L’épée brisée

epee_brisee2Parmi les auteurs de l’âge d’or américain, Poul Anderson a longtemps souffert dans l’Hexagone d’un ostracisme tenace, au point d’être considéré par beaucoup comme un auteur mineur. On renverra les éventuels curieux à l’article de Philippe Boulier (in Bifrost n°75) pour approfondir les raisons de ce malentendu. Une injustice désormais réparée grâce en particulier au travail de Jean-Daniel Brèque et à la constance des éditions du Bélial’.

Avec L’Épée brisée, Poul Anderson fait sienne la matière des peuples du Nord, nous narrant une geste sauvage, pleine de bruit et de fureur, où les passions humaines teintées de magie se mêlent aux sombres desseins des dieux et des créatures de la féerie. A l’instar de la saga des Völsungar, le roman apparaît comme le récit d’un destin funeste, celui d’Orm le viking et de sa descendance. Pour venger sa maisonnée massacrée par le Danois, une sorcière anglo-saxonne conspire l’enlèvement de son premier-né. Remplacé par un changelin conçu à sa ressemblance par le duc des elfes Imric avec une princesse troll enfermée dans les geôles de son château, le nourrisson est élevé conformément aux coutumes d’Elfheim. Nommé Skafloc, il devient un guerrier redoutable, apte à manier le fer honni par les peuples de la féerie, pendant que son double, Valgard, tombe sous l’emprise de la sorcière saxonne et cause le malheur de sa famille adoptive.

Dans une veine assez proche de La Saga de Hrolf Kraki, roman plus tardif, L’Épée brisée retranscrit avec lyrisme le légendaire des peuples du Nord, scandinaves et celtes y compris. Il lui donne corps, restituant l’atmosphère et le souffle archaïque prévalant dans les sagas. On serait bien en mal de trouver un héros dans ce roman violent où les hommes demeurent jusqu’au bout les jouets de puissances occultes dépourvues de pitié ou de compassion. On ne décèlera pas davantage une once de romantisme pompier dans cette tragédie aux accents crépusculaires, où nul ne ressort indemne. Que ce soit Skafloc et son épée maudite, Valgard, meurtrier de sa propre famille, ou Freda, tiraillée entre sa foi chrétienne et son amour impie pour son frère, tous demeurent prisonniers de leur fatum.

Dans une préface dithyrambique, Michael Moorcock établit un parallèle entre ce roman et Le Seigneur des Anneaux, paru la même année. Que l’on me permette de nuancer le jugement de l’auteur anglais. Certes, les deux œuvres puisent leur inspiration dans le même légendaire, mais le rapprochement avec Le Silmarillion me paraît plus judicieux, en particulier la geste consacrée aux enfants de Hurin. Sans doute Moorcock s’est-il laissé aveugler par son admiration pour les destins tragiques de Skafloc et de Valgard dont on retrouve un écho évident dans le cycle d’ « Elric ».

Récit de vengeance et de malédiction, L’Épée brisée apparaît aussi comme celui de la fin d’un monde. Celui des elfes, des trolls et de toutes les créatures de la féerie. Celui des Ases, Jötuns et sidhes, amenés à renoncer à leur statut divin pour s’effacer devant la foi chrétienne et l’Histoire. Pas sûr qu’il faille le déplorer ou s’en réjouir. Sur ce point, l’auteur américain n’entretient guère le doute. Il préfère célébrer les plaisirs simples d’une existence humaine apaisée. Une philosophie de vie guère éloignée de celle des hobbits…

A bien des égards, L’Epée brisée s’impose comme une œuvre puissante, sans concession, très éloignée des recettes et de la platitude de la big commercial fantasy. Un roman d’un archaïsme qui le rend encore plus précieux.

epee_briseeL’Épée brisée (The Broken Sword, 1954) de Poul Anderson – Éditions Le Bélial’, novembre 2014 – Réédition au Livre de poche, 2016 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Jean-Daniel Brèque)

Le viking qui voulait épouser la fille de soie

Les lecteurs assidus de ce blog (j’ai le nom des meneurs) connaissent mon intérêt pour les sagas et l’aventure viking. Le roman de Katarina Mazetti ne pouvait donc pas rester longtemps dans ma pile à lire. Si l’on ajoute les retours positifs de sources appréciables, Le Viking qui voulait épouser la fille de soie semblait même afficher un faisceau d’indicateurs très encourageants. Bonne pioche dira-t-on sans ambages et chichis. Sang mêlé, traduction plus conforme au titre original et à l’esprit du roman, se révèle effectivement une lecture très recommandable, dont l’intrigue et le souci de vraisemblance ne peuvent que convaincre l’amateur de roman historique.

L’histoire des hommes du Nord se réduit très souvent à leurs exploits maritimes et à leurs entreprises de colonisation outre-mer. On retient également leur légende noire, entretenue à dessein par les clercs chrétiens, celle de barbares avides de sang et d’or, débarqués sur le rivage pour ravager villes et monastères.

Sang mêlé s’attache à déconstruire cette image réductrice du viking. Le roman porte son regard vers les humbles, petit peuple de paysans, d’artisans, de charpentiers de marine, hommes libres et esclaves y compris. Il s’intéresse également à un aspect de l’aventure viking méconnu dans nos contrée, mettant en lumière les Varègues, autrement dit les peuples suédois, grands voyageurs à l’origine de la naissance des principautés rus’ de Kiev et Novgorod. Le roman rappelle enfin que les Normands étaient avant tout des commerçants avisés, n’hésitant pas à troquer la hache contre la balance si les circonstances l’exigeaient.

Avec Sang mêlé, Katarina Mazetti se focalise sur la région du Blekinge, au sud de la future Suède, au Xe siècle. Une terre pauvre, entre mer Baltique et collines boisées, aux rivages menacés par les raids de piraterie. Dans l’archipel situé à son extrémité, Säbjörn et sa maisonnée vivent dans une ferme laissée un tantinet à l’abandon. Aisément reconnaissable à sa lèvre entaillée, lors d’un combat contre des pirates dans ses jeunes années, le bonhomme se révèle d’un tempérament colérique, surtout depuis la disparition mystérieuse de sa femme. L’été, il rejoint son chantier où il répare et construit des knörrs, contribuant à sa réputation de charpentier émérite. Il laisse ses deux fils, Svarte et Kåre, à la garde de ses esclaves et de la völva, sa belle-sœur. Rigide et intraitable avec Svarte, il se montre plus tendre avec son fils cadet. De quoi nourrir le ressentiment de l’aîné. Des guerres fratricides sont nées pour moins que cela. Les deux frères ne tardent d’ailleurs pas à prendre la mer, l’un vers l’ouest, l’autre vers l’est, pour fuir la violence latente de leur milieu.

