Ghost in the Shell

Dans le futur, la planète n’est plus qu’un vaste réseau de cités industrielles tentaculaires, des corpo-nations grouillantes de vie organique et numérique. Motoko Kusanagi, aka le Major, appartient à une unité d’élite chargée de traquer le crime et de déjouer les complots. Une jeune femme un tantinet forte tête, mais aussi un cyborg doté d’aptitudes surhumaines.

L’adaptation cinématographique du manga de Shirow Masamune, avec la pulpeuse Scarlett Johansson dans le rôle principal m’a remis en mémoire son précédent avatar, décliné sous la forme d’une anime par Mamoru Oshii. Une œuvre sublime dont je garde le souvenir de la beauté froide. La comparaison n’est guère flatteuse pour le blockbuster de Rupert Sanders. Et paradoxalement, elle l’est encore moins pour le manga.

The Ghost in the Shell se révèle en effet le parfait exemple d’une œuvre originale inférieure à son adaptation. Les douze chapitres composant ce volume, prologue et épilogue y compris, déçoivent en raison d’une narration et d’un graphisme confus. Et, je m’interroge également sur la qualité de la traduction. Paru en épisodes dans le Weekly Young Magazine en 1989, le manga souffre d’un rythme haché, perclus de raccourcis et de non-dits, un fait aggravé par l’ajout pour cette édition de notes explicatives plus gênantes qu’instructives ou utiles. Shirow Masamune lui-même conseille d’ailleurs de les lire à part… Quel intérêt ? A priori, malgré le qualificatif de « Perfect édition », Glénat propose une version censurée, c’est-à-dire expurgée de ses scènes trop suggestives, notamment une partie fine entre filles.

Si l’atmosphère, avec ses hommes augmentés, ses cyborgs transformés en armes redoutables, ses jouets sexuels, son réseau omnipotent et omniscient, ressort du cyberpunk, le manga écarte toute velléité d’introspection et toute réflexion sur la définition de l’humain, se concentrant sur l’action pure, un tantinet gore, et un contexte de guerre froide continuée paraissant désormais dépassé.

Shirow Masamune délivre ainsi un message plutôt pessimiste, s’inquiétant de la robotisation de la société et de la probable déshumanisation à laquelle elle semble conduire.

Affaire à suivre avec Ghost in the Shell 2 : Man-Machine Interface , en espérant que les défauts du premier opus ne se retrouvent pas dans le deuxième.

The Ghost in the Shell de Shirow Masamune – Réédition Glénat, mars 2017

Publicités

La Cité du futur

Habitué de la collection Lune d’encre, le principal pourvoyeur de l’auteur canadien dans l’Hexagone, Robert Charles Wilson devait s’inscrire au sommaire du challenge initié par le sympathique A.C. de Haenne. Pour un roman mineur, hélas.

Employé à la sécurité par la société Futurity, Jesse Cullum a la réputation de faire son travail avec efficacité, sans poser de questions. Des qualités confirmées par son intervention à l’occasion de la visite du président Ulysses Grant. Après avoir désarmé le terroriste qui s’apprêtait à assassiner le 18e président des États-Unis, il est convoqué chez ses employeurs qui le chargent de démanteler le réseau ayant fourni l’arme du crime. Un pistolet automatique provenant du futur, autant dire un objet prohibé en 1876. Car depuis la construction de la Cité de Futurity dans les plaines de l’Illinois, les deux tours du complexe sont devenues une attraction très prisée des autochtones. Un lieu où l’on peut admirer les merveilles extraordinaires de l’avenir, tout en s’indignant des mœurs libérées de ses ressortissants. Ces derniers ne sont d’ailleurs pas en reste, visitant également le passé pour en éprouver toute la rudesse sans les risques.

Faisant équipe avec une équipière venant du futur, Jesse va explorer les coulisses de la cité et découvrir des lendemains, loin d’être enchanteurs.

Les romans de Robert Charles Wilson se succèdent sans vraiment se montrer toujours convaincants. Si Les Affinités relevait d’une veine spéculative stimulante, on doit se contenter ici d’un récit plus conventionnel, guère inspiré, dont les recettes sont empruntées au thriller.

