Le Regard

Devenue une détective dure-à-cuire par le truchement de ses bio-améliorations, Ruth Law traîne également une solide réputation d’efficacité auprès de ses clients. D’abord, il y a le Régulateur, un dispositif enfiché sur son système limbique afin de filtrer ses émotions qu’elle laisse fonctionner 23 heures sur 24, au risque de se griller les neurones, comme une sorte de camisole électronique pour contenir les mauvais souvenirs. Et puis, elle est équipée de toute une panoplie de gadgets, aux limites de la légalité, pistons pneumatiques dans les jambes, tendons composites, batteries pour stimuler ses muscles et os renforcés, faisant de sa personne un cyborg. Et tout cela, pour oublier un drame personnel, vécu au temps où elle travaillait encore dans la police. Confrontée au meurtre d’une jeune prostituée, elle voit là une opportunité de se racheter et de retrouver la paix, peut-être.

Neuvième volume d’« Une Heure-Lumière », Le Regard confirme l’intérêt porté par les éditions du Bélial’ à Ken Liu dont voici la seconde novella traduite dans cette collection. Roman noir de l’avenir, le récit flirte avec le cyberpunk et la littérature policière d’une manière empreinte d’un indéniable classicisme. Sur ce point, Ken Liu respecte à la lettre les conventions du genre : détective se définissant par ses actes et non par ses états d’âme, tueur sadique, pègre impitoyable et policiers fatigués, le tout immergé dans un univers urbain où tout se marchande. Rien ne manque dans ce qui s’apparente à un polar solide.

Et pourtant, Ken Liu parvient à tirer son épingle du jeu. D’abord, en introduisant un personnage féminin blessé à la place du sempiternel privé désabusé. Ensuite, en usant de manière mesurée de la technologie et des poncifs du genre. Enfin, en distillant ses informations petit-à-petit sans chercher à se montrer trop démonstratif. Certes, comparé à L’Homme qui mit fin à l’histoire, Le Regard se situe un bon cran en-dessous d’un point de vue strictement spéculatif. On peut regretter que les motivations du Surveillant, la Némésis de Ruth, ne soient pas davantage développées. On peut s’agacer aussi du caractère prévisible du dénouement et de la linéarité d’une intrigue où l’on ne frissonne guère.

En dépit de ces remarques, Le Regard reste une novella efficace, tant par son atmosphère que pour l’intégration des technosciences dans la trame classique d’un roman noir. Bref, voici un texte mineur, mais cependant bien maîtrisé.

Le Regard (The Regular, 2014) de Ken Liu – Éditions Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », avril 2017 (novella traduite de l’anglais [États-Unis] par Pierre-Paul Durastanti)

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L’équilibre des paradoxes

Retour au défi Lunes d’encre avec un excellent morceau de littérature populaire.

Réédition du roman éponyme paru au Fleuve noir dans la collection « SF métal », L’équilibre des paradoxes nous propose également la nouvelle « L’étranger », déjà présente au sommaire du recueil Futurs antérieurs dirigé par Daniel Riche. Manière pour « Lunes d’encre » de nous rappeler qu’avant Pierre Pevel, un autre auteur français avait déjà réunit une équipe de détectives amateurs, les confrontant à des phénomènes apparemment inexplicables dans un décor de la Belle Époque.

Ne tergiversons pas, la nouvelle « L’étranger » se révèle être un amuse-gueule divertissant, précédant le plat de résistance composé par le roman L’équilibre des paradoxes. Nous y faisons connaissance avec un trio de détectives amateurs : le journaliste socialiste Raoul Corvin, le commandant républicain Armand Schiermer, bouffeur de Prussiens car Alsacien de naissance, et son épouse Amélie, un tantinet féministe. Nos trois amis sont conviés à une séance de spiritisme chez le député Debien, à l’instigation de son épouse frivole. Cette réunion mondaine, bien à la mode de l’époque, sert en fait de prétexte, le trio ayant l’intention d’y démasquer un cambrioleur redoutable dont les méfaits défraient la chronique. Entre démons intérieurs et ectoplasmes baladeurs, la petite séance révèle son lot de surprises, tout en permettant à Raoul Corvin d’y rencontrer l’amour en la personne de Gilberte Debien. Commencée à la manière d’un Maurice Leblanc et s’achevant comme du H.G. Wells, « L’étranger » témoigne également du talent de l’auteur français à se fondre dans l’air du temps d’une époque.

