Issa Elohim

Pendant un reportage dans un camp Front ex, la journaliste suisse Valentine Ziegler découvre, parmi les migrants cherchant à franchir les frontières de l’Union européenne, un mystérieux réfugié prénommé Issa que tout le monde présente comme un Elohim, autrement dit un extraterrestre. Le fait n’est pas inédit. Il fait même l’objet d’un véritable culte depuis l’hypermédiatisation de Noïm, le plus célèbre d’entre eux. Entretenant le buzz autour de l’Elohim, les adeptes de la secte Aion ont essaimé partout dans le monde, en quête de ses semblables, afin de donner davantage de substance à leur discours prophétique. Ces êtres qui se prétendent venus d’ailleurs laissent toutefois Valentine sceptique. D’abord incrédule et méfiante, elle finit par succomber à l’aura surnaturelle émanant d’Issa, cette foi irrationnelle se trouvant confirmée par un swap, autrement dit la dématérialisation inexpliquée du garçon, puis sa réapparition quelques instants plus tard. Avec l’aide d’un politicien nationaliste issu de son pays natal, lui aussi fasciné par le jeune réfugié, elle tente d’obtenir un visa, précieux sésame pour entrer en Europe, puis cherche à obtenir le droit d’asile en Suisse pour le garçon et ses amis.

Bienvenue dans le futur de Laurent Kloetzer, celui que l’on a découvert et apprécié dans Anamnèse de Lady Star et Vostok. Issa Elohim s’inscrit dans cette anticipation, prenant place avant le Satori, l’attentat dont les conséquences cataclysmiques ont bouleversé la planète, provoquant la quasi extinction de l’humanité. Dans ce court roman, Laurent Kloetzer s’attache à la condition des migrants dans les camps Frontex où l’Union européenne sous-traite la misère, fermant les yeux sur les exactions de ses supplétifs au nom d’une maîtrise des flux migratoires très ambiguë. Mais si le traitement des migrants motive le séjour de Valentine dans un camp de rétention, son attention finit par se focaliser sur Issa, le fameux Elohim. Est-il vraiment un extraterrestre comme l’affirment ses amis ? Ou plus simplement un affabulateur épaulé par des complices, n’ayant trouvé que cette seule stratégie pour obtenir l’asile en Europe ? La question reste en suspens, Laurent Kloetzer se gardant bien de donner une réponse définitive. Il préfère tisser sa toile pour nous capturer, déroulant un questionnement stimulant autour de la foi. Il montre de quelle façon celle-ci cherche à conformer la réalité aux désirs des croyants, transformant leur vie et jusqu’à l’existence de leurs proches. Objet de tous les fantasmes et de toutes les peurs, Issa inspire aussi une fascination planétaire, une illusion collective, support d’un discours empreint de mysticisme. À moins qu’il ne soit un simple humain, ballotté sur les routes de l’exode.

Avec Issa Elohim, la collection « Une Heure-Lumière » s’enorgueillit d’un titre francophone dont l’atmosphère et le propos interpellent durablement notre conscience.

Issa Elohim de Laurent Kloetzer – Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », février 2018

L’Éveil du léviathan

« The Expanse » est un space opera bigger than life, flirtant avec le thriller et l’horreur, mais ne lésinant pas non plus sur le spectaculaire et les archétypes du roman noir. Bref, la saga coécrite par Daniel Abraham et Ty Franck, qui signent ici sous le pseudonyme de James S.A. Corey, s’apparente à de l’entertainment en barre. Amazon ne s’y est d’ailleurs pas trompé en raflant l’adaptation pour la diffuser sur sa plateforme Prime Vidéo. Longtemps, j’ai hésité à lire la chose, craignant de découvrir un équivalent science-fictif de Big Commercial Fantasy. Préjugé, quand tu nous tiens… Au final, j’avoue avoir eu tort car, si « The Expanse » demeure un divertissement formaté, la saga se révèle également un étonnant page-turner, tenant toutes les promesses d’un synopsis calibré comme un grand huit émotionnel. Déroulons maintenant le tapis étoilé du système solaire, histoire de poser le cadre de L’Éveil du léviathan.

Adonc, l’Humanité s’est libérée de son berceau, escaladant les murs du puits de gravité de sa planète natale pour essaimer sur Mars, la Ceinture d’astéroïdes et les lunes de Saturne, Jupiter et Uranus. Un vaste territoire qui, comme à l’époque de la Frontière américaine, reste ouvert à toutes les injustices et convoitises, y compris celles des grandes puissances. La Terre, Mars et l’Alliance des Planètes Extérieures demeurent en effet les trois pôles d’une géopolitique de dupes, où chacun s’efforce d’oublier l’interdépendance au profit d’une guerre de basse intensité de tous contre tous. La destruction du Canterbury, un transport de glace faisant la navette entre les anneaux de Saturne et la Ceinture, apparaît donc comme un prétexte idéal pour déclencher les hostilités, un casus belli qui semble immédiatement louche aux yeux de Miller, le flic de Cérès. Missionné par sa chef pour enquêter sur la disparition de Julie Mao, une gosse de riches ayant opté pour les déshérités, il se rend vite compte qu’il dérange des intérêts occultes qui ne sont pas étranger à l’incident du Canterbury. De son côté Jim Holden s’efforce de survivre après la destruction dudit transport de glace, accompagné des survivants de l’équipage, poursuivi à la fois par les forces de Mars et l’APE. Il n’a pour alliés que la chance, quelques francs-tireurs et une foi inébranlable dans l’Humanité.

