L’Alchimie de la pierre

« Nous devenons tous ce qui nous a donné naissance. »

 

Un calme menaçant accable la Ville, manifestation de mauvais augure du conflit larvé opposant les Mécanistes aux Alchimistes. Longtemps, l’entente entre ces deux guildes a permis de maintenir l’équilibre dans la cité. Mais cette situation est désormais révolue. Automate pourvue d’une conscience, Mattie est bien informée des arcanes du pouvoir, flirtant avec un gouvernement corrompu et ambivalent. Conçue par un mécaniste aux mœurs libertines, un tantinet ambigu sur ses intentions réelles, elle a obtenu une liberté relative auprès de son maître, embrassant la carrière d’alchimiste. Dans le dédale labyrinthique des rues de la Ville, elle trace désormais sa route seule, espérant récupérer un jour la clé permettant de remonter son cœur pour enfin goûter à l’indépendance. En attendant, elle évolue aux marges des deux partis, Alchimistes et Mécanistes, glanant des renseignements sur leurs projets respectifs sous le regard minéral des Gargouilles, ces créatures dont on dit qu’elles ont fait pousser la cité. Complots et manipulations semblent prévaloir dans un climat propice aux attentats, au détriment de la Plèbe, l’éternelle exploitée, et des étrangers, horsains voués aux gémonies par tous. Bref, la Ville est semblable à une poudrière sur le point d’exploser à la moindre étincelle. La destruction du palais sera-t-elle cette étincelle ?

Annoncé au départ chez un autre éditeur, L’Alchimie de la pierre est paru finalement dans nos contrées au Bélial’. Un fait dont on peut se réjouir compte tenu de la qualité de l’ouvrage. En découvrant le roman de Ekaterina Sedia, de nombreux chroniqueurs ont immédiatement fait le rapprochement avec le Steampunk, confortés en cela par la quatrième de couverture et quelques mécaniques à vapeur. On me permettra juste d’y voir une fantasy maniérée dont l’atmosphère n’est pas sans rappeler celle de Aquaforte. Toutefois si le charme opère, le roman de K.J. Bishop se révèle au final plus vénéneux.

Ekaterina Sedia ne ménage pourtant pas sa plume pour donner vie à la Ville, conférant aux lieux une réelle substance et à ses habitants une vraie présence. Hélas, ils restent emberlificotés dans les fils d’une intrigue qui, à force de vouloir tout traiter, ne s’attache qu’à l’écume des courants souterrains agitant la cité. L’auteure multiplie en effet les pistes de réflexion dans un foisonnement thématique lassant. Elle aborde les questions du féminisme, Mattie étant un automate de sexe féminin, du racisme et de la lutte des classes, tout en décrivant le grand bouleversement impulsé par la révolution industrielle voulue par les Mécanistes. Un changement de paradigme dont on perçoit les soubresauts à l’arrière-plan mais qui, au travers du regard de Mattie, se réduit à la relation d’amour-haine entretenue avec son créateur et maître.

En dépit de trouvailles épatantes, tel ce fumeur d’âmes, drogué à l’opium pour supporter sa condition d’hôte, ou ces enfants araignées travaillant au fin fond des mines, le propos de L’Alchimie de la pierre paraît inabouti, tant Ekaterina Sedia nous donne l’impression de nous larguer en rase campagne avec un dénouement ouvert. Mais, tout cela n’est-il peut-être qu’un problème d’alchimie avec le lecteur ?

L’Alchimie de la pierre (The Alchemy of Stone, 2008) de Ekaterina Sedia – Éditions Le Bélial’, 2017 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Pierre-Paul Durastanti)

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L’Organisation

URSS, 1979. Alors que le pays s’apprête à accueillir les Jeux Olympiques, d’étranges événements se produisent dans une cité portuaire. On retrouve un cadavre mutilé d’une manière épouvantable et une ombre hante le stade jouxtant les installations, y instillant une terreur indicible. Bientôt, la situation s’aggrave davantage attirant l’attention des autorités de Moscou, au grand dam du SSE-2, bureau chargé de contrôler les navires pour les purger des éventuelles menaces occultes.

