Quelques nouvelles de Frank Herbert

A l’instar de nombreux auteurs américains, Frank Herbert a débuté en écrivant des nouvelles, une part de son œuvre éclipsée par les grandes sagas pour lesquelles il est plus connu sous nos longitudes : le cycle de « Dune », le « Programme conscience » (en collaboration avec Bill Ransom), le « Bureau des sabotages », autant de romans régulièrement réédités promus au rang de classiques de la science-fiction.

A la lecture des trois recueils rassemblant les nouvelles d’Herbert dans l’Hexagone, on oscille entre la nostalgie et la jubilation. Un peu d’irritation aussi, car il faut confesser que certaines histoires sont un tantinet ternes, pour ne pas dire ennuyeuses. Sans doute accusent-elles leur âge. De fait, les textes semblent relever de deux catégories distinctes : des nouvelles légères, parfois malignes, teintées d’humour mais percluses de clichés SF old school, et des textes d’une consistance bien plus satisfaisante, portant en germe les thèmes majeurs de l’auteur américain.

Parmi les nouvelles du premier type, retenons-en neuf. Dans le recueil Champ mental, « Martingale » attire l’attention par son atmosphère rappelant The Twilight Zone. Un couple de jeunes mariés égarés dans le désert y fait l’inquiétante expérience d’un hôtel destiné à guérir définitivement les parieurs invétérés. Amusant et sans prétention. Texte plus ancien, « Chiens perdus » suscite des réminiscences simakiennes. Ici, l’Humanité doit faire face à une épidémie mortelle pour la race canine. Une maladie se transmettant par les caresses… Pour sauver le meilleur ami de l’homme, devra-t-on transformer son génome ?

Dans le recueil Les Prêtres du Psi, on ne peut faire l’impasse sur l’hilarante nouvelle « Les Marrons du feu », texte que l’on pourrait sous-titrer « Rencontre du troisième type chez les ploucs », et sur « Le Rien-du-tout », histoire de mutants dont le dénouement n’est pas sans évoquer les méthodes de sélection génétique du Bene Gesserit.

Reste Le Livre d’or. L’ouvrage étant censé rassembler une sélection des meilleures nouvelles de Frank Herbert, on peine à opérer un second tri. Bien sûr, on ne peut pas passer outre « Vous cherchez quelque chose ? », premier texte de science-fiction de l’auteur. A découvrir au moins pour sa dimension patrimoniale. « Opération Musikron » et « Étranger au paradis » se laissent lire sans déplaisir. La première nouvelle décrit une épidémie de folie, mal auquel le personnage principal doit apporter un remède dans les plus brefs délais. La seconde imagine une explication au paradoxe de Fermi pour le moins pessimiste. Toutefois le meilleur de l’auteur se révèle à la lecture de « Semence » et de « Passage pour piano ». Ces deux récits conjuguent l’exigence et la réflexion. Ils font le lien avec ses thématiques plus personnelles, comme l’écologie et la rareté.

Avec « Champ mental », « Les Prêtres du Psi » (dernière partie du roman Et l’homme créa un dieu), « L’Œuf et les cendres », « Délicatesses de terroristes » et « La Bombe mentale », on attaque le noyau dur de l’œuvre de Frank Herbert. La plupart de ces nouvelles constituent en quelque sorte la matrice des romans et fresques romanesques à venir. Difficile de ne pas comparer la société religieuse de « Champ mental » au Bene Gesserit, du moins pour certaines de ses pratiques de contrôle. Le rejet de toutes les passions grâce à un conditionnement draconien et la condamnation du changement nourrissent ce parallèle. Ce texte montre que pour Herbert, les gouvernants cherchent toujours à écraser les gouvernés, souvent pour les meilleures raisons du monde. Un objectif partagé par les pouvoirs politique et religieux, deux faces du même totalitarisme, l’un agissant par l’entremise de la bureaucratie et l’autre sous couvert de mysticisme. Dans ce cadre, l’individu ou le groupe social, par sa soumission, son adaptation ou sa rébellion, interagit avec le tyran ou ses sbires. Et chacun essaie de s’aménager sa propre niche, qu’elle soit écologique ou sociétale, guidé par son inconscient, le désir de connaissance ou plus simplement ses pulsions vitales. Un chaos potentiel dont semblent être conscients les prêtres de la planète Amel, lieu saturé par les émanations psi des fidèles de tous les cultes de l’univers connu. En secret, ils échafaudent un projet d’une ampleur cosmique : « Nous voulons semer les graines de l’autodiscipline partout où elles pourront germer. Mais pour cela, il nous faut préparer certains terrains fertiles. » Un plan partageant une certaine parenté avec celui suivi par les Révérendes Mères.