L’Éveil du léviathan est une entrée en matière somptueuse, tout en fracas et en fureur, que n’aurait sans doute pas renié Edmond Hamilton. On y retrouve en effet bien des caractéristiques correspondant à la définition péjorative inventée par Wilson Tucker pour désigner cette déclinaison science-fictive du récit d’aventures. Ce hacky, grinding, stinking, outworn space-ship yarn, autrement dit ce space opera, met à profit l’amélioration de notre connaissance du système solaire et les technologies émergentes pour dérouler un récit évidemment moins pulp, mais où prévalent toujours le gigantisme, l’affrontement et le mystère de la découverte. Avec ce premier tome de « The Expanse », le duo Abraham & Franck capitalise sur plus d’un demi-siècle de space opera, se montrant à la fois old school sur la forme et plus conforme à un air du temps moins naïf et moins manichéen que ne l’esquissaient les aventures du « Capitaine Futur ».

On profite ainsi d’une vision du monde plus rugueuse, où règnent l’ambivalence et la duplicité, s’inscrivant dans un rapport à l’autre fondé sur la confrontation, mais n’écartant pas les alliances de circonstance. Ce conflit patent entre des humanités devenues différentes, ici issues des planètes intérieures et des mondes extérieurs, n’est certes pas d’une franche nouveauté. Il illustre un processus initié sur Terre dont témoigne l’Histoire et qui, transposé dans le vide de l’espace, aboutit finalement à des conséquences semblables. Rien de neuf sous le soleil. L’affrontement géopolitique se conjugue toutefois à un autre conflit, d’une nature plus morale, incarné par Miller et Holden. Dur à cuire, pragmatique et désabusé, le flic de Cérès se frotte ainsi avec intransigeance à l’idéalisme et au charisme de l’ex-second du Canterbury, pour qui la fin ne justifie pas les moyens. Mais, en dépit de leur caractère diamétralement opposé, Miller et Holden visent le même objectif, s’entraidant lorsque nécessité fait loi. Et si leur relation n’est pas exempte d’incompréhension et de défiance, elle laisse aussi transparaître une certaine estime mutuelle, dont le récit tire profit pour dispenser un soupçon d’émotion et d’empathie.

On n’a en effet pas le temps de se poser des questions sur la vraisemblance ou sur la logique des enchaînements dramatiques. Le duo Abraham & Franck ne nous laisse guère le répit de trop réfléchir, tant l’action prime sur tout le reste, entretenant une tension permanente qui, si elle se révèle un tantinet répétitive, n’en demeure pas moins un carburant efficace. Baladé entre les univers confinés de Cérès et d’Éros, en passant par la station Tycho, on sillonne un futur sur le point de basculer dans un conflit fratricide, tiraillé entre les forces centrifuges de la liberté et de la dépendance, de l’hubris et de la raison. Comme dirait l’autre: In girum imus nocte ecce et consumimur igni !

On se demande maintenant comment Daniel Abraham et Ty Franck vont maintenir intact une tension menée à son paroxysme par pas moins que les prémisses d’une guerre, la destruction de bases entières et l’impact d’un astéroïde sur Vénus. La réponse à toutes ces questions avec La Guerre de Caliban. On a hâte !

L’Éveil du léviathan (Leviathan Wakes, 2011) – 1. « The Expanse » – James S.A. Corey – Actes Sud, collection « Babel », 2014 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Thierry Arson)

C’est la lutte finale… des achats de Noël

Fin d’année oblige, et liste de cours… cadeaux à compléter, sacrifions au traditionnel exercice des recommandations amicales. Noël ! Noël ! Une tradition aussi solide que la trêve des confiseurs. Et, ce ne sont pas les marchands de canons qui me contrediront.

Donc, pour les étourdis, les derviches des têtes de gondole, les procrastinateurs invétérés, les petits bras à l’esprit étriqué en quête du Saint Graal de l’étrenne, les aventuriers du goodie introuvable, bref pour tous ceux qui traînent les pieds face à la perspective de faire plaisir au petit Ryan, mais ne lésinent pas lorsqu’il s’agit de lui faire une vacherie emballée avec soin, voici les recommandations avisées du blog yossarian. Visez-moi la sélection, hein ?

Commençons par l’inattendu. Les agents de Dreamland est un court texte déroutant et malin. De quoi surprendre l’éventuel curieux qui se laisserait prendre dans les rets de Caitlín R. Kiernan.

Une sélection sans Gnomon serait une faute de goût impardonnable tant le roman de Nick Harkaway met à rude épreuve la zone de confort du lecteur. Mais, pour qui sait persévérer, les promesses sont amplement tenues.

Vivonne réactive avec poésie les gènes de l’utopie. Roman porté par un souffle vital et un amour de la langue incontestable, il réconcilie le quidam avec la recette du bonheur, à la condition de lâcher prise, de se fondre dans la Douceur et la beauté des émotions qu’elle suscite. Jusqu’à la dissolution. Incontestablement, voici le grand œuvre de Jérôme Leroy.

Un peu d’images qui ne bougent pas maintenant, avec le dernier opus de « Les contes de la Pieuvre », roman feuilleton dessiné par Gess. Que dire ? Célestin et le Coeur de Vendrezanne poursuit et renouvelle avec bonheur cette geste superhéroïque bien de chez nous. Voici une alternative classieuse aux comics.

