Le Successeur de pierre

On la cherche, on la traque et pourtant jusqu’à présent elle nous échappe, comme une savonnette qui parfois nous revient sur le coin du crâne, sinistre rappel de notre condition humaine. De qui ou de quoi s’agit-il ? De l’intelligence bien sûr…
Pourquoi un jour, du bourbier primordial, a surgit cette improbable espèce, réputée douée de raison, et qui par la suite a étendu sa civilisation à l’ensemble de la Terre et bientôt, peut-être (qui sait ?), s’élancera vers d’autres mondes… Je parle, vous l’avez compris, de l’Homme.
Dans les cercles informés et bien pensants, on cherche désespérément la réponse. On s’affronte, on s’étripe, on s’allie pour déterminer l’Origine de tout. Du Tout.
C’est « Dieu ! » a-t-on affirmé pendant très longtemps. L’explication, tombée pendant un temps en désuétude, regagne du terrain.
C’est l’évolution a-t-on proclamé ensuite de manière plus scientifique, non sans provoquer l’indignation des déistes.
Cependant, un autre participant s’avance et il semble avoir son mot à dire. Écoutons donc ce que nous propose la fiction spéculative.

« Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église, et la puissance de la Mort n’aura pas de force contre elle. »

Beaucoup d’encre et de sang ont coulé sur l’interprétation de cette citation. Crêpage de tonsures chez les exégètes, schismes, hérésies et croisades en pagaille…

Vérité cachée, une réponse définitive semble encodée dans un rouleau apocryphe. Un secret perdu dans les Monts Tian Shan vers 628, lors de la fuite de religieux nestoriens. À qui profite cette disparition et quelle vérité inavouable est couchée sur le papyrus ? Ces questions tombent rapidement dans l’oubli car la véracité du texte « sacré » suscite moins l’intérêt de l’Église que le pouvoir qu’elle cherche à pérenniser.
L’histoire secrète de la foi où le thriller haletant, voire éreintant (une danbrownerie), ne sont pas le cœur du roman de Jean-Michel Truong, bien au contraire l’auteur franco-vietnamien se livre ici à un exercice de fiction spéculative extrêmement stimulant.
Passé les chapitres d’exposition, d’une nature disons plutôt historique, Truong opte pour l’enquête, avec comme fil directeur cette bulle de Pierre, texte apocryphe cataclysmique pour l’Église et peut-être pour l’espèce humaine. Nous franchissons ainsi allégrement les siècles et nous retrouvons en 2032.

A cette époque, le monde vit à l’âge du grand Renfermement. Plus qu’une doctrine, il s’agit d’une nouvelle organisation sociétale. Mise sous cocon, si nécessaire de manière forcée, l’immense majorité de la population doit se soumettre au principe du « zéro contact ».
Rassemblés dans des ensembles pyramidaux vertigineux, les cocons offrent tout le confort et le bien être d’une société moderne. Les larves (comprendre les humains encapsulés) communiquent et échangent des services via le Web afin de payer l’entretien de leur cocon et son niveau de confort. La reproduction s’effectue désormais in vitro et des programmes informatiques sont chargés d’éduquer la jeunesse. La sociabilité est désormais complètement virtuelle, entre amis, et lorsqu’elles souhaitent entreprendre des relations sexuelles, les larves ont à leur disposition un polochon, une interface tactile ressemblant à une poupée gonflable améliorée. Le meilleur des mondes en quelque sorte.
Les seules exceptions à la règle du « zéro contact » vivent dans des cités sous globe. Les Imbus, décideurs économiques du Pacte de Davos et leurs chiens de garde institutionnels dirigent le monde avec la bénédiction du Vatican jouissant des mêmes privilèges pour d’obscures raisons…
Le propos de Jean-Michel Truong semble donc nettement politique. L’auteur met en scène la logique ultra libérale qui prévaut dans son avenir, en évitant d’adopter un discours militant trop appuyé. Toutefois, il se montre un peu plus ambitieux et ne se cantonne pas simplement au champ de la dystopie. Sous un angle philosophique et scientifique, Truong spécule sur des sujets aussi variés que l’intelligence, la conscience, les relations humaines via le Web, le devenir de l’Homme, le rapport Homme/Machine et j’en passe…

