Les Tentacules

Les éditions de l’échiquier continuent de proposer des ouvrages atypiques, mêlant les rééditions aux inédits. Chez yossarian, on a bien aimé Ecotopia d’Ernest Callenbach, utopie écologiste lorgnant vers la Science-fiction. On n’est pas resté insensible au roman de Rita Indiana, en dépit de son aspect un tantinet foutraque.

Les tentacules qui donnent leur titre en français au roman ne sont pas celles que l’on croit. Laissez tomber les rêves octopodes ou la mythologie lovecraftienne, l’autrice caribéenne fait appel aux appendices plus venimeux de l’anémone de mer. Par leur truchement, on pénètre les arcanes d’un livre tenant plus du réalisme magique que de la Science-fiction ou du cyberpunk, comme l’annonce faussement la quatrième de couverture.

Deux trames et plusieurs époques s’entremêlent dans le décor tropical et déliquescent de la République dominicaine. Catastrophes naturelles, désastre écologique, corruption et paupérisation composent en effet l’ordinaire d’un pays marqué également par l’héritage funeste de l’esclavage, de la colonisation, sans oublier la dictature et le tourisme de masse. On suit ainsi la lente dérive d’Argenis, un artiste raté, dépravé et junkie notoire, au grand dam d’une mère protectrice mais résignée. Obligé de travailler dans un centre d’appel pour gagner sa vie, le bougre est invité en résidence par un couple de riches mécènes, soucieux par ailleurs de protéger les récifs coralliens du petit bout de paradis où ils vivent, pour donner un échantillon de son talent artistique. À l’instar d’Alcide, saura-t-il saisir sa chance ? La jeune adolescente des quartiers pauvres, taraudée par des problèmes d’identité sexuelle, a en effet échappé à la prostitution en devenant la domestique d’Esther Escudero, la grande prêtresse de la Santeria, amie des plus puissants, y compris du président populiste Said Bona. N’ayant plus rien à craindre avec une telle protectrice, elle guigne pourtant l’anémone que sa propriétaire conserve dans la réplique d’un vase grec, prête à la voler pour obtenir une dose de Rainbow Bright, la drogue qui lui permettrait de changer de sexe sans opération.

Comme on le voit, Les Tentacules est un cocktail insolite d’influences diverses dont le résultat oscille entre le roman surréaliste et le réalisme magique. La matière et la manière font penser parfois à Lucius Shepard, même si le récit se révèle beaucoup plus décousu. Mais, on ne peut nier que la prose de Rita Indiana sait se montrer imaginative, donnant lieu à une imagerie fascinante. On doit donc s’accrocher pour suivre les arcs narratifs d’Argenis et Alcide, glanant les indices parsemant leurs fugues temporelles, entre le XVIIe siècle et l’année 2027, afin de déchiffrer l’intrigue gigogne de leurs destins liés à celui de la république dominicaine. L’individu et le collectif jouent en effet un rôle déterminant dans le récit, nous faisant entrevoir les perspectives sous un jour hélas plus funeste. Les Tentacules nous livre ainsi un portrait désabusé des Caraïbes, notamment de la république Dominicaine. Entre l’Hispaniola espagnole en proie à l’éradication de la boucanerie, la république indépendante livrée aux appétits des promoteurs du tourisme mondialisé et un avenir en forme de catastrophe écologique, on change allègrement de point de vue, sans pour autant entrevoir ne serait-ce qu’une once d’optimisme. Le fatalisme semble prévaloir, ne ménageant finalement aucune échappatoire aux personnages.

Avec Les Tentacules, l’artiste protéiforme Rita Indiana propose un roman foisonnant et déroutant qui nécessite de lâcher-prise afin d’en goûter le surréalisme désabusé. Sur fond de Santeria, de Science-fiction et d’art, nulle doute que son univers tropical laissera plus d’un lecteur fiévreux.

