Le Prince-Marchand

Née sous les auspices du pulp et de la nouvelle, la science-fiction, du moins dans son acception américaine, a aussi donné lieu à d’immenses cycles prenant pour toile de fond le champ apparemment infini de l’espace. Des Histoires du futur bâties au rythme des récits, courts ou longs, qui en composent l’ossature, parfois arrangés a posteriori pour faire sens.

Édité jusque-là de manière lacunaire et désordonnée dans nos contrées, le cycle de « La Civilisation Technique » de Poul Anderson semblait un peu le parent pauvre de ces histoires popularisées par Robert Heinlein, Isaac Asimov ou Cordwainer Smith, pour ne citer que les plus connues. Sous la houlette de Jean-Daniel Brèque, les éditions du Bélial’ ont donc entrepris de restituer la continuité de cette geste du futur en commençant par les récits de sa première époque, ceux correspondant à « La Ligue polesotechnique », rebaptisée ici « Hanse Galactique ». Cinq volumes sont d’ores et déjà programmés, avec pour le présent titre une présentation de Jean-Daniel Brèque et une chronologie élaborée par Sandra Miesel, grande spécialiste de l’œuvre d’Anderson.

À tout seigneur tout honneur, Le Prince-Marchand se compose d’une nouvelle inédite (« Marge bénéficiaire ») et d’un roman (Un homme qui compte) déjà paru dans l’Hexagone sous le titre Le Peuple du vent. Publiés respectivement en 1956 et 1958, les deux textes relèvent d’une science-fiction lorgnant un tantinet vers le pulp et l’aventure. « Marge bénéficiaire » permet de découvrir le personnage haut en couleur de Nicholas van Rijn, confronté ici au corporatisme d’un syndicat et au protectionnisme d’une planète. Prince-marchand membre de la Ligue polesotechnique, le bonhomme apparaît d’emblée comme un parangon de roublardise qui n’accorde d’importance qu’à la libre entreprise. Volontiers hâbleur, pour ne pas dire insupportable, van Rijn a su mettre à profit l’éclatement de la structure étatique terrestre, après la Rupture de la conquête spatiale, pour développer des activités prospères dans le domaine du commerce des épices et des liqueurs* (*authentique). Si l’intrigue de la nouvelle ne casse pas trois pattes à un canard, elle constitue une bonne entrée en matière, mettant en valeur la rouerie du personnage, son appétit insatiable et sa gouaille inénarrable en matière de jurons fleuris.

Un homme qui compte paraît beaucoup plus consistant, du moins si l’on se fie à sa pagination. Pour le reste, c’est une nouvelle fois un récit d’aventure saupoudré d’une bonne pincée de dérision. Ayant quitté le confort de son bureau terrestre, Van Rijn a fait naufrage avec deux compagnons sur la planète Diomède. Les lieux sont habités par des créatures volantes dont la civilisation n’a pas évolué au-delà de l’âge de pierre, faute de ressources en métaux suffisante. L’accident ayant été provoqué par un sabotage, loin de toute implantation humaine, les secours ne risquent pas d’arriver dans l’immédiat. Un fait fâcheux car la faune et la flore de la planète ne sont pas comestibles pour un humain, et les autochtones semblent plus occupés à se faire la guerre qu’à venir en aide à autrui. Le prince-marchand peut néanmoins compter sur quelques provisions de bouche, sa ruse et ses talents d’orateur pour assurer sa survie.

Sur une trame sans surprise, Poul Anderson s’amuse des codes du pulp tout en faisant œuvre de démiurge en créant ex nihilo un monde et ses créatures. Passés les lieux communs du genre, il prend garde de respecter une certaine cohérence, imaginant une planète crédible au regard des hypothèses scientifiques qui président à son élaboration. Le résultat oscille ainsi entre la pochade et le planet opera, mais l’intrigue n’est pas sans rappeler aussi celles d’autres récits où le héros précipite l’histoire d’une civilisation en mettant ses talents de tacticien et de politicien au service d’une faction. Sans dresser une liste exhaustive, on pense notamment à Padway, le personnage créé par Sprague de Camp dans De peur que les ténèbres. La comparaison s’arrête toutefois là, car Un homme qui compte bénéficie d’un personnage principal bien moins terne. Difficile en effet de résister aux réparties tonitruantes de van Rijn, à sa totale absence de scrupules et au décalage introduit par chacune de ses apparitions. On sent que Poul Anderson s’amuse beaucoup, même si on peut lui reprocher le didactisme de l’explication finale.

En dépit de ce léger bémol, Un homme qui compte se révèle une lecture plaisante et sans prétention. Un divertissement honnête, à la tonalité surannée, dont on attend déjà la suite, un deuxième volume totalement inédit qui devrait s’intituler Aux comptoirs du cosmos. De quoi peut-être remettre en perspective ce volet inaugural.

Additif : on marchande également ici.

