Des jours sans fin

« Quand on discute avec un Irlandais, on discute en fait avec deux individus. Il est capable de vous aider comme personne ou de vous trahir comme personne. »

Poussé à l’exil par la famine loin de son Irlande natale, Thomas McNulty embarque pour l’Amérique, atterrissant au Canada après une traversée épouvantable. Il se lie d’amitié puis d’amour avec John Cole, un Américain rencontré par hasard, lui aussi fuyant la misère de la Nouvelle-Angleterre. Cette union contre nature, comme on dit à l’époque, scelle le destin des deux jeunes hommes. Mais, le nouveau monde n’est pas moins âpre que l’ancien. Pour se remplir l’estomac, il faut gagner sa croûte. Ensemble, ils filent vers l’Ouest, ralliant Saint-Louis où Titus Noone les embauche pour danser dans un saloon à Daggsville, déguisés en femme, l’espèce féminine se faisant rare dans ces contrées pionnières, avant de s’engager dans la glorieuse armée américaine. Sur la piste de l’Oregon, ils combattent les Indiens qui harcèlent les colons. Puis, après un bref retour à la vie civile, l’occasion pour eux de fonder une famille en adoptant une Indienne orpheline, ils participent à la guerre civile qui ravage l’Est du pays, mettant leur existence en danger sur les champs de bataille et pendant leur captivité dans la sinistre prison d’Andersonville. Au prix de mille sacrifice, de souffrances innommables, ils apprennent ainsi ce qu’il coûte de vivre.

À l’instar des Marches de l’Amérique de Lance Weller, Les jours sans fin s’attache à l’histoire des États-Unis, déconstruisant les mythes et l’imagerie sur lesquels se fonde l’identité américaine. On suit ainsi l’itinéraire d’un couple atypique entre l’Ouest et l’Est, des espaces sauvages livrés à la conquête et à la guerre contre les Indiens, aux territoires déchirés par le conflit entre l’Union et la Confédération. Au fil de leurs aventures, Thomas et John font l’expérience de l’intolérance, de la haine et de l’incompréhension, participant bien malgré eux à la Grande Histoire.

Le récit de Sebastian Barry ne nous épargne rien de la dureté de l’existence et de la fragilité de l’homme face aux maladies, au froid glacial et aux déchaînements aveugles de la nature. Il est pourtant traversé de moments de grâce, des pauses salutaires où se révèle la beauté des paysages et des instants fugace de bonheur ou de loyauté, loin de l’absurdité et de la violence des conflits humains.

Raconté à la manière de mémoires, le récit nous replonge dans les souvenirs de Thomas, acteur et narrateur des événements. Empreint d’une sorte de sagesse acquise au terme d’une longue vie, Des jours sans fin déroule une histoire tout en nuances, où ni les Indiens ni les colons, ni les Yankee ni les Rebelles n’incarnent le camp du bien ou du mal. Le ton fataliste, non dépourvu d’un certain détachement, dresse le portrait d’une nation née dans la violence, de l’exploitation de la misère, de l’extermination d’un peuple et d’une guerre civile où l’on expérimente la guerre moderne, camp de concentration y compris. Bref, Des jours sans fin exprime bien, d’un point de vue intime, toute l’ambiguïté des idéaux de l’Amérique.

Western en demi-teinte, Des jours sans fin recèle ainsi des trésors d’émotion, s’efforçant de révéler au grand jour la part individuelle et humaine du mythe américain. Au-delà de l’histoire des États-Unis, il dévoile également la fragilité et l’inconstance de la nature humaine.

Des jours sans fin (Days Without End, 2016) de Sebastian Barry – Éditions Joëlle Losfeld, collection « Littérature étrangère », 2018 (roman traduit de l’anglais [Irlande] par Laetitia Devaux)