Le Souffle du temps

pulp-o-mizer_cover_imageCette sixième participation au défi Lunes d’encre a été l’occasion d’exhumer un titre qui sédimentait depuis près de dix ans dans ma bibliothèque. L’archéologie révèle parfois des surprises.

Le Monde de VanderZande, alias Kamélios, est balayé par un vent capricieux et imprévisible qui dépose de manière aléatoire des artefacts provenant du futur ou du passé. Pour les colons, il apparaît comme une menace s’ajoutant à l’atmosphère toxique. Un danger contre lequel aucune bio-adaptation ne peut protéger. Aussi ont-ils pris l’habitude de vivre sur les plateaux, le plus loin possible de la vallée du Rift où son souffle tempétueux refaçonne le paysage. Pour les habitants de la Cité d’Acier, société hypertechnique vivant en vase clos, ses bourrasques sont une source de curiosité. Ils les scrutent, recueillant le moindre objet découvert après son passage. Des équipes sont aussi dépêchées dans le Rift, bravant le danger, dans l’espoir d’apercevoir la présence d’extra-terrestres voyageant au cœur de ses tourbillons. Ces rifteurs s’exposent à l’inconnu, remettant leur vie entre les mains de la chance et d’autres superstitions, à la poursuite de chimères, avec comme seule perspective d’avenir celle de gagner un peu de temps…

« Sur Kamélios, non seulement nous pourchassons nos propres rêves, mais parfois nous chassons aussi ceux de quelqu’un d’autre. »

Le Souffle du temps peut paraître atypique dans la bibliographie de Robert Holdstock. Délaissant en effet les archétypes, les jeux avec la mythologie et le registre du fantastique, l’auteur anglais nous livre ici un roman de science-fiction, n’étant pas sans évoquer le Planet opera. Les spéculations technoscientifiques ont cependant vite fait de céder la place à une quête intérieure dont les ressorts relèvent plus de la psychologie que du sense of wonder. D’où peut-être une impression de déception éprouvée par l’amateur de science dure devant une intrigue explorant surtout la matière molle du cerveau humain.

Pour autant, Le Souffle du temps recèle des moments de pure grâce où Robert Holdstock laisse sa plume divaguer, dressant un portrait saisissant des paysages de Kamélios. On se trouve ainsi plongé dans un ailleurs à la beauté étrangère et fluctuante, hanté par des rémanences psychiques, des structures chimériques et autres artefacts énigmatiques. Quelque part entre Christopher Priest et Stanislaw Lem, le parallèle ne paraissant ici pas du tout abusé, Robert Holdstock prend son temps, confondant parfois lenteur et ennui, pour poser le décor et les personnages, trois individus lambdas, membres de la même équipe d’exploration. Il y a d’abord Léo Faulcon, le personnage principal, individu lâche et tourmenté, puis son amante Léna Tanoway, une jeune femme masquant sa fragilité derrière une rudesse forcée, et enfin Kris Dojaan, le petit nouveau venu rechercher son frère aîné, disparu dans la vallée. De ce trio à l’humeur aussi fluctuante que le vent, Robert Holdstock tire sa thématique principale, celle de l’exil en soi-même. Kamélios dépouille en effet les personnages de leur souffle vital, de leur joie de vivre et de leurs ambitions, réduisant leur existence à une solitude morne et sans espoir. Seuls les Modifiés, autrement dit les fermiers transformés pour s’adapter à la vie à la surface de la planète, échappent à ce tropisme. Ils ont accepté le changement, renonçant à une part de leur humanité, pour vivre pleinement chaque instant présent de leur existence.

Le Souffle du temps flirte également avec l’indicible, proposant davantage de questions que de réponses. Robert Holdstock interroge l’incommunicabilité entre les êtres, générant un spleen tenace, parfois asphyxiant, où les souvenirs, les désirs et états d’âme des personnages entrent en résonance avec le milieu hostile qu’ils habitent.