« Délicatesses de terroristes » apparaît comme le galop d’essai de Jorj McKie, personnage que l’on retrouvera ensuite dans les romans L’Étoile et le fouet et Dosadi. L’agent du Bureau des sabotages doit ici protéger contre lui-même l’organisme qui l’emploie. Juste retour des choses pour une organisation ayant la charge de réguler la bureaucratie et le pouvoir politique par le sabotage délibéré, ceci afin d’éviter la tyrannie.

De despotisme doux, il est question dans « La Bombe mentale ». Dans cette nouvelle, une sorte d’ordinateur géant, la « Machine Suprême », préside au destin des habitants de Palos. La Machine élimine tous les conflits, bridant en même temps la liberté d’agir, d’inventer et d’évoluer des hommes. Une parfaite contre-utopie pour Frank Herbert, et sa plus grande crainte pour le futur.

Au final, les nouvelles de Frank Herbert offrent comme un complément à ses romans et sagas. Une lecture utile à la condition d’opérer un tri entre le franchement dispensable, l’amusant et ce qui apparaît comme le cœur de son œuvre.

Champ mental (Try to remember and six others stories) de Frank Herbert – Pocket, collection Science-Fiction/Fantasy , septembre 1987 (recueil traduit de l’anglais [États-Unis] par Claire Fargeot)

Les Prêtre du psi (The Priests of Psi) de Frank Herbert – Pocket, collection Science-Fiction/Fantasy, 1985 (recueil traduit de l’anglais [États-Unis] par Dominique Haas)

Le livre d’or de la science-fiction : Frank Herbert – Pocket, collection Le livre d’or de la science-fiction, 1978 (recueil traduit de l’anglais [États-Unis] par Dominique Abonyi, Christian Meistermann, Pierre Billon)

Destination Ténèbres

Les lectures s’enchaînent pour le Challenge Lunes d’encre et parfois, PAF ! Le coup de cœur. Tout est foutu !

Frappé d’amnésie après un grave accident sur une planète étrangère, Moineau ne se rappelle plus de rien. Seuls quelques souvenirs échappent au trou noir de sa mémoire, des faits incertains qui l’inquiètent plus qu’ils ne le rassurent. À peine sorti de convalescence, on le persécute, on le séduit et on le presse de choisir son camp. Car après deux mille ans de voyage, l’Astron s’apprête à traverser la Nuit, une portion d’espace dépourvue de toute étoile et de toute planète. Autant dire un saut dans les ténèbres, pour une durée de vingt générations, mais avec l’espoir d’atteindre une partie de la galaxie plus dense et ainsi multiplier les chances de premier contact. Une mission jusque-là vouée à l’échec, le vaisseau-génération n’ayant croisé la route que de mondes déserts et stériles. Quel parti Moineau doit-il prendre ? Celui de la majeure partie de l’équipage, poussée à l’abattement par la certitude de l’échec, et qui ne souhaite plus que rebrousser chemin pour regagner la Terre ? Ou celui du Capitaine, personnage charismatique, manipulateur et inquiétant ? Mais, peut-être la solution se trouve-t-elle dans sa mémoire perdue ?

« La seule chose dont je me souviens, c’est que j’ai vu quelque chose d’extraordinaire le matin du jour où je suis mort. »

Croisement entre thriller et science-fiction, Destination Ténèbres conjugue les qualités de l’un et de l’autre avec une insolence qui laisse pantois. Redoutable page turner, le roman de Frank M. Robinson vient en effet vous cueillir sans coup férir, vous embarquant dans un voyage sans escale, tant le récit se révèle difficile à lâcher avant la fin.