Le Prince-Marchand – La Hanse galactique T. 1 de Poul Anderson – Réédition Le Bélial’, mai 2016 (traduit de l’anglais [États-Unis] par A. Rosenblum, revue par Jean-Daniel Brèque & Olivier Girard, accompagnée d’une nouvelle inédite traduite par Jean-Daniel Brèque)

Le Regard des Furies

Entravée dans sa conquête de l’espace par sa méconnaissance des déplacements supraluminiques, l’humanité cherche à échapper à la tutelle des Tritons, une race extraterrestre qui en détient le monopole. Mais, les Tritons protègent jalousement ce secret, n’hésitant pas à éradiquer tous ceux qui cherchent à le percer. Sur Radhamante vit la racaille, la lie de l’espèce humaine. Condamnés de droit commun, opposants politiques, tous sont déportés sur ce monde glacé, transformé en bagne, où prévaut le droit du plus fort. Dans les profondes failles qui traversent la calotte glaciaire, auprès du magma qui s’épanche du cœur du monde, une micro-société composée de plusieurs cités s’est ainsi développée, sous la gouvernance des barons du crime. Dépourvue d’intérêt, si ce n’est pour s’y débarrasser des marginaux, Radhamante devient pourtant l’enjeu de toutes les convoitises lorsqu’un astronef triton s’y écrase. L’HONYC, l’une des grandes compagnies commerciales qui souhaitent établir leur hégémonie sur l’humanité, dépêche sur place Erèmos, un génète, fruit d’une technologie désormais interdite, afin de récupérer la technologie triton au risque d’entraîner la destruction de l’humanité toute entière.

Space opera de facture assez classique, dans toutes les acceptions du terme, Le Regard des Furies a de quoi satisfaire le sense of wonder du lecteur moyen. L’univers vertical de la planète Radhamante réjouit l’imaginaire, avec ses falaises vertigineuses jalonnées de terrasses propices à l’édification de cités, sa faune exotique, prédateurs y compris, et sa société dominée par la pègre. Dans ce décor, Javier Negrete déroule un récit lorgnant du côté de l’enquête que n’aurait sans doute pas désavoué Jack Vance. En dépit de l’ultimatum des Tritons, le rythme traîne toutefois en longueur, accusant de sévères coups de mou, avant d’accélérer inexorablement dans un crescendo de violence au final assez convenu.

Si l’on fait abstraction d’Erèmos, le seul personnage un petit peu travaillé du roman, les divers caractères tiennent davantage de l’archétype, acquittant avec un respect guère inspiré leur tribut au pulp. Sur ce point, Le Regard des Furies ne trahit pas ses prédécesseurs. Pour originalité, il faut la chercher du côté de la coloration antiquisante de la toponymie et du propos. Javier Negrete convoque en effet la philosophie grecque pour décliner une éthique de la responsabilité dont Erèmos, créature dépourvue d’affect et de morale, devient paradoxalement le porte-parole. Ceci dit, cela reste très superficiel, voire simpliste.

En dépit d’une intrigue prévisible, sans véritable originalité, Le Regard des Furies n’en demeure pas moins un récit divertissant qui cache un logos éthique. Bon, c’est un peu raté quand même. Dommage.

Le Regard des Furies (La mirada de las furias, 1997) de Javier Negrete – Réédition L’Atalante, collection « La petite dentelle », mai 2018 (roman traduit de l’espagnol par Christophe Josse)

Capitaine Futur : Le Défi

La vie des super-héros est monotone. Pas cette monotonie banale faisant le quotidien du citoyen lambda. Non, plutôt une routine fondée sur le combat, sans cesse à recommencer, contre le Mal. Le Capitaine Futur ne fait pas exception. À peine a-t-il vaincu un ennemi qu’un autre surgit pour lui lancer un nouveau défi. Cette fois-ci, c’est l’approvisionnement en gravium du système solaire qui est menacé. La matière première des égaliseurs de gravité nécessaires à la navigation spatiale des personnes et des biens. Autant dire une catastrophe, la fin de toute civilisation supérieure évolué et du commerce, l’effondrement prédit par les apôtres de mauvais augure. N’hésitons pas sur l’emphase, histoire d’être en phase avec le sujet. Sans gravium à la ceinture, plus de céréales de jupiter ou de viande des ranchs de Saturne. Plus de fruits de mer de Neptune. Et, ne parlons même pas des vins de France, cette contrée étrange de jaune vêtue, qui inondent les restaurants huppés de la jet set des neufs planètes.

Pour le Capitaine Futur, voilà un défi à sa taille. D’autant plus qu’il est lui-même la cible du Destructeur, le malfaisant à l’œuvre dans sa combinaison noire intégrale, très seyante au passage, qui nourrit le projet d’assécher le système solaire. Après l’échec de l’Empereur de l’espace et du Docteur Zarro, l’infâme a bien compris qu’il doit neutraliser le Sorcier de la science afin d’arriver à ses fins. Dans les chaumières de Pluton, on frémit d’avance. Et pas seulement de froid sous le blizzard glacial…

« Dans la mélopée grondante de ses cyclotrons, ses tuyères poussées à plein régime barattant un sillage d’écume ignée, le navire fonçait sur la mer éclairée par la lune. »

Avec ce troisième épisode des aventures du Capitaine Futur, l’habitué renoue avec le pulp décomplexé et le space opera grandiloquent. Un univers naïf, tout en superlatif, archétype et sense of wonder suranné, non exempt de lyrisme et d’imagination lorsque les circonstances s’y prêtent, mais relevant au final d’une conception très américaine du futur. Plus vite, plus haut, plus fort ! Le héros hamiltonien et ses compagnons, les Futuristes, aka Simon le Cerveau vivant, Grag le géant de fer et Otho l’androïde élastique, multiplient les exploits pour sauver les neuf planètes du chaos, s’exposant aux radiations mortelles du soleil et aux attaques de créatures effrayantes. Sans s’accorder un instant de répit, il traversent un système solaire à la géographie fantaisiste, de la ceinture d’astéroïdes, entre la Terre et Mars, aux océans de Neptune, sous la menace constante du mystérieux Destructeur et de ses sbires, prêts à les transformer en marionnettes habitées par une volonté étrangère. Heureusement, ils ne manquent pas de ressources et peuvent compter sur l’aide d’Ezra Gurney le marshal chenu de la Police des planètes, et de Joan Randall qui, entre deux cris angoissés, fait surtout tapisserie en attendant que le Capitaine l’invite à danser.