Ce foisonnement des thèmes n’apparaît pas superficiel, ni tape à l’œil ou ennuyeux. Il ne s’impose pas au détriment du récit qui reste passionnant de bout en bout. Concentrée sur le personnage de Calvin, la fiction distille les révélations et les rebondissements en un crescendo ne se relâchant guère. Né en cocon, le jeune homme appartient à une communauté virtuelle de six autres personnes : ses amis. Jusqu’au jour où l’un d’entre-eux se suicide. L’événement bouleverse sa vie bien rangée. Il l’amène à se poser des questions. Et comme il n’est pas dépourvu de certains talents en matière de piratage informatique, Calvin va effectuer quelques recherches. Ainsi de fil en aiguille, son enquête fait éclater son cocon de tranquillité et lui révèle que le Web disloque plus qu’il ne lie…

Bref, je ne saurais trop recommander la lecture de ce Successeur de pierre dont la réédition chez Folio SF me paraît particulièrement bienvenue. Et s’ils souhaitent mieux comprendre cette fin de l’Homme dans l’intérêt de l’Intelligence, j’invite les éventuels curieux à approfondir la thématique de Jean-Michel Truong en consultant son essai Totalement inhumaine. Du grain à moudre pour les neurones…

Le Successeur de pierre de Jean-Michel Truong – Réédition Folio SF, juin 2012

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Existence

David Brin s’était fait rare sous nos longitudes. La réédition de plusieurs de ses anciens romans et la parution d’un inédit chez Bragelonne semblent marquer un regain d’intérêt pour l’un des auteurs de hard SF les plus intéressants de la fin du XXe siècle. Un fait dont on ne se plaindra pas, tant ce briseur d’étagère (pas moins de 700 pages) intitulé Existence, malgré des prémisses un tantinet mollassonnes et une propension à tirer à la ligne, se révèle au final passionnant.

Fin du XXIe siècle. Dans son berceau natal, au fin fond du puits de gravité terrestre, l’humanité vit dans la hantise de sa propre extinction. Les États-Unis ont disparu, remplacés par plusieurs États de seconde zone, et la Chine, désormais promue superpuissance mondiale, ne semble pas en mesure d’imposer son leadership sur une planète divisée en clades, castes et zones de libre-échange. Dans ce monde ravagé par les catastrophes climatiques, en proie à la pénurie, aux migrations incontrôlées et aux inégalités criantes, où de vastes espaces côtiers sont engloutis par l’élévation des mers, ils sont bien peu encore à tourner leur regard vers des cieux désespérément déserts. L’espace profond est désormais dévolu aux sondes robotisées. Seul l’espace proche, à l’abri de la ceinture de Van Allen, attire encore l’humanité. Converti en terrain de jeu par les plus riches, il est parcouru aussi par des éboueurs qui le nettoient des déchets abandonnés après le boom de la course à l’espace. Pourtant, la découverte d’un artefact extraterrestre vient bousculer les routines de cette société de l’immédiateté où l’information, disponible en multiples couches de réalité augmentée, requiert l’assistance d’IA dévouées. La nouvelle inquiète la néoblesse, cette oligarchie attachée à ses privilèges pour qui la transparence ne va pas de soi. Elle remet en question la stratégie de conquête du pouvoir du mouvement des Renonciateurs, une secte prônant la rupture avec le progrès technologique. Elle attise enfin les convoitises, menaçant d’entraîner l’apocalypse tant crainte.

Existence illustre le versant purement spéculatif de l’œuvre de David Brin. S’inscrivant dans le registre de la hard SF, même s’il s’autorise un clin d’œil en direction du très séminal « cycle de l’Élévation », l’auteur américain amorce ici une multitude de pistes de réflexion qui titille le sense of wonder, tout en acquittant son tribut à la mémoire collective du genre. Le roman apparaît comme une sorte de boîte à outils pour un post-humanisme conçu comme seul débouché pour une humanité acculée au bord du gouffre par un progrès exponentiel. Entre Pandore et Prométhée, les hommes doivent ainsi se résoudre à se choisir un destin et une place dans l’univers, conscients que la vie est chose fragile et fugace.

