Upside Down

Dans un avenir peut-être pas si lointain, la bipolarisation du monde est désormais un fait établi. Down Below, sous la grisaille aux reflets de rouille du Brown, on travaille, on produit, on s’échine à la tâche et on se ruine la santé pour faire fonctionner la machine. Pendant ce temps, Up Above, les nababs des grands consortiums goûtent au confort d’un pays de cocagne, délocalisés en orbite terrestre, sûrs de ne manquer de rien, convaincus de l’innocuité de l’air respiré, de la douceur de l’atmosphère climatisée et de la chaleur d’un soleil pacifié. Bref, ils vivent au paradis, jouissant d’une jeunesse éternelle à l’abri du besoin dont ils partagent les miettes avec les rares élus montés au-dessus de l’horizon pour les servir. Down Below, les illusions frelatées diffusées par les domocubes Sensipac entretiennent la paix sociale, adoucissant la rugosité de la vie réelle des damnés de la terre. Un investissement ne remettant en rien le statu quo. À la condition d’alimenter sans cesse les canaux de la machine à rêves.

Bienvenue dans l’avenir selon Richard Canal. Les plus anciens se réjouiront sans doute de retrouver l’une des plumes les plus stimulantes des années 1980-1990. Passionné par l’Afrique, au point d’anticiper l’afrofuturisme avec la trilogie Swap-Swap/Ombres Blanches/Aube Noire, et fasciné par l’Asie, l’auteur a également flirté avec le courant cyberpunk. Sur ce blog, on ne chantera jamais assez les louanges de son premier roman La Malédiction de l’Éphémère, titre ayant fait l’objet d’une réédition révisée en 1996. On ne dira jamais assez de bien de son recueil Animamea. Depuis le début des années 2000, il s’était fait beaucoup plus discret. Son retour du côté de la science-fiction apparaît donc comme une bonne nouvelle.

Avec Upside Down, rien de neuf sous le soleil. Dans un registre dystopique, Richard Canal imagine un avenir cauchemardesque où les maux inhérents de notre présent ont poursuivi leur route, contribuant à notre déroute et à l’effondrement de la biosphère. Mais, loin de se résigner à l’inévitable, il pose les jalons d’une renouveau prenant la forme d’une révolution. Rien de neuf, on vous dit. Pollution, exploitation de l’homme par l’homme, bouleversement climatique, manipulations génétiques, via l’humanisation de certaines espèces animales, clonage, jeunisme, si l’auteur déroule en effet le catalogue bien connu d’un futur en état de collapsus, il ne se veut aucunement pessimiste, brodant une intrigue déclinée en trois lignes narratives qui adoptent les points de vue des dominants et des dominés.

On épouse ainsi le regard de Bill Gates, cinquième du nom, dont l’empire du loisir contribue à la paix sociale Down Below. L’entreprise du magnat est cependant menacée par la rébellion de sa fille adoptive, clonée à partir des gènes de l’actrice Maggie Cheung. Devenue l’égérie de bon nombre de déshérités, l’interprète du film In The Mood for Love refuse en effet de continuer à tourner le remake 3D du chef-d’œuvre intemporel de Wong Kar-Wai, préférant inspirer la colère généreuse des damnés de la Terre plutôt que de contribuer à leur apathie. On croise aussi un duo insolite de détectives, composé de l’habituel dur à cuire et de son collègue, incarné ici par un Saint-Hubert humanisé (faut-il y voir une réminiscence du chien de Ghost in the Shell, l’anime de Mamoru Oshii ?). On suit aussi l’itinéraire d’un artiste un tantinet révolutionnaire, au sens propre comme au figuré, et de sa muse, une empathe aux dons surprenants. Tous ces personnages contribuent à donner chair à une intrigue qui, si elle ne brille pas par son originalité, reste portée par une prose ne manquant pas de références, notamment au situationnisme, et n’étant pas dépourvue de fulgurances visuelles saisissantes.

On est maintenant curieux de lire le prochain roman de Richard Canal, annoncé sous le titre de Cristalhambra. À suivre

Upside Down – Richard Canal – Éditions Mnémos, octobre 2020

Abattoir 5

Le présent ouvrage n’est pas la première adaptation d’Abattoir 5, mais il s’agit sans doute de l’une des plus réussies, tant Ryan North et Albert Monteys ont su capter l’essence du roman de Kurt Vonnegut, ce mélange désespéré de fatalisme et de drôlerie irrésistible. Un condensé de Science fiction, d’autobiographie et d’Histoire, faisant de ce roman l’une de mes œuvres antimilitaristes préférées, avec le fameux Catch 22 de Joseph Heller.