A suivre donc (la routine), avec le prochain opus des aventures du Capitaine Futur, annoncé pour 2019 au bélial’ sous le titre Capitaine Futur : Le Triomphe. Sans péril, on espère. Car sinon, où se trouve la gloire ?

Capitaine Futur 3 : Le Défi (Captain Future’s Challenge, 1940) de Edmond Hamilton – Éditions Le Bélial’, collection « pulps », mars 2018 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Pierre-Paul Durastanti)

Ce monde est nôtre

Comme le rappelle en préface Natacha Vas-Deyres, François Bordes a connu une double vie. D’abord en tant que scientifique, paléontologue réputé pour ses découvertes archéologiques et ses recherches dans le domaine de la Préhistoire paléolithique, une de ses sources d’inspiration littéraire, on va le voir. Puis, comme écrivain de science-fiction, sous le pseudonyme de Francis Carsac. Un nom ne manquant pas de susciter l’émoi chez les lecteurs chenus ou les amateurs de l’âge d’or de la SF américaine. Car, s’il est un courant auquel on peut rattacher incontestablement l’auteur français, c’est bien celui où se sont illustrés des Poul Anderson, Robert Heinlein, Edmond Hamilton et bien d’autres. Ce monde est nôtre acquitte sans rougir son tribut à ces faiseurs de monde futurs dont les spéculations se conjuguent avec bonheur aux ressorts de l’aventure. Mais si les grands maîtres de la SF américaine apparaissent comme une source d’inspiration évidente, ceci ne doit pas faire oublier l’apport européen, en particulier celui de Rosny Aîné. Bref, l’auteur français opère une sorte de syncrétisme entre ses lectures adolescentes et son domaine d’expertise scientifique.

Les petites femmes vertes...Ce monde est nôtre relève du space opera et de sa dérivée plus terrestre, le planet opera. Pour être le plus exact possible, il s’agit d’une suite à un précédent roman, Ceux de nulle part, paru en 1954, dont la méconnaissance ne nuit cependant pas à la lecture du présent ouvrage. Dans l’avenir, l’humanité a rejoint une vaste fédération cosmique, la Ligue des Terres humaines, composée de plusieurs races humaines, proches par la physiologie et la psychologie. Francis Carsac développe en effet toute une réflexion autour de la notion « d’humain », fondant en grande partie ses spéculations sur ses recherches dans le domaine de la paléontologie. Résolument décentralisée et un tantinet anarchiste, cette civilisation applique avec intransigeance un principe dicté par la rationalité. L’Histoire des humains a hélas prouvé que l’existence de plusieurs souches humanoïdes sur une même planète ne pouvait générer que la guerre. Aussi, pour éviter ce risque, la Ligue des Terres humaines a établi la Loi d’Acier. Autrement dit, l’exil forcé de la population surnuméraire et son installation sur un autre monde, dépourvu de voisins humains. Un principe rendu d’autant plus nécessaire qu’il s’agit d’épargner les forces vives des hommes, déjà rudement éprouvées par la guerre contre les Misliks, une espèce non-humaine ayant la fâcheuse habitude d’éteindre les soleils pour convertir les mondes à ses propres conditions de vie. Dépêchés sur les planètes à problème, les Coordinateurs de la Ligue des Terres humaines sont ainsi chargés d’évaluer la situation avant de procéder au jugement le plus juste possible. Ce monde est nôtre ne se cantonne donc pas strictement à l’action, même si l’intrigue ressort en grande partie de cette logique narrative. Avec l’application de la Loi d’Acier, Francis Carsac aborde des considérations plus éthiques, confrontant les Coordinateurs envoyés sur la planète Nérat à un véritable dilemme moral. Un choix d’autant plus difficile qu’ils doivent évaluer la légitimité à demeurer sur place de trois populations dont ils côtoient amicalement quelques spécimens.

Rythmée et distrayante, l’intrigue de Ce monde est nôtre ne manque également pas d’imagination. Francis Carsac puise en partie dans les traditions de sa région natale pour faire des Vasks un peuple montagnard, à la culture agro-pastorale très proche de celle des Basques. De son côté, la Bérandie semble toute entière issue des pages des romans de chevalerie de Walter Scott, ressuscitant les us et pratiques de la féodalité, pour le meilleur et le pire. Quant aux Brinns, ils vivent un âge de pierre mâtiné de vestiges d’industrie anachroniques, comme par exemple cette faculté à fabriquer du verre trempé d’une façon très moderne. Tous revendiquent la possession de Nérat, par droit du travail, par ancienneté ou par attachement sentimental aux lieux. Pourtant, seul l’un de ces peuples demeurera. Plus de 280 pages seront nécessaires aux Coordinateurs pour rendre leur décision. Des pages pendant lesquelles, ils vont assister à un coup d’État, participer à une guerre, affronter les dangers d’une faune pas si amicale que cela. De l’aventure saupoudrée d’une pincée de sense of wonder et d’ethnologie.