« Toi et les milliards de tes semblables, vous n’avez jamais compris que les bons et les mauvais moments, ça n’existe pas. Il n’y a que des moments pendant lesquels on fait l’expérience de la vie, d’être en vie, peu importe que l’on éprouve de la douleur, du plaisir, de la déprime ou de la solitude. »

Bref, Le Souffle du temps est un roman lent, contemplatif, dont le propos intelligent mérite d’être creusé pour en révéler toutes les facettes. Robert Holdstock propose une science-fiction insolite, un tantinet verbeuse, mais infiniment déroutante, plus proche en cela de la fiction spéculative que du space opéra divertissant.

souffle-tempsLe Souffle du temps (Where Time Winds Blow, 1981) de Robert Holdstock – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », mars 2004 (roman traduit de l’anglais par Laurent Calluaud)

L’Homme qui rétrécit

homme_retrecitPoursuivant ma découverte de l’œuvre de Richard Matheson, un auteur que je n’ai guère pratiqué jusque-là, me voilà confronté à L’Homme qui rétrécit, un des titres majeurs de sa bibliographie. D’emblée, le roman n’usurpe pas sa réputation de classique incontournable. Je serais même tenté de parler de chef-d’œuvre n’ayant guère de critique à émettre sur l’objet. Certes, l’argument de départ peut paraître léger. Ce rideau d’embruns radioactif, facteur déclencheur du processus de rétrécissement, et surtout son explication flirtent un tantinet avec l’invraisemblable. Fort heureusement, Richard Matheson a le bon goût de ne pas s’étendre sur le sujet, optant pour la description de ses effets sur la vie du héros, un Américain lambda, ancien combattant de la Seconde Guerre mondiale. Tout l’intérêt du roman se trouve d’ailleurs dans ce récit à hauteur d’homme. Un homme diminué (euphémisme !) contraint de s’adapter à un décor familier devenant progressivement hostile, perdant au passage son identité.

Alternant les flash-back comme autant de jalons dans le rétrécissement de Scott Carey, Matheson met en place un huis-clos angoissant. Enfermé dans la cave de sa maison, dans l’impossibilité d’avertir ses proches, Carey doit faire face au désespoir, puisant au fond de lui-même l’énergie et l’intelligence nécessaires à sa survie. Il rapetisse chaque jour. D’après ses calculs, il ne lui reste plus que six jours avant de disparaître complètement. Réduit à néant.

Dans ces conditions, pourquoi continuer à se battre ? La question le taraude mais, il préfère écarter la réponse, se consacrant à entretenir un instinct vital extraordinaire, qui semble croître à mesure qu’il diminue. Il n’a pourtant pas la tâche aisée car la cave abrite une menace implacable. Une araignée prenant peu-à-peu des proportions monstrueuses et dont il devient bien sûr la proie.

En dépit des apparences, L’Homme qui rétrécit ne se limite pas à ce struggle for life cher aux Américains. Bien au contraire, le roman de Richard Matheson explore le microcosme, ouvrant des perspectives vertigineuses vers l’infiniment petit. La transformation de Scott Carey bouleverse son point de vue sur le monde. Les lieux familiers de son univers deviennent petit-à-petit inhospitaliers et le moindre des actes du quotidien se transforme en exploit périlleux. Mais surtout, ce changement de paradigme influe sur les relations avec ses proches générant frustration et colère. Et puis, il y a le regard d’autrui. Carey est un cobaye, objet de la curiosité des scientifiques et un phénomène de foire suscitant une presse malsaine, avant de devenir la proie d’un adulte dévoyé, puis d’adolescents cruels ayant décidé d’en faire leur souffre-douleur. De quoi le vacciner définitivement d’une espèce humaine qui, à la différence de l’araignée de la cave, n’a même pas l’excuse de l’impératif vital pour justifier sa conduite.

Le récit recèle enfin quelques moments délicieusement transgressifs, étonnants pour l’époque, tel ce chapitre où Scott Carey joue au voyeur avec la baby-sitter embauchée par son épouse pour garder leur fille, fantasmant plus que de raison sur l’adolescente. Le passage laisse affleurer une perversité troublante, les pulsions sexuelles du héros contribuant à accentuer sa frustration. Lolita n’a qu’à bien se tenir…

Bref, L’Homme qui rétrécit se révèle un roman formidable au ton très moderne. Un classique, je me répète, au meilleur sens du terme. Voilà qui augure bien du prochain titre que je dois lire, Le jeune Homme, la Mort et le Temps. Bientôt.

par delà la légendeL’Homme qui rétrécit (The Incredible Shrinking Man, 1956) de Richard Matheson – Réédition Folio « SF », omnibus Par-delà la légende, septembre 2014 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Jacques Chambon)

Quatre chemins de pardon

La science-fiction aime créer des mondes étrangers. Elle aime décrire minutieusement des écosystèmes entiers et s’amuse à y mettre en scène, avec la rigueur de l’ethnologue, des humanités apparemment autres. Souvent, ces cadres somptueux n’offrent qu’un décor à des aventures exotiques et dépaysantes — mondes en kit pour planet opera distrayant. Il arrive aussi que ces mondes soient le lieu imaginaire d’expérimentations sociales ou environnementales ; encore que l’une et l’autre soient fréquemment liées. Parfois, l’auteur fait œuvre de démiurge afin de faire jaillir de la différence des psychologies — de l’étrangeté apparente des êtres — la touchante sincérité et l’unicité des sentiments humains.