À l’usage des étourdis qui seraient passés à côté de ce texte majeur du XXe siècle, quelques mots de l’histoire. Billy Pilgrim possède une étrange faculté depuis qu’il a été enlevé par les Tralfamadoriens, ce peuple extraterrestre à la curiosité insatiable. Devenu sur leur planète l’objet de toute leur attention, pour ne pas dire la vedette de leur zoo, il a acquis à leur contact le don de se détacher du temps, calquant son regard sur leur perception simultanée des événements. Les Tralfamadoriens ont en effet la connaissance de l’entièreté de la réalité, de son début à sa fin. À vrai dire, le début et la fin n’existent pas, le continuum n’étant qu’un ensemble de séquences qu’ils perçoivent simultanément et auxquelles ils ne peuvent rien changer. Pour eux, la notion de libre-arbitre est une bizarrerie, un caprice de lunatique, une exception à l’échelle de l’univers. Les faits se sont déroulés, se déroulent et se dérouleront toujours de la même façon. C’est comme ça.

« Voilà une question très terrienne. Pourquoi vous ? Pourquoi nous ? Pourquoi tout le reste ? Eh bien, nous sommes piégés, M. Pilgrim, dans l’ambre de cet instant. Il n’y a pas de pourquoi. »

De même, la mort n’est pas la fin de tout puisque qu’elle n’est qu’un moment de ce déroulement dont on peut se détacher pour revivre d’autres instants de son existence. Revivre des épisodes clés de sa propre vie, Billy sait le faire, tirant de cette expérience personnelle un regard désincarné sur son humaine condition. L’Histoire ne nous apprend rien. Elle n’est que le compte-rendu de grandes catastrophes humaines vécues par de simples individus. Billy est bien placé pour le savoir, ayant vécu lui-même l’un de ces événements : le bombardement de Dresde en 1945. Prisonnier de guerre à cette époque, il a échappé à la mort mais pas au traumatisme. Sans cesse, son errance détachée du temps le ramène à cet épisode vécu à l’abri de la chambre froide de l’abattoir 5.

Pour réussir à adapter en bande dessinée le roman de Kurt Vonnegut, il fallait une grande dose de talent et sans doute aussi un peu d’inconscience, toute chose que possèdent manifestement Ryan North et Albert Monteys. Leur adaptation de Abattoir 5 transpose en effet le propos de l’auteur américain avec une grande maîtrise, restituant les sauts temporels impulsés par la narration d’une façon admirable. On saute ainsi d’un épisode à un autre, sans véritable solution de continuité, découvrant peu-à-peu la vie de Billy et le regard qu’il porte sur son bref passage sur Terre. On accompagne son récit aux différentes époques de son existence, avec comme point d’ancrage dans le temps cette expérience traumatique à Dresde, dont les échos et les récurrences ne font que le poursuivre pendant son errance, apportant un contrepoint tragique aux moments plus heureux de sa vie. D’aucuns pourraient considérer Abattoir 5 comme un roman pessimiste, dépourvu de tout espoir. On ne niera pas le fait. On sourit pourtant, voire on rit beaucoup car Kurt Vonnegut confère au récit de Billy Pilgrim une drôlerie incontestable. Des moments où il laisse libre cours à l’ironie et à la satire, prenant pour cible les compagnons de Billy, mais n’épargnant cependant pas le narrateur. On y croise ainsi des types bas de plafond ou tout simplement haineux, l’avatar grotesque d’un écrivain de SF, un honnête professeur de lycée, une starlette du X, un propagandiste américain traître à son pays et Kurt Vonnegut lui-même.

La virtuosité du découpage et du graphisme font écho au récit atomisé de Pilgrim. Oscillant entre ligne claire quasi-réaliste et abstraction, Albert Monteys ne craint pas également de jouer avec différents registres graphiques, du pulp au simple crayonné, restituant à merveille la déconstruction de la narration et transposant avec brio le propos fataliste et existentialiste du roman de Vonnegut. De cette quête du bonheur flirtant avec l’absurdité et l’ironie grinçante, il tire une bande dessinée impressionnante dont les images nous accompagnent longtemps. Très longtemps. C’est comme ça.

Ryan North et Albert Monteys rendent donc justice au roman de Kurt Vonnegut, leur adaptation dessinée faisant écho au récit de Billy Pilgrim d’une manière touchante, dépourvue de toute sensiblerie, mais avec une justesse de ton indéniable. Un chef-d’œuvre !

