Au-delà du Gouffre

Cinquième ouvrage de la collection coéditée par le Bélial’ et les Quarante-Deux, Au-delà du Gouffre propose dans un recueil sans équivalent outre-Atlantique une sélection des nouvelles de l’auteur canadien Peter Watts. Douze textes issus du recueil Beyond the rift paru chez Tachyon Books plus quatre textes postérieurs, le tout précédé d’un bref avant-propos et suivi par une postface de Watts lui-même et une autre de Jonathan Crowe. Évidemment, la recension ne serait pas complète s’il n’était fait mention de la traditionnelle bibliographie d’Alain Sprauel.

Que dire de Peter Watts, si ce n’est que son œuvre propose du sense of wonder en barre, mélange stimulant de culture geek, de hard SF, de sidération et de visions dangereuses. Bref une science fiction inventive, mais sans aucune bienveillance pour le genre humain. Bien au contraire, l’auteur serait plutôt du genre à vouloir botter les fesses de l’humanité, histoire de la faire tomber du piédestal où elle s’est juchée avec roublardise.

Pour Watts, les choses sont claires. L’être humain n’est qu’un amas protoplasmique avec un cerveau n’ayant guère évolué depuis la Préhistoire. Rien ne ravit davantage l’auteur que de lui rappeler sa fragilité, ses limitations neurologiques et sa finitude dans le grand concert cosmique de la vie. Très imaginatif lorsqu’il s’agit de mettre en scène l’altérité dans son acception la plus radicale, il ne nourrit cependant guère d’illusions quant aux motivations extraterrestres, évitant ainsi l’écueil de l’anthropomorphisme. Sa formation de biologiste marin lui fait appréhender la vie comme un univers violent et amoral, relevant d’une logique darwinienne fondée sur la survie, la compétition et la dissémination, au détriment de la collaboration ou de la symbiose.

D’aucuns voient dans Peter Watts un faiseur de futurs dystopiques. Dans la plupart, voire la majorité de ses histoires, l’avenir est incontestablement sombre, bien éloigné des visions d’une science fiction avide de progrès technologique et social. Pourtant, comme lui-même le clame bien fort, ses histoires paraissent bien gentilles comparées à la réalité du monde dans lequel nous vivons et dans lequel nous nous voilons la face, emmurés dans notre petit confort personnel. Et puis, la plupart de ses personnages finissent en général par s’en sortir, certes en choisissant la moins pire des solutions… Si l’on souhaite absolument qualifier Peter Watts, disons qu’il se définit comme un optimiste généreux dans sa colère, sans illusion quant à la nature biologique de l’être humain, et ne pardonnant surtout pas aux élites politiques, économiques, religieuses ou médiatiques, leur mascarade. Bien loin de l’image de misanthropie qu’on souhaite lui coller.

Parmi les seize textes de Au-delà du Gouffre, bien peu se révèlent médiocres et, en dépit du léger coup de mou de la troisième partie, le sommaire brille par sa grande homogénéité. N’ayant pas l’envie de déflorer le recueil, on se contentera de recenser ceux qui demeurent les plus marquants.

Paru au sommaire de l’anthologie des Utopiales en 2010, « Les Choses » est une fanfiction relevant d’une logique lamarckienne délicieusement tordue. On y retrouve le déroulé de l’intrigue du film culte de John Carpenter, mais du point de vue de l’entité extraterrestre. Viscéral et étranger, le regard de la chose sur l’être humain se teinte d’horreur. Watts parvient à nous faire ressentir l’incompréhension et la répugnance de la créature lorsqu’elle découvre la condition de l’être humain et son inadaptation intrinsèque. Forte impression que ce texte, même après sa relecture.

Autre inversion de perspective et nouvelle réussite avec « Le Malak ». Cette fois-ci, on adopte le regard d’un drone évoluant sur le fil de la conscience. Ange de la mort, création de silice et de matériaux composites, il suit les routines fixées par sa programmation, raisonnant en terme de coût ou de prévision des dommages collatéraux et appréhendant le monde en fausses couleurs, rouge pour les ennemis, vert pour les amis, bleu pour les neutres. Cette nouvelle nous dévoile un aperçu de la vie au temps de la guerre asymétrique, mais du point de vue de l’arme et de l’intelligence artificielle.

La deuxième partie du recueil se compose de trois textes qui offrent une unité thématique plus forte, nous projetant dans l’espace à bord d’un vaisseau lancé dans la construction de portails utilisant la technologie des trous de ver (roman à paraître bientôt). Hélas pour ces pionniers, l’instantanéité du déplacement spatial n’est pas promise. Ils voyagent sans espoir de retour, à une vitesse relativiste, plongés dans un sommeil cryogénique, et sont ranimés par l’IA du vaisseau lorsque apparaît une difficulté imprévue. Avec sa sphère de Dyson vivante et sa plongée au cœur des couches superficielles d’une étoile, « L’Île » et « Géantes » sont un condensé de tension, de spéculations vertigineuses et de sidération brute. Une émotion inhérente à la hard SF, ayant les mêmes effets qu’une drogue dure.

Laissant de côté la troisième partie et sa thématique axée sur la religion, hélas portée par des textes un tantinet faibles, on retrouve dans les quatrième et cinquième parties du recueil des nouvelles plus vigoureuses. Sorte de préquelle au roman Échopraxie, « Le Colonel » prolonge la compétition entre les simples humains augmentés et les intelligences partagées. Quant à « Une niche » et « Maison », ils trouvent leur place dans l’univers de la trilogie « Starfish », se révélant par ailleurs une bonne entrée en matière afin de découvrir l’atmosphère anxiogène de ces romans.

Avec Peter Watts, l’extension du domaine des possibles n’est guère plaisant à découvrir. Il nous confronte à notre condition de créature organique, guidée par des impératifs biologiques rendant les notions philosophiques de liberté ou de libre-arbitre définitivement obsolètes et absurdes. Il nous pousse en tête à tête avec la machine molle imparfaite qui nous définit et nous pousse à agir. Si l’on n’aime pas les avenirs de l’auteur canadien, peut-être vaut-il mieux éviter de se pencher sur notre présent. La dystopie y apparaît finalement comme le roman noir du futur.