À la question posée par le paradoxe de Fermi, Existence apporte ses réponses. Un foisonnement d’hypothèses, parfois exposées de manière trop didactiques, dévoilant des perspectives vertigineuses comme on les aime en science-fiction. En dépit de personnages fades et d’intrigues secondaires superflues, l’auteur américain trace sa route, compensant la faiblesse des uns et l’ennui suscité par les autres. Il explore ainsi les possibles, tissant avec habileté une trame dense et parfois confuse, où fort heureusement émergent des fulgurances saisissantes.

Bref, avec Existence, David Brin accomplit un retour gagnant dans nos contrées. De quoi réjouir les adeptes de prospective mais également de space opera, sans oublier les amoureux des dauphins. Ils sont légion chez les fans de l’auteur depuis le rafraîchissant Marées stellaires.

Existence (Existence, 2012) de David Brin – Éditions Bragelonne, collection Bragelonne SF, 2016 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Claude Mamier)

Complainte pour ceux qui sont tombés

Tombé du ciel après une fuite éperdue, Samara atterrit du côté du Nigéria, près de la frontière du Cameroun. Secouru par les habitants du village d’Ewuru, il ne doit son salut qu’à la détermination et la ruse de Joshua et ses amis. Et, ils ont fort à faire dans un pays au sol pollué par les effluents pétroliers et autres substances toxiques, en proie à la guerre civile menée par des milices concurrentes, sans cesse en quête de ressources devenues rares. Le temps de la convalescence, il se familiarise avec cet environnement, se liant d’amitié avec tous, avant de requérir leur aide pour regagner sa patrie orbitale. Il faut faire vite car elle s’apprête à larguer les amarres définitivement, pour s’en aller vers l’espace profond. Vers l’inconnu. Heureusement, Samara ne manque pas de ressources, étant lui-même l’un des Neuf, autrement dit l’un des combattants aux capacités et corps améliorés par une IA symbiotique afin de défendre le monde d’Achenia contre les éventuelles menaces.

Premier livre de Gavin Chait, resté longtemps en gestation aux dires de son auteur, Complainte pour ceux qui sont tombés se révèle d’emblée comme un chouette roman dont la puissance d’évocation puise à la fois dans l’imagerie pulp, l’art des griots et les spéculations d’une science fiction métissée, à la fois techno et humaine, ouverte sur les espaces émergents ou délaissés par l’occidentalisation forcenée. Avec Gavin Chait, on se trouve en territoire familier, le sud-africain ayant sillonné une bonne partie du continent noir avant de déposer ses valises en Angleterre. Il n’éprouve guère de scrupules en conséquence à y ancrer son imagination pour lâcher la bride à un afrofuturisme mâtiné de transhumanisme.

Complainte pour ceux qui sont tombés recèle de nombreuses idées stimulantes. Gavin Chait imagine deux communautés, l’une fondée sur la décroissance et l’exploitation raisonnée du milieu, l’autre engagée dans un processus de transformation radical de l’être humain, prônant une symbiose entre l’homme et la machine. L’amitié entre Joshua et Samara sert ainsi de clé pour appréhender l’ampleur du fossé séparant les deux modèles de développement et d’évolution, tout en dévoilant également la communion d’esprit qui les anime. Ewuru la terrestre et Achenia la céleste apparaissent en effet comme des forces de progrès et de vie face au caractère prédateur et mortifère des vieilles nations terrestres et des forces du désordre. Joshua, le pacifiste altruiste, et Samara, le posthumain dont la part organique génère l’empathie et l’amour nécessaire à l’humanisation de son symbiote artificiel, apportent générosité à un monde où celles-ci se font bien rares. Car le futur de Gavin Chait n’est ni complètement dystopique ni vraiment utopique. Il évolue dans un entre-deux, tout en nuances, ne cachant rien du désastre écologique et des horreurs accomplies par l’homme. C’est un avenir où cohabitent l’appétit de destruction et la volonté de réparer, de soigner, de créer et d’inventer. Avec une bienveillance loin de l’angélisme et de l’aveuglement de la non-violence. Et, si le monde de Gavin Chait comporte bien des zones d’ombre, témoignant de l’immense faculté de malfaisance de l’homme, il laisse infuser également des raisons d’espérer, un discours humaniste auquel on ne souhaite qu’adhérer.

