Paradis, année zéro

Paradis, année zéro n’usurpe pas le qualificatif de roman satirique où toute ressemblance avec l’actualité ou avec des personnages réels serait fortuite. Roman énervé et énervant, du moins pour une certaine frange du lectorat, le livre de Christophe Gros-Dubois rappellera même à l’amateur la manière d’un certain Jean-Pierre Andrevon. D’une écriture incisive, optant pour le registre oral et faisant l’impasse sur les afféteries ou les clichés du beau style et de l’introspection, l’auteur nous immerge au cœur d’une Amérique post-trumpienne, multipliant les allusions et les parallèles avec un pays malade du racisme.

Résumer le roman n’a que peu d’intérêt. Que le curieux sache juste que le Dust, un mystérieux vent de sable, est venu faire déraper le consensus américain, bouleversant le statu-quo entre Noirs et Blancs. Devenus des lieux enviables, les ghettos noirs des centres urbains sont désormais la proie des milices surarmées de l’alt-right et des populations blanches fuyant la catastrophe. Mais, ces lieux sont aussi la matrice d’une utopie naissante, composée de Noirs et Blancs, hommes, femmes et transgenres confondus, anciens militants des droits civiques et techno-activistes. Le nouveau monde n’a qu’à bien se tenir face aux spasmes du vieux ! Fort heureusement, il est lui aussi armé et dirigé par des caractères bien trempés, cascadeuse noire peroxydée, ancienne gloire de la boxe, vieux combattants des Black Panthers…

Paradis, année zéro ne dépare pas dans une collection se voulant politique, écologique et sociale. Le roman prend racine dans les problématiques du présent, ici le racisme systémique américain, conséquence historique de l’abolition de l’esclavage et des lois Jim Crow, réactivé par un trumpisme décomplexé usant et abusant des fractures américaines pour se maintenir au pouvoir. D’une manière plus globale, il dénonce aussi le contrat social américain, fondé en grande partie sur l’inégalité et l’instinct de domination. Christophe Gros-Dubois ne ménage personne. Défouraillant sans état d’âme, il dresse un portrait grinçant et ses mots fusent comme des balles dum-dum pour trancher dans le vif d’un consensus social délétère et intrinsèquement faussé.

Guère avare en punchlines vachardes, l’auteur convoque ainsi l’imagerie de la Science-fiction, du post-apo madmaxien ou de l’horreur, déconstruisant avec un mauvais esprit jubilatoire les mythologies de l’American Way of Life et du Self Made Man. Stéréotypes et représentations passent ainsi à la moulinette d’une pop culture un tantinet punk, portant le fer de l’émancipation ou de la transgression jusqu’au cœur de la matière cinématographique, pour le plus grand plaisir de l’amateur de films de genre.

L’Amérique ne fait plus rêver. Paradis, année zéro en témoigne d’une plume rageuse et généreuse, invitant le lecteur à ricaner, mais aussi à réfléchir sur ses propres représentations, dans une perspective n’étant pas sans rappeler la manière des contes philosophiques. Avis à l’amateur.

Paradis, année zéro – Christophe Gros-Dubois – Les Moutons électriques, collection « Courant Alternatif », avril 2021

La Fontaine des âges

À quatre-vingt six ans, Max Feder peut se targuer d’une vie bien remplie. Riche à millions, il végète désormais seul dans une maison de retraite, conservant le plus précieux de ses trésors enchâssé dans une bague qui ne le quitte jamais. Jusqu’au jour où ses petits-enfants subtilisent l’objet et le perdent, lui offrant l’opportunité de revoir une dernière fois celle qu’il a toujours adoré. Mais, les années ont-elles flétri les sentiments de Daria, l’amour de jeunesse de Max, rencontrée le temps d’une permission sur l’île de Chypre ? Réduit à une mèche de cheveux et les traces d’un baiser sur un morceau de papier, Daria est-elle restée cette jeune fille magnifiée par le travail de remémoration ou alors est-elle devenue le monstre décrit par tous, cible de toutes les malédictions depuis qu’elle est devenue la source d’une jeunesse éternelle ?

« Quand vous ne désirez plus rien, c’est là que vous mourrez. »

Récompensé par un Nebula Award en 2008, La Fontaine des âges est une novella au propos intime et universel. On pénètre ainsi dans les souvenirs d’un vieillard guère sympathique, pour ne pas dire misanthrope, ayant opté pour la voie du crime plus par dépit amoureux que pour d’autres raisons. Dans un avenir dominé par les biosciences et la cybernétique, Nancy Kress rejoue le mythe de la fontaine de jouvence, sur fond de tumeurs cancéreuses, de mutations génétiques et de cellules souches, dressant le portrait d’un monde où les bouleversements climatiques, les guerres et la ségrégation sociale côtoient les thérapies géniques, les robots et les orbitales. Un futur où les marginaux, éternels parias de l’Histoire, continuent de s’arranger avec les convenances et les lois, adaptant juste leurs pratiques à la modernité. Rien de neuf sous le soleil !

Si l’avenir dépeint par l’autrice américaine ne ressemble en rien aux lendemains qui chantent promis par la révolution technologique des apôtres du progrès, la novella n’adopte pas pour autant le ton critique de la dystopie. Nancy Kress opte en effet pour la neutralité, préférant se focaliser sur les pensées de Max Feder et sur son histoire personnelle. Une existence entière fondée sur la tromperie, le mensonge et le souvenir fantasmé d’une promesse inaboutie. Une illusion assez semblable à celle de la jeunesse éternelle promise à l’humanité et qui nous interroge finalement sur le sens de la vie.

