Les Mémoires d’Elizabeth Frankenstein

Flicker (oublions l’affreuse traduction française de son titre) a propulsé Theodore Roszak au rang des auteurs attendus comme le messie. Les rares lecteurs de Puces [Bugs] pouvaient déjà témoigner de l’habileté littéraire de l’auteur. Avec Les Mémoires d’Elizabeth Frankenstein, il s’offre un flash-back gothique aux sources du fantastique et de la science-fiction.

On a beaucoup joué avec l’œuvre de Mary Shelley. Le cinéma s’est emparé promptement de la créature du comte Frankenstein en accentuant la dimension horrifique de celle-ci, dénaturant au passage les rapports entre le créateur et la créature. On a également beaucoup écrit et théorisé sur les circonstances de la création du roman, sur son autrice et son entourage. Certains ont vu dans Frankenstein ou le Prométhée moderne un texte précurseur du fantastique moderne. D’autres, notamment Brian Aldiss, en ont fait un roman de science-fiction avant la lettre. Sur ces sujets Theodore Roszak ne se prononce pas. Son roman s’ajoute à cette longue déclinaison d’œuvres de fiction qui s’inspirent du texte et du personnage de Mary Shelley et dans laquelle s’inscrivent déjà La villa des mystères de Federico Andahazi, Le fils de Prométhée de René Reouven, Le Prométhée invalide de Walter Jon Williams, Frankenstein délivré de Brian Aldiss et bien d’autres encore…

L’argument de départ de Les Mémoires d’Elizabeth Frankenstein est très simple. Après la mort de Victor Frankenstein, Robert Walton est resté persuadé que la confession du démiurge demeurait incomplète. Selon lui, il manquait encore des éléments pour analyser et appréhender scientifiquement l’histoire de la déchéance de ce Prométhée moderne. Cette conviction le pousse à se rendre sur le continent afin de poursuivre son enquête sur les lieux mêmes de la tragédie. Après une âpre négociation, il obtient du dernier membre vivant de la famille Frankenstein des documents rédigés de la main d’Elizabeth, la demi-sœur et fiancée de Victor. Il est ainsi informé de la partie demeurée secrète de l’histoire.

A l’évidence, le roman de Theodore Roszak se veut plus proche du roman originel dont il reprend le dispositif narratif. Robert Walton est à nouveau le porte-parole du récit, introduit ici sous la forme des lettres écrites par Elizabeth Frankenstein. L’auteur ne s’en tient cependant pas à un simple décalque en trompe-l’œil du roman gothique de Shelley. La confession de la jeune femme est encapsulée dans les commentaires de Walton qui se livre à une véritable dissection du récit d’Elizabeth. Par ailleurs, la connaissance de l’arrière-plan historique est irréprochable, procurant une épaisseur crédible au roman. Ainsi, Roszak restitue habilement, non seulement les événements, mais aussi le bouillonnement intellectuel et scientifique de l’époque des Lumières. Sa restitution n’est cependant ni d’un optimisme béat, ni d’un pessimisme réactionnaire. Elle se veut juste lucide et sans concession. « Nous vivons une ère de systèmes : le médium éthéré, les particules élastiques, les essences et les fluides subtils roulant et bondissant à travers le néant infini, le tout destiné à révéler la Grande Cause dont la maîtrise ferait de l’homme l’égal de Dieu. Le docteur Mesmer avait vécu sa vie en cherchant la clé qui révélerait le secret des secrets, et il l’avait trouvée, du moins le croyait-il. Mais combien cette quête peut rendre l’homme brutal, me dis-je. Combien l’amour de la vérité peut le pervertir, surtout quand il croit qu’elle est presque à portée. Que rien ne vienne alors lui barrer la route ! Il arracherait les portes du ciel pour ravir ce secret. Il trahirait sa bien-aimée. »

Ainsi à l’instar de Flicker, la réalité nourrit la fiction au point de flouter les contours de l’une et de l’autre. Hélas, le vertige suscité par le mélange des deux n’atteint pas les sommets de ce précédent roman, Theodore Roszak se contentant de respecter strictement la chronologie de l’histoire de Mary Shelley. L’auteur choisit cependant de pousser sur le devant de la scène Elizabeth, la demi-sœur et fiancée de Victor Frankenstein. Pour se faire, il utilise les trous du récit de Victor Frankenstein – ou de Mary Shelley… – afin d’y insérer une histoire secrète plus générale sur les rapports entre l’homme et la femme. Au fil de la confession d’Elizabeth, les références à des événements et à des personnages historiques se mélangent à une histoire de nature plus ésotérique. Les Mémoires de la jeune femme dévoilent ainsi un affrontement entre deux conceptions du monde, un affrontement de nature sexiste qui ne trouvera son terme que dans l’union parfaite, le mariage alchimique. Unir ce qui a été divisé. Faire Un de Deux. Telle est l’œuvre à accomplir pour les adeptes exclusivement féminins de cette conception du monde. L’érudition de l’auteur fait une fois de plus ses preuves pour authentifier cette histoire cachée. Il nous guide à travers les arcanes complexes de l’Alchimie et du Tantrisme, établissant des passerelles entre ces croyances. Il faut convenir cependant que l’hermétisme des symboles et le didactisme des explications finissent par lasser. Une partie entière (115 pages) consacrée à ce sujet quand même ! De quoi refroidir les ardeurs du plus méritant des lecteurs. Enfin, la quatrième de couverture présente le texte comme un roman gothique et féministe. Il n’est pas sûr qu’il soit si féministe que cela, en tout cas dans l’acceptation contemporaine du terme.