On pensait l’avoir perdu de vue, mais il a la peau dure. Voici de retour de Sean Duffy, flic désabusé mais tenace. Et, ne craignons pas d’affirmer qu’il nous manquait. Regard sans concession sur l’Irlande du Nord et les troubles qui ont ensanglanté sa terre si froide, Ne me cherche pas demain réanime l’enthousiasme allumé sur ce blog par Adrian McKinty.

Réédition salutaire du collectif Luther Blissett avant que celui-ci n’opte pour le pseudonyme Wu Ming, Q est un passionnant roman d’aventures, politique dans la meilleure acception du terme, mettant en lumière une période charnière de l’histoire européenne. Illustration de l’affrontement éternel du pot de fer et du pot de terre, il fait écho aux luttes passées et futures qui agitent toujours les consciences. Espérons que cette réédition rencontre le succès et permette la traduction des autres romans du Wu Ming. (on est déjà exaucé avec la publication en février 2022 de Proletkult).

Le Greg Egan nouveau est finalement du Greg Egan ancien. On ne s’en plaindra pas tant A dos de Crocodile titille le sense of wonder. L’auteur propose en effet ici une immersion aux dimensions cosmiques dans un futur bigger than life. Alors, ne soyons pas trop difficile.

Comment dit-on déjà ? Oldies but goldies. Au Carrefour des étoiles n’usurpe pas sa réputation de classique de la SF et Clifford D. Simak celle de chantre de l’Amérique provinciale et tranquille. Remercions encore Pierre-Paul Durastanti pour son travail et remémorons-nous cette collision paisible entre les mondes.

On approche de la fin. Une année sans Tardi n’est pas une bonne année. Avec Elise et les nouveaux partisans, il joint son talent aux mots de Dominique Grange, restituant une période révolue, paraissant incroyable aux yeux du contemporain de l’année 2021, un présent où la fraternité et l’égalité sont considérées comme les variables d’ajustement d’un discours réactionnaire. Remercions les de nous rafraîchir la mémoire et de nous rappeler dans quel camp se trouve la vie.

Terminons enfin avec la bonne surprise de l’année 2021, deux novellas parues de manière confidentielle sous le parrainage des Moutons électriques. Monstrueuse Féerie et Angélus des ogres flirtent avec la poésie en prose, tentant de mettre des mots sur les maux provoqués par la folie. Mais, on est toujours le fou de quelqu’un d’autre dans un monde en perte de repères.

BONUS TRACK : J’ai tué le soleil de Winshluss. Idéal pour débuter la nouvelle année sous des auspices festives.

L’univers-ombre

Court roman paru en 1979 dans une version différente dans l’éphémère collection « L’utopie tout de suite » (tout un programme) des éditions Encre, L’univers-ombre fait ici l’objet d’une énième réédition. L’occasion de (re)découvrir un titre mineur de Michel Jeury, même si la promenade promise par la quatrième de couverture se révèle fertile en idées et images fort stimulantes.

Le lecteur est ainsi plongé sans préambule au cœur d’une contrée inconnue, à la fois semblable et différente de notre monde. D’emblée, les lieux sont présentées comme une terre parallèle, Terrego, un reflet de notre propre univers, communiquant avec lui par l’intermédiaire de mystérieux déserts blancs. De son passé, Rob a tout oublié ou presque. Il se souvient juste de son nom et sait qu’il est écrivain. Il se rappelle aussi qu’il est ici en réponse à la volonté de Syris, son amante, elle-même issue de Terrego. Mais, la belle est absente et il lui faut entreprendre un long voyage afin de la retrouver, sous la menace constante de l’Empire de Sar et de ses sbires. Autant dire un sacré tour de force dans un monde inconnu dont on découvre en sa compagnie la géographie, la politique et l’histoire.

Utopie anarchiste, pacifique et écologique où on utilise exclusivement les énergies douces, Terrego a tout pour séduire l’idéaliste féru de liberté et d’égalité. On n’y trouve en effet point de police, d’armée, d’argent ou de gouvernement. Les rapports sociaux fonctionnent dans le cadre d’une autogestion et d’un mutualisme assumé par des corporations appelées « coutumes ». Nulle personnalisation du pouvoir, nulle autorité, si ce n’est celle du collectif. L’autodiscipline prévaut jusque dans le règlement des conflits, notamment grâce à la rue de Justice où les prévenus s’auto-accusent publiquement, bénéficiant tout de même d’un avocat bénévole pour assurer leur défense, et requiert eux-mêmes leur propre peine. Quant aux échanges, ils s’exercent sous la forme d’activités assimilables à celles pratiquées dans les S.E.L. Mais, cette utopie est en péril, menacée par l’éveil d’un empire conquérant ne suscitant que bien peu de résistance, le concept même de guerre échappant à la compréhension de la plupart des habitants de Terrego.

Michel Jeury dévoile ainsi par petites touches cette utopie tranquille au fil des pérégrinations de Rob. Il mêle l’aventure à la réflexion, plaçant ses personnages dans une situation de dilemme qui interpelle également le lecteur dans ses propres certitudes. Il déroule les trouvailles politiques et sociales, laissant présager qu’un autre monde est possible. À la condition de renoncer à l’instinct de domination, à la peur, la violence et la guerre. Toutes choses contre lesquelles l’esprit humain semble bien désarmé et démuni, comme Rob en fait l’amère expérience au cours d’un périple qui le voit se révéler à lui-même.