En dépit de grandes qualités, Complainte pour ceux qui sont tombés accuse aussi des faiblesses notables. Deux dernières parties un peu ratées, où la caractérisation des personnages souffre d’un traitement caricatural, où l’atmosphère afrofuturiste cède la place à une intrigue plus conventionnelle, donnant même l’impression d’avoir été bâclée. Bref, en quittant sa terre natale, Gavin Chait se révèle moins convaincant. Fort heureusement, cette déception est éclipsée par un métissage crédible de technologie et de tradition ancestrale, où la générosité se frotte rudement à la sauvagerie, sans pour autant renoncer à la compassion, y compris pour les pires crapules.

Loin de l’imagerie de bourrin que laisse supposer une illustration de couverture bien mal choisie et en dépit d’un déséquilibre narratif regrettable, Complainte pour ceux qui sont tombés est donc un premier roman sympathique qui donne envie de poursuivre en lisant le second livre de l’auteur. Un ouvrage toujours en terre africaine, paru en 2017 sous le titre de Our Memory like Dust.

Complainte pour ceux qui sont tombés (Lament for the Fallen, 2017) de Gavin Chait – Le Bélial’, novembre 2018 (roman traduit de l’anglais par Henry-Luc Planchat)

Les Cités englouties

Retour aux États désunis, fin du XXIe siècle. La nation américaine n’a en effet pas tenu le choc du changement global. Des portions entières de son territoire ont été submergées par l’élévation du niveau des océans, engloutissant les fières cités de verre et d’acier de l’ère accélérée, comme les survivants l’appellent. Elles sont devenues des terres contestées, ensanglantées par des conflits incessants menés par des milices d’enfants soldats commandées par des seigneurs de la guerre de pacotille. Des tigres de papier aux yeux des puissantes armées de mi-bêtes protégeant les intérêts des grandes compagnies, mais suffisamment nuisibles pour ravager les communautés qui survivent aux frontières des cités englouties par la jungle et les marécages. Née pendant la mission d’interposition chinoise, Mahlia est une bâtarde. Autrement dit, une cible de choix pour la haine des habitants de cette zone de guerre. Abandonnée par son père lors du reflux des casques jaunes, elle ne doit sa survie qu’à l’intervention de Mouse, un de ces innombrables vers de guerre. Recueillie par le Dr Mahfouz, elle apprend à soigner les gens, en dépit d’une main tranchée par les miliciens. Jusqu’à l’irruption d’un mi-bête fugitif et de ses poursuivants…

Si Ferrailleurs des mers initiait une série intelligente et divertissante destinée à un lectorat juvénile, Les Cités englouties enfonce le clou avec brio, dévoilant davantage le futur post-apocalyptique esquissé par Paolo Bacigalupi. Dans le précédent roman, on se focalisait sur les damnés de la Terre, usant leur force et leur santé sur les chantiers de démolition navale. Le présent ouvrage livre un tableau cru et réaliste des guerres civiles nées dans le tiers monde et transposées ici, avec une grande crédibilité, dans le contexte d’une Amérique future frappée par un effondrement civilisationnel total.

La guerre et les enfants soldats sont au cœur du roman. L’auteur y dévoile, avec un luxe de détails, le processus de déshumanisation mené par les adultes pour transformer de pauvres gosses en chair à canon, prête à se sacrifier au nom d’idéaux factices ou à user de cruauté contre l’ennemi ou le simple quidam contre une dose de drogue. En grattant sous la façade de monstruosité de ces combattants juvéniles, Paolo Bacigalupi révèle toute la complexité des relations humaines et l’ambivalence des allégeances en temps de guerre.

Les Cités englouties s’adressant avant tout à un lectorat adolescent, voire adulescent, on retrouve bien entendu la plupart des motifs (ou poncifs) inhérents au roman d’apprentissage, saupoudrés d’une bonne dose d’aventure. Paolo Bacigalupi brosse ainsi une galerie de personnages incarnant quelques archétypes bien connus des amateurs du genre. Il ne renonce pas pourtant à une certaine épaisseur psychologique, leur conférant un sens éthique bienvenu. Parmi eux, retenons surtout Malhia dont l’éducation s’accommode fort mal avec la réalité du terrain. Victime collatérale de la guerre et de l’échec de l’interposition chinoise, l’adolescente a fait l’apprentissage dans sa chair du racisme et de la haine d’autrui. Ocho est un autre genre de victime. Recrue forcée, l’enfant soldat a survécu au processus de conversion le transformant en combattant dévoué à la cause de son seigneur de la guerre. Il reste pourtant un gosse, mettant la camaraderie et les serments au-dessus de la duplicité des adultes. Enfin, n’oublions pas Tool, le mi-bête aperçu dans Ferrailleurs de la mer, dont le rôle prend ici une réelle importance. Loin de la chimère dotée des gènes d’une hyène, d’un tigre, d’un chien et d’un homme, véritable machine de guerre insensible à la douleur ou à la peur, on découvre un être sensible à l’empathie, en mesure de dépasser son conditionnement pour atteindre une certaine conscience de soi et d’autrui. Une évolution intéressante faisant fort heureusement l’économie de tout angélisme.