Les Mémoires d’Elizabeth Frankenstein est donc un étonnant roman qui, sous couvert de fiction et d’hommage à Mary Shelley, se veut un pamphlet contre l’aveuglement généré par la recherche de la vérité. Mais, plus qu’un brûlot féministe, le présent roman s’apparente surtout à un appel à la mesure afin de déchiffrer le monde et comprendre l’autre, sans en violer l’intégrité.

Les Mémoires d’Elizabeth Frankenstein (The Memoirs of Elizabeth Frankenstein, 1995) – Theodore Roszak – Rééditions Le Livre de poche, 2009 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Édith Ochs)

Le Temps de la haine

Troisième volet de la série consacrée à Bruna Husky, la techno-humaine inspirée des réplicants du Blade Runner de Ridley ScottLe Temps de la haine prolonge le futur dystopique esquissé par Des larmes sous la pluie et Le Poids du cœur. Au fil des enquêtes, Husky s’est construit une petite famille, avec grand-père, fille, amant et même animal de compagnie (un extraterrestre pour changer du sempiternel chien), histoire d’adoucir le spleen existentiel né du décompte de son espérance de vie réduite à peau de chagrin. Mais l’équilibre fragile mis en place par la détective est menacé par l’enlèvement, puis la prise en otage du commissaire Lizard, l’élu de son cœur, réactivant ainsi ses penchants destructeurs dans un monde au bord de la guerre civile et de la guerre tout court.

On ne change pas une recette qui marche, serait-on tenté de dire. Un principe que Rosa Montero applique avec méthode, conjuguant les vertus de l’anticipation légère à celles de la métaphore. Car si Le Temps de la haine n’a plus grand-chose à nous apprendre sur le personnage de la réplicante, indépendamment de la quête de son identité ici enfin révélée (les fans de Madame Bovary et de Flaubert apprécieront), le roman fonctionne toujours comme un reflet des maux de notre présent décalés dans l’avenir. L’UE devient ainsi l’UET, un vaste marché mondial où prévalent la démocratie et le libre-échange mais où, bien entendu, les inégalités de richesse ont explosé, concourant à stimuler les forces centrifuges d’une société civile en voie de radicalisation, en proie aux discours manipulateurs de leaders, volontiers populistes, prônant la disruption dans la continuité. Le futur de Rosa Montero se nourrit ainsi des peurs et angoisses du présent, rappelant, s’il est nécessaire de le faire encore, l’importance des liens d’amitié et de solidarité. Face à un monde rendu incertain par la mondialisation et la dégradation irrémédiable de l’environnement, où le seul fait de boire ou de respirer un air pur font l’objet d’un commerce, l’autrice espagnole défend l’idée d’une société plus fraternelle, appelant à se méfier des dogmes ou idéologies et des discours tout faits. Quant à Bruna Husky, contrainte de fendre l’armure, elle doit abandonner sa misanthropie pour laisser affleurer davantage ses sentiments, renonçant à la haine ordinaire pour adopter définitivement l’amour.

En dépit d’une intrigue guère originale, pour ne pas dire répétitive si l’on a lu les deux précédents titres de la série, Le Temps de la haine n’engendre fort heureusement pas que la lassitude. Rosa Montero apporte malgré tout une touche finale honorable aux aventures de la réplicante Bruna Husky. Avis aux fans de l’autrice.

Le Temps de la haine (Los tiempos del odio, 2018) – Rosa Montero – Editions Métailié, septembre 2019 (roman traduit de l’espagnol par Myriam Chirousse)

La Cité des nuages et des oiseaux

Annoncé sur les réseaux sociaux et la blogosphère comme la sensation forte de la rentrée dans le domaine de l’imaginaire, La Cité des nuages et des oiseaux se révèle au final à la hauteur de ce buzz très favorable, au point de réveiller chez les plus chenus des lecteurs des réminiscences empruntées à leur connaissance de l’œuvre de David Mitchell et son fameux Cartographie des nuages paru en 2004. Déjà presque vingt ans, autant dire une éternité à notre époque où priment le volatil et l’éphémère. Un fait qui n’est pas sans rejoindre, malicieusement, le propos du livre d’Anthony Doerr.

« Certaines histoires peuvent être vraies et fausses en même temps. »

Roman fleuve irrésistible, La Cité des nuages et des oiseaux nous happe dans les méandres tumultueux de l’Histoire, partagé entre un passé tragique, un présent inquiet et un futur non moins douloureux, mais pourtant porteur d’espoir. Roman puzzle, il s’attache au personnage d’Antoine Diogène, auteur grec de l’Antiquité dont ne nous connaissons les écrits que par l’intermédiaire du résumé qu’en a fait Photius dans sa Bibliothèque. Récit de voyages fabuleux, Les merveilles d’au-delà de Thulé, pour le peu que l’on en connaît, semble avoir inspiré l’Histoire vraie de Lucien de Samotase, ce que n’a pas manqué de pointer Photius lui-même. Anthony Doerr choisit d’en faire la matrice et le fil conducteur de son roman, entremêlant les époques et les existences infimes, sur fond d’Histoire, de visions eschatologiques et de catastrophe environnementale. Des sujets bien de notre temps qui voit le spectre de l’effondrement agiter de plus en plus fort ses chaînes, ne suscitant que sidération et inaction.

