Eric

Eric, jeune adolescent boutonneux de treize ans à peine, l’âge d’or pour les choses avec des boulons, se pique de démonologie. En invoquant un démon (que Belzébuth me tripote), histoire d’exaucer trois vœux lui tenant à cœur (et à d’autres organes que la morale réprouve), il provoque le retour de la pire calamité qu’ait jamais connu le Disque-Monde. Aaargl ! D’aucuns auront immédiatement reconnu, du moins ceux ayant lu Sourcellerie, Rincevent et son bagage à mille-pattes et une bouche.

« Je veux la domination des royaumes du monde. Je veux rencontrer la plus belle femme de tous les temps et je veux vivre pour toujours. »

Faisons court. Cette variation autour du mythe de Faust, évoqué de manière fort lointaine, se révèle fort décevante. On a connu Terry Pratchett plus inspiré et surtout plus enjoué. Ici, rien de tout cela. Les trois vœux d’Eric servent de prétexte à un périple dans le temps et l’espace, jalonné de rencontres supposées amusantes, jusqu’aux origines de l’Univers, via un détour par les jungles du Klatch central, où Rincevent et Eric contribuent à modifier les habitudes cultuelles des autochtones, et la fin de la guerre de Tsort, qui finalement aura lieu et se déroulera comme prévu par l’Histoire, malgré les tentatives de détournement piteuses de nos deux voyageurs.

Hélas, malgré toute ma bienveillance, j’ai dû me faire une raison. Eric est un épisode mineur, voire dispensable, des « Annales du Disque-monde ». Un ectoplasme de roman satirique. Après un argument de départ prometteur, les running gags s’essoufflent en effet rapidement, Terry Pratchett ayant troqué ses saillies drolatiques contre une version plus asthmatique. Seul le sandwich œuf-cresson titille un instant les zygomatiques (merci les Monty Pythons), et encore, avec beaucoup d’indulgence. Quant à l’intrigue, elle se dénoue l’aiguillette de manière besogneuse, n’accouchant que de péripéties molles et d’un final somme toute attendu.

Bref, on s’ennuie ferme, tournant les pages sans conviction avec une seule idée en tête : oublier ce volume calamiteux des « Annales du Disque-monde ». Vite ! Vite ! Le suivant !!

ericFaust Eric – « Les Annales du Disque-monde » (Faust Eric, 1990) de Terry Pratchett – Éditions de l’Atalante, 1997 (roman traduit de l’anglais par Patrick Couton)

Au Guet !

Que les lecteurs assidus de ce blog (Chut ! Je vous entends vous compter) se rassurent. Je n’ai pas oublié l’engagement pris, il y a maintenant quelques mois, d’épuiser l’œuvre de sir Terry Pratchett. Mon silence n’a été que temporaire et fortuit (d’autres bouquins à lire, en fait). Après un plus que bon Trois Sœurcières et un pas mal du tout Pyramide, renouons avec les inénarrables « Annales du Disque-monde ».

Au Guet ! introduit un nouvel arc narratif dans l’univers de l’auteur anglais, lui permettant de brosser le portrait guignolesque de la brigade du Guet d’Ankh-Morpok. Un quatuor de bras cassés, de pochtrons et de piliers de bar à la mauvaise haleine dont les exploits, à l’instar de ceux des trois mousquetaires, vont leur permettre de se découvrir des talents pour la bravoure et les probabilités.

« Il y a une chance sur un million, il a dit, je crois, mais ça pourrait marcher. »

