Guerre

guerre2Après deux romans parus aux défuntes éditions Moisson rouge, Guerre est le troisième titre de Vladimir Kozlov publié dans nos contrées. Et quoi de plus normal de le retrouver chez La manufacture de livres, dans la nouvelle collection « zapoï », label consacré à la fiction et à la non fiction russe, dont la direction a été confiée à Thierry Marignac, traducteur et découvreur de l’auteur.

Russie post-soviétique. Dans une ville de province, grise et terne, le groupe Vienne-75 a déclaré la guerre à la police, ces « gangsters en uniforme », qui rançonnent sans vergogne la population. Avec le concours d’un truand, retiré des affaires, et d’un ancien combattant de la guerre en Tchétchénie, cette bande d’étudiants organise à l’échelle locale une campagne d’attentats contre les forces de l’ordre. S’il s’inspire des terroristes des années 1970, le groupe ne revendique pourtant aucune idéologie et ne vise qu’à mettre un terme à l’arbitraire. Accomplies dans le plus parfait anonymat, leurs actions sèment la pagaille dans la police et au gouvernement régional. Elles attirent aussi l’attention de Andreï Nikitine, journaliste un tantinet désabusé, qui travaille pour l’organe de la presse locale, Oblastnaïa Tribouna.

« Les gens ont toujours besoin d’idées auxquelles se raccrocher, dans n’importe quel système, sous n’importe quel régime. À la fin des années 80, c’était la haine des soviets, de nos jours, c’est la consommation, dans les années 90, c’était le crime. Pourquoi considère-t-on que les archétypes de ces années-là sont le bandit et la prostituée ? Parce que la majorité des jeunes voulaient être des bandits ou des prostituées, c’était considéré comme la norme. Et une certaine quantité d’entre eux, pas tous, bien sûr, mais un nombre important est passé par là. Certains ont été détruits et pas d’autres, qui s’en sont sortis et son passés à l’ère suivante… »

Il n’y a pas de bien ou de mal, mais juste des gens qui disent non, et qui boivent un coup après, parce que c’est dur. Si l’on peut reprocher à Jean-Patrick Manchette d’avoir donné naissance, sans doute bien malgré lui, à tout un courant de polars politisés, guère inventifs hélas, qualifiés par la suite de néo-polars, on ne peut certes pas le blâmer pour sa vision du roman noir. Le genre apparaît en effet comme un formidable révélateur du monde tel qu’il est, ou plutôt tel qu’il va mal. Vladimir Kozlov, en plus d’être une plume incisive, illustre à merveille cette conception du roman noir, du moins si l’on s’en tient à ses origines classiques nord-américaines, et non au recyclage mercatique de l’édition actuelle.

Guerre nous immerge en Russie, dans un des angles morts né des soubresauts de la géopolitique de la fin du XXe siècle. Pour nourrir sa fiction, Vladimir Koslov s’est inspiré de faits réels s’étant déroulés en Sibérie en 2010. Mêlant le documentaire et le roman, Guerre alterne les points de vue, les extraits d’articles de presse et de mémoire de recherche. L’auteur russe suit l’itinéraire des membres du groupe Vienne-75, s’attachant aussi aux enquêtes de Voronko, un flic corrompu, et de Andreï Nikitine, un journaliste essayant malgré tout de faire son travail d’investigation.

Tous unis par la révolte, les membres de Vienne-75 n’ont finalement pas grand chose en commun. Les motifs de leur colère paraissent bien maigres et relèvent plus du désœuvrement que de l’idéal. Sergueï fait le taxi pirate, solitaire, entre deux injures racistes contre les « culs noirs », nourrissant une frustration sexuelle tenace. Olga et ses camarades jouent aux terroristes sans véritable conviction, de manière brouillonne, et Stass s’improvise cerveau de l’organisation, témoignant par ses réflexions du grand vide provoqué par l’effondrement de l’URSS. Guerre se révèle ainsi comme une guerre intérieure, celle d’un groupe de jeunes gens, partagés entre leurs désirs et leur volonté consciente.

À la marge, Vladimir Kozlov dévoile tout un microcosme pourri, celui d’une ville de province de la Russie post-soviétique. Entre barres d’habitation austères, aux abords jonchés par les cadavres de la société de consommation, et boîte de nuit proposant des concours de pipe aux jeunes filles fauchées, le clientélisme généralisé, l’alcoolisme endémique et les sectes millénaristes, prêtes à tout pour permettre à leurs prophéties apocalyptiques de se réaliser, ont les coudées franches pour prospérer. Seul Andreï et sa fille Olga, dont les recherches sur les groupes terroristes des années 1970 rythment le récit, semblent vouloir échapper au renoncement. Et ils boivent un coup, parce c’est dur.