Sur fond de paradoxe de Fermi, l’auteur américain nous immerge en effet dans un huis clos angoissant introduit par une phrase d’ouverture mémorable. Via le regard de Moineau, on se familiarise progressivement avec les lieux et l’équipage de l’Astron, notamment ses figures importantes. Noé, Tybald, Pippit, Plongeon, Corbeau, Grive, le Capitaine et bien d’autres. Le vaisseau-génération abrite en effet une micro-société aux routines bien installées qui peinent à masquer les rapports de force sous-jacents. De quoi donner du fil à retordre à un Moineau bien esseulé, ne sachant à qui accorder toute sa confiance.

De la naissance, source de rites quasi-religieux et prétexte à un défoulement festif, au recyclage nécessaire des composants des dépouilles de ses membres les plus âgés, l’équipage de l’Astron vit en vase clos, conditionné à accomplir coûte que coûte son office en dépit de conditions matérielles dégradées.

Car, après deux mille ans de transit dans l’espace, l’Astron semble en bout de course. Les équipements de survie donnent des signes évidents d’usure et seuls les falsifs, ces environnements virtuels programmés par l’équipage pour agrémenter leur quotidien, entretiennent l’illusion du confort, masquant le délabrement et la vétusté des coursives ou des cabines. Ils atténuent aussi le caractère étouffant des lieux, offrant une alternative aux ébats sexuels, autre exutoire à l’ennui entre deux explorations.

Malgré un aspect un tantinet suranné et allusif, d’un point de vue techno-scientifique, Destination Ténèbres témoigne pourtant d’une certaine modernité pour ce qui concerne les liens matrimoniaux et la famille. L’auteur n’hésite pas en effet à imaginer un tout autre type d’appariement, où le père n’est pas forcément le géniteur, mais plus simplement un homme de l’équipage s’étant « intéressé » à un enfant, au point de vouloir s’en occuper. De même, il dynamite l’image traditionnelle du couple, combinant des unions bisexuelles, homosexuelles, voire plus classiquement hétérosexuelles. Une conception des relations intersexuelles ne posant aucun problème dans l’univers confiné du vaisseau-génération, où il est surtout très mal vu de refuser une première demande. Mais ce qui frappe l’esprit au final, c’est le lent crescendo dramatique, jalonné de révélations, dont le déroulé contribue grandement au plaisir de lecture.

Bref, avec Destination Ténèbres, Frank M. Robinson mène une réflexion habile autour de la solitude, de l’existence humaine et de la mémoire. Une réflexion non dépourvue d’une certaine ironie comme en témoigne la pirouette finale. Vivement recommandé.

Destination Ténèbres (The Dark Beyond the Stars, 1991) de Frank M. Robinson – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », 2011 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Jean-Daniel Brèque)

L’Assassin de Dieu

Alors que ses romans dépassent allègrement la centaine de titres, les nouvelles semblent réduites à la portion congrue dans l’œuvre de Pierre Pelot. Tout au plus une soixantaine, sans doute passées inaperçues au milieu de livres d’une plus grande ampleur. D’aucuns en ont tiré la conclusion que son imagination avait sans doute besoin d’espace pour se déployer. Après avoir lu L’Assassin de Dieu, permettons-nous d’en douter. Ce recueil compile dix des meilleurs textes de l’auteur, du moins si l’on se fie à la quatrième de couverture. Des nouvelles parues dans la revue Fiction ou figurant au sommaire d’anthologies thématiques ou de titres plus éphémères, voire fandomiques. Leur lecture prouve que Pierre Pelot n’a nul besoin de place pour nous livrer de dangereuses visions où le fantastique et surtout la science-fiction se révèlent sous leur plus beau jour.

L’Assassin de Dieu comporte au moins deux véritables coups de cœur, deux nouvelles justifiant à elles seules son acquisition. La nouvelle éponyme qui ouvre le recueil se révèle une quête métaphysique sur fond de futur si lointain qu’il se pare des attributs du mythe. L’écriture somptueuse ensemence l’esprit d’images baroques et son dénouement, même s’il est prévisible, n’en demeure pas moins délicieusement cynique. « Première mort » apparaît comme l’autre choc incontestable du recueil. Pierre Pelot se fait ici l’égal d’un Jean-Jacques Girardot, convoquant le clonage pour interroger les perspectives ouvertes par la science et examiner leur impact psychologique et sociétal. Pas sûr que la réponse ne débouche sur une joyeuse utopie…