Au final, la réédition de Ce monde est nôtre se révèle un choix judicieux, permettant de faire découvrir aux plus jeunes lecteurs un roman ne se trouvant plus guère que sur le marché de l’occasion. Accessoirement, ce récit épique m’a donné l’envie d’approfondir ma connaissance de l’œuvre de Francis Carsac. Un auteur qui gagne à être connu.

Ce monde est nôtre de Francis Carsac – Réédition L’arbre vengeur, mai 2018 (Éditions Gallimard & Hachette, collection « Rayon fantastique », 1962)

Les Ferrailleurs du Cosmos

Fix-up réunissant douze textes, pour certains inédits dans l’Hexagone, Les Ferrailleurs du Cosmos n’usurpe pas le qualificatif de pulp, terme lui valant l’honneur de paraître dans la collection chapeautée par Pierre-Paul Durastanti. Lecture légère, pour ne pas dire séminale, l’ouvrage ressuscite cette occurrence de la science-fiction où l’on ne s’embarrassait guère de vraisemblance scientifique, préférant se concentrer sur le dépaysement, l’aventure, le fun, le frisson, bref toutes les composantes d’un âge d’or immuable, illustré par les revues à bon marché paraissant jadis aux États-Unis.

Les Ferrailleurs du Cosmos met en scène les aventures de l’équipage du Loin de chez soi, modeste vaisseau de prospection, habitué à bourlinguer d’une épave à une autre afin d’en récupérer les composantes monnayables sur le marché de l’occasion. Un trio réunissant Ed, le pilote et capitaine au cœur d’artichaut, Karrie, l’ingénieure bourrue et fidèle, et Ella, dernière arrivée au sein de l’équipage, beauté à la sensualité redoutable dont l’épiderme moka héberge l’architecture logique d’une IA.

Ensemble, ils embarquent pour des aventures bigger than life, naviguant d’une planète à une autre via le videspace, slalomant au cœur des ceintures d’astéroïdes pour échapper aux drônes-tueurs lancés à leur poursuite par la puissante Hayakawa corporation, une société interplanétaire plus attachée à ses bénéfices qu’à l’existence humaine, ou encore neutralisant de dangereux extraterrestres criminels. On visite aussi en leur compagnie des planètes perdues où les vestiges de civilisations disparues retournent à la poussière. On se frotte à des mondes totalitaires, semant les graines de la révolution. On affronte les velléités génocidaires de prophètes illuminés ou des monstres à l’appétit gargantuesque cherchant à subjuguer les foules, histoire de se caler une dent creuse. Sans oublier, la sempiternelle race extraterrestre belliqueuse, prompte à dégainer le pistolet laser pour régler son compte à l’altérité. Bref, l’équipage du Loin de chez soi n’a guère le temps de s’ennuyer.

Si, avec Les Ferrailleurs du Cosmos, Eric Brown acquitte sa dette aux grands maîtres du genre, les Edmond Hamilton, E.E. Smith, Jack Williamson et autre Leigh Brackett, il le fait avec une distanciation toute britannique, pratiquant un second degré subtil. Ella n’est pas en effet l’ingénue un tantinet nunuche qu’il faut sauver des pseudopodes d’une entité cosmique maléfique. Grâce à ses capacités surhumaines, elle tire plus d’une fois l’équipage du Loin de chez soi des griffes et autres tentacules d’entités malveillantes, démasquant les faux-semblants ou faisant échouer les embûches, au grand dam d’un Ed complètement subjugué par sa beauté et d’une Karrie navrée de voir son compagnon retourner à l’état d’adolescent libidineux.

D’aucuns jugeront certaines trouvailles amusantes, comme cet extraterrestre en trois segments dirigé par une conscience commune. D’autres pointeront la profondeur assez étonnante des thématiques, une profondeur teintée de noirceur effaçant le premier degré et la naïveté inhérente au space opera. Personnellement, c’est plutôt la relation entre Ella et Ed qui a titillé mon intérêt, relation ne se cantonnant pas simplement à l’amourette cucul comme on aurait pu le craindre. En fait, Eric Brown désamorce très rapidement le sentimentalisme qui semblait pointer le bout de son minois adorable, détournant les poncifs du genre pour poser les pièces d’un dilemme déchirant, dont on mesure toute la charge émotionnelle et la gravité, longtemps après avoir refermé le livre. Trop fort !

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Les Ferrailleurs du Cosmos (Cycle « Salvage », 2013) de Eric Brown – Éditions Le Bélial’, collection « Pulps », mars 2018 (Fix-up traduit de l’anglais par Erwann Perchoc & Alise Ponsero)

La Plaie

Attention chef-d’œuvre !

En entamant la lecture de ce classique de la littérature française de science-fiction, l’avertissement clignotait en rouge dans ma mémoire. Ayant en effet suivi de loin les conversations de quelques sommités et habitués du genre dans l’Hexagone, je ne pouvais pas l’ignorer. À la limite de l’indisponibilité, la dernière édition de l’ouvrage étant parue chez l’Atalante sous une couverture de Caza, la réédition en poche dans la nouvelle collection de la maison nantaise ne paraissait pas superflue eu égard à l’aura du titre. Hélas, je confesse être resté hermétique à la flamboyance de l’ouvrage. À vrai dire, voici même un nouveau rendez-vous manqué, ne m’en voulez pas…

La Plaie… c’était donc eux?