Retour en Russie pour les éditions Agullo, pour le meilleur une fois de plus. Après Anna Starobinets, dont on a pu jauger l’imaginaire angoissant aux éditions Mirobole avant qu’elle ne passe chez Agullo, nous découvrons à présent Maria Galina avec, il faut l’avouer, un enthousiasme presque surnaturel. Certes, L’Organisation ne brille pas pour son exubérance ou sa franche gaîté. Il ne se distingue pas non plus par son souffle romanesque, bien au contraire, l’univers du roman de Maria Galina se révèle froid, enferré dans les routines monotones du quotidien d’une population en proie à une dépression tenace. Bref, à l’image de cette Russie soviétique finissante, sur le point de s’engager dans le bourbier afghan, ultime manifestation de la Guerre froide.

Tristesse et désespoir hantent les pages d’un récit ne mégotant pas non plus sur l’absurdité de la condition humaine et ses failles psychologiques. Dans ce contexte, le fantastique évolue à la marge, comme une menace sourde, mettant en péril la santé mentale et l’orthodoxie idéologique de l’homo soviéticus.

« Qui te parle de Dieu, ici ? s’étonna Vassili. Que nous apprend la dialectique marxisto-léniniste ? Que la pensée est matière ! Et si la pensée est matière, qu’engendre-t-elle ? »

Au pays du matérialisme historique, dieu est en effet mort. Pourtant, les superstitions continuent à s’accrocher, comme les matérialisations parasites d’un esprit humain toujours tenté par l’irrationnel et sa part d’ombre. Le SSE-2 apparaît ainsi comme l’antidote à ce travers, préservant le paradis du prolétariat contre les atteintes surnaturelles de ces créations mentales. Son équipe hétéroclite, composée d’une secrétaire adepte du tarot et du tricot, d’un ethnologue usant de ses connaissances sur le chamanisme pour exorciser les cargaisons douteuses, d’une stagiaire toute fraîche fan des romans à l’eau de rose d’Anne Golon, et d’une responsable embourbée dans des problèmes familiaux insolubles, œuvre à leur éradication sur le sol soviétique avant qu’ils ne puissent y prendre racine. Une tâche ingrate et pourtant nécessaire qui ne leur apporte guère de gratifications.

Sur fond de pénurie, L’Organisation raconte leur combat contre une entité retorse issue du légendaire amérindien. Saga triste au rythme lent, au point parfois de susciter l’ennui, le roman de Maria Galina ne nous épargne rien des détails du quotidien du citoyen soviétique, décrivant la dissolution de l’utopie communiste dans les files d’attente, la paupérisation, la corruption et un climat de suspicion anxiogène. Un pays où la jeunesse a renoncé à porter le rêve de ses aînés, préférant se réfugier dans la fiction des romances à bon marché.

Au final, L’Organisation se révèle une œuvre singulière, témoignant de la vitalité d’une littérature russe contemporaine n’ayant rien à envier à ses prédécesseurs et ne craignant pas d’user des ressorts du fantastique. À lire pour assouvir sa curiosité.

L’Organisation – Saga triste et fantastique de l’époque de la stagnation (SES-2, 2009) de Maria Galina – Agullo Éditions, février 2017 (roman traduit du russe par Raphaëlle Pache)

Retour à la case départ

Après trois ans passés loin de la Mère Patrie, Alexeï revient au pays, avec comme perspective d’avenir un gros paquet de fric. On lui a proposé en effet de rentrer pour témoigner contre Pinski, un homme d’affaires véreux qui l’a employé jadis pour s’occuper de sa communication politique, puis de la culture dans la mairie qu’il dirigeait. Les choses s’étant gâtées par la suite, il a préféré mettre les voiles plutôt que de finir avec une balle en pleine tête. Sans nouvelles de la Mère Patrie depuis presque un lustre, si l’on fait abstraction des quelques Russes croisés dans les rues de Prague où il a trouvé refuge, il débarque à Moscou comme en terre étrangère. Le consumérisme effréné a remplacé la foi communiste, le nouveau Russe étant devenu un héros plus enviable que la kolkhozienne. Un vrai monde de plastique, mais avec un sacré paquet d’emmerdes en souffrance pour Alexeï.