À la différence de David Mitchell, il opte pour une construction plus sage, faisant s’entremêler les récits au lieu de chercher à les enchâsser avec une maestria forcée. Il ne cherche pas davantage à mélanger les registres littéraires, préférant un style plus neutre qui n’affaiblit en rien la narration. On saute ainsi d’une époque à l’autre sans solution de continuité, retraçant l’itinéraire du conte d’Antoine Diogène à travers les histoires personnelles de ses différents possesseurs et les péripéties d’une Histoire qui, si elle n’épargne par les hommes et les civilisations, n’en demeure pas moins cruelle avec leurs écrits.

« Mais les livres meurent, de la même manière que les humains. »

La Cité des nuages et des oiseaux apparaît aussi comme un roman de consolation où les histoires se révèlent un viatique salutaire, prompt à réconcilier les personnages avec le monde et les aidant à endurer les aléas de l’existence. Des histoires qui permettent à Anna, une orpheline hébergée avec sa sœur dans un atelier de broderie de Constantinople, de supporter la tyrannie de son maître et d’oublier l’armée du sultan Mehmet II, dont les contingents innombrables s’apprêtent à franchir les murailles de la « Reine des villes », pourtant réputée inexpugnable. Elles sont le secret qu’elle partage avec Omeir, fondant leur amour après que le garçon solitaire, regardé par tous avec effroi en raison de son bec de lièvre, ait déserté l’armée du sultan suite à la mort d’épuisement des bœufs jumeaux qu’il a vu naître. Elles sont l’unique passion qui reste à Zeno, un vétéran de la Guerre de Corée en butte aux préjugés de son milieu, après qu’une déception amoureuse lui ait rappelé son isolement. Elles offrent la rédemption à Seymour, jeune écoterroriste par défaut, poussé au crime par une enfance misérable et retirée, loin du fracas et de l’agitation d’un monde dont il se sent exclu. Elles sont enfin le salut de Konstance, embarquée dans une croisière sans escale vers une exoplanète, hypothétique paradis pour une espèce humaine menacée d’extinction.

La Cité des nuages et des oiseaux est donc un formidable roman sur le pouvoir des mots, l’art de raconter, sur l’extraordinaire faculté de la lecture à nous consoler avec le monde et à nous sortir de nos routines illusoires. Mais, c’est aussi un récit de transmission entre les générations, un roman de passeur d’histoires, finalement assez proche du Morwenna de Jo Walton. En cela, il se révèle précieux.

La Cité des nuages et des oiseaux (Cloud Cuckoo Land, 2021) – Anthony Doerr – Éditions Albin Michel, collection « Terres d’Amérique », septembre 2022 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Marina Boraso)

La Guerre des marionnettes

C’est à un véritable voyage en terre étrangère que nous convie Adam-Troy Castro. Si l’on fait en effet abstraction de la nouvelle « Les Lames qui sculptent les marionnettes », où l’auteur nous livre quelques clés sur la planète Vlhan et surtout sur ses habitants, il nous immerge sans préambule au cœur d’un monde à l’étrangeté aussi radicale qu’incompréhensible.

Peuplé d’extraterrestres intelligents mais inaccessibles à l’entendement du commun des mortels composant le concert dissonant des espèces sentientes, Vlhan reste un mystère fascinant, résistant jusque-là à toutes les tentatives de déchiffrement de sa civilisation. Réduit à observer le ballet des tentacules supportant le corps sphérique massif et dépourvu de traits des Vlhanis, à tâtonner pour comprendre leur langage corporel, les scientifiques se contentent de singer laborieusement quelques mèmes, l’essentiel de leur pensée demeurant de l’ordre de l’incompréhensible. Un seul fait semble cependant certain. Une fois par an, les Vlhanis se livrent à un rituel sanglant : 100 000 d’entre eux s’affrontent en suivant une chorégraphie qui s’achève par l’anéantissement de tous. Un spectacle mortel n’étant pas sans susciter la curiosité de la communauté scientifique, pressée d’en comprendre le dessein, mais aussi le voyeurisme des habituels déviants, au point de pousser certains humains à se joindre au suicide collectif, après avoir subit auparavant des modifications corporelles radicales et définitives.

Pour faire face à ce qui s’apparente de plus en plus à un comportement sectaire toxique, Andrea Cort est dépêchée sur Vlhan pour enquêter sur ces pèlerins et démanteler les filières contribuant à leur transformation. Sa mission rejoint sa qualité d’agent secret des IA-Source car la planète est par ailleurs au cœur de la lutte les opposant à leur faction renégate, les Démons Invisibles, à l’origine du drame personnel d’Andrea. Très rapidement, la Procureure Extraordinaire du corps diplomatique de l’Homsap comprend que la situation lui échappe. Contrainte de fuir dans un monde devenu hostile afin de sauver sa vie, elle doit en même temps ménager une porte de sortie à l’Homsap, en dépit des velléités génocidaires des va-t’en guerre de toute race, et tenter de restaurer la confiance vacillante de ses amants, les Porrinyard. De quoi éprouver sévèrement son estime personnelle et sa (maigre) confiance en autrui.

Délaissant les ressorts de l’enquête, du whodunit ou du crime en chambre close, Adam-Troy Castro opte pour une intrigue plus resserrée, teintée de body horror, ne ménageant guère de répit à ses personnages et au lecteur. Dès l’entame de La Guerre des marionnettes, Andrea Cort ne cesse en effet de fuir, tiraillée entre son attachement viscéral aux Porrinyard et la fin funeste que lui réservent des puissances occultes résolues à sa perte. Elle passe ainsi de surprise en vision horrifique, ou du moins psychologiquement déstabilisante, glanant les indices qui lui permettent de déjouer les pièges d’un cheminement accompli dans l’urgence permanente. Les déconvenues succèdent aux épreuves contribuant à la malmener ou à la faire douter de ses capacités, d’autant plus aisément qu’elle suscite toujours l’animosité d’autrui par ses remarques acerbes et une antipathie forçant le respect.