Si ces deux nouvelles se détachent du lot, les autres ne sont pas négligeables, offrant un aperçu non exhaustif de ses différents centres d’intérêt. Un peu de fantastique avec « Danger, ne lisez pas ! », dont on goûtera tout le sel de la mise en abyme. Mais surtout beaucoup de science-fiction, avec une propension à mettre en scène univers post-apocalyptiques, dystopies et autres récits de fin de l’humanité. La liberté semble aussi un thème récurrent dans de nombreuses nouvelles du recueil, avec pour corollaire un attrait pour l’anarchie et une touche de misanthropie. Liberté d’abord de conserver ses rêves d’enfant face à une société totalitaire (« Bulle de savon ») ou de ne pas respecter l’autorité (« Razzia de printemps »). Liberté d’aimer jusqu’au désespoir (« Un amour de vacances » (avec le clair de lune, les violons, tout le bordel en somme)). Liberté de refuser le tropisme de la conquête pour lui préférer celui de l’indépendance d’esprit (« Pionniers »). Liberté enfin de témoigner du passé (« Le Raconteur ») ou de s’opposer à l’Histoire (« Je suis la guerre »). Si la grande noirceur du propos, voire la désillusion prévalent dans la plupart des textes de L’Assassin de Dieu, elles ne tuent cependant pas complètement la tendresse d’un auteur qui sait se montrer touchant lorsqu’il s’attache à ses personnages. « Numéro sans filet » témoigne du sentiment sincère que tout n’est pas foutu et qu’il reste (peut-être) encore un petit espoir pour l’humanité, malgré des tares indéniables.

Bref, si le cœur de la science-fiction bat au rythme de la nouvelle, Pierre Pelot marque la cadence avec talent et une belle constance. Et s’il fallait conclure cette chronique avec un seul mot pour qualifier ce recueil, ce serait celui-ci : indispensable.

L’Assassin de Dieu de Pierre Pelot – Encrage, collection « Destination Crépuscule », 1998

Le Système Valentine

John Varley étant une véritable madeleine pour moi, il me semblait indispensable de le voir figurer au sommaire du non moins indispensable Challenge Lunes d’encre. Hop !

Comme de nombreux autres saltimbanques, Sparky Valentine connaît la dèche en dépit d’un talent pour l’esquive défiant l’imagination. Acteur génial mais malchanceux, il change de visage plusieurs fois par jour, toujours prêt à déclamer les plus grands rôles shakespearien, hommes et femmes y compris. Mais pour l’instant, il est surtout poursuivi par la mafia de Charron et un passé de star du petit écran. Il ne se doute pas cependant que son voyage vers Luna l’emmène vers la plus grande énigme qu’il ait eu à affronter : son père.

À l’ombre de William Shakespeare, des Marx Brothers et de W.C. Fields, Le Système Valentine déploie toute sa démesure dans l’univers des huit mondes imaginé par John Varley. Dans ce futur, une invasion extraterrestre a chassé l’humanité de la Terre, poussant ses survivants à fonder des colonies sur la Lune, Mars et dans cinq autres lieux du système solaire. Le roman forme par ailleurs une trilogie inachevée (plus pour longtemps, l’auteur ayant annoncé la parution prochaine de Irontown Blues), intitulée La trilogie métallique, dont on a pu lire l’ouverture avec Gens de la Lune.

Découpé en cinq actes, Le Système Valentine débute par une représentation survoltée de Roméo et Juliette, jouée aux confins du système solaire, se terminant à peu près avec celle du Roi Lear. Entre les deux, on accomplit un tortueux périple, des environs de Pluton jusqu’à la proche banlieue terrestre, autrement dit la colonie de Luna. Jouant avec la règle de l’unité de lieu, ici le système solaire, et déjouant celle de l’unité de temps en alternant flash back et digressions drolatiques, l’auteur américain nous propose l’odyssée loufoque de Kenneth Valentine, alias Sparky, alias l’Esquive, expert en embrouille et autres canulars. Un pauvre type pour qui l’on éprouve une irrésistible sympathie en dépit de l’envie de lui coller des baffes.