Après le vertige de l’espace, Michel Pagel nous entraîne dans les méandres du temps. Avec L’équilibre des paradoxes, nous retrouvons notre fine équipe dont l’effectif se gonfle de quelques égarés dans le temps parmi lesquels figurent une princesse russe du XVIIIe siècle, un soldat perdu provenant du futur, une cyborgue issue de l’année 2232 et sa cible, le savant inventeur de la machine à voyager dans le temps, un extra-terrestre pacifique et pacifiste et enfin une adolescente délurée des sixties en fugue…temporelle, ce qu’elle n’avait pas prévu initialement. Ils ne seront pas de trop afin d’éviter le déclenchement de la Grande Guerre en 1905 et non en 1914 comme en atteste l’Histoire, mais aussi pour contenir des dérèglements uchroniques et paradoxes temporels en pagaille.

On ne retiendra pas L’équilibre des paradoxes pour le vertige des spéculations temporelles, les paradoxes fournissant tout au plus la matière à de fructueux rebondissements. Non, bien au contraire, on louera surtout le roman pour le ton amusant, voire truculent, adopté par Michel Pagel lorsqu’il met en scène le choc des cultures entre les mentalités, même progressistes, de la Belle époque et le caractère frondeur d’une gamine des sixties.

Michel Pagel ressuscite aussi avec talent le charme désuet de cette période historique, restituant ses enjeux géopolitiques, source de la plupart des malheurs du XXe siècle, sans alourdir pour autant le récit de digressions inutiles, voire superfétatoires.

Bref, voici de quoi se divertir sans honte, mais également sans s’ennuyer.

L’équilibre des paradoxes de Michel Pagel – Réédition Denoël, collection « Lunes d’encre », 2004

Des parasites comme nous

Challenge Lunes d’encre, encore et toujours. Ne lâchons rien de crainte d’être taxé de dilettantisme…

À l’apogée d’une carrière riche de promesses non accomplies, Hank Hannah végète désormais à l’université du Dakota du Sud, donnant des cours d’anthropologie à des étudiants anonymes, tout en suivant le projet farfelu de son plus brillant doctorant qui s’est mis en tête de vivre comme un homme préhistorique.

Auteur d’un essai controversé sur les Clovis, première peuplade humaine ayant colonisé l’Amérique en franchissant le détroit de Béring au moment de la glaciation, le professeur Hannah nourrit un spleen tenace, le bureau encombré par une masse de données minérales censées lui permettre de corroborer sa théorie. Qu’est-ce qui pourrait bien le décider à reprendre ses recherches ? Évidemment pas son père, vieux beau sautant sur tous les jupons de passage dans une crise de jeunisme exacerbée. Encore moins sa mère, aux abonnés absents depuis la rupture d’avec son père, il y a bien des années. Et pas davantage sa belle-mère dont il porte encore le deuil après son décès prématuré. En fait, rien ne semble vouloir réveiller l’enthousiasme de Hank, même la perspective de renouer avec un train de vie dispendieux dont il garde en héritage une corvette jaune tape à l’œil. De toute façon, ses réflexions personnelles et la solitude le portent surtout à jeter un regard désenchanté sur l’absurdité de son quotidien, voire même de la civilisation humaine. Et pourtant, il se retrouve aux premières loges pour en raconter la fin.

Témoignant pour les générations futures, en particulier celles issues des rangs de l’anthropologie, Hank Hannah nous raconte ainsi, d’une manière un tantinet pathétique, le déroulement des ultimes jours d’une humanité sur le point de s’éteindre comme de nombreuses autres espèces avant elle.

« De nouveau, un frisson d’effroi m’a parcouru. C’était comme d’entrer en contact avec votre plus grande peur : que les êtres humains puissent vivre, aimer et mourir sans laisser de traces, en s’évanouissant comme s’ils venaient de glisser hors de la mémoire de la Terre. Mais bien sûr, c’est tout l’opposé : le sol n’oublie jamais. Il n’y a que les humains pour se punir les uns les autres à coups d’amnésie. Ne pas se rappeler le nom et l’histoire d’une personne est un passe-temps strictement humain. Seuls les humains ont appris que si l’on veut vraiment avoir le dernier mot, il faut se taire. »

Des parasites comme nous ne brille pas pour la virtuosité vertigineuse de ses concepts ou pour son rythme échevelé. Bien au contraire, Adam Johnson opte pour la chronique et l’introspection. Sur un ton grinçant et vachard, il ne nous épargne rien des états d’âme de Hank Hannah, s’attachant à nous restituer l’intégralité de la grave crise existentielle qu’il traverse. Peut-être un peu trop d’ailleurs. Confronté à la futilité de son mode de vie et à sa propre mortalité, Hank Hannah ne trouve rien de mieux que de s’épancher longuement sur sa mollesse et la banalité de ses tracas quotidiens. Si l’exercice donne lieu à quelques mésaventures fortement drolatiques, il se révèle également un tantinet ennuyeux, l’auteur ayant tendance à tirer à la ligne.