Le personnage d’Andrea continue ainsi son lent travail de résilience, même si ses doutes demeurent, notamment concernant sa relation avec les Porrinyard. Elle n’a pas la tâche facile d’autant plus qu’autour d’elle le monde semble s’enfoncer dans le chaos et l’horreur. Si toutes les civilisations sont mortelles, l’Homsap semble en effet plus douée que les autres pour précipiter sa date d’expiration.

Émissaires des morts et La Troisième Griffe de Dieu ne brillaient par pour leur optimisme, il faut le reconnaître. La Guerre des marionnettes s’apparente à un voyage au cœur des ténèbres, une plongée étouffante aux tréfonds du mal, jalonnée de tueries de masse, d’actes d’une cruauté odieuse, où des corps sont littéralement démembrés, parfois de manière un peu gratuite, et où la violence s’exerce aussi d’une manière psychologique. On est très loin de l’univers policé d’un Star Trek et sans doute beaucoup plus proche de la vision nihiliste d’un libertarien forcené (pléonasme).

Pour terminer, un mot de « La Cachette », ultime enquête d’Andrea Cort (même si la porte ne semble pas complètement fermée) et sans doute point d’orgue du présent ouvrage, où la Procureure est confronté à un trio d’Inceps impliqué dans un meurtre sordide. Inutile de dire que le dilemme juridique posé par cette affaire va susciter quelques échos intimes funestes auprès d’Andrea. N’en disons pas davantage, de peur de déflorer le sujet.

La Guerre des marionnettes tient donc toutes les promesses largement exposées dans les deux précédents romans. Sans crier au chef-d’œuvre, ne craignons cependant pas d’affirmer que les enquêtes d’Andrea Cort méritent leur place aux côtés d’autres classiques de la Science fiction.

La Guerre des marionnettes (War of the Marionnettes, 2019) – Adam-Troy Castro – Éditions Albin Michel Imaginaire, juin 2022 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Benoît Domis)

Autrices incontournables en SFFF

L’été étant une période propice aux listes, je n’ai pas résisté longtemps à la proposition de la blogueuse Nevertwhere d’établir une recension des autrices me paraissant incontournables. Bien entendu, l’incontournable se réduit ici à mon appréciation personnelle. Pas sûr de faire l’unanimité, mais à vrai dire on s’en fiche, l’essentiel étant de donner envie de découvrir l’œuvre de quelques dames de la SFFF. Bref, tout ceci est à examiner ci-dessous, une fois admiré le très joli logo réalisé par Anne-Laure du blog Chut Maman lit.

Comme indiqué par de nombreux lecteurs, Ursula Le Guin est un peu l’arbre cachant la forêt. On ne passera cependant pas outre cette autrice que l’on apprécie particulièrement sur ce blog. Histoire de se distinguer, on suggérera l’ultime roman de la dame, une variation féminine et féministe sur le personnage de Lavinia, laissée un peu hors-champs par Virgile lors de l’écriture de l’Enéide. Je laisse aux éventuels curieux le loisir de parcourir ce blog où ils trouveront de nombreuses autres suggestions de lecture.

Histoire de ne pas déchoir dans l’esprit des curieux, je les invite à poursuivre cette liste avec Nina Allan, autrice dont j’apprécie particulièrement la plume, l’étrangeté et l’exigence, par exemple avec La Course, fiction spéculative diablement envoûtante.

Pour varier les plaisirs, faisons un petit tour du côté des classiques et du fantastique avec Shirley Jackson dont l’œuvre a bénéficié récemment d’un regain d’intérêt éditorial, notamment avec la réédition de La Loterie & autres contes noirs. C’est le moins que l’on puisse faire pour l’une des inspiratrice du thriller moderne.

Une liste sans autrice francophone serait franchement décevante, d’autant plus qu’il y a matière du côté de Catherine Dufour. Parmi les titres chroniqués ici-bas, je conseille de jeter un œil sur Au Bal des absents et son humour noir salutaire.

Continuons avec Claire Duvivier, bien connue des lecteurs des publications des éditions Asphalte, la jeune femme s’est découverte autrice avec Un long voyage, roman aux frontières floues, oscillant entre SF et Fantasy. Un coup d’essai pas loin du coup de maître.

Avec un titre faisant allusion à la réplique du célèbre réplicant Roy Batty, Des Larmes sous la pluie a introduit Rosa Montero dans la SF. Premier volet d’une trilogie centrée autour du personnage de Bruna Husky, le présent livre apporte une touche espagnole à cette liste.

Jetons maintenant un œil du côté de l’uchronie avec Le Livre de Cendres, épopée para-historique pleine de bruit, de fureur et de physique quantique de Mary Gentle, et ne craignons pas de faire exploser le quota avec une tétralogie. On ne m’en voudra pas, j’espère.

Un peu borderline, Elizabeth Hand a toute mon attention depuis la traduction de L’Ensorceleuse. Hélas, le succès ne semble pas au rendez-vous, comme en témoigne ce Images fantômes bien esseulé dans nos contrées. Dommage, l’œuvre de la dame recèle pourtant quelques autres pépites. Contentons-nous donc des rares romans traduits disponibles sur le marché de l’occasion.

Vandana Singh n’a pas eu de chance dans l’Hexagone où le recueil Infinités n’a manifestement pas rencontré le succès escompté, du moins pour permettre d’autres traductions. En tout cas, ce titre permet d’introduire un peu d’Asie dans cette liste.

