Les Canards en plastique attaquent !

Insubmersibles canards en plastique [1], bénis oui-oui et autres moutons de Panurge, tous prêts à prendre des vessies pour des lanternes, à partir en croisade contre les incrédules, les sceptiques et les cyniques mettant en doute leur foi ou s’en moquant avec leurs remarques caustiques.
Tel est le sujet abordé par Christopher Brookmyre dans un livre plus malin que ne le laisse présager son titre en apparence grotesque.

À l’instar du trop rare Ken Bruen [2] ou de Charlie Williams [3], Christopher Brookmyre appartient à ces plumes britanniques ayant apporté un sang neuf à un genre jusque-là enferré dans la routine. Le présent opus est le cinquième épisode des aventures de Jack Parbalane, un journaliste d’investigation aimant se placer dans des situations périlleuses. On peut toutefois le lire indépendamment des autres titres de la série, les allusions à un précédent volet (non traduit) ne gênant aucunement la compréhension de la présente histoire.

Le fervent rationaliste affirme souvent qu’il a besoin de voir pour croire. Détournant astucieusement cette sentence, Brookmyre démontre surtout qu’il faut croire pour voir, la foi se passant allègrement de la logique ou du raisonnement. Et quand bien même on tenterait d’expliquer à un croyant, avec des preuves, la vacuité de ses croyances, on se verrait opposer une fin de non-recevoir. Sujet vieux comme le monde, on en conviendra, mais traité ici par l’auteur écossais d’une manière futée et avec une ironie british délicieusement mordante.

Tout commence dans la prestigieuse université de Kelvin en Écosse. Gabriel Lafayette y fait fureur auprès des étudiants dans des spectacles mettant à profit son prétendu talent médiumnique. Fort du soutien d’un riche mécène et de quelques chercheurs free-lance, celui que d’aucuns voudraient cantonner au rôle de saltimbanque doué, souhaite désormais voir la science cautionner ses pouvoirs surnaturels. Plus qu’un caprice, l’enjeu de la manœuvre n’est rien de moins que la création d’une chaire de « physique spiritualiste ». Enthousiasmés par cette perspective, adeptes du spiritisme et clubs de théosophie s’enflamment pendant que les scientifiques s’agacent et s’inquiètent des conséquences de cette fâcheuse expérience, si tant est qu’elle aboutisse. Entre-temps dans les coulisses, les tenants de l’Intelligence Design tirent les marrons du feu.

En sa qualité de doyen honorifique de l’université, une élection canularesque dont il ne se vante pas, et fort de son expérience de journaliste, Jack se voit propulsé comme observateur pour départager les participants de cette pétaudière.

Malgré une mise en place un tantinet laborieuse (en gros toute la première partie), la pertinence du propos se conjugue à l’intrigue policière pour finalement happer l’attention. Le dispositif narratif adopté par l’auteur britannique compte aussi pour beaucoup dans cette réussite. Résolument non linéaire, l’histoire alterne différents points de vue et use du procédé du déjà vu, multipliant les fausses pistes, les rebondissements et contribuant ainsi à ménager le suspense jusqu’au terme du roman, que l’on peut juger un peu convenu quand même. D’une manière légère et décalée, Christopher Brookmyre concilie humour et réflexion politique, au sens noble du terme. Fermement ancré dans le réel, Les Canards en plastique attaquent ! tient ainsi à la fois de la satire et du roman policier. Une lecture à classer parmi les petits plaisirs qui rendent moins borné.

« Tu as le droit de croire en ce que tu veux, mais il faut savoir être responsable, prendre en compte les faits et ajuster ses croyances en fonction de ça. Sinon, on freine sa propre évolution cognitive. »

[1] Expression employée par James « Le Sensationnel » Randi, magicien canadien et grand sceptique, pour décrire les gens déterminés à continuer à croire au surnaturel, en dépit des preuves qu’on leur apporte de sa non existence.

[2] Célébré pour les séries prenant pour héros R&B et Jack Taylor, Ken Bruen est l’auteur de romans noirs, souvent grinçants et amers, parfois drôles, mais toujours humains. Hélas, la traduction de ses romans semble avoir été abandonnée dans nos contrées.