Abattoir 5 ou La Croisade des enfants : une danse imposée avec la mort (Slaughterhouse-five or the children’s crusade, 2020) – Ryan North & Albert Monteys, adapté du roman de Kurt Vonnegut – Coédition Seuil et éditions du sous-sol, septembre 2022 (traduit de l’anglais [États-Unis] par Clément Baude)

Opexx

Le paradoxe de Fermi est résolu. Une immense confédération extraterrestre pacifique, le Blend, a contacté l’humanité, lui proposant un marché qu’elle n’a pas pu refuser. Contre quelques gadgets technologiques, de quoi améliorer l’ordinaire sur une Terre à la biosphère quelque peu dégradée, les humains peuvent se livrer à leur activité favorite : la guerre. Car l’utopie du Blend n’est enviable que si on l’accepte et l’intègre à sa façon d’être et de vivre. Elle ne suscite pas toujours l’adhésion et nécessite parfois la violence. Toute chose que l’humanité a éprouvé dans sa chair au cours de sa propre histoire et continue de pratiquer avec efficacité et sans scrupules.

Pourvus de la meilleure technologie du Blend, armés et équipés de pied en cap, des commandos humains sont ainsi déplacés vers les zones sensibles, opérant dans l’intérêt du meilleur des mondes possibles. Des opexx sur d’autres planètes pour explorer, s’interposer ou repousser les agressions. De la chair à canon qui ne comprend pas grand chose aux motivations des aliens et dont on efface la mémoire, histoire de lui épargner le stress post-traumatique du combattant, mais surtout une connaissance trop étendue de l’ailleurs. Il ne faudrait pas que les chiens de guerre échappent à leur maître et viennent pisser sur les plate-bandes de l’échiquier géopolitique cosmique. Bref, le boulot idéal pour le personnage principal, soldat professionnel atteint du syndrome de restorff, dont la narration guide notre découverte des opexx d’autant plus aisément que son trouble le rend imperméable aux déprogrammations.

Sous couvert de SF militariste et de space opera, Laurent Genefort nous propose un court récit introspectif où la quête d’altérité se substitue progressivement à la logique de l’affrontement et au repli identitaire. Ponctué par les visions fugitives de mondes extraterrestres, à la beauté incompréhensible et mortelle, Opexx nous immerge ainsi dans l’esprit d’un soldat lambda frustré par sa condition de simple porte-flingue. On observe son glissement progressif, impulsé par sa soif de connaissance et d’interaction, un processus qui finit par le rendre étranger à sa propre espèce, voire à lui-même, le poussant à se fondre dans un ailleurs qu’il juge plus désirable.

Mais, Opexx est aussi une réflexion sur ces opérations en terre étrangère et sur le droit d’ingérence qui les motive. Toute chose accomplie pour un plus grand bien, dit-on. Pour paraphraser le bon sens populaire, on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs. Évidemment, c’est toujours mieux de le faire chez le voisin, histoire de garder son chez soi propre.

D’aucuns trouveront sans doute un goût de trop peu à ce récit, conséquence évidente de sa brièveté. L’essentiel est pourtant énoncé, bousculant les certitudes et nous interpellant sur notre capacité à épouser le regard de l’autre.

Opexx – Laurent Genefort – Éditions Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », mai 2022

L’Anneau-Monde

Parfois, on devrait se fier à son intuition, à la petite voix qui vous susurre dans un coin de votre caboche que vous avez fait le mauvais choix en saisissant ce bouquin sur une pile à lire. On devrait entendre qu’il mérite de continuer à prendre la poussière et tant pis si c’est un classique, un ouvrage fréquemment cité par les éminences, de surcroît primé (un Hugo, excusez du peu). Tant pis s’il échappe à votre culture livresque. Hélas, l’oisiveté estivale et la curiosité sont mauvaises conseillères, on le sait évidemment, même si l’on continue à céder à leurs injonctions répétées.

Donc, L’Anneau-Monde de Larry Niven.

Ce roman fait partie des récits ayant popularisé le thème du Big Dumb Object. À l’instar de Rendez-vous avec Rama de Arthur C. Clarke, L’Anneau-Monde met ainsi en scène un artefact de taille colossale, un anneau englobant un soleil dont la superficie gigantesque est en mesure de résoudre la question de la surpopulation dans plusieurs mondes. Pour examiner la chose, les Cavaliers, une espèce extraterrestre manipulatrice, s’adresse à un Kzin, sorte de félin agressif et tatillon sur l’honneur, et à un couple d’humains pour composer une équipe d’explorateurs téméraires. L’affaire est d’autant plus délicate et périlleuse que les Cavaliers ne leur ont pas tout dit. Un tel scénario ne pouvait que réjouir l’amateur de sense of wonder. Il faut malheureusement convenir que c’est raté.

