Le jour d’avant

« Venge-nous de la mine. »

Pendant des années, Michel a vécu avec la culpabilité chevillée au corps, traversé par une douleur indicible qui lui a gâché l’existence. Son frère est mort à Saint-Amé, mais son nom ne figure pas dans la liste des victimes du dernier accident minier d’importance en France, car il est décédé plus tard à l’hôpital, des suites de ses blessures. Déjà endeuillé par la mort de son frère, emporté dans un autre accident, son père n’a pas supporté ce nouveau traumatisme. Il s’est pendu, laissant à son cadet un mot très bref en guise de justification. Michel n’a pas tardé à quitter la région, préférant l’oubli à une promesse posthume non tenue. Peine perdue. La mort de son épouse ranime ses souvenirs, le poussant à venger son père, son frère et tous les mineurs morts ce jour funeste. Mais, s’il doit châtier les coupables de cette iniquité, qui doit payer ? Le porion négligent, désormais vieux et malade ? Les Houillères uniquement préoccupées par le rendement, mais maintenant fermées ? L’État soucieux de son indépendance énergétique ? Qui punir finalement ? Le lampiste ou le système capitaliste ? Quarante ans après l’événement, Michel s’est construit une image personnelle de la responsabilité des uns et des autres. En dépit de ses doutes, il est prêt à agir, à aller jusqu’au bout.

« IL N’Y A PAS DE FATALITE, ON VEUT LA VERITE. »

27 décembre 1974. Un coup de grisou suivi d’un coup de poussière provoque la mort de quarante-deux mineurs de la fosse n°3-3 bis dite Saint-Amé de Lens-Liévin, laissant cent quarante orphelins sur le carreau. Cet épisode dramatique scelle le sort de l’extraction charbonnière en France. Il entraîne le déplacement du Premier ministre Jacques Chirac sur place. Un hommage vite expédié qui ne répond à aucune interrogation sur les causes de l’accident. Les temps changent, ils ne sont plus favorables à l’exploitation du charbon. À vrai dire, l’accident apparaît surtout comme un révélateur. Celui de la mesquinerie du voisinage qui jalouse ces veuves dites « joyeuses » parce qu’elles reçoivent une indemnité pour compenser la mort de leur mari. Celui de l’inhumanité des houillères qui retirent de la paie des morts les trois jours qu’ils n’ont pas fait, faute d’avoir survécu, et font payer à la famille l’équipement dégradé par le coup de grisou. Celui enfin d’un métier qui s’apprête à basculer de l’actualité à la mémoire patrimoniale.

Hommage aux « gueules noires » dont l’histoire s’efface progressivement, y compris dans la région dont ils ont creusé les entrailles pour en extraire le charbon nécessaire à l’industrie nationale, Le Jour d’avant apparaît comme un roman sur l’identité et la mémoire ouvrière. Indépendamment des chevalements désormais classés à l’Unesco et des terrils survivants, reconvertis parfois en centres de loisirs, on peine à retrouver l’empreinte de l’industrie du charbon dans le paysage de la région Nord Pas-de-Calais. Pendant des générations, les Houillères ont pourtant garanti un salaire à des lignées entières, privées d’autres débouchés. La fierté d’appartenir à une même classe, de contribuer à la richesse nationale, de partager une culture populaire commune, a composé l’ordinaire d’une condition ouvrière puissante. La solidarité dans les moments durs ou dans les luttes contre les patrons et le talon de fer de l’État en constituait un autre point fort. Mais, l’existence restait précaire et courte, grevée par des conditions de travail épouvantables et les maladies professionnelles. Sans oublier la menace permanente du grisou, cause de multiples accidents dramatiques dont on peut voir un aperçu ici.

Avec pudeur, Sorj Chalendon évoque ce monde désormais révolu, ravalé au rang de l’imagerie d’Épinal, sans chercher pour autant à jouer sur la fibre misérabiliste. Mais au-delà de la mémoire collective, Le Jour d’avant est aussi l’histoire d’un homme hanté par la culpabilité, sentiment qui l’amène à travestir la réalité au point d’échafauder un crime. Sorj Chalendon nous immerge dans sa psyché détruite, dans l’intimité de son esprit rendu malade par ses fautes personnelles. Michel apparaît ainsi comme un homme qui souhaite expier pour ses torts, mais qui entend surtout rendre justice aux victimes de la mine, travailleurs comme familles, en permettant la tenue du procès dont ils ont été privés.

Le Jour d’avant est donc un roman bouleversant où se mêle le drame intime et la mémoire collective, mais aussi la fiction et la réalité. Sorj Chalendon rend ainsi hommage à la culture d’une région, rappelant au passage que si la mine a nourri des familles entière, elle a aussi beaucoup tué.

Le Jour d’avant de Sorj Chalandon – Réédition Le Livre de poche, août 2018