Certains aspects de La Cité du futur rappellent L’amour au temps des dinosaures de John Kessel, l’humour et la légèreté en moins, l’auteur canadien développant un propos désabusé, voire critique, dépourvu de tout angélisme. Par son contexte de choc des civilisations, faisant du XIXe siècle un espace récréatif pour les visiteurs du XXIe, le parallèle ne paraît pas usurpé. D’autant plus qu’il s’agit également ici d’un passé parmi d’autres, choisi parmi la multiplicité des possibles de la physique quantique. Par souci éthique, l’empreinte technologique du futur est contrôlée afin d’en réduire l’impact sur les autochtones. Le procédé fait cependant long feu, l’humain restant par définition corruptible. Et puis, ceci ne résout pas tout, notamment du point de vue humanitaire. Car, si l’évolution du passé visité n’a aucune incidence sur l’avenir des visiteurs, pourquoi ne pas améliorer la vie de ses habitants, en particulier dans le domaine médical ? Pour ne pas tuer la poule aux œufs d’or, peut-être ?

La réponse se révèle rapidement évidente. Le futur n’est pas le meilleur des mondes possibles esquissés par les merveilles technologiques exposées dans la grande galerie de la Cité de Futurity. Et ses créateurs ne sont pas forcément animés d’intentions humanistes. Voilà de quoi relativiser la notion de progrès, du moins d’un point de vue moral. Malheureusement, Robert Charles Wilson se montre très allusif sur cet aspect de son récit, optant pour le registre du thriller. Sur ce point, l’enquête quelque peu cousue de fil blanc du duo formé par Jesse Cullum, l’autochtone du XIXe au passé violent, et Elizabeth DePaul, la prolétaire du XXIe siècle, ne se montre guère palpitante. Prévisibles, les péripéties s’enchaînent laborieusement, enfilant clichés et lourdeurs avec une monotonie soporifique.

En dépit d’un contexte science-fictif prometteur, La Cité du futur se révèle un roman mineur, à l’instar de Les Derniers jours du paradis. Un récit plan-plan, porté par une intrigue sans éclat, au goût de déjà-lu, dont on ne retient au final pas grand chose. Tant pis !

La Cité du futur (Last Year, 2016) de Robert Charles Wilson – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », 2017 (roman traduit de l’anglais [Canada] par Henry-Luc Planchat)

UW1

Créée par Denis Bajram, la série « Universal War One » est d’abord parue chez Soleil Productions entre 1998 et 2006 avant de connaître, succès oblige, plusieurs rééditions. Découpé en six tomes, elle s’inscrit dès le départ dans un projet organisé en trois cycles de six albums. À ce jour, seuls trois volumes du second cycle sont parus sous le titre prévisible de « Universal War Two ». Disponibles chez Casterman, ils se révèlent d’un point de vue graphique de toute beauté, la réalisation numérique étant impeccable. L’intrigue reste hélas pour l’instant un tantinet décevante, donnant la fâcheuse impression de lire une redite.

L’argument de départ d’ « UW1 » pourrait fournir le synopsis d’une production à grand spectacle (une adaptation de la série au cinéma a d’ailleurs été annoncée en 2013). Fin du XXIe siècle. Grâce à la découverte de l’antigravité, le système solaire est devenu la nouvelle frontière de l’humanité. La Lune puis Mars ont été colonisés et une multitude de compagnies privées se sont mises à prospecter la ceinture d’astéroïdes, essaimant sur les satellites du système solaire externe. Sur Terre, la Fédération des Terres Unies a remplacé l’ONU établissant une sorte de gouvernance mondiale qui défend les intérêts de l’humanité sur la planète et dans l’espace. Elle dispose pour agir d’un bras armé, l’United Earthes Forces. Face à cette puissance politique et militaire, les Compagnies Industrielles de Colonisation regroupent neuf des plus importantes transnationales. Elles ont prospéré dans le silence de l’espace profond, loin du regard des autorités. Désormais, elles souhaitent s’affranchir de leur monde natal, quitte à le faire par la force.

L’apparition du Mur entre Saturne et Jupiter signe le déclenchement des hostilités. Envoyée pour évaluer le danger représenté par cette singularité, la troisième flotte de l’United Earthes Force se retrouve en première ligne. Elle mobilise immédiatement toutes ses unités pour s’opposer à la menace, en particulier l’escadrille Purgatory, groupe composé de cinq salopards placés sous le commandement de June Williamson et de Kate Von Ritchburg.

