour revêt un aspect plus sadique avec « Curieuse jointure », texte dont la chute fera grincer plus d’une dentition masculine. Comme tout sujet de la Couronne qui se respecte, l’auteur excelle également dans le nonsense. « Nettoyage » fait montre de cette tournure d’esprit enviable. L’auteur y accouche d’une histoire follement drôle, mettant en scène des extraterrestres aussi négligents que maladroits confrontés à une humanité à la hauteur de sa réputation. Avis aux amateurs d’humour décalé, fans de Robert Sheckley, Fredric Brown et, soyons fous, Douglas Adams.

L’apparente légèreté ne doit pourtant pas faire oublier la tonalité fréquemment politique des textes de l’auteur. Celle-ci ressort nettement à la lecture de « Fragment », où Banks met en scène l’opposition entre la raison athée et l’intégrisme religieux, sans tomber dans les clichés et les outrances inhérents au sujet. Une fois la lecture de cette nouvelle terminée, un constat s’impose : nul besoin d’appartenir à une espèce différente ou d’habiter sur une autre planète pour être confronté au phénomène d’incommunicabilité. Au passage, le connaisseur goûtera l’allusion à un épisode dramatique de l’histoire écossaise contemporaine et appréciera l’usage fatal qu’en fait Banks. On passe rapidement sur « Éclat », dont l’aspect expérimental, dans le genre bruit blanc et collage, peut rebuter, pour retrouver l’univers de la « Culture » dans ce qu’il a de meilleur : l’intime, le dilemme éthique et l’ironie amère. On commence doucement avec « Un cadeau de la Culture », histoire d’un exilé de cette civilisation, réfugié sur une planète aux mœurs disons plus vénales, où il espère se faire oublier de Contact. Tentative ratée, puisque des malfrats lui proposent d’acquitter ses dettes en abattant un vaisseau spatial, en utilisant une arme de la Culture, un artefact particulièrement bavard et, par voie de conséquence, parfaitement insupportable. Conflit moral et manipulation apparaissent ainsi rapidement comme les enjeux de cet excellent texte. On franchit un cran supplémentaire dans l’excellence avec « Descente ». Sur un mode intimiste et émouvant, cette nouvelle révèle une autre facette de l’auteur : son goût pour l’introspection. Ce huis-clos dans un scaphandre raconte en effet la marche désespérée d’un naufragé sur une planète déserte et le tête-à-tête qui en résulte avec l’IA attachée à sa survie. Difficile de ne pas juger ce texte comme le point fort du recueil, tant il fait vibrer la corde sensible sans pour autant basculer dans le tire-larmes. Reste « L’Essence de l’art », novella au cours de laquelle la Culture fait face à l’humanité. Une rencontre sans véritable contact permettant d’admirer une nouvelle fois l’humour de Banks — les notes et la conclusion du drone relayant le récit sont sur ce point tout à fait croustillantes. Vraie réussite que cette histoire, presque trop dense tant elle amorce de pistes à analyser. Conjuguant verve satirique — le regard de la Culture sur la Terre est à ce propos saignant — , démarche réflexive sur la nécessité du mal pour discerner le bien, considérations sur l’art et sur l’utopie, Banks n’omet pas pour autant de raconter une histoire touchante animée par des personnages complexes et attachants. Pour toutes ces raisons, « L’Essence de l’art » n’usurpe pas sa qualité de texte essentiel dans le cycle de la « Culture ». Assertion non négociable.

L’Essence de l’art ne pourra donc que réjouir l’amateur de Iain M. Banks confirmant que son humour, son ironie désabusée et son sens éthique et politique nous manquent cruellement.

L’Essence de l’art (State of the Art, 1991) de Iain M. Banks – Éditions Le Bélial’, mars 2010 (recueil traduit de l’anglais par Sonia Quémener)

Les Canards en plastique attaquent !

Insubmersibles canards en plastique [1], bénis oui-oui et autres moutons de Panurge, tous prêts à prendre des vessies pour des lanternes, à partir en croisade contre les incrédules, les sceptiques et les cyniques mettant en doute leur foi ou s’en moquant avec leurs remarques caustiques.
Tel est le sujet abordé par Christopher Brookmyre dans un livre plus malin que ne le laisse présager son titre en apparence grotesque.

