Une aventure de Spirou et Fantasio par…

Les habitués de ce blog connaissent déjà ma passion coupable pour « Spirou et Fantasio ». S’ils l’ont oubliée, il est grand temps de leur rappeler. Série emblématique de la bande dessinée franco-belge, maître étalon du style atome, les aventures des deux héros ont bercé mon enfance. Au moins autant que celles de Tintin, de Lucky Luke et d’Astérix. Toutefois, j’avoue un net penchant pour les créatures nées des œuvres de Rob-Vel et Jijé. Et, je ne pense pas me distinguer du vulgum pecus en affirmant que la reprise en main par Franquin apparaît comme la période faste de la série. Un véritable âge d’or pendant lequel l’auteur belge étoffe l’univers des deux héros en lui conférant une dimension poétique et décalée incomparable, du moins à mes yeux. Pour mémoire, Franquin c’est le marsupilami, le comte de Champignac, Zantafio, Seccotine, Zorglub (en collaboration avec Greg) et bien d’autres merveilles…

Même si par la suite, Fournier, Chaland, Tome et Janry ne déméritent pas (je ne parle pas à dessein de la détestable période Broca et Cauvin), Franquin reste ma madeleine. Ayant sciemment zappé la reprise de Morvan et Munuera, j’ai remisé avec nostalgie dans un coin de ma mémoire (et de ma bibliothèque) ses albums à côté de ceux de Gaston Lagaffe et des deux tomes d’Idées noires, cela va de soit.

Je comptais en rester là, lorsque mon attention a été attirée par une série parallèle créée en 2006. Des one-shots confiés à des auteurs différents leur permettant d’exprimer une vision personnelle et décalée des deux héros. Intitulée d’abord « Une aventure de Spirou et Fantasio », puis à partir du sixième volume « Le Spirou de », l’expérience me paraissait à la fois intrigante et inquiétante. En fin de compte, la qualité voire même une certaine impertinence semblent au rendez-vous. Ouf !

Commençons par Les Géants pétrifiés. L’album dessiné par Yoann et scénarisé par Vehlmann a le privilège d’inaugurer la nouvelle série. Un honneur mais également une mise en danger, en première ligne, exposé aux critiques des fans et autres gardiens du temple.

Si le dessin déroute dans un premier temps (il s’inspire, dit-on, de Jamie Hewlett), le rythme de l’histoire, l’humour et les clins d’œil finissent par emporter l’adhésion. Les auteurs rendent bien sûr hommage à Franquin, mais on pense aussi à Indiana Jones, à Jurassic Park, au Seigneur des Anneaux (si si !) et à d’autres films d’aventures grâce aux nombreux détails et réparties égrainées par les auteurs. Je reconnais que ce second niveau de lecture n’est pas déplaisant, même si les allusions peuvent parfois apparaître tirées pas les cheveux.

Bref, Les Géants pétrifiés apparaît comme un album d’ouverture honorable, jouant sur plusieurs tableaux. Une belle manière d’inaugurer cette série parallèle. D’ailleurs, il faut croire que Yoann et Vehlmann ont su séduire les éditions Dupuis puisqu’elles leur ont confiés la destinée de la série principale, après la parenthèse Morvan et Munuera. Personnellement, je suis moins convaincu.

Après ce premier épisode rafraîchissant, je confesse que j’attendais Frank Le Gall au tournant. D’emblée, il calme le jeu. Je connaissais le goût de l’auteur pour l’aventure et les pays lointains. Les amateurs de Théodore Poussin – j’en suis – peuvent en témoigner. Ici, il compose un récit de voyage dans le temps, ressuscitant pour l’occasion Zorglub, et nous emmène à Paris en 1865.

Si Les Géants pétrifiés lorgnait du côté de Franquin et de moult références cinématographiques, Le Gall guigne plutôt du côté de Eugène Sue. En effet, Les marais du temps est une interprétation très personnelle des aventures des deux héros et de leurs amis/ennemis, un peu à la manière des feuilletonistes. L’auteur intègre à son récit la langue verte (l’argot parisien du XIXe siècle) et brode un récit prêtant davantage à la reconstitution historique. Mais bon, il faut reconnaître que le résultat est un peu mou. Et puis, on évolue loin de l’univers habituel des deux héros, ce qui explique que certains fans soient restés sur le carreau comme deux ronds de flanc (expression imagée comptant double).

Après ce périple historique, l’album dessiné par Tarrin et scénarisé par Yann renoue avec l’esprit de la série. Le trait du premier se rapproche de celui de Franquin. Quant au second, il n’est pas besoin de rappeler l’impertinence de ses scenarii. J’attendais donc un feu d’artifice avec cet épisode et je n’ai eu qu’un pétard mouillé. Le Tombeau des Champignac m’a laissé sur ma faim pour plusieurs raisons. Le scénario brille par sa légèreté pour ne pas dire sa superficialité. L’exploration de la généalogie du comte de Champignac ne semblait pas a priori une mauvaise idée. Elle ne débouche ici malheureusement sur rien. L’intrigue reste très convenue, même la tentative de déniaiser Spirou tombe à plat, et le trait de Tarrin est très loin d’égaler celui de Franquin. Bref, il ne me reste de cette histoire que le plaisir de renouer avec le personnage de Seccotine et celui de retrouver la Turbotraction. Pour le reste, c’est décevant.

