Amatka

Cela faisait longtemps qu’un roman ne m’avait pas laissé sceptique, du moins au premier abord. Amatka est en effet un récit qui ne se livre pas immédiatement, frappé du sceau d’une banalité dont le prosaïsme apparent finit par intriguer. Implantée en terre étrangère, dans une contrée dépouillée de toute aspérité, une toundra glacée traversée par une unique voie ferrée, Amatka est une colonie au quotidien monotone où se répète une routine établie par un comité lointain. Un collectif isolé où la dissidence est proscrite et le libre arbitre traité avec la plus grande sévérité afin de préserver le caractère tangible de la société et de l’environnement. Dans ce monde, l’existence s’apparente à une page blanche où se répète sans cesse la même phrase dictée par la volonté d’une communauté assiégée, en proie à une menace indicible.

Amatka est un roman bizarre, une fable politique nous dit la quatrième de couverture. Sur ce point, on ne peut que suivre l’avis de l’éditeur, subodorant même une certaine parenté avec Les Dépossédés de Ursula Le Guin, du moins pour son paysage désertique et le modèle social décrit, un vague collectif anarcho-communiste. Mais là où l’autrice américaine souligne le caractère ambigu de son utopie, développant son propos dans un décor de science fiction, Karin Tidbeck choisit le cadre de la métaphore, jouant du pouvoir de réification des mots jusque dans son récit.

À Amatka comme dans les autres colonies, on nomme en effet les objets, poussant ce rituel jusqu’à inscrire leur nom au marqueur, de peur de les voir se dissoudre et revenir à leur état initial de pâte molle et grisâtre. À Amatka prévaut une discipline de fer, ne tolérant aucun écart depuis qu’une des cinq colonies a fait dissidence, entraînant un cataclysme dont on garde encore un souvenir effrayé. À Amatka règne le bonheur d’une vie simple et codifiée, au prix de l’immutabilité, de la perpétuation de la médiocrité et d’un contrôle absolu du langage. La règle est simple : une chose ne peut être si elle n’est pas nommée et ce qui est, doit être dit pour exister.

Envoyée à Amatka pour réaliser une enquête sur les besoins et pratiques de ses habitants en matière d’hygiène, Vanya n’est sans doute pas la fonctionnaire idéale pour accomplir cette tâche. Dans sa jeunesse, elle a flirté avec l’interdit et son père a été arrêté en raison de son attitude subversive. Ramenée vers l’orthodoxie, elle a échappé au pire, reniant son géniteur pour pouvoir retrouver sa place au sein du collectif. Mais, Vanya est restée trop curieuse pour son propre bonheur et pour l’équilibre social de la communauté.

Dans un monde figé et glacé, où les certitudes se délitent peu-à-peu en dépit du strict contrôle social, Karen Tidbeck reprend à son compte le concept du pouvoir libérateur et créateur des mots, dénonçant l’emprise de l’État qui cherche à en détourner le sens afin de perpétuer un modèle politique considéré comme indépassable. A l’heure de la communication politique et des éléments de langage, on ne peut pas rester insensible au parcours de Vanya et à sa révolte silencieuse. On ne reste pas davantage réfractaire à l’atmosphère d’un roman où l’autrice parvient à rendre tangible le malaise, tout en nous faisant ressentir l’immobilisme mortifère d’un monde étouffant jusqu’à l’asphyxie.

Grand amateur de dystopie, je ne pouvais laisser de côté ce roman dont diverses éminences de l’Internet avaient dit grand bien. L’effort relatif pour dépasser les cent premières pages, vaincre l’ennui insidieux, a finalement été récompensé. Amatka est un excellent roman, que dis-je, une lecture indispensable dont le propos interpelle, invitant le lecteur à réfléchir sur le pouvoir des mots en politique et, d’une manière plus générale, illustrant par l’exemple le caractère démiurgique de la littérature.