Quatre chemins de pardon appartient à cette dernière catégorie. Organisé à la façon d’une suite de nouvelles interconnectées les unes aux autres, ce livre se rattache à l’Ekumen, « cet univers pseudo-cohérent qui a des trous aux coudes », comme le dit Ursula Le Guin elle-même. Ici l’auteur se focalise sur les planètes Werel et Yeowe. Le lecteur Le Guinophile connaît forcément Werel depuis qu’il a lu la nouvelle « Musique ancienne et les femmes esclaves », paru dans le recueil Horizons lointains (disponible chez J’ai Lu), puis plus récemment réédité dans le recueil L’Anniversaire du monde. En fait, cette nouvelle est postérieure à Quatre chemins de pardon et ne pas l’avoir lue ne constitue pas un handicap. Pour revenir à Werel et Yeowe, ces deux planètes sont inextricablement liées depuis que la première a colonisé et mis en exploitation la seconde. Quatre corporations capitalistes se sont partagées Yeowe qui a été littéralement pillée et saccagée. Naturellement, on a reproduit sur la planète coloniale le modèle social dominant de Werel ; une société esclavagiste où la ségrégation repose sur la couleur de peau. Malicieusement, Ursula Le Guin a fait des mobiliers — les esclaves — les habitants à la peau claire, et des propriétaires, ceux à la peau sombre. Naturellement, elle ne ménage pas son imagination pour accoucher de deux mondes ethnologiquement et historiquement cohérents. L’ouvrage est, à ce propos, doté d’appendices très détaillés à destination des lecteurs que la multitude des références aux rites religieux, aux hiérarchies et rapports sociaux, au mode de fonctionnement de l’esclavage, aux relations géopolitiques qui émaillent les textes, n’a pas rassasié. Chaque nouvelle est racontée par un ou deux narrateurs/acteurs différents. Le procédé est habituel chez l’auteur, pour qui apprendre à connaître l’autre n’est pas qu’une posture de circonstance. L’interaction des subjectivités suscite ainsi des échos qui se répondent harmonieusement et contribuent à l’humaine complexité des sentiments car ce sont bien les relations entre hommes et surtout entre hommes et femmes qui composent les œuvres vives de cet ouvrage.

« Trahisons », qui ouvre le livre, prend place sur Yeowe peu de temps après la révolution et la guerre de trente années qui a chassé de la planète les corporations et les propriétaires. Le personnage narrateur est une vieille femme, Yoss, qui a fait le choix de se retirer dans les marais afin d’entrer dans le silence, comme elle le dit ; un silence propice à l’oubli ; oubli du départ de ses enfants vers un autre monde de l’Ekumen ; oubli des années de guerre de libération et des déchirements que n’a pas manqué de susciter l’indépendance. Son plus proche voisin, Abberkam, vit ce silence comme un purgatoire. Leader révolutionnaire puis chef du parti politique le plus influent de Yeowe, il a été déchu de tout son pouvoir après avoir trahi. Désormais, les remords l’empêchent de trouver la paix intérieure. Une longue maladie et des soins attentifs vont pourtant le rapprocher de Yoss et l’on va se rendre compte que la convalescence la plus longue n’est sans doute pas celle du corps. Le deuxième texte, « Jour de pardon », met encore en scène un homme et une femme que tout contribue à séparer. Solly, une jeune femme mobile — comprendre, un agent de l’Ekumen non attachée à un monde —, réprouve l’esclavage qui lui apparaît comme une intolérable pratique barbare. Malgré cette réprobation et son inexpérience, elle est envoyée pour prendre contact avec le divin Royaume de Gatay, une des puissances secondaires de Werel. Le gouvernement de Voe Deo, la puissance dominante de Werel, lui affecte pour l’accompagner, comme garde du corps, un individu rigide et peu loquace qu’elle a tôt fait de mépriser, le surnommant par dérision le major. Elle ne sait évidemment pas que celui-ci a une longue et dramatique histoire à raconter. Dans cette nouvelle, ce n’est pas la maladie qui provoque la confrontation, puis le rapprochement des deux personnages, mais une prise d’otage. À l’intrigue intimiste s’ajoute une machination de nature plus géopolitique. Cependant, c’est sans doute l’itinéraire personnel de Teyeo — le major — qui s’impose comme le plus bouleversant.