Bienvenue en Russie post-soviétique. En trois romans parus dans nos contrées, dont deux chez les défuntes éditions Moisson Rouge, Vladimir Koslov est devenu le chantre désenchanté d’un pays en proie aux soubresauts de la fin du communisme. Car si l’auteur ne nourrit guère d’illusions quant aux lendemains qui déchantent de la Perestroïka, il ne se laisse pas pour autant leurrer par la victoire de la « démocratie ». Un vrai miroir aux alouettes transformé en remède de cheval, appliqué sans aucune empathie à une population ravalée au rang de variable d’ajustement par des affairistes aux méthodes criminelles.

Dans ce roman noir, très noir, Vladimir Koslov parcourt une quinzaine d’années d’histoire russe, entre 1990 et 2006, du chaos résultant de la fin de l’ère Gorbatchev au boom capitaliste moscovite. Des années d’errements où la pègre a pignon sur rue, épaulée par une milice et une justice corrompue. Bref, le Far-West aux portes de l’Oural. Pour les sans-grades commence alors une période de débrouillardise et de combines sans lendemains.

Retour à la case départ navigue ainsi entre deux époques, la jeunesse et le présent d’Alexeï. On se familiarise avec le bonhomme et son tempérament, un mélange de fatalisme et de cynisme, revenant sur ses études, ses fréquentations et son goût pour l’univers punk. Attiré par l’anarchisme, Alexeï se reconnaît dans le do it yourself , préférant suivre l’exemple de ses camarades en trafiquant de la vodka frelatée avec des prêtres orthodoxes ou en rackettant les bus de touristes russes, à la frontière polonaise. Un itinéraire qui le ramène dans sa ville natale où il devient le rédacteur en chef du journal du combinat faisant vivre les habitants. Il multiplie ainsi les petits boulots, flirtant pas qu’un peu avec l’illégalité, avant d’être obligé de participer à la campagne électorale d’un oligarque de province aux dents longues, mais peut-être pas suffisamment dans un univers dont les contours se durcissent avec l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine.

Récit sans fard de la réalité russe, Retour à la case départ nous épargne la langue de bois, révélant un portrait de la Russie post-soviétique bien éloigné du discours politiquement correct. No future !

Retour à la case départ (Domoï, 2010) de Vladimir Koslov – Éditions Moisson Rouge, janvier 2012 (roman traduit du russe par Thierry Marignac)

Guerre

guerre2Après deux romans parus aux défuntes éditions Moisson rouge, Guerre est le troisième titre de Vladimir Kozlov publié dans nos contrées. Et quoi de plus normal de le retrouver chez La manufacture de livres, dans la nouvelle collection « zapoï », label consacré à la fiction et à la non fiction russe, dont la direction a été confiée à Thierry Marignac, traducteur et découvreur de l’auteur.

Russie post-soviétique. Dans une ville de province, grise et terne, le groupe Vienne-75 a déclaré la guerre à la police, ces « gangsters en uniforme », qui rançonnent sans vergogne la population. Avec le concours d’un truand, retiré des affaires, et d’un ancien combattant de la guerre en Tchétchénie, cette bande d’étudiants organise à l’échelle locale une campagne d’attentats contre les forces de l’ordre. S’il s’inspire des terroristes des années 1970, le groupe ne revendique pourtant aucune idéologie et ne vise qu’à mettre un terme à l’arbitraire. Accomplies dans le plus parfait anonymat, leurs actions sèment la pagaille dans la police et au gouvernement régional. Elles attirent aussi l’attention de Andreï Nikitine, journaliste un tantinet désabusé, qui travaille pour l’organe de la presse locale, Oblastnaïa Tribouna.