Au départ simple récit de space opera perclus d’archétypes au demeurant fort sympathiques, « UW1 » gagne peu à peu en épaisseur et en complexité. Le succès de la série repose sur un postulat clair et un dispositif narratif efficace, alternant phases explicatives, scènes d’action pures et cliffhangers, histoire de provoquer l’attente. L’arrière-plan science-fictif a de quoi satisfaire le profane et le connaisseur, convoquant des références cinématographiques et littéraires familières aux uns et aux autres. On retrouve le bon vieux space opera à papa, avec son arme terrifiante, son affrontement manichéen et son récit d’aventure ponctué de combats dans l’espace dont le rendu graphique titille avec bonheur la fibre du sense of wonder.

« UW1 » joue aussi avec un autre lieu commun de la science-fiction : le voyage dans le temps. Le postulat de départ, révélé dès le troisième tome, ne laisse planer aucun doute. Le continuum temporel est immuable, l’Histoire gravée dans le marbre d’un déterminisme implacable. Rien de ce que peuvent accomplir les personnage n’est donc en mesure de modifier la trame temporelle puisque tous ont leur propre histoire de tout temps. « Le temps est déjà la conséquence de tous les voyages qui ont été faits et qui seront faits ! Il est un et indivisible, il est le corps même de cet univers. » révèle Ed Kalish, le scientifique de l’escadrille Purgatory. Bref, en appliquant cette conception absolutiste, Denis Bajram écarte définitivement les univers multiples, éliminant également les paradoxes temporels du scénario des possibles.

Puisque modifier le passé ne conduit qu’à rendre le futur plus certain, les personnages de « UW1 » ne peuvent échapper à leur destin. Chacun de leur geste, chacune de leur parole sont écrits, connus de touts temps, et rien de ce qu’ils pourront accomplir n’y changera rien. En cela, la série rejoint l’univers des sagas médiévales où le héros s’efforce d’échapper à son destin, ne contribuant par ses actes et sa connaissance de l’avenir qu’à le rendre encore plus inéluctable. Un fait confirmé par les citations eschatologiques qui semblent inscrire la série dans un passé légendaire, une sorte de mythe fondateur d’un futur déjà écrit de tout temps.

Le succès d’« UW1 » tient également dans ses personnages. Chaque membre de l’escadrille Purgatory incarne en effet un archétype digne d’une bonne série B. John Baltimore dit « Balti » apparaît d’emblée comme la tête brûlée, héroïque jusqu’à l’absurde. Tout le contraire de son partenaire, Paulo « Mario » Delgado, dont la lâcheté et la naïveté confinent à la psychose. Milorad Racunisca joue de son caractère antipathique pour interpréter le salaud intégral et Edward Kalish se cantonne au rôle de génie misanthrope, rétif à toute autorité. Quant à Amina El Moudden, sa fragilité cache une dangerosité redoutable. Face à ces névrosés voués à la cour martiale, June Williamson et Kate Von Ritchburg, la fille à papa en quête d’indépendance, ne sont pas de trop pour tenter d’instiller un semblant de cohésion. Au fil des différents albums, Denis Bajram s’efforce de tordre ces archétypes, prenant le contrepied de l’imaginaire populaire et redessinant la psychologie de ses personnages.

Si les quatre premiers tomes se montrent ambitieux dans leurs enjeux, la suite prend une tournure nettement plus prévisible. « UW1 » se teinte de dystopie, empruntant son décor aux divers totalitarismes. La série se mue alors en charge lourde, voire caricaturale, de l’ultra-libéralisme, convoquant une imagerie fasciste un tantinet convenue. Denis Bajram ne s’embarrasse pas de nuance pour dénoncer les travers de l’humanité. Il fait aussi le procès du fanatisme, du pouvoir absolu, de l’exploitation sans vergogne d’autrui et de l’environnement. À ceci s’ajoute un dénouement agaçant qui vient interrompre de manière abrupte la progression dramatique. On en ressort avec le fâcheux sentiment d’un Deus ex Machina un tantinet too much.

Fort heureusement, ces maladresses ne viennent pas ternir au final l’aura de la série. Succès de librairie incontestable avec plus d’un million d’exemplaires vendus, « UW1 » n’usurpe pas sa qualité d’incontournable de la science-fiction aux côtés d’« Aquablue » de Cailleteau et Vatine et d’autres locomotives de la bande-dessinée populaire d’auteurs.

