Les Univers multiples

Pierre d’achoppement de nombreuses conversations érudites, la définition de la SF agite périodiquement un genre à la recherche d’une identité, ou du moins essayant de comprendre les motifs de son désaveu parmi une intelligentsia prompte à exclure. Pourtant, il suffit de lire la série des « Univers Multiples » (« Manifold » chez nos cousins de la perfide Albion) pour expérimenter l’intuition de Norman Spinrad. Pour l’auteur américain, la SF semble être en effet la seule forme de littérature vraiment en prise avec son époque, explorant la réalité multiple dans laquelle nous vivons.
Un message parfaitement reçu par Stephen Baxter puisque l’on retrouve bien chez l’auteur britannique cette volonté de dévoiler la multitude des possibles. Une détermination conjuguée à un désir quasi-prométhéen de pousser l’humanité hors de son berceau terrestre pour l’amener à accomplir son destin d’espèce intelligente, pour la forcer à s’affranchir du carcan bureaucratique, économique, idéologique et religieux l’empêchant de coloniser l’espace.
De fait, Baxter n’a de cesse dans ses romans, astucieux cocktails de sense of wonder et de hard science, de vilipender la frilosité des institutionnels, refaisant au passage l’histoire de la conquête spatiale avec Voyage. Il déplore également la perte de l’esprit pionnier rappelant la fragilité de l’humanité et son caractère éphémère au regard de l’histoire de l’univers.

phase_space_ukParu dans l’Hexagone entre 2007 et 2008, la série des « Univers Multiples » gravite autour du paradoxe énoncé en 1950 par le célèbre physicien Enrico Fermi. Au cours d’un repas avec des collègues, le scientifique s’interroge sur la possibilité d’une vie et d’une visite extraterrestre. Constatant que notre soleil est une étoile jeune à l’échelle de la galaxie, il formule la question suivante : « S’il y a des civilisations extraterrestres, leurs représentants devraient déjà être chez nous. Où sont-ils ? »
À ce paradoxe, Baxter répond en plusieurs points, déclinant ses propositions en trois épais romans. À l’instar de David Bowman, Reid Malenfant y apparaît comme le moteur d’une variation thématique riche en trouvailles sidérantes. Un personnage fort, certes quelque peu monolithique, animé par son obstination à rallier l’espace et les étoiles. Autour de lui, diverses réalités se déploient, se faisant et se défaisant au gré des extrapolations scientifiques et science-fictives de l’auteur britannique.
En guise d’ouverture, Temps propose au lecteur un véritable feu d’artifice d’idées, de théories et de notions scientifiques, toutes plus vertigineuses les unes que les autres. Le propos n’est pas sans rappeler les perspectives cosmiques, pour ne pas dire métaphysiques, d’Olaf Stapledon, ou encore celles d’H.G. Wells dans La Machine à explorer le temps, roman pour lequel – ce n’est sans doute pas un hasard – Baxter a imaginé une suite.

tempsTemps explore l’hypothèse d’un univers dépourvu de toute autre forme de vie intelligente. À la question de Fermi « Où sont-ils ? », il répond nulle part. Et ce n’est pas la vision du futur offerte par un artefact venu de l’avenir, la perspective d’une fin du monde probable ou l’apparition de mutants aux desseins mystérieux qui rassure l’humanité. Bien au contraire, ces faits l’accablent et l’affolent, ressuscitant les pires réflexes de préservation de l’espèce.
Par le biais de la physique quantique, Stephen Baxter nous projette à la fois dans l’avenir, au terme de l’univers, et dans l’arborescence des possibles. Deux interrogations lancinantes traversent le roman. Que deviendra l’intelligence une fois l’humanité disparue ? Comment parvenir à vaincre l’entropie ? À ces questions, l’auteur britannique apporte des réponses époustouflantes, sans omettre d’user d’un des points forts de la SF : adopter le point de vue de l’autre, l’étranger, l’inhumain, ici incarné par des calmars génétiquement modifiés. On en redemande.