Amatka (Amatka, 2017) de Karin Tidbeck – Réédition Folio SF, 2019 (roman traduit de l’anglais et du suédois par luvan)

Kiruna

2013. Maylis de Kerangal se rend en Suède, quelque part au-delà du cercle polaire Arctique, dans la ville de Kiruna qui abrite la plus grande mine de fer d’Europe. Le projet de se rendre dans ce lieu hostile a émergé progressivement pendant une résidence d’auteur. L’autrice a alors reçu carte blanche (forcément) pour écrire un ouvrage sur les mineurs d’un autre monde. Après avoir pris le pouls de l’ancienne fosse Delloye à Lewarde, après avoir fait un tour de la planète, via des images satellites de mines glanées sur Internet, elle finit par opter pour le Grand Nord suédois afin de découvrir l’univers minier.

De ce reportage en immersion, on retient tout de suite des images. D’abord, la nuit noire qui la saisit dès sa descente d’avion, une obscurité compacte déchirée difficilement par le pinceau lumineux des phares du car où elle s’installe. Puis au petit jour, que l’on doit attendre longtemps en novembre à cette latitude, c’est le choc. La sidération. Le gigantisme du site l’écrase. Les perspectives infinies, ouvertes sur la steppe et la taïga glacées, les véhicules surdimensionnés – camions, pelleteuses et autres foreuses –, les kilomètres de convoyeurs mécaniques, l’usine de traitement du minerai cyclopéenne et les galeries invisibles dont la profondeur avoisine les 1385 mètres, la renvoient immédiatement à sa condition infime.

Kiruna apparaît aussi comme une parfaite incarnation du capitalisme transplantée au milieu de nulle part, en terre indigène, celle de la dernière population autochtone européenne. L’histoire du site, storytelling lisse et policé présentant le développement de la mine comme un progrès continu et naturel, contribue à en gommer les aspérités. Les débuts héroïques dans une ambiance de Far-Ouest, les quelques heurts sociaux dans les années 1960, la recherche permanente du profit, l’adaptation constante de la technique pour plus d’efficacité, le désastre environnemental et culturel, l’obligation de déménager la ville condamnée par l’affaissement du sol fragilisé par les galeries de la mine, tout cela est pesé ou jaugé au profit d’un récit plus lénifiant. Avec son siège social de treize étages, en style international, une production ininterrompue, 24H/24, 7 jours/7, 365 jours pendant l’année, ses salaires élevés et sa contribution au déménagement et à la construction de Kiruna 2 selon les principes démocratiques, la société LKAB peut se targuer en effet d’être un bienfaiteur exemplaire.

Derrière le récit de Maylis de Kerangal se dessine aussi la vie des habitants de Kiruna. Ville et mine sont en effet imbriquées, comme le recto et le verso d’une même réalité. Les lieux se dévoilent à elle en chiffres, 67° 51′ 00 » nord, 20° 13′ 00 » est, 1,1 milliards de tonnes de minerai extraites en 115 ans d’exploitation, 25,5 millions de tonnes extraites en 2013. Les lieux se révèlent aussi en chair. L’autrice va à la rencontre de quelques habitants. Une expatriée française, géologue dirigeant la production de la mine grâce à l’auscultation méthodique du sous-sol. Un chauffeur de taxi attaché à sa volvo S70. Le responsable de la communication de la mine, revenu sur sa terre natale après des études brillantes à Stockholm parce que « ici c’est chez moi, ici pas ailleurs, c’est un endroit spécial, d’accord, mais c’est chez moi. » Et, une foule de petites mains, Ukrainiens, Polonais, Russes, hommes et femmes.

Et pourtant, Kiruna porte en germes toutes les contradictions du modèle capitaliste. Un ultralibéralisme prédateur, préférant sacrifier l’écologie pour contenter la recherche du profit. La mainmise d’une entreprise monopolistique cachant sous un projet de développement porteur de progrès social une destruction méthodique et irrémédiable de l’environnement. Une destination touristique pour des voyageurs en quête d’authenticité et de nature vierge masquant un univers artificiel, rendu viable par l’exploitation effrénée des ressources naturelles.

Maylis de Kerangal témoigne de tout cela, conférant aux lieux une épaisseur littéraire et rejoignant en cela d’autres reportages consacrés aux manifestations désastreuses de l’exploitation de la planète. Des angles morts dans lesquels s’annoncent les catastrophes de demain.