« Un homme du peuple » et « Libération d’une femme » sont les deux facettes d’un même récit et constituent le point culminant de Quatre chemins de pardon. Nous épousons d’abord le point de vue d’un Hainien, Havzhiva, qui a rompu tous les ponts avec sa communauté natale et ses traditions ancestrales. Formé à l’école de l’Ekumen, spécialisé en Histoire, Havzhiva apprend à jauger les diverses cultures avec le recul de l’historien. Au terme de sa formation, il choisit d’être affecté sur Yeowe, qui vient d’être libérée. Il y découvre la persistance du sexisme. Refusant de hiérarchiser les cultures, Ursula Le Guin démontre à travers le trajet de Havzhiva que les savoirs traditionnels peuvent et doivent coexister avec le savoir universel auquel ils ne s’opposent pas nécessairement. Évidemment, l’éducation et l’Histoire ont un rôle déterminant à jouer dans cette cohabitation, semant par la même occasion les germes de l’avenir car : « Tout savoir est local, toute vérité est partielle. Nulle vérité ne peut rendre fausse une autre vérité. Tout savoir est une partie du savoir global. Vraie ligne, vraie couleur. Quand on a vu le motif général, on ne peut plus prendre la partie pour l’ensemble. » Ce premier point de vue ouvre la voie à la nouvelle suivante, « Libération d’une femme », qui est le récit poignant et dur de Rakam, une femme-liée appartenant à un grand domaine de Werel. Grâce à son témoignage, nous pénétrons au cœur du système esclavagiste de ce monde, système dans lequel la femme — si elle n’a pas la chance d’être protégée par un maître — est considérée comme moins que rien. Ballottée entre des mains peu recommandables — Ursula Le Guin ne nous épargne rien des viols successifs que subit l’ancienne esclave —, Rakam finit par faire reconnaître son affranchissement et migrer sur Yeowe, d’où personne ne revient jamais, chante-t-on, mais où les mobiliers viennent d’arracher leur liberté. Une nouvelle désillusion et un nouveau combat l’attendent car, lorsque l’on est un immigrant et de surcroît une femme, il n’est pas aisé d’être traité dignement. Dans cette nouvelle, Ursula Le Guin n’énonce pas de jugement à l’emporte-pièce et n’assène pas de discours revanchard. C’est avec une grande retenue qu’elle laisse entendre qu’il ne sert finalement à rien de ressasser les outrages passés car « c’est dans nos corps que nous perdons ou découvrons la liberté. C’est dans nos corps que nous acceptons ou abolissons l’esclavage ».

quatre-chemins-pardonQuatre chemins de pardon (Four Ways to Forgiveness, 1995) de Ursula Le Guin – Éditions l’Atalante, collection La dentelle du cygne, juin 2007 (recueil traduit de l’anglais [États-Unis] par Marie Surgers)

Cérès et Vesta

Vesta et Cérès sont deux astéroïdes situés à la bordure du système solaire intérieur. Deux mondes peuplés de colons, obligés de collaborer pour survivre au sein d’un milieu hostile. Jusque-là, rien n’est venu interrompre le flux des ressources, essentiellement de la glace et de la roche, échangé entre les deux colonies. Et pourtant, une grave crise sociale sur Vesta s’apprête à rejaillir sur Cérès, ternissant la bonne entente entre les deux mondes. Parmi les descendants des fondateurs, les Sivadier sont en effet l’objet d’une discrimination tenace, les poussant peu-à-peu à l’exil, non sans avoir tenté de résister auparavant en se livrant à des actes de sabotage. 4000 d’entre-eux sont en transit, passagers clandestins au cœur de la « rivière de pierres » irriguant les deux astéroïdes. De quoi occuper pour les trois ans à venir Anna, chargée de réceptionner les réfugiés sur Cérès. À la condition qu’un incident ne vienne aggraver les tensions avec Vesta.