espaceSitué en un même temps et un même lieu, mais sur une ligne parallèle, Espace joue la carte du foisonnement, l’intrigue linéaire cédant la place à une succession de récits entrecoupés d’ellipses temporelles. Cette fois-ci, Stephen Baxter use et abuse de la profondeur de champ de l’univers, déroulant son histoire sur quelques milliers d’années. Le procédé a de quoi réjouir l’amateur avide de spéculation science-fictive, cependant il faut reconnaître que le récit se montre beaucoup plus décousu, accusant de sérieux coups de mou, même si le final reste toujours aussi vertigineux.
Au paradoxe de Fermi, l’auteur britannique répond ici par une autre question : « pourquoi les extraterrestres n’arrivent-ils que maintenant ? » Baxter imagine en effet que la vie est présente partout dans l’univers. Sous diverses formes, elle grouille littéralement affichant ses manifestations passées et présentes aux yeux d’une humanité désormais ravalée au rang d’espèce superflue. Toutefois, si la vie intelligente abonde et prolifère, affrontant avec succès ou non ses démons intérieurs, pourquoi aucune civilisation extraterrestre n’est-elle parvenue à conquérir et dominer la galaxie ? Guère pressé d’apporter une réponse, l’auteur britannique nous ballade d’un lieu à un autre. Des déplacements dans l’espace et le futur – conformément au principe de la physique d’Einstein – accomplis via des portails convertissant la matière en lumière. Ces voyages permettent à Stephen Baxter de mettre en scène des formes de vie étranges et de balayer quelques millénaires d’évolution de l’humanité dans une perspective fort peu réjouissante, il faut le reconnaître. Ces diverses spéculations ne tempèrent malheureusement pas complètement la déception. Après Temps, Espace fait un peu l’effet d’un brouillon un tantinet indigeste.

origineAvec Origine, troisième volet de la série, exit la Terre, l’univers et le reste… Baxter plante le décor sur une Lune rouge dont les vagabondages dans l’infinité des réalités l’amène à moissonner de façon aléatoire la vie à la surface de la Terre. Malenfant et ses compagnons découvrent ainsi un monde où coexistent plusieurs espèces d’hominidés, dont l’une d’entre-elles semble avoir atteint un stade d’évolution supérieur à celui de l’Homo sapiens. Ils rencontrent également quelques contemporains issus d’une réalité alternative, notamment des Anglais provenant d’une Terre où les États-Unis n’existent pas et où l’Homme de Néanderthal n’a pas disparu.
Si les prémisses du roman paraissent stimulantes, on déchante assez vite. Origine s’apparente à une purge longue et douloureuse. Une sorte de Au cœur des ténèbres chez les pithécanthropes écrit par un Homo guère habilis. À vrai dire, Baxter tire à la ligne, ne nous épargnant rien des soucis digestifs de ses personnages et de leurs tracas quotidiens. Le récit se cantonne à une interminable litanie de scènes de viol, de cannibalisme, de torture et d’actes de barbarie, sans que l’on ne ressente une quelconque progression dramatique. C’est juste gore et vain. À sa décharge, l’auteur britannique ne choisit pas la facilité, adoptant avec maladresse le point de vue de quelques hominidés. Ceci n’excuse toutefois pas les nombreuses pistes qu’il laisse en friche, préférant donner libre cours à son penchant pour la Préhistoire et l’évolution. Quant au paradoxe de Fermi, il se réduit à la portion congrue, se résumant à une nouvelle question à laquelle Baxter apporte une réponse bâclée dans les cent dernières pages.

Au final, si Temps paraît incontournable, on ne peut manifester autant d’enthousiasme pour Espace. Quant à Origine, mieux vaut passer outre pour sauter directement à la case Phase Space, histoire d’achever la série des « Univers Multiples » sous de bons augures. Un recueil de vingt-cinq nouvelles, hélas toujours inédit en français. Avis aux éditeurs…

Série les « Univers Multiples »

  • Temps (Manifold : Time, 1999) de Stephen Baxter – Réédition Pocket, octobre 2010 (roman traduit de l’anglais par Sylvie Denis et Roland C. Wagner)
  • Espace (Manifold : Space, 2001) de Stephen Baxter – Réédition Pocket, février 2011 (roman traduit de l’anglais par Sylvie Denis et Roland C. Wagner)
  • Origine (Manifold : Origin, 2001) de Stephen Baxter – Réédition Pocket, octobre 2011 (roman traduit de l’anglais par Sylvie Denis et Roland C. Wagner)
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Anti-Glace