[3] Presqu’homonyme, à une lettre près, de l’auteur américain Charles Williams, Charlie Williams est connu dans l’Hexagone pour la trilogie de Mangel, une série se partageant entre humour noir, désespérance ordinaire et critique sociale.

Les Canards en plastique attaquent ! de Christopher Brookmyre (Attack of the Unsinkable Rubber Ducks, 2007) – Editions Denoël, décembre 2009 (roman traduit de l’anglais par Emmanuelle Hardy)

The Sundays Books

The Sundays Books réunit deux auteurs britanniques de l’Imaginaire en Albion, et non des moindres. Casting de rêve pour un ouvrage hors norme : aux pinceaux Mervyn Peake et à la plume Michael Moorcock. De cette collaboration posthume naît un livre d’images, à la fois poétique et humoristique, s’aventurant dans l’intimité d’un auteur inclassable aux multiples talents : Mervyn Peake.
L’hommage digne et touchant de Michael Moorcock à son aîné et ami.

Michael Moorcock n’a jamais fait secret de son admiration pour Mervyn Peake. Un sentiment dont on retrouve l’écho dans son roman Gloriana. Souvent cité outre-Manche parmi les auteurs majeurs du XXe siècle, Peake est beaucoup moins célèbre dans l’Hexagone, notre connaissance de son œuvre se limitant à la trilogie de Gormenghast et aux illustrations produites pour Alice de Lewis Carroll, ouvrage récemment édité chez Calmann-Levy. Une renommée toute relative cantonnée au lectorat féru de bizarreries et d’univers absurdes — tournure d’esprit peu répandue en France…

The Sundays Books ne doit pas être considéré comme une grande nouveauté, un inédit à la parution longtemps repoussée. Il s’agit plutôt du fruit d’une collaboration par procuration, celle d’un auteur contemporain passeur de l’œuvre d’un prédécesseur révéré.
L’ouvrage jouit d’une longue préface de Michael Moorcock dans laquelle il contextualise le matériau iconographique à sa disposition, rappelant, à grand renfort de photos familiales, quelques jalons de la carrière et de la vie de Mervyn Peake.
L’auteur britannique laisse ensuite courir son imagination, se mettant dans la peau de Peake lors de sa retraite en famille sur l’île anglo-normande de Sercq. Ces longues journées venteuses où il ne fait pas bon sortir et où l’inactivité des enfants épuise les parents.
Armé de crayons et de son imagination, Peake échafaude des aventures empreintes de références à Robert Louis Stevenson, Lewis Carroll, Stanley L. Wood, James Matthew Barrie et bien d’autres. Des récits picaresques animés par des pirates d’eau douce en quête de trésors et des Indiens de pacotille dans un décor de fantaisie. Des histoires au non sense certain, agrémentées de chansons, de poèmes, de bouts rimés, de morceaux de bravoure extravagants, propres à amuser l’esprit des enfants. Une atmosphère de fête et de magie dont on a égaré la bande-son improvisée.
Le résultat ne laisse pas de marbre. L’émotion affleure comme souvent lorsqu’on touche à l’intime. Les lignes des cahiers transparaissent sous les dessins, parfois maladroits car improvisés dans le vif de l’histoire. Même si The Sundays Books évoque une époque bénie et révolue, l’amour ainsi que l’admiration concourant à sa réalisation semblent intacts. Avec une touche de nostalgie pour faire bonne mesure, car il n’y a pas de mal à convoquer le passé pour combler un manque.

Au final, The Sundays Books peut paraître anecdotique. Il est certain que l’ouvrage n’apporte pas grand chose à l’œuvre de Mervyn Peake. En revanche, il dévoile une facette méconnue du personnage, puisque cantonnée au domaine privé, et s’impose comme le livre idéal pour les interminables journées d’oisiveté en famille, tout en étant l’hommage respectueux d’un fils spirituel à son père.