Ps : On renverra les curieux aux ouvrages de Thierry Marignac et de David Dufresne, Nancy Huston, Naomi Klein, Melina Laboucan-Massimo et Rudy Wiebe sur les sables bitumineux du Canada.

Kiruna de Maylis de Kerangal – (Éditions) La Contre Allée, collection « Les périphéries », 2019

La Reine en jaune

Les adeptes de Anders Fager (Iä, Iä, Cthulhu fhtagn !) n’auront sans doute pas manqué le second ouvrage paru en ce début d’année dans nos contrées. Les éditions Mirobole sont en effet allées pêcher quelques inédits au sein du vivier des textes horrifiques de l’auteur suédois. De quoi ravir d’extase ses zélotes et entretenir son culte pour des éons, que dis-je, pour l’éternité !

Ahem…

Composé de cinq nouvelles entrelardés de fragments d’histoire servant de liens, La Reine en jaune n’usurpe pas sa qualité d’évangile noire et fantastique (Iä, Iä, Cthulhu fhtagn !). Loin de l’image de sociale-démocratie policée, le recueil dessine le portrait d’une Suède occulte où agissent des sectes aux croyances antédiluviennes toutes entières dévouées à leurs dévotions impies.

À bien des égards, la Suède de Anders Fager se révèle inquiétante, du moins pour le commun des mortels. Des créatures anciennes, hybrides monstrueux d’humains et de choses innommables, côtoient l’humanité, se cachant de celle-ci pour continuer à accomplir leurs rituels sanglants. Dans ce paysage éminemment lovecraftien, les Tcho-Tcho y sont d’ailleurs crédités comme peuple immigrant, on suit l’élévation vers un autre plan de l’existence d’une performeuse sado-maso poussant son art dans une direction moins inoffensive. On s’attache au quatrième étage d’une maison de retraite où les pensionnaires ne meurent jamais en ayant recours à des rites païens puisés dans le légendaire pré-chrétien. On participe à l’invasion d’une île perdue avec un commando des forces spéciales pensant agir contre une base secrète russe. On accompagne enfin le voyage d’une grand-mère à travers le continent européen, de l’ex-Yougoslavie à la Suède, vers sa famille aimante.

Sans chercher à déflorer le recueil, reconnaissons immédiatement à Anders Fager une imagination fantasque fort réjouissante. Les récits de La Reine en jaune oscillent entre l’irrévérence et l’horreur. Mais, ils sont surtout drôles, d’un humour noir flirtant parfois avec l’absurde.

Parmi les textes, trois se détachent très nettement. Pour commencer, « Cérémonies », où nous pénétrons l’univers feutré, parfumé aux effluves de choux, de détergent et de merde, d’une maison de retraite. L‘auteur suédois transfigure le quotidien mortifère des pensionnaires du quatrième étage de l’institution en fête paillarde et cruelle, où l’on sacrifie des chiens abandonnés, avant de s’asperger de leur sang, où l’on participe à des orgies, déambulateurs et Alzheimer y compris, et où l’on charge un bouc émissaire de tous les maux.

« Quand la mort vint à Bodskär » intègre illico ma bibliothèque idéale de nouvelles fantastiques. Rien que pour son magnifique incipit : « C’est lors d’une nuit d’automne éclairée par un fin croissant de lune que la mort arriva à Bodskär. C’est une forme de mort inconnue qui s’y présenta. Elle était en acier et renvoyait des reflets métalliques. Elle avait été pensée dans les moindres détails, avait fait l’effet de nombreux exercices… La mort qui débarqua à Bodskär était humaine et moderne. […] Le problème était que la mort se trouvait déjà à Bodskär. Celle là était noire et terrifiante. Elle était séculaire, boursouflée et empestait le poisson pourri, la graisse de phoque et le bois vermoulu. » Tout est dit, le reste n’étant plus qu’un lent crescendo de violence et d’angoisse, débouchant sur un dénouement impeccable.

