The Only Ones

Pauvre fille à la trentaine bien sonnée, Moira a toujours vécu dans le quartier du Queens, subsistant d’expédients et de rapines. Une existence âpre dans un monde lui-même en proie aux maladies et à la paranoïa. Car depuis la Grande Vague, première des pandémies dévastatrices, l’humanité a appris à vivre avec la menace virale, s’accoutumant à la ségrégation sociale renforcée. Miséreuse, illettrée et orpheline, Moira se débrouille, vendant son corps contre des aliments, un toit et un peu de protection contre la précarité. Cette enveloppe corporelle constitue d’ailleurs sa seule richesse, recelant en son sein un trésor inestimable. Une immunité contre toutes les maladies. Moira est en effet une vivace doll, autrement dit un être unique dont les gènes font l’objet d’un trafic de la part des biohackers qui en prélèvent des échantillons pour cloner des bébés sains, résistants aux multiples virus. Jusqu’au jour où l’un des clients change d’avis. Moira se retrouve alors mère d’un nourrisson viable qu’elle doit désormais élever, toute seule.

Dystopie quand tu nous tiens… The Only Ones est le premier roman de Carola Dibbell, autrement plus connue dans le milieu du journalisme pour ses critiques rock et punk, mais aussi pour son activisme féministe. Avec ce livre, elle nous projette dans un futur pas si lointain qui ferait passer Les Fils de l’homme (le roman et le film) pour une aimable comptine. Sur une trame minimaliste, l’autrice nous livre un roman d’apprentissage, celui d’une femme qui n’imaginait pas un seul instant devoir élever un enfant, une petite fille de surcroît, dans un monde où un génome sain se monnaie très cher. Ne nous voilons pas la face, le principal attrait de The Only Ones réside dans le choix de ce narrateur particulier. Écrit dans un style oral, au registre langagier assez pauvre, un tantinet saoulant à la longue, le récit dévoile un futur chaotique où l’État et la protection qu’il accorde aux plus faibles se cantonnent au strict minimum. Parcouru par des milices surarmées – Pro-Vie, traditionalistes et autres –, ce monde n’est plus fait pour la jeunesse. Donner naissance à une progéniture qui survivra aux diverses mutations virales est devenu exceptionnel, du moins sans le recours aux biotechnologies. Dans une ville de New York fragmentée, exposée aux rafles arbitraires et aux quarantaines, le patrimoine génétique de l’humain est ainsi mis aux enchères, cultivé dans des fermes par des généticiens de fortune qui transposent leur art du clonage des animaux dans le domaine plus rémunérateur de l’humain. Une pratique hasardeuse dont le résultat n’est pas du tout garanti. Pourtant, pour Moira, porteuse saine d’une immunité universelle, ce commerce apporte assurément un peu de sécurité. Il contribue hélas également à faire de son corps une machine à enfanter, d’où on extrait les ovules à la chaîne pour les faire pousser in-vitro et hors de portée de son amour maternel.

Si The Only Ones marque par la noirceur de son propos, le roman de Carola Dibbell suscite aussi l’émotion. Le personnage de Moira exprime un désir sincère et naïf, celui d’éduquer sa petite fille afin de la préparer au mieux à sa vie d’adulte. Un souhait partagé par de nombreux parents, mais rendu ici plus incertain par la déliquescence du monde et par sa condition de sous-prolétaire.

Bref, The Only Ones se révèle effectivement un roman à remiser dans sa bibliothèque, non loin de La Servante écarlate de Margaret Atwood et d’autres classiques de la dystopie. Un sous-genre jamais à cours d’idées en matière de catastrophisme.

