Inflammation

« Pardon, Jean ! Pardon ! »

Jean Mourrat vient de perdre sa femme, disparue lors d’une crue pendant un orage. L’événement a mis un point final à une belle histoire d’amour. Depuis, l’artisan maçon, entrepreneur apprécié de tous dans la vallée, erre comme une âme en peine, délaissant l’éducation de ses deux enfants au profit de la bouteille et de ses souvenirs. Car Jean n’a pas compris le départ soudain de son épouse sous la pluie diluvienne. Il ne comprends d’ailleurs toujours pas son imprudence fatale. Et surtout son ultime appel désespéré, sur le téléphone portable de la maison. Des questions sans réponses qui pèsent sur sa conscience, rendant impossible son deuil, et auxquelles s’ajoutent d’autres interrogations. Jean connaissait-il vraiment Liz, son épouse ? Des quelques années vécues ensemble, il ne retient qu’un bonheur sans nuages, une complicité sincère se passant de mots.

Pourtant, un numéro griffonné sur un marque-page, les remerciements et les hommages adressés par le voisinage révèlent une facette de Liz dont il ne soupçonnait pas l’existence. Et plus il creuse, cherchant à élucider les zones d’ombre dans le passé de son épouse, plus les découvertes s’accumulent, conférant à ses faits et gestes une autre signification. Mais que cherchait-elle vraiment à se faire pardonner ?

inflammationAccroche classique et simple pour le nouveau roman d’Eric Maneval. Après Retour à la Nuit, réédité ces jours-ci en poche chez 10/18 (vous n’avez plus d’excuses pour le lire), l’auteur français rejoue une partition connue, du moins en apparence… Inflammation nous plonge dans l’intimité d’un couple, via le regard du mari. Un type banal, un peu dépassé par les événements, et dont on épouse la quête vitale. Car face à la mort de Liz, Jean Mourrat ne se résout pas à abandonner. Il explore toutes les pistes, animé par une foi ardente quoi qu’il s’en défende. Au fil des découvertes qui jalonnent son chemin de croix, il s’efforce de démêler les informations, refusant le renoncement offert par la boisson, même si l’oubli est tentant. Il lui préfère l’image idéale de son amour pour Liz, qu’aucune des révélations ne parvient à entacher définitivement.

« Pour simplifier, vous vous reprochez quelque chose, consciemment ou pas, et la maladie est une sorte de protection. Elle se développe pour dissimuler la réalité. Une fois que le patient est guéri, la vérité apparaît d’une manière extrêmement violente. Notre hypothèse centrale, Jean, c’est que les deux hypothèses n’en font qu’une. Totalité des effets secondaires activés et pleine conscience du traumatisme. Vous me suivez ? »

Retour à la Nuit jouait avec les codes du tueur en série, Inflammation s’amuse avec ceux du thriller complotiste. Eric Maneval manipule le lecteur, lui racontant une histoire en apparence simple. Il met à dure épreuve notre perception des faits, instillant le doute et un sentiment de malaise. Entre pharmacologie et alchimie, drame familial et complot ésotérique, le récit interroge les notions de réalité et de vérité. Ce qui paraît vrai est-il réel ? Le questionnement semble au cœur du propos de l’auteur. En parfait candide, Jean délaisse son jardin pour chercher la réponse à cette question. Il connaît ainsi une véritable apocalypse, le dévoilement brutal d’une vérité transcendant son expérience humaine sensible : la vie en société est une maladie nous protégeant de notre monstruosité, et son remède, c’est l’amour. Quant au lecteur, il voit sa faculté d’interprétation malmenée, constatant que sa perception de la vérité n’est qu’un aspect d’une expérience de pensée où la fiction le guérit du réel.

En 180 pages, d’une écriture dépourvue de toxines de surface, Eric Maneval nous balade dans l’esprit de son narrateur, se gardant bien de révéler toutes les clés de son histoire. Il flirte aux frontières de la folie, du mensonge et de la foi, sans jamais verser dans le mysticisme. Et sous sa plume, les spéculations les plus incroyables prennent ainsi corps, au point de paraître crédibles, même aux yeux du plus fervent rationaliste.

