La Profondeur des tombes

Quatrième opus de ce qu’il convient désormais d’appeler la fresque de « La Tragédie humaine », La Profondeur des tombes dépeint un monde dans un nuancier de teintes que n’aurait pas désavoué Pierre Soulages. Un camaïeu d’une noirceur asphyxiante, celui d’une atmosphère souillée par le panache des fumées issues de la combustion du charbon, l’énergie reine d’une humanité ayant asséché ses ressources en hydrocarbures. Nuit claire et nuit noire se succèdent désormais dans un hiver perpétuel. L’eau est irrémédiablement polluée, l’air charbonneux rend la respiration pénible et la faune sauvage n’a plus droit de cité qu’au fond des mines, unique condition à sa survie décidée par une écologie politique dévoyée.

Dans ce paysage du désastre, Forrest Pennbaker traîne son spleen et sa carcasse de lâche, hanté par la Mort, aperçue au bord du lac de son pays natal. Une vision imprimée définitivement dans sa mémoire et dont la voix, semblable à celle de sa mère défunte, lui parle sans cesse. Employé comme porion à CorneyGround, l’un des sites miniers essentiels, il dirige une équipe de gueules noires, tiraillé entre sa fascination des abîmes et la férule tyrannique de Lorkraft, son supérieur hiérarchique. Un soir, il retrouve CloseLip définitivement éteinte sur le palier de son immeuble. La disparition de la réplicante souffle l’ultime lueur de raison de son esprit. Elle le pousse à tailler la route vers l’U-Zone, la terre dévolue aux réprouvés, pour y retrouver Bartolbi, un fou dangereux élevant des hyènes clonées, avec l’espoir d’y retrouver l’amour de sa jeunesse.

« La profondeur des tombes, quand nos yeux s’y noient. »

La Profondeur des tombes entretient une parenté évidente avec La Lumière des morts. Une fois de plus, on est immergé dans un univers très visuel et viscéral, où prévaut la fin de l’Histoire. Pour autant, les personnages de Thierry Di Rollo restent très humains dans leurs motivations. Tristement humain est-on même tenté d’affirmer. Dans un monde ravalé à sa stricte valeur utilitaire, peuplé par un incroyable bestiaire composé de hyènes, d’hippopotames, de buffles et singes, la survie se paie désormais au prix de l’abandon total de la préservation de l’écosystème.

Du désespoir à la folie, de la mort à la tombe, Pennbaker saute le pas, une fois tombées les ultimes barrières de la raison. Littéralement obsédé par la mort, le bougre entame alors une quête mortifère, jalonnée de cadavres semés au gré de son parcours au sein de l’U-Zone, ce territoire interlope où croupissent les pires crapules. Pendant son voyage, il se nourrit d’illusions, évoquées au cours de plusieurs flash-back, mais le présent le ramène systématiquement à une réalité plus crue, celle d’une humanité jamais à cours d’idées ou de justification dans sa propension à l’auto-destruction.

La Profondeur des tombes recèle des pages magnifiques, sublimées par une écriture sèche, tirée au scalpel, contribuant à transmettre une colère sourde, une révolte latente peinant à trouver un exutoire viable. On reste ainsi longtemps marqué par les ténèbres vivantes de la mine, par la charge meurtrière du buffle dans ses couloirs, par l’agonie silencieuse de l’hippo et par l’absurdité criminelle d’un système économique ne cherchant surtout pas à se remettre en cause. Dans ce contexte de violence sociale, l’attrition des émotions apparaît donc comme un réflexe vital afin de supporter un quotidien morne, dépourvu d’avenir, mais où l’amour paraît l’ultime viatique accordé au monde mourant.

Sous les apparences de l’allégorie et de la dystopie, la noirceur des paysages traversés par Pennbaker fait écho à celle de sa psyché, le poussant à suivre son fatum jusqu’à son terme, nous abandonnant épuisé mais guère apaisé. Bien au contraire. À suivre avec Meddik.