Space opera et Hard SF font pourtant bon ménage dans ce roman au ton léger, pour ne pas dire primesautier, où l’auteur ne semble pas se départir d’une sorte d’humour décalé. Mais, l’humour est un ressort délicat à manier et Larry Niven est un gros lourd en cette matière. Ses saillies tombent à plat, ne suscitant qu’accablement, voire un agacement croissant au fil de péripéties dignes d’une comédie française des années 1970.

L’Anneau-Monde est de surcroît un véritable remède contre le sense of wonder. l’histoire est écrite (traduite ?) au fer à repasser, rendant la lecture pénible et ennuyeuse. Le traitement des personnages, y compris extraterrestres, se vautre dans les poncifs et la caricature, et ne parlons pas de l’unique personnage féminin qui n’est finalement présent que pour faire tapisserie, ou chambre à coucher, sous couvert de libération des mœurs.

Ne tergiversons pas, L’Anneau-Monde est une vraie purge. On pouffe en se disant qu’il s’agit du premier volet d’une série comportant au moins trois autres titres, sans compter les cycles annexes… Certains lecteurs aiment se faire mal.

L’Anneau-Monde (Ringworld, 1970) – Larry Niven – Réédition Mnémos, 2005 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Fabrice Lamidey, révision par Patrick Mallet)

Capitaine Futur : Les Sept Pierres de l’espace

Le temps passe aussi vite que le Comète en quête de nouveaux défis à relever. Voici déjà le cinquième opus des aventures du Capitaine Futur, le sémillant géant à la chevelure de feu et à l’intelligence remarquable. Sortez les midinettes, le héros est toujours un cœur à ravir, même si Joan le couve plus que jamais d’un regard jaloux. Mais, ne soyez pas trop impatient quand même, car la liste des ennemis de l’humanité est longue avant de pouvoir trouver le moment propice afin de compter fleurette. D’autant plus que le sorcier de la science a toujours une expérimentation sur le feu, histoire de ne pas rester oisif. Une fois de plus, il affronte un adversaire implacable, un véritable génie du mal, déterminé à dominer les neuf planètes pour en repousser les limites à son avantage exclusif. Un adversaire évidemment à la démesure de Curt Newton et de ses Futuristes, persuadé que l’univers, de l’infiniment petit au plus grand, lui appartient, prêt à être façonné à sa convenance. Face à Ul Quorn, l’hybride maléfique et à sa caravane de l’étrange, toutes les ressources athlétiques et intellectuelles du Capitaine ne seront pas de trop pour le mettre hors de nuire.

Lire Capitaine Futur, c’est un peu comme retrouver une paire de pantoufles auprès du feu. Périls terrifiants dont on sait que le héros parviendra à se dépêtrer à force de courage et de ténacité, sense of wonder suranné, voire kitschouille, décontraction et frisson sans prise de tête, les aventures de Curt Newton proposent un condensé de cet esprit pulp, cher à l’Âge d’or de la science fiction américaine. Dans l’univers du feuilleton ou plutôt du serial, Edmond Hamilton tire son épingle du jeu, en dépit de l’aspect répétitif des intrigues, de l’humour lourdingue du duo Otho/Grag et de rebondissements un tantinet téléphonés. Si les recettes d’écriture ne changent pas vraiment, l’auteur introduit pourtant une petite variante, dévoilant d’emblée l’identité de l’adversaire du Capitaine. Il s’agit donc moins de démasquer celui-ci que de le prendre en flagrant délit ou de le devancer afin de l’empêcher de mener son projet à terme. Le mano à mano entre Curt et Ul Quorn n’empêche pas le respect d’exister, voire même une certaine admiration mutuelle se développer entre les deux personnages, malgré l’antagonisme irréductible qui les oppose. Il en va souvent ainsi du héros et de son âme damnée.

Bref, Les Sept Pierres de l’espace s’apparente à un petit changement dans la continuité où l’ambivalence des motivations reste toujours exclue et où les poncifs constituent l’ordinaire d’un système solaire réduit aux dimensions d’une Amérique fantasmée.

Capitaine Futur  : Les Sept Pierres de l’espace – Edmond Hamilton – Le Bélial’, coll. «  Pulps  », juin 2020 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Pierre-Paul Durastanti)

Noël 2022 au balcon

La sobriété étant de mise, comme les cols roulés et les (éventuelles) (peut-être) (ne nous affolons pas) coupures électriques, le blog yossarian propose une sélection disruptive et allégée, en forme de bilan pour l’année écoulée, histoire de ne pas manquer de papier pour amorcer le feu dans la cheminée en cas de panne de chauffage.