Si l’on peut juger le dénouement un tantinet précipité, voire carrément frustrant, force est de constater que L’univers-ombre recèle quelques belles pages utopiques qui, loin de se cantonner à quelques visions naïves, recèlent une vraie réflexion sur la notion d’idéal et ses limites.

L’univers-ombre – Michel Jeury – Réédition Les Moutons électriques, collection « Hélios », mai 2021

F.A.U.S.T., l’intégrale

La réédition du cycle de « F.A.U.S.T. », préfacée pour l’occasion par Alain bankable Damasio, nous plonge illico plus de vingt ans dans le passé, à une époque où Serge Lehman figurait parmi les auteur-es les plus prometteur-ses du genre en France. Œuvre politique, dans la meilleure acception du terme, « F.A.U.S.T. » enracine son propos au cœur d’une Europe devenue l’ultime bastion de la démocratie face à l’emprise de transnationales toujours plus prédatrices. La nouvelle « Nulle part à Liverion », inscrite initialement au sommaire de l’anthologie Genèses (J’ai Lu), la trilogie «  F.A.U.S.T. » et sa préquelle Wonderland (tous parus au Fleuve Noir) dessinent ainsi en creux un portrait chaotique de la fin de notre siècle.

De Liverion, l’utopie héritière des idéaux des Lumières, située dans l’angle mort des algorithmes de cartographie, à Darwin Alley, vitrine orgueilleuse du village global, en passant par le Veld, cet arrière-pays paupérisé ouvert aux convoitises des transnationales (les Puissances) par un artifice juridique, Serge Lehman extrapole un futur inquiétant, livré aux convoitises de l’Instance, ce conseil d’administration mondial satisfait d’avoir mis fin à l’Histoire. Certes, toutes les spéculations de l’auteur ne tombent pas justes. On peut lui reprocher d’avoir idéalisé l’Europe, incarnée ici sous la forme d’une fédération dirigée par une femme inflexible, oubliant au passage le tiraillement des nationalismes ou régionalismes et l’échec politique du projet européen face aux rouleaux compresseurs américain, chinois et russe. Pour autant, et même si la science-fiction n’a pas vocation à prédire l’avenir, on ne peut que saluer l’acuité de ses intuitions. Le Wonderland n’a en effet rien à envier aux accumulations de déchets plastiques formées par les vortex océaniques et aux taudis qui poussent sur les décharges composées des rebuts exportés par les pays riches. De même, Telmat et le Centaure, l’agence chargée de traquer les fake news, anticipe notre monde hyper-connecté, où les artifices de la communication et de l’information en continu contribuent à façonner l’opinion. Quant à Darwin Alley, avec ses monuments conservés sous cloche, ses gratte-ciels triomphants et sa consommation effrénée, elle incarne le stade ultime de la métropolisation globalisée, née des œuvres conjointes du darwinisme social et du néo-libéralisme. Bref, face à l’inéluctable victoire de l’économie sur le politique, du consommateur sur le citoyen, on se plaît à imaginer, comme Serge Lehman, un sursaut du politique, même si l’on préfère qu’il vienne du citoyen et non d’une quelconque organisation secrète.

Assez proche des cyberpunks, bien qu’il s’en défende, Serge Lehman s’en détache cependant par ses fulgurances esthétiques, l’intelligence du propos et la volonté de lier le fond aux codes du roman-feuilleton, archétypes un brin caricaturaux y compris. Si le procédé fonctionne très bien dans les deux premiers volets du cycle, notamment Les Défenseurs, le pari devient plus délicat avec Tonnerre lointain. Le rythme de la narration s’essouffle peu à peu et l’intrigue s’effiloche au profit d’une quête existentielle. Un long cheminement intérieur auquel semble répondre la désolation du Veld. Un périple mental qui voit la fiction se dépouiller des artifices de la littérature populaire pour laisser place à l’introspection psychologique et au doute. À qui vais-je être utile ? s’interroge Chan Coray, le F.A.U.S.T. surhumain, découvrant qu’il est devenu le héros d’une série à succès commercialisée par l’une des Puissances siégeant à l’Instance. La question s’est sans doute posée aussi à Serge Lehman, au point d’assécher sa plume et de le faire abandonner ce cycle, entamé dans la fureur vengeresse, sur la promesse non accomplie d’un quatrième tome.

Toujours annoncé sur de nombreux sites de vente en ligne à l’heure où l’on écrit cette chronique, L’Âge de chrome atteste donc de l’inachèvement d’une saga qui, bien des années après sa parution au Fleuve Noir, reste le prototype d’une anticipation politique puissante, traversée par l’ambition de faire sens et de faire corps avec le meilleur de la littérature populaire.

Intégrale F.A.U.S.T. – Serge Lehman – Au Diable Vauvert, octobre 2019

Le Crépuscule de Briareus

En 1983, l’explosion de Briareus Delta prend tout le monde de court. Située à cent- trente-deux années-lumière de la Terre, pour ainsi dire aux portes de la planète, l’étoile devenue supernova irradie un puissant éjecta de particules, bouleversant d’abord l’atmosphère terrestre et entraînant quelques catastrophes météorologiques. Mais, les effets délétères de l’explosion se déploient surtout sur le long terme provoquant un nouvel âge glaciaire et agissant au niveau cellulaire sur le métabolisme humain. La supernova semble avoir désamorcée la bombe P d’une manière aussi incompréhensible que radicale. Après une période de déni, puis de mesures extrêmes, l’humanité finit par se résoudre à son extinction. Des années plus tard, Margaret et Calvin trouvent refuge au nord de l’Angleterre, dans une demeure ancienne dont l’existence a été révélée à Calvin dans un songe.

