La Survie de Molly Southbourne

Si Les Meurtres de Molly Southbourne était une histoire d’horreur viscérale jouant sur une sorte de confusion des genres, La Survie de Molly Southbourne opte ouvertement pour une intrigue plus linéaire, mâtinée de science-fiction et de thriller. On y retrouve bien entendu Molly, ou du moins l’une des Mollies née du sang de l’originelle, exactement au moment où s’est achevé le précédent récit. La novella s’inscrit donc dans une sorte de continuation, mais dans un registre différent et avec d’autres choix narratifs. Terminée l’oppression glauque qui vous cueillait aux tripes sans préambule, bienvenue dans une veine plus balisée et plus claire, celle du thriller et de la paranoïa.

La question de l’identité se pose d’emblée au double de Molly. Elle la taraude et lui impose des choix incertains. La créature est-elle seulement un gynoïde asservi aux souvenirs et réflexes de la Molly prime, condamnée à porter sa culpabilité par procuration ? Doit-elle se résoudre à rester le jouet de puissances occultes ayant droit de vie ou mort sur son existence ? Ou est-elle un être doué de conscience, prêt à effectuer ses propres choix et prendre à bras le corps son avenir ? La réponse à ces interrogations détermine son devenir d’une manière pressante, d’autant plus qu’elle se découvre un nouvel adversaire, apparemment bienveillant, semblable par nature, mais adepte lui aussi du secret. Bref, si l’existence de Molly prime ne tenait qu’à une goutte de sang, celui de la copie ne tient qu’à un fil, voire à un coup de fil adressé à une mystérieuse officine dont le numéro est tatoué sur son avant-bras.

En choisissant le thriller et les ressorts de la guerre secrète, Tade Thompson abandonne l’atmosphère anxiogène de l’horreur organique. Il déroule ainsi un récit nerveux, où la tension se cantonne à la psychologie et à une course-poursuite qui voit Molly évoluer vers l’acceptation d’elle-même et une forme d’indépendance. Si le récit y gagne en rythme et clarté, il perd aussi hélas en originalité, ne s’écartant guère des conventions du genre.

Avec La Survie de Molly Southbourne, Tade Thompson délaisse l’ambiguïté et le malaise pour une intrigue efficace, héritée des programmes secrets issus de l’affrontement Est/Ouest. Reste une question : jusqu’où compte-t-il emmener Molly ? Le troisième volet de l’histoire nous le dira.

La Survie de Molly Southbourne (The Survival of Molly Southbourne, 2019) de Tade Thompson – Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », 2020 (novella traduite de l’anglais par Jean-Daniel Brèque)

Les Meurtres de Molly Southbourne

Autre titre de la collection « Une Heure-Lumière » récompensé aux Utopiales ce week-end, Les Meurtres de Molly Southbourne n’usurpe pas son prix Julia Verlanger. On va finir par croire que j’ai bon goût…

Récit d’apprentissage mâtiné d’horreur corporelle, Les Meurtres de Molly Southbourne ne met pas longtemps pour happer le lecteur. En fait, il suffit de quelques pages pour basculer dans l’horreur glauque de l’existence de Molly, petite fille couvée par ses parents dans une ferme isolée. Car Molly vit avec un secret, du genre à ne pas partager avec ses amies durant une pyjama party. Seuls ses parents la comprennent, lui inculquant l’éducation adéquate à sa survie, tout en organisant sa protection contre les doppelgängers nés de son propre sang. Des créatures d’apparence fragile, en tout point semblable à elle, si ce n’est cette propension à la violence qui les poussent à vouloir la tuer.

« Si tu vois une fille qui te ressemble, cours et bats-toi.

Ne saigne pas.

Si tu saignes, une compresse, le feu, du détergent.

Si tu trouves un trou, va chercher tes parents. »

Mantra entêtant, Molly répète inlassablement les principes enseignés par ses parents, de l’enfance à l’âge adulte, de l’innocence à la maturité, traversant les affres de l’adolescence, volonté d’auto-destruction y comprise, et les premiers amours, avec l’impression de voir sa vie lui échapper. Car, bien entendu, les faits qu’elle supporte trouvent leur explication scientifique dans l’existence de sa mère et dans sa participation à la Guerre froide. Du coup, le récit horrifique de Molly bascule sans coup férir vers la science-fiction sans trop nuire cependant à l’atmosphère angoissante de l’ensemble.

En matière de show don’t tell, Tade Thompson distille en effet avec brio l’information, ne se montrant pas trop explicite sur les raisons de la situation de Molly. Il déroule un récit placé sous le joug de la fatalité et de l’incompréhension. Molly apparaît comme sa propre ennemie. Implacable, elle est littéralement légion, engendrant par la moindre de ses plaies ou durant ses règles, une armée de clones résolus à sa propre perte. Peu-à-peu, l’intrigue devient récit d’apprentissage. On accompagne l’enfant, puis la jeune femme dans sa découverte du monde, expérience dont elle goûte les traumatismes successifs avec le couperet des autres mollies au-dessus de la tête. L’expérience lui trempe le caractère et elle se forge une existence, abandonnant progressivement sa capacité à l’empathie.

D’une manière plus symbolique, Les Meurtres de Molly Southbourne nous renvoie enfin à notre condition de créature organique composée de cellules appelées à se dégrader, à mourir, avant d’être remplacées par de nouvelles jusqu’à la dégénérescence finale de notre organisme. Une entropie inscrite dans notre génome et contre laquelle tous les discours sur le libre-arbitre et toutes les mesures prises pour en ralentir les effets ne peuvent pas grand chose. En transposant cette réalité biologique dans le contexte d’un récit d’horreur corporelle, Tade Thompson se montre malin et astucieux, rendant le malaise existentiel de Molly encore plus perceptible pour le lecteur.

Dix-huitième opus de la collection « Une Heure-Lumière », Les Meurtres de Molly Southbourne acquitte donc honorablement son tribut aux grands anciens, en particulier au Frankenstein de Mary Shelley, tout en apportant une touche de modernité bienvenue. A suivre avec The Survival of Molly Southbourne, à paraître aussi au Bélial’.

Les Meurtres de Molly Southbourne (The Murders of Molly Southbourne, 2017) de Tade Thompson – Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », avril 2019 (novella traduite de l’anglais par Jean-Daniel Brèque)