Anamnèse de Lady Star

 

pulp-o-mizer_cover_imageCette chronique marque ma cinquième participation au défi Lunes d’encre initié par A. C. de haenne.

L’âge de l’atome n’ayant contribué qu’à entretenir l’équilibre de la Terreur au profit des grandes puissances, nourrissant le ressentiment du tiers monde, la bombe iconique apparaît comme l’arme ultime, apte à dénouer toutes les crises, à éliminer les obstacles s’opposant au « progrès » et à solutionner le problème du terrorisme. Du moins, aux yeux de certains militaires français acquis aux idées de chercheurs plus proches des dérives sectaires que de la science. Pour ces apprentis sorciers, en provoquant l’effondrement complet de la conscience d’un profil ethnique précisément ciblé, l’usage de la bombe iconique apparaît comme une alternative acceptable. Mais, son utilisation lors du congrès d’Islamabad déchaîne une apocalypse mémétique surnommée le Satori, à laquelle très peu d’hommes échappent. Une illumination dévastatrice dépourvue de toute symbolique mystique.

Après le Satori, le monde « éveillé » s’apparente à une friche parcourue par des groupes ensauvagés mêlant prédateurs, communautés mystiques et Porteurs lents, autrement dit les vecteurs contagieux des mèmes destructeurs. Des îlots de civilisation ont heureusement perduré, échafaudant des dispositifs de protection contre la contamination et organisant la traque des criminels à l’origine du désastre. Ils ont également entrepris la migration des survivants vers les étoiles, sur d’autres planètes habitables, les « Sœurs », transférant en orbite les Endormis réfugiés dans leurs cercueils protecteurs et les générations hyperconnectées de l’Après. Mais, leur projet n’est viable qu’à la condition de supprimer l’ultime lien avec la catastrophe.

anamnese« La mort au fond des yeux vous salue. »

Second roman né de la collaboration de Laurent et Laure Kloetzer, Anamnèse de Lady Star relève d’une fiction spéculative ambitieuse dont le foisonnement n’a d’égal que le vertige conceptuel dont on se sent saisi à sa lecture.

L’univers du roman s’enracine dans la nouvelle « Trois Singes » qui figure au sommaire de l’anthologie Retour sur L’Horizon. Il en développe les perspectives autant qu’il en approfondit les thématiques. L.L. Kloetzer nous propulse ainsi littéralement dans un futur proche, après qu’une effroyable pandémie ait éradiqué les trois quarts de l’humanité.

Le récit prend la forme hybride d’une enquête et d’un lent travail sur la mémoire, la fameuse anamnèse du titre du roman, débouchant sur un dénouement en forme d’épiphanie. Fragmentaire, cryptique, trompeuse, elliptique, percluse de repentir, la mémoire résiste au travail d’exhumation des enquêteurs de l’organisation Vergiss mein nicht, Magda Makropoulos et Christian Jaeger. Leur investigation se coule dans les méandres des témoignages de plusieurs individus plus ou moins partie prenante du Satori, tentant de discerner la vérité au travers de leur vision des faits. Elle en adopte le point de vue, se coulant dans les codes du thriller, du récit post-apocalyptique, du compte-rendu militaire et de la science-fiction.

Sur une période de 72 années, c’est-à-dire 18 ans avant et 54 ans après le Satori, on s’attache à l’itinéraire d’une créature diaphane, à la fois muse, complice, amante, témoin déterminant et instigatrice du désastre. Cette femme à l’apparence fluctuante et à l’identité multiple, cette Elohim mystérieuse, autrement dit cette étrangère à l’humanité, constitue le fil directeur de l’enquête entreprise par Magda Makropoulos et son supérieur Christian Jaeger. Elle se révèle très vite le seul pont restant avec la bombe iconique, apparaissant comme un secret bien gardé et un risque potentiel qu’il faut bien sûr faire disparaître afin de permettre à l’Humanité d’envisager l’avenir sereinement.

Insaisissable et pourtant omniprésente, silhouette évanescente entraperçue à la marge, elle ne se définit qu’au travers du regard ou du désir d’autrui. Par un étrange phénomène de rétroaction, elle acquiert de la substance, prenant corps au fil de l’enquête acharnée dont elle devient l’enjeu principal. Sa présence parasite et phagocyte le récit, instillant un doute vertigineux empreint de mysticisme. Bref, on flirte avec la métaphysique sans jamais se départir d’un souci de rationalité.