Parmi ses nombreuses occurrences, la science-fiction se révèle un formidable générateur de métaphores politiques, dans la meilleure acception du terme, interrogeant notre présent à la lumière d’univers futuristes. Avec Cérès et Vesta, on entre de plain-pied dans cette stratégie, troquant le vertige conceptuel contre une émotion plus altruiste. Habitué du Bélial’, Greg Egan se frotte à l’exercice faisant mentir sa réputation d’auteur de hard-SF, plus intéressé par la froideur clinique des extrapolations que par la chaleur humaine.

Comme le titre anglais de la novella le suggère, la thématique développée dans Cérès et Vesta se fonde pour l’essentiel sur un dilemme moral. Comment doit réagir Anna face à l’ultimatum lancé par Vesta ? Avant d’arriver à ce stade de l’histoire, Greg Egan recompose les différents éléments de la crise, retraçant la mise à l’écart des Sivadier sur Vesta, via le point de vue d’une de ses victimes, Camille. Anna et Camille deviennent ainsi les deux pôles du drame, ramenant ses enjeux à hauteur humaine.

Le calvaire vécu par les Sivardier évoque bien entendu les persécutions subies par les Juifs, même si Greg Egan passe un peu rapidement sur le motif de leur exclusion. Tout au plus comprend-t-on qu’il s’agit d’une opposition de classe, les détenteurs de brevet contre le peuple laborieux, étendue à tous les membres d’une même lignée génétique. De quoi faire le lit des populismes.

L’auteur australien semble cependant plus intéressé par le processus conduisant à l’éviction des Sivardier que par les arguments déployés par leurs adversaires. Peut-être est-ce volontaire, histoire de dénoncer leur caractère irrationnel, monté en épingle par un discours de haine ? Il s’attache également à donner un aperçu de leur résistance, hélas vouée à l’échec, et n’étant pas sans poser un autre dilemme.

Bref, rien de neuf sous le soleil, et le cas de conscience frappant Anna ne vient pas arranger les choses. Bien au contraire, confrontée à l’ultimatum de Vesta, la voilà contrainte de choisir entre deux maux. Lequel est le moins pire ? N’y a-t-il pas une alternative plus douce, capable de sauver les vies de tout le monde ? La logique, celle du nombre et des algorithmes, semble s’imposer. Mais, face au raisonnement mécanique prôné par les machines répond l’empathie de l’humain, empêtré dans les circonvolutions de sa conscience et de ses interactions sociales. Car s’impliquer conduit à renoncer à l’objectivité.

« Oui, il y a une place pour les algorithmes qui soupèsent des nombres et qui prennent des décisions sur cette base – mais si les hypocrites qui vous accusent de vanité morale voulaient vraiment que tout soit géré de cette manière, ils auraient dû laisser le pouvoir à leurs précieux algorithmes et déclarer qu’ainsi, leurs problèmes étaient résolus pour toujours. Si vous aviez refusé l’arrivée de l’Arcas, vous auriez détruit, pour vous-mêmes et tout le monde de Cérès, tout ce qui donnait un sens réel à ces chiffres. »

Au final, avec ce septième volume, la collection « Une Heure-Lumière » confirme tout le bien que je pensais d’elle. Cérès et Vesta se révèle un récit intelligent dont le positionnement moral n’écarte pas l’émotion. Libre à chacun maintenant d’interroger sa conscience, et de boire un coup, parce que c’est dur.

Cérès et Vesta (The Four Thousand, The Eight Hundred, 2015) de Greg Egan – Éditions Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », 2017 (novella traduite de l’anglais [Australie] par Erwann Perchoc)

Anamnèse de Lady Star

 

pulp-o-mizer_cover_imageCette chronique marque ma cinquième participation au défi Lunes d’encre initié par A. C. de haenne.

L’âge de l’atome n’ayant contribué qu’à entretenir l’équilibre de la Terreur au profit des grandes puissances, nourrissant le ressentiment du tiers monde, la bombe iconique apparaît comme l’arme ultime, apte à dénouer toutes les crises, à éliminer les obstacles s’opposant au « progrès » et à solutionner le problème du terrorisme. Du moins, aux yeux de certains militaires français acquis aux idées de chercheurs plus proches des dérives sectaires que de la science. Pour ces apprentis sorciers, en provoquant l’effondrement complet de la conscience d’un profil ethnique précisément ciblé, l’usage de la bombe iconique apparaît comme une alternative acceptable. Mais, son utilisation lors du congrès d’Islamabad déchaîne une apocalypse mémétique surnommée le Satori, à laquelle très peu d’hommes échappent. Une illumination dévastatrice dépourvue de toute symbolique mystique.

