Kaboul et autres souvenirs de la Troisième Guerre mondiale

Avec ce Kaboul et autres souvenirs de la Troisième Guerre mondiale, Denoël Graphic nous propose un bel ouvrage. Certes, l’objet n’est pas une nouveauté complète, du moins pour trois de ces nouvelles, mais il offre un écrin attirant avec sa couverture souple à rabat et les illustrations pleine page de Miles Hyman. D’aucun trouveront peut-être ces dernières anecdotiques. Il est vrai que les dessins de l’illustrateur n’apportent pas grand chose, si ce n’est une plus-value esthétique, histoire de décorer sa bibliothèque. Par contre, du point de vue textuel, il se dégage de l’assemblage des nouvelles de Michael Moorcock une continuité thématique et une atmosphère qui n’est pas pour déplaire à l’amateur de récits introspectifs et contemplatifs. Pour ne rien cacher, Kaboul et autres souvenirs de la Troisième Guerre mondiale relève du meilleur de l’auteur anglais. Assertion non négociable.

« Elle avait un sens plaisant du mélodrame romantique, élevée par des parents qui avaient lu Kipling et les histoires d’espionnage du début du XXe siècle à propos du Grand Jeu. L’endroit lui donnait l’occasion de savourer les souvenirs du Raj. Elle savait très bien que l’Empire britannique n’était plus, et n’entretenait aucune illusion sur ses méfaits, mais la nostalgie pure lui plaisait, raison pour laquelle elle lisait de vieux romans d’Agatha Christie, tout en jugeant déplaisants leurs stéréotypes et leurs positions politiques. »

Dans un monde parallèle très proche du nôtre, la Troisième Guerre mondiale a éclaté, ravageant des continents entiers sous des bombardements aussi aléatoires que destructeurs. L’Afrique et l’Australie ont été ainsi effacés de la carte par des frappes nucléaires massives. Ailleurs, la Russie et les États-Unis se sont ligués contre la Chine et les Slammies, islamistes radicaux engagés dans une lutte à mort contre la culture occidentale. Dans ce monde aux allégeances fluctuantes, Semyon Krechenko, aka Tom Dubrowski, est un agent dormant du FSB. Avant la guerre, il vivait à Londres sous l’identité d’un antiquaire, fréquentant la bonne société britannique et expatriée, pour collecter des informations pour le compte de son supérieur à l’ambassade russe. Rappelé sous les drapeaux, il a combattu dans une unité d’irréguliers et de cavaliers cosaques, avant de retourner à la vie civile en Ukraine, la santé irrémédiablement détériorée par les radiations et les poussières toxiques. Kaboul et autres souvenirs de la Troisième Guerre mondiale se veut le témoignage elliptique de son existence en temps de guerre.

On ne trouve guère de science-fiction dans l’œuvre de Michael Moorcock. Tout au plus des OLNI flirtant davantage avec les ressorts de la fiction spéculative telle qu’elle s’écrivait dans la revue New Worlds. C’est de ce genre que relève Kaboul et autres souvenirs de la Troisième Guerre mondiale. Certaines scènes de l’ouvrage semblent même s’inscrire dans une poésie du désastre que n’aurait sans doute pas désavoué J.G. Ballard. Tom Dubrowski y incarne un nouvel avatar du champion éternel, cette créature/création livresque livrée aux caprices d’un destin auquel elle a renoncé de contribuer. Dans une des innombrables itérations du multivers moorcockien, l’agent dormant du FSB emprunte en effet beaucoup de ses traits aux archétypes anti-héroïques prisés par l’auteur britannique. Privé d’identité authentique puisqu’il évolue sous couverture, impuissant à agir, le bougre semble condamné à vivre une existence d’emprunt, dépourvue de passé et sans lendemain. Assez semblable en cela finalement au monde dans lequel il vit, où les incidents de frontières se multiplient entre les grands ensembles géopolitiques, jusqu’à l’apocalypse prévue. Un conflit absurde ou du moins dénué de sens pour le commun des mortels exclus des lieux de décision.