Au-delà de la quête ou de l’enquête, Anamnèse de Lady Star dresse le portrait d’un futur dont la densité et la profondeur n’ont rien à envier au meilleur des univers prospectivistes de la science-fiction. Loin des récits post-apocalyptiques univoques où se rejouent les sempiternels drames de la comédie humaine, le roman de L.L. Kloetzer nous immerge dans un avenir dont les différents aspects prennent sens progressivement, dessinant un paysage tout en nuances dont la profondeur de champ impressionne et interpelle.

En dépit de son caractère un tantinet hermétique et de sa densité, Anamnèse de Lady Star se révèle un roman fascinant et enthousiasmant, ouvert à toutes les hypothèses et interprétations. Un roman qui n’usurpe pas le qualificatif d’œuvre marquante, amenée à faire date.

anamnese-lsAnamnèse de Lady Star de L.L. Kloetzer – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », avril 2013 (roman disponible en Folio SF)

Les Univers multiples

Pierre d’achoppement de nombreuses conversations érudites, la définition de la SF agite périodiquement un genre à la recherche d’une identité, ou du moins essayant de comprendre les motifs de son désaveu parmi une intelligentsia prompte à exclure. Pourtant, il suffit de lire la série des « Univers Multiples » (« Manifold » chez nos cousins de la perfide Albion) pour expérimenter l’intuition de Norman Spinrad. Pour l’auteur américain, la SF semble être en effet la seule forme de littérature vraiment en prise avec son époque, explorant la réalité multiple dans laquelle nous vivons.
Un message parfaitement reçu par Stephen Baxter puisque l’on retrouve bien chez l’auteur britannique cette volonté de dévoiler la multitude des possibles. Une détermination conjuguée à un désir quasi-prométhéen de pousser l’humanité hors de son berceau terrestre pour l’amener à accomplir son destin d’espèce intelligente, pour la forcer à s’affranchir du carcan bureaucratique, économique, idéologique et religieux l’empêchant de coloniser l’espace.
De fait, Baxter n’a de cesse dans ses romans, astucieux cocktails de sense of wonder et de hard science, de vilipender la frilosité des institutionnels, refaisant au passage l’histoire de la conquête spatiale avec Voyage. Il déplore également la perte de l’esprit pionnier rappelant la fragilité de l’humanité et son caractère éphémère au regard de l’histoire de l’univers.

phase_space_ukParu dans l’Hexagone entre 2007 et 2008, la série des « Univers Multiples » gravite autour du paradoxe énoncé en 1950 par le célèbre physicien Enrico Fermi. Au cours d’un repas avec des collègues, le scientifique s’interroge sur la possibilité d’une vie et d’une visite extraterrestre. Constatant que notre soleil est une étoile jeune à l’échelle de la galaxie, il formule la question suivante : « S’il y a des civilisations extraterrestres, leurs représentants devraient déjà être chez nous. Où sont-ils ? »
À ce paradoxe, Baxter répond en plusieurs points, déclinant ses propositions en trois épais romans. À l’instar de David Bowman, Reid Malenfant y apparaît comme le moteur d’une variation thématique riche en trouvailles sidérantes. Un personnage fort, certes quelque peu monolithique, animé par son obstination à rallier l’espace et les étoiles. Autour de lui, diverses réalités se déploient, se faisant et se défaisant au gré des extrapolations scientifiques et science-fictives de l’auteur britannique.
En guise d’ouverture, Temps propose au lecteur un véritable feu d’artifice d’idées, de théories et de notions scientifiques, toutes plus vertigineuses les unes que les autres. Le propos n’est pas sans rappeler les perspectives cosmiques, pour ne pas dire métaphysiques, d’Olaf Stapledon, ou encore celles d’H.G. Wells dans La Machine à explorer le temps, roman pour lequel – ce n’est sans doute pas un hasard – Baxter a imaginé une suite.

tempsTemps explore l’hypothèse d’un univers dépourvu de toute autre forme de vie intelligente. À la question de Fermi « Où sont-ils ? », il répond nulle part. Et ce n’est pas la vision du futur offerte par un artefact venu de l’avenir, la perspective d’une fin du monde probable ou l’apparition de mutants aux desseins mystérieux qui rassure l’humanité. Bien au contraire, ces faits l’accablent et l’affolent, ressuscitant les pires réflexes de préservation de l’espèce.
Par le biais de la physique quantique, Stephen Baxter nous projette à la fois dans l’avenir, au terme de l’univers, et dans l’arborescence des possibles. Deux interrogations lancinantes traversent le roman. Que deviendra l’intelligence une fois l’humanité disparue ? Comment parvenir à vaincre l’entropie ? À ces questions, l’auteur britannique apporte des réponses époustouflantes, sans omettre d’user d’un des points forts de la SF : adopter le point de vue de l’autre, l’étranger, l’inhumain, ici incarné par des calmars génétiquement modifiés. On en redemande.