Plus loin, au-delà de la Baltique, Chernek Kuritzev a fait fortune dans le commerce des esclaves et des soieries. Son fils Radoslav est un proche du prince héritier de Kiev, et sa fille semble promise à un bel avenir. Mais, le destin est capricieux. Du jour au lendemain, le frère et la sœur perdent leur vie dorée et sont contraints de rallier le Nord, en compagnie d’une troupe de marchands Varègues.

Sang mêlé fait immédiatement penser aux sagas nordiques, ces récits familiaux empreints de tragédie et sous-tendus par la vengeance et le destin. Pourtant, si le roman puise sa substance dans cette matière, ses ressorts s’en écartent assez rapidement. Les dieux et le fatum sont en effet les grand absents de ce récit, l’auteur préférant souligner la liberté des personnages dans un monde, certes soumis aux croyances, mais où la religion apparaît comme un outil de manipulation. Il se distingue aussi des sagas par l’attention portée aux personnages féminins et au quotidien des habitants. Les guerriers sont laissés de côté, apparaissant au mieux comme des soudards ignorants, au pire comme une menace. Quant aux rois et seigneurs, Katarina Mazetti ne s’embarrasse pas de précautions oratoires en portant sur leur rôle un regard dépourvu d’idéalisme.

« Mais un roi, qu’est-ce réellement ? Quelqu’un qui exige de toi de l’or et de l’argent et en contrepartie promet de te défendre contre des ennemis ? Des ennemis, qui le sont peut-être devenus parce qu’il a essayé de soumettre leur pays ? À quoi servirait un tel roi ? »

Pour autant, Katarina Mazetti ne verse pas dans l’angélisme complet. Elle dépeint une société esclavagiste, dominée par des clans influents, en proie aux superstitions. Et même si les femmes jouissent de plus de libertés que chez les chrétiens, elles restent cependant soumises à leur mari.

Sang mêlé se révèle donc un récit malicieux, idéal pour découvrir le monde scandinave et faire un sort à quelques idées reçues sur les hommes du Nord. A ce propos, dans une postface détaillée, destinée à ceux qui aiment l’Histoire, elle livre d’ailleurs ses sources et explicite ses choix romanesques. Avis aux amateurs.

viking_soieLe Viking qui voulait épouser la fille de soie (Blandet blod, 2008) de Katarina Mazetti – Réédition Babel, novembre 2015 (roman traduit du suédois par Lena Grumbach)

La Légende de Sigurd et Gudrún

Tolkien_-_The_Legend_of_Sigurd_and_Gudrun_CoverartOn ne peut pas reprocher à J.R.R. Tolkien d’être un auteur prolifique. Entre 1937 et sa mort, seuls quelques uns de ses textes ont fait l’objet d’une parution, bien confidentielle au regard du succès retentissant du Hobbit et du Seigneur des Anneaux. Son œuvre majeure, le Silmarillion, celle qu’il chérissait par-dessus tout, au point d’y travailler sans cesse durant toute sa vie, est restée quant à elle inédite et inachevée jusqu’à ce que son fils Christopher ne décide d’en publier une version terminée avec l’aide de Guy Gavriel Kay.
Sans doute convaincu du caractère essentiel de l’œuvre de son père et peut-être aussi poussé par le succès phénoménal du Seigneur des Anneaux, Christopher Tolkien a livré ainsi au lectorat l’ensemble de ses écrits. Une tâche monumentale et ingrate tant le corpus à dépouiller apparaissait hétérogène et difficilement déchiffrable. Pourtant, au fil du temps, les manuscrits inachevés, les multiples versions des mêmes histoires, les essais, les lettres de l’auteur et ses brouillons ont dévoilé les tenants et aboutissants d’un work in progress s’étalant sur toute une vie. Un matériau très utile pour l’exégèse, même si les grincheux reprochent à Christopher Tolkien et aux thuriféraires de son père de vouloir publier jusqu’à sa liste de courses. Au-delà des critiques, ces livres sont des documents précieux permettant de se faire une idée des sources et du processus de fabrication d’une des œuvres les plus marquantes du XXe siècle.
Disons le tout de suite, La Légende de Sigurd et Gudrún n’a que peu de rapport avec la Terre du Milieu, du moins peu de rapport direct, car à bien y regarder, ces deux lais tirés des Eddas, à l’instar du Kalevala et de Beowulf, apparaissent comme la matrice du Silmarillion. Rédigés comme un hommage aux Eddas, les deux poèmes comportent plus de cinq cent strophes de huit pieds (strophe fornyrdislag), respectant la métrique des vers allitératifs de l’Edda poétique. Ils reprennent en particulier des éléments de la légende nordique la plus célèbre, la Völsunga Saga, plus connue dans nos contrée sous sa version wagnerisée de L’Anneau des Nibelungen. Pourtant, il n’y a que peu de rapport entre ce texte archaïque mêlant des éléments historiques, légendaires et mythiques et l’interprétation nationaliste et grandiloquente du compositeur allemand.

J.R.R. Tolkien opte pour un retour aux sources, celles des Eddas. À la manière des conteurs médiévaux, il tente d’unifier le corpus hétérogène et lacunaire à sa disposition pour établir une sorte de continuité entre l’histoire des Völsung, celle de Gudrún et de sa famille les Niflung (les Nibelungen). À l’instar des récits de la matière de Bretagne, de Rome et de France, il souhaite également par son hommage promouvoir une sorte de matière nordique, cette Grande Histoire des peuples du Nord appelée à ses yeux à devenir l’équivalent de la légende de Troie pour l’Angleterre. Un vœu pieux puisque ces deux lais n’ont pas dépassé le stade du manuscrit, restant essentiellement un exercice d’érudition destiné à un public bien informé. Un fait dont est conscient Christopher Tolkien puisque l’ouvrage est accompagné d’un paratexte copieux se composant d’un avant-propos, de deux introductions, de commentaires et de glossaires censés contextualiser et éclairer le propos des deux poèmes. Il faut avouer que tout ceci est fort utile, car contrairement à la matière de Bretagne, la Völsunga Saga n’est pas devenue une référence de la culture populaire aussi connue que le Roi Arthur, Merlin et Lancelot.