Jadis paru dans la collection « Présence du Futur », Le Crépuscule de Briareus fait partie des ouvrages qui inaugurent les toutes jeunes éditions Argyll. Un choix d’autant plus judicieux que le roman n’était plus guère disponible au-dehors du marché de l’occasion. Doté d’une postface composée d’une interview de l’auteur, parue dans la revue Vector en 1979, et de deux articles de Christopher Priest mentionnant sa rencontre et son amitié avec Cowper, le présent livre bénéficie de surcroît d’une révision complète de sa traduction par Pierre-Paul Durastanti.

Comme John Brunner ou Brian Aldiss, pour ne prendre que ces deux auteurs, Richard Cowper (de son vrai nom John Middleton Murry) appartient à cette génération d’écrivains britanniques ayant pris son envol au moment de la New Wave. Guère attiré par le registre techno-scientifique de la science fiction, le bonhomme a été plutôt enclin à décrire les mystères insondables de l’esprit humain. Une thématique se retrouvant également au cœur de son autre opus majeur : L’Oiseau blanc de la fraternité (dérivé de la nouvelle au titre très floydien Piper at the Gates of Dawn, inspirée elle-même, comme l’album du groupe anglais, du chapitre 7 du roman Le Vent dans les saules de Kenneth Grahame).

Le Crépuscule de Briareus décrit la lente érosion de l’humanité devant une catastrophe d’ampleur cosmique prenant la forme d’une invasion extraterrestre indicible. On y retrouve les motifs familiers à l’amateur de roman catastrophe et d’anticipation spéculative. Richard Cowper fait en effet montre d’une sensibilité littéraire, s’attachant exclusivement à la psychologie des personnages, à leurs émotions et leur rapport à autrui. L’argument scientifique passe ainsi au second plan du récit et il ne vaut mieux pas se montrer trop regardant sur sa plausibilité. À bien des égard, les personnages de Cowper aspirent à une forme de transcendance, au refus de toutes les peurs pour former une communauté apaisée. L’auteur prêche pour le pouvoir de l’esprit et sa supériorité sur la technique. Le récit de Calvin prend ainsi une coloration mystique, culminant au moment d’un sacrifice quasi-christique, prélude à la régénération du monde sous les auspices d’une mutation de l’homme.

Si Richard Cowper se montre volontiers nostalgique, voire passéiste, nourrissant un amour certain pour la campagne anglaise, il n’opte pas ouvertement pour le pessimisme. Bouleversement du climat, surpopulation, épuisement des ressources, les thématiques abordées par l’auteur témoignent même d’une certaine acuité. Et s’il n’entretient guère d’illusion sur la rationalité de la société moderne confrontée à sa propre fin, il croit fermement en une possible rédemption fondée sur la communion des esprits et des intelligences.

Réédition salutaire, Le Crépuscule de Briareus remet au goût du jour un roman post-apocalyptique panthéiste et bucolique dont les accents catastrophistes mais apaisés imprègnent longtemps l’esprit. On attend maintenant la parution de L’intégrale de L’Oiseau blanc de la fraternité, annoncée prochainement chez Argyll.

Le Crépuscule de Briareus (The Twilight of Briareus, 1974) – Richard Cowper – Éditions Argyll, 2021 (roman traduit de l’anglais par Claude Saunier, texte révisé par Pierre-Paul Durastanti)

Au Carrefour des étoiles

Récompensé par un Hugo en 1964, Au Carrefour des étoiles fait partie des classiques de la science fiction. Difficile à trouver, en-dehors du marché de l’occasion, la réédition proposée par la collection « Nouveaux millénaires » relève donc de la volonté de faire vivre le patrimoine du genre, garantissant de surcroît de la visibilité à un auteur sans doute moins connu que Philip K. Dick, Robert Heinlein ou Isaac Asimov. Cette publication est d’autant plus salutaire que la prose de l’auteur américain est enluminée ici par une nouvelle traduction conduite de main de maître par Pierre-Paul Durastanti (je flagorne, si je veux).

L’argument de départ est d’une simplicité confondante. Au mi-temps des années 1960, à l’époque où la Guerre froide menace une nouvelle fois de s’enflammer, Enoch Wallace attire l’attention des services secrets américains. La trentaine tranquille, le bonhomme habite une grande demeure plantée sur le sommet d’une falaise, entre Mississippi et Wisconsin, ne sortant que rarement pour aller chercher les revues qu’il reçoit dans sa boîte aux lettres. Dans ce coin reculé envahi par la nature, ses relations sociales se limitent aux échanges amicaux avec le facteur. Bien qu’il soit crédité par l’état-civil de cent vingt-quatre ans, le bougre affiche pourtant une insolente jeunesse et ne semble pas vieillir d’une ride. Un fait qu’il ne crie évidemment pas sur les toits, même si la rumeur évoque quelque diablerie pour l’expliquer, et dont il semble vouloir cacher le caractère insolite en ne quittant pas une demeure familiale échappant elle-même aux outrages de l’entropie. Pour les services secrets, tout cela est forcément suspect et mérite une surveillance accrue, quitte à ce que les investigations ne provoquent une catastrophe.