Au-delà du Gouffre – Peter Watts – Le Bélial & Quarante-Deux, 2016 (nouvelles traduites de l’anglais [Canada] par Roland C. Wagner, Pierre-Paul Durastanti, Gilles Goullet, Erwann Perchoc.

10 livres incontournables de la SFFF du XXIe siècle

La période estivale étant propice à l’oisiveté, inactivité dont je suis coutumier du fait de ma profession dit-on (ne cherchez pas le paradoxe), je cède bien volontiers au virus* qui circule actuellement dans la blogosphère (ou le blogocosme, je ne sais plus), accouchant non sans douleur d’une liste d’incontournables à lire (ou pas) cet été. Avec deux contraintes à respecter : seulement des titres de science-fiction, fantasy et fantastique, aucune publication antérieure à l’an 2000. Ouch ! Dans la douleur, on vous dit.

(*Mon petit doigt me souffle que le patient 0 serait l’hôte du blog Nevertwhere.)

Envoyons le générique…

Logo réalisé par Anne-Laure du blog Chut Maman lit !

  • Le Sens du Vent, Iain M. Banks. Bien des titres de l’auteur britannique devraient figurer dans cette liste. Aujourd’hui, j’opte pour ce roman en raison de l’émotion qu’il me procure à chaque lecture. De quoi confirmer que la SF est bien une émotion.
  • Le Fleuve des dieux, Ian McDonald. Le futur d’une Inde cosmopolite où se côtoient la technologie débridée et la tradition millénaire, sur fond de castes et d’I.A. Ceci confirme bien que la SF naît de l’altérité.
  • Rêves de Gloire, Roland C. Wagner. Et si ? La SF et l’uchronie partagent le même questionnement, spéculant pour l’un sur l’avenir et pour l’autre sur le passé. Mais dans les deux cas, il s’agit bien d’établir un dialogue avec le présent. Avec ce roman, le regretté Roland C. Wagner a sans doute écrit son oeuvre majeure, prouvant par la même occasion que la SF reste ouverte à tous les possibles.
  • Plus fort que l’éclair/Sept Redditions, Ada Palmer. L’avenir de la Terre, à l’heure de la révolution des transports, de la fin des nations (mais pas de l’histoire) et de la recomposition de la famille. Avec cette utopie ambiguë, Ada Palmer prouve ainsi que la SF est une expérience de pensée philosophique.
  • Anamnèse de Lady Star, L.L Kloetzner. Fascinante enquête autour de l’événement cataclysmique du Satori, le roman de Laure et Laurent Kloetzner dresse le portrait d’un futur tout en nuance et mystère. Quand la SF se pique de métaphysique…
  • La Fille-flûte et autres fragments de futur brisés, Paolo Bacigalupi. Auscultation du présent à l’aune de ses évolutions futures, le recueil de l’auteur américain dresse en dix textes le portrait d’une humanité condamnée à muer pour survivre. La SF bat au cœur de la nouvelle, je ne cesse de le dire.
  • Au-delà du Gouffre, Peter Watts. Avec l’auteur canadien, l’avenir ne frappe pas à notre porte, il la défonce. En seize textes, on découvre les différentes nuances de noir d’un univers à nul autre pareil, bien moins pessimiste qu’on ne le pense (suivez l’actualité pour vous en convaincre). Laissez-vous séduire par le sex-appeal sense of wonder de la SF.
  • Latium, Romain Lucazeau. Des I.A. orphelines de leur créateur, l’homme. Des entités hantées par l’absence de Dieu, évoluant aux limites de la folie. Une tragédie classique aux dimensions d’un space opera. Avec Latium, la SF navigue sur le souffle de l’épopée.
  • Spin, Robert Charles Wilson. Un texte de l’auteur canadien repose toujours sur un équilibre fragile, entre introspection et spéculation, lui conférant les vertus d’un classique instantané. Avec Wilson, la SF joue avec la théorie des cordes…sensibles.
  • La trilogie du Rempart Sud, Jeff VanDermeer. D’une anomalie topographique à la fin du monde connu, du moins tel que nous le définissons, l’auteur américain suscite l’étrangeté, oscillant entre horreur, paranoïa et apocalypse. La SF prône l’abandon des certitudes.

Bonus Fantasy et Fantastique (parce qu’ils le valent bien) :

Autre liste ici.

 

Delhi noir

Dédiées aux littératures urbaines, les éditions Asphalte poursuivent leur tour du monde en traduisant les ouvrages parus outre-atlantique chez Akashic Books. Cette fois, elles nous emmènent du côté de l’Asie, dans la capitale de l’Inde, pour une promenade dépourvue des paillettes et des clichés du tourisme de masse. Selon la formule désormais consacrée, quatorze auteurs, issus de plusieurs générations, passent la mégapole (plus de quinze millions d’habitants au compteur) au filtre du noir. L’occasion de découvrir la littérature indienne, en explorant les angles morts du sous-continent.

Au sein du recueil, Delhi occupe la première place dans la distribution des rôles. Les diverses nouvelles dévoilent sa part d’ombre. Ainsi, on se ballade dans la cité d’Est en Ouest et du Nord au Sud, enjambant à plusieurs reprises les eaux polluées du Yamunâ, affluent toxique du Gange, charriant autant les cadavres des vaincus que les effluents non retraités des égouts. On arpente aussi l’axe périlleux du Delhi Ridge, s’informant sur les loisirs des femmes au foyer du quartier de Paharganj, squattant la gare routière centrale où arrivent et partent les autobus qui circulent sur l’autoroute jouxtant le bidonville de Bhalswa. Bref, le recueil nous offre un condensé de la société indienne.