Dans le secret de polichinelle d’une salle obscure, un groupe d’encagoulés complotent dans le dessein de renverser le machiavélique Patricien Vétérini. Et, comme naturellement c’était mieux avant, ils espèrent le retour du roi, conformément aux antiques prophéties, quitte à les soulager un tantinet du fardeau du destin. Le Grand Maître de cette réunion d’opprimés anonymes propose à ses disciples d’invoquer un dragon, espèce disparue et retorse, afin de susciter un héros, leur propre héros, pour le combattre et ainsi semer les graines de la monarchie. Ayant dérobé un grimoire antédiluvien à l’Université Invisible, à la truffe et aux poils de son bibliothécaire, ils se mettent à l’œuvre sans tarder, attirant l’attention (assoupie) des hommes du Guet. Un risque bien faible toutefois, car à Ankh-Morpok, le Guet ne fait pas la loi. Le Patricien compte en effet sur les différentes guildes pour s’auto-gérer. Il a passé un accord astucieux et cynique en ce sens. Plutôt que d’encourager les hommes du Guet à travailler deux fois plus pour juguler la criminalité, autant encourager les filous à travailler moins en leur inculquant les principes de l’intérêt bien compris. En conséquence, les effectifs du Guet ont fondu pour se limiter à trois hommes. Un trio hétéroclite de ratés, de couards et de tire-au-flanc. Pas vraiment l’équipe gagnante pour enfermer les tire-laines. Parmi les préposés de cette maréchaussée dépareillée, on trouve d’abord le caporal Chicard, un zigue à l’apparence indicible qui, si elle s’était rapprochée du monde animal, aurait provoqué aussitôt sa fuite. Et puis, il y a aussi le sergent Côlon qui file le parfait amour conjugal avec une épouse qu’il ne voit jamais, pour cause d’emploi du temps incompatible. Enfin, pour les commander, le capitaine Vimaire apparaît comme l’homme de la situation. Il dispose d’une connaissance intime des bars de la cité et de ses caniveaux où il termine régulièrement ses nuits d’ivresse. Bref, il noie son ennui et sa piètre estime de soi dans l’alcool. Mais, les choses pourraient changer avec l’arrivée de Carotte, le petit nouveau, fils adoptif d’une famille de nains, mesurant dans les deux mètres, et poussé à la rue par ses parents parce qu’il guignait d’un peu trop près la fille de leurs voisins. Malgré ce passif chargé, le bougre est bien décidé à appliquer le règlement à la lettre pour redorer le blason du Guet.

Autant l’affirmer d’emblée, Au Guet ! fait partie des grandes réussites des « Annales du Disque-monde ». Terry Pratchett nous convie à un festival vachard prenant pour cible l’humanité et ses créations. De la société secrète qui ferait passer la franc-maçonnerie pour une entreprise de construction de châteaux de sable, aux clichés de la fantasy, en passant par les arcanes du pouvoir politique, on ne cesse de jubiler des saillies et des piques d’un auteur utilisant l’ironie et le nonsense comme des armes de destruction massive. Au Guet ! est une comédie humaine où l’ennui de la littérature qui pose aurait été remplacé par la parodie, les clins d’œil et un art consommé du running gag. Le roman oscille entre le nawak et la satire, distribuant les bons mots absurdes et s’essayant à l’étude sociologique. Sur ce dernier point, on ne peut qu’être crucifié par l’acuité de certaines réflexions, notamment celles du Patricien.

« A mon avis, l’existence vous pose un problème parce ce que vous croyez que l’humanité se divise entre les bons et les méchants. Vous vous trompez, bien entendu. Il n’y a toujours que les méchants… mais certains sont dans des camps adverses. Il agita sa main fine en direction de la ville et s’approcha de la fenêtre. Tout un océan de mal, vaste et houleux, fit-il d’un ton de propriétaire. Peu profond par endroits, évidemment, mais beaucoup plus ailleurs, je dirais même abyssal. Seulement, des gens comme vous confectionnent de petits radeaux de règles et de simili bonnes intentions puis déclarent : Voici le bien, voici ce qui finira par triompher. Étonnant !. Il assena une claque aimable dans le dos de Vimaire. Là-bas, reprit-il, on trouve des gens prêts à suivre n’importe quel dragon, à vénérer n’importe quel dieu, à ignorer n’importe quelle iniquité. Ils témoignent d’une espèce de méchanceté banale, ordinaire. Rien à voir avec l’ignominie vraiment élevée, créative des grands pécheurs, ça me ferait plutôt penser à une noirceur d’âme fabriquée en série. Des pécheurs, pourrait-on dire, sans trace d’originalité. Ils acceptent le mal non seulement parce qu’ils disent oui, mais parce qu’ils ne disent pas non. »

À aucun moment, l’auteur ne se départit pourtant d’une certaine tendresse pour ses personnages. La naïveté de Carotte et son imperméabilité à la métaphore suscitent une franche hilarité que ne viennent pas refroidir les péripéties d’une intrigue fertile en jeux de mots et rebondissements. Sur ce point, je tire mon chapeau au traducteur Patrick Couton qui a bien dû s’amuser pour le coup. Le trio du Guet, Vimaire en tête, s’impose ainsi sans trop d’efforts aux côtés des sorcières, de Rincevent, du touriste et de son bagage parmi les figures burlesques de l’univers de Terry Pratchett.