Après le Satori, le monde « éveillé » s’apparente à une friche parcourue par des groupes ensauvagés mêlant prédateurs, communautés mystiques et Porteurs lents, autrement dit les vecteurs contagieux des mèmes destructeurs. Des îlots de civilisation ont heureusement perduré, échafaudant des dispositifs de protection contre la contamination et organisant la traque des criminels à l’origine du désastre. Ils ont également entrepris la migration des survivants vers les étoiles, sur d’autres planètes habitables, les « Sœurs », transférant en orbite les Endormis réfugiés dans leurs cercueils protecteurs et les générations hyperconnectées de l’Après. Mais, leur projet n’est viable qu’à la condition de supprimer l’ultime lien avec la catastrophe.

anamnese« La mort au fond des yeux vous salue. »

Second roman né de la collaboration de Laurent et Laure Kloetzer, Anamnèse de Lady Star relève d’une fiction spéculative ambitieuse dont le foisonnement n’a d’égal que le vertige conceptuel dont on se sent saisi à sa lecture.

L’univers du roman s’enracine dans la nouvelle « Trois Singes » qui figure au sommaire de l’anthologie Retour sur L’Horizon. Il en développe les perspectives autant qu’il en approfondit les thématiques. L.L. Kloetzer nous propulse ainsi littéralement dans un futur proche, après qu’une effroyable pandémie ait éradiqué les trois quarts de l’humanité.

Le récit prend la forme hybride d’une enquête et d’un lent travail sur la mémoire, la fameuse anamnèse du titre du roman, débouchant sur un dénouement en forme d’épiphanie. Fragmentaire, cryptique, trompeuse, elliptique, percluse de repentir, la mémoire résiste au travail d’exhumation des enquêteurs de l’organisation Vergiss mein nicht, Magda Makropoulos et Christian Jaeger. Leur investigation se coule dans les méandres des témoignages de plusieurs individus plus ou moins partie prenante du Satori, tentant de discerner la vérité au travers de leur vision des faits. Elle en adopte le point de vue, se coulant dans les codes du thriller, du récit post-apocalyptique, du compte-rendu militaire et de la science-fiction.

Sur une période de 72 années, c’est-à-dire 18 ans avant et 54 ans après le Satori, on s’attache à l’itinéraire d’une créature diaphane, à la fois muse, complice, amante, témoin déterminant et instigatrice du désastre. Cette femme à l’apparence fluctuante et à l’identité multiple, cette Elohim mystérieuse, autrement dit cette étrangère à l’humanité, constitue le fil directeur de l’enquête entreprise par Magda Makropoulos et son supérieur Christian Jaeger. Elle se révèle très vite le seul pont restant avec la bombe iconique, apparaissant comme un secret bien gardé et un risque potentiel qu’il faut bien sûr faire disparaître afin de permettre à l’Humanité d’envisager l’avenir sereinement.

Insaisissable et pourtant omniprésente, silhouette évanescente entraperçue à la marge, elle ne se définit qu’au travers du regard ou du désir d’autrui. Par un étrange phénomène de rétroaction, elle acquiert de la substance, prenant corps au fil de l’enquête acharnée dont elle devient l’enjeu principal. Sa présence parasite et phagocyte le récit, instillant un doute vertigineux empreint de mysticisme. Bref, on flirte avec la métaphysique sans jamais se départir d’un souci de rationalité.

Au-delà de la quête ou de l’enquête, Anamnèse de Lady Star dresse le portrait d’un futur dont la densité et la profondeur n’ont rien à envier au meilleur des univers prospectivistes de la science-fiction. Loin des récits post-apocalyptiques univoques où se rejouent les sempiternels drames de la comédie humaine, le roman de L.L. Kloetzer nous immerge dans un avenir dont les différents aspects prennent sens progressivement, dessinant un paysage tout en nuances dont la profondeur de champ impressionne et interpelle.