Les six nouvelles dessinent trois arcs narratifs. D’abord l’avant-guerre, période de légèreté un tantinet superficielle où domine un sentiment de solitude (« Danse à Rome », « Escale au Canada » et « Rupture à Pasadena »). Ensuite, le chaos de la guerre vécue sur le terrain, au sein d’une unité combattante dépareillée (« Kaboul » et « Incursion au Cambodge »). Enfin, l’après-guerre où Dubrowski renoue avec sa ville natale, du moins provisoirement (« Le retour d’Odysseus »). Entre l’Europe et l’Asie, en passant par les États-Unis, il accomplit sans état d’âme son devoir, oublieux des origines juives de sa famille, avec juste une once de culpabilité pour son ex-épouse et deux filles grandies loin de lui, croisant la route d’autres femmes, rencontrées durant ses voyages. Des femmes qu’il a aimé ou cru aimer. Des femmes dont la souffrance et la résolution suscitent son admiration, mais qu’il sait ne pas mériter, même si elles lui procurent un répit, ou une illusion de répit. Kaboul et autres souvenirs de la Troisième Guerre mondiale est tout entier animé par un sentiment de gâchis tragique, une sourde et lancinante nostalgie. Celle des occasions ratées pour Dubrowski. Des vies multiples qu’il aurait pu poursuivre et qu’il a pourtant laissé tomber, entretenant un spleen nourri de regrets auquel il préfère s’abandonner. Celle d’un monde en proie au chaos, si proche du nôtre que l’on peut en retrouver les grands traits. L’ouvrage recèle aussi des moments intenses, tant pour ses morceaux de bravoure, comme cette charge cosaque contre un convoi de fuyards au pied d’un champignon atomique, renvoyant les gesticulations du baron von Ungern au rang de jeux de récréation, que pour ses moments intimes, propice à l’introspection et à l’empathie.

En six courts récits, Michael Moorcok convoque ainsi toute l’absurdité humaine, suscitant des visions dantesques et livrant des portraits féminins empreints de délicatesse. Bref, voici un titre très recommandable qui se pare même de la qualité d’incontournable pour les fans absolus de l’auteur. J’en suis, c’est dire si tout est foutu.

Kaboul et autres souvenirs de la Troisième Guerre mondiale de Michael Moorcock et Miles Hyman – Éditions Denoël, collection « Denoël Graphic », septembre 2018

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Les Visages de Mars

À l’instar de Jean-Jacques Girardot ou de Serge Lehman (même si celui-ci a effectué un retour comme scénariste BD), Jean-Jacques Nguyen figure parmi les étoiles filantes de la science-fiction francophone. Venu au genre via l’astronomie et le fanzinat, il s’est illustré notamment avec « L’Amour au temps du silicium », nouvelle multi-primée inscrite au sommaire de l’anthologie Escale sur l’Horizon. Pour autant, en dépit d’un réel talent, les promesses esquissées par la trentaine de nouvelles dont il est crédité, ne se sont pas concrétisées par un roman, l’auteur délaissant complètement l’écriture. Mais, peut-être effectuera-t-il un come-back, qui sait ? En attendant, Les Visages de Mars, coédités par Orion et Le Bélial’, demeure son seul recueil. Une rareté dont il convient de mesurer la qualité, tant du point de vue du traitement des personnages que de ses vertus spéculatives.

Les visages de Mars oscille entre fantastique et science-fiction, acquittant son tribut à Lovecraft, Egan et Ballard , mais aussi aux auteurs de la speculative fiction britannique, sans céder un seul instant à la facilité du pastiche. Si « Rêve de Chine » et « Swing, puzzle, Harlow » jouent avec les ressorts de l’œuvre de l’auteur de Providence, on sent que les références ne sont pas encore complètement digérées. Anticipant la Croisière jaune, le premier texte décrit la traversée de l’Himalaya par une expédition automobile en quête du col qui lui permettra d’atteindre la Chine. Le périple des aventuriers se mue progressivement en une interminable ascension, traversant des villages abandonnés, cernés par des abîmes insondables et des cimes glaciales balayées par un vent d’ailleurs. Une longue course, hélas dépourvue de véritable tension dramatique, où l’on ne sent pas vraiment la folie s’emparer de l’esprit du narrateur. Inspiré également du corpus lovecraftien, le second texte se révèle surtout comme un portrait caustique de l’univers des studios hollywoodiens pendant les années 1930. Le dénouement, au demeurant très sage, pâtit malheureusement de son caractère prévisible. Mais le meilleur est à venir.

Avec « Incident de villégiature », on atteint le premier point d’orgue du recueil. Dans cette excursion au bord du golfe du Morbihan, l’auteur produit un superbe texte fantastique, fustigeant au passage le conformisme de nos modes de vie avec une gouaille vacharde et réjouissante.

Dans un registre différent, « Nos anges sont de fiel » pose la question de la mort de Dieu, y répondant par un récit étrange, maniant d’une manière très visuelle la métaphore et une certaine forme d’humour. Les amateurs de Moebius apprécieront.

« Temps mort, morte saison » se révèle un excellent texte d’inspiration ballardienne. La fiction spéculative chère à l’oracle de Shepperton, mais aussi à Christopher Priest, s’y marie avec bonheur à un récit empreint de nostalgie, tout entier porté par le deuil et la mort. Deuxième point d’orgue du recueil, assertion non négociable.