Et comme la science fiction aime inventer, spéculer, dépeindre des lendemains qui chantent, faire vivre des utopies désirables, tirer la queue du malin pour voir s’il a de grandes dents, voici de quoi pourvoir à l’optimisme, à la joie, au bonheur et au pouvoir d’achat, car un autre monde est possible (éventuellement) (peut-être) (ne nous affolons pas). De toute façon, on s’en fout. Nous serons tous bientôt morts, hein ?

Longue vie et prospérité, comme disait l’autre. (cliquez sur les vignettes)

Superluminal

Un peu tombée dans l’oubli dans nos contrées, Vonda McIntyre a pourtant connu son moment de célébrité dans la SF américaine, notamment en étant récompensée par le Hugo et le Nebula. Depuis la traduction de La Lune et le roi-soleil en 1999, fantasy douce amère où se côtoient une sirène et Louis XIV, les romans de l’autrice avaient déserté les tables des librairies dans l’Hexagone. Aussi la réédition de Superluminal chez Mnémos, pour inaugurer leur collection « Stellaire » dédiée aux aventures spatiales, apparaît-elle comme une bonne surprise, du moins en attendant celle de Le Serpent du rêve.

Comme souvent dans le monde anglo-saxon, Superluminal trouve son origine dans la forme courte, plus précisément les nouvelles « Aztecs » et « Transit », si l’on se fie à l’isfdb. On y découvre un futur à la fois familier et étranger où l’espèce humaine semble avoir apprivoisé le voyage supraluminique, mais au prix du sacrifice d’une partie de son humanité. Impossible en effet pour les équipages humains de franchir le mur de la vitesse de la lumière sans être placés en sommeil artificiel, avec comme seule sauvegarde la vigilance d’un pilote, c’est-à-dire un homme ou une femme, capable de ralentir ou d’accélérer son flux sanguin grâce à un cœur mécanique implanté à la place de leur organe naturel. À la fois adulés et regardés avec crainte, les pilotes forment ainsi un corps à part, isolés dans la tour d’ivoire d’une transhumanité qui les coupe définitivement du commun des mortels. Laena Trevelyan a subit cette transformation chirurgicale sans se rendre compte qu’elle allait mettre un terme à sa passion naissante pour Radu Dracul. Elle le regrette amèrement, même s’il est plus facile pour elle de faire son deuil de sa relation avec Radu, cœur mécanique oblige. Pour son ex-partenaire, la rupture est moins facile à accepter, d’autant plus qu’il se découvre un don particulier de nature à remettre en question l’équilibre entre les pilotes et le reste de l’humanité. Mais, tout cela ne compte finalement pas. Le seul sujet qui importe vraiment se résume à une question : l’amour n’est-il pas le meilleur moyen de se rapprocher les uns des autres ?

Que les amateurs de science fiction se rassurent. Superluminal n’est pas seulement une romance contrariée sur fond d’aventures spatiales, comme la quatrième de couverture le laisse penser. Certes, la dimension psychologique, pour ne pas dire sentimentale, constitue un aspect important de l’intrigue. L’amour de Radu pour Laena, et vice-versa, apparaît comme le principal moteur d’un récit qui, fort heureusement, ne se cantonne pas à la bluette. Superluminal est surtout un roman sur l’altérité, mais aussi sur les conséquences des transformations corporelles, métaboliques et psychologiques rendues nécessaires par le voyage dans l’espace. Un roman sur la transhumanité en somme, mais avec un traitement que n’aurait pas désavoué Ursula Le Guin. Jouant de la temporalité différente impulsée par le voyage au-delà de la vitesse de la lumière, relativité oblige, Vonda McIntyre déroule une histoire d’amour nuancée et bienveillante, autour de la différence et de la nécessaire adaptation aux changements, brossant en creux le tableau d’un avenir empreint de lyrisme, de mystère et de choix moraux déchirants.

Selon qu’ils soient sensibles à la plume délicate et à la poésie de la prose de Vonda McIntyre, d’aucuns succomberont au charme de Superluminal ou trouveront insupportablement nunuche le présent roman. Les défenseurs acharnés de Cordwainer Smith ne manqueront cependant pas de relever une certaine communauté d’esprit avec le cycle des « Seigneurs de l’Instrumentalité ». On a connu pire comme comparaison.