Divine surprise (ça y est, je deviens réac), L’histoire d’un ingénu de Émile Bravo m’a ravi. On abandonne les années Franquin pour se plonger dans la période Rob-Vel/Jijé. Pour mémoire, rappelons qu’à cette époque Spirou travaille comme groom au Moustic Hôtel, à Bruxelles. La Seconde Guerre mondiale étant sur le point d’éclater, l’hôtel reçoit une délégation germano-polonaise pour donner à la paix une dernière chance. La finesse du trait, on se situe dans une ligne claire franco-belge, et la justesse du ton confèrent à cet épisode les vertus d’une véritable madeleine, tout en apportant son grain de malice. Des qualités déjà perceptibles dans la série « Une épatante aventure de Jules », mais également dans un excellent recueil d’histoires courtes et iconoclastes paru chez Les Requins marteaux. A ne pas louper, surtout si l’on a mauvais esprit.

Avec le cinquième volume de la série, mon impatience a atteint des sommets. Pensez-vous, Yann était crédité pour le scénario. Les lecteurs de ce blog connaissent évidemment mon penchant coupable pour ce scénariste réputé pour son mauvais esprit et un humour grinçant ayant semé la zizanie au Journal de Spirou. Avec son compère Conrad, ils prennent d’assaut les hauts de page du magazine, commettant des gags saignants qui s’en prennent aux auteurs vedettes, avant de créer la série « Les Innommables », écartée par la suite car jugée trop adulte. Et puis, je n’oublie pas Bob Marone et « La Patrouille des Libellules » avec Hardy.

Bref, j’étais sur des charbons ardents en entamant la lecture de ce Groom vert-de-gris que j’ai finalement beaucoup apprécié. Retour au Moustic Hôtel, cette fois-ci en 1942. L’établissement a été réquisitionné par les troupes d’occupation et Spirou est contraint de collaborer. De son côté, Fantasio travail au quotidien Le Soir, écrivant des articles très favorables aux Allemands. Entre collaboration et Résistance, l’album aborde une période sombre de l’Histoire, multipliant les allusions à des personnages de la bande-dessinée franco-belge, au parler bruxellois et au cinéma populaire. Avec Olivier Schwartz, Yann a trouvé le dessinateur idéal pour mettre en images son humour un tantinet potache. Voici sans doute, l’un des meilleurs titres de la série.

J’attendais beaucoup de Panique en Atlantique. Avec Lewis Trondheim à la barre, on pouvait espérer le meilleur d’un auteur ayant longtemps tourné autour du personnage de Spirou. Bon, c’est raté.

Pourtant, l’idée de balader le groom du Moustic Hôtel sur un paquebot ne manquait pas de potentiel. Hélas, l’esthétique et l’univers des croisières dans les années 1950 ne sont restitués que mollement par Fabrice Parme dont le dessin m’a beaucoup horripilé. Et puis, le scénario tourne en rond, les gimmicks n’apportant guère de fraîcheur à une intrigue bancale et caricaturale. À cet album plan-plan, il convient définitivement de préférer le Spirou caché de Trondheim, autrement dit L’accélérateur atomique, une aventure de Lapinot. Tout est foutu !

Retour de Yann et Schwartz pour un album coupé en deux. L’histoire débute avec La Femme-Léopard, où les deux héros goûtent au calme du retour à la paix. Pas longtemps, on se doute. Spirou travaille toujours au Moustic Hôtel et Fantasio continue à inventer des machines bizarres, se passionnant de surcroît pour le mouvement zazou. Le scénario foisonnant de Yann, sans doute un tantinet excessif, multiplie les clins d’œil se conjuguant au trait farfelu de Schwartz. Avec ses gorilles-robots, sa femme léopard, son explorateur et les marottes de Fantasio, l’histoire doit autant à Franquin (Radar le robot) qu’à Yves Chaland, on pense évidemment à l’album Cœurs d’acier. En dépit de mon admiration pour Yann, j’avoue m’être beaucoup moins amusé ici. La faute à un scénario partant dans tous les sens.

Passons rapidement sur les deux albums suivants que j’ai reposé après les avoir feuilleté. Honnêtement, je n’ai rien raté…

Avec La Lumières de Bornéo, Zidrou et Frank Pé sont parvenus à conjuguer nostalgie et modernité. Nostalgie d’abord, pour Franquin bien sûr, mais surtout pour l’histoire courte Bravo les Brothers, où Noé et son cirque animalier venaient semer la pagaille dans la rédaction du journal de Spirou, suscitant l’admiration de Gaston Lagaffe. Modernité ensuite, puisqu’à la manière de Broussaille, le héros poète et écolo de Frank Pé, l’intrigue s’adresse à nos conscience, bottant les fesses à notre engagement écologiste un tantinet assoupi. Bref, voici une merveille, tout en délicatesse et émotion que je recommande sans aucun scrupule.

Terminons avec Le Maître des hosties noires, suite de La Femme-Léopard, avec toujours Yann au scénario et Schwartz au dessin. Poursuivant sur leur lancée, les auteurs embarquent le groom et son ami Fantasio au cœur des ténèbres africaines, histoire de ricaner sur le dos de la colonisation. L’histoire est une nouvelle fois prétexte à de multiples digressions drolatiques, Yann n’y allant pas de main morte avec les références à la bande-dessinée franco-belge et avec les termes empruntés à l’argot flamant. C’est foutraque, enclin au mauvais esprit, souvent lourd, mais au final, j’ai trouvé mon compte, même si d’aucuns n’ont pas supporté le caractère frénétique du récit. Dont acte.