Vertige science-fictif garanti avec « L’Homme singulier », où nous découvrons les capacités d’un homme dont le cerveau héberge un trou noir. Un fait lui donnant un réel avantage sur ses contemporains, mais dont il éprouve également les conséquences dans sa relation à autrui. Ce court texte de hard science qui ne déparerait pas dans un recueil de Greg Egan, révèle aussi d’étonnantes qualités humaines, témoignant de l’intérêt de l’auteur pour « ce qui se passe entre les gens ».

Avec « L’Ultime réalité », on franchit un nouveau cap, Jean-Jacques Nguyen n’hésitant pas à mêler la physique fondamentale à la géométrie impie de H.P. Lovecraft. Ici, l’exploration de l’infiniment petit des particules subatomiques ne conduit pas à la révélation des paramètres cachés de la physique quantique, mais bien au dévoilement d’une réalité insupportable à l’entendement humain. Avec ce récit malin et extrêmement bien construit, Jean-Jacques Nguyen opère ainsi un glissement vers la science-fiction à laquelle il convient finalement de rattacher Lovecraft.

Avec « Les Architectes du rêve », on s’aventure du côté des univers virtuels. Dans un Paris futuriste ayant subit une refonte totale de son paysage, la ségrégation socio-spatiale néo-libérale apparaît comme la norme. Pour distraire les élites oisives, on capte dans la mémoire des habitants les plus âgés et les plus pauvres, les souvenirs de leur enfance. Le matériau sert ainsi à modéliser pour les plus riches un Paris virtuel où ils peuvent se distraire, tout en consommant au prix fort les services offerts par la multinationale commercialisant ce produit. Mais, la revanche des losers se cache dans les recoins du programme… Ce texte révèle en creux les préoccupations politiques de l’auteur et son angoisse de l’avenir néo-libéral dont on devine déjà les évolutions dans les années 1990. Une tendance amplifiée et confirmée depuis cette époque, sans que rien ne soit venu l’infléchir.

Pour terminer, « Les Visages de Mars » nous ramène aux premières amours de Jean-Jacques Nguyen : l’exploration de l’espace. L’auteur reprend ici à son compte l’un des lieux communs de la science-fiction, la planète Mars. S’inspirant de la célèbre photo de la sonde Viking, où l’on croyait distinguer une face humanoïde sculptée à la surface d’un rocher martien, il ressuscite quelques uns des fantasmes de l’humanité concernant la planète rouge. Voici un excellent texte qui permet de terminer la lecture de ce recueil sur une touche de nostalgie, celle d’une science-fiction privilégiant le sense of wonder.

Hétéroclite et pourtant brillant, Les Visages de Mars dévoile toute l’étendue de la palette d’un auteur prometteur dont on aurait aimé continuer à lire les histoires. À défaut de cela, contentons nous de ce recueil disponible en numérique ici.

Les Visages de Mars de Jean-Jacques Nguyen – Orion éditions & Le Bélial’, « Étoiles Vives/Bifrost », 1998

Odyssées aveugles

La parution d’un recueil d’inédits d’Eric Brown dans nos contrées, plus précisément au Bélial’ dans la collection « Pulps », me replonge à une époque que les moins de 25 ans ne peuvent pas connaître. Rappelons-nous…

Au milieu des années 1990, Sylvie Denis et Francis Valéry se faisaient les hérauts d’une SF anglo-saxonne exigeante, héritière de New Worlds. Puisant dans les pages de la revue Interzone, ils traduisaient et nous permettaient de découvrir, via leur petite structure éditoriale DLM, Stephen Baxter, Paul J. McAuley, Kim Newman, Ian R. MacLeod, Geoff Ryman, Greg Egan, Paul Di Filippo et j’en passe.

Si beaucoup parmi ces auteurs ont fait souche, rassemblant autour de leurs textes un lectorat de fans non négligeable, il n’en va pas de même pour Eric Brown dont l’œuvre reste pour le moins confidentielle dans l’Hexagone. À la différence de ses collègues, l’auteur britannique a en effet pâti de la disparition de DLM, dont l’arrêt de publication a sonné le glas de ses traductions. Depuis, si l’on fait exception de quelques nouvelles parues ici et là, sa bibliographie est restée en grande partie inédite, contraignant l’amateur à traquer ses textes sur le marché de l’occasion afin de satisfaire sa curiosité. C’est le cas d’ailleurs du présent ouvrage, paru en 1998.

Odyssées aveugles rassemble quatre nouvelles précédées d’une préface non signée et d’une courte bibliographie en fin d’ouvrage. Toutes s’inscrivent dans un univers commun, celui d’ « Engineman », un futur indéterminé mais que l’on pressent lointain, où l’humanité a essaimé sur plusieurs planètes de la galaxie grâce à la découverte du nada-continuum. À l’instar de l’ansible, astucieuse trouvaille narrative permettant la communication instantanée, le nada-continuum facilite les voyages entre les étoiles. Du moins, si l’on fait abstraction du phénomène d’accoutumance qu’il provoque chez les Propulseurs, la partie humaine de cette technologie. Les humains reliés à la machinerie des vaisseaux entrent en effet en état de flux, se connectant à la méta-structure de l’univers pour s’affranchir des distances par l’esprit. Hélas, cette union s’apparente à une sorte d’extase prolongée et surpuissante, reléguant le plaisir charnel et la consommation de drogue au rang de broutilles dérisoires.