Même s’il relève du segment commercial du Young Adult, Les Cités englouties se montre bien plus intéressant que Ferrailleurs des mers. À la fois tragique et optimiste, le roman de Paolo Bacigalupi dévoile de surcroît une dimension éthique qui n’est pas déplaisante. À suivre donc avec Machine de guerre, troisième opus de la série.

Les Cités englouties (The Drowned Cities, 2012) de Paolo Bacigalupi – Réédition J’ai lu, mars 2018 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Sara Doke)

Ferrailleurs des mers

Ayant déjà avoué toute mon admiration pour Paolo Bacigalupi ici et , je me trouve à présent à cours de louanges et de superlatifs. Que les lecteurs de ce blog interlope se rassurent néanmoins, si Ferrailleurs des mers se situe dans le haut du panier de la littérature Young adult, le récit de Paolo Bacigaluli est ici juste distrayant, mêlant les ressorts basiques de l’aventure à ceux du roman d’apprentissage. Je ne devrais donc pas faire preuve d’imagination pour redoubler d’enthousiasme.

Fin du XXIe siècle. Le monde va très mal, du moins pour sa frange la plus laborieuse et misérable, c’est-à-dire incapable de se payer un traitement génétique adéquat ou de s’offrir une vie de cocagne, à l’abri des excès du climat et de l’épuisement des ressources essentielles à la vie.

Nailer vit dans un bibonville côtier de Louisiane, dépouillant les tankers et cargos échoués de leurs composants recyclables. Main d’œuvre sacrifiable et corvéable à souhait, à la merci des moissonneurs, trafiquants d’organes sans scrupules, des accidents et des substances toxiques, fuel lourd et autre amiante, il récupère le cuivre dans les conduites des épaves. Tout ça pour un salaire de misère, mais avec l’espoir de faire une Lucky Strike, autrement dit le gros coup qui lui permettra de racheter son contrat de travail, échappant ainsi au servage et surtout à son père, un chef de gang un tantinet violent. Car Nailer rêve des grands espaces et de liberté. Une existence dont les clippers blancs naviguant au large, dressés sur leurs hydrofoils et propulsés par leurs paravoiles, lui livrent un aperçu fugitif à l’horizon.

Après la passage d’un « tueur de ville », un de ces cyclones surpuissants dont la régularité contribue à redessiner le trait de côte, l’adolescent découvre un clipper jeté à terre par les vents violents. Ragaillardi par la perspective de rafler les richesses qu’il recèle, il monte à bord en compagnie de Pima, sa cheffe d’équipe. Mais, le navire abrite une jeune fille ayant survécu au naufrage et un paquet d’ennuis…

Ferrailleurs des mers n’usurpe pas sa réputation de roman d’aventures dont on tourne les pages sans se prendre la tête. Des aventures dont le déroulé contribue à sortir les personnages de leur milieu respectif pour leur faire appréhender le monde et autrui avec un regard neuf, dépouillé de préjugés. Sur ce point, Paolo Bacigalupi ne déroge pas aux conventions du genre. Il remplit même toutes les cases avec un certain professionnalisme, livrant un récit non seulement divertissant, mais également propice à la réflexion.

L’auteur américain ne néglige pas en effet le décor futuriste. Les habitués se réjouiront de retrouver un worldbuilding cohérent, une sorte de présent décalé dans un avenir flirtant avec la dystopie, n’étant pas sans rappeler l’univers de La Fille automate ou de certaines nouvelles du recueil La Fille-flûte et autres fragments de futurs brisés. Ils se féliciteront également des thématiques abordées, perturbations climatiques liées au changement global, raréfaction des ressources, biotechnologie et lutte des classes renforcée. Bref, tous les maux d’une anthropocène à laquelle on doit se résoudre à s’adapter, du moins si l’on se fie au mantra libéral-capitaliste.