The Only Ones de Carola Dibbell – Éditions Le Nouvel Attila, 2017 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Théophile Sersiron)

After Atlas

Quarante années après le départ de l’Atlas pour les étoiles, on s’apprête enfin à révéler le message laissé dans une capsule par Lee Suh-Mi et Cillian Mackenzie, l’Éclaireuse et le directeur marketing à l’origine du voyage sans retour vers la planète où résiderait Dieu. Quarante ans, c’est justement à peu près l’âge de Carlos Moreno, enquêteur efficace du ministère de la Justice de Norope, le gov-corps regroupant le Royaume-Uni et les pays scandinaves. Aussi connu parce qu’il a été abandonné par sa mère dans sa plus tendre enfance, il aimerait que l’événement ne ramène pas à la surface ce passé familial dramatique dont son père ne s’est jamais remis, optant pour la réclusion au sein du Cercle, la secte fondée par Alejandro Casales, dont les membres ont tous été recalés à la sélection de l’Atlas. Pourtant, ce passé se rappelle à son souvenir, non par l’entremise de l’hystérie médiatique autour de la capsule de l’Éclaireuse, mais parce que l’on retrouve le corps démembré du gourou du Cercle dans une chambre d’un hôtel low-tech anglais. À vrai dire, ses supérieurs ne lui laissent guère le choix : résoudre ce crime le plus rapidement possible, et ainsi dénouer la crise diplomatique qui s’amorce entre les trois principaux gov-corps, ou repartir pour dix ans supplémentaires d’esclavage. Dans tous les cas, rien que des mauvais choix.

Avec After Atlas, Emma Newman continue de nous dévoiler le futur esquissé par Planetfall. Cette fois-ci, nous restons sur Terre, découvrant un monde exsangue, en proie aux guerres endémiques, avec un écosystème en lambeaux et des ressources en voie d’épuisement. De puissantes entités supranationales issues du mariage incestueux entre le politique et les firmes transnationales, les gov-corps, se partagent la planète. Cette oligarchie hypocrite et prédatrice assure à la population un minimum vital, dispensé sous forme d’ersatz alimentaires générés par des imprimantes 3D, des jeux massivement immersifs et des informations formatées. Sans cesse dorloté par un Assistant Personnel Artificiel avec lequel il communique via la puce implantée dans son corps, le vulgum pecus semble avoir renoncé à toute velléité de lutte des classes. Quant aux déchus du système, victimes de trafiquants esclavagistes, ils sont ramenés au statut de non-personne, condamnés à une longue existence de servitude pour payer leur dette au propriétaire de leur contrat. De quoi faire passer le Soleil vert de Richard Fleischer pour une douce utopie. Avec After Atlas, Emma Newman malmène nos certitudes, sacrifiant l’humanisme sur l’autel de l’instinct de survie. La rareté et le capitalisme ont accouché d’un monde cauchemardesque où la liberté n’est qu’une illusion qui se monnaye au prix fort. L’autrice use des ressorts du whodunit pour en dresser un tableau sinistre. Une vision que l’on aimerait bien ne pas voir se réaliser et dont pourtant on perçoit les prémisses, tant ses spéculations brassent des thèmes sociétaux familiers. À l’instar de l’enquêteur désabusé du roman noir, mais agissant davantage ici en analyste de données, Carlos cherche à survivre dans un monde vendu à des puissances aveugles aux drames individuels, son personnage contribuant à porter de manière puissante le déroulé d’une intrigue oscillant entre roman noir et spéculations science-fictives.

Bref, dans un registre différent, Emma Newman confirme l’excellent ressenti à la lecture de Planetfall, démontrant par ailleurs la réussite de son passage de la fantasy urbaine à la science-fiction. After Atlas a le charme vénéneux de la dystopie, donnant à réfléchir sur les lendemains qui déchantent. L’autrice nous renvoie ainsi à nos choix présents, sans chercher à faire preuve d’angélisme ou à diaboliser outre mesure. Une qualité précieuse, magnifiée par un art du récit impeccable. On en redemande !

After Atlas de Emma Newman – J’ai lu, coll. «  Nouveaux Millénaires  », 2018 (roman traduit de l’anglais par Patrick Imbert)

Umbrella Academy

C’était l’année ou Tom « La Tatane » Gurney a mis la pâtée au poulpe venu de Rigel X-9… ça s’est passé à 21: 38… La descente du coude atomique. Et à cet instant, sans prévenir, par une coïncidence troublante, 43 enfants extraordinaires naquirent, mis au monde, aux quatre coins du globe, par des femmes, souvent célibataires, qui n’avaient présenté nul signe de grossesse.