De ce futur guère utopique, Eric Brown tire des récits sous-tendus par un réel questionnement autour de la condition humaine et de son interaction avec la technologie. Jamais anodin, le propos de l’auteur s’inscrit dans un décor qui ne dépareillerait pas dans un space opera classique. Les nouvelles de l’auteur britannique relèvent cependant bien davantage d’une speculative fiction que n’auraient pas désavoués Brian Aldiss, M. John Harrison, J. G. Ballard, voire Christopher Priest. Bref, de quoi attirer et réjouir l’amateur d’une science-fiction axée sur l’humain, plus attachée à l’introspection qu’au déchaînement un tantinet pompier de la technologie.

Des quatre textes inscrits au sommaire du recueil, on ne peut pas retrancher grand chose, tant leur qualité oscille du très bon à l’excellent. Le premier d’entre-eux, « L’homme décalé » (« The Time-Lapsed man ») conjugue les vertus de la spéculation vertigineuse aux ressorts du drame humain. Victime de son addiction au nada-continuum, Thorn, un Propulseur, se retrouve affligé d’un mal rédhibitoire : le décalage de ses sens dans le passé. Il ne ressent plus rien en direct, mais avec un retard de quelques heures. L’Ouïe, le goût, l’odorat et bientôt la vue le condamnent à vivre à contretemps des autres hommes, le privant de toute relation sociale. Bref, à une existence fantomatique qui l’exclue définitivement de la société.

Après cette ouverture, « Du Rififi au grenier » (« Big Trouble Upstairs ») paraît une amusette sans prétention dont on goûte toute l’ironie du pied de nez final. Eric Brown y met en scène la course-poursuite entre un agent du gouvernement et un tueur dans un Disneyland orbital. Le représentant de l’autorité doit agir vite car le criminel qui détient des otages, a déjà découpé au laser plus de 200 touristes. Au-delà de la drôlerie vacharde du récit, on perçoit pourtant un propos qui interpelle. Rien que le personnage principal, un super-télépathe aux tendances pédophiles, vendus par ses parents dans sa prime enfance pour devenir une arme au service du gouvernement, a de quoi déboussoler le sens de l’éthique.

« Mourir pour l’art – et vivre » (« The Girl who died for Art and lived ») me semble être le point d’orgue du recueil. Ce récit aux accents ballardiens traite du rapport de l’homme à l’art. Les maladies, cancers, tumeurs nécrosées, mélanomes malins font ici l’objet d’une fascination morbide auprès d’un public friand d’installations ou de performances artistiques choquantes, leur procurant sans doute le sentiment de goûter avec plus d’intensité une vie qui, par ailleurs, ne leur offre plus guère de surprises. Daniel est l’étoile montante de ce milieu mortifère, surtout depuis qu’il a produit des œuvres en rapport avec son drame personnel, imprimant durablement son angoisse, sa douleur et sa culpabilité dans la structure de cristaux extraterrestres. Mais, si l’art paraît un exutoire pour ce seul rescapée de l’explosion d’une nova, il apparaît pour Lin Chakra comme l’unique ressort de son existence. Aussi, voit-elle désormais la mort comme l’expression ultime de son œuvre.

Après cette acmé textuelle, « Les disciples d’Apollon » (« The Disciples of Apollo ») peut paraître mineur. Cette courte nouvelle clôt pourtant le recueil sur une touche d’émotion dont on appréciera la grande sensibilité, même si l’argument science-fictif paraît anecdotique.

Au final, tout en déplorant le rendez-vous manqué de l’auteur britannique avec le lectorat francophone, on ne peut que se féliciter du regain d’intérêt dont il bénéficie, en espérant que le succès soit à la hauteur de la qualité des textes au sommaire d’Odyssées aveugles. Non sans une certaine impatience, j’attends maintenant Les Ferrailleurs du Cosmos pour goûter à une facette plus légère de l’auteur. Et mon petit doigt me dit que l’on n’a pas fini de (re)découvrir Eric Brown, The Martian Simulacra étant annoncé dans la collection « Une Heure-Lumière ». Ouf !