Pour terminer, je ne saurais trop recommander la lecture de TysT de Luvan, dont la parution est programmée en décembre 2022 après un financement participatif réussi. L’objet s’annonce somptueux, il serait dommage de passer à côté.

Objectif rempli donc avec ces dix titres et dix autrices de SFFF. Evidemment, il en manque beaucoup et je ne suis pas certain d’aboutir au même résultat d’ici une semaine. Il en va ainsi des listes : elles varient selon l’humeur du moment et suscitent le déchirement.

Émissaires des morts

Andrea Cort se considère comme un monstre. Objet de fascination et de répulsion aux yeux de sa propre espèce, depuis sa plus sanglante enfance, elle l’est également pour les interlocuteurs extraterrestres avec lesquels l’Homsap est amenée à entrer en contact. Liée par un contrat ressemblant davantage à une forme de servitude à vie, elle sert les intérêts du Corps diplomatique, accomplissant la mission délicate d’aplanir les angles avec les autres êtres sentients lorsqu’un humain se rend coupable de crime. Le plus souvent, on lui demande de déterminer ses mobiles ou de trouver son auteur en procédant à une enquête indépendante. Autant dire un travail délicat, où la vérité est souvent suspendue à la compréhension des mœurs étrangères et aux ressorts plus tortueux de la politique. La Confédération humaine doit en effet maintenir l’illusion de l’unité si elle veut continuer à peser dans le concert des nations extraterrestres, du moins sans avoir recours à l’argument hasardeux de la guerre. Elle doit prouver qu’elle est capable de régler sans compromission les problèmes causés par ses ressortissants, en dépit d’une histoire humaine troublée et d’un contexte présent non exempt de chicaneries et de cruauté. Bref, Andrea est un outil, utile mais évidemment sacrifiable, dont l’efficience n’a jusqu’à présent jamais fait défaut, y compris dans les cas les plus épineux.

Émissaires des morts se compose de quatre novellas et du roman donnant son titre à ce fort volume de plus de sept-cent pages. Comme le précise Gilles Dumay en avant-propos, le sommaire résulte plus d’un choix éditorial que d’un calcul commercial. Il s’agit en effet de restituer l’évolution psychologique d’Andrea Cort dont la personnalité constitue l’un des points forts du récit. La représentante du Procureur général du Corps diplomatique se dévoile en effet progressivement au fil d’enquêtes imaginées par Adam-Troy Castro avec plus ou moins de bonheur. Si l’on peut juger anecdotiques «  Les lâches n’ont pas de secret  » ou «  Une défense infaillible  », «  Avec du sang sur les mains  » et «  Démons invisibles  » se révèlent très stimulants du point de vue de l’intrigue et de l’exo-psychologie. Mention spéciale sur ce dernier point au second texte où l’auteur déjoue avec brio un problème apparemment insoluble d’incommunicabilité. En dépit de son aspect classique, tant du point de vue policier que du point de vue science-fictif, Émissaires des morts ne manque cependant pas de fraîcheur, apportant un petit coup de jeune à des motifs old school que n’auraient pas désavoué des auteurs de l’âge d’or américain comme Poul Anderson. Dans un univers dominé par la libre entreprise, la loi du plus fort et la concurrence acharnée, y compris avec les extraterrestres, l’ironie empreinte d’amertume d’Andrea fait écho au traumatisme qu’elle a vécu, ne faisant finalement pas d’elle l’être le plus monstrueux du lot. Bien au contraire, son point de vue apparaît comme un coup de pied mental salutaire, où la science-fiction semble être un outil pour mieux interroger le présent. En cela, Émissaires des morts peut être lu comme un roman noir où l’enquête se mue progressivement en quête plus personnelle, la collecte des faits cédant la place à l’introspection. Une enquête qui ne néglige pas l’aspect science-fictif, proposant quelques belles figures d’altérité radicale, notamment avec les Catarkhiens et les Brachiens, mais aussi, sous couvert des poncifs habituels du space opera, quelques passionnantes réflexions, peut-être un tantinet sur-explicatives, notamment sur le libre-arbitre et la perception de la réalité.

Entre enquête et quête intime, roman noir et science-fiction, Émissaires des morts déploie toute une palette d’arguments en mesure de séduire l’amateur de science-fiction, mais aussi le lecteur attiré par un questionnement flirtant avec la philosophie et la politique. De quoi réjouir les tenants d’une science-fiction divertissante, axée sur les images autant que les idées.

Émissaires des morts (Emissaries from the Dead, 2008) – Adam-Troy Castro – Éditions Albin Michel Imaginaire, janvier 2021 (roman traduit de l’anglais par Benoît Domis)

Dans les Profondeurs du temps

Avec Dans les Profondeurs du temps, Adrian Tchaikovsky nous propose de renouer avec l’avenir multi-racial développé dans l’excellent Dans la Toile du temps. Un futur où les araignées et les Humains, désormais débarrassés de leur propension atavique à l’auto-destruction grâce au virus synthétique Rus-Califi, collaborent pour explorer l’espace et ainsi accroître leur connaissance. Attiré par un signal d’apparence humaine dans le système Tess 834, l’astronef Voyageur y découvre une civilisation inconnue et pour le moins agitée. Des poulpes de l’espace dotés d’une technologie très avancée, aussi belliqueux que versatiles, divisés en factions n’hésitant pas à s’affronter pour se disputer les quelques ressources à leur disposition et à se réconcilier selon leur humeur du moment. Bref, pas de quoi faciliter un premier contact d’autant plus qu’un interdit absolu semble peser sur leur culture, déclenchant des réactions irraisonnées et violentes. L’équipage mixte du Voyageur, composé à parts égales de portidés et d’Humains modifiés, marche donc sur des œufs, prêt à rebrousser chemin au moindre signe hostile. Prudemment, il dépêche une navette auprès des octopodes afin de sonder leur capacité à négocier, se mettant à portée sans le deviner d’un danger encore plus grand.