La Profondeur des tombes de Thierry Di Rollo – Éditions Le Bélial’, 2003

Les Meurtres de Molly Southbourne

Autre titre de la collection « Une Heure-Lumière » récompensé aux Utopiales ce week-end, Les Meurtres de Molly Southbourne n’usurpe pas son prix Julia Verlanger. On va finir par croire que j’ai bon goût…

Récit d’apprentissage mâtiné d’horreur corporelle, Les Meurtres de Molly Southbourne ne met pas longtemps pour happer le lecteur. En fait, il suffit de quelques pages pour basculer dans l’horreur glauque de l’existence de Molly, petite fille couvée par ses parents dans une ferme isolée. Car Molly vit avec un secret, du genre à ne pas partager avec ses amies durant une pyjama party. Seuls ses parents la comprennent, lui inculquant l’éducation adéquate à sa survie, tout en organisant sa protection contre les doppelgängers nés de son propre sang. Des créatures d’apparence fragile, en tout point semblable à elle, si ce n’est cette propension à la violence qui les poussent à vouloir la tuer.

« Si tu vois une fille qui te ressemble, cours et bats-toi.

Ne saigne pas.

Si tu saignes, une compresse, le feu, du détergent.

Si tu trouves un trou, va chercher tes parents. »

Mantra entêtant, Molly répète inlassablement les principes enseignés par ses parents, de l’enfance à l’âge adulte, de l’innocence à la maturité, traversant les affres de l’adolescence, volonté d’auto-destruction y comprise, et les premiers amours, avec l’impression de voir sa vie lui échapper. Car, bien entendu, les faits qu’elle supporte trouvent leur explication scientifique dans l’existence de sa mère et dans sa participation à la Guerre froide. Du coup, le récit horrifique de Molly bascule sans coup férir vers la science-fiction sans trop nuire cependant à l’atmosphère angoissante de l’ensemble.

En matière de show don’t tell, Tade Thompson distille en effet avec brio l’information, ne se montrant pas trop explicite sur les raisons de la situation de Molly. Il déroule un récit placé sous le joug de la fatalité et de l’incompréhension. Molly apparaît comme sa propre ennemie. Implacable, elle est littéralement légion, engendrant par la moindre de ses plaies ou durant ses règles, une armée de clones résolus à sa propre perte. Peu-à-peu, l’intrigue devient récit d’apprentissage. On accompagne l’enfant, puis la jeune femme dans sa découverte du monde, expérience dont elle goûte les traumatismes successifs avec le couperet des autres mollies au-dessus de la tête. L’expérience lui trempe le caractère et elle se forge une existence, abandonnant progressivement sa capacité à l’empathie.

D’une manière plus symbolique, Les Meurtres de Molly Southbourne nous renvoie enfin à notre condition de créature organique composée de cellules appelées à se dégrader, à mourir, avant d’être remplacées par de nouvelles jusqu’à la dégénérescence finale de notre organisme. Une entropie inscrite dans notre génome et contre laquelle tous les discours sur le libre-arbitre et toutes les mesures prises pour en ralentir les effets ne peuvent pas grand chose. En transposant cette réalité biologique dans le contexte d’un récit d’horreur corporelle, Tade Thompson se montre malin et astucieux, rendant le malaise existentiel de Molly encore plus perceptible pour le lecteur.

Dix-huitième opus de la collection « Une Heure-Lumière », Les Meurtres de Molly Southbourne acquitte donc honorablement son tribut aux grands anciens, en particulier au Frankenstein de Mary Shelley, tout en apportant une touche de modernité bienvenue. A suivre avec The Survival of Molly Southbourne, à paraître aussi au Bélial’.

Les Meurtres de Molly Southbourne (The Murders of Molly Southbourne, 2017) de Tade Thompson – Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », avril 2019 (novella traduite de l’anglais par Jean-Daniel Brèque)

Helstrid

Sur le blog yossarian, on ne s’embarrasse guère du frétillement sans lendemain de l’actualité éditoriale. Mais parfois, on tombe d’accord avec celle-ci, comme la remise du prix Utopiales 2019 vient nous le rappeler. Tout est foutu !