Bref, j’en redemande. Rendez-vous est donc pris avec Eric, le neuvième volet des « Annales du Disque-monde ». Bientôt.

au-guetAu Guet ! – « Les Annales du Disque-monde » (Guards ! Guards !, 1989) de Terry Pratchett – Éditions de l’Atalante, 1997 (roman traduit de l’anglais par Patrick Couton)

Pyramides

Fraîchement diplômé de la Guilde des Assassins, Teppic s’apprête à débuter une carrière dédiée à l’inhumation, comme on dit dans sa profession. Mais, le jeune homme se distingue de ses camarades étudiants par ses origines. À vrai dire, il se distingue même du commun des mortels, appartenant à une lignée royale briguant l’immortalité. Teppic est en effet le fils d’un dieu, autrement dit l’héritier du pharaon régnant sur le petit royaume de Jolhimôme (aka Djelibeybi chez les Anglois, la traduction en français me rappelant trop la momification avancée de Léo Ferré).

Bref, pour faire face aux dettes abyssales de son père Teppicymon XXVII, il a quitté sa terre natale pour rallier Ankh-Morpok afin d’y apprendre un métier. Pourquoi pas assassin ? L’épreuve finale, valant pour validation des acquis et compétences létales, révèle hélas son inadaptation pour la profession. Heureusement, elle ne débouche pas sur un échec dont son immortalité future aurait eu bien du mal à se remettre. Teppic n’a toutefois pas le temps de fêter trop longuement son diplôme. Le voilà rappelé chez lui où son pharaon de père vient de trépasser. Pas sûr de se réjouir de cette nouvelle, il doit tout abandonner, camarades de classe, perspectives de carrière, jeunes femmes accortes et plomberie, pour le confort sommaire de la pierre et du désert, pour les crocodiles sacrés, les pyramides et les privilèges d’une fonction royale placée sous la coupe du grand prêtre Dios.

Avec Pyramides, Terry Pratchett penche sans vergogne du côté de la parodie, nous gratifiant d’une réécriture par l’absurde de l’Histoire et des légendes des peuples du bassin méditerranéen. Dans une version décalée de l’Égypte antique, où le pharaon règne à la sueur du front de ses esclaves, sous la houlette d’un clergé oscillant entre omnipotence et ventripotence, l’auteur britannique multiplie les jeux de mots, les situations cocasses, jonglant avec les concepts de la physique quantique et de l’immortalité. Terry Pratchett met aussi sur la sellette la foi et les croyances religieuses, opposant la tradition, incarnée ici par le grand prêtre Dios, au progrès rapporté de l’extérieur par un Teppic ouvert à la modernité et au changement.

« Ce fut à peu près à cet instant que le plus grand mathématiciens du Disque, couché dans la flatulence douillette de sa stalle sous le palais, cessa de ruminer et s’aperçut qu’il se passait quelque chose d’anormal avec les nombres. Avec tous les nombres. »

J’avoue m’être beaucoup amusé en lisant ce septième volet des « Annales du Disque-monde ». La faute à une intrigue délirante et maîtrisée jusqu’au bout. La faute aussi à un personnage principal sympathique qui ne connaîtra pas, hélas, d’autres incarnations. La faute enfin au nonsense habituel de l’auteur, mais également à un foisonnement de personnages secondaires mémorables. Terry Pratchett se montre en effet sur ce point très inventif, accumulant les trouvailles. De Sale-Bête, le chameau roulant sa bosse des mathématiques dans les dunes, à Dios, le grand prêtre passablement rigide, en passant par Ptorothée, la concubine royale rebelle, sans oublier un maître embaumeur et son apprenti, et la famille de Ptaclusp, bâtisseurs de pyramides de père en fils (bis), on comprend que les choses ne demandent qu’à déraper pour le meilleur et pour le rire. Ajoutons à cela, un voisinage composé de deux puissances belliqueuses ayant envie de rejouer la guerre de Tsort avec son cheval de bois (ou peut-être était-ce une vache ? Un cochon ? Ou alors un poulet ?). Une poignée de grands esprits réunis en symposium pour discourir de la République idéale (un spectacle pas cirrhose que ça). Un sphinx confronté aux failles logiques de son énigme, Et pour terminer, une multitude de dieux plus vrais que (sur)nature, libérés de leurs obligations cultuelles à l’occasion d’une modification localisée de la réalité consensuelle. Bref, Terry Pratchett donne du grain à moudre à nos zygomatiques.