Bref, si Guerre s’inscrit de plain-pied dans la lignée du roman noir, il propose également une vision saisissante de la Russie post-soviétique. Une vision sans fard qui secoue et donne à réfléchir. Et, ça fait du bien.

guerreGuerre de Vladimir Kozlov – La Manufacture de livres, collection « zapoï », octobre 2016 (roman traduit du russe par Thierry Marignac)

Stalker

stalker2Ils sont venus sur Terre, ont semé la mort et la désolation, puis sont repartis. Se sont-ils seulement aperçus de la présence humaine ?

Autour des six zones qu’ils ont définitivement contaminées, l’ONU a organisé des camps, habités par des chercheurs chargés d’étudier les objets laissés par ces visiteurs d’outre espace. Elle a également mis en place leur surveillance étroite car l’existence de ces artefacts mystérieux n’a pas tardé à attirer la convoitise d’une faune interlope, les stalkers. Des individus sans scrupules, durs à la peine, prêts à toutes les compromissions pour prélever leur part de « grappe ». Ces pilleurs fatalistes ont forgé leur propres mythes autour des zones, développant un lexique imagé et leur propre culture.

Redrick Shouhart est un stalker plutôt doué. Cogneur, coriace et buveur invétéré, il est également pourvu d’une grande sensibilité intérieure. Causeur intarissable, il sait où se trouve son intérêt. Par son amour des mots et de la vodka, il semble incarner l’âme russe dans toutes ces facettes, se contentant de trouver le bonheur dans la souffrance. La Zone ne semble avoir aucun secret pour lui. Il ignore aucune des embûches truffant les lieux. Des pièges mortels dont les surnoms de « calvitie de moustique » ou encore de « gelée de sorcière » masquent de manière cocasse le caractère létal. Ce talent a fait de lui un stalker incontournable. Pour autant, il peine toujours à survivre et à faire soigner sa fille, un de ces enfants anormaux nés après la visite des extraterrestres. A moins qu’il ne décroche le Saint Graal des lieux ? Une boule dorée en mesure de réaliser tous les désirs.

Récit sobre et d’une confondante simplicité, Stalker fait partie des romans qui revisitent un lieu commun science fictif, au point de le transcender d’une manière définitive. De ce premier contact avec une espèce extraterrestre, les frères Strougatski ne retiennent que l’absence. Point de dialogue ou de guerre des mondes dans Stalker. Les aliens sont juste venus puis repartis, sans un mot, sans même avoir conscience de leurs torts. De toute façon, a-t-on l’idée de communiquer avec les fourmis à qui on abandonne les vestiges de son pique-nique ?

Bref, Stalker n’usurpe pas le terme de chef-d’œuvre. Il constitue même sans doute le point d’orgue de l’œuvre des frères Strougatski. A lire, relire et encore lire, avant de visionner l’adaptation de Tarkovski (très hermétique, je n’ai jamais réussi à la terminer) ou de se perdre dans les friches entourant l’ex-centrale de Tchernobyl.

stalkerStalker – Pique-nique au bord du chemin (Пикник на обочине, 1972) de Boris et Arcadi Strougatski – Éditions Denoël / Présence du futur, 1981

Il est difficile d’être un dieu

Pour le commun des mortels, bourgeois comme boutiquiers, nobles ou simples vilains, don Roumata d’Estor se présente comme le rejeton fortuné d’une vieille famille aristocrate liée à la dynastie impériale ; un fin de race qu’une indélicatesse avec le gouvernement a contraint à l’exil dans le royaume féodal d’Arkanar. Côtoyant au plus près la sphère du pouvoir, il fréquente les puissants, fraye avec la pègre et toise les Gris, cette milice paramilitaire vulgaire dont la seule raison d’exister semble être de servir les desseins de don Reba, principal ministre du royaume. Mais pour la civilisation pan-humaine qui s’étend outre-espace, Roumata n’est qu’un nom d’emprunt, un rôle de composition joué par un agent de l’Institut d’histoire expérimentale de la Terre.