Universal War One – Intégrale T1 à T 6 – Denis Bajram – Soleil, collection Quadrants Solaires, 1 vol., 332 pages, 2014

Latium

Que les muses me tripotent, voici la 23e contribution pour le challenge Lunes d’encre. Alea jacta est.

Le lieu : Au cœur du bras d’Orion s’étend la sphère épanthropique, portion d’espace englobant quelques milliers de mondes et d’étoiles parcourue par des nefs conscientes. Placée sous la férule de l’Urbs, la sphère apparaît hélas comme une puissance assiégée dont l’Imperium vacille face à la menace grandissante des peuples barbares, des intelligences biologiques étrangères à l’humanité.

Le temps : Depuis l’Hécatombe à laquelle aucun homme n’a survécu quatre millénaires auparavant, les automates, Intelligences artificielles et autres machines, montent la garde, au service de leurs créateurs, seigneurs et maîtres défunts, prêt à protéger leur pré-carré. Une tâche rendue quasi-impossible par le Carcan, une contrainte interne leur enjoignant de servir l’Homme et de ne causer aucun tort à un être biologique intelligent sous peine de basculer dans la folie. Faute de mieux, ils ont donc nettoyé leurs frontières, créant Les limes, un vaste espace débarrassé de ses planètes et soleils, ralentissant ainsi la progression des barbares, limités dans leur migration par leur méconnaissance du déplacement instantané. Désormais inutiles, les automates intelligents ont essayé de chercher un but à leur existence, ne tardant pas à succomber au jeu de la politique. Certains ont préféré le suicide à l’intolérable solitude de l’immortalité. D’autres ont commencé à explorer de nouvelles voies, quitte à s’affranchir du Carcan.

L’action : Aux bordures de la sphère épanthropique, auprès des Limes, Plautine, une de ces créatures computationnelles, sommeille, dans l’attente d’un signal, un signe hypothétique qui révélerait le retour de l’Homme. Depuis deux millénaires, elle ne veille que d’un œil, un noème engourdi par l’inaction mais à l’écoute des pulsations les plus infimes et les plus significatives qui traversent l’univers. Scrutant l’espace, le dispositif dissèque les émissions de neutrinos pour déterminer la probabilité qu’elles ne correspondent à la manifestation d’une activité humaine. Sans succès, jusqu’au jour où l’impossible finit pas se produire, rompant la routine de ses automatismes. Alertée, Plautine sort alors du sommeil et convoque les différents aspects de sa conscience partagée. Elle envoie également un message à son ancien allié, le proconsul Othon, qui vit désormais en exil loin de l’Urbs. Une intelligence dont la duplicité n’est plus à prouver.

Romain Lucazeau ne déroge pas aux conventions du genre théâtral, du moins sous sa forme classique, transposant ses ressorts dans la forme romancée d’une épopée aux dimensions cosmiques. Diptyque de près de 1000 pages, Latium conjugue également la flamboyance du space-opera aux spéculations de l’uchronie, même si celle-ci demeure un arrière-plan décoratif. Le récit incite au dépaysement, titillant le sense of wonder du lectorat. Mais, il suscite aussi le vertige, flirtant avec des notions philosophiques, voire métaphysiques, tels le libre-arbitre et son corollaire le déterminisme, ici transposé sous le terme de destin.

« Les Intelligences névrosées de ce monde pouvaient, inlassablement, justifier de leurs turpitudes en les raccrochant, par une chaîne logique complexe, au Carcan. »

Latium propose un point de vue original, celui d’un univers où la mort de l’Homme a laissé orphelines les machines conscientes soucieuses de son bien-être. Celui d’un univers où la civilisation gréco-romaine a perduré, étendant son Imperium sur l’ensemble de l’Humanité. Passé le choc initial de l’extinction, les Intelligences artificielles se sont enfermées dans la névrose, singeant le comportement de leurs maîtres jusque dans ses intrigues politiques, ses complots et l’appât irrésistible du pouvoir, hybris y comprise. Au point de provoquer des purges sauvages dans leurs rangs, car si les créatures computationnelles sont contraintes par le Carcan à ne pas attenter à l’intelligence biologique, les mêmes préventions ne prévalent pas lorsqu’il s’agit d’éliminer un adversaire numérique.