Mégapole populeuse et cosmopolite affectée par les maux inhérents aux villes monstrueuses, la capitale indienne vit au rythme des existences infimes qui l’animent. Des ruines majestueuses de son passé moghol – transformées en refuge pour les toxicomanes et les couples adultères – aux banlieues habitées par les classes moyennes, en passant par les slums et les rues sillonnées par les rickshaws et autorikshaws, le lecteur découvre un univers à la fois différent et semblable au sien. Une altérité sans fard, où le quotidien des habitants, parfois sordide, côtoie la délinquance ordinaire et une corruption généralisée. Toxicomanie, violence conjugale, alcoolisme , les divers travers des sociétés modernes se mêlent et s’ajoutent aux ancestrales oppositions de classe, de caste et d’ethnie, accouchant d’un monstre urbain à nul autre pareil.

Dans des registres aussi différents que ceux de la satire, du réalisme social, du roman policier et de la tragédie, les auteurs de Delhi noir prennent le pouls de la cité. Ils auscultent ses habitants, leurs relations sociales, leurs mœurs et leurs espoirs. Ils dressent le portrait à hauteur d’homme d’une ville surpeuplée, polluée et gangrenée par le crime, dont les paysages sont sans cesse renouvelés par le flot continu des arrivants.

Parmi les textes inscrits au sommaire, j’avoue m’être amusé du périple surréaliste accompli par le business man de « Comment j’ai perdu mes habits ». J’ai succombé au charme vénéneux de « L’Aunty des chemins de fer » et je me suis immergé dans le quotidien précaire de la petite délinquance de « Menu fretin ». Enfin, je signale une curiosité : la nouvelle de Manjula Padmanabhan. « Abattage sélectif » est un texte de SF où, dans un avenir proche, l’Inde domine le monde. Hélas, un chancre défigure toujours l’urbanisme parfait de Delhi. Un vaste bidonville dépotoir dont il faut se débarrasser pour des raisons de salubrité publique. Quoi de mieux qu’un virus pour cela ? Mais pour une population habituée au recyclage des déchets, un poison peut devenir un bienfait. Et d’un bienfait on peut faire une arme, manière pour les pauvres de rendre la monnaie de leur pièce aux nantis…

Au final, Delhi noir se révèle un guide de voyage alternatif qui se distingue par sa grande qualité. Et, même si toutes les histoires ne brillent pas par leur originalité, si la plupart sont prévisibles, le recueil atteint toutefois son objectif : révéler sans voyeurisme l’intimité de Delhi.

Delhi noir, recueil de nouvelles présentées par Hirsh Sawhney – Éditions Asphalte, collection « Asphalte Noir » (Nouvelles noires), avril 2012 (recueil inédit traduit de l’anglais [Inde] par Sébastien Doubinsky)

La Ménagerie de Papier

Le cœur de la SF bat au rythme de la nouvelle. Je n’ai de cesse de le répéter sur ce blog et Ken Liu vient confirmer mes dires. Auteur américain d’origine chinoise, le bonhomme s’est taillé en effet une solide réputation dans le domaine de la nouvelle, raflant au passage quelques prix. La Ménagerie de Papier rassemble dix-neuf textes, une sélection n’ayant aucun équivalent outre Atlantique. D’aucuns trouveront peut-être à redire sur le choix opéré par les Quarante-Deux, à la manœuvre sur ce recueil, mais s’il est un reproche que l’on ne peut leur adresser, c’est celui d’avoir occulté un aspect de l’œuvre de l’auteur américain.

Pour ne rien cacher, les dix-neuf nouvelles, dont beaucoup sont inédites, survolent une grande variété de registres, de la science fiction bien entendu, à la fantasy historique, au fantastique, voire au policier, en passant par l’exercice de style, affichant la volonté indéfectible de l’auteur de mettre l’humain au centre de ses préoccupations. Sur ce point, Ken Liu se montre très clair dans l’avant-propos du recueil. Peu importe le genre de fiction où il écrit. Pour lui, seul compte l’état d’esprit qu’il cherche à transmettre au lecteur, ce petit miracle inhérent à tout acte de communication qui permet de traduire en terme d’émotions humaines le cheminement complexe de la pensée. De cette rencontre cognitive plus ou moins improbable, Ken Liu espère tirer un sentiment de compréhension mutuelle avec le lecteur.

En lisant La Ménagerie de Papier, j’avoue avoir été touché à plusieurs reprises par une étrange impression d’affinité, en dépit de l’éloignement culturel ou du contexte prévalant au moment de ma découverte du recueil. Toutes les nouvelles n’ont pas suscité le même émoi, loin de là. J’avoue même être resté complètement imperméable à certaines d’entre-elles. Mais, lorsque Ken Liu est parvenu à toucher l’esprit du lecteur que je suis, il a su le faire de manière très juste et très intense.

Inutile de dresser un inventaire circonstancié des dix-neuf textes du recueil, l’exercice me semble un tantinet vain puisque ne rendant pas justice à l’écriture simple et pourtant extrêmement évocatrice de l’auteur. Aussi, me contenterai-je de décliner les raisons pour lesquelles j’ai apprécié plus fortement certaines nouvelles. Au-delà du lieu commun science-fictif de l’invasion extraterrestre, « Renaissance » propose une intéressante réflexion sur la mémoire et le pardon, nous renvoyant au propos de L’Homme qui mit fin à l’Histoire. La possibilité d’exciser une partie de sa mémoire pour modeler la personnalité d’un individu apparaît également comme un instrument de domination bien pratique que n’aurait pas désavoué Big Brother, car il est beaucoup plus grave d’oublier que de se rappeler trop bien.

« Les algorithmes de l’Amour » comme « Faits pour être ensemble » explorent les tréfonds de l’esprit via les neurosciences, disséquant notamment la notion de libre-arbitre. Le premier texte me paraît beaucoup plus abouti, avec sa double trame et son dénouement dramatique, que le second dont la réflexion teintée de politique autour du système des recommandations se révèle au final un tantinet trop didactique.

Changement de ton et de registre avec « Le Golem au GMS », une nouvelle fantastique dans le décor d’un vaisseau de croisière en route pour une exoplanète balnéaire. Le texte flirte ici avec une malice et un humour délicieux. Une pause bienvenue, sans prétention et divertissante. En tout cas, je ne suis pas prêt d’oublier Rebecca Lau et ses lubies.