Si la lecture de La Légende de Sigurd et Gudrún ne paraît pas essentielle, a fortiori si l’on n’est pas passionné par les mythes nordiques, l’ouvrage apporte cependant des éléments de compréhension fort intéressant sur la genèse du Silmarillion et de la Terre du Milieu. En livrant sa propre version de la Saga des Völsung, J.R.R. Tolkien forge quelques uns des thèmes et motifs qui traversent sa propre œuvre. En effet, comment ne pas voir dans l’histoire de Sigurd, meurtrier du dragon Fáfnir, comme un écho de la Geste des Enfants de Húrin ? Comment ne pas faire un parallèle entre la malédiction de l’or d’Andvarid et celle de l’anneau unique dans Le Seigneur des Anneaux ? Comment ne pas voir dans les interventions régulières d’Odin, une manifestation des Valar, voire du plus célèbre des Istari, Gandalf ?
À se demander si finalement, l’esprit de La Légende de Sigurd et Gudrún ne perdure pas à travers la Terre du Milieu.

Tolkien_sigurdLa Légende de Sigurd et Gudrún de J.R.R. Tolkien – réédition Pocket (texte intégral traduit de l’anglais par Christine Laferrière)

Vinland Saga 14

Petite pause dans ma session de lecture consacrée aux fins du monde. Troquons le spectacle du désastre contre un peu d’aventure.

Couv_239941Les habitués de ce blog, ceux que mes élucubrations et mes marottes n’ont pas encore fait fuir, connaissent mon goût pour le monde scandinave et l’aventure viking. Il se trouve que le quatorzième volume de Vinland Saga vient de paraître.

Le précédent volet s’était achevé sur un massacre pour Ketil et les siens, offrant à Thorfinn l’opportunité de regagner l’Islande en compagnie de Leif, afin de fonder au Vinland une terre de paix et de liberté. Mais avant de quitter l’ancien monde, le jeune homme souhaite solder tous les comptes, notamment avec le roi Knut.

Ce quatorzième volet apparaît beaucoup plus apaisé que le précédent. Un sentiment de deuil et de gâchis conduit les actions de chaque personnage. Avec cet épisode, Makoto Yukimura tourne définitivement la page avec le passé de violence de son héros. Thorfinn a acquis une stature qui lui faisait défaut jusque-là, il a mûri et a abandonné la colère qui le guidait. Il est enfin prêt pour le nouveau monde.

Du côté du graphisme, le dessin du mangaka reste impeccable. Et si l’on voit réapparaître quelque tics inhérents au shonen, le trait réaliste et le sérieux de la documentation l’emportent toujours.

Je ne vous cache pas que j’attends avec impatience le troisième arc narratif, avec au programme l’Islande, le Groenland, leur faune et flore. Dépaysement en perspective comme le laisse présager la couverture.

Volume_15

Court Serpent

L’Histoire recèle de nombreuses zones d’ombre dont l’historien a parfois bien du mal à éclaircir les recoins, faute de sources. Ces zones offrent aux romanciers de véritables boulevards dans lesquels s’engouffrer, avec plus ou moins de réussite, il faut le reconnaître.
Court Serpent de Bernard du Boucheron est à bien des égards exemplaire. On y trouve ce qu’il faut d’invention et de retenue pour combler les lacunes de l’Histoire. Une exemplarité de 150 pages qu’il est difficile de lâcher et de prendre en défaut au niveau de la vraisemblance.

Posons le cadre.
Qui sait encore, en dehors du cercle des spécialistes, que l’aventure viking s’est poursuivie très loin vers l’Occident, allant jusqu’à aborder dès le Xe siècle les rivages inhospitaliers du Groenland ? Venus d’Islande, des colons ont fait souche, poussant leurs pérégrinations jusqu’à Terre Neuve, mais ceci est une autre légende… Deux établissements ont ainsi été fondés sur les côtes sud et sud-ouest du Groenland. A leur apogée, ils comptaient une population avoisinant les 5000 âmes. Et puis, cette communauté est entrée dans une longue nuit jusqu’à son effacement total, vers les XVe et XVIe siècle, pour des raisons dont les historiens débattent encore.
Lorsque le roman de Bernard du Boucheron commence, nous sommes au XIVe siècle. L’abbé Montanus est dépêché par l’évêque de Nidaros (Trondheim) pour relever le diocèse de Nouvelle Thulé tombé en déshérence. Le religieux compte bien ranimer la foi vacillante de ses ouailles exilées au Nord du monde, mais l’incertitude prévaut lorsqu’il embarque. Cela fait en effet cinquante ans que l’on n’a pas reçu des nouvelles de cette extrémité de la Chrétienté assiégée par le refroidissement du climat et par l’extension de la banquise.
La mission revêt un caractère particulièrement dangereux mais le zélé ecclésiastique présente toutes les garanties de réussite. Pieux, éloquent, miséricordieux, bon administrateur et exemplaire, il ne fait aucun doute pour sa hiérarchie qu’il est le candidat idéal.
Il s’embarque donc, armé de sa foi inébranlable, sur le Court Serpent, un navire construit pour la circonstance dans le respect des techniques anciennes. Mais, le lecteur pressent que le périple ne sera pas une sinécure.

A la fois roman historique, récit d’aventures polaires et chronique à la manière médiévale, Court Serpent joue sur de nombreux registres. Bernard du Boucheron fait le choix d’une narration omnisciente. En effet, le texte se compose de différentes pièces rassemblées pour former un tout cohérent. L’histoire commence par la lettre de mission de l’abbé Montanus dans laquelle il découvre les instructions de sa hiérarchie. Ce dispositif narratif apporte une touche d’authenticité historique aux événements. S’ensuit un récit rédigé à la première personne par Montanus lui-même, même s’il apparaît rapidement évident que ce témoignage comporte une part de non dit et d’accommodement avec la réalité. Des textes complémentaires viennent d’ailleurs s’intercaler dans cette ligne narrative, offrant un contrepoint au récit principal, mais un contrepoint recomposé à posteriori. Le dispositif permet au lecteur de recomposer une image globale du récit en dépassant le simple point de vue des personnages, un peu à la manière d’un historien.

Avec Court Serpent, Bernard du Boucheron parvient à dresser un pont entre la grande et la petite histoire, restituant un épisode méconnu du passé et de l’aventure viking.

Aparté : à noter pour les curieux, Effondrement, l’excellent essai de Jared Diamond traitant, entre autres choses, de la disparition des Vikings du Groenland.

court_serpentCourt Serpent de Bernard du Boucheron – réédition Folio, 2006

La Tunique de Glace

Mon intérêt pour la mythologie et les sagas scandinaves n’est plus un secret pour les lecteurs de ce blog. Source d’inspiration de moult cycles et autres épopées de fantasy, l’univers des hommes du Nord a fait l’objet d’études plus sérieuses et documentées dont je n’ai pas hésité à parler ici.
Ne disposant que de bien peu de sources directes, les chercheurs évoluent sur un terrain mouvant, essayant de retrouver la part de réalité du monde nordique dans un corpus où l’Histoire se mêle à la légende et vice-versa.