Ainsi débute Umbrella Academy, l’un des comic books les plus inventif et original qu’il m’ait été donné de lire ces dernières années.

Imaginé et scénarisé par Gerard Way, leader du groupe My Chemical Romance (putain, j’ai cru perdre les deux tympans en écoutant ce truc), et dessiné par Gabriel , l’un des deux créateurs de l’album Daytripper (chef-d’œuvre !), le premier tome d’Umbrella Academy est paru dans nos contrées en 2009. Primé à deux reprises en 2008, Eisner et Harvey Award excusez du peu, la série a bénéficié du coup de projecteur de son adaptation par Netflix, un fait n’étant sans doute pas étranger à la parution imminente, en juillet, d’un troisième tome. Ayant découvert les comic books lors de leur parution initiale, le visionnage de la série TV m’a donné l’envie de m’y replonger, avec délectation, car en relisant les deux tomes, j’ai retrouvé les trésors d’ironie et d’humour noir qui m’avaient fait apprécier cette fratrie dysfonctionnelle de super-héros névrosés et fracassés par l’existence.

Difficile de trier parmi des impressions foisonnantes, commençons peut-être par le dessin. Si Gabriel  a déjà démontré toute sa capacité à susciter l’émotion, ici il œuvre dans un registre différent qui n’est pas sans rappeler le trait de Frank Mignola, mais également celui de Kevin O’Neill. Il faut dire, avoir le coloriste attitré des derniers Hellboy, cela aide un peu. Par ailleurs, le découpage dynamique et le coup de plume nerveux, pétri de décontraction et d’esprit pulp, cadrent idéalement au propos et au rythme d’aventures ne ménageant aucun moment de répit.

Du point de vue des personnages, la petite famille de la Umbrella Academy ne peut rejeter sa nature archétypale. Mais, il s’agit d’archétypes faussés par de multiples fêlures intimes liées à leur éducation oppressante et à un vécu non exempt de drames personnels. Sur ce point, l’adaptation ne diffère guère des comic books, mais Gerard Way et Gabriel  ne s’embarrassent pas autant avec les états d’âme des personnages, préférant dérouler leurs aventures à un rythme quasi-frénétique. On en revient donc à un traitement pulp où Luther allie la force surhumaine d’un gorille à un esprit de boy-scout, un tantinet naïf, où Diego demeure un électron libre, véritable chien fou de la bande, toujours prêt à défourailler du poignard ou à contester l’autorité de Luther. N° 5 ne change pas d’un iota, conservant sa nature de tueur implacable âgé de soixante ans, enfermé dans le corps d’un pré-adolescent de treize ans. Allison troque sa faculté à réaliser des événements en les énonçant contre un super don de persuasion, et Klaus voit son talent de télékinésie et de lévitation réduit à la simple communication avec les morts. Pour ce dernier, il faut reconnaître que le personnage de papier pâtit beaucoup de l’interprétation de Robert Sheehan, juste magistral de dinguerie et de fragilité. Dans un même ordre d’idées, les personnages de Hazel et Cha-Cha bénéficient d’un traitement à l’écran leur conférant une réelle originalité par rapport aux comic books, qui se contente d’en faire deux tueurs psychopathes, adeptes de sucreries. Enfin, comme dans la série TV, Ben fait surtout tapisserie puisqu’il est mort, et Vanya reste le vilain petit canard qui cache un secret guère difficile à deviner.