« Un jour viendra sans doute où ces arguties ne seront plus nécessaires. J’imagine, d’ici quelques millénaires, une galaxie unie par une culture où règnera une compréhension totale. Certes, les variations locales et raciales subsisteront, comme il se doit, mais une tolérance globale fondera ce que l’on pourrait appelé une fraternité. »

Clifford D. Simak semble être l’apôtre tranquille d’une certaine douceur de vivre se manifestant jusque sous sa plume débonnaire et empreinte de nostalgie. Sa science fiction prend racine au cœur du Middle West, dans une Amérique rurale et laborieuse, mettant en scène des personnages lumineux, pourvus du bon sens nécessaire à une vie paisible, en bonne entente avec le voisinage. Au Carrefour des étoiles ne remettra aucunement en cause cette impression. Ancien combattant de la Guerre civile, Enoch Wallace a su faire preuve de patriotisme lorsqu’il le fallait. Mais, il a côtoyé également la violence des combats et l’absurdité intrinsèque de la guerre. Ceci lui confère un regard désabusé sur l’histoire humaine, affûté à l’aune d’une longévité accrue par sa position de gardien de station pour le compte du Central Galactique. Mais, ceci nourrit aussi son espoir de voir l’humanité intégrer la grande civilisation extraterrestre. Pour cela, encore faut-il que les hommes améliorent leur nature dont il éprouve lui-même l’incomplétude morale à sa modeste échelle, en dépit d’un esprit ouvert et raisonnable.

Au Carrefour des étoiles est également un roman bien ancré dans son époque. La science fiction y est légère, intemporelle, toute entière contenue dans un arrière-plan cosmique dont on perçoit l’ampleur et l’étrangeté au gré du transit des étrangers par la station. Le roman de Clifford D. Simak reflète aussi les préoccupations de son temps, notamment les craintes provoquées par la perspective fatale d’une troisième guerre mondiale et il porte enfin un regard critique sur la société de consommation, jugée néfaste car destructrice d’espaces naturel. Pour autant, l’auteur n’apparaît pas comme un conservateur intégral. Bien au contraire, il conditionne le progrès technologique au progrès moral, rappelant que la science est un outil au service d’une volonté qu’il convient de maîtriser et d’éduquer.

On ne saurait trop encourager les curieux à se plonger dans ce beau morceau de science fiction surannée, non dépourvu de dilemme moral, histoire de passer un bon moment en compagnie d’Enoch Wallace. Clifford D. Simak le vaut bien et Au Carrefour des étoiles est incontestablement son grand œuvre.

Au Carrefour des étoiles (Way Station, 1963) – Clifford D. Simak – Editions J’ai lu, collection « Nouveaux Millénaires », 2021 (roman traduit de l’anglais [Etats-Unis] par Pierre-Paul Durastanti)

William S. Burroughs SF machine

Associé aux auteurs de la Beat Generation dans la plupart des études, William S. Burroughs s’en distingue pourtant de manière évidente. En dépit d’amitiés confirmées avec Jack Kerouac, Allen Ginsberg et Gregory Corso, il ne partageait en effet ni leurs buts, ni leur projet et encore moins leur style littéraire. À l’opposé, sa parenté avec la Science fiction, voire l’intérêt qu’il portait au genre, semblent relégués dans un angle mort, la critique préférant mettre l’accent sur la thématique des drogues, les scènes de sexe hallucinées ou hallucinantes et un imaginaire foutraque renforcé par le morcellement narratif du cut-up. De son propre aveu, Burroughs est pourtant amateur de SF, ayant lu de nombreux romans ressortissant au genre. Pour n’en citer que quelques uns, la « Trilogie cosmique » de C. S. Lewis, Vénus et le Titan de Henry Kuttner, Three To Conquer d’Eric Frank Russell, Twilight World de Poul Anderson et The Star Virus de Barrington Bayley figurent parmi ses œuvres fétiches. Une source d’inspiration, certes classique, dont on retrouve certaines thématiques au cœur de son œuvre, y compris dans la technique narrative du cut-up qui nourrit quelques affinités avec la pratique du fix-up qui révolutionne l’édition SF au tournant des années 1950.

« La science-fiction consiste bien à combler notre ignorance par des mondes imaginaires, à voyager aux confins des hypothèses, qui nous révèlent tous les possibles – y compris les pires – de notre présent. »

Docteure en littérature comparée, autrice d’un ouvrage sur le cut-up de William S. Burroughs, Clémentine Hougue propose l’acuité d’un essai documenté afin d’ausculter les processus créatifs à l’œuvre chez l’écrivain américain. Elle nous parle de Burroughs et de SF, introduisant un dialogue stimulant entre ses romans et le genre. Elle pointe ainsi les différences mais également les points communs, révélant le phénomène de contamination mutuel impulsé par chacun des termes de son étude.

L’œuvre de Burroughs partage en effet avec la SF ce goût pour les avant-garde, pour les dangereuses visions ou pour les marges, mais aussi pour la transgression et la dilatation du champ lexical. Un processus le conduisant par mimétisme à emprunter certaines formes du genre, comme le voyage dans le temps, l’univers dystopique ou l’utopie, mais aussi ses motifs les plus connus – l’extraterrestre, le mutant, le télépathe… Le genre lui offre ainsi de quoi affûter une véritable SF machine dont il use pour animer des figures sœurs et des récits frères dont on retrouve l’écho, par un phénomène de feed-back, jusque dans les expérimentations de la New Wave et dans le Cyberpunk, voire même dans le questionnement existentiel de Philip K. Dick.