« Je ne pouvais y croire, étant homme et d’origine terrienne. Je connais les hommes ; mieux, je me connais. Nous sommes souvent bornés, mesquins, lâches et sensuels. Il y a des malades et des déments parmi nous. Mais un criminel pur, qui détruit pour le plaisir de détruire, et dont les cellules cérébrales sont saines, cela n’existe pas. Le XXe siècle pouvait y croire. Nous, pas. »

An 3000. La « Plaie », aussi connu sous le nom de « Ténèbre », a frappé la Terre provoquant un exode irrésistible de sa population. Ses agents pathogènes, les « Nocturnes », font régner la terreur jusqu’aux frontières des mondes libres où l’épidémie se répand sous diverses formes. Seule Sigma, la capitale des mondes arcturiens, semble en mesure de résister. Mais ses dirigeants doivent réagir vite, mobilisant toutes leurs ressources pour contrer la menace et en cerner ses causes. Et peut-être même en ayant recours aux mutants issus de la Terre elle-même.

Avec La Plaie, la part féminine de l’auteur Nathalie Charles Henneberg accouche d’un space opera lyrique et violemment baroque, évoluant aux frontières de la métaphysique. Le roman de l’autrice française, d’origine russe, n’est pas sans évoquer en effet le souffle de l’épopée des grandes fresques littéraires et la flamboyance d’un Jean Hougron, auteur lui-même d’un space opera avec Le Naguen.

Divisé en deux parties, La Plaie relate la fuite éperdue d’un groupe hétéroclite, mutants dotés de pouvoirs paranormaux et métissés d’extraterrestres, dans une atmosphère apocalyptique, voire crépusculaire pour reprendre un terme wagnérien. Et pourtant, c’est grâce à cette poignée de réfugiés que l’espoir renaît, non sans mal car tous ne sont pas exemplaires.

L’intrigue multiplie les emprunts aux tropes de la science-fiction, mais aussi à la littérature plus classique, notamment La Divine Comédie de Dante et la Bible. Elle puise également à la source de l’Histoire, évoquant quelques uns des fléaux les plus notoires qu’ait connu l’humanité par le passé.

Résolument non linéaire, le récit entremêle plusieurs trames s’attachant aux destins tourmentés de plusieurs personnages dont on suit l’itinéraire, entre trahisons, repentir, batailles épiques, deuils et histoires d’amour. C’est tragique, nullement manichéen comme on pourrait le craindre, mais au final assez difficile à suivre.

Hélas, en dépit de réelles qualités, La Plaie n’a suscité qu’ennui et lassitude auprès du piètre lecteur que je suis. J’ai trouvé le récit inégal, parfois lourd, pour ne pas dire lourdingue, et confus. À tel point que je suis désormais définitivement vacciné, n’ayant aucune envie de lire Le Dieu foudroyé, suite du présent ouvrage. C’est la vie.

Aparté : J’espère que l’Atalante va corriger le tir avec sa collection de poche. Les couvertures sont tout simplement immondes. Je n’ose dire qu’elles font saigner les yeux, de crainte de me faire taxer d’humour douteux (et pourtant, ce n’est pas mon genre…)

La Plaie de Nathalie C. Henneberg – Réédition l’Atalante, collection « la Petite Dentelle », septembre 2017 (première parution Hachette/Gallimard, collection « Le Rayon fantastique, 1964)

UW1

Créée par Denis Bajram, la série « Universal War One » est d’abord parue chez Soleil Productions entre 1998 et 2006 avant de connaître, succès oblige, plusieurs rééditions. Découpé en six tomes, elle s’inscrit dès le départ dans un projet organisé en trois cycles de six albums. À ce jour, seuls trois volumes du second cycle sont parus sous le titre prévisible de « Universal War Two ». Disponibles chez Casterman, ils se révèlent d’un point de vue graphique de toute beauté, la réalisation numérique étant impeccable. L’intrigue reste hélas pour l’instant un tantinet décevante, donnant la fâcheuse impression de lire une redite.

L’argument de départ d’ « UW1 » pourrait fournir le synopsis d’une production à grand spectacle (une adaptation de la série au cinéma a d’ailleurs été annoncée en 2013). Fin du XXIe siècle. Grâce à la découverte de l’antigravité, le système solaire est devenu la nouvelle frontière de l’humanité. La Lune puis Mars ont été colonisés et une multitude de compagnies privées se sont mises à prospecter la ceinture d’astéroïdes, essaimant sur les satellites du système solaire externe. Sur Terre, la Fédération des Terres Unies a remplacé l’ONU établissant une sorte de gouvernance mondiale qui défend les intérêts de l’humanité sur la planète et dans l’espace. Elle dispose pour agir d’un bras armé, l’United Earthes Forces. Face à cette puissance politique et militaire, les Compagnies Industrielles de Colonisation regroupent neuf des plus importantes transnationales. Elles ont prospéré dans le silence de l’espace profond, loin du regard des autorités. Désormais, elles souhaitent s’affranchir de leur monde natal, quitte à le faire par la force.

L’apparition du Mur entre Saturne et Jupiter signe le déclenchement des hostilités. Envoyée pour évaluer le danger représenté par cette singularité, la troisième flotte de l’United Earthes Force se retrouve en première ligne. Elle mobilise immédiatement toutes ses unités pour s’opposer à la menace, en particulier l’escadrille Purgatory, groupe composé de cinq salopards placés sous le commandement de June Williamson et de Kate Von Ritchburg.