Depuis cinq années, Roumata endure avec fatalisme les mœurs barbares des autochtones et les complots de Cour. En interférant le moins possible, il observe les événements, car s’il est l’équivalent d’un dieu au regard des sujets de ce royaume, il ne doit surtout pas mettre à profit ses connaissances et ses capacités supérieures pour influencer trop ouvertement le déroulement de l’histoire, de peur de provoquer le chaos.

Durant ce lustre, il s’est acquitté efficacement de sa tâche. Mais maintenant que les Gris persécutent les savants, les poètes et les artistes, les événements semblent sortir dangereusement du cadre des prévisions de l’Institut. À ses yeux, le doute n’est plus permis : le fascisme prend pied à Arkanar. Un péril beaucoup plus grand qu’une intervention directe de l’Institut. Sa conscience et son cœur lui dictent d’agir, quitte à susciter la réprobation de ses pairs.

À la lecture de ce bref résumé, d’aucuns auront immédiatement fait la liaison avec le cycle de la Culture de Iain M. Banks, en particulier Inversions. Le parallèle s’impose à l’esprit tant le synopsis, les thématiques et l’atmosphère du roman des frères Strougatski sont ici proches de celles de l’écrivain britannique (*). Cependant, là où le second fait montre d’une ironie mordante, les premiers laissent libre cours à la noirceur teintée d’un fatalisme slave.

Le roman s’aventure clairement dans le domaine de la réflexion politique et traite au moins deux thématiques : le totalitarisme et l’interventionnisme. Les références au fascisme, sous toutes ses manifestations historiques, sont empruntées directement à notre passé. Ainsi, nazisme et théocratie fournissent-ils les éléments constitutifs du climat de terreur qui prévaut tout au long du roman. Toutefois, il est aisé de relever également des allusions à peine voilées à l’histoire violente de la Russie.

L’interventionnisme est aussi au cœur de l’intrigue des frères Strougatski. Empêtrés dans leurs principes moraux, et convaincus de la fiabilité de leur science historique, les membres de l’Institut refusent d’intervenir sur le cours naturel des événements à Arkanar. Leur inertie condamne Roumata à vivre dans sa chair et son esprit le cauchemar totalitaire. En écartant tout angélisme, les frères Strougatski présentent les avantages et les inconvénients du droit d’ingérence. Leur réponse apparaît radicalement pessimiste : ou ne rien faire ou recréer entièrement l’espèce humaine.

Il est difficile d’être un dieu est enfin le portrait émouvant d’un individu n’arrivant pas à se résoudre à demeurer le simple spectateur du désastre qui s’offre à ses yeux. Qu’il est difficile de vivre l’Histoire lorsqu’elle bégaie…

Au final, Il est difficile d’être un dieu est assurément un roman indispensable à lire, à la fois pour la teneur de son questionnement politique et éventuellement philosophique, mais également pour sa tonalité douloureusement mélancolique. À l’heure des guerres aux Proche et Moyen-Orient, la réflexion désabusée des frères Strougatski semble plus que jamais d’actualité. A suivre avec Stalker, L’Ile habitée et L’Escargot sur la Pente.

Notes : Le roman se rattache au cycle de « L‘Univers du Midi »(l’Univers-dans-lequel-nous-voudrions-vivre), une utopie ambigüe dont les thématiques parcourent plusieurs textes des frères Strougatski.

il-est-difficile-detre-un-dieuIl est difficile d’être un dieu (Трудно быть богом, 1964) de Arcadi et Boris Strougatski – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre » (roman traduit du russe par Viktoriya Lajoye)

Les Inhibés

Avec Les Inhibés, les éditions Lingva inaugure leur nouvelle collection « Nuits Blanches ». Un inédit qui augure du meilleur pour les adorateurs des frères Strougatski, même si l’intrigue traîne un tantinet en longueur, on va y revenir. A l’origine de la révision des traductions de plusieurs œuvres des deux auteurs chez Denoël Lunes d’encre, Patrice & Viktoriya Lajoye poursuivent ainsi un travail d’exhumation salutaire, ici avec l’ultime roman écrit en solo par Boris Strougatski.