Fort heureusement, Adam Johnson retrouve le sens du tragique sur la fin du roman. L’intime se mêle alors à l’universel, se focalisant sur la pérennité d’une humanité ayant oublié sa nature de vie parasitaire, exploitant sans vergogne les ressources terrestres. En dépit d’un niveau de technicité élevé, qu’est-ce que l’homme peut offrir aux découvreurs de l’avenir qui fouilleront ses poubelles, échafaudant leurs propres hypothèses sur sa culture et les raisons de sa disparition ? Pas grand chose, mais faut-il le déplorer ?

En multipliant les détails prosaïques du quotidien calamiteux de Hank Hannah, Adam Johnson met en scène une apocalypse lente, avec une ironie délicieuse et un goût affirmé pour le tragique et l’absurde. Bref, gros coup de cœur malgré le défaut signalé plus haut.

Des parasites comme nous (Parasites Like Us, 2003) de Adam Johnson – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », 2006 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Florence Dolisi)

Poumon vert

Habituée aux hautes plaines de Jabuthal, où l’atmosphère ténue rend la respiration problématique, voire impossible sans un symbiote, Jalila a grandi sous les cieux étoilée en compagnie de ses trois mères, nomades parmi les nomades, vivant de peu à l’abri de leur haremlek. Mais, le temps de la migration vers les côtes est venu. Un temps d’épreuves, l’air lourd et humide du bord de mer rendant le souffle douloureux. Un temps de changement également, la cité cosmopolite de Al Janb réservant une multitude de surprises à la jeune fille. Elle va ainsi découvrir l’amour et la déception amoureuse, mais aussi le secret des Dix Mille et un mondes, accessible grâce à l’astroport dont le souffle chaud des fusées balaie la ville. Elle va se frotter à l’altérité, à la multiplicité des possibles et à la douleur suscitée par cette connaissance, opérant sa mue de l’enfance vers l’adolescence, ultime étape avant l’âge adulte.

Si l’on fait abstraction de deux romans et d’une poignée de nouvelles, Ian R. MacLeod reste un auteur confidentiel dans nos contrées. Un fait que l’on se doit de regretter eu égard à la générosité de sa bibliographie outre-Manche, mais surtout à l’extrême qualité de son œuvre. La parution de Poumon vert, huitième volume de la collection « Une Heure-Lumière », vient nous rappeler ô combien ce fait est déplorable. Mais, elle donne aussi des raisons d’espérer.

Poumon vert nous cueille sans coup férir. La puissance d’évocation de la plume de Ian R. MacLeod fait encore ici des merveilles. On plonge illico dans un monde différent et pourtant familier, un univers où l’élément masculin se trouve réduit à la portion congrue, au point de ne plus être le genre dominant, y compris dans la langue. Un futur où pointent des réminiscences de culture arabe et où la civilisation pratique une sorte de symbiose entre low et high tech. Ian R. MacLeod pratique l’art du dépaysement d’une manière admirable, montrant sans dire et dévoilant sans asséner. Poumon vert suscite en conséquence une multiplicité d’images étranges et pourtant sensibles, réveillant des sons, des odeurs et des textures qui semblent ordinaires.

Dans cet univers où la reproduction naturelle est devenue une exception, voire une incongruité, l’auteur britannique brasse aussi les thématiques du roman d’apprentissage, évoquant dans toute sa complexité le cap périlleux de l’adolescence, âge des possibles mais aussi des fragilités. Jalila se révèle un formidable guide, dévoilant progressivement son environnement jusque dans ses détails les plus intimes. Elle est aussi une jeune fille arrivée à un moment clé de son existence, celui où l’insouciance doit céder la place aux responsabilités. Un passage ardu et formateur, prélude à une autre phase de sa vie. Et si tous les possibles s’ouvrent à elles, encore faut-il qu’elle accepte la douleur passagère résultant de ce choix. C’est à cette seule condition qu’elle peut espérer grandir.