William T. Vollmann s’engouffre dans cette brèche. Usant des mêmes sources – Eddas, Flateyjarbók, Heimskrinla, Landnámabók et autre Saga d’Erik le Rouge –, il brode un récit à la manière des scaldes s’étendant du passé mythique de la Scandinavie à la colonisation avortée du Vinland.
Premier roman – appelé rêve – d’une série de sept, tous consacrés aux origines symboliques et légendaires de l’Amérique du Nord (quatre d’entre-eux ont été publiés à ce jour, dont deux en France, le présent ouvrage et Les Fusils), La Tunique de Glace s’apparente davantage à un long poème en prose, jalonné par des tueries. Un poème dont les muses s’appellent Vengeance et Jalousie, le tout sur fond de descriptions sublimes, à la limite du chamanisme.
Bien entendu, Vollmann ne prétend pas restituer une quelconque vérité historique. Il exprime juste ici la volonté de produire un choc esthétique. De produire du beau à défaut de vrai.
Si l’on peut me permettre un parallèle osé, La Tunique de Glace rappelle la manière de faire de Nicolas Winding Refn dans le film Le Guerrier silencieux aka Valhalla Rising. On y trouve le même mélange de violence et de poésie.

Trêve de tergiversation, entrons dans le vif du sujet. Il apparait tout à fait superflu de résumer ce roman fleuve dont la houle océanique et glaciale emporte le lecteur très loin, quelque part entre Groenland et terres septentrionales de l’Amérique du Nord. Cette succession d’histoires enchâssées dans un bel objet, illustré de dessins et de cartes stylisées, est de tout façon impossible à résumer, du moins sans craindre d’en atténuer le souffle.
À l’instar d’Homère ou d’Odinn, William l’aveugle investit les âges obscurs de la Scandinavie, nous propulsant à l’époque des rois-ours changeurs de peau, en guerre permanente les uns contre les autres et jusque dans leur propre famille. Une période de fer et de sang, ou la magie des sorcières lapones et celle des trolls apportent leur part à une chronique historique passablement agitée.
Puis, au fur et à mesure que le pays se civilise, peut-être devrait-on même dire se christianise, l’action se déplace vers l’Islande, terre d’opportunité pour les bondi en manque de place, puis au Groenland et enfin dans ce pays de cocagne, du moins dans ce récit, que l’on appelle Vinland le bon.
On accompagne d’abord Erik le Rouge dans son exode vers l’Ouest. Un périple émaillé de frustration, de meurtres, de vengeance et d’un bannissement définitif. Puis, on suit sa descendance, Leif le chanceux et surtout sa fille bâtarde Freydis, dans leur voyages successifs, toujours plus loin vers l’Occident.
La figure féminine de Freydis se détache dans cette partie du roman,  la marquant littéralement de son empreinte. Sa personnalité imposante, sa résolution implacable, empreinte de fourberie, et sa destinée (son pacte avec le dieu Tunique bleue) entraîne La Tunique de Glace vers le registre de la tragédie. Et son opposition avec Gutrid, la femme la plus belle de toutes, conduit inexorablement l’expédition des Groenlandais à sa perte.

Dans une langue somptueuse (le traducteur a dû s’amuser), un tantinet allégorique, mais il est vrai aussi parfois étouffante, voire grandiloquente, William T. Vollmann réinvente le paysage légendaire de la colonisation du Vinland. Il ne s’autorise que quelques petites digressions à l’époque contemporaine, comme pour souligner le décalage entre le mythe et la réalité plus prosaïque du quotidien.
Son écriture fait merveille, donnant de cette aventure humaine l’image d’un récit brutal, dépourvu d’héroïsme, où la conquête d’une terre nouvelle s’apparente à un viol, une souillure. Il convoque également les forces de la nature et les créatures magiques, conférant à son œuvre une dimension crépusculaire.

Bref, c’est peu de dire que ce roman impressionne, imprégnant durablement la mémoire. Inutile de surenchérir, je le recommande chaudement (huhu !).

tunique-glaceLa Tunique de Glace (The Ice-Shirt, 1990) de William T. Vollmann – Éditions Le Cherche Midi, collection Lot 49, janvier 2013 (roman inédit traduit de l’anglais [États-Unis] par Pierre Demarty)

Vinland Saga

Les habitués connaissent déjà mon goût pour les sagas nordiques et l’aventure viking. En voici une manifestation supplémentaire.

Né le 8 mai 1976, Makoto Yukimura débute sa carrière avec Planetes, un récit de science-fiction en quatre tomes, initialement édité en épisodes dans le magazine japonais Weekly Morning. Gros succès, Planetes est suivi par deux autres mangas : Sayõnara ga chikai node, un one-shot inédit dans l’Hexagone, et Vinland Saga. Cette dernière série aborde des thématiques assez proches de celles développées dans Ken le survivant, un manga ayant fortement impressionné Yukimura dans son enfance. Toutefois, le mangaka ne se contente pas de les reproduire à l’identique. Il les transpose dans le passé européen, à l’époque de l’invasion de l’Angleterre par les Danois, leur conférant davantage d’épaisseur.
Vinland Saga débute en avril 2005, d’abord dans le Weekly Shõnen Magazine, puis dans le mensuel Afternoon. Un premier arc narratif s’étend des tomes 1 à 8, se focalisant sur les destins croisés de trois personnages : Thorfinn, Knut et Askeladd. Quant au second, à ce jour inachevé (cinq tomes parus en France), il se concentre sur le devenir de Thorfinn.

La Saga des vikings.

vinland_saga2L’intrigue de Vinland Saga prend pour décor l’invasion de l’Angleterre par les Danois. On y trouve maints faits relatés dans les chroniques et les sagas. Et si la méconnaissance du contexte historique ne nuit pas au déroulement de l’histoire, quelques précisions s’imposent tout de même au néophyte.