Clémentine Hougue propose une lecture roborative et intelligente de l’œuvre de William S. Burroughs, en particulier de la « Trilogie Nova », à l’aune d’une analyse fine des passerelles existant entre la Science fiction et les romans de l’auteur. Elle décrit la machine textuelle présidant à la création de ses textes, un processus combinatoire où l’imaginaire du genre se mêle à l’expérimentation d’avant-garde pour susciter un choc esthétique, mais également une sorte de prise de conscience politique afin de retourner les systèmes de contrôle contre eux-mêmes. Un projet n’étant pas sans rappeler celui des cyberpunks. A mesure que croît la société post-industrielle, la Science fiction investit ainsi des thématiques familières à l’auteur, entrant en résonance avec les concepts de viralité de l’information, de réalité truquée, de contrôle de la société, de surveillance massive et d’aliénation face à une technologie de plus en plus invasive, toutes choses au cœur de son propos.

L’essai de Clémentine Hougue propose donc une relecture passionnante de l’œuvre de William S. Burroughs, manière de dépasser son statut d’OLNI de la littérature afin de le replacer à l’intersection de la contre-culture et de la Science fiction.

Le site de l’éditeur, histoire de susciter la pulsion d’achat.

On me cite ici (tout est foutu !).

William S. Burroughs SF machine – Clémentine Hougue – Éditions JOU, octobre 2021

Le Rivage oublié

Premier volet d’une trilogie thématique consacrée au comté d’Orange en Californie, série dont chaque roman peut se lire de manière indépendante, Le Rivage oublié prend pour décor la vallée d’Onofre où s’accroche une petite communauté de pêcheurs et agriculteurs. Bien longtemps après l’apocalypse nucléaire qui a vu les États-Unis sombrer dans l’oubli, les habitants de ce petit bout de terre continuent de se battre pour un avenir meilleur ou moins pire que le présent. Sous la surveillance armée des patrouilleurs japonais ou chinois qui croisent au large, mais aussi des satellites espions, ils tentent de reconstruire une société viable, conscients que leurs progrès sont fragiles et tributaires du bon vouloir des pays étrangers qui ne souhaitent pas voir renaître l’ogre américain. Dans ce contexte, récupération et troc sont les moteurs d’une économie de subsistance qui n’épargne cependant pas les plus faibles des maux inhérents au sous-développement.

Le Rivage oublié est un roman post-apocalyptique où il est évidemment question de survie, mais où le passé apparaît aussi comme un joug pesant sur le devenir des survivants et de leurs descendants. Si le roman propose quelques descriptions saisissantes des ruines des autoroutes et gratte-ciel, il ne s’agit pas ici de susciter l’effarement ou de réveiller une nostalgie fantasmée. Bien au contraire, la grandeur passée des États-Unis est ressentie comme un embarras, la source des malheurs du présent et la manifestation d’une hybris fatale que s’efforce de faire revivre les membres de la résistance américaine. Entre les patriotes enferrés dans une spirale de violence absurde et le bon sens laborieux des habitants de la communauté d’Onofre, Kim Stanley Robinson n’entretient guère le dilemme, même si la mémoire de Tom Barnard, le plus vieux résidant de la vallée, tend à exalter l’imagination d’Henry, de Gabby, Kristen, Steve et les autres adolescents. Ces jeunes gens font surtout l’apprentissage tragique de la duplicité des uns et de l’engagement naïf des autres, nous offrant l’opportunité de nous interroger sur l’Histoire et sur le prétendu sens qu’on entend lui impulser.

Si Le Rivage oublié est incontestablement un roman daté, l’ombre de la Guerre froide et des années Reagan planant sur un récit où Kim Stanley Robinson s’efforce de déconstruire la suprématie et l’arrogance américaine, le roman conserve pourtant une forme de fraîcheur et de sincérité dans son propos, ne cherchant pas à impressionner le lecteur par le superflu spectaculaire de la déchéance de la nation américaine. Bien au contraire, il opte pour le registre de l’introspection et de l’engagement politique, inversant les perspectives géopolitiques afin de dérouler une intrigue simple, centrée sur le quotidien d’une petite communauté confrontée aux rêves de revanche des nostalgiques de l’American Way of Life. Une manière qui ne devrait pas déplaire aux fans du Julian de Robert Charles Wilson, voire aux lecteurs de Mark Twain, et qui anticipe par ses thématiques les lignes de force de l’œuvre d’un auteur ayant tenu depuis les promesses esquissées par ce premier roman.

A suivre avec La Côte dorée, second volet de cette trilogie centrée sur le comté d’Orange.

Le Rivage oublié (The Wild Shore, 1984) – Kim Stanley Robinson – Éditions J’ai lu, 1986 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par J.-P. Pugi)

Le Grand vaisseau

Robert Reed est un auteur qui jouit dans nos contrées d’une aura critique fort favorable et d’un capital de sympathie — au moins en ce qui me concerne — qui incite à l’indulgence. La lecture de sa bibliographie donne de lui l’image d’un auteur qui s’est rarement cantonné à un aspect de la science-fiction et a toujours su faire entendre sa petite musique personnelle à la tonalité très humaine. Sur ce point, ce ne sont pas les lecteurs du diptyque Le Voile de l’espace/Béantes portes du ciel (disponible au Livre de Poche) qui me contrediront. Aussi est-on très étonné de le voir propulsé au rang de pilier du Nouveau Space Opera par une quatrième de couverture dithyrambique — sonnant très Nouveau Marketing Offensif, en fait — qui pose ce roman comme la « réponse américaine à Iain M. Banks ou Peter F. Hamilton ». Bon, on sait que Hamilton a précédé Reed dans le catalogue de la collection S-F des éditions Bragelonne, suivi par Banks, mais on reste quand même dubitatif devant un tel assaut. Bref, passons pour nous consacrer à l’objet, à savoir le roman.
 