En mission dans un coin paumé du Caucase, Vadim voit arriver un homme d’affaires, vaguement maffieux, dans un gros Land Rover rutilant. Sans préambule, le bougre lui propose d’utiliser son don particulier pour voir l’avenir afin de favoriser la victoire aux élections régionales de son « poulain », un intellectuel n’ayant en principe aucune chance face au favori, un général réputé et respecté. Intellectuel contre Général, avec les manigances de puissances occultes en coulisse, le contexte en dit long sur le rapport de force dans la Russie post-soviétique. Mais voilà, même s’il voit le futur, Vadim ne se sent pas capable d’agir dessus pour l’orienter dans la direction souhaitée par son commanditaire. Un doute fâcheux que ses hommes de main s’empressent de corriger par la coercition et la violence. Bref, Vadim n’a pas le choix, il fera ce qu’on lui dit. Il a juste quatre mois pour réussir.

Les Inhibés ne brille pas pour son rythme effréné, bien au contraire, Boris Strougatski prend son temps pour poser le décor, au point parfois de provoquer l’assoupissement du lecteur. J’avoue avoir beaucoup souffert devant l’accumulation de détails prosaïques et de références littéraires dont l’auteur surcharge son récit au détriment de la tension dramatique. Il semble avoir calqué sa narration sur le quotidien terne et médiocre de ses personnages, un groupe d’individus aux pouvoirs spéciaux, bien éloignés des archétypes des comics. À vrai dire, ces surhommes aux talents inhibés ne ressemblent pas vraiment aux X-men. Ils ont plutôt l’allure banale de types à l’existence cabossée, alcooliques notoires condamnés aux petits boulots et à la routine. Des bras cassés, fatigués de la vie, plus attachés aux plaisirs de la table et aux palabres qu’à l’action. Alors, sauver le monde ou le rendre meilleur, ne comptez-pas sur eux pour cela ! De toute façon, la Russie a déjà donné, à l’époque où elle s’appelait l’URSS. Le pays garde d’ailleurs toujours des traces de cette expérience utopique devenue totalitaire.

« Rien ne changera, tant que nous n’aurons pas appris à faire quelque chose de ce singe poilu, sombre, effronté paresseux et rusé qui se trouve en chacun de nous. Tant que nous n’aurons pas appris à l’éduquer. Ou à le maîtriser. Ou au moins à le dresser. Voire à le tromper… Nous ne transmettons que ce singe à nos enfants et petits-enfants, avec nos gènes. Seulement lui, et rien d’autre. Je suis un vieux hacker, et je sais exactement qu’il n’existe pas un seul programme au monde qu’on ne puisse améliorer. Mais que veut dire AMELIORER quand il s’agit d’ADN ?… »

Les Inhibés est sous-tendu par un spleen existentiel pesant, un fatalisme teinté de pessimisme. Dans la Russie post-soviétique, les habitudes anciennes demeurent en effet fermement ancrées dans les mœurs politiques. Les crimes du passé se sont juste mués en contes effrayants que l’on se raconte le soir pour se rassurer sur le présent. Dans un monde plongé dans l’apathie et l’acculturation, l’utopie de l’ Homme Éduqué, esquissée dans « L‘Univers du Midi »(*), paraît bien éloigné des préoccupations prosaïques de la société de consommation.

« Nous n’avons pas besoin de gens tolérants, honnêtes, travailleurs ni de libres-penseurs. Nous n’en avons pas besoin chez nous. Qu’on me manipule, je ne dis pas non, mais qu’au moins je ne m’en aperçoive pas… Il faudrait peut-être que quelque chose de mystérieux, et même sacré, arrive à ce monde pour qu’il ait besoin de l’HOMME ÉDUQUÉ. »

A l’image des inhibés de son roman, Boris Strougatski oscille ainsi entre l’impuissance et la désillusion, nourrissant pourtant encore le faible espoir que l’Homo Sapiens parvienne à convaincre le singe paresseux d’effectuer sa métamorphose en Homme Éduqué. Mais vite, car désormais le temps nous presse…

(*) Notes : La plupart des textes des frères Strougatski s’inscrivent dans un cycle cohérent appelé « L‘Univers du Midi » (« l’Univers-dans-lequel-nous-voudrions-vivre » selon Boris Strougatski). Situé au XXIIe siècle, le Midi de l’Humanité a toutes apparences de l’utopie socialiste réalisée, dégagée de son pire ennemi : la médiocrité. Autrement dit, tout ce que n’est pas l’URSS en dépit des efforts de la propagande et de la censure. Comme Anarres, l’utopie se révèle toutefois ambigüe, dévoilant ses faiblesses et ses limites au contact d’autres civilisations, en particulier celle des mystérieux Pèlerins. De quoi souhaiter qu’à Midi succède Le Grand Soir et non une longue nuit…

strougatski2Les Inhibés (Бессильные мира сего, 2003) de Boris Strougatski – Éditions Lingva, collection « Nuits Blanches », octobre 2016 (roman traduit du russe par Patrice & Viktoriya Lajoye)