espaceSitué en un même temps et un même lieu, mais sur une ligne parallèle, Espace joue la carte du foisonnement, l’intrigue linéaire cédant la place à une succession de récits entrecoupés d’ellipses temporelles. Cette fois-ci, Stephen Baxter use et abuse de la profondeur de champ de l’univers, déroulant son histoire sur quelques milliers d’années. Le procédé a de quoi réjouir l’amateur avide de spéculation science-fictive, cependant il faut reconnaître que le récit se montre beaucoup plus décousu, accusant de sérieux coups de mou, même si le final reste toujours aussi vertigineux.
Au paradoxe de Fermi, l’auteur britannique répond ici par une autre question : « pourquoi les extraterrestres n’arrivent-ils que maintenant ? » Baxter imagine en effet que la vie est présente partout dans l’univers. Sous diverses formes, elle grouille littéralement affichant ses manifestations passées et présentes aux yeux d’une humanité désormais ravalée au rang d’espèce superflue. Toutefois, si la vie intelligente abonde et prolifère, affrontant avec succès ou non ses démons intérieurs, pourquoi aucune civilisation extraterrestre n’est-elle parvenue à conquérir et dominer la galaxie ? Guère pressé d’apporter une réponse, l’auteur britannique nous ballade d’un lieu à un autre. Des déplacements dans l’espace et le futur – conformément au principe de la physique d’Einstein – accomplis via des portails convertissant la matière en lumière. Ces voyages permettent à Stephen Baxter de mettre en scène des formes de vie étranges et de balayer quelques millénaires d’évolution de l’humanité dans une perspective fort peu réjouissante, il faut le reconnaître. Ces diverses spéculations ne tempèrent malheureusement pas complètement la déception. Après Temps, Espace fait un peu l’effet d’un brouillon un tantinet indigeste.

origineAvec Origine, troisième volet de la série, exit la Terre, l’univers et le reste… Baxter plante le décor sur une Lune rouge dont les vagabondages dans l’infinité des réalités l’amène à moissonner de façon aléatoire la vie à la surface de la Terre. Malenfant et ses compagnons découvrent ainsi un monde où coexistent plusieurs espèces d’hominidés, dont l’une d’entre-elles semble avoir atteint un stade d’évolution supérieur à celui de l’Homo sapiens. Ils rencontrent également quelques contemporains issus d’une réalité alternative, notamment des Anglais provenant d’une Terre où les États-Unis n’existent pas et où l’Homme de Néanderthal n’a pas disparu.
Si les prémisses du roman paraissent stimulantes, on déchante assez vite. Origine s’apparente à une purge longue et douloureuse. Une sorte de Au cœur des ténèbres chez les pithécanthropes écrit par un Homo guère habilis. À vrai dire, Baxter tire à la ligne, ne nous épargnant rien des soucis digestifs de ses personnages et de leurs tracas quotidiens. Le récit se cantonne à une interminable litanie de scènes de viol, de cannibalisme, de torture et d’actes de barbarie, sans que l’on ne ressente une quelconque progression dramatique. C’est juste gore et vain. À sa décharge, l’auteur britannique ne choisit pas la facilité, adoptant avec maladresse le point de vue de quelques hominidés. Ceci n’excuse toutefois pas les nombreuses pistes qu’il laisse en friche, préférant donner libre cours à son penchant pour la Préhistoire et l’évolution. Quant au paradoxe de Fermi, il se réduit à la portion congrue, se résumant à une nouvelle question à laquelle Baxter apporte une réponse bâclée dans les cent dernières pages.