À la fin du VIIIe siècle, le monde scandinave entame un vaste mouvement d’expansion vers l’Est et l’Ouest. Celui-ci débouche sur la colonisation durable de l’Islande, sur l’occupation temporaire (jusqu’au XIIIe siècle) du Groenland, et peut-être même d’une partie de l’Amérique, identifiée sous le nom de Vinland, même si le sujet reste débattu. Il entraîne aussi la mise à sac d’une bonne partie de l’Europe occidentale. Profitant en effet de la faiblesse de l’Empire carolingien et de l’Angleterre, les vikings se livrent à des raids de plus en plus aventureux. Pillage de monastères et saccage de villes se succèdent, contribuant à nourrir la légende noire des hommes du Nord. Tout ceci quasiment sans coup férir. Poursuivant l’aventure, ils poussent leurs expéditions vers le Sud, la Méditerranée et l’Empire byzantin, où certains servent dans un régiment spécial : la garde varègue. Plus au Nord, les mêmes, surtout des Suédois en fait, contribuent par leurs échanges et leur organisation à donner naissance aux principautés russes.
Entretemps à l’Ouest, les raids vikings ont cédé la place à des hivernages et à des installations plus durables. Particulièrement exposée à leurs attaques, l’Angleterre abandonne temporairement une partie de son territoire et acquitte un lourd tribut à l’envahisseur : le danegeld. Ainsi naît le Danelaw, territoire sous loi danoise, où s’implantent des colons venus de Scandinavie.

La vraisemblance de la reconstitution historique apparaît d’emblée comme un des points forts de Vinland Saga. Makoto Yukimura restitue les faits dans leur chronologie, soit de façon factuelle, soit par le biais de l’histoire personnelle des divers protagonistes du récit. Du massacre de la Saint-Brice (13 novembre 1002), décidé par le roi anglo-saxon Ethelred II, ce qui lui vaudra le surnom de malavisé, à sa défaite et fuite en 1013, en passant par la résistance de Londres et la légendaire bataille de Hjörung, le mangaka reste fidèle au déroulement de l’Histoire.
Au-delà de toute vision idéalisée, ces événements constituent les œuvres vives d’une épopée, n’occultant pas la violence inhérente des actes des uns et des autres. En disant cela, on pense aux massacres des populations villageoises des tomes 3 et 4, mais également au traitement enduré par les esclaves, tout au long de la série.
Par ailleurs, Makoto Yukimura pousse le souci de véracité jusqu’au moindre élément de la vie quotidienne. Les chapitres 3 à 8 du premier tome témoignent d’un luxe de détails – on a même droit au plan d’une maison islandaise – révélant la qualité de la documentation de l’auteur. Un peu éclipsé lorsque l’action s’accélère, ce souci de vraisemblance revient sur le devant de la scène dans le second arc narratif à partir du tome 8.
Tout ceci confère à l’intrigue une réelle épaisseur historique. Une atmosphère d’authenticité propice au déroulé de la narration.

Violer l’Histoire pour lui faire de beaux enfants

vinland_saga4Nul n’ignore la citation d’Alexandre Dumas. Makoto Yukimura lui apporte juste cette touche d’exotisme propre au manga.
En effet, Vinland Saga respecte les codes et principes narratifs de la bande dessinée japonaise. Affrontements individuels se déroulant dans une durée dilatée, exagération des coups, des parades, refus de l’ellipse, prédilection pour les gros plans, en particulier les yeux, propension pour la caricature des expressions…
Ces procédés peuvent agacer le lecteur accoutumé à la bande-dessinée franco-belge. Pour les autres, les curieux, les sans préjugés, Vinland Saga se révèle un manga historique passionnant, adoptant l’approche plus réaliste du Seinen. Un objectif qui semble ici atteint, en dépit de quelques écarts. On pense notamment à ce seigneur franc franchement porcin, pour ne pas dire grotesque, dans le chapitre 1 du premier tome, mais aussi aux prouesses bigger than life de Thors, le Troll de Joms, et du chef de guerre Thorkell [1], pour ne citer que ces quelques exemples.
Ces légers bémols ne pèsent toutefois pas lourd face au souffle épique du récit, face à la richesse des thématiques et face au traitement des personnages.

Quid de l’argument de départ ? Après un long chapitre d’exposition, il se dévoile peu-à-peu grâce à une succession de flashbacks.
Thorfinn [2] est le jeune fils de Thors, solide gaillard respecté de tous dans son village situé au bout du monde, sur une terre de bannis : l’Islande. Pourtant, cet homme pacifique, n’hésitant pas à sacrifier une partie importante de son cheptel pour racheter un esclave fugitif, cache un tout autre passé. L’arrivée imprévue d’une troupe de Jomsviking [3] le lui remet en mémoire et le contraint à reprendre les armes pour le compte de son souverain. Première leçon de Vinland Saga : on n’échappe pas à son destin.
En chemin, Thors tombe dans une embuscade fomentée par le chef des Jomvikings. Un guet-apens dont Askeladd, mercenaire sans attache apparente, se fait l’exécutant, manière pour lui de satisfaire aussi sa haine des Scandinaves (on y reviendra). L’exécution se déroule sous les yeux de Thorfinn. À partir de cet instant, l’enfant voue au chef mercenaire une haine inextinguible. Il tuera Askeladd, mais pas n’importe comment : à l’issu d’un duel. Un combat faisant office de rite de passage en quelque sorte car, seconde leçon de Vinland Saga, on ne devient homme qu’au terme d’une longue initiation.
Trahison, vengeance, force, violence, justice. Les ressorts principaux de la série sont désormais en place.

vinland_saga6Et l’Histoire dans tout cela ? On pourrait croire qu’elle ne sert que de prétexte au récit. Bien au contraire, elle fournit la trame de la quête de Thorfinn, une quête elle-même non sans conséquence sur le devenir du futur roi Knut, personnage historique attesté auquel Makoto Yukimura donne ici une interprétation toute personnelle.
À plusieurs reprises au cours du périple de Thorfinn, petite et Grande Histoire se rejoignent et se mêlent, brouillant les contours des faits historiques et de la fiction. Le personnage de Knut est emblématique de cette confusion. Les sources le présentent comme un souverain à la réputation d’homme sage et pieux. N’a-t-il pas reçu le surnom de Grand ? On sait qu’il a gouverné un vaste empire maritime s’étendant sur l’Angleterre, le sud de la Norvège, le Danemark, le Schleswig et la Poméranie.
Dans Vinland Saga, il se révèle un personnage falot, craintif et efféminé, s’effaçant derrière un protecteur lui servant à la fois de nounou et de porte-parole. Méprisé par son père, le roi Sven, personne ne donne cher de sa vie dans ce nid de vipères qu’est la cour du Danemark. Pourtant, au contact de Thorfinn, mais surtout d’Askeladd, le jeune homme acquiert la stature d’un véritable meneur d’hommes. Cette mutation s’achève lorsqu’il accède au trône, remplaçant son père dans des circonstances dramatiques que nous ne dévoilerons pas ici [4]. Il lui reste alors à réaliser son ambition secrète : établir coûte que coûte le royaume de Dieu sur Terre [5] et mettre un terme aux guerres. En livrant cette interprétation du personnage historique, Makoto Yukimura montre que l’on peut utiliser l’Histoire dans un dessein romanesque tout en respectant la vraisemblance. Par ailleurs, loin d’être un personnage anecdotique, Knut incarne un des thèmes majeurs de la série, celui de l’apprentissage du guerrier et surtout du pouvoir. Son parcours personnel illustre ainsi le motif classique de la quête.