Mais, c’est incontestablement « Le voyage de Grand-Mère » qui apparaît comme le point d’orgue du recueil. En lisant ce road-novel déjanté, on hésite entre le ricanement nerveux et la franche hilarité, avant de céder au second sans regret.

Bref, après Les Furies de Borås, La Reine en jaune n’apparaît pas comme un rendez-vous manqué, bien au contraire cette nouvelle variation autour des mythes de Chtulhu se révèle tout aussi déviante et empreinte de folie furieuse.

Ah ! J’allais oublier : Iä, Iä, Cthulhu fhtagn !

reine_jauneLa Reine en jaune de Anders Fager – Éditions Mirobole, collection « Horizons pourpres », 2017 (textes extraits de l’ouvrage Samlade svenska kulter, traduit du suédois par Carine Bruy)

Le viking qui voulait épouser la fille de soie

Les lecteurs assidus de ce blog (j’ai le nom des meneurs) connaissent mon intérêt pour les sagas et l’aventure viking. Le roman de Katarina Mazetti ne pouvait donc pas rester longtemps dans ma pile à lire. Si l’on ajoute les retours positifs de sources appréciables, Le Viking qui voulait épouser la fille de soie semblait même afficher un faisceau d’indicateurs très encourageants. Bonne pioche dira-t-on sans ambages et chichis. Sang mêlé, traduction plus conforme au titre original et à l’esprit du roman, se révèle effectivement une lecture très recommandable, dont l’intrigue et le souci de vraisemblance ne peuvent que convaincre l’amateur de roman historique.

L’histoire des hommes du Nord se réduit très souvent à leurs exploits maritimes et à leurs entreprises de colonisation outre-mer. On retient également leur légende noire, entretenue à dessein par les clercs chrétiens, celle de barbares avides de sang et d’or, débarqués sur le rivage pour ravager villes et monastères.

Sang mêlé s’attache à déconstruire cette image réductrice du viking. Le roman porte son regard vers les humbles, petit peuple de paysans, d’artisans, de charpentiers de marine, hommes libres et esclaves y compris. Il s’intéresse également à un aspect de l’aventure viking méconnu dans nos contrée, mettant en lumière les Varègues, autrement dit les peuples suédois, grands voyageurs à l’origine de la naissance des principautés rus’ de Kiev et Novgorod. Le roman rappelle enfin que les Normands étaient avant tout des commerçants avisés, n’hésitant pas à troquer la hache contre la balance si les circonstances l’exigeaient.

Avec Sang mêlé, Katarina Mazetti se focalise sur la région du Blekinge, au sud de la future Suède, au Xe siècle. Une terre pauvre, entre mer Baltique et collines boisées, aux rivages menacés par les raids de piraterie. Dans l’archipel situé à son extrémité, Säbjörn et sa maisonnée vivent dans une ferme laissée un tantinet à l’abandon. Aisément reconnaissable à sa lèvre entaillée, lors d’un combat contre des pirates dans ses jeunes années, le bonhomme se révèle d’un tempérament colérique, surtout depuis la disparition mystérieuse de sa femme. L’été, il rejoint son chantier où il répare et construit des knörrs, contribuant à sa réputation de charpentier émérite. Il laisse ses deux fils, Svarte et Kåre, à la garde de ses esclaves et de la völva, sa belle-sœur. Rigide et intraitable avec Svarte, il se montre plus tendre avec son fils cadet. De quoi nourrir le ressentiment de l’aîné. Des guerres fratricides sont nées pour moins que cela. Les deux frères ne tardent d’ailleurs pas à prendre la mer, l’un vers l’ouest, l’autre vers l’est, pour fuir la violence latente de leur milieu.

Plus loin, au-delà de la Baltique, Chernek Kuritzev a fait fortune dans le commerce des esclaves et des soieries. Son fils Radoslav est un proche du prince héritier de Kiev, et sa fille semble promise à un bel avenir. Mais, le destin est capricieux. Du jour au lendemain, le frère et la sœur perdent leur vie dorée et sont contraints de rallier le Nord, en compagnie d’une troupe de marchands Varègues.