Comédien brillant et truculent, le bougre change de sexe comme de chemise, une habitude chez l’auteur américain. Mais, une poisse cosmique lui colle aux basques depuis soixante-dix ans, le contraignant à une fuite permanente. Et comble de malchance, il vient de s’attirer les foudres de la pègre charonaise, réputée pour sa cruauté et l’intransigeance de sa vengeance. Bref, cela fait beaucoup pour un seul homme/femme, d’autant plus qu’avec John Varley, on n’est jamais au bout de ses surprises. Bien au contraire, le récit est prétexte au déploiement de l’imagination farfelue de l’auteur et à l’humour décapant et dévastateur de sa prose. Et, le moins que l’on puisse dire, c’est que l’on n’est pas dépaysé.

« Il n’y a à la télé que deux choses qui se vendent : les bonnes et de la merde. Aucune de ces catégories n’est une garantie de succès. Nombre d’émissions ont aspiré à être bonnes, mais elles se berçaient d’illusions. Elles ont disparu depuis belle lurette. Et d’autres étaient vraiment bonnes, d’ailleurs, et elles ont disparu, elles aussi. Quant à la merde…qui peut dire, avec la merde ? »

La démesure de l’univers des huit mondes apparaît en conséquence comme le second point fort de ce roman. Durant les pérégrinations et les réflexions introspectives de Sparky, les huit mondes dévoilent leur population fantasque. De vrais doux dingues ayant donné substance à leurs lubies lunatiques, mais également des fous furieux dont il convient de se méfier. L’escale sur Obéron 2 donne d’ailleurs lieu à un festival d’excentricités, avec des trouvailles visuelles sidérantes et des digressions hilarantes prenant pour cible le show-business et le monde du petit et grand écran. Un must foutraque assumé jusqu’au bout. Bref, du pur John Varley. On aime ou on n’aime pas, personnellement, j’adore.

Pour son humour dévastateur, l’utilisation érudite et sacrilège des textes shakespeariens, l’imagination débordante et sans aucun tabou, Le système Valentine se révèle comme l’un des meilleurs romans de John Varley, inscrivant de fait son auteur aux côtés des plus grands humoristes de la science-fiction contemporaine.

Le système Valentine (The Golden globe, 1998) de John Varley – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre, septembre 2003 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Patrick Marcel)

Canyon Street

Canyon Street ressemble une prison à ciel ouvert, bornée de tous côtés par la barrière cyclopéenne des Horizons fermés. La contrée est un dédale, en apparence infini, de rues et ruelles, de bois, de pâtures et d’agglomérations. Sous un ciel éternellement embrumé, comme barbouillé par un artiste fatigué de repeindre toujours le même tableau, ses habitants, ou plutôt devrait-on dire ses détenus, jouent et rejouent la comédie de l’existence. Soumis à la Loi, ils attendent la Manne distribuée par les Cohortes masquées de cuir, espérant un jour faire partie des Élus et repartir en leur compagnie dans le tunnel menant à l’autre monde. Mais un jour, tout s’arrête. La Manne se tarit et les Cohortes disparaissent, laissant la place à la prédation généralisée. La foule fanatisée par les abbés-speakers bascule dans la folie et la barbarie. Malheur au solitaire ou au marginal. Il risque désormais le grill à plus ou moins brève échéance car « Seul le plus fort gagne et survit ». Javeline l’a bien compris. Elle se cache dans un appartement pour échapper à son destin de femme, armée et résolue, prête à défendre son ventre contre celui qui tentera de le violer. Raznak le Fou sait où elle se terre. Il a un plan pour s’évader de Canyon Street, rejoindre le pays du Grand Ciel et ses perspectives ouvertes.

À la fin de années 1970 et au début de la décennie suivante, le paysage de l’imaginaire français a été marqué par une série de romans qui l’ont traversé comme un riff rageur. Joël Houssin, Kris Vilá, Jean-Pierre Hubert, Philippe Cousin, Joëlle Wintrebert, Jean-Pierre Andrevon et Pierre Pelot mettent le feu avec des histoires oscillant entre critique sociale et nihilisme punk.