« Les gens ont toujours besoin d’idées auxquelles se raccrocher, dans n’importe quel système, sous n’importe quel régime. À la fin des années 80, c’était la haine des soviets, de nos jours, c’est la consommation, dans les années 90, c’était le crime. Pourquoi considère-t-on que les archétypes de ces années-là sont le bandit et la prostituée ? Parce que la majorité des jeunes voulaient être des bandits ou des prostituées, c’était considéré comme la norme. Et une certaine quantité d’entre eux, pas tous, bien sûr, mais un nombre important est passé par là. Certains ont été détruits et pas d’autres, qui s’en sont sortis et son passés à l’ère suivante… »

Il n’y a pas de bien ou de mal, mais juste des gens qui disent non, et qui boivent un coup après, parce que c’est dur. Si l’on peut reprocher à Jean-Patrick Manchette d’avoir donné naissance, sans doute bien malgré lui, à tout un courant de polars politisés, guère inventifs hélas, qualifiés par la suite de néo-polars, on ne peut certes pas le blâmer pour sa vision du roman noir. Le genre apparaît en effet comme un formidable révélateur du monde tel qu’il est, ou plutôt tel qu’il va mal. Vladimir Kozlov, en plus d’être une plume incisive, illustre à merveille cette conception du roman noir, du moins si l’on s’en tient à ses origines classiques nord-américaines, et non au recyclage mercatique de l’édition actuelle.

Guerre nous immerge en Russie, dans un des angles morts né des soubresauts de la géopolitique de la fin du XXe siècle. Pour nourrir sa fiction, Vladimir Koslov s’est inspiré de faits réels s’étant déroulés en Sibérie en 2010. Mêlant le documentaire et le roman, Guerre alterne les points de vue, les extraits d’articles de presse et de mémoire de recherche. L’auteur russe suit l’itinéraire des membres du groupe Vienne-75, s’attachant aussi aux enquêtes de Voronko, un flic corrompu, et de Andreï Nikitine, un journaliste essayant malgré tout de faire son travail d’investigation.

Tous unis par la révolte, les membres de Vienne-75 n’ont finalement pas grand chose en commun. Les motifs de leur colère paraissent bien maigres et relèvent plus du désœuvrement que de l’idéal. Sergueï fait le taxi pirate, solitaire, entre deux injures racistes contre les « culs noirs », nourrissant une frustration sexuelle tenace. Olga et ses camarades jouent aux terroristes sans véritable conviction, de manière brouillonne, et Stass s’improvise cerveau de l’organisation, témoignant par ses réflexions du grand vide provoqué par l’effondrement de l’URSS. Guerre se révèle ainsi comme une guerre intérieure, celle d’un groupe de jeunes gens, partagés entre leurs désirs et leur volonté consciente.

À la marge, Vladimir Kozlov dévoile tout un microcosme pourri, celui d’une ville de province de la Russie post-soviétique. Entre barres d’habitation austères, aux abords jonchés par les cadavres de la société de consommation, et boîte de nuit proposant des concours de pipe aux jeunes filles fauchées, le clientélisme généralisé, l’alcoolisme endémique et les sectes millénaristes, prêtes à tout pour permettre à leurs prophéties apocalyptiques de se réaliser, ont les coudées franches pour prospérer. Seul Andreï et sa fille Olga, dont les recherches sur les groupes terroristes des années 1970 rythment le récit, semblent vouloir échapper au renoncement. Et ils boivent un coup, parce c’est dur.

Bref, si Guerre s’inscrit de plain-pied dans la lignée du roman noir, il propose également une vision saisissante de la Russie post-soviétique. Une vision sans fard qui secoue et donne à réfléchir. Et, ça fait du bien.

guerreGuerre de Vladimir Kozlov – La Manufacture de livres, collection « zapoï », octobre 2016 (roman traduit du russe par Thierry Marignac)

Stalker

stalker2Ils sont venus sur Terre, ont semé la mort et la désolation, puis sont repartis. Se sont-ils seulement aperçus de la présence humaine ?

Autour des six zones qu’ils ont définitivement contaminées, l’ONU a organisé des camps, habités par des chercheurs chargés d’étudier les objets laissés par ces visiteurs d’outre espace. Elle a également mis en place leur surveillance étroite car l’existence de ces artefacts mystérieux n’a pas tardé à attirer la convoitise d’une faune interlope, les stalkers. Des individus sans scrupules, durs à la peine, prêts à toutes les compromissions pour prélever leur part de « grappe ». Ces pilleurs fatalistes ont forgé leur propres mythes autour des zones, développant un lexique imagé et leur propre culture.