Sans revenir sur l’éternel débat adaptation versus œuvre originale, on peut constater également que la première mélange allègrement les intrigues des comic books, passant à la trappe certaines péripéties et de nombreux personnages, comme par exemple l’orchestre Verdammten, pour les remplacer avantageusement ou pas par d’autres thématiques ou caractères. Ainsi, la trame de « La Suite apocalyptique » se focalise-t-elle sur la menace de fin du monde et le rôle de Vanya dans ce cataclysme, alors que « Dallas » éclaire les zones d’ombre du séjour dans le futur de N°5. Si dans l’ensemble, on retrouve bien la dinguerie prévalant à l’écran, les comic books surpassent la série TV sur bien des plans. D’abord, par leur rythme endiablé, à mille lieues de l’aspect soap un tantinet nunuche de l’adaptation. Ensuite, par leur atmosphère graphique lorgnant davantage vers le pulp et la volonté franche de s’amuser des archétypes de la science fiction. Enfin, par un mauvais esprit assumé ne se refusant rien.

En attendant la parution de « Hôtel Oblivion », troisième tome de la série, rappelons une fois encore le caractère singulier de ce Comic book, dont l’inventivité et l’aspect divertissant ne peuvent guère être pris en défaut.

Umbrella Academy de Gerard Way, Gabriel Bà et Dave Stewart – Éditions Delcourt, collection « Contrebande », 2009-2010

Eternity Incorporated

Que les lecteurs assidus de ce blog en soient les témoins, je vais me livrer ici à un exercice inédit, tenter d’expliquer pourquoi je n’ai pas pu terminer de lire Eternity Incorporated, premier roman de Raphaël Granier de Cassagnac que d’aucuns qualifient de David Brin ou de Benford de la SF francophone (dixit Phenix Web). Gardez les critiques assassines près de vous, mais gardez celles plus laudatives encore plus près…

En dépit d’une illustration de couverture émétique, la réédition en poche chez Hélios m’a permis de tester le pitch a priori aguicheur dont l’ouvrage se prévalait. Amateur de romans post-apocalyptiques, Eternity Incorporated avait en effet de quoi stimuler mon penchant coupable pour un genre ayant accouché de quelques œuvres plus ou moins mémorables. En vrac, citons Le Vivant d’Anna Starobinets, La Vérité avant-dernière de Philip K. Dick ou encore L’âge de Cristal (aka Quand ton cristal mourra) de William F. Nolan & George C. Johnson… Par ailleurs, les futurs ambigus où l’utopie flirte avec la dystopie ont l’heur de me faire frétiller les neurones. Surtout lorsque le récit joue avec les ressorts d’un monde fermé se voulant idéal, mais se révélant au final oppressif car contrôlé par une instance supérieure manipulatrice, omnipotente et omnisciente, usant de sa connaissance pour imposer un ordre totalitaire. Bref, tous les indicateurs affichaient le vert de l’espoir…

Dans Eternity Incorporated, l’instance supérieure s’incarne dans le Processeur, une IA qui veille au bien être des habitants de la cité-bulle, les protégeant de la menace du virus qui a éradiqué le reste de l’humanité sur la planète. Lorsque le roman commence, le Processeur tombe en panne, plongeant la cité dans une stupéfaction assez molle. A vrai dire, on observe guère de désordre ou de panique. Contraint de s’adapter à la situation, le conseil apolitique tiré au sort annuellement qui transmettait jusque-là les directives du Processeur, diligente une enquête pour déterminer les causes de la panne. Voilà pour l’argument de départ. Pour le reste, on suit trois personnages dont les points de vue à la première personne servent de fil conducteur au récit et nous permettent d’appréhender le fonctionnement de cette micro-société, où les routines ont remplacé l’Histoire. Et, c’est à partir de ce moment-là que le naufrage prend toute son ampleur.

Ne tergiversons pas, ces personnages sont tout bonnement insupportables. Que ce soit la brigadière, rouage dévoué au maintien de l’ordre et à l’imperméabilité des frontières de la cité, ou le marginal, DJ vaguement bohème, adepte des bordergrounds, les free parties de ce futur post-apocalyptique, ou encore l’ingénieure proche des cercles du pouvoir, un tantinet manipulatrice, je n’ai adhéré à aucun des personnages tant ils me sont apparus creux, fades et désincarnés. L’écriture n’arrange en rien le constat. Sans style, plate, d’aucuns diraient fluide (ahah !), elle se contente de dérouler les événements ne suscitant pas l’intérêt ou l’émotion. A aucun moment, je me suis senti déstabilisé par un récit qui abandonne assez rapidement les ressorts de l’enquête pour aborder une thématique plus politique, mais vue du côté du café du commerce. L’auteur s’attaque en effet aux notions de citoyenneté et de démocratie, confrontant les habitants de la cité-bulle à leurs responsabilités d’hommes libres, débarrassés de l’emprise bienveillante du Processeur. Cet apprentissage express de la démocratie donne lieu à des péripéties téléphonées où la caricature se conjugue au ridicule. Et, que dire des scènes de sexe qui ne dépareilleraient pas dans une production Marc Dorcel.