Mais surtout, il nous révèle enfin LE secret des pyramides. Une arcane dont la révélation ferait passer le paradoxe du chat de Schrödinger pour une charade enfantine, si elle n’impliquait pas des équations ésotériques et supra-irrationnelles.

« Il n’y a rien de mystérieux dans le pouvoir des pyramides. Les pyramides sont des barrages dans le cours du temps. Si la grande masse de pierre est correctement conçues et orientée, correctement bâtie aux bonnes mesures paracosmiques, son potentiel temporel peut être détourné pour accélérer ou renverser le temps à l’intérieur d’un espace restreint, de la même façon qu’on fait pomper de l’eau à un bélier hydraulique contre le courant. Les premiers bâtisseurs, évidemment vieux et sages, connaissaient parfaitement cette particularité, et le but dans une pyramide correctement construite, c’était d’obtenir un temps absolument nul dans la chambre centrale afin que le roi défunt vive bel et bien éternellement – ou du moins ne meure jamais vraiment. Le temps qui aurait dû passer dans la chambre s’emmagasinait dans l’ensemble de la pyramide, et on le laissait se décharger dans un embrasement toutes les vingt-quatre heures. »

Au final, après Trois Sœurcières, je ne ne cache pas une nouvelle fois mon enthousiasme pour l’auteur britannique. Du coup, je suis impatient de lire ce qu’il me réserve avec le huitième volet de ses annales. Bientôt…

Terry-Pratchett-pyramidesPyramides« Les Annales du Disque-monde » (Pyramids, 1989) de Terry Pratchett – Éditions L’Atalante, 1996 (roman traduit de l’anglais par Patrick Couton)

Trois Soeurcières

« Le vent hurlait. La foudre lardait le pays comme un assassin maladroit. Le tonnerre roulait en va-et-vient sur les collines sombres cinglées par la pluie. La nuit était aussi noire que l’intimité d’un chat. Une de ces nuits, peut-être, où les dieux manipulent les hommes comme des pions sur l’échiquier du destin. Au cœur des éléments déchaînés, parmi les bouquets d’ajoncs dégoulinants, luisait un feu, telle la folie dans l’œil d’une fouine. Il éclairait trois silhouettes voûtées. Tandis que bouillonnait le chaudron, une voix effrayante criailla :
Quand nous revoyons-nous, toutes les trois ?
Une pause suivi.
Enfin une autre voix, beaucoup plus naturelle, répondit :
Ben, moi, j’peux mardi prochain. »

Le roi Vérence est mort, assassiné par le duc Kasqueth. Et comme un malheur n’arrive jamais seul, le voilà condamné à hanter son château pour l’éternité, du moins jusqu’à ce qu’il parvienne à rétablir sur le trône son héritier légitime, un nourrisson vagissant qu’un serviteur courageux (ou suicidaire) s’est empressé de mettre à l’abri. Poursuivi par les sbires de l’usurpateur, le domestique fuit jusque dans la lande avant d’être rattrapé, ayant juste le temps de remettre son paquet couronné à trois femmes avant de mourir. Un trio de sorcières dépareillées mais uni comme les doigts d’une main de lépreux. Et voici Mémé Ciredutemps, Nounou Ogg et Magrat Goussedail dépositaires du destin du royaume de Lancre. Un avenir que Mémé pressent tapissé de dagues affûtées. Mais pas de quoi inquiéter nos sorcières aux goûts aussi différents que leur apparence. Pas de quoi angoisser la romantique et très fleur bleue Magrat, la bonne vivante Nounou et encore moins Mémé, l’experte en têtologie.