On ne change pas une recette qui fonctionne. Adrian Tachikovsky applique sans vergogne ce vieux principe rejouant, non sans imagination, l’intrigue de Dans la Toile du temps. Alternant le passé et le présent, les événements de l’un éclairant le contexte de l’autre, l’auteur britannique semble interpréter une partition assez semblable, même si l’on ne peut s’empêcher de ressentir plus douloureusement les points faibles sur lesquels on passait allègrement dans le précédent roman.

Le passé nous plonge ainsi quelques milliers d’années plus tôt, au moment où une mission scientifique humaine arrive dans le système de Tess 834. Les sondes spatiales ont ciblé deux planètes, Nod et Damas, comme candidates à la colonisation, mais il reste à confirmer leurs observations. Hélas sur la première, la vie pullule à la surface ne manquant pas de soulever immédiatement quelques problèmes éthiques auprès des membres de l’équipage. En attendant l’arrivée des milliers de colons qui ne manquera pas de précipiter les événements, ils décident de se partager le travail. Pendant qu’une partie des scientifiques étudie et ausculte sur place les différents biomes de Nod, l’autre moitié, dirigée par Dsira Senkovi, va terraformer Damas la glacée. Mais, le bougre est un électron libre, bien peu respectueux de la discipline qui, dès qu’il bénéficie de temps libre, se consacre à la manipulation génétique de son animal familier préféré, le poulpe. On imagine sans peine qu’il espère faire du mollusque un partenaire de confiance pour explorer et mettre en œuvre ses projets d’aménagement du fond les océans de Damas, non sans prendre quelques risques comme les premières expériences lui montrent. Adrian Tchaikovsky dévoile ainsi progressivement les préliminaires d’une tragédie dont les effets sont au cœur de la crise traversée par l’équipage de la navette du Voyageur, contraints de délaisser leur mission d’ambassadeurs pour celle de négociateurs aux prises avec des interlocuteurs sans cesse le tentacule sur la gâchette.

D’aucuns apprécieront une nouvelle fois la faculté de l’auteur à imaginer et mettre en scène des espèces aux biologie et psychologie différentes, même s’il zappe l’étape évolutive qui demeurait le point fort de Dans la Toile du temps. Adrian Tchaikovsky préfère en effet se focaliser sur l’épineuse question de la communication inter-espèces, déployant une réelle inventivité pour imaginer des modes de communication adaptés au comportement des différentes races. Si la mutuelle compréhension semble établie entre les araignées et leur partenaire Humains, il n’en va pas hélas de même pour les échanges avec les poulpes. Surmonter la barrière du langage avec ces interlocuteurs impulsifs et frénétiques semble d’autant plus vital qu’un troisième intervenant d’origine véritablement extraterrestre menace tout le monde d’une manière radicale et définitive.

Si l’aspect hard-SF reste appréciable, il n’est malheureusement pas suffisant pour contrebalancer les nombreux défauts. Bavard, laborieux, Dans les Profondeurs du temps ne parvient pas à ranimer l’étincelle qui animait le précédent roman. À plusieurs reprises, on ne peut s’empêcher de soupirer et trouver le temps long, l’intrigue se déroulant quasi-exclusivement du point de vue humain. On le sait, la psychologie humaine n’est pas le point fort d’un auteur qui fait montre par ailleurs d’un optimisme fâcheux lui faisant bâcler le dénouement de son roman. Des faiblesses certes déjà présentes dans son précédent roman mais qui finissent ici par agacer.

Imaginé comme un prolongement et un enrichissement de l’univers de Dans la Toile du temps, Dans les Profondeurs du temps ne convainc donc pas complètement. Le voyage promis aurait pu être stimulant, il l’est tout de même pour l’amateur de hard-SF. Mais, pas suffisamment pour amoindrir des faiblesses qui finissent par plomber le sense of wonder.

Dans les Profondeurs du temps (Children of Ruin, 2019) – Adrian Tchaikovsky – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », 2021 (roman traduit de l’anglais par Henry-Luc Planchat)

La Brigade chimérique – Ultime renaissance

Parallèlement à son travail d’exhumation littéraire autour du merveilleux-scientifique, commencé avec l’anthologie Chasseurs de chimères et poursuivi récemment avec la parution de Maîtres du vertige, Serge Lehman est à l’origine d’une geste super-héroïque développée en collaboration avec Fabrice Colin et Gess pour le dessin. Découpé en plusieurs volumes, par la suite rassemblés en intégrale, La Brigade chimérique fait revivre ainsi les surhommes européens de l’âge du radium, en gros l’entre-deux guerres, racontant leur chute et leur effacement de la mémoire collective. Décliné sous la forme d’un jeu de rôle par les éditions Sans-Détour, l’épopée tragique initiale s’est muée en plusieurs albums et séries parallèles, les éditions Delcourt récupérant le gros du projet. Petit-à-petit dans l’imaginaire des lecteurs s’est ainsi esquissé un univers riche de possibilités, nourrissant les attentes pour cette para-histoire, loin de l’exclusivité des pulps de science fiction et des comics américains.