Odyssées aveugles de Eric Brown – DLM éditions, 1998 (nouvelles traduites de l’anglais par Sylvie Denis)

À l’Est de la vie

Brian Aldiss nous a quitté dans sa 92e année le 19 août. Auteur touche à tout, il a œuvré à la fois dans le mainstream et la science-fiction, genre auquel il a consacré un essai (Billion Year Spree, puis Trillion Year Spree : a History of Science Fiction). Je lui dois personnellement la lecture émerveillée du cycle d’Helliconia, même si ses autres romans valent aussi le détour. Pilier de la New Wave, il n’a jamais caché son intérêt pour la fiction spéculative comme en témoigne ici la réédition en poche de son roman À l’Est de la vie.

Roy Burnell travaille pour le compte d’une organisation européenne qui s’est fixée comme mission de répertorier tous les chefs-d’œuvre architecturaux religieux menacés par les conflits afin d’en conserver la mémoire, à défaut d’en préserver l’existence. A la lecture du roman, il s’avère aussi qu’il est un individu détestable, méprisant, volontiers coureur de jupons, et indécis dans ses sentiments.

Humain, l’adjectif convient idéalement pour définir le roman de Brian Aldiss. Il se penche avec lucidité sur cette humanité viscéralement attachée à sa nature chaotique, délaissant tout artifice technologique. D’ailleurs, s’il faut chercher un élément science-fictif dans À l’Est de la vie, on le trouve dans cette technique consistant à capter les souvenirs des personnes afin de les effacer, voire de les vendre, pour que d’autres puissent les visionner. Mieux que la télé réalité, la mémo-vérité. Très rapidement, Burnell est spolié par des trafiquants de dix années de sa mémoire. Son métier d’archivage du patrimoine converge alors avec la quête plus personnelle de ses souvenirs perdus, une quête qui va l’entraîner de la Géorgie au Turkménistan dans les décombres de l’Empire soviétique.

Pour Burnell, la vie n’a plus de sens depuis qu’on lui a dérobé sa mémoire. Pour se projeter dans l’avenir, il a besoin de recouvrer son passé. Mais, cette composante essentielle de son identité est devenue source de rancœurs et de conflit dans les lieux où il est envoyé en mission. A la recherche de sa mémoire dans une contrée qui vient de la retrouver après des années de négation par l’ordre soviétique, le Britannique rencontre des individus portant leur passé comme un fardeau. Que ce soit le Russe Mechankloff, le fonctionnaire britannique Murray-Roberts, le père Kadredine ou le Dr Haydar, tous sont hantés par une histoire personnelle douloureuse et de leurs interactions réciproques naît le récit d’une mémoire collective maudite, source d’incompréhension et de haine. Car, si la mémoire fonde l’identité pour le meilleur, elle le fait également pour le pire.

Avec quelques années de recul, force est de constater que le roman de Brian Aldiss reste hélas d’actualité. Certes, à l’heure où la vague tumultueuse suscitée par l’éclatement de l’URSS est un peu retombée, certains événements décrits par l’auteur britannique ont été contredits par les faits. Mais peu importe, qu’il évoque la Géorgie et non la Tchétchénie ou la Yougoslavie, voire quelques autres régions proche orientales, le constat ne semble pas avoir évolué d’un iota.

Pour ces raisons et aussi pour l’humour désespéré dont Brian Aldiss sait jouer, À l’Est de la vie semble une lecture hautement recommandable.

À l’Est de la vie (Somewhere East of Life, 1994) de Brian Aldiss – Réédition Le livre de poche, 2005 (roman traduit de l’anglais par Serge Quadruppani)

 

Le Souffle du temps

pulp-o-mizer_cover_imageCette sixième participation au défi Lunes d’encre a été l’occasion d’exhumer un titre qui sédimentait depuis près de dix ans dans ma bibliothèque. L’archéologie révèle parfois des surprises.

Le Monde de VanderZande, alias Kamélios, est balayé par un vent capricieux et imprévisible qui dépose de manière aléatoire des artefacts provenant du futur ou du passé. Pour les colons, il apparaît comme une menace s’ajoutant à l’atmosphère toxique. Un danger contre lequel aucune bio-adaptation ne peut protéger. Aussi ont-ils pris l’habitude de vivre sur les plateaux, le plus loin possible de la vallée du Rift où son souffle tempétueux refaçonne le paysage. Pour les habitants de la Cité d’Acier, société hypertechnique vivant en vase clos, ses bourrasques sont une source de curiosité. Ils les scrutent, recueillant le moindre objet découvert après son passage. Des équipes sont aussi dépêchées dans le Rift, bravant le danger, dans l’espoir d’apercevoir la présence d’extra-terrestres voyageant au cœur de ses tourbillons. Ces rifteurs s’exposent à l’inconnu, remettant leur vie entre les mains de la chance et d’autres superstitions, à la poursuite de chimères, avec comme seule perspective d’avenir celle de gagner un peu de temps…

« Sur Kamélios, non seulement nous pourchassons nos propres rêves, mais parfois nous chassons aussi ceux de quelqu’un d’autre. »

Le Souffle du temps peut paraître atypique dans la bibliographie de Robert Holdstock. Délaissant en effet les archétypes, les jeux avec la mythologie et le registre du fantastique, l’auteur anglais nous livre ici un roman de science-fiction, n’étant pas sans évoquer le Planet opera. Les spéculations technoscientifiques ont cependant vite fait de céder la place à une quête intérieure dont les ressorts relèvent plus de la psychologie que du sense of wonder. D’où peut-être une impression de déception éprouvée par l’amateur de science dure devant une intrigue explorant surtout la matière molle du cerveau humain.