Aparté : Je n’ai pas résisté à joindre à cet article la sublime illustration de Florence Magnin, réalisée pour le Club du livre d’anticipation chez Opta.

Superluminal (Superluminal, 1983) – Vonda McIntyre – Réédition Mnémos, collection « Stellaire », juin 2022 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Daniel Lemoine, révisée par Olivier Bérenval)

La Voix du maître

Comme il le déclare en ouverture, à la manière modeste d’un Isaac Asimov, Stanislas Lem expérimente avec La Voix du maître une forme d’hybridation de la littérature et de la philosophie, sorte de philosophie fiction matinée d’une bonne dose de science et d’épistémologie. Le présent roman est en effet le genre de récit qu’il ne convient pas de lire d’un œil distrait tant les digressions abondent déclinant moult réflexions stimulantes et concepts vertigineux. D’aucuns resteront sans doute désemparés devant la profusion et la densité des idées déployées comme une arborescence touffue ne se laissant pas conquérir sans quelques efforts. D’autres lâcheront l’affaire, préférant retrouver l’exubérance pulp dont on sent que Stanislas Lem ne prise guère le bigger than life. La Voix du maître dénote surtout de la volonté de son auteur à faire sens en épuisant toutes les hypothèses afin de traiter le plus rationnellement possible de son sujet. Et, s’il use de la boîte à outils de la science-fiction, c’est en la dépouillant de ses ornements les plus clinquants, les plus ostentatoires selon son goût, préférant les idées aux images, l’analyse minutieuse à la narration débridée, la raison à l’émotion. Une attitude lui ayant valu d’être radié de la Science Fiction and Fantasy Writers of America en raison de sa critique acerbe du genre outre-Atlantique.

Adoptant le registre du monologue autobiographique, La Voix du maître traite d’un lieu commun de la Science-fiction dont Stanislas Lem a déjà fait le sujet du roman Solaris. Les connaisseurs l’auront compris, il s’agit du premier contact avec une forme d’intelligence extraterrestre. Celui-ci est ici à sens unique puisque transmis sous la forme d’un message capté via un flux de neutrinos. Information ou simple bruit intergalactique, message destiné à l’humanité afin de tester son intelligence ou bribe d’une transmission perdue dans l’éther, le mystère ne résiste pas aux interrogations d’un Stanislas Lem très inspiré, toujours aussi pessimiste quant à la faculté humaine à s’autodétruire, Guerre froide oblige, mais surtout très intéressé par la démarche scientifique, la philosophie et la métaphysique. En conséquence, la tension dramatique est intellectuelle, les cliffhangers étant remplacés par de longues digressions consacrées au rôle de la science, à son détournement dans un but de domination et aux conflits entre scientifiques, véritables guerres picrocholines aux buts absurdes. Bref, l’optimisme ne guide pas un auteur navré de constater que nos connaissances se réduisent à des croyances fragiles entre les mains de décideurs avides de pouvoir, mais qui ne renonce pas pour autant au sarcasme et à la critique. Le choix de l’intelligence.

Incontestablement ambitieux et dense, La Voix du maître ravira sans doute les amateurs de H.G. Wells ou d’Olaf Stapledon par l’ampleur de spéculations et thématiques, elles-mêmes très appréciées des lecteurs de science-fiction, en dépit des réserves de l’auteur pour le genre.

La Voix du maître – Stanislas Lem – Éditions Denoël, coll. «  Présence du futur  », 1976 (roman traduit du Polonais par Anna Posner)

Eutopia

À force de nous répéter qu’il n’existe aucune alternative au modèle libéral-capitaliste, présenté par ses parangons comme le moins pire de tous les systèmes, on a fini par le croire, y compris dans la Science fiction, littérature des possibles par excellence. Le genre semble s’être résigné, déclinant les pires scénarios de la dystopie, auxquels Camille Leboulanger lui-même a apporté une contribution non négligeable, espérant un sursaut de conscience ou se contentant d’être le spectateur désabusé du monde tel qu’il va mal. C’est oublier un peu vite que la Science fiction se veut aussi littérature de proposition, échafaudant des ailleurs désirables, parfois critiques, voire ironiques, mais autrement plus stimulants que la longue litanie du TINA.