Des plages de Louisiane où grouille un quart-monde impitoyable aux espaces maritimes du Golfe du Mexique, en passant par les bas-fond des Orléans, déclinaisons successives de l’ancienne cité de l’embouchure du Mississippi, poussée au recul vers les hautes terres à cause de la montée des mers, la fuite de Nailer, Nita la « richarde » et de Tool, le mi-bête indépendant, dévoile un avenir dominé par une ségrégation sociale féroce. Un struggle for life où ne survivent que les plus forts. L’ancienne Louisiane est en effet devenue un havre de paix relative pour une populace ayant juré allégeance à l’un des clans ou l’un des syndicats ou gangs qui s’affrontent pour le contrôle des ressources. Une humanité portant le signe de sa servitude tatoué sur son épiderme et prête à défendre son pré carré coûte que coûte.

Paolo Bacigalupi élabore le décor de ce futur en empruntant ses composantes au présent dans les bidonvilles du tiers monde, slums et autres favelas. Il recycle la culture de la récupération qui y prévaut, transposant d’une façon très crédible les paysages des côtes du Bangladesh ou du Nigéria dans le sud des États-Unis.

Ferrailleurs des mers étant destiné à un public juvénile, Paolo Bacigalupi n’oublie pas d’articuler son récit autour de préoccupations intéressant l’adolescence, sans verser heureusement dans un idéalisme naïf. D’aucuns mettront à profit les aventures de Nailer, Tool et Nita, pour éprouver leur capacité à résoudre les dilemmes, à faire des choix moraux ou à s’émouvoir sur la condition des damnés de la Terre, dans un avenir sombre mais non dépourvu de quelque espoir. Car, après tout, la seule question qui importe n’est-elle pas quels enfants laisserons-nous à la Terre ? Nul doute qu’avec Nailer, il se trouve entre de bonnes mains.

Pas de surprise, Ferrailleurs des mers remplit amplement le contrat de lecture, donnant même envie de poursuivre l’aventure. Un vœu qui ne restera pas longtemps pieux avec Les Cité englouties, deuxième volume de la série « Ship Breaker ».

Ferrailleurs des mers (Ship Breaker, 2010) de Paolo Bacigalupi – Réédition J’ai lu, 2018 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Sara Doke)

Le Point Pop, Science fiction

Une fois n’est pas coutume, parlons revue. A l’occasion du festival des Utopiales et du mois de l’Imaginaire, le hors-série pop du newsmagazine Le Point est consacré à la Science fiction. Mythes, origines et influences du genre sont passés en revue (ahem !), accompagnés par une compilation de romans et d’auteurs. Les chefs-d’œuvre de la Science fiction affiche le hors-série avec une titraille dont le vernis sélectif rouge, sur fond urbain cyan, ne peut qu’attirer le regard. Auscultons gaiment les représentations portées par ce titre destiné à un lectorat novice.

Commençons par le meilleur. Le hors-série comporte de très bons articles, tout en nuances, sans faire trop de raccourcis agaçants, même si l’on peut déplorer quelques broutilles factuelles. Je ne me suis d’ailleurs toujours pas remis de « la passionnante biographie de Philip K. Dick » d’Emmanuel Carrère. Bref, les articles sont plutôt de bonne tenue, écrits par des acteurs du genre (Roland Lehoucq) ou avec le concours éclairé de quelques personnalités issues du fandom. Tout au plus peut-on déplorer leur brièveté et un nombre de coquilles impressionnant. Mais, ce défaut est sans doute inhérent au format, comme les nombreuses illustrations colorées. Un fait dont on ne se plaindra pas, la Science fiction étant après tout aussi une littérature d’images.

Le choix des auteurs et des œuvres est quant à lui plus critiquable. Certes, un avant-propos rappelle qu’en 106 pages, on ne peut pas se montrer exhaustif, qu’il y aura forcément des noms qui manqueront et que certains choix s’avéreront clivants. Il n’en demeure pas moins que la sélection pèche sérieusement pour plusieurs raisons sur lesquelles je vais m’étendre un peu. D’abord, elle ne se montre guère révélatrice de la science fiction qui s’écrit, celle d’aujourd’hui, se contentant de décliner une liste de classiques et cantonnant les auteurs contemporains à quelques notules expédiées en fin de revue. Pour une littérature renvoyant au présent, ce n’est pas le moindre des paradoxes.