Pour autant, Le Souffle du temps recèle des moments de pure grâce où Robert Holdstock laisse sa plume divaguer, dressant un portrait saisissant des paysages de Kamélios. On se trouve ainsi plongé dans un ailleurs à la beauté étrangère et fluctuante, hanté par des rémanences psychiques, des structures chimériques et autres artefacts énigmatiques. Quelque part entre Christopher Priest et Stanislaw Lem, le parallèle ne paraissant ici pas du tout abusé, Robert Holdstock prend son temps, confondant parfois lenteur et ennui, pour poser le décor et les personnages, trois individus lambdas, membres de la même équipe d’exploration. Il y a d’abord Léo Faulcon, le personnage principal, individu lâche et tourmenté, puis son amante Léna Tanoway, une jeune femme masquant sa fragilité derrière une rudesse forcée, et enfin Kris Dojaan, le petit nouveau venu rechercher son frère aîné, disparu dans la vallée. De ce trio à l’humeur aussi fluctuante que le vent, Robert Holdstock tire sa thématique principale, celle de l’exil en soi-même. Kamélios dépouille en effet les personnages de leur souffle vital, de leur joie de vivre et de leurs ambitions, réduisant leur existence à une solitude morne et sans espoir. Seuls les Modifiés, autrement dit les fermiers transformés pour s’adapter à la vie à la surface de la planète, échappent à ce tropisme. Ils ont accepté le changement, renonçant à une part de leur humanité, pour vivre pleinement chaque instant présent de leur existence.

Le Souffle du temps flirte également avec l’indicible, proposant davantage de questions que de réponses. Robert Holdstock interroge l’incommunicabilité entre les êtres, générant un spleen tenace, parfois asphyxiant, où les souvenirs, les désirs et états d’âme des personnages entrent en résonance avec le milieu hostile qu’ils habitent.

« Toi et les milliards de tes semblables, vous n’avez jamais compris que les bons et les mauvais moments, ça n’existe pas. Il n’y a que des moments pendant lesquels on fait l’expérience de la vie, d’être en vie, peu importe que l’on éprouve de la douleur, du plaisir, de la déprime ou de la solitude. »

Bref, Le Souffle du temps est un roman lent, contemplatif, dont le propos intelligent mérite d’être creusé pour en révéler toutes les facettes. Robert Holdstock propose une science-fiction insolite, un tantinet verbeuse, mais infiniment déroutante, plus proche en cela de la fiction spéculative que du space opéra divertissant.

souffle-tempsLe Souffle du temps (Where Time Winds Blow, 1981) de Robert Holdstock – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », mars 2004 (roman traduit de l’anglais par Laurent Calluaud)

La vie comme une course de chars à voile

François Rossac est champion de char à voile. Il habite à Granville où il profite d’une existence privilégiée, bien à l’abri derrière l’écran du dôme. Dehors règne un chaos balayé par des vents tempétueux, bref l’inconnu.
Par touches subtiles d’abord, puis plus conséquentes, le jeune homme voit le décor de sa villégiature s’étrécir, réduit à une peau de chagrin où des sections entières de la réalité se réécrivent dans un climat de paranoïa, d’irrationalité et de violence. François devient-il fou ? Doit-il interpréter le reflux de son univers comme un symptôme de désordre mental ? À moins que ces manifestations hantées par les figures récurrentes de la religion, du fascisme et du capitalisme prédateur ne soient que les signes avant-coureurs d’un retour à la réalité, la vraie, celle que François a tenté de cacher sous une illusion, un monde truqué issu de sa psyché malade.

Avec ce troisième livre chez Hélios, je découvre enfin Dominique Douay, auteur français dont l’œuvre, si l’on fait abstraction de son roman Car les Temps changent, se situe essentiellement pendant les années 1970 et le début de la décennie suivante. Est-ce là le signe d’un retour sur le devant de la scène de la SFFF pour un auteur longtemps accaparé par sa profession ? Je ne sais pas. Mais, je vais me pencher sérieusement sur le reste de sa bibliographie, car La vie comme une course de chars à voile s’avère une très agréable surprise.