Avec Eutopia, l’auteur fait le pari de l’eutopie, le bon lieu, imaginant un monde meilleur fondé sur les réflexions de Bernard Friot et du Réseau Salariat. Un monde libéré de la propriété privée, où seul l’usage détermine l’attachement à un bien. Un monde fondé sur le bannissement du propriétarisme, où l’intérêt de tous est le seul sujet qui importe vraiment. Un monde de la décroissance, où prévaut l’économie circulaire et la low-tech mais pas la régression technologique. Un monde où l’on a troqué le développement du râble contre une prise de conscience de la fragilité de la nature et du caractère fini des ressources. Un monde respectueux des individus, débarrassé de la tentation totalitaire et des illusions de la perfection. En somme, un monde bienveillant, égalitaire et éco-responsable, n’étant pas sans rappeler – attention gros mot – l’anarcho-communisme.

Optant pour la forme de l’autobiographie fictive, Camille Leboulanger s’efforce autant que possible d’en dévoiler tous les aspects, qu’ils soient sociétaux, moraux, philosophiques, politiques ou économiques. Il dresse littéralement le portrait d’un autre monde, fondé sur des valeurs différentes et pourtant familières à nos yeux, matérialisées dans un texte constitutif présenté en préambule du roman. De la table rase ayant permis son installation, on ne perçoit cependant que des bribes, lâchées ici ou là au fil du récit. Révolution violente ou transition pacifique ? Le processus reste dans un angle mort. À vrai dire, l’Histoire importe peu, elle n’est pas le sujet du roman. Camille Leboulanger préfère nous immerger directement au cœur de l’eutopie, épousant le regard d’Umo, narrateur de sa propre vie. Un individu lambda qui n’a jamais rien connu d’autre que ce monde où il est né. On le suit, de sa jeunesse à sa vieillesse, de ses années de formation à sa maturité, en passant par son entrée dans le monde actif, marqué par l’obtention de son premier salaire en tant que travailleur potentiel. On découvre ainsi les effets concrets de la mise en œuvre de la Déclaration d’Antonia, le texte fondateur de cette eutopie.

En bon connaisseur de la Science fiction, Camille Leboulanger sait en effet que le genre s’intéresse plus aux conséquences d’un fait qu’au fait lui-même qui, du reste, apparaît souvent comme un novum hard scientifique. Il sait aussi qu’il s’adresse au présent, ne manquant pas d’interpeller le lecteur dans ses certitudes et lui donnant matière à réflexion. Avec Eutopia, l’auteur s’inscrit résolument dans une perspective systémique, cherchant à épuiser sans vraiment y parvenir tous les aspects de l’eutopie qu’il pose en hypothèse. Il met ainsi en récit un système bâti sur des valeurs et des bases éthiques, économiques, sociales et politiques radicalement différentes, mais dont tout à chacun peut juger de l’actualité. Pas étonnant donc d’y retrouver comme un écho des débats qui agitent notre contemporanéité en crise.

Eutopia n’est pourtant pas un lieu pour béni-oui-oui. La perfection n’est ni de ce monde ni du nôtre, bien au contraire, Camille Leboulanger a retenu les leçons d’Ursula Le Guin et de Kim Stanley Robinson. Sous sa plume, le bon lieu dévoile ses angles morts et des tensions inhérentes à la condition humaine de ses habitants. Umo n’est pas en effet le héros irrésistible d’une geste révolutionnaire. À bien des égards, il est même un personnage assez falot, du moins au départ, qui apprend des autres et qui se révèle progressivement à lui-même, au fil d’une existence bien remplie. De sa relation contrariée avec Gob, de ses amours successifs, de ses amitiés forgées au fil de ses voyages, du travail qu’il accomplit dans le cadre de grands projets collectifs, de la part qu’il prend dans le débat autour des droits reproductifs, jusqu’à la fondation de la commune où il vit ses vieux jours, il ne cesse d’observer, de se faire le comptable des échecs et des succès du projet collectif d’Eutopia, sans pour autant renoncer à agir, à prendre position, tout en s’interrogeant sur le bien fondé de ses propres actes. Et, le lecteur de constater que si la perfection n’est pas de ce monde, le bonheur lui tient finalement à très peu de choses. Un engagement, la volonté de ne pas nuire, un regard bienveillant, la fidélité à des principes.

« Tout travail qui reste à faire est opportunité de changement pour le mieux. Nous travaillons en commun et le commun n’a pas de limite de temps. Il n’a de frontières que celles du monde lui-même. »

D’aucuns trouveront sans doute à redire, à critiquer, voire à moquer ce projet alternatif, ne le trouvant guère vraisemblable ou le jugeant un tantinet naïf et parfois trop didactique. Ils en ont le droit. On ne peut cependant rien retrancher à l’optimisme et au propos positif de Camille Leboulanger, ni aux questions que son roman ne manquera pas de susciter. En cela, Eutopia se révèle salutaire et d’autant plus précieux qu’il prouve que même les gens heureux peuvent avoir une histoire. Tant mieux.