Le Grand vaisseau est un artefact grand comme une géante gazeuse et creusé de milliers de chambres vides. Nul ne sait rien de la civilisation qui l’a bâti, ni des motivations de ses constructeurs. Un beau jour, après avoir traversé les gigantesques espaces intergalactiques, il franchit les limites de la Voie Lactée. Il se trouve aussitôt investi par les Terriens, qui se l’approprient au nez et à la ventouse des multiples extraterrestres qui le convoitent également. Nos zélés et futuristes descendants s’empressent de le transformer en vaisseau de croisière et… roule la planète ! Mais le Grand Vaisseau cache un secret, forcément… et c’est bien là le problème de ce roman.
En effet, tout au long de Marrow — et hop ! on oublie Le Grand vaisseau au profit du titre VO — on a l’impression que Reed joue une partition à laquelle il n’adhère pas vraiment et nous non plus, par la même occasion. Les quelques rares pistes au potentiel encourageant restent inachevées, voire sont carrément abandonnées en cours de route. La psychologie des personnages, si fine habituellement, est évacuée au profit — et à notre détriment — d’une lutte pour le pouvoir sans vraie surprise. Enfin, le récit lui-même est boiteux, tiraillé qu’il est entre son goût pour l’intime et une intrigue mollassonne, balisée, verrouillée, qui n’offre aucun intérêt, ni aucune émotion d’ailleurs, dans un espace qui ne se prête de toute façon guère à l’intimité.
 
Attention un max de spoilers ci-après !
 
Découpé en cinq parties, le roman de Robert Reed est un pudding indigeste de situations déjà vues ailleurs en mieux. Résumons. De la page 9 à 59, on assiste à l’entrée en scène du vaisseau au cours de laquelle l’auteur nous donne un bref aperçu de sa population : quelques extraterrestres caricaturés en goguette, les capitaines humains — stewards et hôtesses serviables — qui les accueillent, et le capitaine en chef, femme à poigne qui dirige cette belle entreprise capitaliste. Quoi d’autre ? Ah oui, Reed introduit aussi les rémoras, cette population mutante d’origine humaine qui vit sur la coque et qui avait déjà fait l’objet d’une nouvelle éponyme parue en 1994 et rééditée à la façon d’un teaser dans la revue catalogue des éditions Bragelonne. De la page 63 à 225, il ne se passe rien ou presque… Un groupe de capitaines mené par les deux principaux protagonistes féminins (Miocène et Washen) explore secrètement une salle mystérieuse au tréfonds du grand vaisseau où se trouve le fameux Marrow et y fait naufrage. Ils espèrent être secourus puis perdent l’espoir. Oubli volontaire, complot, ou autre événement dramatique ? Pas de panique, la réponse est donnée en fin de partie. En attendant, les naufragés doivent reconstruire une société technologique avancée afin de regagner la surface. Ils ont le temps car ils sont immortels… Les millénaires s’écoulent, entrecoupés d’ellipses entre chaque chapitre qui permettent de trouver le temps moins long mais gomment fâcheusement l’aspect humain des relations, la montée de l’opposition entre Miocène et Washen et le processus de recréation d’une civilisation. Les naufragés croissent et se multiplient (ils sont immortels, mais se reproduisent), puis se divisent en deux camps : les Loyalistes et les Indociles (des fanatiques religieux). De la page 229 à 349, on change de point de vue en faisant la connaissance du capitaine déchu Pamir. Bonne surprise, c’est le premier personnage véritablement travaillé et l’intérêt monte en flèche. Pas longtemps puisque la guerre éclate. Les Indociles attaquent conformément au plan. Quel plan ? On voit bien que vous ne suivez plus. Ils s’emparent du pouvoir sur le vaisseau, massacrent la Maîtresse capitaine et son état-major, aussitôt remplacés par Miocène et sa clique indocile mais très disciplinée en fin de compte. De la page 353 à 402, la guerre est totale. C’est le chaos. Les rémoras sabotent le vaisseau, pour la bonne cause, tout le monde manipule tout le monde, les dupes se ramassent à la pelle et finalement la loyauté l’emporte sur la tyrannie. De la page 405 à 413, ah tiens ! C’est l’épilogue. Et la fin est ouverte idéalement pour insérer une suite. Ça tombe bien : Marrow est le premier volet d’un univers à ce jour développé sur plusieurs romans (dont seul le deuxième est paru dans nos contrées) et de nombreuses nouvelles.
 
Les lecteurs de ce blog l’auront donc compris, je ne prise guère Marrow qui ne fait définitivement pas partie de la partie de l’œuvre de Robert Reed que j’apprécie. Dont acte ! 
 

Le Grand vaisseau (Marrow, 2000) de Robert Reed – Editions Bragelonne, collection Science-fiction, mai 2006 (roman traduit de l’anglais [Etats-Unis] par Michel Demuth)