À l’instar du trop rare Ken Bruen [2] ou de Charlie Williams [3], Christopher Brookmyre appartient à ces plumes britanniques ayant apporté un sang neuf à un genre jusque-là enferré dans la routine. Le présent opus est le cinquième épisode des aventures de Jack Parbalane, un journaliste d’investigation aimant se placer dans des situations périlleuses. On peut toutefois le lire indépendamment des autres titres de la série, les allusions à un précédent volet (non traduit) ne gênant aucunement la compréhension de la présente histoire.

Le fervent rationaliste affirme souvent qu’il a besoin de voir pour croire. Détournant astucieusement cette sentence, Brookmyre démontre surtout qu’il faut croire pour voir, la foi se passant allègrement de la logique ou du raisonnement. Et quand bien même on tenterait d’expliquer à un croyant, avec des preuves, la vacuité de ses croyances, on se verrait opposer une fin de non-recevoir. Sujet vieux comme le monde, on en conviendra, mais traité ici par l’auteur écossais d’une manière futée et avec une ironie british délicieusement mordante.

Tout commence dans la prestigieuse université de Kelvin en Écosse. Gabriel Lafayette y fait fureur auprès des étudiants dans des spectacles mettant à profit son prétendu talent médiumnique. Fort du soutien d’un riche mécène et de quelques chercheurs free-lance, celui que d’aucuns voudraient cantonner au rôle de saltimbanque doué, souhaite désormais voir la science cautionner ses pouvoirs surnaturels. Plus qu’un caprice, l’enjeu de la manœuvre n’est rien de moins que la création d’une chaire de « physique spiritualiste ». Enthousiasmés par cette perspective, adeptes du spiritisme et clubs de théosophie s’enflamment pendant que les scientifiques s’agacent et s’inquiètent des conséquences de cette fâcheuse expérience, si tant est qu’elle aboutisse. Entre-temps dans les coulisses, les tenants de l’Intelligence Design tirent les marrons du feu.

En sa qualité de doyen honorifique de l’université, une élection canularesque dont il ne se vante pas, et fort de son expérience de journaliste, Jack se voit propulsé comme observateur pour départager les participants de cette pétaudière.

Malgré une mise en place un tantinet laborieuse (en gros toute la première partie), la pertinence du propos se conjugue à l’intrigue policière pour finalement happer l’attention. Le dispositif narratif adopté par l’auteur britannique compte aussi pour beaucoup dans cette réussite. Résolument non linéaire, l’histoire alterne différents points de vue et use du procédé du déjà vu, multipliant les fausses pistes, les rebondissements et contribuant ainsi à ménager le suspense jusqu’au terme du roman, que l’on peut juger un peu convenu quand même. D’une manière légère et décalée, Christopher Brookmyre concilie humour et réflexion politique, au sens noble du terme. Fermement ancré dans le réel, Les Canards en plastique attaquent ! tient ainsi à la fois de la satire et du roman policier. Une lecture à classer parmi les petits plaisirs qui rendent moins borné.

« Tu as le droit de croire en ce que tu veux, mais il faut savoir être responsable, prendre en compte les faits et ajuster ses croyances en fonction de ça. Sinon, on freine sa propre évolution cognitive. »

[1] Expression employée par James « Le Sensationnel » Randi, magicien canadien et grand sceptique, pour décrire les gens déterminés à continuer à croire au surnaturel, en dépit des preuves qu’on leur apporte de sa non existence.

[2] Célébré pour les séries prenant pour héros R&B et Jack Taylor, Ken Bruen est l’auteur de romans noirs, souvent grinçants et amers, parfois drôles, mais toujours humains. Hélas, la traduction de ses romans semble avoir été abandonnée dans nos contrées.

[3] Presqu’homonyme, à une lettre près, de l’auteur américain Charles Williams, Charlie Williams est connu dans l’Hexagone pour la trilogie de Mangel, une série se partageant entre humour noir, désespérance ordinaire et critique sociale.