Poumon vert se révèle au final comme un des points d’orgue de la collection « Une Heure-Lumière », pour ne pas dire comme LE point d’orgue d’une collection qui a su séduire par son exigence.

Poumon vert (Breathmoss, 2002) de Ian R. MacLeod – Éditions Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », avril 2017 (novella traduite de l’anglais par Michelle Charrier)

Planetfall

Ayant quitté la Terre pour un monde lointain dont les coordonnées lui ont été révélées après un long coma, Lee Suh-Mi a entrepris d’y fonder une colonie, secondé dans son projet par Renata, Mack et d’autres convertis. Après une sélection drastique et un voyage interminable, l’Atlas, leur astronef, se met en orbite autour de la planète promise. Guidés par celle que l’on surnomme désormais l’Éclaireuse, les futurs pionniers atterrissent à proximité d’un mystérieux artefact organique dont les salles et les couloirs sont supposés abriter l’auteur du message adressé à Lee Suh-Mi. Pour ce premier contact, ils en sont réduits à quelques hypothèses, de la rencontre avec une intelligence étrangère pour les plus agnostiques en passant par la confrontation avec leur créateur pour les plus croyants.

Une vingtaine d’années plus tard, les habitants de la colonie fondée au pied de la structure extra-terrestre, appelée désormais Cité de Dieu, attendent toujours une manifestation tangible de cette entité. Réduits à guetter les messages de Lee Suh-Mi, entre-temps disparue dans les tréfonds de l’artefact étranger, ils ont établi une communauté autogérée, participative et durable, pansant les plaies du traumatisme de la Chute qui a vu une partie des nacelles de descente de l’Atlas s’écraser loin du site prévu pour l’atterrissage, sans laisser guère d’espoir aux éventuels survivants. Installé dans une routine entretenue par Mack et Renata, les seuls rescapés de l’équipe à l’origine du voyage, ce microcosme ne s’écarte guère de l’ombre des vrilles et nodules de la Cité de Dieu. Mais, l’arrivée de Sung-Soo, petit-fils de Lee Suh-Mi, dont le père a survécu à la Chute, vient mettre en péril la colonie.

À l’heure où l’implantation d’une base sur la Lune voire sur Mars reste de l’ordre du vœu pieux, la colonisation d’une planète en-dehors du système solaire demeure l’apanage exclusif de la Science-fiction. Le genre n’a pas en effet attendu la découverte des premières exoplanètes pour coloniser d’autres mondes. Qu’elles soient exotiques, prétexte à l’aventure débridée, ou plus réalistes, ces terres étrangères apparaissent comme l’un des lieux communs de la Science-fiction. Difficile dans ces conditions d’apporter du neuf. Pourtant, Emma Newman y parvient avec une insolente réussite, faisant de Planetfall une incontestable révélation.

Oscillant entre thriller et utopie, le roman de l’auteure britannique se révèle surtout un récit psychologique, hanté par la folie et la violence. D’emblée, Emma Newman nous immerge au cœur d’une petite communauté liée par ses affinités de voisinage, ses rites religieux et un modèle sociétal pour le moins apaisé. On y découvre un monde en autarcie, limitant au maximum son impact environnemental par divers moyens, mais se montrant également méfiant vis-à-vis de l’extérieur. Un monde évoluant sur le fil, entretenu dans sa foi par la manipulation et une pincée de fanatisme. Tributaires de la technologie des imprimantes 3D pour recycler leurs ressources, les habitants bénéficient aussi d’implants qui leur donnent accès au réseau de communication de la colonie, à ses banques de données et à une assistance médicale. Pour autant, l’intimité des uns et des autres demeure préservée, contribuant au culte du mystère entretenu par ses fondateurs.

Emma Newman dévoile progressivement leurs secrets inavouables, via le point de Renata. L’auteure britannique en profite pour brosser le portrait de cette femme ravagée par la culpabilité, enferrée dans ses souvenirs, ses mensonges et ses névroses, déroulant le processus d’écroulement de toutes ses barrières mentales devant une réalité qui finalement lui échappe.

Au-delà du drame personnel et humain, Planetfall apparaît aussi comme une tentative convaincante pour imaginer l’implantation d’une colonie sur une exoplanète. Entre l’adaptation forcée, génératrice de nombreux morts, et le développement « hors-sol » via la maximisation des techniques de recyclage, Emma Newman conçoit deux modèles de développement crédibles, source de spéculations stimulantes et d’images fortes.