Redrick Shouhart est un stalker plutôt doué. Cogneur, coriace et buveur invétéré, il est également pourvu d’une grande sensibilité intérieure. Causeur intarissable, il sait où se trouve son intérêt. Par son amour des mots et de la vodka, il semble incarner l’âme russe dans toutes ces facettes, se contentant de trouver le bonheur dans la souffrance. La Zone ne semble avoir aucun secret pour lui. Il ignore aucune des embûches truffant les lieux. Des pièges mortels dont les surnoms de « calvitie de moustique » ou encore de « gelée de sorcière » masquent de manière cocasse le caractère létal. Ce talent a fait de lui un stalker incontournable. Pour autant, il peine toujours à survivre et à faire soigner sa fille, un de ces enfants anormaux nés après la visite des extraterrestres. A moins qu’il ne décroche le Saint Graal des lieux ? Une boule dorée en mesure de réaliser tous les désirs.

Récit sobre et d’une confondante simplicité, Stalker fait partie des romans qui revisitent un lieu commun science fictif, au point de le transcender d’une manière définitive. De ce premier contact avec une espèce extraterrestre, les frères Strougatski ne retiennent que l’absence. Point de dialogue ou de guerre des mondes dans Stalker. Les aliens sont juste venus puis repartis, sans un mot, sans même avoir conscience de leurs torts. De toute façon, a-t-on l’idée de communiquer avec les fourmis à qui on abandonne les vestiges de son pique-nique ?

Bref, Stalker n’usurpe pas le terme de chef-d’œuvre. Il constitue même sans doute le point d’orgue de l’œuvre des frères Strougatski. A lire, relire et encore lire, avant de visionner l’adaptation de Tarkovski (très hermétique, je n’ai jamais réussi à la terminer) ou de se perdre dans les friches entourant l’ex-centrale de Tchernobyl.

stalkerStalker – Pique-nique au bord du chemin (Пикник на обочине, 1972) de Boris et Arcadi Strougatski – Éditions Denoël / Présence du futur, 1981

Il est difficile d’être un dieu

Pour le commun des mortels, bourgeois comme boutiquiers, nobles ou simples vilains, don Roumata d’Estor se présente comme le rejeton fortuné d’une vieille famille aristocrate liée à la dynastie impériale ; un fin de race qu’une indélicatesse avec le gouvernement a contraint à l’exil dans le royaume féodal d’Arkanar. Côtoyant au plus près la sphère du pouvoir, il fréquente les puissants, fraye avec la pègre et toise les Gris, cette milice paramilitaire vulgaire dont la seule raison d’exister semble être de servir les desseins de don Reba, principal ministre du royaume. Mais pour la civilisation pan-humaine qui s’étend outre-espace, Roumata n’est qu’un nom d’emprunt, un rôle de composition joué par un agent de l’Institut d’histoire expérimentale de la Terre.

Depuis cinq années, Roumata endure avec fatalisme les mœurs barbares des autochtones et les complots de Cour. En interférant le moins possible, il observe les événements, car s’il est l’équivalent d’un dieu au regard des sujets de ce royaume, il ne doit surtout pas mettre à profit ses connaissances et ses capacités supérieures pour influencer trop ouvertement le déroulement de l’histoire, de peur de provoquer le chaos.

Durant ce lustre, il s’est acquitté efficacement de sa tâche. Mais maintenant que les Gris persécutent les savants, les poètes et les artistes, les événements semblent sortir dangereusement du cadre des prévisions de l’Institut. À ses yeux, le doute n’est plus permis : le fascisme prend pied à Arkanar. Un péril beaucoup plus grand qu’une intervention directe de l’Institut. Sa conscience et son cœur lui dictent d’agir, quitte à susciter la réprobation de ses pairs.