Vic a choisi de s’exiler sur Helstrid par dépit amoureux. Les lieux désolés, balayés par les tempêtes dévastatrices qui en érodent les contours, et la solitude promise à la signature du contrat, s’accordent idéalement à son paysage mental dépressif. Pour le jeune homme, l’exil s’apparente en effet aussi à un repli sur lui-même qu’il espère salutaire, en attendant d’oublier la déception l’ayant poussé à s’éloigner. Volontaire pour faire partie d’un convoi de ravitaillement, une tâche monotone consistant surtout à regarder le paysage, le voilà embarqué dans le véhicule de tête avec Anne-Marie, l’une des trois intelligences artificielles chargées de piloter les engins, pour un raid de quelque jours en tête à tête avec ses souvenirs, mais aussi avec une machine surprotectrice et bavarde. Autant dire un vrai calvaire car sa nounou numérique ne le quitte pas, observant le moindre de ses gestes ou soupirs, lui prodiguant injonctions conseils amicaux et compte rendus lénifiants, histoire de diminuer l’angoisse d’un voyage qui prend très vite une tournure dramatique.

Avec ce 17e opus de la collection « Une Heure-Lumière », Christian Léourier recycle une trame classique et éprouvée de la science-fiction. Une planète hostile à l’humanité, dépourvue de toute vie si ce n’est la biomorphée, une structure végétale ou minérale, on ne sait pas exactement, assimilée par les colons à de la mousse. Une exploitation minière automatisée, pilotée par une centrale noétique, une poignée d’hommes, existences superflues ravalées à des tâches d’exécution, exilée loin de la Terre contre une forte rétribution et projetée outre-espace sans espoir de revoir leurs proches vivants, hibernation et paradoxe de Langevin obligent. Tous les indicateurs clignotent, nous sommes bien dans le cœur du genre où la fragilité de l’existence se frotte aux espaces cosmiques, indifférents à la détresse humaine. Celui enfin qui voit l’homme nouer un dialogue impossible avec la machine.

Mais surtout, Helstrid s’apparente à un huis-clos, un dialogue entre un individu marqué par les regrets, l’amertume et une intelligence embarquée le considérant comme une priorité parmi d’autres paramètres dans une liste. Une entité qui, si elle donne l’illusion de s’intéresser à lui, allant jusqu’à singer l’intonation de la voix de son ex-petite amie, laisse pourtant affleurer son inhumanité. Après tout : « La beauté, comme l’horreur, sont bien dans l’œil de celui qui les contemple. »

Avec une grande pudeur et énormément de sincérité, Christian Léourier déroule son récit, suscitant l’émotion et l’émerveillement, avant de dévoiler la froide logique des faits. Pas très loin de « Descente », nouvelle de Iain M. Banks inscrite au sommaire du recueil L’Essence de l’Art, Helstrid se révèle au final comme un texte marquant, dont le classicisme des motifs et la simplicité apparente cachent la noirceur intrinsèque.

Helstrid de Christian Léourier – Éditions Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », février 2019

Celle qui n’avait pas peur de Cthulhu

La trentaine banale, du moins à ses yeux peu maquillés, Ingrid aurait pu se fondre dans une existence moyenne, loin du diktat du consumérisme et des normes sociales, si ce n’était un détail lié au jour de sa naissance. La fatalité ou plutôt le Grand Dessein Cosmique est ainsi fait. Il fait parfois peser sur votre libre-arbitre un joug taillé pour d’autres épaules, du genre musculeuses. Pour Ingrid, c’est la sauvegarde de l’univers qui échoue au seuil de son appartement, comme une mauvaise couleur tombée du ciel en guise de teinture. De quoi l’extraire illico de son quotidien plan-plan, y compris sur un autre plan de la réalité. Bref, pas vraiment le genre d’activité qu’elle aurait planifié pour le prochain week-end. Assaillie bientôt par Les Cinq Factions, des cinglés soutenant mordicus l’un des Grands Anciens hantant les couloirs de l’univers, elle devient l’enjeu d’une lutte entre Cthulhu, Azathoth, Nyarlathotep, Shub-Niggurath et Yog-Sothoth. Sûr qu’elle aurait préféré être invité au prochain défilé de Jean-Paul Gaultier, même si la catastrophe qui s’annonce ne semble pas triste.