En dépit du sujet, je me retrouve hélas confronté à un immense malentendu, une fois de plus avec l’autrice. Les thématiques de La Fontaine des âges m’interpellent, mais leur traitement me laisse froid. Ce n’est donc pas encore cette novella qui me réconciliera avec Nancy Kress. Tant pis !

La Fontaine des âges (Fountain of Age, 2007) – Nancy Kress – Éditions Le Bélial’, collection « Une Heure-lumière », mars 2021 (novella traduite de l’anglais [États-Unis] par Erwann Perchoc)

Vers les étoiles

Roman multiprimé, auréolé de surcroît d’un buzz élogieux, Vers les étoiles, aka The Calculating Stars, nous propulse dans l’Amérique des années 1950, mais dans une ligne historique divergente. Si les mœurs restent familières à notre connaissance, du moins pour les amateurs des comédies légères de Frank Capra, on va y revenir, il n’en va pas de même pour les faits. Un météore est en effet venu semer la pagaille dans le déroulement historique, ravageant la côte Est nord-américaine, pulvérisant Washington et provoquant quelques raz-de-marée maousses un peu partout dans l’Atlantique. Mais le pire reste à venir. Non, pas le péril rouge un temps espéré par des généraux chatouilleux de la bombe H. Plutôt un bouleversement climatique provoqué par l’emballement de l’effet de serre suite à la vaporisation d’une quantité astronomique d’eau de mer dans l’atmosphère. Pour le couple York, Nathaniel l’ingénieur spatial et Elma la mathématicienne et pilote émérite, le processus est irrémédiable. Il éradiquera toute vie de la surface de la planète. À moins d’essaimer ailleurs.

Premier volet du cycle « Lady Astronaute », The Calculating Stars me laisse un sentiment mitigé, entre intérêt poli et déception. Mais, peut-être mon manque d’enthousiasme n’est-il que le résultat d’un malentendu ? Le propos de Mary Robinette Kowal n’est en effet pas sans rappeler celui du film Les Figures de l’ombre, la Science fiction et l’uchronie restant cantonnés à un arrière-plan renvoyant à des luttes plus contemporaines dans les coulisses du microcosme des littératures de l’Imaginaire. L’autrice y distille un message féministe, voire intersectionnel, non sans une certaine dose de subtilité, même si les relations entre Elma et Nathaniel York essuient les plâtres d’une nunucherie assez affligeante. En dépit de ce léger bémol qui m’a personnellement fortement agacé au point de me sortir du bouquin à plusieurs reprises, Mary Robinette Kowal restitue de manière convaincante l’atmosphère et les mœurs des années 1950, en particulier les préjugés rampants qui animent les relations sociales et sociétales de l’époque, y compris chez leurs victimes. Un racisme et un sexisme systémique que l’autrice fait ressentir via le regard de son héroïne, la fameuse Lady Astronaute.

Afro-américains et Blancs comme hommes et femmes semblent ainsi constamment en proie aux représentations héritées de leur milieu et de leur éducation, luttant ou non contre les conventions et les stéréotypes composant l’alpha et l’omega de leur personnalité. En conséquence, la conquête n’est pas que celle des étoiles, elle se révèle aussi du point de vue de l’intime et de la lutte politique. À l’heure de la reconnaissance des figures occultées de la NASA, le propos de Mary Robinette Kowal semble salutaire, d’autant plus qu’il dévoile un aspect méconnu du rôle des femmes pendant la Seconde Guerre mondiale, en particulier au sein du WASP. The Calculating Stars apparaît ainsi comme le pendant féministe et intersectionnel du roman de Tom Wolfe, L’Étoffe des héros, conjuguant les aspects techniques et scientifiques de la conquête spatiale à une révolution des mœurs, précipitée par l’urgence de la fin de l’humanité.

Hélas, sur ce second point, le roman de l’autrice américaine m’a beaucoup moins convaincu. À la manière de Voyage de Stephen Baxter, The Calculating Stars se veut une uchronie revisitant le programme spatial américain dans une perspective différente. Mais, les éléments de dramatisation restent à l’arrière-plan, sous la forme de brèves balancés en début de chapitre. L’intrigue reste désespérément américano-centrée, voire ego-centré, remisant le reste de la planète dans les coulisses du petit monde de Lady Astronaute. Son angoisse maladive face aux caméras et lorsqu’il s’agit de parler en public, ses vomissements, sa condition juive, ses préjugés sur les afro-américains, son admiration pour son époux, leurs ébats amoureux aussi romantiques que le largage du troisième étage de la fusée Saturn V, la haine tenace que lui voue le colonel Parker, incarnation diabolique du patriarcat, sa ténacité face aux préjugés, Mary Robinette Kowal ne nous épargne aucun poncif et on finit par trouver tout cela répétitif et fort ennuyeux, sautant les pages pour abréger notre agacement.

Si l’on entame Calculating Stars avec l’intention de lire une fresque uchronique sur le devenir spatial de l’humanité, on risque sans doute d’être fort déçu. Mais, si l’on n’est pas effrayé par une histoire plus personnelle dont le propos s’adresse aux combats émancipateur du passé et du présent, le roman de Mary Robinette Kowal recèle des passages fort intéressants. À titre personnel, je ne pousserai cependant pas la curiosité plus loin, laissant à d’autres le choix des mots pour chanter les louanges (ou pas) de The Fated Sky et The Relentless Moon, les autres titres du cycle « Lady Astronaute ». Le soap m’a tué.