Avec « L’Erreur d’un seul bit », on revient aux choses sérieuses. Réflexion autour de l’amour et de la foi, après tout l’amour n’est-il pas aussi un acte de foi, ce texte fait se côtoyer le coup de foudre et l’épiphanie religieuse. Il pose en tout cas un postulat vertigineux : et si la foi en l’être aimé ou adoré n’était qu’une illusion induite par un dysfonctionnement neuronal ? Voici sans aucun doute le texte qui m’a le plus marqué.

Indépendamment du registre fantastique de l’un et du caractère science-fictif de l’autre, « La Ménagerie de papier » et « Mono no aware » partage une thématique commune. Les deux textes renvoient aux notions de déracinement, de mémoire et sans doute aussi à l’histoire. Ces courts récits sont aussi des petits chefs-d’œuvre de délicatesse et de pudeur, surtout le premier qui, pour le coup, n’a pas usurpé ses multiples récompenses.

Dans le registre de la fantasy historique, dans un style n’étant pas sans rappeler les enquêtes du juge Ti de Robert van Gulik ou les aventures de Maître Li et Bœuf Numéro Dix de Barry Hughart, « La Plaideuse » est un récit policier qui prend place en Chine pendant la période des Cinq dynasties et des Dix Royaumes. Enfant unique du célèbre plaideur Far, il incombe à la jeune Sui-Wei de faire toute la lumière sur la mort d’un marchand, tout en écartant les pistes les plus évidentes. Bref, le texte conjugue les plaisirs du récit de détective et de fantômes.

Avec ses dix-neuf nouvelles d’un éclectisme rare, La Ménagerie de papier tente de restituer un peu de chaleur humaine au sein d’un univers froid, insensible et privé de libre-arbitre. En nous racontant des histoires du futur, de l’ailleurs ou du passé, Ken Liu essaie de susciter un écho de sa propre sensibilité dans l’esprit du lecteur. Il oppose enfin le temps long des équilibres géologiques, génétiques et physiques, à celui beaucoup plus éphémère de l’histoire humaine. A suivre avec Jardins de poussière, second recueil paru dans nos contrées.

Autre avis ici.

La Ménagerie de Papier de Ken Liu – Coédition Le Bélial’ & Quarante-Deux, 2015 (recueil proposé par Ellen Herzfeld & Dominique Martel, traduit et harmonisé par Pierre-Paul Durastanti)

Station : la chute

Depuis qu’elle a été expulsée de la Terre par des IA militaires devenues incontrôlables, l’humanité s’est réfugiée dans l’espace. Entre les bases sur la Lune, Mars ou d’autres astres telluriques, et plusieurs habitats artificiels, les hommes ont confié leur destin aux dieux du Panthéon, autrement dit un conglomérat d’entités numériques collectives. Sur Station, la principale colonie humaine, le confort s’achète désormais à prix d’or. Des licences qui permettent d’enrichir la réalité augmentée de la Trame, un filtre bienvenu permettant de masquer la froideur et la décrépitude des lieux. Un bon moyen aussi d’oublier l’exil et le spectacle déprimant offert par le clair de Terre. Pour le commun des mortels, la Trame est devenue indispensable. Elle donne accès au réseau, revêt l’architecture de la station de textures riches et variées, s’ajustant aux préférences des habitants, et elle permet de communiquer avec les dieux. Elle socialise et exclut à la fois, proscrivant de l’environnement visuel des usagers les personnes indésirables. Elle héberge enfin dans ses serveurs la conscience téléchargée des défunts, procurant à leurs proches un peu de réconfort.

Longtemps, la Guerre Logicielle contre la Totalité, des IA entrées en rébellion, a menacé cet équilibre. Une trêve fragile a fini par être signée, au prix de concessions difficilement acceptées par tous et du retour des prisonniers de guerre. Tout juste libéré, Jack Foster entend goûter à son amnistie pour se réconcilier avec ses parents et retrouver la femme qu’il a aimée jadis. Quatre mois d’existence avant d’être chassé de son corps par Hugo Fist, le logiciel de combat implanté dans sa chair. La licence d’utilisation arrivant bientôt à échéance, le contrat prévoit en effet l’effacement de sa psyché au profit du parasite numérique, dont le sale caractère et le peu d’empathie constituent un fardeau de plus en plus lourd à porter. Mais les événements le poussent à reprendre le fil d’une enquête que son engagement dans l’armée l’avait obligé à abandonner.

Crashing Heaven, reprenons le titre original, entretient une parenté très forte avec le roman noir. En d’autres temps, d’aucuns auraient invoqué le cyberpunk, courant initié et définit par Bruce Sterling et ses confrères neuromantiques. Mais les temps changent, et si l’univers d’Al Robertson se nourrit d’ultra-technologie, transhumanisme et vision post-singularité y compris, il n’en reste pas moins empreint d’un classicisme indéniable, jusque dans son intrigue lorgnant de manière évidente vers le roman noir. On y retrouve ainsi le sempiternel duo d’enquêteurs, bon flic/méchant flic, ici incarnés par Foster, un vétéran de la Guerre Logicielle, et Fist, l’IA bagarreuse. Blade runner n’est pas loin, mais aussi Dashiell Hammett, Foster reprenant l’archétype du dur-à-cuire, bien sûr désabusé, et pourtant prêt à rétablir un tort, même s’il sait que cela ne changera pas grand chose à la réalité sociale. Face aux puissances du Panthéon, ces entités logicielles tutélaires faisant la pluie et le beau temps sur Station, et face à la Totalité, le duo doit se garder des complots et manipulations sans oublier la pression hostile des anciens collègues de Foster, les flics de l’InSec.

