Grossir le Ciel

Interpellé par les louanges d’une certaine éminence du Web (la flagornerie est une vertu cardinale), accessoirement lorgnée par le Grand Capital (private joke n°2 bis), j’ai fini par me décider à lire Grossir le Ciel, titre paru chez la recommandable Manufacture des livres. À ma décharge, avouons quand même que celui-ci me faisait de l’œil depuis belle lurette. Du reste, il prenait la poussière dans ma pile à lire, attendant le coup de pouce de la providence pour émerger. C’est chose faite désormais, et si je suis un tantinet agacé par la fin, on va y revenir, je dois confesser au final que Franck Bouysse nous livre un fort bon roman.

Les Doges dans le massif des Cévennes. Dans ce coin reculé de la montagne française, Gus vit seul dans une ferme en compagnie de son chien, Mars. Il ne s’est jamais lié d’amitié avec quelqu’un ou même marié. Ses parents sont morts et il en garde surtout le souvenir des roustes reçues trop souvent. Tout au plus fréquente-t-il son voisin plus âgé, Abel, qui habite à une centaine de mètres. Des coups de main à l’occasion, des visites au débotté, selon l’humeur du moment, quelques cuites gratinées aussi. Bref, rien de vraiment exubérant. De toute façon, Abel n’est pas du genre causant.
Au cœur de l’hiver, Gus poursuit sa routine quotidienne, la monotonie de sa tâche à peine interrompue par l’annonce de la mort de l’abbé Pierre. Il l’aimait bien l’abbé. Il admirait le bonhomme sans savoir pourquoi exactement. Pour l’appel lancé pendant l’hiver 54 ? Peut-être plutôt pour son âge canonique. Difficile à dire, toujours est-il que la nouvelle l’attriste sans vraiment l’affecter. Un peu comme si Mars venait à mourir.
Un soir, il décide de sortir le fusil pour tirer les grives qui nichent dans les bois. Mais avant d’avoir pu en ajuster une seule dans le viseur, un coup de feu les fait s’envoler. Des cris aigus viennent bientôt s’ajouter au tableau. Il s’en passe de drôles chez Abel. Par sûr que le vieux se confie à Gus, histoire de calmer la mécanique qui embraie sous sa caboche et lui fait imaginer des trucs pas catholiques.

S’il ne se situait en France, on pourrait comparer l’univers de Grossir le Ciel à celui des petits blancs d’Erskine Caldwell. On y retrouve en effet les mêmes paysans taiseux, durs à la peine et prompts à lever le coude pour se rincer le gosier. Des types aux relations sociales percluses de sous-entendus et de rancœurs recuites.
Parallèle mis à part, j’ai été littéralement happé par l’écriture de Franck Bouysse. Sans jamais paraître artificiel, l’auteur parvient à réaliser l’équilibre parfait entre le fond, un milieu rural enferré dans la misère, sociale, intellectuelle, économique et tout le toutim, et la forme, un récit à hauteur d’homme. Il en garde d’ailleurs beaucoup sous la plume, oscillant entre un lyrisme mesuré et un naturalisme cru. Bref, je me suis régalé du phrasé authentique des personnages et de l’atmosphère faussement anodine du quotidien des personnages, tournant les pages avec délectation.
Franck Bouysse met en scène la solitude avec une pudeur et une économie de moyens qui force l’admiration. Dans sa difficulté à se lier avec autrui, si l’on fait abstraction de son voisin Abel, dans son enfance malheureuse, évoquée par la bande, et jusque dans ses gestes routiniers, Gus révèle tout son mal être, sa solitude douloureuse, à peine consolé par la présence de son chien Mars et par un ordinaire entièrement consacré à ses bêtes.
Du point de vue de l’histoire, on reste ancré dans du classique. Un récit de proximité, familial et rural, marqué par les non dits et les secrets. Franck Bouysse mène son affaire avec talent, faisant monter progressivement la tension et semant des indices inquiétants dans le paysage glacé des Cévennes. Mais, c’est justement là où j’émettrais un léger bémol. L’intrigue m’est apparu parfaite jusqu’au dernier chapitre qui vient en parasiter le dénouement. Sans déflorer l’histoire outre mesure, l’auteur en dit trop ou trop peu, me laissant avec la fâcheuse impression d’une trame inaboutie. Dommage…

En dépit de ce point venant tempérer mon enthousiasme, je reste très impressionné par Grossir le Ciel. Suffisamment pour exhumer Plateau, le dernier opus du bonhomme. Bientôt.

grossir-le-cielGrossir le Ciel de Franck Bouysse – La Manufacture des livres, 2015 (réédition en poche au bien nommé Livre de poche)

Si tous les dieux nous abandonnent

Valmont, au fin fond de nulle part.
Ici, la ruralité n’est pas riante. Jean-Jacques Rousseau aurait bien du mal à y trouver un spécimen pour illustrer l’innocence de l’état de nature. La bourgade exhale la bêtise crasse, les rancœurs moisies, la violence latente et la frustration. On y épie le voisin, on y entretient les ragots et on s’assomme le week-end venu, à la terrasse du Moonlight. Jusqu’au jour de l’arrivée de Céline, pauvre fille fuyant un traumatisme récent. De quoi allumer le désir dans les regards, réveiller les jalousies et ranimer les mauvais souvenirs.

Si tous les dieux nous abandonnent prouve, s’il est encore nécessaire de le faire, que la campagne abrite de nombreux angles morts où végète une humanité en proie à ses instincts. Nul besoin d’aller s’enfermer dans une ville pour côtoyer l’ignominie, le quart-monde et la violence. Dans le sillage des maîtres américains et européens (personnellement, j’ai pensé plus d’une fois à Pierre Pelot), Patrick Delperdange dépeint un microcosme toxique, engagé sur la voie d’une déchéance inéluctable et totale. Des hommes et des femmes hantés par leur passé et soumis à leurs pulsions.

En me lisant, d’aucuns pourraient croire que j’ai beaucoup aimé Si tous les dieux nous abandonnent. Pourtant, malgré des prémisses engageantes, je retire de ce roman une impression très mitigée.
La faute à une intrigue dont le fil s’effiloche dans les soixante-dix dernières pages. Le récit s’y délite, accumulant les ellipses au point de susciter plus d’interrogations que de réponses. Patrick Delperdange rompt ainsi le huis clos asphyxiant, l’étude de mœurs prometteuse, et amorce une sorte de road novel ne débouchant que sur un final nébuleux et symbolique.
Que reste-il alors ? Une atmosphère sordide d’une noirceur étouffante. Une écriture tirée au cordeau, sans fioriture, efficace dans les descriptions, et diablement évocatrice. Une histoire simple portée par trois voix, celles de Céline, Léopold et Josselin. L’épouse, le père et le fils bâtard. Un trio criminel bien loin de la sainte trinité et qui, au-delà des différences de génération, nous ramène au péché originel.

Bref, j’ai refermé le livre avec un sentiment d’inachèvement, l’impression que la montagne avait accouché d’une souris. Dommage…

si tous les dieuxSi tous les dieux nous abandonnent de Patrick Delperdange – Éditions Gallimard, « Série Noire », janvier 2016