À la lecture de ce bref résumé, d’aucuns auront immédiatement fait la liaison avec le cycle de la Culture de Iain M. Banks, en particulier Inversions. Le parallèle s’impose à l’esprit tant le synopsis, les thématiques et l’atmosphère du roman des frères Strougatski sont ici proches de celles de l’écrivain britannique (*). Cependant, là où le second fait montre d’une ironie mordante, les premiers laissent libre cours à la noirceur teintée d’un fatalisme slave.

Le roman s’aventure clairement dans le domaine de la réflexion politique et traite au moins deux thématiques : le totalitarisme et l’interventionnisme. Les références au fascisme, sous toutes ses manifestations historiques, sont empruntées directement à notre passé. Ainsi, nazisme et théocratie fournissent-ils les éléments constitutifs du climat de terreur qui prévaut tout au long du roman. Toutefois, il est aisé de relever également des allusions à peine voilées à l’histoire violente de la Russie.

L’interventionnisme est aussi au cœur de l’intrigue des frères Strougatski. Empêtrés dans leurs principes moraux, et convaincus de la fiabilité de leur science historique, les membres de l’Institut refusent d’intervenir sur le cours naturel des événements à Arkanar. Leur inertie condamne Roumata à vivre dans sa chair et son esprit le cauchemar totalitaire. En écartant tout angélisme, les frères Strougatski présentent les avantages et les inconvénients du droit d’ingérence. Leur réponse apparaît radicalement pessimiste : ou ne rien faire ou recréer entièrement l’espèce humaine.

Il est difficile d’être un dieu est enfin le portrait émouvant d’un individu n’arrivant pas à se résoudre à demeurer le simple spectateur du désastre qui s’offre à ses yeux. Qu’il est difficile de vivre l’Histoire lorsqu’elle bégaie…

Au final, Il est difficile d’être un dieu est assurément un roman indispensable à lire, à la fois pour la teneur de son questionnement politique et éventuellement philosophique, mais également pour sa tonalité douloureusement mélancolique. À l’heure des guerres aux Proche et Moyen-Orient, la réflexion désabusée des frères Strougatski semble plus que jamais d’actualité. A suivre avec Stalker, L’Ile habitée et L’Escargot sur la Pente.

Notes : Le roman se rattache au cycle de « L‘Univers du Midi »(l’Univers-dans-lequel-nous-voudrions-vivre), une utopie ambigüe dont les thématiques parcourent plusieurs textes des frères Strougatski.

il-est-difficile-detre-un-dieuIl est difficile d’être un dieu (Трудно быть богом, 1964) de Arcadi et Boris Strougatski – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre » (roman traduit du russe par Viktoriya Lajoye)

Les Inhibés

Avec Les Inhibés, les éditions Lingva inaugure leur nouvelle collection « Nuits Blanches ». Un inédit qui augure du meilleur pour les adorateurs des frères Strougatski, même si l’intrigue traîne un tantinet en longueur, on va y revenir. A l’origine de la révision des traductions de plusieurs œuvres des deux auteurs chez Denoël Lunes d’encre, Patrice & Viktoriya Lajoye poursuivent ainsi un travail d’exhumation salutaire, ici avec l’ultime roman écrit en solo par Boris Strougatski.

En mission dans un coin paumé du Caucase, Vadim voit arriver un homme d’affaires, vaguement maffieux, dans un gros Land Rover rutilant. Sans préambule, le bougre lui propose d’utiliser son don particulier pour voir l’avenir afin de favoriser la victoire aux élections régionales de son « poulain », un intellectuel n’ayant en principe aucune chance face au favori, un général réputé et respecté. Intellectuel contre Général, avec les manigances de puissances occultes en coulisse, le contexte en dit long sur le rapport de force dans la Russie post-soviétique. Mais voilà, même s’il voit le futur, Vadim ne se sent pas capable d’agir dessus pour l’orienter dans la direction souhaitée par son commanditaire. Un doute fâcheux que ses hommes de main s’empressent de corriger par la coercition et la violence. Bref, Vadim n’a pas le choix, il fera ce qu’on lui dit. Il a juste quatre mois pour réussir.