L’accroche de Trois Sœurcières ne laisse planer aucun doute. Le sixième opus des « Annales du Disque-monde » se place d’emblée sous les auspices du théâtre et de l’un de ses représentants les plus illustres, Shakespeare. Le récit abonde ainsi en trouvailles réjouissantes, en clins d’œil, allusions et autres références amusantes, se permettant même quelques passerelles en direction de l’univers des contes. De quoi satisfaire les zygomatiques des amateurs d’intertextualité débridée.
Mais le roman ne se cantonne pas qu’à cela, oscillant entre la satire de nos mœurs (si si !) et la parodie de l’univers de carton pâte des pièces de Shakespeare. Terry Pratchett fait montre d’un mauvais esprit jubilatoire, tout en saillies drolatiques et nonsense assumé. Il évite de surcroît l’écueil des digressions superfétatoires et foutraques, un point qui m’avait profondément agacé dans Sourcellerie.

Le trio de sorcières porte littéralement l’histoire sur ses épaules, lui impulsant un rythme endiablé, non dépourvu de morceaux de bravoure, comme un sortilège déplaçant le royaume de Lancre quinze ans dans l’avenir. La benjamine Magrat Goussedail, encore un peu verte et naïve, l’expérimenté Nounou Ogg (on passera sous silence ses nombreux domaines d’expertise) à la progéniture prolifique et Mémé Ciredutemps, la sorcière traditionaliste dotée d’une poigne de velours dans un gant de fer, toutes trois vont donner du fil à retordre au couple des usurpateurs assassins, Lord et Lady Kasqueth. Deux âmes damnés tiraillées entre folie homicide et névrose maniaco-dépressive, dont les actes ne tardent pas à faire l’unanimité contre eux, y compris le royaume lui-même qui, tel un vieux chien en mal d’affection, s’ébroue d’un mécontentement assez élevé sur l’échelle de Richter.

Parmi les autres personnages de Trois Soeurcières, n’oublions-pas le fou du roi, à qui le destin moqueur réserve un drôle de sort, si l’on fait abstraction bien sûr de son coup de foudre pour Magrat. Hwell, le pygmalion de la troupe de théâtre d’Olwin Vitoller. Un nain titillé par la muse et n’étant pas la moitié d’un auteur génial. Et Tomjan, l’héritier survivant du royaume de Lancre, qui préfère les feux de la rampe aux dorures du trône. Du beau monde, je vous le dis, pour un roman tenant toutes ses promesses et peut-être même davantage.

Bref, Trois Sœurcières se révèle à tous points de vue un point culminant du cycle. C’est un roc ! C’est un pic ! C’est un cap ! Que dis-je, c’est un cap ? C’est une péninsule !

trois_soeurcièresTrois Sœurcières – Les Annales du Disque-monde (Wyrd Sisters, 1988) de Terry Pratchett – Éditions L’Atalante, 1995 (roman traduit de l’anglais par Patrick Couton)

Sourcellerie

Retour à l’Université Invisible pour une intrigue centrée sur la vénérable institution, menacée ici par un péril dont les manifestations magiques risquent de surcroît d’entraîner l’Apocralypse (l’apocalypse apocryphe, bande d’ignares !). C’est l’occasion de retrouver Rincevent, désormais promu au poste d’assistant à la bibliothèque. En fait, le bougre se contente surtout de pourvoir au régime de son maître, des bananes essentiellement, tout en couvrant d’un regard inquiet les lourds volumes de magie et les opus majeurs mis à la chaîne pour préserver l’intégrité physique de leurs lecteurs.
À la veille de l’intronisation du nouvel archichancelier, l’Université frémit d’agitation tel un essaim de faux bourdons léthargiques. Pendant que le cuisinier prépare le repas spécial imaginé pour l’occasion, les mages peaufinent discours et compliments, fourbissant des sourires de circonstance. Mais derrière cette façade de respectabilité, ils se réjouissent surtout des agapes à venir, déjà prêts à se saouler comme des rustres, à chanter comme des braillards et à manger jusqu’à s’en faire péter l’œsophage. Tous ne voient pas s’amonceler les signes annonciateurs du désastre, des signaux de mauvais augures qui volent, rampent, sautillent ou chuintent vers la sortie. Tous sauf Rincevent qui prudemment opère un repli stratégique vers « Le Tambour rafistolé », la taverne à la réputation de bouge le plus chic d’Ankh-Morpok, où il a ses habitudes. Mais comme on dit, c’est en reculant pour mieux sauter l’obstacle que l’on trébuche dans le marigot, juste derrière.