Parabole autour de l’alchimie de l’écriture, Inflammation se dévore avec passion. Un sentiment renforcé par l’atmosphère anxiogène distillée par un auteur s’amusant avec notre suspension d’incrédulité. Et, par miracle, ça fonctionne ! Sur-interprétation y compris.

inflammation2Inflammation de Eric Maneval – La Manufacture de livres, collection « Territori », novembre 2016

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Retour à la Nuit

Paru dans la collection Territori à La Manufacture de Livre, Retour à la nuit est en fait la réédition du même roman publié par les confidentielles éditions Écorce. Un fait n’ayant pas empêché ce roman de se tailler une jolie réputation chez les initiés (j’hésite à dire les tatoués). Étant devenu introuvable en-dehors du marché de l’occasion, on ne peut que se réjouir de le voir ainsi accéder à une seconde vie. Il le mérite !

Eric Maneval est du genre immersif. Il prend son temps pour installer son récit et laisser infuser les enjeux d’une intrigue prenant à contre-pied les amateurs de thriller et de tueur en série.

On suit ainsi l’histoire d’Antoine, un type au passé chargé, à la jeunesse fracassée suite à un épisode traumatisant dont il garde les cicatrices sur tous le corps.

Nuit après nuit, durant ses longues veilles, dans ce foyer où il travaille comme gardien, Antoine prend le lecteur à témoin. Il lui confie ses pensées, le fruit de ses cogitations nocturnes, car la nuit, les barrières tombent.

Travaillant auprès d’adolescents à problèmes, une jeunesse en souffrance comme on dit pudiquement, Antoine perçoit dans leur mal être comme un écho à ses propres problèmes. Il éprouve une empathie qui le trouble et qu’il essaie de canaliser, ou du moins de rationaliser.

Puis, peu à peu, le passé resurgit. Le compte-rendu d’une affaire judiciaire entrevue à la télé dans une émission à sensation catalyse son attention. Il s’agit d’un meurtre dans lequel Antoine croit reconnaître une ressemblance avec son propre traumatisme. Et la machine molle s’emballe, car la nuit, les barrières tombent…

Je ne peux m’empêcher de considérer Retour à la nuit comme une grande réussite. Eric Maneval tisse une atmosphère d’étrangeté vénéneuse, distillant l’angoisse au fil des réminiscences d’Antoine. Les craintes du jeune homme plombent peu à peu sa sérénité, révélant la fausseté de son assurance d’adulte.

Eric Maneval prend son temps pour faire monter la tension. Volontiers elliptique, il floute les contours du passé d’Antoine, introduisant progressivement le doute sur ses origines et sur la stabilité de son esprit. Et à la fin, on ne sait plus. Machination ? Fantasme ? Bien malin qui pourra dénouer les fils. Mais peu importe, les impressions demeurent. Intenses. En somme, la marque d’un grand auteur.

Ps : une réédition en poche est prévue bientôt. Vous n’avez donc plus aucune excuse.

retour_nuitRetour à la Nuit de Eric Maneval – La Manufacture de Livre/Territori, 2015

CAT 215

caterpillar-215-11Retour chez Territori avec une novella dont on regrette le prix un tantinet excessif. Fort heureusement, en dépit de ce fait agaçant, on ne peut reprocher rien d’autre à ce texte évoquant à la fois Le Salaire de la peur de Henri-Georges Clouzot et Aguirre ou la colère de Dieu de Werner Herzog. Si vous trouvez que j’abuse, lisez ce qui suit.

Marc vit d’expédients, tirant le diable par la queue, malgré un réel talent pour la mécanique. Avec sa compagne Stef et leurs deux enfants, il habite une bicoque dépourvue d’isolation située dans une région froide du nord de la France. Pas vraiment le genre de vie dont il avait rêvé, surtout après avoir quitté la Guyane. Hélas, le provisoire semble devenu définitif et les factures s’accumulent, ne ménageant guère d’échappatoires. Jusqu’au jour où Jules, une ancienne connaissance, le contacte pour une urgence.