Au final, si Temps paraît incontournable, on ne peut manifester autant d’enthousiasme pour Espace. Quant à Origine, mieux vaut passer outre pour sauter directement à la case Phase Space, histoire d’achever la série des « Univers Multiples » sous de bons augures. Un recueil de vingt-cinq nouvelles, hélas toujours inédit en français. Avis aux éditeurs…

Série les « Univers Multiples »

  • Temps (Manifold : Time, 1999) de Stephen Baxter – Réédition Pocket, octobre 2010 (roman traduit de l’anglais par Sylvie Denis et Roland C. Wagner)
  • Espace (Manifold : Space, 2001) de Stephen Baxter – Réédition Pocket, février 2011 (roman traduit de l’anglais par Sylvie Denis et Roland C. Wagner)
  • Origine (Manifold : Origin, 2001) de Stephen Baxter – Réédition Pocket, octobre 2011 (roman traduit de l’anglais par Sylvie Denis et Roland C. Wagner)

Hank Shapiro au pays de la récup’

pulp-o-mizer_cover_imageAvec cette deuxième participation au Défi Lunes d’encre, voici l’occasion de rappeler l’existence de ce roman injustement oublié.

Dans le jargon de son métier, Hank Shapiro est un roi de la récup’. N’allez pas voir dans cette activité un quelconque loisir pratiqué en dilettante. Au contraire, Hank est un fonctionnaire consciencieux et efficace du Bureau des Arts & Divertissements [le BAD] dont la raison d’être consiste à effacer les anciennes créations artistiques ou distractives, afin de laisser les nouveaux talents s’épanouir au soleil de la célébrité sans craindre l’ombrage des grands anciens. Car en ce XXIe siècle, les choses sont claires. Le gouvernement a décrété l’effacement, par vagues de proscriptions successives, des œuvres postérieures à 1900. Car, l’ennemi de l’artiste n’est pas la massification de la culture mais bien sa pérennisation. Nul prescripteur ne doit pouvoir trier le bon grain de l’ivraie. Ceci est trop compliqué et, en l’absence de critères incontestables, empreint d’une subjectivité malvenue. En conséquence, nulle exception ne doit exister. Tout doit disparaître. Dans ce contexte, Hank apparaît comme un rouage essentiel de la machinerie d’effacement. Il doit fonctionner, inflexible et sans état d’âme, accomplissant son devoir sans que rien ne vienne gripper son fonctionnement. Mais, le rouage est humain…

Depuis qu’il vit seul au domicile de sa mère décédée, Hank n’a pour seule compagnie que de sa chienne Homer. Lorsque celle-ci tombe malade, une maladie qui se révèle rapidement être une tumeur incurable, un premier pan de son existence conformiste s’écroule. Le deuxième pan de son univers s’effondre lorsqu’il s’attarde sur un album vinyl de Hank Williams, découvert au cours d’une saisie. La photo de la pochette lui rappelle irrésistiblement un père aux abonnés absents, dont il ne connaissait l’existence que par l’intermédiaire de sa défunte mère. En dépit des instructions du BAD, il met le disque de côté avant de finalement décider de l’écouter. Ne lui reste plus qu’à trouver un tourne-disque. Pour cela, il commence à fréquenter un Club de malfaiteurs (un lieu où on écoute et visionne clandestinement des œuvres prohibées), y côtoyant Henry, une documentaliste enceinte depuis huit ans dont le pull reflète l’humeur. Elle le met en contact avec Bob, un trafiquant susceptible de lui fournir l’objet. Au moment de le récupérer, un duo de tueurs débarque dans le club et mitraille à l’aveugle le public. Hank est blessé et, dans la confusion, Bob lui subtilise son disque, avant d’être liquidé par les tueurs. Voilà Hank contraint de partir à la poursuite du disque, plein Ouest, en compagnie de Henry, du cadavre de Bob et de Homer.

« Chacun de nous possède une chose qu’il garde et à laquelle il tient plus que tout. La vie n’est qu’un processus d’élimination qui sert à comprendre qu’elle est cette chose. Parfois, elle ne devient évidente qu’à la dernière minute, au moment où on la perd. Et encore, uniquement si on a de la chance. »

Sur un ton faussement léger, Terry Bisson aborde des questions essentielles. Qu’est-ce une œuvre artistique immortelle ? A l’aune de quel étalon juge-t-on l’immortalité ? Quelle autorité peut se targuer d’opérer le tri ? Ces questions sont d’autant plus importantes, qu’au regard des progrès des techniques de communication et de la saturation générée par le consumérisme, l’espace permettant à une œuvre d’exister tend à se restreindre comme une peau de chagrin.