Pour son substrat, Latium tire sa matière de la civilisation gréco-romaine. Loin d’être égalitaire, le monde épanthropique se révèle en effet un décalque du monde latin, avec une organisation sociale inégalitaire, un décorum emprunté à l’Antiquité et une géopolitique inspirée de l’Empire romain. Un Imperator règne sur l’Urbs, capitale du Latium, conseillé dans sa tâche par un triumvirat de magistrats. Ils dominent une cour d’intrigants, aristocrates certes redoutables, mais imbus de leur puissance de calcul au point de se neutraliser les uns les autres. Tous entretiennent le culte de l’Homme, tout en nourrissant l’espoir secret de s’affranchir du Carcan qui limite leur pouvoir, les empêchant également d’éradiquer la menace barbare sur leurs frontières. Ces Optimates exploitent une Plèbe composée d’Intelligences numériques secondaires, routines automatisées, noèmes ou noèses serviles et autres mécaniques asservies. Une domination n’étant pas sans susciter le mécontentement et l’envie de justice.

Pour son intrigue, Latium emprunte beaucoup au théâtre classique, principalement à l’Othon de Pierre Corneille, mais également à la science-fiction. Dans la longue liste des réminiscences, on me permettra de ne retenir que Dan Simmons pour les emprunts à la culture gréco-romaine (Illium), Iain M. Banks pour les Nefs conscientes (les mentaux du cycle de la Culture) et Isaac Asimov pour les Trois Lois de la Robotique. Ces diverses influences composent le socle d’un récit ne négligeant pas les ressorts héroïques de l’épopée et du space-opera pour le plus grand plaisir de l’amateur de grand spectacle, mais aussi pour celui de l’adepte des dilemmes moraux.

D’aucuns ont reproché la profusion des notes explicatives en bas de page, parfois redondantes, et le style ampoulé du récit. S’il est vrai que la langue se révèle très travaillée, mêlant techno-blabla et termes empruntés au grec classique, cela n’entrave en rien l’alchimie de l’histoire, contribuant même à ancrer le roman dans la tradition littéraire européenne, sans pour autant charger d’une valeur négative les transformations impulsées par la modernité.

Péplum aux dimensions cosmiques, épopée héroïque pleine de bruit et de fureur, fresque flamboyante et roman philosophique flirtant avec la métaphysique, Latium dresse les contours d’un vaste livre-univers qui ne demande qu’à se révéler sous ses multiples facettes. Un coup d’essai dont je suis désormais impatient de découvrir les futurs développements.

Latium de Romain Lucazeau – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », septembre 2016

Le Regard

Devenue une détective dure-à-cuire par le truchement de ses bio-améliorations, Ruth Law traîne également une solide réputation d’efficacité auprès de ses clients. D’abord, il y a le Régulateur, un dispositif enfiché sur son système limbique afin de filtrer ses émotions qu’elle laisse fonctionner 23 heures sur 24, au risque de se griller les neurones, comme une sorte de camisole électronique pour contenir les mauvais souvenirs. Et puis, elle est équipée de toute une panoplie de gadgets, aux limites de la légalité, pistons pneumatiques dans les jambes, tendons composites, batteries pour stimuler ses muscles et os renforcés, faisant de sa personne un cyborg. Et tout cela, pour oublier un drame personnel, vécu au temps où elle travaillait encore dans la police. Confrontée au meurtre d’une jeune prostituée, elle voit là une opportunité de se racheter et de retrouver la paix, peut-être.

Neuvième volume d’« Une Heure-Lumière », Le Regard confirme l’intérêt porté par les éditions du Bélial’ à Ken Liu dont voici la seconde novella traduite dans cette collection. Roman noir de l’avenir, le récit flirte avec le cyberpunk et la littérature policière d’une manière empreinte d’un indéniable classicisme. Sur ce point, Ken Liu respecte à la lettre les conventions du genre : détective se définissant par ses actes et non par ses états d’âme, tueur sadique, pègre impitoyable et policiers fatigués, le tout immergé dans un univers urbain où tout se marchande. Rien ne manque dans ce qui s’apparente à un polar solide.