Vers les étoiles (The Calculating Stars, 2018) – Mary Robinette Kowal – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », octobre 2020 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Patrick Imbert)

Le Monde de Satan

Avec la parution du roman Le Prince-Marchand en 2016, les éditions du Bélial’ ont entamé, sous la houlette de Jean-Daniel Brèque, traducteur et maître d’ouvrage pour l’occasion, la publication presque intégrale des textes ressortissant à « La Ligue polesotechnique », première époque de «  La Civilisation Technique », l’un des cycles majeurs de Poul Anderson. Le temps passant très vite, le quatrième tome est désormais disponible. L’amateur y trouvera une traduction très révisée du roman Le Monde de Satan, et un inédit sous la forme d’une novelette intitulée « L’Étoile-Guide ». Pour qui serait passé au travers des trois précédents volumes, peut-être n’est-il pas inutile de procéder à un bref rappel. Dans le futur, le Commonwealth englobe une multitude de planètes et de colonies habitées par des humains et des extraterrestres, rebaptisés sophontes. Mais la véritable puissance reste l’association des libres marchands, la fameuse Hanse galactique, dont les affaires s’autorégulent dans le respect des principes de l’intérêt bien compris, de la concurrence libre et non faussée, contribuant ainsi à la stabilité de la civilisation technique. Si Le Prince-Marchand avait été l’occasion de découvrir Nicholas van Rijn, le fondateur de la Compagnie Solaire des Épices & Liqueurs, personnage fantasque, jouisseur et roublard au langage fleuri, les tomes suivants nous ont permis, au fil d’aventures périlleuses et un tantinet répétitives, de lier connaissance avec d’autres collaborateurs de la compagnie, en particulier le trio de pionniers marchands formés par David Falkayn, Chee Lan et Adzel. Un aristocrate beau gosse et intelligent, parfait cliché pour belle-mère, une Cynthienne menue et d’apparence faussement adorable, à la langue bien affûtée et au caractère caustique, et enfin un Wodenite, sophonte à l’impressionnante envergure de centaure mâtiné de saurien ne laissant pas deviner sa nature débonnaire et non-violente. Bref, trois mousquetaires au service d’un quatrième tenant plus de Falstaff que de d’Artagnan.

Si Le Monde de Satan permet de renouer avec cette complicité, voire cette amitié indéfectible, forgée au fil des missions accomplies pour le compte de van Rijn, le présent roman relève surtout d’un changement dans la continuité. Aucune allusion politique malvenue dans cette assertion, même si le regard de Poul Anderson sur la Ligue polesotechnique se fait progressivement plus désabusé, surtout dans le texte « L’Étoile-Guide ». Certes, les péripéties vécues par van Rijn et consorts ne brillent toujours pas par leur originalité. On reste dans une veine populaire, où l’humour, le rythme soutenu et les stéréotypes confèrent au récit un caractère divertissant indéniable, sans pour autant renoncer complètement à la science, notamment dans des passages flirtant avec une hard SF au didactisme un tantinet agaçant. Quant au changement mentionné plus haut, d’abord sous-jacent, il perce de plus en plus au travers d’Adzel, sans doute le plus sensible à l’égoïsme bien compris de la Ligue polesotechnique, puis de Coya, la petite-fille de van Rijn, au point de briser la belle entente qui prévalait entre les associés dans Le Monde de Satan. Si le roman s’achève en effet sur une note joyeuse, celle-ci est sévèrement tempérée à la lecture de « L’Étoile-Guide ». Le cabotinage du prince-marchand et l’esprit d’entreprise cèdent alors la place à l’amertume et au dégoût.

Mésestimé lors de sa première parution en France, comme en témoigne la critique assassine de Jean-Pierre Andrevon dans Fiction, Le Monde de Satan apparaît pourtant comme l’apogée des aventures de van Rijn, Falkayn, Chee Lan et Adzel. Mais, l’apogée comme l’orgueil précèdent toujours la chute, déjà annoncée par la novelette «L’Étoile-Guide ». En cela, le quatrième tome de «  La Hanse galactique » apparaît comme un ouvrage de transition, entre optimisme et fatalisme, bouffonnerie et drame, John W. Campbell et Paul Valéry. Le laissez-affairisme et la ploutocratie étant désormais au cœur du Commonwealth, les temps sont dorénavant ouverts pour Le Crépuscule de la Hanse, ultime tome du cycle. Ne cachons pas notre impatience.

Le Monde de Satan – La Hanse galactique T. 4 de Poul Anderson – Éditions Le Bélial’, 2018 (recueil traduit de l’anglais [États-Unis] et présenté par Jean-Daniel Brèque)

La Troisième Griffe de Dieu

Aussitôt arrivée sur Xana, Andrea Cort est ciblée par une tentative d’assassinat, attentat aussi répugnant que l’arme utilisée pour le commettre. Il s’agit en effet d’une griffe de Dieu, artefact létal hérité des K’cenhowtens à l’époque où cette race extraterrestre se montrait très vindicative. Une fois activé, l’objet produit une harmonique puissance provoquant la liquéfaction des organes internes de la victime. De quoi assouplir la résistance la plus déterminée. Si le fait n’étonne guère Andrea, n’est-elle pas l’être vivant le plus détesté de ce coin de la galaxie, la jeune femme finit pas douter d’être la cible principale de l’action. Les faits sont en effet têtus, y compris sur le monde privé de la puissante famille Bettelhine, le plus gros fournisseur d’armes et colifichets meurtriers de l’homsap, et les coïncidences sont ici légion, multipliant les pistes. De quoi éprouver le légendaire sens de la logique et de la déduction de l’enquêtrice, tout en la sortant de la zone de confort de sa misanthropie légendaire.