Sang mêlé fait immédiatement penser aux sagas nordiques, ces récits familiaux empreints de tragédie et sous-tendus par la vengeance et le destin. Pourtant, si le roman puise sa substance dans cette matière, ses ressorts s’en écartent assez rapidement. Les dieux et le fatum sont en effet les grand absents de ce récit, l’auteur préférant souligner la liberté des personnages dans un monde, certes soumis aux croyances, mais où la religion apparaît comme un outil de manipulation. Il se distingue aussi des sagas par l’attention portée aux personnages féminins et au quotidien des habitants. Les guerriers sont laissés de côté, apparaissant au mieux comme des soudards ignorants, au pire comme une menace. Quant aux rois et seigneurs, Katarina Mazetti ne s’embarrasse pas de précautions oratoires en portant sur leur rôle un regard dépourvu d’idéalisme.

« Mais un roi, qu’est-ce réellement ? Quelqu’un qui exige de toi de l’or et de l’argent et en contrepartie promet de te défendre contre des ennemis ? Des ennemis, qui le sont peut-être devenus parce qu’il a essayé de soumettre leur pays ? À quoi servirait un tel roi ? »

Pour autant, Katarina Mazetti ne verse pas dans l’angélisme complet. Elle dépeint une société esclavagiste, dominée par des clans influents, en proie aux superstitions. Et même si les femmes jouissent de plus de libertés que chez les chrétiens, elles restent cependant soumises à leur mari.

Sang mêlé se révèle donc un récit malicieux, idéal pour découvrir le monde scandinave et faire un sort à quelques idées reçues sur les hommes du Nord. A ce propos, dans une postface détaillée, destinée à ceux qui aiment l’Histoire, elle livre d’ailleurs ses sources et explicite ses choix romanesques. Avis aux amateurs.

viking_soieLe Viking qui voulait épouser la fille de soie (Blandet blod, 2008) de Katarina Mazetti – Réédition Babel, novembre 2015 (roman traduit du suédois par Lena Grumbach)

Kallocaïne

Si Kallocaïne ne suscite que peu de réaction chez les néophytes, les érudits auront immédiatement reconnu l’une des quatre plus importantes contre-utopies du XXe siècle. Un titre précédant de neuf ans 1984 et dont on retrouve certains motifs chez Orwell, mais également chez ses prédécesseurs, en particulier Nous Autres de Zamiatine. Pourtant, le roman de Karin Boye fait un peu figure d’oublié dans nos contrées. Espérons que la nouvelle traduction de Leo Dhayer, plus conforme à l’original, lui redonne sa juste place aux côtés de ses pairs.

Écrit pendant la Seconde Guerre mondiale, le récit décrit de l’intérieur une puissance totalitaire, empruntant son décor et son idéologie à l’URSS et à l’Allemagne nazie. On s’attache, s’il l’on peut dire, à Leo Kall, citoyen-soldat de l’État mondial, une vaste entité politique aux contours imprécis, mais dont on perçoit bien le pragmatisme et la paranoïa institutionnalisée. Leo se livre à une confession, dévoilant ses motivations, son passé et les circonstances de sa situation présente. À le lire, on se rend assez vite compte qu’il s’agit d’un individu médiocre, en proie au doute sur son couple, sur la ferveur de son engagement, et dont le seul mérite reste d’avoir inventé un sérum de vérité ouvrant les portes de l’esprit aux menées inquisitrices de l’État. Ainsi, après avoir éradiqué les liens d’amitié, la famille et le couple, le gouvernement dispose désormais d’une arme pour réduire à néant l’identité individuelle et traquer le crime de pensée jusque dans les tréfonds de l’inconscient.

La grande force de Kallocaïne repose sur le personnage de Leo Kall dont le point de vue nous permet de découvrir le fonctionnement du régime.
Soumis au regard et à l’oreille de l’État mondial jusque dans leur chambre, les citoyens-soldats n’ont plus aucune liberté. Ils se doivent corps et âme au collectif, assujettis aux devoirs ordonnés par la puissance étatique. Embrigadés dès leur enfance, sélectionnés en fonction de leurs compétences, déplacés selon les besoins de la démographie ou de l’armée, ils vivent dans des cités souterraines, sous la menace permanente d’une éventuelle attaque aérienne, accomplissant sans rechigner les rituels fixés par l’État, de peur d’être dénoncés.