En conséquence, après 150 pages lues, j’ai préféré abandonner, submergé par l’agacement et l’ennui. Et, ce n’est pas le coup d’œil jeté sur les vingt dernières pages, avec son dénouement parachuté sur Kolwezi, qui me donnera envie de reprendre ma lecture. La vie est trop courte.

Eternity Incorporated de Raphaël Granier de Cassagnac – Réédition collection Hélios, mars 2015

Aux Douze Vents du Monde

Paru en Kvasar, la belle collection des éditions du Bélial’, Aux Douze Vents du Monde ne peut se prévaloir de son caractère inédit. Si l’on se fie au sommaire, toutes les nouvelles sont parues dans le plus grand désordre dans l’Hexagone, soit en recueil, soit en revue. Pour autant, l’ouvrage n’usurpe pas sa réputation d’incontournable, compte tenu de la qualité de ses textes et de la maigre disponibilité de la plupart d’entre-eux, en-dehors du marché de l’occasion. On ne peut retrancher en effet aucune nouvelle de ce panorama survolant de manière quasi-chronologique la décennie ayant suivi les débuts de l’autrice, à l’âge de 32 ans, en gros ici les années 1964 à 1974.

Précédé par une courte préface d’Ursula Le Guin elle-même, chacune des dix-sept nouvelles ne néglige ni la Science-fiction, ni le Fantastique ou la Fantasy, genres auxquelles l’autrice s’est intéressée sans y demeurer confinée. Comme elle le confie elle-même dans les commentaires qui accompagnent chaque texte, Le Guin est plus attirée par les effets des sciences dures ou molles sur la psyché humaine. Elle évolue d’ailleurs assez souvent à la marge des genres, leur préférant le « psychomythe », terme forgé par elle-même, c’est-à-dire un récit hors du temps jouant sur le ressort de la métaphore ou de l’allégorie pour traiter de thèmes universaux, rappelant en-cela la démarche du conte moral ou philosophique. Bref, bénéficiant de traductions révisées par Pierre-Paul Durastanti, le maître d’œuvre de l’ouvrage, Aux Douze Vents du Monde restitue le style si subtil de l’autrice, pétri d’éthique et porté sur l’altérité, l’ethnologie, l’Histoire, les sciences et l’art.

Sans surprise donc, on retrouvera au sommaire les textes à l’origine des plus grands cycles d’Ursula Le Guin. D’abord « Terremer », avec « Le Mot de déliement » et « La Règle des noms ». J’avoue ma préférence pour l’humour cruel du second, un aspect de l’écriture de l’autrice que l’on a tendance trop souvent à oublier. Ensuite, « L’Ekumen », au travers de quatre textes. Pour commencer, « Le Collier de Semlé », à l’origine du roman Le Monde de Rocannon, puis « Le Roi de Nivôse », première incursion de l’autrice sur la glaciale planète Gethen peuplée de créatures androgynes. Sans oublier « Plus vaste qu’un empire » qui raconte la rencontre insolite d’une équipe d’explorateurs dysfonctionnels avec une espèce extraterrestre non-humaine, et enfin « A la veille de la révolution », qui revient sur un personnage clé du roman Les Dépossédés.