1870. La perfide Albion domine le monde, entretenant en Europe un équilibre favorable à ses intérêts. Grâce à l’anti-glace, cette ressource miraculeuse tombée du ciel, elle a pris la tête de la Révolution industrielle, imposant sa suprématie dans les domaines technologique et commercial, non sans susciter la jalousie de ses voisins.
Alors que l’on s’apprête à inaugurer en Belgique la nouvelle réalisation de l’ingénierie britannique, un paquebot terrestre gigantesque, la Prusse et l’Empire français entrent en guerre, menaçant le statu quo établit après le congrès de Vienne. Confrontés au militarisme de Bismarck et au nationalisme français, les Britanniques doivent trancher entre les deux puissances continentales. Ils disposent pour cela d’une arme de destruction massive : l’obus à anti-glace.
Entretemps, par un malheureux concours de circonstances, le jeune diplomate Ned Vicars se trouve plongé au cœur du conflit. Enlevé par un terroriste français, il est projeté hors de l’atmosphère terrestre à bord du Phaéton, un engin conçu par l’ingénieur Josiah Traveller. En compagnie du savant, de son domestique et du journaliste George Holden, le voilà embarqué dans un voyage imprévu vers la Lune.

Même s’il fait appel à une forte dose de sense of wonder, Anti-Glace évolue aux antipodes du précédent roman de Stephen Baxter paru au Bélial’. Avec ce titre, l’auteur britannique nous amuse avec un habile pastiche vernien et wellsien, écrit dans l’esprit et le style de l’époque, mariant à la fois la fantaisie rétrofuturiste et l’uchronie.
Et pourtant, les choses débutent de manière bien sombre. En guise de préambule, il nous invite en effet au siège de Sébastopol, au plus près des tranchées et de la boucherie résultant des assauts infructueux. Face aux horreurs de l’ancien monde, Baxter oppose ceux de l’âge de l’anti-glace naissant. Un baptême de mauvais augure pour une humanité en proie à ses démons séculaires.
Pour autant, malgré cette ouverture dramatique qui n’est pas sans rappeler le bombardement d’Hiroshima, à aucun moment l’auteur ne se départit de son sens de l’humour. Conscient de l’aspect caricatural des personnages, il prend le parti de s’en amuser, usant et abusant des poncifs avec une constance inébranlable. Il suffit pour s’en rendre compte de dresser la liste des passagers du Phaéton. Entre Ned Vicars, parfait candide à qui l’on aimerait bien botter les fesses, Josiah Traveller, génie scientifique anarchiste et misanthrope (non non, il n’y a pas contradiction dans les termes), Pocket, son domestique passe-partout affligé d’un vertige congénital, l’opportuniste reporter George Holden et le fourbe terroriste français, la matière romanesque s’avère particulièrement chargée. On se croit revenu à l’époque des romans feuilletons et du merveilleux scientifique où les auteurs ne craignaient pas d’abuser des ficelles les plus grossières pour distraire le lectorat. Le procédé permet de masquer l’un des points faibles de Baxter : le traitement superficiel des personnages. Ici, il ne s’embarrasse pas de profondeur psychologique et déroule son histoire sans chercher la vraisemblance dans les rebondissements.
Derrière le pastiche, on retrouve également en creux les thématiques habituelles de l’auteur. Son goût pour la conquête spatiale et, bien sûr, sa foi dans la science et le progrès, même si l’humanité en dévoie l’usage pour satisfaire ses plus bas instincts. Sur ce dernier point, en paraphrasant le célèbre roman d’Ursula Le Guin, Anti-Glace peut être qualifié d’uchronie ambiguë.

Avec Anti-Glace, Stephen Baxter nous gratifie d’un roman léger, mélange d’uchronie et d’aventures, qui divertit au moins autant qu’il rend hommage aux fondateurs du genre.
Signalons aussi l’excellent travail réalisé sur la couverture par Manchu et Philippe Gady pour la présente édition. Le duo fournit un écrin adapté à ce roman que l’on peut rattacher sans trop mégoter au courant steampunk, dans la plus pure acception du terme, du moins à mes yeux, celle inventée par Tim Powers, James Blaylock et K.W. Jeter.

anti_glaceAnti-Glace (Anti-Ice, 1993) de Stephen Baxter – Éditions Le Bélial’, juin 2014 (roman traduit de l’anglais par Pierre-Paul Durastanti)

La Longue Terre

L’écriture à quatre mains ne s’avère pas toujours un gage de qualité, l’acte en lui-même restant en effet solitaire, du moins en France où les ateliers d’écriture ne foisonnent guère. Et lorsque l’on réunit deux écrivains connus, la somme des parties peut s’avérer passable voire mauvaise. Car tout demeure question d’affinités et de complicité. Pourtant, les expériences réussies abondent pour contredire ce constat liminaire. Et parmi celles-ci, on peut désormais ajouter ce livre du duo Pratchett & Baxter. (Je sais, on dirait le nom d’une agence de notation…)

Certes, La Longue Terre s’apparente à un tome d’exposition. Un long préambule dont les 150 premières pages paraissent interminables. Fort heureusement, une fois le cadre posé, dès que l’intrigue démarre vraiment, le caractère laborieux, pour ne pas dire paresseux, s’efface pour laisser enfin apparaître l’enjeu science-fictif du roman. Un enjeu vertigineux, guère novateur pour l’habitué, mais sauvé de l’enlisement par les facéties de Terry Pratchett.