Karin Boye a su capter l’air du temps pour en restituer une vision cauchemardesque et réaliste. Elle convoque en vrac les dictatures communiste et nazie, sans ne jamais les nommer, mais d’une manière suffisamment évidente pour que ne subsiste aucun doute. Elle tient également compte des évolutions militaires, notamment de la guerre aérienne dont les ravages ont durement marqué le continent européen en ce début de Seconde Guerre mondiale, imaginant des villes souterraines, soustraites ainsi aux bombardements.
A cet aspect du récit, Karin Boye ajoute une dimension plus psychologique, via le personnage de Leo Kall. Un individu lambda agissant plus par jalousie que par devoir, et ne cherchant pas à s’opposer ou à remettre en question l’ordre des choses. Le seul mérite du bonhomme reste finalement de mettre en valeur le personnage de Rissen, le héros en creux de ce roman.

Plus de soixante-dix ans plus tard, Kallocaïne garde intacte sa puissance d’évocation et son potentiel anxiogène. Plus que jamais d’actualité, a fortiori à l’époque où l’arme psychologique a rejoint l’arsenal militaire, le roman de Karin Boye apparaît comme le chaînon manquant entre Nous Autres de Zamiatine et 1984 de George Orwell. À (re)découvrir, assurément.

kallocaineKallocaïne – Roman du XXIe siècle (Kallocaïn, 1940) de Karin Boye – Les Moutons électriques, collection « Hélios », janvier 2016 (roman traduit du suédois par Leo Dhayer)

Laisse-moi entrer

Véritable lieu commun du roman fantastique, le vampire imprime dans la rétine du lecteur son image familière et cauchemardesque, au point d’effacer l’archétype originel sous une chape de poncifs éculés. De ses prémisses gothiques à ses développements horrifiques ultérieurs, en passant par les ersatz lissés pour adolescentes à peine pubères, nul ne peut se targuer d’avoir échappé à un moment de son existence à ce mythe à la fois populaire et érudit. Évidemment, face à l’avalanche des variations, des adaptations et autres resucées commerciales, il est devenu très dur de trouver satisfaction. Bref, renouveler suffisamment le thème du vampire, sans pour autant mettre l’héritage à l’encan, semble bien être une gageure. Sur cet aspect des choses, il apparaît, comme on va le voir, que le Suédois John Ajvide Lindqvist ait découvert un angle d’attaque intéressant. Examinons maintenant l’objet de notre exaltation, un roman propulsé au rang de best-seller, du moins dans son pays natal, ce qui nous redonnerait presque foi en l’humanité.

Banlieue de Stockholm, 1981. Jeune garçon de douze ans, Oskar habite avec sa mère un appartement dans le quartier de Blackeberg, à l’ouest de la capitale suédoise. Un lieu voulu comme une vitrine de la réussite de la démocratie sociale suédoise dans les années 1950, mêlant habitat social collectif, parcs boisés, lacs, pistes cyclables et voies piétonnières. Depuis cette époque, la cité s’est muée en banlieue laborieuse et monotone où traînent le soir alcooliques titubants et jeunes désœuvrés flirtant avec la délinquance. Mal dans sa peau, grassouillet et craintif, Oskar partage son existence entre l’école du quartier et le domicile maternel. En cela, il n’est pas tellement différent des autres gamins de son âge, à un détail près. Doté d’une imagination fertile et d’une certaine intelligence, il aime échafauder des mondes et des personnages imaginaires. Trop fragile, trop rêveur, trop différent. Peut-être est-ce pour ces raisons que la bande de Jonny l’a choisit comme souffre-douleur. Le surnommant Cochonou, Jonny ne lui laisse aucun répit. Malheur à lui s’il se distingue en classe ou s’il esquisse le moindre geste de résistance. Les brimades et les humiliations ne tardent alors pas à fuser.