Par sa violence, son univers oppressant et sa radicalité, Canyon Street rappelle Blue et Argentine de Joël Houssin. On y trouve une rage semblable, une envie d’en découdre et de faire exploser les carcans. Le périple de Javeline et Raznak est également une quête vers un monde meilleur, loin de l’aliénation et de la violence ambiante. Un voyage à travers un monde truqué vers un miroir aux alouettes destiné aux esprits crédules. L’itinéraire du duo dévoile ainsi le machiavélisme d’un système fondé sur le conditionnement d’une population préférant les promesses de la religion et du consumérisme à la liberté. D’aucuns trouveront le propos convenu, du moins conforme à l’esprit de contestation de l’époque. Il n’en demeure pas moins fondé. La liberté reste un choix. Il ne tient qu’à chacun de l’assumer pleinement en rejetant les illusions forgées par la foi et le conformisme. Mais, encore faut-il renoncer au confort matériel d’une existence réglée. Un choix difficile auquel se trouveront confrontés eux-mêmes Javeline et Raznak.

Comme bien des romans populaires de son acabit, Canyon Street se lit sans déplaisir. Et si le propos demeure amer et désabusé, le traitement des personnages apporte un peu de tendresse, histoire d’éclairer leur malheur.

Canyon Street de Pierre Pelot – Éditions Denoël, collection « Présence du futur », 1978

Aux Armes d’Ortog

aux-armes-d-ortogAn 5000. L’humanité se meurt après avoir survécu à l’Holocauste. Car si la Guerre Bleue a entamé son optimisme et mis un terme à l’expansion de son empire dans les étoiles, elle a aussi réussi à détruire son principe vital, amorçant une sénescence prématurée et inexorable de l’espèce.

Menacée de toutes parts par des créatures mutantes impitoyables et des humains ensauvagés, l’humanité lutte désormais contre l’entropie sous la conduite des Sopharques. Un combat qui semble perdu d’avance malgré l’aide des Chevaliers-Nautes dont les nefs parcourent encore les étoiles. Car le plus grand danger demeure l’homme lui-même. Un culte pessimiste menace l’embryon de progrès, poussant au renoncement la noblesse des Seigneurs Maisonniers et le peuple. Pour s’opposer à cette déchéance, l’humanité aurait bien besoin d’un héros.

Aux Armes d’Ortog ne déroge pas au schéma classique d’une science-fiction divertissante et aventureuse. Un condensé de pulp transplanté au Fleuve noir dans la collection « anticipation ». Rien de honteux dans cette entrée en matière, bien au contraire, le roman d’André Ruellan (alias Kurt Steiner) montre de grandes qualités narratives et un certain attachement à la rationalité, du moins à ses apparences.

Habile hybride de science-fiction et de fantasy, Aux Armes d’Ortog emprunte son lexique au second genre pour laisser la part belle au premier. Car derrière la quête, celle du jeune héros amené à rejoindre la communauté des Chevaliers-Nautes au prix de maints exploits, se cache un récit d’aventures spatiales dont n’auraient pas eu à rougir Edmond Hamilton ou Jack Williamson. Un récit bâtit à l’aune du sense of wonder auquel un vernis de rationalité confère une touche vintage.

Bref, sans être bouleversant, voici un bel exemple de cette excellente mauvaise littérature, celle louée par George Orwell, et dont on goûte avec délice le caractère régressif. Affaire à suivre avec Ortog contre les Ténèbres.

ortogAux armes d’Ortog de André Ruellan (alias Kurt Steiner) – Réédition Mnémos, intégrale « Ortog », novembre 2016

Le Village des damnés

Retour aux classiques pour le défi Lunes d’encre, avec un petit maître du genre : John Wyndham.

Réédités en un seul volume, Le Village des damnés et Chocky apparaissent comme le point d’orgue de l’œuvre de John Wyndham, aussi connu pour ses romans de fin du monde, une spécialité britannique, et ses récits d’invasions extraterrestres. Les deux romans au sommaire de cet omnibus relèvent d’ailleurs de cette dernière thématique, même si l’invasion prend la voie détournée de la subversion, via l’image « innocente » de l’enfance.

Commençons par Le Village des damnés, aka Les Coucous de Midwich., titre originel beaucoup plus approprié que celui découlant de son adaptation au cinéma, d’abord par Rolf Willa, puis John Carpenter (une purge).