Mais, aux côtés de ces nouvelles en forme de points d’orgue, les autres textes ne déméritent pas, bien au contraire, révélant d’autres facettes d’Ursula Le Guin. À vrai dire, nous sommes conviés à une véritable leçon d’écriture, l’autrice américaine centrant son propos sur l’humain et sur les tourments ou les dilemmes qui l’empoignent. Sous sa plume, la Science-fiction s’humanise, renvoyant l’homme à sa solitude, à son rapport à l’autre, à son caractère éphémère et à sa petitesse intrinsèque face à la vastitude de l’univers. La Fantasy devient l’enjeu d’une quête intérieure où l’autre n’est pas forcément l’ennemi et où les archétypes se dépouillent de leur symbolique monotone pour embrasser d’autres points de vue ou révéler leur vacuité. Si la tristesse, le fatum, la mélancolie hantent les pages du recueil, Ursula Le Guin ne néglige toutefois pas la joie de vivre et les plaisirs simples de l’existence, faisant montre d’un humour délicat.

Éminemment fraternelles, toujours politiques dans la meilleure acception du terme, ouvertes à autrui, les nouvelles d’Ursula Le Guin dévoilent donc toutes les nuances d’une sensibilité chaleureuse et d’une intelligence aiguisée. Celle d’une humanité fragile, sans cesse frappée par la finitude de sa condition et pourtant toujours prompte à s’émerveiller.

Aux Douze Vents du Monde (The Wind’s Twelve Quaters, 1975) de Ursula Le Guin – Éditions Le Bélial’, collection « Kvasar », mai 2018 (recueil révisé de l’anglais [États-Unis] par Pierre-Paul Durastanti)

Le Regard des Furies

Entravée dans sa conquête de l’espace par sa méconnaissance des déplacements supraluminiques, l’humanité cherche à échapper à la tutelle des Tritons, une race extraterrestre qui en détient le monopole. Mais, les Tritons protègent jalousement ce secret, n’hésitant pas à éradiquer tous ceux qui cherchent à le percer. Sur Radhamante vit la racaille, la lie de l’espèce humaine. Condamnés de droit commun, opposants politiques, tous sont déportés sur ce monde glacé, transformé en bagne, où prévaut le droit du plus fort. Dans les profondes failles qui traversent la calotte glaciaire, auprès du magma qui s’épanche du cœur du monde, une micro-société composée de plusieurs cités s’est ainsi développée, sous la gouvernance des barons du crime. Dépourvue d’intérêt, si ce n’est pour s’y débarrasser des marginaux, Radhamante devient pourtant l’enjeu de toutes les convoitises lorsqu’un astronef triton s’y écrase. L’HONYC, l’une des grandes compagnies commerciales qui souhaitent établir leur hégémonie sur l’humanité, dépêche sur place Erèmos, un génète, fruit d’une technologie désormais interdite, afin de récupérer la technologie triton au risque d’entraîner la destruction de l’humanité toute entière.

Space opera de facture assez classique, dans toutes les acceptions du terme, Le Regard des Furies a de quoi satisfaire le sense of wonder du lecteur moyen. L’univers vertical de la planète Radhamante réjouit l’imaginaire, avec ses falaises vertigineuses jalonnées de terrasses propices à l’édification de cités, sa faune exotique, prédateurs y compris, et sa société dominée par la pègre. Dans ce décor, Javier Negrete déroule un récit lorgnant du côté de l’enquête que n’aurait sans doute pas désavoué Jack Vance. En dépit de l’ultimatum des Tritons, le rythme traîne toutefois en longueur, accusant de sévères coups de mou, avant d’accélérer inexorablement dans un crescendo de violence au final assez convenu.

Si l’on fait abstraction d’Erèmos, le seul personnage un petit peu travaillé du roman, les divers caractères tiennent davantage de l’archétype, acquittant avec un respect guère inspiré leur tribut au pulp. Sur ce point, Le Regard des Furies ne trahit pas ses prédécesseurs. Pour originalité, il faut la chercher du côté de la coloration antiquisante de la toponymie et du propos. Javier Negrete convoque en effet la philosophie grecque pour décliner une éthique de la responsabilité dont Erèmos, créature dépourvue d’affect et de morale, devient paradoxalement le porte-parole. Ceci dit, cela reste très superficiel, voire simpliste.