Après l’apocalypse zombie, le panthéon indicible de H.P. Lovecraft passe à la moulinette de l’humour féroce de Karim Berrouka. Dans une veine très proche de Terry Pratchett, l’auteur s’amuse avec les obsessions et le corpus de l’écrivain de Providence, profitant également de l’occasion pour décocher ses flèches contre les adeptes de tous poils, y compris ceux des diverses religions qui, comme tout le monde le sait, ne sont que des sectes qui ont réussi. Au seuil de la folie, entre géométrie non euclidienne et mélopée impie, là où rôdent des entités cosmiques échappant à la raison, Celle qui n’avait pas peur de Cthulhu confronte ainsi une jeune femme, un tantinet impertinente, voire vacharde, aux prophètes de mauvais augure.

Toujours dans un registre léger et résolument punk, Karim Berrouka se moque également des institutions de l’État, police, armée, antiterrorisme et tout le toutim, avec un sens égal de la caricature. Certes, l’ensemble paraît souvent capillotracté, l’auteur usant et abusant des coïncidences, des raccourcis faciles et d’un esprit potache de bon aloi que ne désavouerait pas une bande d’étudiants pendant une partie de jeu de rôle copieusement arrosée. Mais, il le fait bien, sachant se montrer généreux dans ses saillies et le rythme de la narration. Suffisamment en tout cas pour faire de Celle qui n’avait pas peur de Cthulhu une lecture distrayante, à apprécier le sourire en coin. Pas davantage.

Celle qui n’avait pas peur de Cthulhu de Karim Berrouka – Editions ActuSF, collection « Les Trois Souhaits », février 2018

Inner City

Paris, dans le futur. La ville lumière n’est plus qu’une coquille vide, parcourue par des automates dévolus à son entretien. Une cité assiégée par la masse grouillante des Outers, vivant à Slum City derrière une barrière maintenue sous très haute tension. Entre les anciennes banlieues, au-delà du périphérique, et l’intra-muros préservé prévaut désormais un apartheid socio-spatial qui ne ménage guère d’espoir. Pour les Outers, coupés des bienfaits de MAYA, le réseau global omnipotent et omniscient, l’existence se réduit à un quotidien précaire, fait de rapines, de débrouille et de violence. Pour les Inners, une vie encapsulée dans un conapt, branchés sur la Haute Réalité, autrement dit une existence virtuelle, par procuration, dans les multiples programmes et mondes utopiques hébergés par MAYA, jusqu’à perdre parfois le sens de la réalité. Heureusement, en cas d’erreur-système, de breakdown insurmontable, de schize dangereux ou d’immersion en abgrund, ce néant hors-programme du cyberspace où finissent par échouer les Inners ayant débridé leurs consoles, cracké leurs garde-fous ou dépassé leur temps de connexion, Mens Sana veille et dépêche immédiatement ses agents pour ramener les imprudents à la Basse Réalité, la seule qui importe. Kris a l’habitude d’intervenir dans ce type de situation. Meilleur agent de Deckard (on t’a reconnu Harrison), le big boss un tantinet atrabilaire de Mens Sana, elle se voit contrainte de sortir de sa zone de confort par un serial killer agissant en Haute Réalité. Son enquête ne tarde pas à la mettre sur la piste d’un stringer qui, tout en œuvrant pour le compte d’une grosse boîte de simédits, nourrit une activité occulte de hacker.