Al Robertson use et abuse des poncifs du roman noir, saupoudrant le tout d’un vernis mythologique, les manigances du Panthéon rappelant en effet beaucoup celles des dieux antiques. On pense toutefois aussi beaucoup à Destination ténèbres de Frank M. Robinson, où l’équipage de l’Astron use de falsifs, des environnements virtuels qui embellissent coursives et cabines du vaisseau-génération. Le traitement de la conscience des défunts et la marchandisation de l’existence évoquent Noir, le roman de K.W. Jeter, où le héros dispose d’ailleurs d’implants oculaires lui faisant appréhender la réalité à la manière d’un roman noir des années 1940-1950. Bref, s’il ne fait pas toujours montre d’une extrême originalité, Al Robertson n’en construit pas moins un monde cohérent, sous-tendu par une intrigue nerveuse. Et même si l’on peut regretter cent pages de trop, un déchaînement pyrotechnique et hyper-technologique interminable, Station : la chute n’en demeure pas moins un divertissement stimulant qui s’acquitte de son tribut à ses prédécesseurs avec efficacité.

À suivre, peut-être, avec Waking Hell, second roman de l’auteur et nouvelle incursion dans l’univers mis en place avec Crashing Heaven.

Station : la chute (Crashing Heaven, 2015) de Al Robertson – Editions Denoël, collection Lunes d’encre, janvier 2018 (roman traduit de l’anglais par Florence Dolisi)

 

Bifrost 97 & 98

Regardons du côté des nouvelles avec une petite recension des deux derniers numéros de Bifrost. Avec Sabrina Calvo et A.E. van Vogt au sommaire, la revue des mondes imaginaires éditée au Bélial’ ouvre les possibles, se livrant à un grand écart entre l’univers insolite et très personnel de l’autrice française et l’un des grands classiques d’une science fiction surannée.

Si je ne prise guère le second, je ne connais que très peu le premier, n’ayant pas poussé la curiosité plus loin que la lecture du recueil Acide organique. L’honnêteté intellectuelle dont je suis coutumier (ahem…) m’oblige cependant à reconnaître que l’article de Pascal J. Thomas est une bonne synthèse, permettant de contextualiser l’œuvre de l’auteur canadien et de remettre en mémoire son influence sur la Science Fiction. Mais, il rappelle également pourquoi certains auteurs vieillissent au point de devenir illisible. Pour Sabrina Calvo, j’avoue que les réponses emberlificotées de l’autrice, en proie au doute, m’ont convaincu de creuser sa bibliographie, cette fois-ci du côté des romans. L’avenir nous dira lequel…

Bref, ces deux dossiers assez différents, l’un usant de son droit d’inventaire, l’autre se penchant sur un work in progress, illustrent à merveille la diversité de l’imaginaire contemporain. Mais, venons-en à l’objet de ce court article : les nouvelles. Bifrost se fait fort de proposer chaque trimestre une sélection de textes courts issus du riche vivier des auteurs étrangers et francophones. Confirmés ou débutants, il est toujours intéressant de se faire une idée sur les acteurs et sur les évolutions d’un genre devant beaucoup aux nouvelles. Pour ces deux numéros, on est plutôt gâté, puisque la sélection comporte de très bons textes.

Commençons par le n°97. Trois histoires composent la partie « Interstyles » dévolue aux nouvelles.

    • Baiser la face cachée d’un proton, Sabrina Calvo. Cette nouvelle illustre bien la manière de l’autrice. De cette longue scansion flirtant avec une poésie en prose matinée de québecois, on ressort ravi. Ou pas. L’intrigue résiste à tout effort de rationalisation. À vrai dire, il faut accepter de lâcher prise, de se laisser porter par la poésie des images (hacker la neige, quelle trouvaille !),  et les fulgurances stylistiques, sans chercher à comprendre à tout prix. Plus que le sens, c’est la musicalité qui importe et l’envie de casser les codes pour filer la métaphore. Bref, voici un texte méritant bien une relecture pour en prolonger l’effet.
    • Pensées et prières, Ken Liu. Shitstorm, deepfakes, mass murder et deuxième amendement de la constitution américaine, l’auteur brasse ici plusieurs thématiques contemporaines sans prendre partie ou nous faire la leçon à un seul moment. Ken Liu donne surtout matière à réflexion sur nos pratiques de l’Internet, touchant à la fois à l’intime et à l’universel.
    • Les Neuf derniers jours sur Terre, Daryl Gregory. On va finir par croire que je suis fan, mais l’auteur américain parvient encore une fois à susciter mon enthousiasme avec un récit de fin du monde optimiste. Jonglant avec les notions de temps long et court, il décrit les effets de plantes invasives dont les semences provenant des tréfonds de l’espace bouleversent le quotidien de l’humanité. Bref, gros coup de cœur pour ce texte qui n’est pas sans évoquer le meilleur de Robert Reed ou de Robert C. Wilson. Je ne résiste pas au plaisir de signaler la version illustrée de cette nouvelle (merci à Erwann Perchoc pour le lien).

Passons au n°98. Cinq textes figurent au sommaire cette fois-ci. De quoi quintupler le plaisir.

  • Le Village enchanté, A. E. van Vogt. Un homme à l’agonie dans le désert martien après le crash de son vaisseau. Un village autonome inhabité, hélas inadapté à ses besoins physiologiques. Comment obtenir de sa part de quoi manger et boire ? De ce huis-clos qui n’est pas sans évoquer l’atmosphère de la série Twilight Zone, A. E. van Vogt tire un récit à chute simple et efficace, emblématique de la SF de l’âge d’or.
  • Plaine-guerre, Thierry Di Rollo. Thierry Di Rollo is back ! C’est une sacrée bonne nouvelle, d’autant plus que l’on apprend au passage la parution prochaine d’un roman. Récit sombre, Plaine-guerre dépeint un monde à bout de course, où la guerre se déroulant sur la morne plaine n’est que la continuation absurde des relations humaines par d’autres moyens. Paradoxalement, cette histoire funèbre recèle en son sein une étincelle d’espoir.
  • Le dernier verrou de Sveta Koslova, Franck Ferric. Au seuil de la mort, une femme revient sur les lieux de son enfance, en ex-URSS. Ses souvenirs et les images de cette époque enregistrées en haute définition par sa mnemocam se superposent, ne faisant que rendre le présent plus lugubre. Voici un superbe texte sur le temps qui passe, les idéaux trahis et les promesses non tenues des mondes virtuels.
  • C’est vous Sannata3159 ?, Vandana Singh. Un adolescent, un bidonville suspendu entre terre et ciel, entre enfer et paradis, et un abattoir. En une vingtaine de pages, l’autrice indienne fait vivre un avenir faisant jeu égal avec Thierry Di Rollo en matière d’âpreté. Surpeuplé, épuisé, dépourvu d’avenir autre que la répétition des mêmes tâches abrutissantes, on aimerait que le monde de Jhingur ne sonne pas comme une prophétie auto-réalisatrice, s’achevant à l’ombre des tours de l’En-Haut, perché sur une cabane balançoire, entre rêverie frelatée et conditionnement chimique.
  • A la recherche du Slan perdu, Michel Pagel. Pastiche malin et érudit, le court texte de Michel Pagel est un exercice de style réussi, déclinant une nouvelle à chute inspirée de l’un des titres majeurs de van Vogt à la manière de Proust. que les amateurs de l’âge d’or sortent les madeleines.