Le présent ouvrage entreprend donc de faire renaître la Brigade chimérique, transposant les superhéros de l’âge du radium à notre époque. Un pari risqué mais réussi tant la greffe porte des fruits généreux. À vrai dire, on ne s’ennuie pas un seul instant en lisant cette Ultime renaissance et, même si Serge Lehman entretient les passerelles avec ses autres séries, notamment avec les quatre tomes de « Masqué », la présente histoire peut se lire indépendamment, sans que cela ne nuise à sa compréhension.

Un peu de contextualisation. Dans le Grand Paris contemporain, la peur règne depuis qu’un mystérieux roi des rats a pris ses quartiers dans les sous-sol de la mégapole. Il se murmure et se chuchote que, dans les ténèbres, il régnerait sur une cour de créatures mutantes, préparant la venue d’un péril encore plus grand. De quoi affoler les autorités publiques et les pousser, plus par désespoir qu’autre chose, à faire appel à deux universitaires un tantinet marginaux. Spécialistes en aberrations scientifiques et experts de l’hypermonde, Charles Dex et Greg Ulm sont ainsi chargés de constituer une équipe afin de neutraliser la menace souterraine, sans se douter un seul instant qu’un autre péril s’apprête à fondre du ciel.

La Brigade chimérique traitait de la disparition du genre littéraire SF en Europe, convoquant l’Histoire et l’imaginaire du continent pour donner substance à un récit tragique, marqué du sceau du traumatisme de la Grande Guerre et de la montée des totalitarismes. Ultime renaissance semble vouloir marquer leur retour sur le vieux continent, dans un contexte marqué par l’incertitude et la multiplication des menaces. Si le récit s’apparente à une passation de flambeau, Lehman puise une nouvelle fois dans le riche corpus de l’imaginaire de l’entre-deux-guerres, les super-héros de l’après Seconde Guerre mondiale n’apparaissant qu’à la marge, au travers de divers posters ou allusions. On retrouve surtout quelques écrivains s’étant illustrés dans la première moitié du XXe siècle, comme Renée Dunan, Maurice Renard, Georges Spad, Paul féval fils ou Théo Varlet pour ne citer que ces noms.

Face à l’effacement des surhommes de l’âge du radium de la mémoire collective, Serge Lehman use de l’astucieux artifice de la fiction afin de leur insuffler un regain d’existence. Dans l’univers de la Brigade chimérique, ils existent ainsi par le truchement des romanciers du merveilleux-scientifique et des articles publiés dans la presse populaire sous la forme de feuilleton. L’auteur évite heureusement l’écueil de l’anachronisme en leur conférant une touche de modernité bienvenue. L’homme truqué emprunte ainsi son apparence à Robocop, autre héros de la pop culture. Félifax s’incarne sous les traits d’une féministe vegan au langage aussi fleuri que sa force de frappe. La petite-fille de la sorcière Palmyre devient une jeune femme issue des minorités et Jean Séverac retrouve son personnage du soldat inconnu.

Si Lehman acquitte son tribut à ses devanciers avec respect, il ne se prive pas pour autant de private joke, Alan Moore et Alain Damasio faisant l’objet de boutades amusantes. L’intertextualité joue aussi à fond et la bande dessinée bénéficie du trait nerveux de Stéphane de Caneva, le dessinateur de la série « Metropolis », un graphisme n’étant pas sans rappeler parfois celui de Gess. L’ouvrage est enfin pourvu d’une postface revenant sur la genèse de l’univers de la Brigade chimérique et proposant en commentaires des références, ma foi fort instructives, surtout si l’on n’est pas un érudit.

La Brigade chimérique – Ultime renaissance apparaît donc comme un retour gagnant pour la geste super-héroïque imaginé par Serge Lehman. La fin ouverte laisse présager même une poursuite des aventures. L’avenir nous dira.

La Brigade chimérique – Ultime renaissance – Serge Lehman & Stéphane de Caneva – Éditions Delcourt, janvier 2022

Unlocking the Air

Inédit dans nos contrées, Unlocking the Air est un recueil rassemblant dix-huit textes qui, en dépit de leurs différences, forment un patchwork d’histoires propices à l’introspection. Des histoires, encore des histoires, comme affectionnait d’en raconter Ursula Le Guin, avec un art du pointillisme, du détail qui fait ressortir ici avec davantage d’acuité l’indicible des conflits intimes, des dilemmes moraux et de l’émotion.

Ce n’est certes pas l’urgence qui prévaut dans ce recueil, une hyperactivité vaine et stérile, mais plutôt l’observation de l’humain, de sa relation avec sa liberté mais aussi avec celle d’autrui. En anthropologiste, l’autrice scrute ainsi les habitudes, les biais cognitifs et tout ce que nous tenons pour acquis. Elle confronte ses personnages à l’altérité, à l’extraordinaire ou à l’inhabituel, convoquant à l’occasion l’histoire contemporaine, comme dans la nouvelle éponyme « La Clef des airs » (traduction du titre du présent recueil), ou mettant à l’épreuve son propre jugement.

L’amateur d’imaginaire ne retrouvera cependant pas les horizons lointains de la Science Fiction et les mondes secondaires de la fantasy auxquels l’autrice du « Cycle de L’Ekumen » et de « Terremer » l’a habitué. Ces genres n’interviennent en effet qu’à la marge, voire pas du tout. Ursula Le Guin semble ici plus intéressé par une forme de poésie inspirée d’auteurs, que l’on qualifiera poliment de mainstream, un peu dans la manière du « Cycle d’Orsinia ». On devra donc se contenter des nouvelles « Les Cuillères de la cave », de « Ether, ou », de « La Grande Fille à son papa », de « Anciens » ou de « Le Braconnier » pour satisfaire son penchant coupable.