Les Canards en plastique attaquent ! de Christopher Brookmyre (Attack of the Unsinkable Rubber Ducks, 2007) – Editions Denoël, décembre 2009 (roman traduit de l’anglais par Emmanuelle Hardy)

The Sundays Books

The Sundays Books réunit deux auteurs britanniques de l’Imaginaire en Albion, et non des moindres. Casting de rêve pour un ouvrage hors norme : aux pinceaux Mervyn Peake et à la plume Michael Moorcock. De cette collaboration posthume naît un livre d’images, à la fois poétique et humoristique, s’aventurant dans l’intimité d’un auteur inclassable aux multiples talents : Mervyn Peake.
L’hommage digne et touchant de Michael Moorcock à son aîné et ami.

Michael Moorcock n’a jamais fait secret de son admiration pour Mervyn Peake. Un sentiment dont on retrouve l’écho dans son roman Gloriana. Souvent cité outre-Manche parmi les auteurs majeurs du XXe siècle, Peake est beaucoup moins célèbre dans l’Hexagone, notre connaissance de son œuvre se limitant à la trilogie de Gormenghast et aux illustrations produites pour Alice de Lewis Carroll, ouvrage récemment édité chez Calmann-Levy. Une renommée toute relative cantonnée au lectorat féru de bizarreries et d’univers absurdes — tournure d’esprit peu répandue en France…

The Sundays Books ne doit pas être considéré comme une grande nouveauté, un inédit à la parution longtemps repoussée. Il s’agit plutôt du fruit d’une collaboration par procuration, celle d’un auteur contemporain passeur de l’œuvre d’un prédécesseur révéré.
L’ouvrage jouit d’une longue préface de Michael Moorcock dans laquelle il contextualise le matériau iconographique à sa disposition, rappelant, à grand renfort de photos familiales, quelques jalons de la carrière et de la vie de Mervyn Peake.
L’auteur britannique laisse ensuite courir son imagination, se mettant dans la peau de Peake lors de sa retraite en famille sur l’île anglo-normande de Sercq. Ces longues journées venteuses où il ne fait pas bon sortir et où l’inactivité des enfants épuise les parents.
Armé de crayons et de son imagination, Peake échafaude des aventures empreintes de références à Robert Louis Stevenson, Lewis Carroll, Stanley L. Wood, James Matthew Barrie et bien d’autres. Des récits picaresques animés par des pirates d’eau douce en quête de trésors et des Indiens de pacotille dans un décor de fantaisie. Des histoires au non sense certain, agrémentées de chansons, de poèmes, de bouts rimés, de morceaux de bravoure extravagants, propres à amuser l’esprit des enfants. Une atmosphère de fête et de magie dont on a égaré la bande-son improvisée.
Le résultat ne laisse pas de marbre. L’émotion affleure comme souvent lorsqu’on touche à l’intime. Les lignes des cahiers transparaissent sous les dessins, parfois maladroits car improvisés dans le vif de l’histoire. Même si The Sundays Books évoque une époque bénie et révolue, l’amour ainsi que l’admiration concourant à sa réalisation semblent intacts. Avec une touche de nostalgie pour faire bonne mesure, car il n’y a pas de mal à convoquer le passé pour combler un manque.

Au final, The Sundays Books peut paraître anecdotique. Il est certain que l’ouvrage n’apporte pas grand chose à l’œuvre de Mervyn Peake. En revanche, il dévoile une facette méconnue du personnage, puisque cantonnée au domaine privé, et s’impose comme le livre idéal pour les interminables journées d’oisiveté en famille, tout en étant l’hommage respectueux d’un fils spirituel à son père.

En somme, un bel objet, conçu comme un écrin pour accueillir ces choses fragiles et fugaces que l’on nomme souvenirs.

sunday_booksThe Sundays Books (Les Livres du dimanche) de Mervyn Peake & Michael Moorcock – Editions Denoël Graphic, novembre 2010 (traduit de l’anglais par Lili Sztajn)

Abandonati

« Une vieille était pauvre
Et n’avait qu’un soulier.
Qu’avait-elle fait de l’autre ?
Pardi une bonne potée. »