Sur cette intrigue classique, John Ajvide Lindqvist greffe une trame où vient faire irruption l’Inconnu, incarné ici par la figure du vampire. Le mythe vampirique sert en effet de catalyseur, ce qui ne veut pas dire que l’auteur le néglige pour autant, bien au contraire il le traite d’une façon originale et inédite, du moins à ma connaissance. Délaissant le point de vue du chasseur, les van Helsing et autres agités de la gousse, et par la même occasion celui du monstre, il se focalise sur celui de son compagnon, l’humain élu pour devenir son ange gardien. Sur ce point, Lindqvist est d’une efficacité et d’une sobriété exemplaire. Il intègre divers éléments du mythe vampirique — le besoin de sang, la régénération, la faculté de se transformer, la déconnexion diurne, la crainte du soleil… — tout en désamorçant les clichés qu’ils véhiculent. L’auteur façonne ainsi une histoire humaine, touchante et subtile, animée par des personnages secondaires dotés d’une certaine épaisseur. Un récit manifestant également de solides qualités de thriller, lorsque l’intrigue se resserre, une tension ponctuée de scènes de violence qui évitent de tomber dans la complaisance. Mais au-delà du récit d’enfants et de la simple description sociale — la vision de la société suédoise des années 1980 particulièrement gratinée et rappelant celle de la société finnoise des histoires de Joensuu — , au-delà du roman fantastique, Laisse-moi entrer apparaît surtout comme un roman sur l’amour et l’amitié. Un livre dérangeant qui remet en question les certitudes, émeut par sa tendresse et effraie par sa logique froide et inexorable.

Après avoir lu Laisse-moi entrer, on ne saurait évidemment trop recommander de visionner le film de Tomas Alfredson, dont Lindqvist lui-même a signé l’adaptation. Plus resserré, plus contemplatif, plus poétique et mystérieux que le roman, Morse offre un contrepoint cinématographique à la fois différent et fidèle. Et puis, il serait dommage de se priver d’une des histoires de vampire les plus intéressantes de ces dernières années.

laisse-moi entrerLaisse-moi entrer (Lat den rätte komma in, 2004) de John Ajvide Lindqvist – Editions Télémaque, mars 2010 (roman traduit du suédois par Carine Bruy)

Diptyque Jensen

« L’alerte fut donnée à 13 h 02 précises. Le directeur de la police en personne téléphona au poste du seizième district et, quatre-vingt-dix secondes plus tard, les sonneries retentirent dans les salles et les bureaux du rez-de-chaussée. Elles vibraient encore lorsque le commissaire Jensen descendit. C’était un officier de police d’âge moyen, de corpulence ordinaire, au visage lisse et inexpressif. »

Meurtre31Dévoué serviteur de l’État, le commissaire Jensen travaille au seizième district où son quotidien semble bien morne. Tous les matins, il quitte son appartement et emprunte l’autoroute encombrée par la circulation pour rejoindre son bureau. Tous les matins, il jette un œil sur les poivrots arrêtés pendant la nuit que l’on met dehors afin de pouvoir nettoyer les cellules de dégrisement maculées de vomissures et de pisse. Parfois, il aperçoit un cadavre, empaqueté dans sa housse. La routine, l’alcoolisme étant devenu avec les suicides et la dénatalité, un fléau social.

« La lettre arriva au courrier du matin. Jensen s’était levé tôt. Il avait préparé sa valise et se tenait déjà dans l’entrée, avec son chapeau et son pardessus, quand il entendit le claquement de la boîte aux lettres. Il se pencha pour ramasser l’enveloppe. Quand il se redressa, il sentit une vive douleur au diaphragme, du côté droit, comme si une perceuse avait tourné à grande vitesse dans ses entrailles. Il était tellement habitué à la douleur qu’il ne s’en soucia pas. »

ArchedacierJensen va mourir. À moins qu’une opération de la dernière chance ne lui sauve la vie. Pour cela, il doit quitter son pays, migrer à l’étranger et y demeurer le temps de la convalescence. À son habitude, il agit sans état d’âme, fait sa valise et prend l’avion, abandonnant le service sans un regard. Il ne sait pas si ce départ sera temporaire ou définitif…