Et pourtant, Ken Liu parvient à tirer son épingle du jeu. D’abord, en introduisant un personnage féminin blessé à la place du sempiternel privé désabusé. Ensuite, en usant de manière mesurée de la technologie et des poncifs du genre. Enfin, en distillant ses informations petit-à-petit sans chercher à se montrer trop démonstratif. Certes, comparé à L’Homme qui mit fin à l’histoire, Le Regard se situe un bon cran en-dessous d’un point de vue strictement spéculatif. On peut regretter que les motivations du Surveillant, la Némésis de Ruth, ne soient pas davantage développées. On peut s’agacer aussi du caractère prévisible du dénouement et de la linéarité d’une intrigue où l’on ne frissonne guère.

En dépit de ces remarques, Le Regard reste une novella efficace, tant par son atmosphère que pour l’intégration des technosciences dans la trame classique d’un roman noir. Bref, voici un texte mineur, mais cependant bien maîtrisé.

Le Regard (The Regular, 2014) de Ken Liu – Éditions Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », avril 2017 (novella traduite de l’anglais [États-Unis] par Pierre-Paul Durastanti)

L’équilibre des paradoxes

Retour au défi Lunes d’encre avec un excellent morceau de littérature populaire.

Réédition du roman éponyme paru au Fleuve noir dans la collection « SF métal », L’équilibre des paradoxes nous propose également la nouvelle « L’étranger », déjà présente au sommaire du recueil Futurs antérieurs dirigé par Daniel Riche. Manière pour « Lunes d’encre » de nous rappeler qu’avant Pierre Pevel, un autre auteur français avait déjà réunit une équipe de détectives amateurs, les confrontant à des phénomènes apparemment inexplicables dans un décor de la Belle Époque.

Ne tergiversons pas, la nouvelle « L’étranger » se révèle être un amuse-gueule divertissant, précédant le plat de résistance composé par le roman L’équilibre des paradoxes. Nous y faisons connaissance avec un trio de détectives amateurs : le journaliste socialiste Raoul Corvin, le commandant républicain Armand Schiermer, bouffeur de Prussiens car Alsacien de naissance, et son épouse Amélie, un tantinet féministe. Nos trois amis sont conviés à une séance de spiritisme chez le député Debien, à l’instigation de son épouse frivole. Cette réunion mondaine, bien à la mode de l’époque, sert en fait de prétexte, le trio ayant l’intention d’y démasquer un cambrioleur redoutable dont les méfaits défraient la chronique. Entre démons intérieurs et ectoplasmes baladeurs, la petite séance révèle son lot de surprises, tout en permettant à Raoul Corvin d’y rencontrer l’amour en la personne de Gilberte Debien. Commencée à la manière d’un Maurice Leblanc et s’achevant comme du H.G. Wells, « L’étranger » témoigne également du talent de l’auteur français à se fondre dans l’air du temps d’une époque.

Après le vertige de l’espace, Michel Pagel nous entraîne dans les méandres du temps. Avec L’équilibre des paradoxes, nous retrouvons notre fine équipe dont l’effectif se gonfle de quelques égarés dans le temps parmi lesquels figurent une princesse russe du XVIIIe siècle, un soldat perdu provenant du futur, une cyborgue issue de l’année 2232 et sa cible, le savant inventeur de la machine à voyager dans le temps, un extra-terrestre pacifique et pacifiste et enfin une adolescente délurée des sixties en fugue…temporelle, ce qu’elle n’avait pas prévu initialement. Ils ne seront pas de trop afin d’éviter le déclenchement de la Grande Guerre en 1905 et non en 1914 comme en atteste l’Histoire, mais aussi pour contenir des dérèglements uchroniques et paradoxes temporels en pagaille.

On ne retiendra pas L’équilibre des paradoxes pour le vertige des spéculations temporelles, les paradoxes fournissant tout au plus la matière à de fructueux rebondissements. Non, bien au contraire, on louera surtout le roman pour le ton amusant, voire truculent, adopté par Michel Pagel lorsqu’il met en scène le choc des cultures entre les mentalités, même progressistes, de la Belle époque et le caractère frondeur d’une gamine des sixties.

Michel Pagel ressuscite aussi avec talent le charme désuet de cette période historique, restituant ses enjeux géopolitiques, source de la plupart des malheurs du XXe siècle, sans alourdir pour autant le récit de digressions inutiles, voire superfétatoires.

Bref, voici de quoi se divertir sans honte, mais également sans s’ennuyer.