En dépit de son caractère un tantinet hermétique et de sa densité, Anamnèse de Lady Star se révèle un roman fascinant et enthousiasmant, ouvert à toutes les hypothèses et interprétations. Un roman qui n’usurpe pas le qualificatif d’œuvre marquante, amenée à faire date.

anamnese-lsAnamnèse de Lady Star de L.L. Kloetzer – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », avril 2013 (roman disponible en Folio SF)

Les Univers multiples

Pierre d’achoppement de nombreuses conversations érudites, la définition de la SF agite périodiquement un genre à la recherche d’une identité, ou du moins essayant de comprendre les motifs de son désaveu parmi une intelligentsia prompte à exclure. Pourtant, il suffit de lire la série des « Univers Multiples » (« Manifold » chez nos cousins de la perfide Albion) pour expérimenter l’intuition de Norman Spinrad. Pour l’auteur américain, la SF semble être en effet la seule forme de littérature vraiment en prise avec son époque, explorant la réalité multiple dans laquelle nous vivons.
Un message parfaitement reçu par Stephen Baxter puisque l’on retrouve bien chez l’auteur britannique cette volonté de dévoiler la multitude des possibles. Une détermination conjuguée à un désir quasi-prométhéen de pousser l’humanité hors de son berceau terrestre pour l’amener à accomplir son destin d’espèce intelligente, pour la forcer à s’affranchir du carcan bureaucratique, économique, idéologique et religieux l’empêchant de coloniser l’espace.
De fait, Baxter n’a de cesse dans ses romans, astucieux cocktails de sense of wonder et de hard science, de vilipender la frilosité des institutionnels, refaisant au passage l’histoire de la conquête spatiale avec Voyage. Il déplore également la perte de l’esprit pionnier rappelant la fragilité de l’humanité et son caractère éphémère au regard de l’histoire de l’univers.

phase_space_ukParu dans l’Hexagone entre 2007 et 2008, la série des « Univers Multiples » gravite autour du paradoxe énoncé en 1950 par le célèbre physicien Enrico Fermi. Au cours d’un repas avec des collègues, le scientifique s’interroge sur la possibilité d’une vie et d’une visite extraterrestre. Constatant que notre soleil est une étoile jeune à l’échelle de la galaxie, il formule la question suivante : « S’il y a des civilisations extraterrestres, leurs représentants devraient déjà être chez nous. Où sont-ils ? »
À ce paradoxe, Baxter répond en plusieurs points, déclinant ses propositions en trois épais romans. À l’instar de David Bowman, Reid Malenfant y apparaît comme le moteur d’une variation thématique riche en trouvailles sidérantes. Un personnage fort, certes quelque peu monolithique, animé par son obstination à rallier l’espace et les étoiles. Autour de lui, diverses réalités se déploient, se faisant et se défaisant au gré des extrapolations scientifiques et science-fictives de l’auteur britannique.
En guise d’ouverture, Temps propose au lecteur un véritable feu d’artifice d’idées, de théories et de notions scientifiques, toutes plus vertigineuses les unes que les autres. Le propos n’est pas sans rappeler les perspectives cosmiques, pour ne pas dire métaphysiques, d’Olaf Stapledon, ou encore celles d’H.G. Wells dans La Machine à explorer le temps, roman pour lequel – ce n’est sans doute pas un hasard – Baxter a imaginé une suite.

tempsTemps explore l’hypothèse d’un univers dépourvu de toute autre forme de vie intelligente. À la question de Fermi « Où sont-ils ? », il répond nulle part. Et ce n’est pas la vision du futur offerte par un artefact venu de l’avenir, la perspective d’une fin du monde probable ou l’apparition de mutants aux desseins mystérieux qui rassure l’humanité. Bien au contraire, ces faits l’accablent et l’affolent, ressuscitant les pires réflexes de préservation de l’espèce.
Par le biais de la physique quantique, Stephen Baxter nous projette à la fois dans l’avenir, au terme de l’univers, et dans l’arborescence des possibles. Deux interrogations lancinantes traversent le roman. Que deviendra l’intelligence une fois l’humanité disparue ? Comment parvenir à vaincre l’entropie ? À ces questions, l’auteur britannique apporte des réponses époustouflantes, sans omettre d’user d’un des points forts de la SF : adopter le point de vue de l’autre, l’étranger, l’inhumain, ici incarné par des calmars génétiquement modifiés. On en redemande.