Deuxième volet des enquêtes d’Andrea Cort, La Troisième Griffe de Dieu continue de dévoiler la personnalité de la toute nouvelle Procureure extraordinaire du Corps diplomatique de la Confédération homsap. Une promotion n’étant pas sans rapport avec les arcanes de la géopolitique galactique et le passé de l’enquêtrice. Composé du roman titre et d’une novella, l’ouvrage s’inscrit dans la continuation du précédent volet Émissaires des Morts, poursuivant le dévoilement d’un futur ayant entrepris de pousser à l’extrême les pires dérives et travers du modèle libéral-capitaliste. Une opportunité évidemment à saisir, d’autant plus vivement que l’auteur renoue avec une science fiction, certes classique dans sa forme et son fond, mais ici transcendé par le personnage d’Andrea Cort dont le charisme n’a d’égal que l’antipathie qu’elle attise par sa simple présence.

Si la procureure et le duo qu’elle forme avec la gestalt composée des inseps Oscin et Skye Porrinyard, ses gardes du corps et amants, constitue le morceau de choix d’un roman jouant avec les codes de la science fiction et du whodunit, le ton sarcastique et le rythme soutenu de l’intrigue n’engendrent pas non plus la morosité. Bien au contraire, le regard désabusé et ironique d’Andrea Cort, sa froide logique, contribuent toujours autant à animer une intrigue par ailleurs fertile en rebondissements et révélations. Bref, on ne s’ennuie pas un seul instant, poursuivant notre découverte d’un futur bien éloigné des lendemains qui chantent et des utopies technicistes. Le monde privé de la famille Bettelhine réalise en effet le rêve d’un capitalisme décomplexé en rendant l’esclavage désirable. Par l’entremise du personnage de la Procureure extraordinaire, Adam-Troy Castro questionne ainsi la notion de libre-arbitre, mettant en scène la propension de l’espèce humaine à s’autodétruire et la volonté des plus forts à prospérer sur la misère des plus faibles. Rien de neuf sous le soleil.

La Troisième Griffe de Dieu continue donc de distiller le charme d’une science fiction classique jusque dans ses tropes les plus rebattus, non sans une certaine dose d’éthique et de nuance. Porté à l’incandescence par un personnage que l’on aime détester, ce deuxième volet des enquêtes d’Andrea Cort se lit avec grand plaisir.

Pour le plaisir des neurones, un coup d’œil par ici.

La Troisième Griffe de Dieu (The Third Claw of God, 2009) – Adam-Troy Castro – Éditions Albin Michel Imaginaire, mai 2021 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Benoît Domis)

La Fabrique des lendemains

Huitième ouvrage coédité par le Bélial’ et Quarante-Deux (aka Ellen Herzfeld et Dominique Martel), La Fabrique des lendemains compose un florilège de vingt-huit nouvelles ébouriffantes dessinant le portrait d’un futur morcelé, écartelé entre l’humain et le posthumain. Un avenir qui, s’il reste du domaine de la potentialité, n’en demeure pas moins en germe dans l’ici et maintenant d’une condition humaine plus que jamais tiraillée entre les exigences du surmoi et la tentation de l’altérité. Auréolé par un Grand Prix de l’Imaginaire, l’ouvrage est l’œuvre sans équivalent dans la langue anglaise d’un jeune auteur au moins aussi prometteur que Greg Egan ou Ken Liu. Au regard de ce recueil, idéalement transposé en français par Pierre-Paul Durastanti, on ne peut que se joindre au concert des louanges.

Passons outre le traditionnel résumé. Non que l’exercice ne nous déplaise, mais il ne convient vraiment pas ici. Aussi contentons nous de livrer quelques pistes, histoire de titiller la curiosité, sans pour autant renoncer à établir une liste des récits ayant suscité notre enthousiasme. L’imagination de Rich Larson s’enracine dans un futur proche, ces fameux lendemains dont l’architecture émerge peu-à-peu sous nos yeux, prolongeant nos usages technologiques, tout en consolidant les différentes ségrégations spatiales fracturant le monde, qu’elles soient sociales, numériques, historiques et ethniques, voire à l’intersection de toutes ces discriminations. Il apprivoise les thématiques propres à la hard science pour en tirer des histoires ancrées dans un quotidien cosmopolite, jalonnées d’allusions à l’Afrique, son continent de naissance, mais aussi à l’Espagne et à d’autres mondes émergents. Et, s’il flirte avec la short story, ne dédaignant pas le récit à chute, la juxtaposition des différents récits laisse entrevoir des liens, des parentés et des résonances indéniables dont on peut pointer les échos avec gourmandise.

Bien qu’il soit qualifié de post-eganien, Rich Larson se distingue pourtant de son aîné australien par un regard moins clinique, moins froid, et un regard plus affûté sur les conséquences et probables dérives impulsées par les technosciences dans un monde en proie à la transformation. Il use ainsi des thématiques de la génétique, de la cybernétique, de la technologie quantique, de l’intelligence artificielle et de l’immortalité dans un contexte marqué par le transhumanisme et les conduites extrêmes, décrivant un avenir plus que jamais livré à l’injustice et à l’inhumanité. Car si la technologie permet de télécharger sa conscience dans un autre corps, mécanique ou biologique, pour jouir de sa jeunesse ou de ses sensations, voire acquérir une forme d’immortalité, si elle permet de résoudre des enquêtes et de protéger le citoyens, elle dispose en même temps des moyens d’asservir, d’exploiter ou d’exterminer. Rien de neuf sous le soleil de la machine molle. Et pourtant, une étincelle d’humanisme semble continuer à briller, paradoxalement, au sein des créations génétiques ou numériques de l’homme. Néo-néandertalien, IA et autre chimpanzé évolué laissent à penser que si l’humain disparaît, sa meilleure part au moins lui survivra.