Ne tergiversons pas. En dépit de la mise à jour des aspects technologiques créditée par la réédition de ActuSF, Inner City nous replonge sans préambule pendant les années 1990. Le roman appartient en effet à la période cyberpunk de Jean-Marc Ligny, entamée avec Cyberkiller (1993) pour s’achever avec Slum City (1996), un titre destiné à un lectorat plus juvénile. Avec son cyberspace,  sa connexion via des lunettes, pas vraiment en verres miroirs, plutôt des cyglasses avec sondeurs proprioceptifs, le roman affiche d’emblée la couleur, celle d’une science-fiction dystopique, un tantinet datée, mais considérée par certains comme un horizon indépassable. Et, à lire les compte-rendus sur l’état actuel du monde, on n’est pas loin de leur donner raison (ne m’obligez pas à lâcher le rameau d’olivier que je tiens dans ma main droite).

Bref, Inner City accuse son âge d’un point de vue conceptuel, même si la petite musique autour de la cyberaddiction ne paraît pas complètement périmée. A ceci, ajoutons une intrigue de roman noir, où le hacker incarne la figure ambivalente de la rébellion et le serial Killer une routine bien pratique pour générer le frisson. On vous le dit, tout ceci accuse son âge. Même l’atmosphère de guerre civile larvée entre Outers et Inners, qui n’est pas sans rappeler celle des romans de Joël Houssin, nous renvoie à une époque où l’ici et maintenant tentait de supplanter l’ailleurs et demain.

Pour autant, cette accumulation de clichés et de poncifs ne fait pas d’Inner City un mauvais roman. Tout au plus une histoire de série B, sous-tendue par une intrigue nerveuse qui, hélas, a quand même tendance à faire pchittt ! Que retenir alors ? Un vrai plaisir à raconter une histoire sans faire de chichis. Des clins d’œil à d’autres titres de Jean-Marc Ligny lui-même, en particulier la Saga d’Oap Täo. Des trouvailles visuelles et langagières irrésistibles, notamment pendant les virées à Slum City. Dommage qu’elles ne soient pas plus développées d’ailleurs. Ah oui, j’allais oublier : un Grand prix de l’Imaginaire (non, ce n’est peut-être pas un gage absolu).

En attendant de trancher définitivement, les amateurs de cyberspace à papa et de science-fiction vintage trouveront sans doute leur plaisir à découvrir Razzia (2005), la suite d’Inner City. Un titre issu d’un atelier d’écriture virtuel animé par Jean-Marc Ligny en collaboration avec la médiathèque de Houilles, à partir du premier chapitre d’un roman inachevé. Les autres… Bon, « fais ce que voudras » comme disait l’aut’.

Inner City de Jean-Marc Ligny – Éditions ActuSF, collection « Hélios », novembre 2015

Hier, les oiseaux

« Il n’y a pas d’individus, il n’y a qu’une communauté. Ce qui est bon pour la communauté est bon pour l’individu, même jusqu’à la mort. L’unique n’existe pas, il n’y a que le tout. »

Couronné par les prix Hugo et Locus, Hier, les oiseaux, version allongée de la novella éponyme parue en 1974 dans l’anthologie Orbit, relève d’une science fiction plus intéressée par la psychologie et le spectacle de la nature que par le technoblabla et le sense of wonder. Le roman de Kate Wilhelm enracine en effet son propos dans le terroir d’une vallée des Appalaches où les Sumner, une riche famille de propriétaires terriens, décident de se retrancher en attendant l’effondrement de la civilisation, résolus à y survivre en usant de méthodes scientifiques quelque peu hétérodoxes.

Pollution de l’atmosphère, de la terre et des eaux, multiples guerres provoquées par la raréfaction des ressources, famine, pandémies meurtrières et stérilité des mammifères, humains y compris, l’avenir dépeint par l’autrice offre un condensé des peurs contemporaines. Pour autant, Kate Wilhelm n’écrit pas un roman catastrophe, dispensant une leçon de morale ou nourrissant une fascination pour le désastre esquissé. Passé la première partie qui installe le cadre du récit, elle porte son attention sur le devenir de la petite communauté autarcique, née des œuvres partagées de la science et de la misanthropie. Face à l’effondrement, les Sumner ont en effet opté pour le replis autour de la cellule familiale, choisissant le clonage comme moyen de perpétuer l’espèce et la civilisation. Un clonage dont l’échantillonnage se réduit aux membres de leur famille élargie et qui aboutit à un résultat imprévu dont les manifestations vont poser de graves problèmes psychologiques aux descendants de cette expérience.