Plus monolithique, la psychologie de Thorfinn est marquée par l’immaturité. Poussé par les circonstances à se joindre à la bande d’Askeladd, l’enfant affûte jour après jour sa haine envers le chef de guerre. Éduqué à la dure, il fourbit ses armes et reçoit la leçon de celui qu’il se destine à affronter. Un désir dont il ne fait pas secret, n’étant pas du genre à masquer ses intentions. Askeladd joue avec ses sentiments, l’envoyant accomplir les missions les plus périlleuses. Il y aurait beaucoup à dire des relations entre ces deux personnages, Askeladd endossant en quelque sorte le rôle de père de substitution. Ne faut-il pas tuer symboliquement le père pour s’émanciper ? Bref, Thorfinn n’évolue guère durant le premier arc narratif. La vengeance phagocyte littéralement sa volonté et il n’envisage pas l’avenir au-delà du terme fatidique qu’il s’est fixé.

vinland_saga3Askeladd apparaît comme le personnage le plus intéressant de Vinland Saga. Né de père Danois et de mère Galloise, il fait en quelque sorte le pont entre l’univers des Sagas et celui des mythes celtes [6]. Détestant les envahisseurs, en particulier les Scandinaves, il considère ses propres hommes avec dédain. Pourtant, et ce n’est pas le moindre des paradoxes du bonhomme, son seul et meilleur ami est un Danois. Présenté d’abord comme le bad guy, après tout il a assassiné le père de Thorfinn, il se dévoile au fur et à mesure de son périple en terre anglaise. Lui aussi est dévoré par la haine et le désir de vengeance. Il met d’ailleurs sur le même plan Danois et Anglo-saxons, se revendiquant par sa mère d’une culture plus antique. Cynique et calculateur, il ne nourrit aucune illusion quant à la nature humaine. Pourtant, c’est par un acte généreux et noble qu’il se révélera. Sa psychologie apparaît au final comme la plus complexe et la plus travaillée.

L’après Askeladd

vinland_saga5Le deuxième arc narratif prend place une année plus tard. Vendu comme esclave, Thorfinn travaille désormais dans la propriété d’un bóndi danois, Ketil. Le temps de la vengeance et des batailles semble révolu. Le jeune homme s’est résigné à sa condition, il a abandonné les armes et se met en valeur les terres de son maître, espérant un jour pouvoir racheter sa liberté et échapper aux cauchemars qui hantent son sommeil.
Makoto Yukimura livre ici un récit plus apaisé, se focalisant sur le quotidien des esclaves dans le cadre d’une exploitation agricole en terre danoise au XIe siècle. Au plus près de la réalité historique, pour ce que nous en savons, il dépeint la dureté de la condition d’esclave. Pour autant, tout n’est pas noir. Ketil et son père Sverker ne sont pas de mauvais maîtres. Ils laissent à Thorfinn et son compagnon de servitude Einar, toute latitude pour agir, à la condition de s’acquitter de leur obligations. Mais aux yeux des hommes libres, ils demeurent avant tout des esclaves, suscitant leur jalousie et, à l’occasion, s’attirant leurs brimades sans avoir la possibilité de se défendre. Pour protéger ses biens, Ketil a recruté une milice commandée par le Serpent, un redoutable guerrier. Le bougre veille aux intérêts de la famille de son seigneur, traquant surtout les esclaves fugitifs.
Méconnaissable, Thorfinn n’est plus qu’une coquille vide. La haine semble l’avoir usé et il n’aspire plus qu’à mourir. Pourtant, au contact d’Einar et d’autres esclaves, il reprend goût à l’existence. Malheureusement, il est aussi confronté à l’injustice.
Ce deuxième arc narratif apparaît clairement comme une transition, un préambule avant la poursuite des aventures de Thorfinn. Relégué au second plan, le jeune homme se retrouve à la place exacte de ceux qu’il a opprimé par le passé. Placé aux premières loges, il assiste ainsi au drame qui se dessine progressivement et auquel il ne peut rien faire sans renoncer à son vœu d’abandonner les armes. Au terme d’un lent crescendo aboutissant à un nouveau déchaînement de violence, le temps semble venu pour lui de couper tous les ponts avec l’ancien monde. Les retrouvailles avec Leif sonnent comme le signal d’un nouveau départ. L’Angleterre comme le Danemark n’offrent aucune perspective de rédemption. Thorfinn doit donc rejoindre le Vinland pour y fonder une terre de paix et de liberté. Peut-être parviendra-t-il ainsi à accomplir son destin et à devenir un « véritable guerrier ».

vinland-13-kodanshaAvec Vinland Saga, Makoto Yukimura restitue de manière fort convaincante le caractère épique des sagas, tout en ne gommant pas leur violence. Il reconstitue avec talent le hors champ de l’Histoire et distille une réflexion assez pertinente sur l’usage de la force, sur la justice et le sens de la vie.

Notes :

[1] À l’instar de nombreux autres personnage, Makoto Yukimura s’inspire du nom d’un personnage dont on peut retrouver la trace : Thorkell Le Grand, noble jomsviking et compagnon de Knut, lequel lui confère le titre de comte d’Est-Anglie.

[2] On trouve la mention d’un Thorfinn Karlsefni dans les sagas relatant la colonisation du Vinland. Cette dernière reste hypothétique, faute de sources autres que trois sagas très courtes dont le récit se contredit. Ici Makoto Yukimura semble reprendre la tradition (ou fiction) faisant des Islandais les découvreurs de l’Amérique. Sans doute une piste à suivre pour le second arc narratif.

[3] L’existence des Jomsvikings ou vikings de Jomsborg est l’objet d’un débat animé parmi les historiens. Plusieurs sagas attestent de leur existence, conférant à ces mercenaires voués à Thor et à Odin un rôle important dans les guerres du Nord. Fruit de l’imagination des auteurs de sagas du XIIIe siècle ou vraie confrérie armée, la question reste entière, faute de sources directes en-dehors de trois pierres runiques.

