Un Étranger en Olondre

Lauréat dans le monde anglo-saxon des prestigieux World Fantasy Award et British Fantasy Award, Un Étranger en Olondre jouit d’une réputation flatteuse et d’une critique élogieuse dans nos contrées. Un fait n’étant sans doute pas étranger (tiens tiens!) à sa réédition chez Argyll. Plus connue pour son œuvre poétique et ses nouvelles, Sofia Samatar a fait forte impression avec ce premier roman, au point de poursuivre l’exploration de l’Olondre avec The Winged Histories, toujours inédit dans l’hexagone.

Lors de sa parution, la critique n’a pas manqué de souligner la parenté du roman de l’autrice américano-somalienne avec l’œuvre d’Ursula Le Guin. Sofia Samatar semble en effet encline à l’introspection, délaissant les accents un tantinet pompier de l’épopée au profit du prosaïsme du quotidien. Un fait dont on ne lui fera pas le reproche tant elle fait merveille dans l’exploration du banal, cherchant à faire surgir l’universalité de l’humanité au-delà de la multiplicité de ses us et coutumes, des langages ou des croyance, bref tout ce qui contribue à forger une altérité riche d’expériences différentes.

D’une manière simple et nuancée, Un Étranger en Olondre est donc l’histoire d’un jeune homme, Jevick, amené à se frotter à la vastitude d’un monde qu’il n’a pu appréhender jusque-là qu’au travers de ses lectures. Une découverte périlleuse, un peu rude, mais formatrice et déterminante pour son devenir. Tyrannisé par un père intransigeant, riche marchand faisant le commerce du poivre, il ne s’est guère écarté des rivages de la petite île de Tyom jusqu’à la mort prématurée de son géniteur. Un événement qui le place à la tête de l’entreprise familiale sans y avoir été préparé. Avec un brin de naïveté, il y voit l’opportunité de rallier la cité populeuse de Bain dans la lointaine Olondre, cet empire aussi vaste que fascinant, pour y goûter aux plaisirs de l’inconnu. Par imprudence, Jevick se retrouve hanté par le fantôme d’une jeune femme, un Ange révéré par les adeptes du culte d’Avalei, qui lui demande aussitôt d’écrire un vallon à son sujet, autrement dit un livre. Par ailleurs, il se retrouve au centre de la rivalité entre deux factions religieuses, un prophète bien malgré lui en quelque sorte, appelé à servir de prétexte dans la guerre civile qui s’annonce en Olondre.

Ne tergiversons pas. Un Étranger en Olondre n’usurpe pas les prix et les éloges reçus ici ou là. Avec ce roman gigogne, Sofia Samatar réussit le pari de nous immerger dans un monde à la fois exotique et familier. On ne peut en effet s’empêcher de penser à l’Empire Moghol, aux multiples roitelets et cités commerçantes prospérant sous sa dépendance lorsqu’on lit le récit de Jevick. Mais au-delà du récit d’aventures à la « Mille et une Nuits », Un Étranger en Olondre est surtout une délicate histoire d’amour et un roman d’apprentissage où le voyage importe plus que la destination. Sur un mode intimiste, empreint d’une poésie subtile et d’une sensibilité sincère, dépourvue de tout pathos malvenu, l’autrice déroule ainsi tranquillement son histoire, ne négligeant pas le mystère et le plaisir de la découverte. À l’aune d’une magie discrète, le roman de Sofia Amatar joue sur le ressenti et la réflexion du lecteur, distillant une fantasy envoûtante dont le charme opère à la condition de lâcher prise.

En-cela, le parallèle avec Ursula Le Guin ne paraît aucunement abusé. Mais, ce serait faire injure à Sofia Samatar que de la cantonner au simple qualificatif de continuatrice. Un Étranger en Olondre recèle bien d’autres qualités, notamment une multitude d’histoires enchâssées, qui composent un voyage bien agréable et font sens, comme une tapisserie dont le motif se révèle une fois le dernier fil tissé.

Un Étranger en Olondre (A Stranger in Olondria, 2013) – Sofia Samatar – Réédition Argyll, avril 2022 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Patrick Dechesne)