Dans un monde en proie aux conflits asymétriques, où les perdants de la mondialisation sont pourchassés ou instrumentalisés par une idéologie techniciste ayant remisé dans les poubelles de l’histoire les promesses du progrès social et émancipateur, les récits de Rich Larson délivrent une vision assez sombre de l’avenir. Un futur où l’humain reste à l’interface d’un désir d’empathie sans cesse déçu et d’un instinct de prédation insatiable. Entre émerveillement, sidération, et effroi, on accuse ainsi le choc, troublé par les sonorités étranges et familières des motivations de personnages n’ayant pas mis à jour les contradictions de leur nature d’être raisonnable et superstitieux.

Parmi les vingt-huit textes figurant au sommaire, retenons surtout huit nouvelles. « Indolore » constitue une entrée en matière percutante, à la croisée des technosciences et de l’émotion. On y épouse le point de vue d’un super-soldat doté de la capacité à se régénérer. Longtemps au service d’intérêts supérieurs, il a déserté, cherchant désormais à libérer un otage interné dans un hôpital. Avec ce seul texte, Rich Larson investit le champ des possibles de la science-fiction, alliant la puissance d’évocation du genre au dépaysement des mondes émergents. Dans un registre post-apocalyptique, « Toutes ces merdes de robots » ne déparerait pas dans un recueil de Robert Scheckley. L’humour grotesque y côtoie un sentiment d’étrangeté mais aussi les spectres de la mortalité et du deuil. Dans un monde où Dieu (l’homme) est mort, le dernier survivant de l’humanité n’a-t-il pas tout intérêt à disparaître, histoire d’entretenir l’illusion de sa supériorité ? Pour les amateurs de physique quantique, « Porque el girasol se llama el girasol » offre quelques dangereuses visions, non dépourvues d’une certaine poésie, où le thème du déracinement se trouve intriqué avec celui plus politique de l’immigration illégale. Avec son crescendo dramatique et son dénouement poignant, ce texte est incontestablement un coup de cœur. Dans un registre dystopique, « L’Homme vert s’en vient », le texte le plus long du recueil, dépeint un futur inégalitaire menacé par une secte prônant l’extinction de l’espèce humaine. Évidemment sombre, mais non dénuée d’un goût affirmé pour le sarcasme et une certaine dose de décontraction, cette nouvelle est portée par un personnage féminin singulier et fort sympathique dont on aimerait lire d’autres aventures, histoire de se frotter plus longuement à son tempérament de battante. « En cas de désastre sur la lune » renoue avec un humour absurde de la plus belle eau. Dans le contexte d’un huis clos à bord d’une une capsule spatiale stationnée sur la Lune, on voit l’angoisse initiale se transformer progressivement en récit d’une extravagance débridée fort réjouissante. N’en disons pas davantage de crainte de déflorer la chute fort savoureuse. « Veille de Contagion à la Maison Noctambule » s’aventure sur un terrain plus cruel et tragique. On y découvre un futur post-apocalyptique où seule la partie nantie de l’humanité a survécu au prix de l’extermination presque totale de ceux qu’elle considère comme des parasites. Le texte dépeint avec force talent, y compris celui du traducteur, une société post-humaine étrangère par son apparence, ses membres portant leur vêtement comme une seconde peau (ou poe), tout en rejouant le principe marxiste de la lutte des classes comme un rite de passage. Voici incontestablement, une grande réussite de ce recueil. « Innombrables Lueurs Scintillantes » abandonne la Terre et ses parages pour se focaliser sur une intelligence résolument non humaine. Avec ses pieuvres sentientes, Rich Larson fait preuve ici d’une belle créativité, dressant en quelques pages le portrait détaillé d’une société en proie aux démons de la superstition et de la peur face à l’inconnu. Toute ressemblance avec une autre espèce n’est pas exclue. Pour terminer, « La Digue » se penche sur les mécanismes de l’amour et sur les artifices déployés pour séduire. Et si aimer n’était pas qu’une histoire de tropisme biologique et d’affinités électives ? L’idée a de quoi inquiéter, voire choquer comme le découvre ce couple de vacanciers amoureux. Un texte troublant de justesse et de simplicité.

Répétons-le encore une fois, le cœur de la science-fiction bat au rythme de la nouvelle. Si l’assertion peut paraître un lieu commun pour les connaisseurs du genre, La Fabrique des lendemains en donne une preuve brillante et stimulante.

La Fabrique des lendemains – Rich Larson – Le Bélial’ & Quarante-Deux, octobre 2020 (recueil de nouvelles traduites de l’anglais [Canada] par Pierre-Paul Durastanti)

Quitter les monts d’Automne

« Les histoires sont comme les nuages : on a beau vouloir les saisir, elles finissent toujours par s’effilocher au vent. Mais elles ne disparaissent pas. Elles restent là, cachées sous les voiles invisibles du Flux, près de nous, prêtes à renaître au moindre souffle. »

On ne soulignera jamais assez l’importance de l’incipit dans un roman. Celui d’Émilie Querbalec vous cueille sans coup férir, provoquant un ravissement quasi-immédiat au cœur de la prose de l’autrice. Quitter les monts d’Automne est en effet une invitation à renouer avec le Sense of wonder d’une science fiction, certes empreinte de réminiscences issues des classiques du genre, mais non dépourvue d’un charme entêtant, surtout dans sa première partie. On suit le périple initiatique d’une jeune femme, des monts d’Automne, territoire reculé sis dans un monde prétechnologique, jusqu’aux tréfonds de l’espace, via les artefacts high-tech d’une transhumanité vigilante à ne pas rejouer les drames du passé. La novice connaît ainsi une véritable transfiguration, passant du paysage paisible et vaguement japonisant de sa planète natale à la sidération d’un univers dominé par des puissances occultes. Un vrai choc culturel dont on appréhende en sa compagnie l’ampleur cosmique et intime.