En somme, un bel objet, conçu comme un écrin pour accueillir ces choses fragiles et fugaces que l’on nomme souvenirs.

sunday_booksThe Sundays Books (Les Livres du dimanche) de Mervyn Peake & Michael Moorcock – Editions Denoël Graphic, novembre 2010 (traduit de l’anglais par Lili Sztajn)

Abandonati

« Une vieille était pauvre
Et n’avait qu’un soulier.
Qu’avait-elle fait de l’autre ?
Pardi une bonne potée. »

Les lecteurs réguliers de ce blog, aux dernières nouvelles surtout des adeptes du luxe sous toutes ses (hautes) coutures, connaissent mon goût immodéré pour les dystopies, les histoires qui déraillent et les récits post-apocalyptiques. Je rassure immédiatement les éventuelles âmes sensibles tentées de me suggérer une psychanalyse, ce penchant ne nourrit aucun spleen tenace qui me pousserait vers le suicide. Toutefois, j’avoue que le fait n’est pas pour rien dans la misanthropie naissante dont je constate jour après jour la croissance (un peu moins la calvitie, fort heureusement). Faut éviter d’arroser ce genre de saloperie, malheureusement mon parapluie tend vers l’usure ces derniers temps…

Dans l’Hexagone, Garry Kilworth ne fait pas partie des auteurs « bankable » dont la seule mention du nom suscite des velléités de réédition. Auteur de huit romans traduits en France, dont certains ne sont plus disponibles que sur le marché de l’occasion, Kilworth mérite pourtant plus qu’un coup d’œil rapide, son œuvre recelant quelques titres tout à fait digne d’intérêt, comme en témoigne Abandonati.

Faisons simple. La fin du monde s’est finalement produite, mais d’une manière inattendue. Pas d’holocauste nucléaire, de chute de météore géant, de pandémie foudroyante ou d’invasion extra-terrestre venue égorger nos fils et nos compagnes jusque dans nos bras… Bref, pas de quoi mobiliser Hollywood pour tourner une superproduction avec effets spéciaux spécieux.
Que reste-t-il de l’humanité ? Quelques clodos qui survivent dans une mégalopole ruinée recouvrant apparemment la surface de la Terre. Les gencives saignantes, les jambes purulentes, vêtus de haillons, ils errent à la recherche d’un peu d’eau potable et d’une pitance : un rat, un chat, un chien, ou à défaut de cela, un peu d’humain.
Dans cet univers post-apocalyptique, nous accompagnons un trio de survivants. Des aventuriers singuliers à la santé défaillante mais dont l’ambition se révèle encore conquérante… Guppy, alcoolo illettré, jouit de la mystérieuse faculté de voir épisodiquement le monde tel qu’il était auparavant. Mais, cela ne l’aide guère à survivre. Trader fait office d’intellectuel du groupe. Il connaît le sens des mots. Hélas, il lui manque un public sensé pour l’écouter. Malgré son agitation fâcheuse, Rupert se montre le plus ingénieux de la bande. Sans cesse à la recherche d’un projet à réaliser, il décide un jour d’accomplir une quête, en compagnie de ses deux compagnons, histoire d’occuper le temps. Ils cheminent donc ensemble, à la recherche des vestiges d’un aéroport pour y dénicher quelques vieilleries encore en état afin de construire un vaisseau spatial. Ils espèrent ainsi rejoindre les riches, salauds de riches, qui ont laissé choir les pauvres sur Terre. Mais, peut-être les riches sont-ils ailleurs ? Qui sait ? Trader aurait bien une théorie sur ce sujet, mais Guppy est trop occupé à cuver pour l’écouter.
Peu importe, l’essentiel reste d’atteindre l’aéroport. Il sera toujours temps de voir plus tard…

Petit roman sympathique, croisement improbable entre Beckett et Homère, Abandonati se révèle être une odyssée bringuebalante se lisantt tranquillement avec plaisir. Certes, il ne faut attendre un chef-d’œuvre impérissable. Cependant, cette lecture change des quêtes rutilantes menées par des héros irrésistibles et l’on passe finalement un agréable moment. De surcroît, elle nous remet en tête les vers T.S. Eliot :

« This is the way the world ends

This is the way the world ends

This the way the world ends

Not with a bang but whimper. »

Mon petit doigt me souffle que Roche-nuée va bientôt être réédité par une petite maison très recommandable. Elle a besoin de vous les gens !