[4] Selon les chroniques de l’époque, Sven meurt peu de temps après sa victoire en son palais de Gainsborough. Dans Vinland Saga, Makoto Yukimura n’hésite pas à faire jouer à Askeladd le premier rôle dans sa mort.

[5] Élevé dans la foi chrétienne par sa mère, Knut jouit d’une bonne réputation auprès des divers chroniqueurs, eux-même fervents chrétiens. Son règne est présenté sous un jour favorable, en dépit de sa bigamie notoire et de pratiques de gouvernement bien de son temps. Makoto Yukimura prend quelque liberté avec les chroniqueurs tout en respectant les grandes lignes du contexte.

[6] Makoto Yukimura fait d’Askeladd un descendant du roi Arthur. Il incarne ainsi une continuité dynastique avec le héros légendaire et les mythes celtes. Une sorte de roi caché.

La Saga des Völsungar

À l’occasion de ma participation à un dossier pour la revue Bifrost, j’ai renoué avec un de mes amours de jeunesse : les récits nordiques. La réédition des Sagas légendaires islandaises chez les excellentes éditions Anacharsis m’a grandement facilité la tâche. Loué soit Odinn !
Pour ceux qui ne connaissent pas ou nourrissent quelques préjugés sur le sujet, je les invite à lire ce qui suit…

Au sommaire de l’ouvrage traduit et présenté par Régis Boyer avec le concours de Jean Renaud figurent pas moins de vingt histoires, de la méconnue Saga des hommes de Holmr à la plus célèbre, la Saga des Völsungar. Voilà d’ailleurs sans doute un des récits les plus fameux, classique des classiques de l’art lyrique et pompier, matrice de la Germania. La faute à Richard Wagner et à sa trétralogie « L’Anneau du Nibelung » dont les envolées nationalistes annexent sans coup férir une œuvre médiévale dont le projet se cantonnait au divertissement. Mais revenons aux sources…

Entre les XIe et XIVe siècles, l’Islande a connu un véritable âge d’or littéraire dominé par la personnalité de Snorri Sturluson. Durant cette époque ont été compilées les Eddas et un vaste corpus de récits en prose : les sagas.
Parmi ces textes, la Saga des Völsungar tient une place à part. Ce récit apparaît en effet comme une des sagas les plus aboutie tant par sa forme que pour sa matière, dont les motifs ont été repris et transformés pour composer une des œuvres les plus connues, à l’instar de Beowulf, du légendaire germanique, à savoir le fameux Nibelungenlied, source d’inspiration principale de Wagner (la boucle ou l’anneau est ainsi bouclé).
Et pourtant, rien n’est plus éloigné de la pompe allemande que ce récit nous contant les origines de Sigurdr Fáfnisbani – tueur du dragon Fáfnir –, ses mésaventures amoureuses, sa fin tragique et les séquelles de celle-ci. Rien n’est plus étranger de l’épopée que cette histoire au style rapide, économe de ses moyens, offrant une vision factuelle et simple du destin du héros nordique. Bref, voici un des chefs-d’œuvre de la littérature des peuples du Nord. Assertion non négociable.

« Chevauche donc jusque-là où tu trouveras tant d’or qu’il y en aura suffisamment pour toute ta vie, mais ce même or sera ta mort et celle de tout autre qui le possèdera. »

La Saga des Völsungar appartient aux Fornaldarsögur, récits des temps anciens mêlant des éléments « historiques » aux légendes et mythes. Elle dédouble, voire complète les grands poèmes épiques de l’Edda poétique. Sans entrer dans le débat sur l’historicité du texte, certains y voyant une récupération de faits et personnages historiques par la légende, on fera juste remarquer que le respect de la temporalité ne fait pas partie des préoccupations premières du récit. Les ellipses et raccourcis y foisonnent aux côtés de digressions poétiques ou ressortissant au conte.
À bien des égards, l’élaboration de l’œuvre révèle plusieurs strates et traditions différentes dévoilant ainsi sa nature composite. Le récit réserve une grande place au registre fantastique, voire surnaturel. Au fil des divers arcs narratifs, on y croise des magiciennes et des loups-garou. Les personnages y changent de forme et sont pourvus d’armes ou de chevaux merveilleux. Pour compléter le tout, la frontière avec le monde des dieux s’avère plus que poreuse facilitant les interventions divines au cœur du récit.
Tous ces éléments concourent à nous donner une vision, certes parcellaire, de la weltanschauung des peuples nordiques et, pour peu que l’on prenne garde aux anachronismes et déformations liées à la période d’écriture, ils se révèlent une source précieuse pour appréhender les contours de la société scandinave des temps archaïques.

Même s’il n’apparaît pas dès le début du récit, Sigurdr domine de son aura la Saga des Völsungar. Le personnage vit sous le joug du destin voulu par Odinn et imposé à toute sa famille. Ainsi, malédictions, trahisons et batailles semblent découler de la volonté du dieu borgne. Contrairement aux apparence, Sigurdr n’est pas un héros. Plutôt un anti-héros, respectueux de sa parole jusqu’à la mort, dont les vertus ne se fondent pas sur les prouesses ou une prétendue supériorité ethnique, mais sur un fatum qui le dépasse. En cela, il ne correspond pas du tout à l’image colportée par les romantiques, pas plus qu’il n’incarne les valeurs d’un idéal martial. Désolé pour ceux qui comptaient sur lui pour envahir la Pologne…

« On ensevelit donc le cadavre de Sigurdr selon l’ancienne coutume et l’on fit un grand bûcher. Quand il flamba bien, on plaça dessus le cadavre de Sigurdr Meurtrier de Fáfnir et celui de son fils de trois hiver que Brynhildr avait fait occire, ainsi que celui de GuÞormr. Quand le bûcher fut tout embrasé, Brynhildr y monta et dit à ses suivantes de prendre l’or qu’elle voulait leur donner. Après cela, Brynhildr mourut et brûla avec Sigurdr, et leur vie s’acheva ainsi. »

Bref, je ne saurais trop recommander aux éventuels curieux cette lecture, et ce d’autant plus qu’elle a inspiré des auteurs comme J.R.R. Tolkien ou Poul Anderson. Et puis, ça les changera des romans de la matière de Bretagne ou de la BCF à la triste figure…

Sagas_legendairesSaga des Völsungar – Éditions Anacharsis, mai 2014 (Texte traduit et présenté par Régis Boyer, avec le concours de Jean Renaud)

 