Entre Space opera et planet opera, le roman d’Émilie Querbalec n’est pas sans évoquer aussi quelques illustres prédécesseurs. Son univers mêlant low tech et high tech fait évidemment penser à Ursula Le Guin et au « Cycle de l’Ekumen ». À défaut d’ansible, l’autrice française ne s’y montre pas moins sensible que l’américaine, dévoilant quelques belles pages narrées à hauteur de femme. Mais, l’amateur de planet opera retrouvera également quelques échos lointains du Dune de Franck Herbert, la science et la technologie se parant ici des attributs de la magie, voire de la superstition auprès des plus humbles, lorsqu’elles ne demeurent pas l’apanage d’une caste privilégiée, attachée à un mode de vie sybarite. Plus près de nous encore, on pense enfin au « Cycle de Cyann », dessiné par François Bourgeon et scénarisé en collaboration avec Claude Lacroix, l’ingénuité et la ténacité de l’héroïne n’étant guère éloignée de celle du personnage éponyme de la bande dessinée. Bref, les références ne manquent pas, aiguillées en cela par un récit et une atmosphère nous poussant inexorablement aux réminiscences.

Cet aspect ne doit cependant pas minorer le world building simple et solide que l’on découvre progressivement au fil du voyage initiatique de Kaori, la jeune danseuse à la mémoire défaillante. Elle offre son point de vue à notre examen, révélant la complexité et la profondeur d’un monde qu’elle avait perçu jusque-là par le petit bout de la lorgnette de son innocence juvénile. Au fil des étapes de son périple, elle fait ainsi l’expérience du deuil, de l’ambivalence des relations humaines, du déracinement et du traumatisme physique, côtoyant compagnons de voyage, prédateurs malveillants mais aussi, fort heureusement, quelques bienfaiteurs lui procurant l’opportunité et les moyens d’accomplir son destin. D’abord lent, voire nonchalant dans sa partie planet opéra, le récit gagne ensuite en ampleur, accélérant le rythme lorsque Kaori quitte la planète pour explorer l’espace. Paradoxalement, le roman perd en même temps de son charme, accumulant les poncifs d’un Space opera penchant peu-à-peu vers le versant techno-scientifique et des enjeux de nature cosmique. Heureusement, pas au point de devenir insipide, l’écriture de l’autrice offrant un contrepoint poétique toujours bienvenu.

Avec Quitter les monts d’Automne, Émilie Querbalec dévoile une jolie plume, sous-tendue par un imaginaire lorgnant du côté des tropes de la Science Fiction classique. De quoi donner envie de passer sa curiosité avec son premier roman, Les Oubliés d’Ushtâr, finaliste du prix Rosny aîné.

On relaie mes élucubrations ici.

Quitter les monts d’Automne – Émilie Querbalec – Éditions Albin Michel Imaginaire, septembre 2020

Eifelheim

Paru au sein de la vénérable collection « Ailleurs & Demain », Eifelheim était auréolé d’une réputation flatteuse, celle d’avoir été sélectionné pour le Hugo en 2007. Hélas, une illustration de couverture vomitive lui a sans doute fait rater son lectorat. Dommage car le roman de Michael J. Flynn méritait plus qu’un coup d’œil distrait, même s’il a reçu le prix Julia Verlanger dans nos contrées. Peut-être l’annonce de la réactivation de la collection permettra-t-elle de corriger cette erreur ?

Tom Schwoering et Sharon Nagy partagent un appartement à Philadelphie. Il est cliologue, son univers se cantonnant aux données qui lui permettent de modéliser l’Histoire afin de la rendre scientifiquement acceptable. Elle est physicienne, du genre à s’immerger des heures durant dans la théorie des branes multiples ou à jongler avec la théorie générale de la relativité et la physique quantique. En somme, deux passions exclusives qui arrivent pourtant à cohabiter et qui vont achopper sur un même problème : Eifelheim.
La petite communauté de la Forêt-Noire est en effet le pivot du roman. Jadis appelée Oberhochwald, avant sa disparition totale au terme de la Grande Peste Noire, elle demeure dans les mémoires sous le nom de maison du diable (Teufelheim), toponyme ayant mué avec le temps en Eifelheim. Si l’abandon du site d’Oberhochwald est indiscutable, les raisons en restent nébuleuses. De l’événement, il ne subsiste en effet que des témoignages lacunaires, déformés par les superstitions, les légendes et des documents dispersés aux quatre vents du temps. Bref, rien de véritablement probant, a fortiori à une époque où la Grande Peste noire a tout du coupable idéal. Car, si l’Histoire est bavarde, elle peut aussi être une redoutable muette qu’il convient de questionner avec tact.