Empire des Chimères

Petit patelin endormi à une heure de la plus proche agglomération, Lensil ne dépare pas au milieu des plaines mornes. Au village, on semble peu concerné par ce début des années 80, où la rigueur remplace l’espoir né avec l’élection de François Mitterrand. La population vaque à sa routine, troquant le dynamisme contre une sourde neurasthénie. La jeunesse s’ennuie, frappée par un destin ne lui laissant guère de choix autre que celui d’endosser les habits gris de ses aînés. Les adultes continuent d’entretenir l’illusion d’une France heureuse, comme une force tranquille flirtant avec l’inexorable déclin. Et, pendant ce temps, une pourriture insidieuse mine les fondations de la petite communauté. Une mycose lente et irrésistible dont les manifestations verruqueuses suscitent surtout l’indifférence. Jusqu’au jour où une fillette disparaît. Très vite, on s’émeut, on bat la campagne pour la retrouver, ne découvrant qu’un charnier composé de tous les chats disparus récemment. Les signes de mauvais augure s’accumulent pendant que des lointaines puissances économiques et politiques complotent un avenir plus divertissant — mais la solution à tous ces maux se trouve sans doute ailleurs. Dans une boîte noire décorée d’une corneille blanche renversée. Une boîte qui attend qu’on soulève son couvercle pour voir tous les possibles s’effondrer en une seule réalité. Peut-être sous la forme d’un parc à thème, déclinaison grandeur réelle de l’univers d’un jeu de rôle immersif. Ou alors sous une forme plus sinistre, voire cauchemardesque.

La lecture de Pur, le précédent roman d’Antoine Chainas, n’avait guère suscité l’enthousiasme. À vrai dire, un ennui insidieux prévalait, au point de classer ce texte d’inspiration ballardienne parmi les ratés de l’auteur. Empire des chimères s’inscrit clairement à un autre niveau, marquant le retour de Chainas à son meilleur. Avec ce roman de plus de six cents pages, il nous immerge dans un univers gigogne où réalité et simulacre de réalité s’imbriquent de manière inextricable. Empire des chimères joue en effet sur plusieurs registres, usant des codes du roman noir, du thriller, de la politique fiction et d’un fantastique teinté de science-fiction, pour brouiller les pistes et déstabiliser le lecteur. S’amusant de la porosité des frontières entre les genres, Chainas nous manipule, sème les indices horrifiques au cœur d’une intrigue futée dont le point focal demeure cette mystérieuse boîte au contenu indéterminé influant sur le destin des uns et des autres. Boîte de Pandore ou de Schrödinger ? Sans doute un peu des deux, et peut-être même bien davantage. L’auteur ne rechigne pas ainsi à invoquer le ban et l’arrière-ban de la mythologie et de la science pour bousculer les certitudes, suscitant le malaise et l’angoisse à grand renfort de métaphores organiques, de champignon invasif, de moisissures et autres signaux d’alerte néfastes. Ces manifestations méphitiques nourrissent une atmosphère délétère, propice à toutes les folies criminelles, où le prosaïsme du quotidien reflète le scénario d’un jeu de rôle imaginé par un créateur devenu fou et un écrivain de science-fiction n’étant pas sans évoquer un certain Philip K. Dick.

Mais Antoine Chainas ne se contente pas de perdre le lecteur dans un univers singulier et inquiétant. Sous le roman de genre affleure un propos plus politique, dans la meilleure acception du terme, celle qui évite de verser dans le militantisme. Ce début des années 80 qu’il choisit comme contexte, incarne en effet une période de désenchantement où la Gauche change d’avis au lieu de changer la vie. C’est aussi celle de l’accélération de la mondialisation, entraînant le village France, peuplé de Gaulois déjà réfractaires, dans une concurrence acharnée avec le reste du monde, pour le meilleur d’une société post-industrielle confinée dans l’illusion consumériste. Mais aussi pour le pire, c’est-à-dire la dilution du lien social et la mise à l’encan de l’environnement. Traversé par des personnages lumineux, tel ce garde-champêtre opiniâtre au passé ne passant pas, cette adolescente gothique pleine de courage, ou encore cette vieille institutrice marquée par le deuil, Empire des chimères recèle également son comptant de médiocres et de monstres mémorables.

Bref, on est bien content de retrouver Antoine Chainas avec un roman ambitieux alliant le plaisir des mauvais genres à une réflexion sur le monde tel qu’il va mal. À découvrir, assurément.

Empire des chimères de Antoine Chainas – Éditions Gallimard, coll. «  Série noire  », septembre 2018

Player One

Adapté au cinéma par Steven Spielberg, Ready Player One (devenu Player One par le miracle de sa transposition en France) a tout de la friandise acidulée. Destiné à un large public, mais pourvu d’arguments aptes à séduire un lectorat de quadragénaires, voire de quinquas à la culture geek assumée, le roman d’Ernest Cline déroule plus de six cent pages d’aventures survoltées, en forme de chasse au trésor, déclinant au passage un vague message moral consensuel.