L’ensemble des textes ressort toutefois d’un regard affûté et d’une réflexion l’étant tout autant sur l’humain et sa faculté à se redéfinir au quotidien dans sa relation à l’autre. Pour le meilleur comme pour le pire. L’autrice appelle ainsi à la tolérance, à la compréhension mutuelle, ne renonçant pas à son combat pour le féminisme, pour la liberté et le respect des différences

Au final, si tout cela peut paraître peu enthousiasmant pour le lecteur d’Imaginaire, Unlocking the Air n’en demeure pas moins un recueil empreint de bienveillance et d’un humour subtil. Un recueil bien dans la manière des derniers écrits d’Ursula Le Guin et où résonne encore cette petite musique que l’on apprécie tant chez l’autrice, même en mode mineur.

Unlocking the Air (Unlocking the Air and other stories, 1996) – Ursula K. Le Guin – Éditions ActuSF, collection « Perles d’épice », janvier 2022 (recueil de nouvelles traduit de l’anglais [États-Unis] par Hermine Hémon & Erwan Devos)

Les Quatre Vents du Désir

Réédition du recueil éponyme paru jadis chez Pocket, Les Quatre Vents du Désir bénéficie d’un écrin à la hauteur des écrits de Ursula Le Guin, autrice faisant l’objet actuellement dans nos contrées de toute l’attention des éditeurs de l’Imaginaire. L’ouvrage paraît en effet dans la belle collection « Kvasar », accompagné d’une préface de David Meulemans, d’un entretien avec Ursula Le Guin mené par Hélène Escudié et de la traditionnelle bibliographie de Alain Sprauel, recension plus qu’exhaustive de l’œuvre de la dame. Si l’on ajoute les illustration d’Aurélien Police, on comprend que le présent ouvrage revêt toutes les qualités d’un must-have, surtout si l’on est tiraillé par le démon du complétisme.

Vingt nouvelles composent le sommaire d’un recueil apparaissant comme le point d’orgue d’une œuvre multiple et sensible. Déclinées selon six directions, les points cardinaux mais aussi le nadir et le zénith, elles servent de boussole au néophyte afin de découvrir un imaginaire guidé par l’observation de la matière humaine, de l’altérité et des interactions qu’elle suscite jusque dans notre psyché.

Entre expérience de pensée et conte volontiers philosophique ou poétique, Ursula Le Guin nous invite à nous dévoiler à nous même, à explorer les angles morts de l’esprit, dans un effort collectif pour mettre à l’épreuve nos certitudes et nos préjugés, exercice salutaire donnant sens et corps à la diversité, à la transversalité d’une humanité trop souvent enferrée dans l’intolérance. Elle endosse ainsi le rôle du porte-parole, cultivant les histoires et laissant s’exprimer des personnages dont le récit surgit de son auscultation attentive et patiente. Ils nous parlent par son truchement, révélant leurs convictions bien fragiles à l’aune de la rencontre avec autrui. Chez Le Guin, le progrès, notion ambivalente et piégée, importe moins que le changement. Une dynamique impulsée pour le meilleur comme pour le pire, rien n’est assuré pour l’humain. Non sans humour, mais surtout avec beaucoup d’émotion, l’autrice déroule ainsi un imaginaire pétri de bienveillance, mais pouvant se révéler à l’occasion cruel. Elle nous convie à épouser le changement, à l’accepter comme une sorte de continuité, dans le respect d’autrui et de la multiplicité des possibles.

Parmi les vingt nouvelles, toutes parues entre 1974 et 1982, on se contentera de ne citer que les plus marquantes. Une sélection bien entendu très subjective. D’abord le texte d’ouverture, « L’Auteur des graines d’acacia », une formidable expérience de pensée autour du thème de la linguistique, guère éloignée de la philosophie holistique quand on y réfléchit bien. Puis « Le Test », courte nouvelle où l’autrice expérimente le contrôle social absolu, jusqu’à l’absurde. Ces deux premiers textes ne sont évidemment qu’un infime aspect de la palette littéraire d’Ursula Le Guin. Il faudrait aussi évoquer « L’Âne blanc » et « La Harpe de Gwilan », dont la poésie subtile et l’émotion titillent la corde sensible sans verser dans la mièvrerie. Pour sa part, « Intraphone » se révèle une satire surprenante dont le ton burlesque vient démentir la réputation de froideur du style de l’autrice. Passer outre « Les Sentiers du désir » serait également faire affront à l’inspiration anthropologique de la dame, d’autant plus que le présent récit trouverait allègrement sa place au sein du cycle de « L’Ekumen ». Pour finir, juste un mot de « Sur », court récit d’exploration glaciaire féministe flirtant avec l’histoire secrète et l’hommage. Le texte relève d’une forme de combat contre les préjugés, sans pour autant rabaisser l’abnégation, le courage et la folie des explorateurs des pôles.

Après Aux Douze Vents du Monde, Les Quatre Vents du Désir vient donc compléter avec bonheur un panorama de nouvelles riche et varié, offrant un aperçu qui, s’il n’est pas exhaustif, n’en demeure pas moins représentatif de l’œuvre d’Ursula Le Guin. Un must-have, on vous a dit.

D’autres avis ici.

Les Quatre Vents du Désir – (The Compass Rose, 1982) – Ursula Le Guin – Réédition Le Bélial’, collection « Kvasar », mai 2022 (Recueil traduit de l’anglais [États-Unis] par Martine Laroche, Françoise Levie-Howe, Jean-Pierre Pugi, Philippe Rouille et France-Marie Watkins)