« Jules était un anthropologue des zones troubles, de la débrouille et de l’illégalité. L’argent le rendait fou, mais les moyens qu’il choisissait pour en gagner disaient plus son goût du jeu qu’un véritable appétit pour la réussite. »

Jules a besoin de Marc pour le dépanner. Il a entrepris de convoyer dans la plus complète illégalité une grosse pelleteuse vers un camp d’orpailleurs, en pleine forêt, non loin de la frontière brésilienne. Un Caterpilar 215. Pas le genre d’engin à faire dans la dentelle. Mais, comme son conducteur l’a planté en pleine jungle, Jules a besoin d’un mécanicien pour remplacer le moteur. Malgré la réprobation de sa compagne et la réputation de faiseur d’embrouilles de Jules, Marc accepte de l’aider. Contre une grosse somme d’argent et la perspective de retourner en Guyane, au moins pour une semaine.

J’avais laissé Antonin Varenne avec son roman fleuve Trois Mille Chevaux vapeur. Je le retrouve dans un format beaucoup plus court, mais pas moins dense. CAT 215 se lit en une heure, à peine. L’histoire semble pourtant s’étirer au rythme d’une intrigue déroulée comme un crescendo étouffant. Le récit s’enracine en Guyane, dans la forêt équatoriale, sur cette frontière mouvante, ouverte à toutes les convoitises et les violences, si semblable en cela au Far-West. Antonin Varenne prête vie aux lieux sans faire de chichis, réussissant le tour de force de faire ressentir au lecteur la luxuriance de sa végétation, la moiteur de son atmosphère et le foisonnement de sa faune et de sa flore.

Côté humain, l’auteur français brosse le portrait de trois individus obligés de se côtoyer, puis de se supporter durant un huis-clos oppressant, sur fond d’enfer vert complice. Un trio insolite et dissemblable, engagé sur la voie de la confrontation, sans rien pour venir la stopper. On a d’abord Marc, le mécanicien, contraint à l’exil avec sa famille loin d’une Guyane qui l’obsède. Puis, Joseph, l’ancien-légionnaire paranoïaque et raciste, guère épargné par les opérations militaires passées dont il porte les noms et dates tatoués sur la peau. Rwanda, Comores, Congo Brazzaville, Kinshasa, Cameroun, Côte d’Ivoire, Tchad.  Pas le genre de type à énerver, surtout lorsqu’il est fin saoul et armé. Enfin, il y a l’énigmatique Alfonso, invisible la plupart du temps, silencieux et efficace lorsqu’il s’agit de se fondre dans la forêt pour chasser. Objet de la vindicte de Joseph, il semble attendre son heure. De ce trio, Antonin Varenne tire un récit immersif, flirtant avec la folie et la violence. Raconté du point de vue de Marc, CAT 215 ne néglige cependant pas les autres personnages, Joseph et Alfonso, partie prenante du duel qui s’annonce. Et s’il n’apporte aucune réponse sur le passé des uns et des autres, il suggère suffisamment de détails pour faire monter la tension jusqu’à un dénouement laissé judicieusement ouvert, juste avant l’explosion.

Malgré un prix prohibitif, CAT 215 tient donc toutes ses promesses et bien davantage. De quoi donner envie d’approfondir la bibliographie d’Antonin Varenne.

cat_215CAT 215 de Antonin Varenne – La Manufacture de livres, collection Territori, avril 2016

Crocs

Fruit de la collaboration du micro-éditeur creusois Écorce et de La Manufacture de Livres, la collection Territori propose aux lecteurs des histoires enracinées dans le terroir. Parmi les quelques titres du catalogue, on trouve peu de déchets, bien au contraire, on frôlerait plutôt même le sans faute. Si l’on ajoute l’identité visuelle forte, immédiatement reconnaissable, il n’en fallait pas davantage pour attirer mon attention, déjà mise à l’épreuve par des retours très positifs. Et, j’avoue avoir eu le nez fin, si vous me permettez l’expression, en commençant par le roman de Patrick K. Dewdney.