Au final, le roman d’Emma Newman s’apparente à un voyage au centre de la tête, aux tréfonds de la psyché détraquée d’une femme, à la fois victime et responsable, teinté d’une dimension métaphysique. N’en disons pas davantage, de crainte de déflorer un dénouement empreint d’émotion et de tragédie. Précisons juste que celui-ci interpelle. Pour longtemps…

Planetfall (Planetfall, 2015) de Emma Newman – Éditions J’ai lu, collection « Nouveaux Millénaires », 2017 (roman traduit de l’anglais par Racquel Jemint)

Maître de l’espace et du temps

Ayant maintes fois différé sa lecture, le défi Lunes d’encre m’a remis en mémoire l’omnibus consacré par la collection à l’auteur américain Rudy Rucker. Un ouvrage épais composé de deux romans, Maître de l’espace et du temps et Le Secret de la vie, mais aussi d’un recueil inédit rassemblant huit nouvelles écrites en solo ou avec la collaboration de Bruce Sterling, Paul Di Filippo et Marc Laidlaw. Bref, de quoi occuper le temps à défaut de le maîtriser.

Éminemment science-fictif mais surtout complètement hilarant, le propos de Rudy Rucker oscille entre hard SF et burlesque bigger than life, sans que cela ne tourne à la pochade. En fait, on s’amuse beaucoup des situations décalées et des saillies drolatiques qui rappellent celles d’un John Varley, d’un Robert Scheckley et sans doute aussi d’un Fredric Brown, invoqué justement en quatrième de couverture.

Concernant Fredric Brown, Maître de l’espace et du temps acquitte sa dette à l’auteur natif de l’Ohio sans faire de chichis. L’intrigue et son déroulé ne sont d’ailleurs pas sans évoquer L’Univers en folie. Avec son invasion de cerveaux issus d’un monde parallèle et son duo de savants farfelus, triturant la constante de Planck pour plier le monde à leurs caprices, le récit nous propulse dans une succession de situations abracadabrantesques, sur un rythme endiablé, même si un tantinet lassant sur la longueur. À grand renfort de blonzeur, fonctionnant avec des gluons, Harry Gerber et Joe Fletcher exaucent leurs vœux personnels et ceux de leurs proches, provoquant une rafale de catastrophes, les désamorçant ensuite avec une nonchalance à proprement parlé insolente.

Dans ce roman, Rudy Rucker se livre à un petit cours de vulgarisation scientifique amusante, saupoudrant les concepts mathématiques d’une pincée de pataphysique. Bref, Maître de l’espace et du temps se lit sans déplaisir, comme un hommage transparent aux séries B, flirtant pas qu’un peu avec un esprit potache décomplexé et délicieusement régressif.

Avec Le Secret de la vie, on change de registre, adoptant celui du roman d’apprentissage, mais avec des extraterrestres… Depuis qu’il a lu La nausée et découvert l’existentialisme, Conrad Bunger est obsédé par la mort et le néant. Un fait fâcheux lorsque l’on est un adolescent des années 1960 habitant Louisville. Pour échapper à la dépression, il ne lui reste plus qu’à trouver le secret de la vie, une quête sur laquelle une multitude de philosophes et de scientifiques se sont cassés les dents. Qu’à cela ne tienne, le mystère ne résistera pas longtemps, surtout en multipliant les beuveries, les coucheries et en utilisant la pharmacopée des sixties. On s’attache ainsi à Conrad, le suivant de la fin de ses études au lycée jusqu’à sa scolarité à l’université. Une période où il se soulage beaucoup de ses frustrations en compagnie de ses colocataires. Cet aspect du roman, très bien rendu, a un traitement mainstream, n’étant pas dépourvu d’humour. Pourtant, Rudy Rucker instille quelques bizarreries dans le récit, notamment lorsque Conrad se découvre des pouvoirs dans des situations de danger immédiat. Le procédé laisse progressivement penser que le jeune homme n’est peut-être pas ce qu’il croit être. Quant à son obsession du secret de la vie, elle peut-être puise ses origines dans tout autre chose qu’une simple crise existentielle. Bref, une nouvelle fois, Rudy Rucker se montre malin, livrant ici un roman gigogne où le mainstream un tantinet nostalgique s’intrique à la science-fiction, sans solution de continuité.