Sans entrer dans un débat philosophique interminable et sans faire œuvre de militantisme réducteur, que celui-ci soit égalitariste ou élitiste, il faut convenir que le roman de Terry Bisson relève un point important : celui de l’échelle des valeurs. Si l’on se place du point de vue du récepteur, une œuvre d’Art s’estime au moins à trois niveaux. Sa valeur d’achat qui appelle une satisfaction à court terme, sa valeur esthétique qui fait appel à des éléments de comparaison – une Culture comme on dit dans les cercles bien éduqués mais peu partageurs – et sa valeur affective, critère non quantifiable puisque intime.

Entre la culture et la valeur affective, la société « futuriste » (précisons qu’à aucun moment, Terry Bisson n’indique une date précise) a choisi la rentabilité. Une culture de l’immédiateté sans aucune mise en perspective. Des œuvres jetables auxquelles il est déconseillé de s’attacher.

On peut évidemment regretter – c’est le seul bémol de ce roman – que l’auteur entremêle deux intrigues, une centrée sur le périple de Hank Shapiro et une autre procédant à un flash-back « historique » sur les tenants et les aboutissants de la procédure d’effacement. Ceci a tendance – c’est une impression personnelle, je le répète – à casser le rythme nonchalant et l’atmosphère qui mélange la dinguerie douce et la mélancolie. Heureusement, ceci n’affaiblit pas le propos qui reste plus que jamais d’actualité.

« Il n’y a pas de feu sans bibliothèque. De vie sans mort, de liberté sans prison, de commencement sans fin. […] Un Immortel n’est que quelqu’un à qui on offre une seconde chance. »

hank-shapiroHank Shapiro au pays de la récup’ (The Pickup Artist, 2001) de Terry Bisson – Éditions Denoël, collection Lunes d’encre, 2003 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Gilles Goullet)

Furor

Avec Furor, roman d’aventure digne d’une série B, Fabien Clavel convoque sous les auspices de l’Histoire, la Grande, une vision à faire verdir le plus fervent défenseur du nucléaire. Certes, la classification en pur divertissement peut paraître défavorable pour un ouvrage dont l’auteur n’a pas à rougir. Mais, on va le voir, Furor ne se révèle être rien d’autre qu’une distraction plaisante dont les pages — selon la formule consacrée — se tournent toutes seules. Entrons maintenant dans le vif du sujet.
Ce siècle avait neuf ans. L’empire remplaçait la république, déjà Auguste perçait sous Octave… Pourtant, d’irréductibles Germains résistent encore et toujours à l’envahisseur. Trois légions, la fine fleur de Rome, sont envoyées pour les mater et assurer la Pax romana en des terres éloignées de tout, même des dieux civilisés. A leur tête, Varus, gouverneur de la province de Germanie et général expérimenté. Un proche d’Auguste. On connaît la suite…
Attirées dans un guet-apens par Arminius, un barbare ayant trahi son allégeance à Rome, les trois légions sont massacrées dans les bois de Teutobourg. Un désastre vengé par la suite par Germanicus — il y gagnera son surnom — et n’étant pas sans rapport avec l’abandon définitif du projet de grande province de Germanie.
Sur cette trame historique scrupuleusement respectée — les érudits apprécieront — , Fabien Clavel brode un thriller historique saupoudré de SF. En effet, une tension sourde, un sentiment de péril diffus imprègnent les pages de Furor. Immergé au milieu des légionnaires, on suit pas à pas leur marche vers la mort. Entouré par les arbres menaçants, les caliges engluées dans la boue, sous une pluie permanente, on assiste à la débâcle via les points de vue de quatre personnages. Marcus Caelius, centurion dont on apprend dans la postface qu’il s’inspire d’une stèle funéraire, par ailleurs seule source archéologique attestée sur la bataille de Teutoburg, Caius Pontius — futur Pilatus — , tribun issu de l’aristocratie équestre, le vénateur Longinus, et enfin la louve Flavia, unique élément féminin du récit, et accessoirement repos du guerrier, comme ses consœurs prostituées. Avec un regard n’étant pas sans rappeler celui de la série Rome, Fabien Clavel accomplit un impressionnant travail de reconstitution historique, usant de ses connaissances sur les us et coutumes romaines, sur l’organisation de l’armée impériale, sans trop se montrer didactique. Tout au plus peut-on lui reprocher un excès d’emphase.
Là où on se permettra de regimber, c’est sur la composante science-fictive de l’histoire. Clavel procède un peu par la bande, introduisant un élément anachronique — ici, un site de confinement de déchets radioactifs — dans le contexte antique. Problème : pourquoi expédier dans le passé, au cœur de ce qui deviendra plus tard l’une des régions les plus peuplées d’Europe, un site de stockage de déchets ultimes ? Le procédé manque un tantinet de logique. En tout cas, drôle de cadeau à des générations passées dont on sait que nous descendons. Une variante du meurtre du grand-père, peut-être ?
Assimilé au temple d’un dieu germain par les survivants des légions de Varus, ce lieu périlleux devient l’enjeu de toute la seconde partie du roman. Il sert de décor à une intrigue cousue de fil blanc, sous-tendue par un sentiment d’urgence et de danger quelque peu mollasson. Et ce n’est certes pas la pirouette finale, un tantinet parachutée, qui remet en question ce constat désenchanté.
Bref, Furor apparaît bien comme un demi-échec. Roman historique flirtant avec les mythes, il échoue sur son versant science-fictif, finalement assez anecdotique, ne suscitant à aucun moment la sidération escomptée par son argument de départ. Et l’on se surprend à sauter les pages. Déjà qu’elles se tournaient toutes seules…
furorFuror de Fabien Clavel – Réédition J’ai lu, 2013