L’équilibre des paradoxes de Michel Pagel – Réédition Denoël, collection « Lunes d’encre », 2004

Des parasites comme nous

Challenge Lunes d’encre, encore et toujours. Ne lâchons rien de crainte d’être taxé de dilettantisme…

À l’apogée d’une carrière riche de promesses non accomplies, Hank Hannah végète désormais à l’université du Dakota du Sud, donnant des cours d’anthropologie à des étudiants anonymes, tout en suivant le projet farfelu de son plus brillant doctorant qui s’est mis en tête de vivre comme un homme préhistorique.

Auteur d’un essai controversé sur les Clovis, première peuplade humaine ayant colonisé l’Amérique en franchissant le détroit de Béring au moment de la glaciation, le professeur Hannah nourrit un spleen tenace, le bureau encombré par une masse de données minérales censées lui permettre de corroborer sa théorie. Qu’est-ce qui pourrait bien le décider à reprendre ses recherches ? Évidemment pas son père, vieux beau sautant sur tous les jupons de passage dans une crise de jeunisme exacerbée. Encore moins sa mère, aux abonnés absents depuis la rupture d’avec son père, il y a bien des années. Et pas davantage sa belle-mère dont il porte encore le deuil après son décès prématuré. En fait, rien ne semble vouloir réveiller l’enthousiasme de Hank, même la perspective de renouer avec un train de vie dispendieux dont il garde en héritage une corvette jaune tape à l’œil. De toute façon, ses réflexions personnelles et la solitude le portent surtout à jeter un regard désenchanté sur l’absurdité de son quotidien, voire même de la civilisation humaine. Et pourtant, il se retrouve aux premières loges pour en raconter la fin.

Témoignant pour les générations futures, en particulier celles issues des rangs de l’anthropologie, Hank Hannah nous raconte ainsi, d’une manière un tantinet pathétique, le déroulement des ultimes jours d’une humanité sur le point de s’éteindre comme de nombreuses autres espèces avant elle.

« De nouveau, un frisson d’effroi m’a parcouru. C’était comme d’entrer en contact avec votre plus grande peur : que les êtres humains puissent vivre, aimer et mourir sans laisser de traces, en s’évanouissant comme s’ils venaient de glisser hors de la mémoire de la Terre. Mais bien sûr, c’est tout l’opposé : le sol n’oublie jamais. Il n’y a que les humains pour se punir les uns les autres à coups d’amnésie. Ne pas se rappeler le nom et l’histoire d’une personne est un passe-temps strictement humain. Seuls les humains ont appris que si l’on veut vraiment avoir le dernier mot, il faut se taire. »

Des parasites comme nous ne brille pas pour la virtuosité vertigineuse de ses concepts ou pour son rythme échevelé. Bien au contraire, Adam Johnson opte pour la chronique et l’introspection. Sur un ton grinçant et vachard, il ne nous épargne rien des états d’âme de Hank Hannah, s’attachant à nous restituer l’intégralité de la grave crise existentielle qu’il traverse. Peut-être un peu trop d’ailleurs. Confronté à la futilité de son mode de vie et à sa propre mortalité, Hank Hannah ne trouve rien de mieux que de s’épancher longuement sur sa mollesse et la banalité de ses tracas quotidiens. Si l’exercice donne lieu à quelques mésaventures fortement drolatiques, il se révèle également un tantinet ennuyeux, l’auteur ayant tendance à tirer à la ligne.

Fort heureusement, Adam Johnson retrouve le sens du tragique sur la fin du roman. L’intime se mêle alors à l’universel, se focalisant sur la pérennité d’une humanité ayant oublié sa nature de vie parasitaire, exploitant sans vergogne les ressources terrestres. En dépit d’un niveau de technicité élevé, qu’est-ce que l’homme peut offrir aux découvreurs de l’avenir qui fouilleront ses poubelles, échafaudant leurs propres hypothèses sur sa culture et les raisons de sa disparition ? Pas grand chose, mais faut-il le déplorer ?

En multipliant les détails prosaïques du quotidien calamiteux de Hank Hannah, Adam Johnson met en scène une apocalypse lente, avec une ironie délicieuse et un goût affirmé pour le tragique et l’absurde. Bref, gros coup de cœur malgré le défaut signalé plus haut.

Des parasites comme nous (Parasites Like Us, 2003) de Adam Johnson – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », 2006 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Florence Dolisi)