À l’instar du Grand Livre de Connie Willis, Eifelheim est une chronique s’attachant à l’ordinaire, c’est-à-dire au quotidien des habitants d’un village médiéval. Loin des archétypes et des clichés, les habitants d’Oberhochwald prennent vie sous nos yeux dans un environnement que Michael J. Flynn s’approprie progressivement dans une restitution quasi-pointilliste du champ et du hors-champ historique, du détail et du global, de l’individuel et de l’universel. L’exercice relève sans conteste de la gageure tant les façons de penser, de se comporter et les us et coutumes de nos ancêtres peuvent paraître aussi éloignés de nous que ceux des hypothétiques habitants de Proxima du Centaure. Et puis, il y a le filtre de l’Histoire qui, pendant longtemps, a figé l’image du Moyen âge entre un nationalisme teinté de romantisme et la légende noire d’une époque propice à tous les obscurantismes. Dans Eifelheim, rien de tel. L’existence des habitants d’Oberhochwald nous paraît crédible car Michael J. Flynn parvient à rendre familier ce qui demeure définitivement lointain et révolu de notre point de vue.
Eifelheim est aussi l’histoire d’une rencontre extraordinaire, celle de l’autre dans son acception la plus étrangère : l’extraterrestre. Le premier contact est un thème classique de la Science-fiction. Il a permis à des auteurs, plus ou moins inspirés, de se frotter à l’altérité radicale, à l’incompréhension mutuelle, voire à l’incommunicabilité. Sans aller jusqu’à gloser sur l’extrême originalité du premier contact imaginé par Michael J. Flynn ou sur l’apparence des Krenken, reconnaissons que leur naufrage en terre étrangère a un air de déjà-vu. De plus, leur traducteur fleure bon la SF à papa, même s’il provoque quelques malentendus cocasses. En revanche, le ton adopté par l’auteur, son propos humaniste, pour ne pas dire empreint de morale chrétienne, tranche singulièrement apportant une forme de sincérité au récit. L’asymétrie des rapports et la divergence des natures humaine et krenken n’empêchent ainsi aucunement l’émotion de sourdre peu à peu. Des relations amicales, voire de complicité se nouent entre les visiteurs et leurs hôtes humains, sans que l’ensemble ne bascule dans la caricature et le grotesque. On en vient même à considérer comme naturelle la communauté d’esprit qui émerge au fil des moments de joie et de malheur qui rythment l’année 1348-1349. On se surprend aussi à se passionner pour les controverses nées des discussions entre Dietrich, le curé érudit, et Johannes Sterne, le krenken baptisé. Enfin, L’émotion nous étreint lorsque la peste se déclare dans le village, entraînant la mort dans d’atroces tourments des uns et des autres.
Vous me demanderez, que deviennent Tom et Sharon dans tout cela ? Leur histoire sert à la fois d’ouverture et de terme à un récit dont ils deviennent, en quelque sorte, les dépositaires. Et de pivot du roman, Eifelheim devient un pont entre des mondes et des époques différentes.

Parvenu au terme de cette chronique, rendons nous à l’évidence. Eifelheim abonde en questionnements essentiels. La valeur du témoignage face à l’Histoire, la définition de l’humain et de son rapport à l’autre, le rôle de la foi et de la science dans la connaissance, la part du destin dans l’existence… De quoi s’interroger et discourir sur les multiples niveaux de lecture d’un texte qui se caractérise autant par la richesse de la réflexion que par la limpidité de sa narration, admirablement retranscrite par Jean-Daniel Brèque. Sans oublier la dignité poignante des émotions qui imprègne les pages d’un roman dont on aimerait qu’il rencontre un plus ample lectorat. Qui sait ?

Plein d’autres avis ici.

Eifelheim [Eifelheim, 2006] de Michael J. Flynn – Éditions Robert Laffont, collection « Ailleurs & Demain », octobre 2008 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Jean-Daniel Brèque)

Mécaniques Sauvages

Dans une ville de Paris réduite à la portion congrue, une cité enchâssée dans un désert infini, un néant sillonné par des singularités étranges et dangereuses, une épure minérale écrasée par l’ardeur d’un soleil implacable, Daylon met en scène une humanité tiraillée par des désirs contradictoires, en proie à la menace d’un changement de paradigme. Sous le regard corporate de Conformité, Mercatique, Mesures, elle rejoue à huis-clos le spectacle éternel du pouvoir des uns sur les autres et les choses.

Inscrit au sommaire de Retour sur l’horizon avec « Penchés sur le berceau des géants », on n’avait plus guère lu Daylon depuis la parution de l’anthologie événement. Une poignée de nouvelles et quelques années plus tard, le jeune auteur nous propose un premier roman chez Courant alternatif, nouveau label chapeauté par Les Moutons électriques, dont le propos se veut résolument politique, écologique et social, faisant appel à des thématiques qui innervent/énervent le présent.

Nul doute que ce Mécaniques Sauvages énervera le chaland. Au moins autant qu’il fascinera le curieux prêt à lâcher prise. En attendant l’effondrement des possibles en une seule réalité commerciale, reconnaissons à Daylon un goût affirmé pour la mutation du champ narratif de la science fiction. Sous sa plume, les mots sont précis et tranchants, balancés en rafale lexicale dont le sens contribue à peupler l’esprit de rémanences visuelles. Il nous immerge ainsi dans un univers où la cité parisienne et ses parages se distinguent comme un personnage à part entière, mettant en œuvre une chorégraphie où chaque parole, chaque pensée se mesure à l’aune de critères sociétaux codifiés, où le moindre écart apparaît incongru provoquant aussitôt la sanction. La langue et le langage des corps déterminent la conduite de l’individu, sa place et son utilité sociale, son rapport à l’autre et au réel.

Mais, sous les apparences docile et corporate du bunker parisien se dessine une autre géographie, une topographie parcourue de fractures, de lignes de force tectonique, menaçant de bousculer l’ordre social, voire l’architecture de l’univers tangible. Des coulisses sourd une tension féroce, une violence sauvage prenant pour cible la duplicité et les faux-semblant des maîtres de l’univers. Ouroboros, l’Oiseau-tempête, Amon, des entités indicibles surpuissantes se disputent, s’efforçant de tordre la réalité à leur convenance. Des bulles d’univers entrent en émulsion sur l’horizon des possibles, testant la porosité de leurs frontières. À l’ombre tutélaire de Joël Houssin, du Lord Gamma de Michael Marrak , de l’univers corporate de Cleer et des dangereuses visions d’Ellison, Daylon déroule son expérience science fictive, jouant avec nos représentations pour mieux en déjouer les limites.