Parfois, au détour d’une pile à lire, on se laisse surprendre par une histoire dont l’atmosphère, le propos et la langue vous embarquent immédiatement, sans préambule. Difficile de cerner les raisons d’un tel ravissement, difficile d’en tirer une recette ou de rationaliser. Crocs m’a happé d’emblée et j’ai largué les amarres calquant mon rythme de lecture sur la voix de son narrateur, un individu lambda dont l’itinéraire et les pensées brassent bien des questions existentielles. Mordu, je vous dis.

Patrick K. Dewdney entremêle deux lignes temporelles dont on perçoit assez rapidement qu’elles sont liées, faisant corps et donnant sens au parcours du narrateur. L’auteur remonte le fil du drame jusqu’à ses origines intimes dont on sent affleurer progressivement les fêlures, les renoncements face à l’entropie et la trahison ultime des idéaux. Crocs raconte l’échec d’un couple dont l’amour se délite progressivement face à l’érosion inexorable du quotidien. Le roman révèle aussi l’échec d’une quête idéaliste, la recherche d’un absolu se terminant sur une impasse. Le ton rimbaldien, la langue riche, oscillant entre le lyrisme et le prosaïsme de la chair et de ses fonctions organiques, brassent des émotions contradictoires où dominent la mélancolie et la folie.

Au désastre intime répondent les paysages à peine domestiqués des environs de Tarnac et de la haute vallée de la Vienne. Une nature aux couleurs automnales sublimée par la plume de Patrick K. Dewdney. Le cycle de la vie et de la mort y déroule sa routine, loin des états d’âme d’une humanité n’étant au final que de passage et dont la trajectoire aboutit au Mur, métaphore à peine voilée du caractère destructeur de notre civilisation.

Bref, Crocs m’a ravi. J’ai lâché prise, emporté par la prose de Patrick K. Dewdney, arraché au confort de mes certitudes par un récit âpre dont les échos risquent de me hanter encore longtemps.

« Sous mes pieds, dans les sédiments noirâtres, il y a les vestiges, la mémoire lémovice qui se tend vers moi depuis la tombe. La rouille gauloise remue, frémit. Je le sens, c’est la croûte du temps qui craquelle sous mes pas. J’inspire et mes narines maculées caressent la poudre de leurs os. Mes mains s’enfoncent parfois dans la bauge froide pour y effleurer leurs souvenirs. Ont-ils compris quelle résistance j’apporte aujourd’hui ? Est-ce maintenant qu’ils se repentiront enfin de la collaboration et du christ et des siècles soumis ? Verront-ils la couardise qu’il y eut à simplement disparaître, et quels fouets, quelles chaînes, quelle mécanique implacable s’est ancrée dans le territoire à leur place ? Je les appelle à moi, en silence. Je réunis chacun de leurs spectres guerriers. Hirsute, couvert de limon, j’avance en chuchotant leurs chants. Un sanglier à forme humaine. La glaise antique sur ma peau est la marque du vieux Lugh. Je devine à l’avant le cabot et ses trajectoires elliptiques. Je secoue la tête, comme dans un rêve. L’ébullition des boues cesse aussitôt et mon regard s’abandonne sur cette île qui flotte au large. Il me semble que ça fume dans les rayons dorés de notre astre mourant. Je lu trouve des teintes rougeâtres, un tableau fauve fiché tout près, en dessous de l’horizon. Les herbes y sont sanguinolentes. Les troncs sont des balafres. Tu parles aux morts, je me dis à moi-même. Et je fais halte un instant, parce qu’ils ne m’entendent pas. Je leur ai pourtant parlé. Je médite tout ça un temps, courbé dans la boue sombre, à tâtonner pour des visions que le temps a ensevelies. Puis, enfin, je hisse la pioche. Reprends la route et ris doucement, sanglote aussi, et peu importe, puisque la folie est déjà là. Qu’il n’y a plus rien à perdre ou à éviter. »

crocsCrocs de Patrick K. Dewdney – La Manufacture de Livres/Éditions Écorce, collection Territori, 2015