L’argument de départ, connu des cinéphiles, nous emmène au fin fond de la campagne anglaise. Le paisible village de Midwich est frappé dans la nuit du 26 septembre par un phénomène surnaturel inexpliqué. La population perd sans préambule conscience, ne réagissant à aucun stimuli. Bien au contraire, toute personne s’aventurant dans un rayon de deux kilomètres autour de l’épicentre du phénomène plonge illico dans les bras de Morphée. On ne trouve d’ailleurs plus aucun être vivant éveillé qu’il soit animal ou humain. Averties, les autorités établissent une zone d’exclusion, s’empressant de rechercher les causes de l’événement. Elles finissent par découvrir sur des photos aériennes un curieux objet de forme circulaire, posé dans les champs près des ruines de l’abbaye du village. Mais, avant de pouvoir pousser plus loin leurs investigations, celui-ci disparaît et la population se réveille. Plus tard, on découvre que toutes les femmes du village sont enceintes…

Le Village des damnés n’usurpe pas sa qualité de classique. Près de 60 ans plus tard, le roman de John Wyndham n’a rien perdu de sa puissance d’évocation. Tout au plus, peut-on lui trouver un aspect suranné, une patine contribuant à accentuer son charme. L’auteur britannique transpose la thématique de l’invasion extraterrestre dans l’univers policé de la campagne anglaise, lui donnant le visage de l’enfance. Il le fait d’une façon maline, privilégiant son caractère insidieux et angoissant.

Des premiers émois suscités par la révélation des grossesses multiples au dévoilement de la menace implacable représentée par les Enfants, en passant par la mise à l’écart du village et l’entente mutuelle de ses habitants, John Wyndham ne se départit à aucun moment de son flegme, mélange de sens pratique et d’incrédulité. Parmi les personnages, on retiendra surtout celui de Gordon Zellaby, gentleman érudit et philosophe, attaché à l’écriture de son Œuvre, dont les réflexions alimentent le déroulé dramatique des événements. Une lente montée en puissance où les mœurs britanniques se voient acculées dans leurs ultimes retranchements par les impératifs de la biologie. De quoi résoudre définitivement tous les dilemmes moraux.

« Si tu veux rester vivant dans la Jungle, il faut vivre comme la Jungle elle-même. »

Poursuivons avec Chocky. Plus court, ce roman se révèle également plus émouvant. Cœur d’artichaut, quand tu nous tiens… N’ayons pas peur des mots, voici sans aucun doute le chef-d’œuvre de John Wyndham. Une fois de plus, l’apparente menace vient de l’enfance. Apparente menace car il s’agit plus d’une tentative d’aide maladroite que d’une volonté invasive. Le roman se présente comme une chronique familiale de la classe moyenne anglaise, où l’auteur nous fait pénétrer dans l’intimité d’une famille. Chocky est le surnom donné par Matthew, le fils aîné, à une entité qui lui parle et qu’il est le seul à entendre. Aux yeux de ses parents, elle apparaît d’abord comme une chimère enfantine, une redite de l’ami imaginaire de leur fille dont les caprices leur avaient d’ailleurs donnés du fil à retordre. Mais, les questions posées par leur fils, devenu le porte-parole de Chocky, les capacités dont il fait montre dans le dessin, puis en natation, leur font réviser leur jugement. Craignant un désordre mental, ils font appel à un psychologue dont l’avis ne contribue pas à les rassurer. Bien au contraire, il accrédite la thèse selon laquelle Chocky serait bien une créature réelle, évoquant même le mot de possession. Ange gardien, esprit malin, partenaire envahissant, la nature de Chocky interpelle et angoisse les parents de Matthew, d’autant plus qu’il devient l’objet de la curiosité de la presse, et bientôt d’autres spécialistes moins bien intentionnés.

Avec Chocky, John Wyndham se met à hauteur d’enfant, même si Matthew est perçu par le regard de ses parents. Il écrit ainsi un formidable roman sur l’amour parental où la naïveté infantile dévoile au monde adulte des perspectives altruistes vertigineuses.

Bref, cette réédition démontre, s’il est encore utile de la rappeler, la nécessité de ne pas négliger les classiques. Dont acte.

Le Village des damnés (The Midwich Cuckoos, 1957) de John Wyndham – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », mai 2013 (roman traduit de l’anglais par par Adrien Veillon)

Chocky (Chocky, 1968) de John Wyndham – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », mai 2013 (roman traduit de l’anglais par Michelle Charrier)