Jeremiah Johnson – Le Mangeur de foie

« Brave, loyal et franc, il
N’a jamais fui son devoir
Jamais trahi un ami –
Jamais épargné l’ennemi »

John_Johnson

Je n’appartiens pas à cette catégorie du public tombant en pâmoison à la seule mention du nom de Robert Redford. Je n’appartiens pas davantage aux talibans verts (aucun rapport ici avec la couleur de l’islam) qui placent la nature par-dessus tout, y compris les droits des plus démunis, mais sans remettre en question leur propre confort personnel. Pourtant, je reconnais que Jeremiah Johnson fait partie des longs métrages qui m’ont durablement marqué. La vengeance de ce trappeur solitaire, sa guerre ouverte contre les Crows, les paysages somptueux des Rocheuses et un propos un tantinet pessimiste sur la sauvagerie et la civilisation, tout cela a contribué à propulser ce film dans le peloton de tête de mes westerns préférés.
Imaginez alors ma stupeur en apprenant que l’œuvre de Sydney Pollack s’inspirait d’un personnage bien réel, un homme de la Frontière dont les aventures furent collectées par un folkloriste, Raymond W. Thorp, puis mises en forme par un écrivain populaire, Robert Bunker. Un bonhomme à la stature légendaire, comparable en cela à d’autres figures de la Frontière, beaucoup moins glamour que Robert Redford. Un homme dont le film de Pollack n’a retenu qu’une partie des exploits, atténuant leurs aspects les plus rugueux (cannibalisme avéré, cruauté et barbarie).
Passé mon étonnement, la crainte s’est emparé rapidement de mon esprit. Celle de lire une compilation de témoignages décousus. Car pour retracer l’histoire de John Johnson, connu aussi sous le nom de John Johnston, Raymond W. Thorp a collecté les récits oraux à leur source : auprès des Montagnards survivants, cette fraternité de trappeurs, chasseurs et tueurs d’Indiens. Ceux qui avaient connu Johnson, mais aussi ceux qui avaient entendu l’histoire de ses aventures pendant les rendezvous où ils se rencontraient régulièrement. A posteriori, je me rends compte qu’il s’agissait d’un préjugé car le roman que Robert Bunker tire des recherches de Thorp s’avère à tout point de vue passionnant et même parfois fort drôle, en dépit des tueries d’une violence inouïe qui y sont mentionnées.

Jeremiah Johnson – Le Mangeur de foie dresse le portrait d’un Far West légendaire, assez proche en cela, du moins dans la manière de raconter, des sagas mythologiques scandinaves ou irlandaises. On se trouve ainsi projeté en terrain connu, celui de la culture orale où les faits se mélangent au merveilleux pour le plus grand profit des conteurs. Attention, ne nous méprenons pas. Il n’y a guère de magie et de créatures surnaturelles dans cette « saga ». En fait, il n’y a même aucune. Mais, à l’instar de Beowulf ou de Cuchulainn, John Johnson se voit doté de qualités héroïques. Par sa stature de géant, sa capacité à flairer les Indiens, lui permettant de déterminer leur nombre et leur tribu, sa poigne et son coup de pied redoutables, littéralement mortel pour le second dans les combats à mains nues, le Montagnard se montre l’égal de ces figures légendaires. Ajoutons à cela ses montures successives, toutes dotées d’une endurance exceptionnelles, et ses armes, un Army Colt calibre .45, un tomahawk en pierre et un couteau Bowie accroché à la ceinture, affûté de manière à trancher un cheveu flottant dans l’air.
Les aventures de Johnson se déclinent sous la forme d’une succession de quêtes. Passé l’apprentissage en compagnie d’un trappeur plus âgé, le héros s’engage dans un cycle de vengeance et de représailles contre la tribu des Crows. L’épisode qui dure quatorze années, contribue à forger sa réputation. Il devient Dapiek Absaroka, le tueur de Crows, ou Johnson le Mangeur de Foie.

« Il est indubitable que le récit de la totalité des vingt morts aurait illustré toute l’étendue des talents et surtout l’aptitude de Johnson à évaluer les capacités d’autrui et les modes de déplacement de ses adversaires. Mais l’accumulation de ces récits – dont la chute aurait invariablement été : Il arracha le scalp, fit une entaille sous les côtes et mangea le foie dégoulinant – serait devenue non seulement monotone mais aussi intolérablement écœurante. Apparemment, Johnson le Mangeur de Foie servit mieux sa légende en confiant ce chapitre à l’imagination de ses contemporains – et à la nôtre. »

Ainsi, l’absence de témoins et le silence de Johnson lui-même permettent de dresser un voile pudique sur les violences accomplies durant cette longue vendetta. Il n’en demeure pas moins qu’elle pose son homme. Désormais, la postérité du trappeur est garantie.
Pourtant, ce n’est pas l’unique exploit qu’il accomplit. Son évasion du camp Blackfoot où il a été emprisonné, se révèle un autre moment fort de son existence. Après avoir assommé son gardien, lui avoir pris son scalp et tranché une de ses jambes, Johnson parcourt près de 300 kilomètres à pied, torse nu, dans le blizzard, pour regagner sa cabane. Il survit à ce périple grâce à sa connaissance des lieux et à la jambe de l’Indien qui lui sert à la fois de casse-croute et de gourdin dans un combat contre un couguar, puis un grizzli.
Au cours de ses pérégrinations dans les Rocheuse, le Montagnard participe à bien d’autres aventures. Il prend part à la guerre civile, mais l’expérience lui déplaît, participe en compagnie d’autres Montagnards et d’autres tribus indiennes à des expéditions punitives, fait office d’éclaireur auprès de l’armée, puis de shérif. Sa longévité lui permet d’assister à la fin de la Frontière et à l’invasion des Pieds-tendres. Un fait qu’il déplore mais auquel il ne peut finalement rien. Et, c’est à l’âge respectable de 76 ans qu’il meurt, dans un foyer d’anciens combattants de Los Angeles.

Jeremiah Johnson – Le Mangeur de foie se révèle donc une lecture plaisante et indispensable pour qui souhaite effleurer ce Far West légendaire, mélange d’histoire populaire et de merveilleux dont le récit participe à l’Histoire de la conquête de l’Ouest.

Jeremiah-Johnson--Le-mangeur-de-foie_76Jeremiah Johnson – Le Mangeur de foie de Raymond W Thorp & Robert Bunker – Éditions Anacharsis, collection Famagouste, série « Au plus proche du Far West », mai 2014 (traduit de l’anglais [États-Unis] par Frédéric Cotton)