Les Inhibés ne brille pas pour son rythme effréné, bien au contraire, Boris Strougatski prend son temps pour poser le décor, au point parfois de provoquer l’assoupissement du lecteur. J’avoue avoir beaucoup souffert devant l’accumulation de détails prosaïques et de références littéraires dont l’auteur surcharge son récit au détriment de la tension dramatique. Il semble avoir calqué sa narration sur le quotidien terne et médiocre de ses personnages, un groupe d’individus aux pouvoirs spéciaux, bien éloignés des archétypes des comics. À vrai dire, ces surhommes aux talents inhibés ne ressemblent pas vraiment aux X-men. Ils ont plutôt l’allure banale de types à l’existence cabossée, alcooliques notoires condamnés aux petits boulots et à la routine. Des bras cassés, fatigués de la vie, plus attachés aux plaisirs de la table et aux palabres qu’à l’action. Alors, sauver le monde ou le rendre meilleur, ne comptez-pas sur eux pour cela ! De toute façon, la Russie a déjà donné, à l’époque où elle s’appelait l’URSS. Le pays garde d’ailleurs toujours des traces de cette expérience utopique devenue totalitaire.

« Rien ne changera, tant que nous n’aurons pas appris à faire quelque chose de ce singe poilu, sombre, effronté paresseux et rusé qui se trouve en chacun de nous. Tant que nous n’aurons pas appris à l’éduquer. Ou à le maîtriser. Ou au moins à le dresser. Voire à le tromper… Nous ne transmettons que ce singe à nos enfants et petits-enfants, avec nos gènes. Seulement lui, et rien d’autre. Je suis un vieux hacker, et je sais exactement qu’il n’existe pas un seul programme au monde qu’on ne puisse améliorer. Mais que veut dire AMELIORER quand il s’agit d’ADN ?… »

Les Inhibés est sous-tendu par un spleen existentiel pesant, un fatalisme teinté de pessimisme. Dans la Russie post-soviétique, les habitudes anciennes demeurent en effet fermement ancrées dans les mœurs politiques. Les crimes du passé se sont juste mués en contes effrayants que l’on se raconte le soir pour se rassurer sur le présent. Dans un monde plongé dans l’apathie et l’acculturation, l’utopie de l’ Homme Éduqué, esquissée dans « L‘Univers du Midi »(*), paraît bien éloigné des préoccupations prosaïques de la société de consommation.

« Nous n’avons pas besoin de gens tolérants, honnêtes, travailleurs ni de libres-penseurs. Nous n’en avons pas besoin chez nous. Qu’on me manipule, je ne dis pas non, mais qu’au moins je ne m’en aperçoive pas… Il faudrait peut-être que quelque chose de mystérieux, et même sacré, arrive à ce monde pour qu’il ait besoin de l’HOMME ÉDUQUÉ. »

A l’image des inhibés de son roman, Boris Strougatski oscille ainsi entre l’impuissance et la désillusion, nourrissant pourtant encore le faible espoir que l’Homo Sapiens parvienne à convaincre le singe paresseux d’effectuer sa métamorphose en Homme Éduqué. Mais vite, car désormais le temps nous presse…

(*) Notes : La plupart des textes des frères Strougatski s’inscrivent dans un cycle cohérent appelé « L‘Univers du Midi » (« l’Univers-dans-lequel-nous-voudrions-vivre » selon Boris Strougatski). Situé au XXIIe siècle, le Midi de l’Humanité a toutes apparences de l’utopie socialiste réalisée, dégagée de son pire ennemi : la médiocrité. Autrement dit, tout ce que n’est pas l’URSS en dépit des efforts de la propagande et de la censure. Comme Anarres, l’utopie se révèle toutefois ambigüe, dévoilant ses faiblesses et ses limites au contact d’autres civilisations, en particulier celle des mystérieux Pèlerins. De quoi souhaiter qu’à Midi succède Le Grand Soir et non une longue nuit…

strougatski2Les Inhibés (Бессильные мира сего, 2003) de Boris Strougatski – Éditions Lingva, collection « Nuits Blanches », octobre 2016 (roman traduit du russe par Patrice & Viktoriya Lajoye)