2044, l’écosystème poursuit sa lente et inexorable courbe d’effondrement, entraînant paupérisation, guerres et inégalités scandaleuses. Rien de neuf sous le soleil de la dystopie, même si ici Ernest Cline se contente du service minimum. Fort heureusement, l’OASIS offre un havre de paix pour qui s’acquitte de son abonnement et des coûts inhérents à l’accès aux multiples simulations ludiques ou éducatives hébergées par les serveurs de Gregarious Simulation Systems. Ainsi l’a voulu James Donovan Halliday, son créateur et maître, au grand dam des actionnaires de Innovative Online Industries, son concurrent direct qui aurait bien voulu transformer l’OASIS en pompe à fric, privant ses utilisateurs du sentiment de liberté qui leur fait défaut dans la réalité.

Wade est un adolescent issu des milieux défavorisés. Un white trash, dirait-on dans un roman noir, dont la seule famille vit dans une pile, autrement dit un entassement de caravanes, en marge de la ville d’Oklahoma City. A force d’astuce, l’OASIS est devenu pour ainsi dire sa seconde maison. Il a contribué à son épanouissement personnel et lui a permis de réaliser tous ses désirs, y compris en trouvant son âme sœur. Mais, la mort de Halliday vient rebattre les cartes. Face aux Sixters, l’armée innombrable stipendiée par IOI, Wade est contraint de s’exposer afin de couper l’herbe numérique sous le talon de fer de la société prédatrice. L’enjeu n’est pas anodin en effet puisqu’il s’agit d’être le premier à dénicher l’œuf de Pâques ultime qui fera de son possesseur l’héritier de Halliday et le maître absolu de l’OASIS.

Ne tergiversons pas. Player One ne dément pas sa réputation de lecture séminale, sympathique divertissement pour adulescent nostalgique. Ernest Cline convoque la pop culture et l’esprit geek pour broder une intrigue balisée qui ne connaît guère de temps morts. En dépit de ficelles grossières et de personnages stéréotypés à outrance, l’auteur remplit son contrat sans honte mais sans éclat aussi, cochant toutes les cases d’une quête placée sous les signes de la tolérance, de la liberté et de l’amitié. Mais, bien plus qu’un roman young adult à l’intrigue convenue, Player One apparaît comme le mmorpg ultime. Une plate-forme éducative, commerciale et ludique, mélange de Minecraft, de World of warcraft et de réseau social, où l’on peut vendre aux enchères les artefacts trouvés au cours de ses aventures, taper la discussion via son avatar dans un salon virtuel privé, aménagé selon ses goûts ou marottes, suivre des cours, animer sa propre chaîne vidéo, devenir une vedette et vendre son image à une société commerciale. Tout est possible dans l’OASIS pour peu que l’on se montre créatif et volontaire. Sur ce point, Player One met en scène une gamification de la société tout à faite crédible et dont on vit déjà les prémisses.

A la fois différent et plus riche que le film de Steven Spielberg, le roman d’Ernest Cline n’usurpe donc pas le qualificatif de lecture distrayante. Mais, au-delà de l’aspect nostalgique et récursif de Player One, la liberté figure au cœur du propos de l’auteur. La liberté et ce qu’il convient d’en faire.

Player One (Ready Player One, 2011) de Ernest Cline – Réédition Pocket,  (roman traduit de l’anglais [Etats-Unis] par Arnaud Regnauld)

Lum’en

S’il est un reproche que l’on ne peut guère adresser à Laurent Genefort, c’est celui de chercher à flouer le lecteur en prenant le contre-pied de ses attentes. Adonc Lum’en est un roman de science fiction, puisant son inspiration dans deux nouvelles parues au sommaire des anthologies « Escales 2001 » et « Destination univers ». On y trouve tout ce qui définit le genre, l’ampleur et la précision de l’imagination, mais aussi la richesse et la puissance de la métaphore.

Lum’en prend racine sur le sol de Garance, une exoplanète située dans le bras spiral d’Orion. Un monde lointain rendu accessible grâce au réseau des Portes Vangk, un vaste complexe délaissé par les entités extraterrestres qui les utilisaient jadis pour voguer entre les mondes et dont l’humanité ne sait rien, si ce n’est qu’il facilite les déplacements. Colonisée par une poignée de pionniers, rachetée par une multimondiale qui espère en tirer profit, au détriment évidemment des natifs de la planète, mais aussi de sa faune et flore, Garance ne se distingue guère des mondes frontières aperçus au détour d’un chapitre extrait d’un roman de Mike Resnick. Laurent Genefort s’inspire en effet des mêmes ressorts, ceux du Far West et du space opera, transposant sur un monde étranger des routines économiques familières et nous renvoyant à notre rapport à l’environnement et à l’autre.

En six récits liés entre-eux par un fil directeur les englobant tous, six instantanées pris à différentes époques de l’histoire de la colonisation de Garance, Laurent Genefort oppose le temps court et éphémère des hommes, à celui plus long, pour ainsi dire immobile, de l’entité Lum’en. Il relate un échec, celui de l’homme, resté sourd aux tentatives de communication de l’entité et aveugle à ses manifestations indirectes pour prendre contact. Mais, il raconte aussi une réussite, celle des Pilas, et leur lente élévation vers la civilisation et le progrès. De quoi envisager l’avenir de manière plus optimiste, mais sans la présence humaine.

Cet aspect de Lum’en attire bien entendu l’intérêt de l’amateur de science fiction, rappelant la manière de quelques grands classiques du genre. Il permet à Laurent Genefort de se piquer d’écologie en nous interpellant sur notre mode de vie et sur notre rapport à la nature. Mais, les Pilas fascinent aussi par leur altérité radicale, par leur relation symbiotique avec les caliciers, ces arbres minéraux supportant tout un écosystème exotique, contribuant pour beaucoup au sense of wonder de ce court roman. Bref, ils apparaissent comme le point fort d’une intrigue rejouant par ailleurs les affres de la colonisation, de l’extrémisme religieux, du terrorisme et du capitalisme prédateur. Bref, rien de neuf sous le soleil, y compris d’un autre monde.