Les Tentacules (La mucama de Omicunlé, 2015) de Rita Indiana – Éditions Rue de l’échiquier fiction, septembre 2020 (roman traduit de l’espagnol République dominicaine] par François-Michel Durazzo)

Ecotopia

Vous ne l’avez sans doute pas su, mais ces satanés hippies ont pris le pouvoir dans les trois États de l’Ouest, imposant une sécession douloureuse aux États-Unis. Vingt années après cet événement traumatique, vers l’an 2000, l’Écotopia ouvre pour la première fois ses portes à un journaliste américain, William Weston. Pour cet envoyé du grand quotidien le Times-Post, ce nouveau pays apparaît à la fois comme une source de curiosité et de rancune. Son reportage est donc un bon moyen de combattre les préjugés, y compris les siens, afin d’établir la vérité sur les choix adoptés par les Écotopiens.

Écotopia reprend une formule littéraire ancienne, celle de l’utopie. Paru dans nos contrées en 1978 chez Stock, sous le titre de Écotopie, la fiction utopique d’Ernest Callenbach bénéficie d’une nouvelle traduction publiée chez Rue de l’Échiquier pour inaugurer la collection « Fiction » de l’éditeur. Une réédition bienvenue, offrant l’opportunité de découvrir un ouvrage relevant ouvertement de l’écologie politique, un OLNI de 1975, devenu rare sur le marché de l’occasion, et dont le propos se révèle plus que jamais d’actualité. Très honnêtement, c’est surtout cet aspect de Écotopia qui retient l’attention, comme un écho funeste aux inquiétudes et aux catastrophes de notre époque. Le dispositif narratif et l’écriture sont en effet d’une lourdeur et d’un didactisme bien décourageants. Ernest Callenbach mêle les articles publiés par le Times-Post aux extraits du journal personnel de Weston, témoignant de l’évolution du regard du journaliste sur l’utopie écologiste ouest-américaine. Le compte-rendu informatif côtoie ainsi le quotidien vécu, pendant que le devoir d’objectivité se frotte au ressenti intime du simple citoyen.

Pour le lecteur d’aujourd’hui, quel intérêt à découvrir un ouvrage de plus de quarante ans, de surcroît fastidieux à lire malgré la nouvelle et excellente traduction ? Peut-être pour (re)découvrir un pan non négligeable de la contre-culture américaine, où l’on imaginait autre chose, histoire de rompre avec les sirènes de l’American Way of Life. Les problématiques soulevées par Ernest Callenbach et les réponses qu’elles obtiennent en Écotopia puisent en effet leur source dans l’écologie politique et radicale. Les solutions mises en œuvre par les Écotopiens démontrent qu’un autre monde est possible, mais elles appellent à une redéfinition complète des modes de vie, de consommation, de production et de gouvernance. Un renversement total de paradigme, sans doute un peu rude à digérer pour des populations profitant des bienfaits à court terme de la croissance.

Écotopia est en effet une utopie écologiste fondée sur les principes de la décroissance économique et démographique. Les Écotopiens cherchent avant tout à réduire leur empreinte écologique pour aboutir à un état d’équilibre. Ils prônent le rejet du productivisme, du consumérisme, de l’individualisme et du capitalisme. Bref, les fondamentaux de la société industrielle. À la place, ils défendent l’idée d’une exploitation raisonnée des ressources, où prévaut le recyclage intégral. Ils pratiquent l’amour libre, tout en affichant leur préférence pour la vie en communauté, non sans éviter l’écueil du communautarisme. Chacun de ses membres a voix au chapitre, dans la plus élémentaire égalité, y compris des sexes, pouvant éliminer ses frustrations au cours de simulacres de guerre. Les Écotopiens développent enfin une économie de la parcimonie, où chacun bénéficie de garanties pour vivre décemment, ne rejetant pas la technologie lorsqu’elle sert leurs desseins, mais n’hésitant pas à user de la coercition pour mener leur projet à terme.

Ainsi, entre essai théorique, manifeste politique et fiction romancée, Ernest Callenbach dessine le portrait d’une société où l’utopie se mue en objectif désirable, car porteur d’un projet d’avenir optimiste. Et, même si Écotopia échoue sur le terrain de la littérature et du romanesque, l’ouvrage se montre visionnaire sur de nombreux points qui donnent à réfléchir à la lumière de la situation présente de notre monde.

Écotopia – Ernest Callenbach – Editions Rue de l’échiquier, octobre 2018 (roman traduit de l’anglais [Etats-Unis] et préfacé par Brice Matthieussent)