Kate Wilhelm déroule ainsi un récit que n’aurait pas désavoué Robert Silverberg, celui de la période faste des années 1970, déclinant un questionnement éthique et philosophique autour des notions de liberté, d’individualité et de communauté. Elle pose également la question du devenir et de la viabilité d’un tel modèle sociétal. En conséquence, l’autrice se place davantage dans le champs des sciences humaines, montrant son appétence pour les paysages intérieurs de l’esprit humain et l’introspection. Elle flirte ainsi avec la dystopie et le roman post-apocalyptique, dévoilant la logique clinique d’une micro-société où l’uniformisation et la reproduction sociale priment sur l’individu et l’invention. Un processus découlant de l’eugénisme qui n’est pas sans rappeler celui de Brave New World d’Huxley et dont quelques personnages marginaux mesurent le caractère finalement dévolutif.

En compagnie de David, Molly et Mark, on assiste à la naissance dans la douleur de la communauté puis, on s’attache aux problèmes moraux posés par ses membres, s’interrogeant sur leur humanité. Les clones semblent en effet se complaire dans les limites psychologiques étroites, issues d’une sorte d’empathie immédiate les uns pour les autres, les poussant à ignorer l’individualité au profit d’un collectif totalitaire. Ils se contentent ainsi de reproduire leur modèle sans chercher à créer, à innover ou à sortir de leur zone de confort, ignorant l’épuisement des ressources matérielles présidant au bon fonctionnement des machines qui adoucissent leur vie et rendent possible la duplication des gènes et l’élevage des êtres vivants. Bref, sans se montrer trop démonstrative, avec subtilité et mesure, Kate Wilhelm décrit une oppression douce, où toute attitude différente est considérée comme une dangereuse marginalité à proscrire certes sans pitié, mais avec une compassion inquiétante. Un avenir où l’on cherche à éliminer toute alternative. Ça ne vous rappelle rien ?

Hier, les oiseaux n’usurpe donc pas son statut de classique, témoignant également de l’évolution des goûts et des centres d’intérêt du lectorat participant à la remise des prix littéraires. Pourtant, son propos continue à nous interpeller à cause de l’intemporalité de ses thématiques, mais aussi du fait de la sourde mélancolie qui nous étreint lorsque l’on prend conscience de notre mortalité. Un fait souligné par une nature très présente, indifférente aux gesticulations et tourments des personnages, et qui, finalement, nous survivra.

Ps : J’ai mis par dépit la couverture de la réédition au Livre de poche. Mais, faut avouer que la pauvre Kate Wilhelm n’est décidément pas gâtée en matière d’illustration de couverture.

Hier, les oiseaux (Where late the sweet birds sang, 1976) de Kate Wilhelm – réédition Le livre de poche, 2018 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Sylvie Audoly)

Aux limites de l’infini

Les amateurs de rétro-futurs trouveront sans doute leur bonheur dans ce recueil de Stanley G. Weinbaum paru aux éditions de l’Arbre vengeur. Aux limites de l’infini a en effet de quoi séduire le lecteur curieux, celui ne craignant pas la patine de l’âge d’or de la Science-fiction. Stanley G. Weinbaum fait partie de ces petits maîtres de la SF dont l’œuvre, s’il n’était pas mort prématurément, aurait sans doute brillé davantage, du moins dans un des mondes du Si qu’il met joliment en scène dans une nouvelle au sommaire de cette anthologie. Le texte porte en germe toutes les potentialités de la Science-fiction, vertige spéculatif, souci de rationalité et aventure débridée, pimentée d’une touche humoristique malicieuse.