En dépit d’une intrigue prévisible, sans véritable originalité, Le Regard des Furies n’en demeure pas moins un récit divertissant qui cache un logos éthique. Bon, c’est un peu raté quand même. Dommage.

Le Regard des Furies (La mirada de las furias, 1997) de Javier Negrete – Réédition L’Atalante, collection « La petite dentelle », mai 2018 (roman traduit de l’espagnol par Christophe Josse)

Capitaine Futur : Le Défi

La vie des super-héros est monotone. Pas cette monotonie banale faisant le quotidien du citoyen lambda. Non, plutôt une routine fondée sur le combat, sans cesse à recommencer, contre le Mal. Le Capitaine Futur ne fait pas exception. À peine a-t-il vaincu un ennemi qu’un autre surgit pour lui lancer un nouveau défi. Cette fois-ci, c’est l’approvisionnement en gravium du système solaire qui est menacé. La matière première des égaliseurs de gravité nécessaires à la navigation spatiale des personnes et des biens. Autant dire une catastrophe, la fin de toute civilisation supérieure évolué et du commerce, l’effondrement prédit par les apôtres de mauvais augure. N’hésitons pas sur l’emphase, histoire d’être en phase avec le sujet. Sans gravium à la ceinture, plus de céréales de jupiter ou de viande des ranchs de Saturne. Plus de fruits de mer de Neptune. Et, ne parlons même pas des vins de France, cette contrée étrange de jaune vêtue, qui inondent les restaurants huppés de la jet set des neufs planètes.

Pour le Capitaine Futur, voilà un défi à sa taille. D’autant plus qu’il est lui-même la cible du Destructeur, le malfaisant à l’œuvre dans sa combinaison noire intégrale, très seyante au passage, qui nourrit le projet d’assécher le système solaire. Après l’échec de l’Empereur de l’espace et du Docteur Zarro, l’infâme a bien compris qu’il doit neutraliser le Sorcier de la science afin d’arriver à ses fins. Dans les chaumières de Pluton, on frémit d’avance. Et pas seulement de froid sous le blizzard glacial…

« Dans la mélopée grondante de ses cyclotrons, ses tuyères poussées à plein régime barattant un sillage d’écume ignée, le navire fonçait sur la mer éclairée par la lune. »

Avec ce troisième épisode des aventures du Capitaine Futur, l’habitué renoue avec le pulp décomplexé et le space opera grandiloquent. Un univers naïf, tout en superlatif, archétype et sense of wonder suranné, non exempt de lyrisme et d’imagination lorsque les circonstances s’y prêtent, mais relevant au final d’une conception très américaine du futur. Plus vite, plus haut, plus fort ! Le héros hamiltonien et ses compagnons, les Futuristes, aka Simon le Cerveau vivant, Grag le géant de fer et Otho l’androïde élastique, multiplient les exploits pour sauver les neuf planètes du chaos, s’exposant aux radiations mortelles du soleil et aux attaques de créatures effrayantes. Sans s’accorder un instant de répit, il traversent un système solaire à la géographie fantaisiste, de la ceinture d’astéroïdes, entre la Terre et Mars, aux océans de Neptune, sous la menace constante du mystérieux Destructeur et de ses sbires, prêts à les transformer en marionnettes habitées par une volonté étrangère. Heureusement, ils ne manquent pas de ressources et peuvent compter sur l’aide d’Ezra Gurney le marshal chenu de la Police des planètes, et de Joan Randall qui, entre deux cris angoissés, fait surtout tapisserie en attendant que le Capitaine l’invite à danser.

A suivre donc (la routine), avec le prochain opus des aventures du Capitaine Futur, annoncé pour 2019 au bélial’ sous le titre Capitaine Futur : Le Triomphe. Sans péril, on espère. Car sinon, où se trouve la gloire ?

Capitaine Futur 3 : Le Défi (Captain Future’s Challenge, 1940) de Edmond Hamilton – Éditions Le Bélial’, collection « pulps », mars 2018 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Pierre-Paul Durastanti)