À l’assaut du Cosmos m’a beaucoup moins enthousiasmé. Je retiendrai surtout parmi la sélection deux textes coécrits avec Bruce Sterling, en particulier la nouvelle donnant son titre au recueil, le reste m’ayant profondément ennuyé, en particulier la série de trois nouvelles autour du surf et des maths, écrite à quatre mains avec Marc Laidlaw. Bref, inégal mais loin d’être honteux.

Au final, cet omnibus publié dans la collection « Lunes d’encre », hélas seulement disponible en « Présence du futur » sur le marché de l’occasion, se révèle un must-read pour les adeptes d’hommage décalé, de déglingue, d’histoires bizarres à base de série B et de physique quantique. C’est possible, si si !

Maître de l’espace et du temps de Rudy Rucker – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », 2005 (omnibus traduit de l’anglais [États-Unis] par Jean Bonnefoy et Jean-Pierre Pugi)

Le Prestige

Ne relâchons pas le rythme avec un roman paru aux débuts de la collection Lunes d’encre.

On ne rentre pas dans les histoires de Christopher Priest sans respecter un pacte implicite, celui de ne pas vouloir à tout prix une explication rationnelle et définitive. Tout l’intérêt réside, en effet, dans le dit non explicité et non révélé, dans le suggéré intentionnel et le ressenti intime de chaque lecteur lorsque se produit « l’illusion » littéraire. Le Prestige ne déroge pas à ce pacte, à une nuance près cependant. Christopher Priest semble y être moins allusif que dans ces autres romans, nous livrant plus d’éléments de compréhension qu’à son habitude. Le résultat n’en demeure pas moins envoûtant car l’auteur britannique déploie tout son art pour titiller notre curiosité et mettre en scène une atmosphère d’étrangeté propice à la suspension de l’incrédulité, chère aux prestidigitateurs.

Andrew Westley, jeune reporter en devenir, est envoyé par son journal dans le Derbyshire afin d’enquêter sur une curieuse manifestation d’ubiquité s’étant déroulée dans une secte. Andrew n’est ni un spécialiste des sectes, ni un journaliste chevronné. Hasard des circonstances, il s’est trouvé cantonné aux affaires bizarres, affectation dont il ne se réjouit guère, mais qui pourtant suscite une résonance familière en lui. Andrew éprouve en effet une affinité très forte avec son jumeau, au point d’avoir noué avec lui une relation intime privilégié. Ceci ne prêterait guère à conséquence si Andrew n’était dépourvu de frère comme son acte de naissance le confirme. Enfant adopté, Andrew ne peut hélas pas compter sur son père naturel, Clive Borden, pour éclaircir cette impression.
Arrivé sur les lieux de son enquête, le jeune homme découvre qu’il s’agit en fait d’un subterfuge mis au point par une inconnue séduisante nommée Kate Angier. La jeune femme, qui semble bien le connaître, souhaite mettre fin à l’affrontement séculaire entre leurs deux familles. Un conflit dont ils supportent les effets collatéraux. Invité par Kate à élucider ses causes, Andrew remonte jusqu’au siècle précédent, lorsque Alfred Borden et Rupert Angier, deux talentueux illusionnistes, se sont voués une haine à mort. L’objet de cette profonde inimitié paraît pourtant bien dérisoire aux yeux d’Andrew. Une simple illusion de téléportation. Ceci n’empêche pas l’animosité de croître, au fil des années, sur le terreau fertile de la jalousie, du malentendu, des maladresses et des actes de réconciliation manqués, au point de prendre une tournure obsessionnelle, viscérale, voire même pathologique.
Qui de Borden ou de Angier a commencé cette lutte fratricide ? La réalité sur ce point reste fuyante car affaire de point de vue. Elle est intime puisque lié aux ressentis des deux magiciens dont on découvre progressivement les pensées à travers leurs journaux personnels. Enfin, elle est multiple, se superposant, s’opposant, comme une mise en abyme conçue pour leurrer l’entendement et provoquer le vertige.

Le Prestige se révèle un exercice brillant et maîtrisé, rejouant les thèmes et procédés de prédilection de Christopher Priest : faux frères naturels et vrais frères professionnels, gémellités fictives ou réelles, réalité multiple, dénouement en suspens. Ce roman constitue à ce jour un des plus intéressant texte de l’auteur que j’ai lu et j’avoue, à mon grand plaisir, avoir été une fois de plus bluffé.

Un autre avis ici.

Le Prestige (The Prestige, 1995) de Christopher Priest – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », mai 2001 (roman traduit de l’anglais par Michelle Charrier)