L’amour au temps des dinosaures

pulp-o-mizer_cover_imageSelon l’expression consacrée, Owen Vannice est né avec une cuillère en argent dans la bouche. Unique héritier de la cinquième plus grosse fortune d’Amérique du Nord, le jeune homme se pique de paléontologie, au point de soustraire de son environnement natal un dinosaure du Crétacé. Car au XXIe siècle, le passé est devenu un gisement à exploiter pour les grandes transnationales. Certaines d’entre-elles proposent même des voyages pour explorer les multiples moments-univers composant le nuage formé par le continuum spatio-temporel. De quoi séduire le chaland désireux d’assister à l’un des événements cruciaux de l’Histoire humaine. D’autres ont ouvert le passé à la colonisation, bouleversant l’existence des Historiques, contraints de subir un choc au moins aussi déstabilisant que l’arrivée des Européens dans le Nouveau Monde. En dépit des esprits chagrins, tout le monde feint de considérer cela comme un moindre mal. Et de ce mal, Gene et son père essaient de tirer un bien, escroquant sans vergogne les voyageurs temporels fortunés, avec un art de l’esbroufe qui confine au génie. Jusqu’au jour où Genevieve tombe amoureuse d’Owen. D’un amour sincère, celui qui défie le temps.

Premier roman inscrit dans le défi « Lunes d’encre » initié par A. C. de Haenne, L’amour au temps des dinosaures se révèle une excellente surprise. Connu sous nos longitudes pour deux autres romans (Bonnes Nouvelles de l’espace et Lune et l’autre), John Kessel revisite le voyage dans le passé à l’aune d’un humour délicieux, flirtant avec le burlesque n’étant pas sans rappeler le meilleur de Connie Willis, d’ailleurs créditée dans les remerciements, en moins bavard.

L’amour au temps des dinosaures abonde en trouvailles drolatiques. Et, John Kessel n’a pas besoin de beaucoup forcer sur les effets pour nous arracher un sourire. À commencer par cette collision entre le passé et le futur, débouchant sur un melting-pot absurde et cruel qui voit Hérode regagner sa villa, où l’attend un jacuzzi réparateur, au volant d’un 4×4 rutilant et anachronique circulant sur une rocade construite entre les taudis de la Jérusalem de l’an 40. Et pendant que le prince goûte aux plaisirs des nouveaux riches, les légions romaines, armées de fusils d’assaut, répriment les révoltes endémiques de Juifs résolus à chasser l’occupant, qu’il soit romain ou voyageur temporel.

Car le passé, du moins certains moments-univers du passé, fait l’objet d’une exploitation acharnée de la part de grandes entreprises qui y voient un moyen d’accroître leurs profits. On importe ainsi des temps anciens les ressources désormais épuisées dans le présent. On enlève des personnages historiques célèbres pour mettre à profit leur talent, créant des situations cocasses ou dramatiques. On ouvre surtout l’Histoire au tourisme, déclinant une multitude de circuits pour une clientèle avide en divertissement. Et tout cela sans se soucier un seul instant de l’avis des Historiques, ou en préférant se convaincre avec hypocrisie que l’on agit pour leur bien.