espaceSitué en un même temps et un même lieu, mais sur une ligne parallèle, Espace joue la carte du foisonnement, l’intrigue linéaire cédant la place à une succession de récits entrecoupés d’ellipses temporelles. Cette fois-ci, Stephen Baxter use et abuse de la profondeur de champ de l’univers, déroulant son histoire sur quelques milliers d’années. Le procédé a de quoi réjouir l’amateur avide de spéculation science-fictive, cependant il faut reconnaître que le récit se montre beaucoup plus décousu, accusant de sérieux coups de mou, même si le final reste toujours aussi vertigineux.
Au paradoxe de Fermi, l’auteur britannique répond ici par une autre question : « pourquoi les extraterrestres n’arrivent-ils que maintenant ? » Baxter imagine en effet que la vie est présente partout dans l’univers. Sous diverses formes, elle grouille littéralement affichant ses manifestations passées et présentes aux yeux d’une humanité désormais ravalée au rang d’espèce superflue. Toutefois, si la vie intelligente abonde et prolifère, affrontant avec succès ou non ses démons intérieurs, pourquoi aucune civilisation extraterrestre n’est-elle parvenue à conquérir et dominer la galaxie ? Guère pressé d’apporter une réponse, l’auteur britannique nous ballade d’un lieu à un autre. Des déplacements dans l’espace et le futur – conformément au principe de la physique d’Einstein – accomplis via des portails convertissant la matière en lumière. Ces voyages permettent à Stephen Baxter de mettre en scène des formes de vie étranges et de balayer quelques millénaires d’évolution de l’humanité dans une perspective fort peu réjouissante, il faut le reconnaître. Ces diverses spéculations ne tempèrent malheureusement pas complètement la déception. Après Temps, Espace fait un peu l’effet d’un brouillon un tantinet indigeste.

origineAvec Origine, troisième volet de la série, exit la Terre, l’univers et le reste… Baxter plante le décor sur une Lune rouge dont les vagabondages dans l’infinité des réalités l’amène à moissonner de façon aléatoire la vie à la surface de la Terre. Malenfant et ses compagnons découvrent ainsi un monde où coexistent plusieurs espèces d’hominidés, dont l’une d’entre-elles semble avoir atteint un stade d’évolution supérieur à celui de l’Homo sapiens. Ils rencontrent également quelques contemporains issus d’une réalité alternative, notamment des Anglais provenant d’une Terre où les États-Unis n’existent pas et où l’Homme de Néanderthal n’a pas disparu.
Si les prémisses du roman paraissent stimulantes, on déchante assez vite. Origine s’apparente à une purge longue et douloureuse. Une sorte de Au cœur des ténèbres chez les pithécanthropes écrit par un Homo guère habilis. À vrai dire, Baxter tire à la ligne, ne nous épargnant rien des soucis digestifs de ses personnages et de leurs tracas quotidiens. Le récit se cantonne à une interminable litanie de scènes de viol, de cannibalisme, de torture et d’actes de barbarie, sans que l’on ne ressente une quelconque progression dramatique. C’est juste gore et vain. À sa décharge, l’auteur britannique ne choisit pas la facilité, adoptant avec maladresse le point de vue de quelques hominidés. Ceci n’excuse toutefois pas les nombreuses pistes qu’il laisse en friche, préférant donner libre cours à son penchant pour la Préhistoire et l’évolution. Quant au paradoxe de Fermi, il se réduit à la portion congrue, se résumant à une nouvelle question à laquelle Baxter apporte une réponse bâclée dans les cent dernières pages.

Au final, si Temps paraît incontournable, on ne peut manifester autant d’enthousiasme pour Espace. Quant à Origine, mieux vaut passer outre pour sauter directement à la case Phase Space, histoire d’achever la série des « Univers Multiples » sous de bons augures. Un recueil de vingt-cinq nouvelles, hélas toujours inédit en français. Avis aux éditeurs…

Série les « Univers Multiples »

  • Temps (Manifold : Time, 1999) de Stephen Baxter – Réédition Pocket, octobre 2010 (roman traduit de l’anglais par Sylvie Denis et Roland C. Wagner)
  • Espace (Manifold : Space, 2001) de Stephen Baxter – Réédition Pocket, février 2011 (roman traduit de l’anglais par Sylvie Denis et Roland C. Wagner)
  • Origine (Manifold : Origin, 2001) de Stephen Baxter – Réédition Pocket, octobre 2011 (roman traduit de l’anglais par Sylvie Denis et Roland C. Wagner)