Incontestablement clivant, Mécaniques Sauvages a donc le mérite de proposer autre chose, une acception du genre différente, disruptive, loin des sentiers battus et rebattus. L’expérimentation plaira. Ou pas.

Mécaniques Sauvages – Daylon – Courant Alternatif, avril 2021

Demain et le Jour d’après

Demain et le Jour d’après est le premier roman de Tom Sweterlitsch. Paru bien avant Terminus, nul doute qu’il pâtira de l’enthousiasme soulevé par ce titre postérieur, sentiment partagé sur ce blog. Mais comparaison n’est pas raison car, s’il faut reconnaître que l’on n’atteint pas le même niveau de sidération, cette première œuvre n’en demeure pas moins un honnête page turner où science fiction et thriller font bon ménage.

À la différence de Terminus, l’apocalypse n’est pas une promesse funeste menaçant le devenir de l’Amérique. Elle s’est déjà produite, effaçant de la carte la ville de Pittsburg. Une bombe nucléaire déclenchée par un terroriste a en effet plongé le pays dans la paranoïa, infléchissant le cours de la démocratie, au plus grand bénéfice de la présidente Meecham. D’un point de vue plus personnel, l’événement a ruiné la vie de John Dominic Blaxton, l’entraînant sur la voie d’une dépression insurmontable, la culpabilité chevillée au corps pour avoir survécu à son épouse enceinte. Depuis, il a abandonné la poésie et le métier d’éditeur pour se réfugier dans le paradis artificiel de l’Archive, reconstitution virtuelle composée à partir de toutes les images et vidéos passées de Pittsburg. Une sorte de streetview animé et personnalisable, devenu un havre mémoriel pour les familles en deuil, mais hélas aussi un réservoir à sensations malsaines pour les voyeurs et autres prédateurs du Flux. Blaxton fréquente l’Archive pour le compte des sociétés d’assurance qui l’emploient, traquant les traces des disparus afin d’attester de leur présence le jour de la catastrophe. Un prétexte bien commode pour arpenter parcs et avenues de la cité défunte/défaite afin de revivre sans cesse quelques moments privilégiés avec sa femme, magnifiés de surcroît par le recours à la drogue. Car, dix ans après l’apocalypse, Blaxton n’est toujours pas parvenu à tourner la page et il sombre peu-à-peu, perdant le contact avec la réalité et le présent. Jusqu’au jour où l’une de ses missions l’amène à croiser une image du mal absolu.

Ne tergiversons pas. Demain et le Jour d’après est un thriller classique, augmenté d’un habillage science-fictif. Le futur de Tom Sweterlitsch lorgne vers la dystopie, dépeignant une Amérique en proie aux pires vices de la société de transparence et des réseaux. Câblé et doté des lentilles adéquates, chaque individu dispose de la possibilité d’enrichir la réalité avec des textures supplémentaires ou de s’immerger dans le Flux. Un brouet de spams incessants et de flashs intrusifs paramétrés pour flatter les plus bas instincts. Achetez Américains, baisez Américain, vendez Américain !! scande l’émission vedette de CNN, à grands renforts de teasers racoleurs. La moindre sextape de starlette ou de femme politique se retrouve ainsi sur le devant de l’actualité. Le crime le plus sordide, surtout lorsqu’une femme est impliquée, suscite naturellement de multiples commentaires sur son indice de baisabilité, y compris post-mortem. Blaxton n’en peut plus de ce monde obscène, aussi préfère-t-il se réfugier dans l’Archive et dans la nostalgie d’un passé désormais inatteignable puisque fantomatique, privé de substance si ce n’est celle que lui procure la drogue. Il revit ainsi ses souvenirs, débarrassés de leur gangue douloureuse, ignorant les conseils de ses rares amis qui l’incitent à achever son deuil afin de faciliter la résilience.

La grande force du roman de Tom Sweterlitsch se fonde dans ce regard désabusé, dans cette tristesse indicible s’incarnant dans la volonté irrésistible de rendre justice aux disparus, de faire émerger la vérité, même si le monde n’en ressort pas transfiguré. Loin de la figure héroïque, John Dominic Blaxton se distingue surtout par sa fragilité, sa sensibilité à fleur de peau et la profonde empathie qu’il ne peut s’empêcher d’éprouver pour autrui. Ces traits de caractère font de lui une anomalie, mais aussi le vecteur idéal pour découvrir ce monde du jour d’après, où le sentiment de péché prévaut finalement plus que jamais.

En cela Demain et le Jour d’après partage bien des points communs avec le roman noir, même s’il demeure aussi marqué par les routines du thriller, accusant quelques faiblesses au niveau du rythme. En dépit de ce bémol, on ne rencontre cependant guère de difficultés pour suivre John Dominic Blaxton dans sa quête de vérité. Un cheminement jalonné de chausse-trapes offrant par ailleurs une vision sombre de la société, y compris dans son usage des outils technologiques qui composent d’ores et déjà notre quotidien.

Pour les curieux et indécis, plein d’autres avis par là, là-bas ou ici et

Demain et le Jour d’après (Tomorrow and Tomorrow, 2014) – Tom Sweterlitsch – Éditions Albin Michel Imaginaire, avril 2021 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Michel Pagel)