Lum’en relève donc d’une science fiction un tantinet old school, dont les routines éprouvées et le sense of wonder maîtrisé contribuent grandement au plaisir de lecture. Inventif sans être exubérant, désabusé sans être nihiliste, crédible sans chercher à entrer trop dans des spéculations oiseuses, Laurent Genefort nous propose finalement un roman sans prétention autre que de filer la métaphore, tout en se montrant d’un accès facile.

Lum’en de Laurent Genefort – Éditions Le Bélial’, avril 2015

Rêve de fer

Si Rêve de fer n’est sans doute pas le meilleur roman de Norman Spinrad, c’est sans conteste l’un des plus controversés, controverse dont la réédition nous a confirmé amèrement la véracité.
Rêve de fer vaut en effet davantage pour son procédé provocateur que pour son histoire fort linéaire et totalement crétine. C’est en l’occurrence cette provocation, ciblée sur un aspect politiquement sensible, qui a causé quelque retard à la précédente réédition chez Folio « SF ». Vous ne verrez donc pas les svastikas de l’illustration d’Eric Scala initialement prévue en couverture, puisque les ouvrages ont été envoyés au pilon. La faute à un climat politique délétère dans lequel résoudre un problème consiste à l’éluder. La faute aussi à des commerciaux trop frileux qui n’ont sans doute pas lu/compris (cochez la bonne réponse) ce roman. Bref, c’est une réédition pourvue d’une nouvelle illustration d’une laideur affligeante et avec une quatrième de couverture complètement retouchée, histoire de gommer toute ambiguïté, qui a finalement paru. Revenons maintenant à l’objet de toutes ces attentions, procès d’intention et frayeurs proto commerciales.
Rêve de fer s’annonce comme une uchronie. Et si… Tout le monde connaît le questionnement initial qui préside à ce domaine de l’imaginaire. Et si Adolf Hitler avait émigré aux États-Unis, l’ultime terre de liberté dans un monde dominé par le Communisme. Et si il y avait fait carrière dans les pulps, débutant dans l’illustration puis rédigeant et éditant du texte au kilomètre. Et si il y était devenu l’objet de l’adulation du fandom au point d’être commémoré par ses fan(atique)s au cours de réunions costumées. Et si ses pairs avaient salué son talent, et si la convention mondiale de science-fiction l’avait récompensé à titre posthume d’un Hugo en 1954. Et si Folio « SF » nous proposait la réédition de Le Seigneur du Svastika, son chef-d’œuvre d’heroic fantasy post-apocalyptique.
Rêve de fer… pardon, Le Seigneur du Svastika est donc l’œuvre majeure de l’auteur culte Adolf Hitler. Mais oui, vous connaissez certainement ! L’auteur de Le Triomphe de la volonté, du non moins célèbre L’Empire de mille ans, pour ne citer que quelques titres de sa prolifique bibliographie dont vous possédez certainement un exemplaire chez vous. Ce roman nous narre le destin du Purhomme Feric Jaggar, appelé à restaurer la fierté et la grandeur du peuple de la Grand République de Helden, menacé à la fois par la contagion cosmopolite des mutants et des métis et asservi par les Dominateurs.
La farce est grinçante. Bien sûr, sous ce récit transparaît l’itinéraire historique réel d’Adolf Hitler. Sous le masque de l’heroic fantasy binaire et musclée suinte l’idéologie raciste et belliciste nazie. Évidemment, rien n’est exactement identique à notre Histoire, mais tout est évoqué d’une manière décalée et assez proche pour être reconnaissable. On peut d’ailleurs — manière de trouver le temps moins long — s’amuser à pointer les références et les ressemblances avec la véritable histoire du dictateur nazi et de sa sinistre clique.
Fort heureusement, derrière le livre dans le livre et l’uchronie prétexte se profile une toute autre intention que l’on ne peut passer sous silence : Rêve de fer est un roman gigogne diablement affûté et furieusement iconoclaste.
Écrit à dessein dans un style exécrable, Le Seigneur du Svastika est doté d’une postface assez critique attribuée à un universitaire nommé Homer Whipple. Ce personnage fictif y livre une analyse acerbe de la psychologie tordue de Hitler. Il y relève l’homosexualité latente qui culmine avec le clonage des Soldats du Svastika et ridiculise l’adoration dont fait l’objet l’auteur et son œuvre. Vous l’aurez compris, Rêve de fer est aussi une machine de guerre tournée vers une certaine conception de la science-fiction. De celle que l’on affectionnait pendant l’Âge d’or.
Reste un problème. Mettre en exergue Adolf Hitler et son idéologie, même de manière voilée, ne risque-t-il pas de prêter le flanc à ce que l’on dénonce ? Je suis tenté de penser, à l’instar de Roland C. Wagner, qui préface d’une manière fort juste cette réédition, qu’il faut être soit complètement crétin, soit totalement néo-nazi pour prendre au premier degré ce roman. On pourrait même ajouter que le style adopté, volontairement mauvais et outrancier, contribue à discréditer son auteur auprès d’éventuels individus décérébrés désireux d’utiliser l’ouvrage. D’ailleurs, jusqu’à preuve du contraire, les organisations d’extrême droite n’ont pas inscrit Le Seigneur du Svastika à leur programme de lecture.
En l’attente d’un démenti, contentons-nous d’affirmer que Rêve de fer n’est pas un roman. C’est un bras d’honneur envoyé à la face de l’Etablisment science-fictif états-unien, anticipant d’une certaine façon Il est parmi nous, autre titre de Norman Spinrad. C’est une ordalie punk (avant la lettre) menée à un train d’enfer. C’est un exorcisme personnel, comme le souligne là aussi Roland C. Wagner. Bref, une expérience que le lecteur reçoit de plein fouet et accepte ou rejette avec violence.
Rêve de fer (The Iron Dream, 1972) de Norman Spinrad – Réédition Gallimard, collection Folio SF, mai 2006 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Jean-Michel Boissier)