John Kessel déroule ainsi un propos plus politique qu’il n’y paraît au premier abord, mêlant avec brio l’art de la facétie et l’ironie. Le futur qu’il imagine puise en effet ses racines dans notre présent, se contentant de décaler les problématiques issues de notre relation ambiguë avec le tiers-monde sur un plan science-fictif. Société des loisirs, manipulation de l’opinion publique par l’émotion, privatisation du vivant, hyper-médiatisation, l’avenir de John Kessel ne fait qu’extrapoler des faits qui sont déjà établis à notre époque. Fort heureusement, il le fait sans trop se montrer didactique, usant du registre de la comédie sentimentale pour faire passer ses idées. Et si l’histoire d’amour de Genevieve et Owen sert de ligne directrice au récit, elle n’occulte pas complètement le destin poignant de Simon le Zélote, dont l’existence et la foi ont été fracassées sur l’autel des manipulations temporelles. Un calvaire culminant au moment de son procès, évidemment retransmis sur tous les canaux d’information, qui voit Abraham Lincoln et Yeshu s’improviser accusateur et défenseur.

Bref, L’amour au temps des dinosaures se révèle un moments-univers réjouissant, empreint d’humour et d’une bonne dose d’humanité, happy-end y compris.

dinosaureL’amour au temps des dinosaures (Corrupting Dr. Nice, 1997) de John Kessel – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », 2002 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Patrick Marcel)

Pêcheur de la mer Intérieure

Les éditions ActuSF reprennent trois nouvelles extraites du recueil Pêcheur de la mer Intérieure chroniqué jadis par mézigue dans les pages de Bifrost, la revue de révérence. Profitons de l’occasion pour en rappeler l’existence, il le vaut bien.

Ursula K. Le Guin fait partie des auteurs n’ayant plus rien à prouver et dont on attend pourtant avec angoisse chaque publication. Les microéditions Souffle du Rêve, sises dans l’Orléanais, nous gratifient de huit nouveaux textes de l’auteure américaine. Nouveau au sens d’inédit dans l’Hexagone, car, à l’exception de « La Première pierre », déjà publié chez le même éditeur, les autres titres sont des inédits parus entre 1983 et 1994.

Après « Ailleurs & demain » puis l’Atalante, nous n’en finissons pas de découvrir et d’explorer l’œuvre d’un auteur s’aventurant avec un égal bonheur dans les domaines de la fantasy — le cycle de Terremer —, de la S-F — L’Ekumen —, et de la littérature générale. Un auteur à l’aise dans la forme courte comme longue.

Pêcheur de la mer Intérieure regroupe des textes illustrant le versant science-fictif de Le Guin. Le recueil révèle également un aspect de sa personnalité que d’aucuns ont trop souvent tendance à ignorer : l’humour. « Première Rencontre avec les Gorgonides » et « L’Ascension de la face nord » témoignent de cette veine et, dans le genre surprenant, la dame ne fait pas les choses à moitié. On se trouve en effet devant deux blagues dont on peut juger l’effet raté, surtout pour la seconde, mais donnant une image plus légère de leur auteur.

Les choses redeviennent plus habituelles et intéressantes avec « Le Sommeil de Newton ». Le titre de cette histoire fait référence à une phrase du poète William Blake mettant en garde les hommes contre le danger de la vision unique. On est immergé au sein d’une microsociété, quelque peu sectaire dans ses prémisses, dont les membres/adeptes se sont réfugiés dans l’espace pour échapper aux turpitudes terrestres d’une humanité qu’ils observent avec condescendance. Hygiénistes, technophiles et scientistes, les membres de cette communauté rejettent le sentimentalisme qui les rattache à la Terre. Mais, si le sommeil de la raison engendre des monstres, celui de Newton est hanté d’apparitions bien peu cartésiennes qui mettent à dure épreuve les certitudes de l’un d’entre eux. Au-delà du drame personnel, Ursula Le Guin écorche aussi quelque peu une certaine vision élitiste de la S-F. Si l’avenir de l’homme se trouve dans l’espace, il demeure toutefois une créature enracinée dans la boue de sa Terre natale.

Continuant dans l’excellence avec « La Première pierre », on touche cette fois-ci à la question de la rébellion, sujet récurrent dans l’œuvre de la dame. A l’université d’Obling, les nurolb sont les serviteurs. Ils préparent les repas, nettoient les bâtiments, les réparent à la fin des crues et rangent les objets que laissent traîner les obls, leurs maîtres. Ils subissent également leurs sévices, viol et violence, en silence, car il serait tout à fait inconvenant de se révolter. Bu vit pour servir les obls, accomplissant sa besogne avec zèle. Un jour, elle découvre que les galets, utilisés pour composer les mosaïques ornant les terrasses de l’université, dessinent un message coloré. Un message forcément écrit par les nurolbs l’ayant précédée puisque les olbs ne distinguent pas les couleurs. Mais avoir connaissance d’un tel secret, n’est-ce pas déjà chercher à s’émanciper ? Usant du procédé de la parabole, Ursula Le Guin évoque ici un sujet universel : celui de l’oppression et du processus qui mène à la révolution. Le tout avec une économie de moyens admirable. On en redemande.