Parallèlement au projet « Le roman du crime » conçu avec sa compagne Maj Sjöwall, Per Wahlöö mène une carrière en solo. Auteur de quelques romans très politiques, à la limite du pamphlet, activité qui lui vaudra d’être expulsé de l’Espagne franquiste, il fait paraître, entre 1964 et 1968, un diptyque prenant pour personnage un enquêteur guère loquace : le commissaire Peter Jensen.
Méthodique jusqu’à l’excès, tenace, Jensen est un laborieux. Armé de son bloc-note et d’un crayon, il se fait fort d’élucider les dossiers obscurs dont on le charge, poussant ses investigations jusqu’à leur terme, quitte à déplaire aux autorités.
Sans esbroufe, ni pression violente, à un train de sénateur, Jensen interroge sans passion les suspects. Il dévoile ainsi les non-dits et fait émerger la vision d’un futur puisant ses racines dans la social-démocratie des années 1960. Car Meurtre au 31e étage et Arche d’acier flirte avec la science-fiction. L’enquête sert une anticipation où affleure un discours très critique dont certains aspects semblent désormais prémonitoires.

La vision du futur de Per Wahlöö lorgne nettement en direction de la dystopie. Il s’agit d’amplifier les dérives dont il perçoit les germes dans les années 1960. L’essor effréné de l’automobile individuelle, source de pollution et de surconsommation de l’espace au détriment des autres usagers. L’architecture urbaine rationnelle, conçue pour uniformiser l’espace afin de gommer les tensions, mais qui tue la sociabilité et les solidarités. La concentration des médias entre les mains de grands groupes capitalistes, ici poussée à l’extrême puisqu’une seule entreprise détient plus de 400 titres de presse. Une offre d’information stéréotypée, évitant d’aborder les sujets d’inquiétude ou de stress. La fusion de tous les partis politiques et de tous les syndicats en un large consensus (l’Entente) privilégiant un discours lénifiant axée sur la rentabilité, le bien être, les loisirs et la sécurité, processus aboutissant à l’abstentionnisme. L’usage de la drogue (on pense au LSD) pour contrôler la population. Bref, le futur imaginé par Per Wahlöö a toutes les apparences d’un cauchemar aseptisé.

arche_acierCertes, on ne manquera pas de rétorquer à bon droit que certains aspects de cette dystopie sont désormais datés, notamment le contexte de Guerre froide. Sans doute plus gênant, on n’aperçoit pas l’ombre d’un ordinateur ou d’un téléphone cellulaire, Jensen se contentant d’un bon vieux téléphone à cadran. L’auteur suédois ne semble guère enclin à se soucier de l’évolution technologique. De même, il n’a pas pressenti la mondialisation, l’effondrement du communisme, le terrorisme islamiste, l’instrumentalisation des émotions pour justifier un discours sécuritaire et liberticide. Toutefois, on ne peut s’empêcher de saluer la lucidité de sa vision concernant la conversion de la social-démocratie au social-libéralisme.

Pour autant, Per Wahlöö n’est pas dupe des promesses du camp adverse, comme en témoigne l’ambiguïté de l’ultime dialogue de Arche d’acier.

« Alors maintenant, vous allez socialiser notre société ?
Ça, vous pouvez en être sûr, Jensen. Et ce ne sera pas facile. Nous n’allons pas agir en toute innocence, nous. »

Bref, ce diptyque sans doute méconnu dans le lectorat de la SF, me semble tout à fait digne d’intérêt, malgré ses quelques détails obsolètes. Avis aux amateurs.

Meurtre au 31e étage [Mord pa 31 : a Vaningen, 1964] de Per Wahlöö – Réédition Payot, collection Rivages/Noir, 2010 (roman traduit du suédois par Philippe Bouquet et Joëlle Sanchez)

Arche d’acier [Stalspranget, 1968] de Per Wahlöö – Réédition Payot, collection Rivages/Noir, 2010 (roman traduit du suédois par Joëlle Sanchez)