Eutopia – Camille Leboulanger – Éditions Argyll, octobre 2022

Un an dans la Ville-Rue

Faisons court et efficace.

Un an dans la Ville-Rue est une novella de Paul Di Filippo, auteur américain que l’on n’avait plus guère croisé dans nos contrées depuis la traduction du sidérant et moite Langues étrangères chez Ailleurs & Demain. Habitué à l’expérimentation et à une certaine exigence sur la forme et le fond, autrement dit, dans le genre qui nous intéresse, les images et les idées, il faut croire que l’imagination débridée et décalée de l’auteur n’a pas rencontré son public. Dommage pour son recueil de biographies fictives Pages perdues et pour La trilogie steampunk. Si un éditeur pouvait les rééditer et proposer quelques inédits, il y a matière, ce serait cool.

La présente novella ne risque pas de remettre en cause cette réputation. Un an dans la Ville-Rue a le charme malin des films de cinéma bis. On pense forcément à Dark City pour le contexte urbain et l’étrangeté de l’atmosphère, même si l’intrigue s’en différencie beaucoup. Paul Di Filippo flirte aussi, et pas qu’un peu, avec la weird fiction chère à Jeff VanderMeer. Bref, autant ne pas vous cacher le gros coup de cœur suscité par cette lecture, d’autant plus enthousiaste que l’auteur ajoute une vraie exigence stylistique à son écriture.

Imaginez maintenant un monde réduit à une bande urbanisée, bordée d’un côté par le Fleuve et de l’autre par les voies ferrées. Une ville linéaire apparemment sans début ni fin, personne ne peut en témoigner de toute façon ou même envisager l’existence d’un bloc zéro. Une cité composée d’arrondissements aux noms délicieusement imagés et de blocs numérotés à l’infini, l’ensemble étant éclairé par un double soleil aux orbites orthogonales. Au-delà des limites de la ville, on aperçoit l’Autre rive et le Mauvais Côté des Voies, comme des abstractions géographiques inaccessibles. Au-dessus des têtes, des entités psychopompes, les Bouledogues et les Femmes des Pêcheurs, sillonnent les cieux, attendant leur heure, prêt à ravir les dépouilles des défunts pour les emporter vers un ailleurs indéterminé. En-dessous du métro et des égouts de la Cité, l’inconnu, pavé d’écailles vivantes et pas seulement de bonnes intentions.

La grande force de Un an dans la Ville-Rue réside dans ce cadre familier et dans un jeu d’emprunts à des références culturelles et topographiques en gros issues des années 1950, mais dont la configuration singulière et étrangère nous éloigne de notre quotidien. Paul Di Filippo ne force pas le trait pour faire émerger peu-à-peu ce monde des limbes de son imagination. Il n’assène pas, se contentant de le faire vivre et respirer au fil des pérégrinations de Diego Patchen, son double littéraire, résident de la Ville-Rue.

Habitant au cœur de l’arrondissement de Vilgravier, dans un appartement situé dans le 10 394 850e bloc de l’Avenue, le bougre se satisfait en écrivant des nouvelles de Cosmos-Fiction pour une revue à bon marché vendue en kiosque, activité pour laquelle il rencontre quelque succès, au point de se voir proposer par son éditeur la publication d’un recueil de ses textes. Mais Diego aspire à plus. Une reconnaissance critique, l’estime de ses pairs de la fiction quotidienne et une véritable exigence stylistique, toute chose qu’on lui refuse dans son milieu, ce qui lui vaut de passer pour un excentrique. Comme on le voit, Paul Di Filippo s’y entend pour établir, non sans malice, des parallèles avec notre propre monde. La Ville-Rue apparaît ainsi comme un miroir quelque peu décalé de notre réalité, puisant son inspiration à la source de l’interzone de William S. Burroughs et de la weird fiction.

Sublimé par la traduction de Pierre-Paul Durastanti (je flagorne si je veux, mais honnêtement, félicitations pour le boulot de dingue !), Un an dans la Ville-Rue est un texte malin et ambitieux, où le fond et la forme s’entremêlent en de multiples couches dont on se plaît à décortiquer l’architecture. Parcourir l’Avenue de la Ville-Rue, c’est l’adopter, à la condition d’aimer s’y perdre. Un peu.

Un an dans la Ville-Rue (A Year in the Linear City, 2002) de Paul Di Filippo – Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », mai 2022 (novella traduite de l’anglais [États-Unis] par Pierre-Paul Durastanti)