Si le titre du roman lorgne du côté de James Graham Ballard, son atmosphère m’a rappelé celle de certaines histoires de Michael Coney et de manière plus générale le registre de la fiction spéculative. Par ailleurs, La vie comme une course de chars à voile aborde une thématique éminemment dickienne, celle de la nature de la réalité.
À l’instar de Le Temps incertain, chef d’œuvre intemporel de Michel Jeury, Dominique Douay instille le doute et bouscule à la fois les repères de son narrateur et ceux du lecteur, ainsi convié à un voyage dans un théâtre d’ombres dont les illusions successives abusent son intellect. Au cours d’un crescendo un tantinet anxiogène, on embarque pour un voyage au centre de la tête dans lequel chaque chapitre participe à un puzzle mental dont l’auteur recompose progressivement l’image via le point de vue de François Rossac.
Dominique Douay s’attache aux tourments de Rossac. D’une façon astucieuse, il le confronte au délitement de son univers, bousculant une à une les certitudes du bonhomme. Il dessine ainsi plusieurs mondes gigognes, aux frontières poreuses, où l’indétermination semble régner en maître, même si quelques schémas récurrents viennent guider l’effondrement du consensus. Le processus donne lieu à des images fortes et poétiques, à l’instar de cette vision en creux de Granville et de ses habitants. Il dévoile une facette du roman le rapprochant des dangereuses visions d’un Vermillion Sands, par exemple.

Sans déflorer le dénouement, et même s’il apparaît un tantinet convenu, j’ai envie de voir également dans ce roman une forme d’anticipation de la notion de monde virtuel, chère au mouvement cyberpunk, même si on la trouve également chez Galouye. Si je reste conscient du caractère abrupt de l’affirmation, le parallèle ne me semble pas complètement abusé.

Bref, La vie comme une course de chars à voile n’usurpe pas sa réputation de roman à redécouvrir. Personnellement, il me donne envie de poursuivre mon exploration des univers fluctuants de Dominique Douay. Si les connaisseurs ont des suggestions, je suis preneur.

Vie_char_voileLa vie comme une course de chars à voile de Dominique Douay – Réédition Les Moutons électriques, collection « Hélios », 2015 (parution originale en 1978)

Le Crépuscule des mondes

Pour inaugurer la nouvelle mouture de ma blogomanie, recyclons une vieillerie. Voici un petit maître de la SF, comme on dit, à ranger en compagnie des immenses Keith Roberts, James Ballard et Christopher Priest.
Mais que les lecteurs assidus de mes bafouilles ne s’inquiètent pas, je reviens avec des choses plus récentes, dès que je peux…

Par définition, la Science-fiction est un genre qui spécule sur l’avenir. Que ce soit pour divertir ou pour faire réfléchir (voire les deux à la fois), elle fait du futur le territoire de préoccupations conjuguées au présent. Genre littéraire doté d’une réelle épaisseur historique, elle fait l’objet de rééditions régulières, notamment pour des grands classiques.

La collection Terra Incognita chez Terre de brume (désormais passée à la trappe) et la Bibliothèque voltaïque des Moutons électriques se sont attachées à (re)mettre en valeur un corpus trop souvent oublié ou méconnu. A leur tour, les éditions Bragelonne ont déployé leur ADM (armes de diffusion massive) afin d’exploiter le marché de la nostalgie ; un marché dont je me garderai bien d’avancer qu’il résulte d’une vraie demande, d’un réel intérêt patrimonial ou d’un plus prosaïque opportunisme commercial. Deux premiers titres sont venus ouvrir leur catalogue : La Terre sauvage de Julia Verlanger aka Gilles Thomas et Le crépuscule des mondes de Michael G. Coney dont je vais vous causer. (Depuis, Bragelonne a rangé ses ADM, le flambeau semblant être passé du côté d’éditeurs plus confidentiels, comme Critic et Ad Astra)
Ceci n'est pas la créature du Lac
Michael G. Coney bénéficie dans l’Hexagone d’un coup de projecteur bienvenu. Grâce aux Moutons électriques, on a eu l’occasion de (re)découvrir cet auteur britannique avec Péninsule, élégant volume regroupant un court roman et quatre nouvelles. Je renvoie les curieux à sa réédition en poche.
La collection Les Trésors de la SF (en sommeil maintenant) enfonce le clou en lui consacrant un omnibus, pas moins de trois titres, parus jadis chez Ailleurs & Demain et dans la collection Super fiction, composent cet épais volume affublé d’un titre générique. Pour une fois, le cœur de cible n’est pas le lectorat prépubère friand de BCF ou le geek accro au NSO. Je sais, j’exagère… Pour une fois, la cible est le lecteur nostalgique ou celui souhaitant parfaire sa connaissance des classiques et des œuvres considérées comme telles.