Et puis, que dire de la place des auteurs français ou des femmes ? Quelques encarts publicitaires pour les premiers et une interview de Pierre Bordage et Alain Damasio (les bons clients des médias). Les secondes doivent se contenter de la portion congrue, c’est-à-dire Mary Shelley et l’immense Ursula Le Guin. De quoi confirmer l’angoisse de l’autrice américaine qui confie dans la revue ne pas comprendre pourquoi les femmes sont oubliées bien plus vite que les hommes. Mémoire sélective dira-t-on.

Baste ! Plutôt que de se lamenter, agissons. Voici donc la liste alternative des chefs-d’œuvre de la SF du blog yossarian. Trente titres pour les novices et les esprits curieux, bien entendu, avec des choix déchirants et la parité (tout est foutu !). Les spécialistes passeront leur tour…

  • Frankenstein ou le Prométhée moderne, Mary Shelley (1818)
  • Vingt mille lieues sous les mer, Jules Verne (1869)
  • La Guerre des monde, H.G. Wells (1898)
  • Le Meilleur des mondes, Aldous Huxley (1932)
  • La Kallocaïne, Karin Boye (1940)
  • 1984, George Orwell (1948)
  • Les Rois des étoiles, Edmond Hamilton (1949)
  • L’épée de Rhiannon, Leigh Brackett (1953)
  • Le Maître du Haut château, Philip K. Dick (1962)
  • Les Dépossédés, Ursula Le Guin (1974)
  • Hier, les oiseaux, Kate Wilhelm (1976)
  • Les Olympiades truquées, Joëlle Wintrebert (1980)
  • La Guerre olympique, Pierre Pelot (1980)
  • Le Travail du furet à l’intérieur du poulailler, Jean-Pierre Andrevon (1983)
  • La Servante écarlate, Margaret Atwood (1985)
  • Une forme de guerre, Iain M. Banks (1987)
  • Desolation Road, Ian McDonald (1988)
  • Isolation, Greg Egan (1992)
  • Jardins virtuels, Sylvie Denis (1995)
  • Sans parler du chien, Connie Willis (1997)
  • Le livre des Ombres, Serge Lehman (2005)
  • Le gout de l’immortalité, Catherine Dufour (2005)
  • Le Problème à trois corps, Liu Cixin (2008)
  • Zoo City, Lauren Beukes (2010)
  • Qui a peur de la mort ?, Nnedi Okorafor (2010)
  • Rêves de Gloire, Roland C. Wagner (2011)
  • Anamnèse de Lady Star, L.L. Kloetzer (2013)
  • La Justice de l’Ancillaire, Ann Leckie (2013)
  • L’Opéra de Shaya, Sylvie Lainé (2014)

Autre avis ici.

Le Point Pop – Hors-série consacré à la Science fiction, octobre 2018

Black Flag

Panama City, 1989. L’armée américaine bombarde le bidonville d’El Chorillo avec un acharnement incompréhensible. Dans la poussière étouffante, les éclats de verre et les décombres calcinés, deux humanitaires américains errent, à la recherche d’un abri. Le bilan est accablant. Des milliers de morts, des cadavres d’enfants réduits à l’état de poupées charbonneuses. « Pourquoi ont-ils fait ça ? » se demande le duo. La réponse est sans doute tapie dans les dortoirs souterrains d’une clinique, nichée au cœur du quartier en ruine. À moins qu’elle ne se trouve dans le futur.

Terre, cité de Paradice, an 3000. Pour fêter le nouvel An, trois trillions d’habitants s’apprêtent à laisser libre cours à leur fureur. Une orgie de cannibalisme, de viols, d’incestes, de meurtres, de mutilations, de tortures… Une communion sanglante aussi rouge que les brumes permanentes occultant le ciel. Dans cet asile psychiatrique qu’est devenue la Terre, les électrochocs administrés par les médecins réfugiés sur la Lune n’offrent plus qu’un court répit entre deux massacres.