Au départ simple récit de space opera perclus d’archétypes au demeurant fort sympathiques, « UW1 » gagne peu à peu en épaisseur et en complexité. Le succès de la série repose sur un postulat clair et un dispositif narratif efficace, alternant phases explicatives, scènes d’action pures et cliffhangers, histoire de provoquer l’attente. L’arrière-plan science-fictif a de quoi satisfaire le profane et le connaisseur, convoquant des références cinématographiques et littéraires familières aux uns et aux autres. On retrouve le bon vieux space opera à papa, avec son arme terrifiante, son affrontement manichéen et son récit d’aventure ponctué de combats dans l’espace dont le rendu graphique titille avec bonheur la fibre du sense of wonder.

« UW1 » joue aussi avec un autre lieu commun de la science-fiction : le voyage dans le temps. Le postulat de départ, révélé dès le troisième tome, ne laisse planer aucun doute. Le continuum temporel est immuable, l’Histoire gravée dans le marbre d’un déterminisme implacable. Rien de ce que peuvent accomplir les personnage n’est donc en mesure de modifier la trame temporelle puisque tous ont leur propre histoire de tout temps. « Le temps est déjà la conséquence de tous les voyages qui ont été faits et qui seront faits ! Il est un et indivisible, il est le corps même de cet univers. » révèle Ed Kalish, le scientifique de l’escadrille Purgatory. Bref, en appliquant cette conception absolutiste, Denis Bajram écarte définitivement les univers multiples, éliminant également les paradoxes temporels du scénario des possibles.

Puisque modifier le passé ne conduit qu’à rendre le futur plus certain, les personnages de « UW1 » ne peuvent échapper à leur destin. Chacun de leur geste, chacune de leur parole sont écrits, connus de touts temps, et rien de ce qu’ils pourront accomplir n’y changera rien. En cela, la série rejoint l’univers des sagas médiévales où le héros s’efforce d’échapper à son destin, ne contribuant par ses actes et sa connaissance de l’avenir qu’à le rendre encore plus inéluctable. Un fait confirmé par les citations eschatologiques qui semblent inscrire la série dans un passé légendaire, une sorte de mythe fondateur d’un futur déjà écrit de tout temps.

Le succès d’« UW1 » tient également dans ses personnages. Chaque membre de l’escadrille Purgatory incarne en effet un archétype digne d’une bonne série B. John Baltimore dit « Balti » apparaît d’emblée comme la tête brûlée, héroïque jusqu’à l’absurde. Tout le contraire de son partenaire, Paulo « Mario » Delgado, dont la lâcheté et la naïveté confinent à la psychose. Milorad Racunisca joue de son caractère antipathique pour interpréter le salaud intégral et Edward Kalish se cantonne au rôle de génie misanthrope, rétif à toute autorité. Quant à Amina El Moudden, sa fragilité cache une dangerosité redoutable. Face à ces névrosés voués à la cour martiale, June Williamson et Kate Von Ritchburg, la fille à papa en quête d’indépendance, ne sont pas de trop pour tenter d’instiller un semblant de cohésion. Au fil des différents albums, Denis Bajram s’efforce de tordre ces archétypes, prenant le contrepied de l’imaginaire populaire et redessinant la psychologie de ses personnages.

Si les quatre premiers tomes se montrent ambitieux dans leurs enjeux, la suite prend une tournure nettement plus prévisible. « UW1 » se teinte de dystopie, empruntant son décor aux divers totalitarismes. La série se mue alors en charge lourde, voire caricaturale, de l’ultra-libéralisme, convoquant une imagerie fasciste un tantinet convenue. Denis Bajram ne s’embarrasse pas de nuance pour dénoncer les travers de l’humanité. Il fait aussi le procès du fanatisme, du pouvoir absolu, de l’exploitation sans vergogne d’autrui et de l’environnement. À ceci s’ajoute un dénouement agaçant qui vient interrompre de manière abrupte la progression dramatique. On en ressort avec le fâcheux sentiment d’un Deus ex Machina un tantinet too much.

Fort heureusement, ces maladresses ne viennent pas ternir au final l’aura de la série. Succès de librairie incontestable avec plus d’un million d’exemplaires vendus, « UW1 » n’usurpe pas sa qualité d’incontournable de la science-fiction aux côtés d’« Aquablue » de Cailleteau et Vatine et d’autres locomotives de la bande-dessinée populaire d’auteurs.

Universal War One – Intégrale T1 à T 6 – Denis Bajram – Soleil, collection Quadrants Solaires, 1 vol., 332 pages, 2014

Latium

Que les muses me tripotent, voici la 23e contribution pour le challenge Lunes d’encre. Alea jacta est.

Le lieu : Au cœur du bras d’Orion s’étend la sphère épanthropique, portion d’espace englobant quelques milliers de mondes et d’étoiles parcourue par des nefs conscientes. Placée sous la férule de l’Urbs, la sphère apparaît hélas comme une puissance assiégée dont l’Imperium vacille face à la menace grandissante des peuples barbares, des intelligences biologiques étrangères à l’humanité.

Le temps : Depuis l’Hécatombe à laquelle aucun homme n’a survécu quatre millénaires auparavant, les automates, Intelligences artificielles et autres machines, montent la garde, au service de leurs créateurs, seigneurs et maîtres défunts, prêt à protéger leur pré-carré. Une tâche rendue quasi-impossible par le Carcan, une contrainte interne leur enjoignant de servir l’Homme et de ne causer aucun tort à un être biologique intelligent sous peine de basculer dans la folie. Faute de mieux, ils ont donc nettoyé leurs frontières, créant Les limes, un vaste espace débarrassé de ses planètes et soleils, ralentissant ainsi la progression des barbares, limités dans leur migration par leur méconnaissance du déplacement instantané. Désormais inutiles, les automates intelligents ont essayé de chercher un but à leur existence, ne tardant pas à succomber au jeu de la politique. Certains ont préféré le suicide à l’intolérable solitude de l’immortalité. D’autres ont commencé à explorer de nouvelles voies, quitte à s’affranchir du Carcan.