« Allez, hop ! que ça grésille
Posons le chat sur la grille.
Petit chien est bien meilleur
Si tu es un bon voleur.»

abandonatiAbandonati (Abandonati, 1988) de Garry Kilworth – Edition Denoël, collection Présence du Futur, 1991 (roman traduit de l’anglais par Monique Lebailly)

Anti-Glace

1870. La perfide Albion domine le monde, entretenant en Europe un équilibre favorable à ses intérêts. Grâce à l’anti-glace, cette ressource miraculeuse tombée du ciel, elle a pris la tête de la Révolution industrielle, imposant sa suprématie dans les domaines technologique et commercial, non sans susciter la jalousie de ses voisins.
Alors que l’on s’apprête à inaugurer en Belgique la nouvelle réalisation de l’ingénierie britannique, un paquebot terrestre gigantesque, la Prusse et l’Empire français entrent en guerre, menaçant le statu quo établit après le congrès de Vienne. Confrontés au militarisme de Bismarck et au nationalisme français, les Britanniques doivent trancher entre les deux puissances continentales. Ils disposent pour cela d’une arme de destruction massive : l’obus à anti-glace.
Entretemps, par un malheureux concours de circonstances, le jeune diplomate Ned Vicars se trouve plongé au cœur du conflit. Enlevé par un terroriste français, il est projeté hors de l’atmosphère terrestre à bord du Phaéton, un engin conçu par l’ingénieur Josiah Traveller. En compagnie du savant, de son domestique et du journaliste George Holden, le voilà embarqué dans un voyage imprévu vers la Lune.

Même s’il fait appel à une forte dose de sense of wonder, Anti-Glace évolue aux antipodes du précédent roman de Stephen Baxter paru au Bélial’. Avec ce titre, l’auteur britannique nous amuse avec un habile pastiche vernien et wellsien, écrit dans l’esprit et le style de l’époque, mariant à la fois la fantaisie rétrofuturiste et l’uchronie.
Et pourtant, les choses débutent de manière bien sombre. En guise de préambule, il nous invite en effet au siège de Sébastopol, au plus près des tranchées et de la boucherie résultant des assauts infructueux. Face aux horreurs de l’ancien monde, Baxter oppose ceux de l’âge de l’anti-glace naissant. Un baptême de mauvais augure pour une humanité en proie à ses démons séculaires.
Pour autant, malgré cette ouverture dramatique qui n’est pas sans rappeler le bombardement d’Hiroshima, à aucun moment l’auteur ne se départit de son sens de l’humour. Conscient de l’aspect caricatural des personnages, il prend le parti de s’en amuser, usant et abusant des poncifs avec une constance inébranlable. Il suffit pour s’en rendre compte de dresser la liste des passagers du Phaéton. Entre Ned Vicars, parfait candide à qui l’on aimerait bien botter les fesses, Josiah Traveller, génie scientifique anarchiste et misanthrope (non non, il n’y a pas contradiction dans les termes), Pocket, son domestique passe-partout affligé d’un vertige congénital, l’opportuniste reporter George Holden et le fourbe terroriste français, la matière romanesque s’avère particulièrement chargée. On se croit revenu à l’époque des romans feuilletons et du merveilleux scientifique où les auteurs ne craignaient pas d’abuser des ficelles les plus grossières pour distraire le lectorat. Le procédé permet de masquer l’un des points faibles de Baxter : le traitement superficiel des personnages. Ici, il ne s’embarrasse pas de profondeur psychologique et déroule son histoire sans chercher la vraisemblance dans les rebondissements.
Derrière le pastiche, on retrouve également en creux les thématiques habituelles de l’auteur. Son goût pour la conquête spatiale et, bien sûr, sa foi dans la science et le progrès, même si l’humanité en dévoie l’usage pour satisfaire ses plus bas instincts. Sur ce dernier point, en paraphrasant le célèbre roman d’Ursula Le Guin, Anti-Glace peut être qualifié d’uchronie ambiguë.

Avec Anti-Glace, Stephen Baxter nous gratifie d’un roman léger, mélange d’uchronie et d’aventures, qui divertit au moins autant qu’il rend hommage aux fondateurs du genre.
Signalons aussi l’excellent travail réalisé sur la couverture par Manchu et Philippe Gady pour la présente édition. Le duo fournit un écrin adapté à ce roman que l’on peut rattacher sans trop mégoter au courant steampunk, dans la plus pure acception du terme, du moins à mes yeux, celle inventée par Tim Powers, James Blaylock et K.W. Jeter.

anti_glaceAnti-Glace (Anti-Ice, 1993) de Stephen Baxter – Éditions Le Bélial’, juin 2014 (roman traduit de l’anglais par Pierre-Paul Durastanti)