Quid de cette longue Terre ?

Les lecteurs de Stephen Baxter (et peut-être de Charles Stross) trouveront sans doute au concept un air de déjà-vu. Ce chapelet de mondes dans lesquels il est possible, par un abus de langage amusant, de glisser soit vers l’Ouest, soit vers l’Est, à la condition de renoncer à ses possessions métalliques, offre aux deux auteurs une multitude de pistes science-fictives et narratives.

Il ouvre aux habitants de la Terre, passeurs naturels ou non, les portes d’une liberté complète, dégagée du carcan de leur société natale. Il leur donne la possibilité de bâtir des utopies à leur convenance, ailleurs, sur une autre Terre, ressuscitant par voie de conséquence un esprit pionnier un tantinet moribond. Bien sûr, cela ne va pas sans mal. Les gouvernements voient d’un très mauvais œil l’hémorragie suscitées par l’attrait pour ces terres vierges. Ils appréhendent à raison l’aspect incontrôlable du passage d’un monde à l’autre, procédé mis à profit par les terroristes pour commettre des attentats ciblés. Et puis, il y a l’impact social et économique des défections. Privée de ses talents, l’économie mondiale périclite, faisant grossir la pénurie et le mécontentement des phobiques incapables de glisser tout seul.

Sur ces différents sujets, Pratchett & Baxter choisissent de ne pas s’étendre, du moins pour l’instant. Ils les éludent au profit d’un récit d’exploration, se focalisant sur un trio de personnages hétéroclites.

D’un côté Lobsang, intelligence artificielle devenue consciente, poussant la roublardise jusqu’à prétendre être la réincarnation d’un mécanicien tibétain, histoire d’obtenir les mêmes droits que les humains. Une entité omnisciente, bavarde, imbue d’elle-même, bref insupportable. Le genre de créature capable d’investir un distributeur de boissons pour taper la conversation, tout en pillant des banques de données sans vergogne. Pour résumer, un électron libre (euphémisme) au service de l’institut tranTerre, lui-même filiale de la Black Corporation, entreprise aux desseins mystérieux.

De l’autre Josué, passeur naturel, oscillant entre misanthropie et empathie, et Sally, jeune femme issue d’une communauté utopique fondée sur une terre parallèle, elle-même passeuse naturelle au caractère bien trempé.

En leur compagnie, à bord d’un dirigeable gouverné par Lobsang, on découvre cette Longue Terre, chevauchant le multivers quantique et ses n-branes, pour en explorer toutes les versions parallèles. Un périple répétitif jalonné de trouvailles faisant l’objet de moult hypothèses et agrémenté de multiples allusions et clins d’œil cinématographiques, télévisuels, romanesques et musicaux.

Si on ne peut pas dire que le rythme soit échevelé, on s’amuse quand même beaucoup des dialogues savoureux et de l’humour pince sans rire de Terry Pratchett. On retrouve également quelques unes des thématiques chères à Stephen Baxter. Car ces Terres multiples ne sont pas toujours inhabitées. Elles recèlent leur comptant de surprises. Des trolls, elfes et autres créatures issues de l’arborescence des possibles les parcourent, ravalant les humains au rang d’espèce sédentaire enracinée dans une seule réalité. Ces branches parallèles de l’évolution fournissent une explication rationnelle au folklore féerique et à la mythologie de nombreuses cultures passées. Elles sont autant une source d’émerveillement qu’un objet intellectuel. Une spéculation mise en scène via l’outil de la Science-fiction.

En lisant ce premier tome, il faut reconnaître que Pratchett & Baxter jouent sur du velours. Et si je ne suis pas pleinement convaincu par La Longue Terre, le canevas tissé par le duo et le cliffhanger final ménagent suffisamment de suspense pour me donner envie de poursuivre l’aventure.

Bref, affaire à suivre avec The Long War.

La Longue Terre (The Long Earth, 2012) de Terry Pratchett & Stephen Baxter – Éditions L’Atalante, collection « La Dentelle du cygne », 2013 (roman inédit traduit de l’anglais par Mikael Cabon)