Vongozero

Les habitués de ce blog connaissent bien mon mauvais goût pour les littératures interlopes où polar, fantastique et science-fiction fraternisent dans une ambiance quasi-païenne. Pour mon plus grand plaisir, le programme des éditions Mirobole correspond idéalement à ce penchant pour les romans bizarres évoluant aux marges du conformisme éditorial hexagonal, bien plus intéressé par le monde anglo-saxon que par l’humour absurde moldave, le polar polonais, le fantastique russe ou le whodunit turc. J’ai d’ailleurs chroniqué ici-même le recueil d’Anders Fager, un ouvrage dont les mots (mais pas les tentacules) peinent à décrire le caractère vénéneux et réjouissant. Que voulez-vous, je suis faible…

Vongozero de Yana Vagner nous promène en Russie, dans un périple glacial au sens propre, entre les environs de Moscou et la frontière finlandaise, alors qu’un virus mortel s’apprête à rayer l’humanité de la surface de la Terre.
Pour Anna et les siens, l’épidémie apparaît comme une gêne passagère, une de plus dans leur quotidien de banlieusard ayant opté pour l’éloignement. Mais lorsque la situation s’aggrave, lorsque la quarantaine établie autour des grandes villes ne parvient plus à enrayer la contagion, leur isolement loin de la capitale se révèle une chance, à la condition de se protéger des pillards et fugitifs qui désormais menacent leur belle maison. Pas le temps de faire le deuil de leurs proches, ils doivent agir pour se mettre à l’abri, si possible dans un endroit encore plus éloigné, facile à défendre et offrant des possibilités pour se nourrir. Mais où ? L’arrivée de son beau-père apporte la réponse : Vongozero.

Ne tergiversons pas, le roman de Yana Vagner n’est manifestement pas destiné aux fans de film catastrophe. Le spectacle de l’écroulement de la civilisation et les actes héroïques restent définitivement à la marge d’un récit s’apparentant davantage à un long road novel où le sentiment d’angoisse de la narratrice ne se relâche à aucun moment.
D’aucuns pourraient juger Vongozero un tantinet frustrant, un sentiment que je ne suis pas loin de partager. Le déroulé monotone et linéaire de l’intrigue, le traitement des caractères et le dénouement ouvert ne semblent pas contredire cette impression. Avec ses personnages ordinaires, à la psychologie familière, le roman de Yana Vagner tranche avec le ton habituel, moraliste et volontiers cathartique des récits catastrophes. Sans héros, dépourvu de morceau de bravoure ou d’affrontement manichéen, Vongozero apparaît singulièrement calme. La fin du monde est ici intériorisée, réduite au trajet des fugitifs dans leur véhicule sur des routes enneigées, environnées par les forêts et les villages repliés sur eux-mêmes quand ils ne sont pas simplement détruits. Quelques rencontres viennent rappeler que le danger rôde, qu’un simple coup de couteau, une forte fièvre ou une crise cardiaque peuvent se révéler désormais fatals. Mais de manière générale, le manque de carburant, le froid et la nourriture s’avèrent bien plus préoccupants aux yeux des survivants.
Et puis, il y a Anna. Le désastre extérieur semble faire écho à son désarroi intime, aggravé par une promiscuité anxiogène, la fatigue et la tension permanente. La jeune femme dévoile toute la complexité d’une nature humaine, partagée entre altruisme et égoïsme, générosité et mesquinerie. Un condensé d’humanité contraint de vivre confiné dans une voiture, condamné à abandonner confort et indépendance chèrement acquise pour une existence précaire en compagnie de personnes qu’elle doit apprendre à supporter. La partie n’est pas gagnée…

Aux dernières nouvelles, Vongozero a été sélectionné pour concourir au Prix des lectrices du magazine Elle. Dans la catégorie « Policier », ce qui en dit long sur sa réception auprès d’un lectorat méconnaissant la science-fiction…
On ne leur reprochera pas puisque le roman de Yana Vagner offre bien peu d’attrait aux connaisseurs du genre, à moins d’apprécier l’introspection et les paysages de Russie l’hiver.

vongozerocouvVongozero (Vongozero, 2011) de Yana Vagner – Éditions Mirobole, septembre 2014 (roman inédit traduit du russe par Raphaëlle Pache)