Passons rapidement sur « Le Kerastion », court texte dramatique sur les méfaits du conformisme social, pour chroniquer plus longuement « L’Histoire des Shobies », « La Danse de Ganam » et « Pêcheur de la mer Intérieure », un trio se rattachant à « L’Ekumen ». En concevant ce cycle, Ursula Le Guin n’a suivi aucun plan ou schéma directeur préétabli. Planifier une histoire du futur de l’humanité n’a que peu d’intérêt à ses yeux. Elle préfère mettre en scène des destins individuels et des sociétés, optant pour un point de vue anthropologique. Visiteurs étrangers au monde qu’ils observent ou plus simplement autochtones en rupture de ban, les personnages de Le Guin sont les médiateurs d’une réflexion éthique, voire politique. Ils mettent en scène l’altérité et se frottent aux limites de la liberté. Une succession de romans et de nouvelles est ainsi née des efforts de l’auteur, comme une série de motifs brodés sur une trame générale. Un pseudo univers qui a des trous aux coudes, selon ses propres dires, mais jouissant au final d’une grande cohérence interne.

Ayant résolu la question de la communication, via l’ansible, un raccourci narratif pratique, Ursula Le Guin imagine avec « L’Histoire des Shobies » un moyen de voyage instantané. Une sorte de téléportation trichant avec la théorie d’Einstein et dénommée effet churten. Un équipage est réuni pour effectuer le premier transit. Les plans sont dressés, il ne reste plus qu’à expérimenter. Mais la transilience a une conséquence imprévue. L’équipage ne parvient pas à réintégrer la réalité consensuelle, une fois arrivé à destination. Confusion des sens, sentiment d’irréalité, l’expérience manque de lui être fatale. S’amusant beaucoup de la situation, Le Guin dénoue le drame d’une manière originale. En convoquant l’art du conteur plutôt que celui du scientifique. Une manière de dire que pour exister, il faut raconter son histoire à autrui. Une conclusion qui n’est pas sans rappeler le propos du Dit d’Aka.

« La Danse de Ganam » fait un peu penser à L’Homme qui voulut être roi de Kipling. Un groupe de Mobiles se rend sur un monde nouvellement contacté, via la transilience. Une planète morcelée entre plusieurs cités préindustrielles respectant le principe du matriarcat. Le groupe s’intègre sans faire de vagues, conformément à l’éthique de l’Ekumen, mais son meneur devient l’époux de la reine, position lui promettant un destin funeste. Sous couvert d’étude ethnologique, Le Guin traite surtout ici de la divergence des points de vue par rapport à un événement, ajoutant comme paramètre supplémentaire la disharmonie résultant du churten.

Point d’orgue du recueil, « Pêcheur de la mer Intérieure » s’impose comme un des textes majeurs de la dame. Finesse de la psychologie des personnages, usage subtil de métaphores encapsulées dans le récit, tension dramatique admirable et construction narrative impeccable, le texte conjugue de nombreux points forts. L’histoire prend place sur la planète O, un monde ayant déjà servi de décor à deux nouvelles figurant au sommaire du recueil L’Anniversaire du Monde (disponible au Livre de Poche). C’est l’occasion de goûter à nouveau au mariage sedoretu, union complexe à quatre personnes, et de voir Ursula Le Guin réaliser un vieux rêve : permettre à un de ses personnages de mener une double vie simultanément. Au final, on ressort impressionné par ce récit recyclant avec brio un des plus vieux thèmes de la S-F : le voyage temporel.

Par sa vitalité, son ampleur, la précision de son imagination, son aspect ludique, la richesse et la puissance de ses métaphores, le recueil Pêcheur de la mer Intérieure illustre idéalement le propos tenu par Ursula Le Guin dans la préface. Voici une lecture indispensable pour ceux appréciant la beauté des idées, des mots et des émotions.

pecheur-mer-interieurePêcheur de la mer Intérieure de Ursula Le Guin – Éditions Souffle du Rêve, 2011 (nouvelles traduites de l’anglais [États-Unis] par Anne-Judith Descombey)