Rax, Syzygie et Brontomek (aka Les Brontosaures mécaniques) sont trois romans d’un classicisme formel. On ne peut pas affirmer que l’on ressort bouleversé par leur lecture. L’écriture de Michael G. Coney y apparaît très simple et ses intrigues ne brillent pas par leur originalité. A vrai dire, les qualités de l’auteur sont à rechercher ailleurs. Pour commencer, dans la pertinence dont il fait preuve lorsqu’il s’agit de traiter la psychologie des personnages (nous y reviendrons plus loin). Puis, dans l’unité qui se dégage de ces trois romans.

Unité de ton d’abord. Rax, Syzygie et Brontomek se révèlent des récits à hauteur d’homme, imprégnés par une petite musique intime. Une mélodie jouant sur les passions humaines. Les personnages dépeints par Michael G. Coney sont des êtres ordinaires que rien ne distingue du commun des mortels. Ils nourrissent des préjugés et brillent par leur générosité ou se laissent aller aux petites lâchetés quotidiennes. Humain, trop humain se désespère-t-on. Ils éprouvent les mêmes sentiments que tout un chacun : peur, jalousie, colère, haine, joie, amour. Sur ce dernier point, il est difficile de ne pas relever le sentimentalisme exacerbé de l’auteur lorsqu’il questionne la relation amoureuse. Rax, Syzygie et Brontomek racontent aussi trois histoires d’amour qui offrent, en quelque sorte, un contrepoint à un regard par ailleurs très lucide sur les relations humaines en général.

Unité de lieu ensuite. Michael G. Coney s’avère un conteur des mondes pionniers. Des mondes isolés, enclavés et placés à l’écart des courants de l’Histoire. Il nous décrit des communautés low-tech installées au bord de la mer (une constante de cet omnibus), dans lesquelles l’instinct grégaire et la fierté de clocher l’emportent sur toute autre considération. Des lieux où le groupe se doit de montrer son attachement aux traditions sans que cela nuise pour autant à l’initiative personnelle et à l’esprit d’indépendance. Bref, quelque chose qui rappelle beaucoup l’insularité britannique et l’état d’esprit particulier qu’elle génère…

L’essentiel de Rax se déroule dans le village côtier de Pallahaxi situé sur une planète semblant elle-même avoir été oubliée du reste de l’Humanité. L’action de Syzygie et de Brontomek prend place dans la colonie côtière de Rivebourg sur la planète pionnière Arcadia. Ces lieux clos offrent à Michael G. Coney l’opportunité de faire vivre des microcosmes humains, tout en restituant sans illusion aucune les jalousies, les rumeurs, les rancœurs et les querelles qui les animent.
Par ailleurs, il pose la problématique du rapport à l’autre dans différents combinaisons : l’étranger à la communauté (à la fois dans Rax, Syzygie et Brontomek), l’étranger à sa catégorie sociale (dans Rax), le partenaire amoureux (dans les trois romans) et l’autre dans son acception la plus radicale, comprendre ici l’extra-terrestre (les amorphes de Brontomek).

Unité narrative enfin. Les trois romans se ressemblent dans leur déroulement. Michael G. Coney décrit trois bouleversements venant déséquilibrer des microcosmes apparemment paisibles. Le bouleversement, qu’il soit de nature cosmique (l’entrée dans une période de glaciation), environnemental (les marées exceptionnelles et l’effet relais de Syzygie) ou sociétal, ne donne pas lieu à un déchaînement spectaculaire. Il s’agit plutôt d’apocalypses calmes et lentes, où l’écrivain britannique s’attache à décrire leur impact sur le quotidien des habitants. A l’instar de Robert Charles Wilson, Coney s’intéresse aux détails des mœurs et relate, au jour le jour, les réactions et les tensions suscitées par l’irruption de l’exceptionnel.
Pour autant, la part science-fictive n’est pas réduite à la portion congrue. Rax, Syzygie et Brontomek brillent par l’étrangeté de leur faune et de leur flore, Michael G. Coney n’hésitant pas à manier quelques-uns des thèmes les plus classiques de la science-fiction. Si ses histoires s’inscrivent totalement dans les codes du genre, il en use sans surenchère, d’une façon très pointilliste, convenant très bien aux ambiances.

Avec Le crépuscule des mondes, l’occasion apparaît idéale pour approfondir sa connaissance d’un auteur confidentiel doté d’une voix, certes un tantinet old-school, mais bigrement attachante en fin de compte. L’amateur de Robert Charles Wilson, de Keith Roberts, voire de Christopher Priest – celui de L’archipel du rêve – devrait y trouver son compte.

crepusculephotoLe Crépuscule des mondes de Michael G. Coney – Omnibus se composant de Rax, Syzygie et Brontomek – Éditions Bragelonne, collection Les Trésors de la SF