L’action : Aux bordures de la sphère épanthropique, auprès des Limes, Plautine, une de ces créatures computationnelles, sommeille, dans l’attente d’un signal, un signe hypothétique qui révélerait le retour de l’Homme. Depuis deux millénaires, elle ne veille que d’un œil, un noème engourdi par l’inaction mais à l’écoute des pulsations les plus infimes et les plus significatives qui traversent l’univers. Scrutant l’espace, le dispositif dissèque les émissions de neutrinos pour déterminer la probabilité qu’elles ne correspondent à la manifestation d’une activité humaine. Sans succès, jusqu’au jour où l’impossible finit pas se produire, rompant la routine de ses automatismes. Alertée, Plautine sort alors du sommeil et convoque les différents aspects de sa conscience partagée. Elle envoie également un message à son ancien allié, le proconsul Othon, qui vit désormais en exil loin de l’Urbs. Une intelligence dont la duplicité n’est plus à prouver.

Romain Lucazeau ne déroge pas aux conventions du genre théâtral, du moins sous sa forme classique, transposant ses ressorts dans la forme romancée d’une épopée aux dimensions cosmiques. Diptyque de près de 1000 pages, Latium conjugue également la flamboyance du space-opera aux spéculations de l’uchronie, même si celle-ci demeure un arrière-plan décoratif. Le récit incite au dépaysement, titillant le sense of wonder du lectorat. Mais, il suscite aussi le vertige, flirtant avec des notions philosophiques, voire métaphysiques, tels le libre-arbitre et son corollaire le déterminisme, ici transposé sous le terme de destin.

« Les Intelligences névrosées de ce monde pouvaient, inlassablement, justifier de leurs turpitudes en les raccrochant, par une chaîne logique complexe, au Carcan. »

Latium propose un point de vue original, celui d’un univers où la mort de l’Homme a laissé orphelines les machines conscientes soucieuses de son bien-être. Celui d’un univers où la civilisation gréco-romaine a perduré, étendant son Imperium sur l’ensemble de l’Humanité. Passé le choc initial de l’extinction, les Intelligences artificielles se sont enfermées dans la névrose, singeant le comportement de leurs maîtres jusque dans ses intrigues politiques, ses complots et l’appât irrésistible du pouvoir, hybris y comprise. Au point de provoquer des purges sauvages dans leurs rangs, car si les créatures computationnelles sont contraintes par le Carcan à ne pas attenter à l’intelligence biologique, les mêmes préventions ne prévalent pas lorsqu’il s’agit d’éliminer un adversaire numérique.

Pour son substrat, Latium tire sa matière de la civilisation gréco-romaine. Loin d’être égalitaire, le monde épanthropique se révèle en effet un décalque du monde latin, avec une organisation sociale inégalitaire, un décorum emprunté à l’Antiquité et une géopolitique inspirée de l’Empire romain. Un Imperator règne sur l’Urbs, capitale du Latium, conseillé dans sa tâche par un triumvirat de magistrats. Ils dominent une cour d’intrigants, aristocrates certes redoutables, mais imbus de leur puissance de calcul au point de se neutraliser les uns les autres. Tous entretiennent le culte de l’Homme, tout en nourrissant l’espoir secret de s’affranchir du Carcan qui limite leur pouvoir, les empêchant également d’éradiquer la menace barbare sur leurs frontières. Ces Optimates exploitent une Plèbe composée d’Intelligences numériques secondaires, routines automatisées, noèmes ou noèses serviles et autres mécaniques asservies. Une domination n’étant pas sans susciter le mécontentement et l’envie de justice.

Pour son intrigue, Latium emprunte beaucoup au théâtre classique, principalement à l’Othon de Pierre Corneille, mais également à la science-fiction. Dans la longue liste des réminiscences, on me permettra de ne retenir que Dan Simmons pour les emprunts à la culture gréco-romaine (Illium), Iain M. Banks pour les Nefs conscientes (les mentaux du cycle de la Culture) et Isaac Asimov pour les Trois Lois de la Robotique. Ces diverses influences composent le socle d’un récit ne négligeant pas les ressorts héroïques de l’épopée et du space-opera pour le plus grand plaisir de l’amateur de grand spectacle, mais aussi pour celui de l’adepte des dilemmes moraux.

D’aucuns ont reproché la profusion des notes explicatives en bas de page, parfois redondantes, et le style ampoulé du récit. S’il est vrai que la langue se révèle très travaillée, mêlant techno-blabla et termes empruntés au grec classique, cela n’entrave en rien l’alchimie de l’histoire, contribuant même à ancrer le roman dans la tradition littéraire européenne, sans pour autant charger d’une valeur négative les transformations impulsées par la modernité.

Péplum aux dimensions cosmiques, épopée héroïque pleine de bruit et de fureur, fresque flamboyante et roman philosophique flirtant avec la métaphysique, Latium dresse les contours d’un vaste livre-univers qui ne demande qu’à se révéler sous ses multiples facettes. Un coup d’essai dont je suis désormais impatient de découvrir les futurs développements.