Le recueil proposé par l’Arbre vengeur compte sept nouvelles parues entre 1934 et 1936 dans les pulps Wonder Stories, Fantasy Magazine et Thrilling Wonder Stories. Sept textes oscillant entre la dizaine et la cinquantaine de pages. Du court donc, abordant des registres variés sans se départir d’un ton résolument optimiste et d’une ironie parfois vacharde. Du récit d’exploration spatiale où l’on découvre des écosystèmes étrangers, aux univers hors du temps puisque jamais advenus, en passant par le récit catastrophe ou par la résolution d’un problème de mathématiques sous la menace d’un tueur revanchard, Stanley G. Weinbaum dévoile des trésors d’imagination. Si l’on est loin du pulp échevelé, on reste cependant dans une SF fondée sur les connaissances scientifiques de l’époque, flirtant avec la fantasy, les stéréotypes et le sense of wonder, sans oublier une petite touche de modernité qui n’est pas sans évoquer les exigences de John W. Campbell.

Aux limites de l’infini propose un sommaire éclectique permettant de découvrir les différentes facettes de l’auteur américain. Si l’on apprécie le récit d’exploration et la rencontre avec d’autres formes de vie, « Odyssée martienne » et « Les Lotophages » décrivent deux aventures sur Mars et Vénus qui ont le bon goût d’imaginer des extraterrestres échappant à l’anthropomorphisme habituel. Auréolé d’une assertion dithyrambique d’Isaac Asimov l’un des trois textes qui ont bouleversé la SF. », excusez du peu), la première nouvelle raconte le périple étrange et amusant accompli par le chimiste d’une expédition terrienne, en compagnie d’un autochtone à l’apparence d’autruche. Le second, plus inquiétant au premier abord, nous emmène sur la face nocturne de Vénus (*authentique), en compagnie d’un couple à la recherche d’espèces vivantes inconnues. Ils y rencontrent une forme d’intelligence radicalement autre, hélas condamnée du fait de sa nature. Indépendamment de leur aspect aventureux, les deux récits se distinguent par leur volonté de mettre en scène des extraterrestres crédibles, du moins suffisamment pour susciter quelques questions autour des notions d’intelligence et de conscience.

Plus court, « Aux limites de l’infini » confronte un statisticien à son ravisseur, un dangereux psychopathe ayant décidé de l’épargner s’il résout un problème mathématique. On s’amusera ou pas de la logique du raisonnement du bonhomme.

Avec « Les Mondes du Si », on touche au vertige conceptuel des mondes conditionnels, autrement dit les mondes du subjonctif. Et si ? La question recoupe bien entendu les champs respectifs de la SF et de l’uchronie personnelle. L’auteur choisit ici l’ironie cruelle, faisant de Dixon Wells, un retardataire maladif, le malheureux cobaye du subjonctiviseur, un appareil permettant de jauger sa situation présente au regard de ce qui aurait pu être si l’on avait agit autrement.

Après ces textes, il paraît évident que « Graphe », apparaît comme la déception de l’anthologie, en dépit d’un twist final que n’auraient pas désavoué Fredric Brown ou Robert Sheckley.

Si les récits de Stanley G. Weinbaum apparaissent datés, il arrive cependant que leur propos entre en résonance avec l’actualité. C’est la cas de « Dérive des Mers » où un cataclysme géologique entraîne la disparition du Gulf Stream, provoquant une glaciation du climat en Europe et un bouleversement géopolitique majeur. Le dénouement qui voit les États-Unis devenir une hyperpuissance dans un monde ayant échappé à une guerre mondiale causée par l’afflux de réfugiés climatiques, n’est pas sans nous renvoyer à des problématiques actuelles. De même, « Les Lunettes de Pygmalion », sous couvert d’une histoire d’amour, imagine un procédé de cinéma immersif faisant paraître la 3D ou la réalité virtuelle bien terne.

En dépit de son âge, Aux limites de l’infini dévoile donc une Science-fiction au charme certes désuet, mais témoignant de quelques belles pages d’anticipation intelligente et amusante. À découvrir.

Additif : On notera la belle illustration de couverture de Richard Guérineau, tout à fait dans l’esprit des nouvelles de cette anthologie.

Aux limites de l’infini et autres nouvelles choisies de Stanley G. Weinbaum – Éditions de l’Arbre vengeur, 2019 (nouvelles traduites de l’anglais [États-Unis] par Catherine Delavallade)