États-Unis, 1864. Les bushwhackers écument les terres du Missouri, harcelant les fédéraux et leurs alliés. Suite à une trahison, Pantera rallie une de ces bandes. Un groupe mené par les frères James dans lequel sévit Koger, un curieux personnage apparemment atteint de lycanthropie. Les rebelles ne tardent pas à rejoindre la troupe de Bloody Bill Anderson, où Pantera fait la connaissance de Anselme Bellegarrigue, charlatan patenté et anarchiste français. Ayant fait ses preuves et gagné un respect teinté de crainte, Pantera suit ses compagnons de fortune au cours d’une cavalcade parsemée de tueries, de décapitations, de castrations et d’autres sévices, des pratiques bien éloignées de la vision héroïque des conflits accomplis au nom du Bien, mais conforme à cette vision de la guerre moderne prônée par l’un des partisans de Bloody Bill Anderson.

Présent, futur, passé. Entre ces trois périodes, un fil directeur : la violence comme processus historique inexorable.

« Quand tout un système de vie occulte la compréhension de son prochain, l’agressivité devient une norme. »

Black Flag me semble être l’un des romans les plus déroutant de l’auteur transalpin, du moins l’un de ceux réussissant à fusionner les différents genres dont l’auteur est coutumier. En fait, on se trouve devant un collage encadré par un prologue et un épilogue, unissant les huit chapitres de la nouvelle Paradi, parue dans l’anthologie « Destination 3001 », à un récit historique teinté de western et de fantastique.

On pourrait nourrir quelques craintes face à un tel assemblage, toutefois Valerio Evangelisti tire son épingle du jeu. Chaque trame se fait l’écho de l’autre pour composer une manière de symphonie noire. Les chapitres se déroulant à Paradice et en Amérique sont dotés d’exergues et de titres, allusions transparentes au psychiatre Wilhelm Reich et au groupe punk californien Black Flag, alors que le prologue et l’épilogue sont précédés d’un extrait de discours de George W. Bush et d’un article du New York Post postérieurs au 11 septembre 2001. Tout ceci introduit un niveau d’interprétation supplémentaire démontrant que Valerio Evangelisti ne s’est pas contenté d’accoler au petit bonheur la chance les trois histoires.

Entre fiction et Histoire, Black Flag pourrait être sous-titré A History of violence. Osons le parallèle, on pourra nous le reprocher ensuite. En effet, les trois trames narratives décrivent une évolution pour le moins pessimiste, dessinant une histoire du futur rattrapée par le pire de la nature humaine. La violence agit en effet ici comme un personnage à part entière. Une violence bestiale, volontaire, planifiée, dictée par un fanatisme confinant à la folie. Une violence assimilée à un plaisir sadique, source de fascination, rendue légitime par une argumentation pour le moins spécieuse. L’avenir appartient aux psychotiques semble sous-entendre Evangelisti. « Des individus capables de tout pour défendre leur espace vital. ». « Un homme libre et impitoyable dont l’assouvissement des besoins ne provoque aucun remord d’ordre moral. » Dur dans ces conditions de rester intègre.

Avec Pantera, Evangelisti crée un personnage fort et fascinant. Le métis afro-mexicain, à la fois pistolero et palero, c’est-à-dire sorcier vaudou, apparaît comme une sorte de juste, à la manière des anti-héros de Sergio Leone. Un salaud magnifique, cruel, strictement préoccupé par sa survie, mais ne pouvant s’empêcher d’éprouver un reliquat d’empathie pour ses victimes. On le retrouvera d’ailleurs dans le roman Anthracite. Valerio Evangelisti ne néglige pas la vraisemblance historique. Les méfaits et gestes des frères James, de William Quantrill et de Bloody Bill Anderson sont attestés dans de nombreuses sources historiques. Toutefois, l’érudition de l’auteur italien reste au service du récit, fournissant un cadre temporel identifiable à la fiction, de manière à étoffer sa substance avec quelques éléments empruntés à l’Histoire.

Au final, Black Flag n’est pas une lecture agréable ou réconfortante. Valerio Evangelisti démonte les ressorts de l’angélisme, trop souvent agités pour masquer les pires saloperies. Et on se prend à espérer que l’avenir décrit dans Paradice, ou du moins dans une version proche, ne se réalisera pas. Ce n’est pas gagné…

Black Flag (Black Flag, 2002) de Valerio Evangelisti – Éditions Payot, collection Rivages/Fantasy, 2003 (roman inédit traduit de l’italien par Jacques Barbéri)