Les lecteurs réguliers de ce blog, aux dernières nouvelles surtout des adeptes du luxe sous toutes ses (hautes) coutures, connaissent mon goût immodéré pour les dystopies, les histoires qui déraillent et les récits post-apocalyptiques. Je rassure immédiatement les éventuelles âmes sensibles tentées de me suggérer une psychanalyse, ce penchant ne nourrit aucun spleen tenace qui me pousserait vers le suicide. Toutefois, j’avoue que le fait n’est pas pour rien dans la misanthropie naissante dont je constate jour après jour la croissance (un peu moins la calvitie, fort heureusement). Faut éviter d’arroser ce genre de saloperie, malheureusement mon parapluie tend vers l’usure ces derniers temps…

Dans l’Hexagone, Garry Kilworth ne fait pas partie des auteurs « bankable » dont la seule mention du nom suscite des velléités de réédition. Auteur de huit romans traduits en France, dont certains ne sont plus disponibles que sur le marché de l’occasion, Kilworth mérite pourtant plus qu’un coup d’œil rapide, son œuvre recelant quelques titres tout à fait digne d’intérêt, comme en témoigne Abandonati.

Faisons simple. La fin du monde s’est finalement produite, mais d’une manière inattendue. Pas d’holocauste nucléaire, de chute de météore géant, de pandémie foudroyante ou d’invasion extra-terrestre venue égorger nos fils et nos compagnes jusque dans nos bras… Bref, pas de quoi mobiliser Hollywood pour tourner une superproduction avec effets spéciaux spécieux.
Que reste-t-il de l’humanité ? Quelques clodos qui survivent dans une mégalopole ruinée recouvrant apparemment la surface de la Terre. Les gencives saignantes, les jambes purulentes, vêtus de haillons, ils errent à la recherche d’un peu d’eau potable et d’une pitance : un rat, un chat, un chien, ou à défaut de cela, un peu d’humain.
Dans cet univers post-apocalyptique, nous accompagnons un trio de survivants. Des aventuriers singuliers à la santé défaillante mais dont l’ambition se révèle encore conquérante… Guppy, alcoolo illettré, jouit de la mystérieuse faculté de voir épisodiquement le monde tel qu’il était auparavant. Mais, cela ne l’aide guère à survivre. Trader fait office d’intellectuel du groupe. Il connaît le sens des mots. Hélas, il lui manque un public sensé pour l’écouter. Malgré son agitation fâcheuse, Rupert se montre le plus ingénieux de la bande. Sans cesse à la recherche d’un projet à réaliser, il décide un jour d’accomplir une quête, en compagnie de ses deux compagnons, histoire d’occuper le temps. Ils cheminent donc ensemble, à la recherche des vestiges d’un aéroport pour y dénicher quelques vieilleries encore en état afin de construire un vaisseau spatial. Ils espèrent ainsi rejoindre les riches, salauds de riches, qui ont laissé choir les pauvres sur Terre. Mais, peut-être les riches sont-ils ailleurs ? Qui sait ? Trader aurait bien une théorie sur ce sujet, mais Guppy est trop occupé à cuver pour l’écouter.
Peu importe, l’essentiel reste d’atteindre l’aéroport. Il sera toujours temps de voir plus tard…

Petit roman sympathique, croisement improbable entre Beckett et Homère, Abandonati se révèle être une odyssée bringuebalante se lisantt tranquillement avec plaisir. Certes, il ne faut attendre un chef-d’œuvre impérissable. Cependant, cette lecture change des quêtes rutilantes menées par des héros irrésistibles et l’on passe finalement un agréable moment. De surcroît, elle nous remet en tête les vers T.S. Eliot :

« This is the way the world ends

This is the way the world ends

This the way the world ends

Not with a bang but whimper. »

Mon petit doigt me souffle que Roche-nuée va bientôt être réédité par une petite maison très recommandable. Elle a besoin de vous les gens !