Latium de Romain Lucazeau – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », septembre 2016

Capitaine Futur : À la rescousse

L’horizon bleuté tremblait comme une créature gélatineuse de Tau Ceti. Affalé dans la chaise longue, il tenta de se relever pour échapper à cette vision d’horreur. Mais l’air lourd et moite lui pesait sur la carcasse, entravant les mouvements de sa musculature avachie par l’oisiveté. Sur la table basse, les mouches pompaient les traces circulaires laissées par les cocktails dont il avait abusé toute la matinée. Et le soleil dardait ses rayons meurtriers sur sa caboche, aggravant sa migraine. Putain de vacances ! Il n’avait même pas envie d’appeler le Capitaine Futur à la rescousse. Et pourtant…

Un nouveau danger menace la quiétude des neuf mondes, laissant le gouvernement interplanétaire impuissant. À l’aide d’une onde mystérieuse, le Dr Zarro est parvenu à pirater les émissions télévisuelles du système solaire, provoquant l’effroi jusque dans les chaumières de Pluton. Selon ses dires, un astre fou, une comète infernale s’apprête à ravager les neufs mondes. Cette étoile noire* (*authentique) suit une trajectoire implacable et funeste. Pour la dévier, Zarro exige que les autorités lui cède le pouvoir sans conditions. D’abord incrédule, le gouvernement se résout finalement à faire appel au Capitaine Futur et aux Futuristes, ses fidèles acolytes.

Lire À la rescousse, c’est un peu comme enfiler une paire de chaussons. On sait par avance que l’histoire n’outrepassera pas sa zone de confort. Et en effet, très rapidement, on retrouve ses marques. Le récit fait assaut de superlatifs. Les menaces sont implacables, les plans fomentés par le Dr Zarro sont abominables et ses sbires restent d’une intelligence inversement proportionnelle à leur malfaisance. Bref, on demeure en territoire archétypé, pour ne pas dire stéréotypé.

Atmosphère kitsch, rythme survolté, cliffhangers à foison, la série « Capitaine Futur » incarne la quintessence du pulp et du space opera, un peu à l’image de « Ceux de la Légion » de Jack Williamson ou de « Doc » E.E. Smith. On y retrouve la fraîcheur de ces récits naïfs, perclus de poncifs empruntés à d’autres genres littéraires, n’ayant d’autre ambition que de divertir le lectorat en flattant son goût pour une aventure, ici un tantinet surannée.

D’aucuns trouveront sans doute ce second volume un peu répétitif, l’intrigue rejouant une partition assez proche de celle de L’empereur de l’espace. D’autres reprocheront à Edmond Hamilton le rôle dévolu à l’héroïne, la pauvre se contentant de se pâmer à chaque irruption du Capitaine. Mais, ces facilités ne prêtent qu’à sourire. Elles relèvent juste de l’application de recettes d’écriture et correspondent sans doute aux représentations de l’époque. Elles n’empêchent cependant pas l’imagination de l’auteur de trouver des échos jusque dans les découvertes astronomiques récentes.

Alors, essayons de relâcher notre esprit critique, au moins le temps de renouer avec l’Âge d’or qui, comme tout le monde le sait, correspond à 14 ans.

Capitaine Futur : À la rescousse (Calling Captain Future, 1940) de Edmond Hamilton – Éditions Le Bélial’, collection « Pulps », 2017 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Pierre-Paul Durastanti)

Aux Armes d’Ortog

aux-armes-d-ortogAn 5000. L’humanité se meurt après avoir survécu à l’Holocauste. Car si la Guerre Bleue a entamé son optimisme et mis un terme à l’expansion de son empire dans les étoiles, elle a aussi réussi à détruire son principe vital, amorçant une sénescence prématurée et inexorable de l’espèce.

Menacée de toutes parts par des créatures mutantes impitoyables et des humains ensauvagés, l’humanité lutte désormais contre l’entropie sous la conduite des Sopharques. Un combat qui semble perdu d’avance malgré l’aide des Chevaliers-Nautes dont les nefs parcourent encore les étoiles. Car le plus grand danger demeure l’homme lui-même. Un culte pessimiste menace l’embryon de progrès, poussant au renoncement la noblesse des Seigneurs Maisonniers et le peuple. Pour s’opposer à cette déchéance, l’humanité aurait bien besoin d’un héros.

Aux Armes d’Ortog ne déroge pas au schéma classique d’une science-fiction divertissante et aventureuse. Un condensé de pulp transplanté au Fleuve noir dans la collection « anticipation ». Rien de honteux dans cette entrée en matière, bien au contraire, le roman d’André Ruellan (alias Kurt Steiner) montre de grandes qualités narratives et un certain attachement à la rationalité, du moins à ses apparences.

Habile hybride de science-fiction et de fantasy, Aux Armes d’Ortog emprunte son lexique au second genre pour laisser la part belle au premier. Car derrière la quête, celle du jeune héros amené à rejoindre la communauté des Chevaliers-Nautes au prix de maints exploits, se cache un récit d’aventures spatiales dont n’auraient pas eu à rougir Edmond Hamilton ou Jack Williamson. Un récit bâtit à l’aune du sense of wonder auquel un vernis de rationalité confère une touche vintage.

Bref, sans être bouleversant, voici un bel exemple de cette excellente mauvaise littérature, celle louée par George Orwell, et dont on goûte avec délice le caractère régressif. Affaire à suivre avec Ortog contre les Ténèbres.

ortogAux armes d’Ortog de André Ruellan (alias Kurt Steiner) – Réédition Mnémos, intégrale « Ortog », novembre 2016