« Allez, hop ! que ça grésille
Posons le chat sur la grille.
Petit chien est bien meilleur
Si tu es un bon voleur.»

abandonatiAbandonati (Abandonati, 1988) de Garry Kilworth – Edition Denoël, collection Présence du Futur, 1991 (roman traduit de l’anglais par Monique Lebailly)

Anti-Glace

1870. La perfide Albion domine le monde, entretenant en Europe un équilibre favorable à ses intérêts. Grâce à l’anti-glace, cette ressource miraculeuse tombée du ciel, elle a pris la tête de la Révolution industrielle, imposant sa suprématie dans les domaines technologique et commercial, non sans susciter la jalousie de ses voisins.
Alors que l’on s’apprête à inaugurer en Belgique la nouvelle réalisation de l’ingénierie britannique, un paquebot terrestre gigantesque, la Prusse et l’Empire français entrent en guerre, menaçant le statu quo établit après le congrès de Vienne. Confrontés au militarisme de Bismarck et au nationalisme français, les Britanniques doivent trancher entre les deux puissances continentales. Ils disposent pour cela d’une arme de destruction massive : l’obus à anti-glace.
Entretemps, par un malheureux concours de circonstances, le jeune diplomate Ned Vicars se trouve plongé au cœur du conflit. Enlevé par un terroriste français, il est projeté hors de l’atmosphère terrestre à bord du Phaéton, un engin conçu par l’ingénieur Josiah Traveller. En compagnie du savant, de son domestique et du journaliste George Holden, le voilà embarqué dans un voyage imprévu vers la Lune.

Même s’il fait appel à une forte dose de sense of wonder, Anti-Glace évolue aux antipodes du précédent roman de Stephen Baxter paru au Bélial’. Avec ce titre, l’auteur britannique nous amuse avec un habile pastiche vernien et wellsien, écrit dans l’esprit et le style de l’époque, mariant à la fois la fantaisie rétrofuturiste et l’uchronie.
Et pourtant, les choses débutent de manière bien sombre. En guise de préambule, il nous invite en effet au siège de Sébastopol, au plus près des tranchées et de la boucherie résultant des assauts infructueux. Face aux horreurs de l’ancien monde, Baxter oppose ceux de l’âge de l’anti-glace naissant. Un baptême de mauvais augure pour une humanité en proie à ses démons séculaires.
Pour autant, malgré cette ouverture dramatique qui n’est pas sans rappeler le bombardement d’Hiroshima, à aucun moment l’auteur ne se départit de son sens de l’humour. Conscient de l’aspect caricatural des personnages, il prend le parti de s’en amuser, usant et abusant des poncifs avec une constance inébranlable. Il suffit pour s’en rendre compte de dresser la liste des passagers du Phaéton. Entre Ned Vicars, parfait candide à qui l’on aimerait bien botter les fesses, Josiah Traveller, génie scientifique anarchiste et misanthrope (non non, il n’y a pas contradiction dans les termes), Pocket, son domestique passe-partout affligé d’un vertige congénital, l’opportuniste reporter George Holden et le fourbe terroriste français, la matière romanesque s’avère particulièrement chargée. On se croit revenu à l’époque des romans feuilletons et du merveilleux scientifique où les auteurs ne craignaient pas d’abuser des ficelles les plus grossières pour distraire le lectorat. Le procédé permet de masquer l’un des points faibles de Baxter : le traitement superficiel des personnages. Ici, il ne s’embarrasse pas de profondeur psychologique et déroule son histoire sans chercher la vraisemblance dans les rebondissements.
Derrière le pastiche, on retrouve également en creux les thématiques habituelles de l’auteur. Son goût pour la conquête spatiale et, bien sûr, sa foi dans la science et le progrès, même si l’humanité en dévoie l’usage pour satisfaire ses plus bas instincts. Sur ce dernier point, en paraphrasant le célèbre roman d’Ursula Le Guin, Anti-Glace peut être qualifié d’uchronie ambiguë.

Avec Anti-Glace, Stephen Baxter nous gratifie d’un roman léger, mélange d’uchronie et d’aventures, qui divertit au moins autant qu’il rend hommage aux fondateurs du genre.
Signalons aussi l’excellent travail réalisé sur la couverture par Manchu et Philippe Gady pour la présente édition. Le duo fournit un écrin adapté à ce roman que l’on peut rattacher sans trop mégoter au courant steampunk, dans la plus pure acception du terme, du moins à mes yeux, celle inventée par Tim Powers, James Blaylock et K.W. Jeter.

anti_glaceAnti-Glace (Anti-Ice, 1993) de Stephen Baxter – Éditions Le Bélial’, juin 2014 (roman traduit de l’anglais par Pierre-Paul Durastanti)