« Mon père disait toujours que la mort, c’est pareil au sommeil. Oui, c’est ce que m’a dit le chapeau, répliqua Rincevent alors qu’ils tournaient dans une rue étroite, pleine de monde, entre des murs d’adobe blancs. Mais à mon avis, c’est beaucoup plus dur de se lever le matin. »

Rassuré par la tournure prise par le cycle avec Mortimer, mon enthousiasme se trouve conforté par ce cinquième volume des « Annales du Disque-monde », même si l’on se situe un bon cran en-dessous du précédent tome. On y retrouve avec plaisir Rincevent, le mage couard et calamiteux du début, renouant avec son addiction à la vie, une drogue dure à laquelle il s’accroche comme un tique à sa seringue (j’aime bien l’image).

L’intrigue se focalise sur l’Université Invisible, un panier de crabes où la concurrence semble uniquement tempérée par les intentions homicides des uns et des autres. L’arrivée d’un sourcelier, huitième fils d’un mage révoqué jadis, vient semer la zizanie dans les lieux, remettant en cause la Tradition, pour le plus grand plaisir des ambitieux. Mais cette magie brute, surpuissante et sauvage, risque bien de brûler les ailes nouvellement acquises, entraînant le monde à sa perte.

Pendant ce temps, il incombe à Rincevent de sauver le monde, une fois de plus. Avec Conina, il se trouve en bonne compagnie pour le faire. Fille de Cohen le barbare, la jeune fille rêvait de devenir coiffeuse. Mais l’hérédité lui a fait adopter la vie aventureuse de son géniteur. Voleuse plus prompte à étrangler le quidam qu’à l’embrasser, elle pousse Rincevent à déployer des trésors d’ingéniosité pour ne pas succomber à son charme fatal, à plus d’un titre. Tout deux embarquent dans un périple vers les contrées exotiques du Klatch, sous la conduite du chapeau de l’Archichancelier qui espère ainsi trouver un champion pour s’opposer au sourcelier. L’occasion pour Terry Pratchett de parodier l’univers des « Mille et Une Nuits » et d’accoucher du personnage de Creosote, un satrape vaguement poète et de Nijel le destructeur, un apprenti héros encore un peu vert.

Mélangeant le sarcasme et le nonsense, Sourcellerie enchaîne les rebondissements sans faiblir jusqu’à un bouquet final sans doute trop prévisible. L’humour révèle tout son sel – peut-être devrai-je parler de poil à gratter – dans les dialogues farfelus. Et si l’aspect parodique reste convaincant, il peine malheureusement à faire oublier une trame tirant un tantinet à la ligne, foutraque jusque dans ses digressions, même si le récit retombe sur ses pieds au terme d’un deus ex machina pratchettien.

Bref, si l’on s’amuse incontestablement à la lecture de Sourcellerie, on tique aussi souvent devant les péripéties inabouties, voire superflues. Rendez-vous avec Trois Soeurcières pour voir si les choses s’améliorent. Mon petit doigt me souffle oui !

SourcellerieSourcellerie « Les Annales du Disque-monde » (Sourcery, 1988) de Terry Pratchett – Éditions L’Atalante, 1995 (roman traduit de l’anglais par Patrick Couton)

Mortimer

2016 étant arrivée comme un cheveux dans le potage pékinois, me voilà fort marri car je n’ai pas livré mon Pratchett mensuel. Baste, entamons la nouvelle année avec une chronique du quatrième volume des « Annales du Disque-monde » en guise de bonne résolution.

La Huitième fille m’avait laissé un tantinet sur ma faim, heureusement me voici réconcilié avec sir Terry Pratchett. Mortimer se révèle en effet à tous points de vue réjouissant. Indépendamment du fait que l’on continue à explorer le Disque-monde, ici les guerres picrocholines des royaume de la plaine de Sto et le cottage douillet de LA MORT, on renoue surtout avec l’humour grinçant et le nonsense de l’auteur britannique.

Mortimer s’attache à mettre en scène l’un des personnages récurrents du cycle, jusque-là resté dans l’ombre, et pour cause vue le caractère ingrat de sa besogne. Vous l’aurez deviné, il s’agit de LA MORT. Le bonhomme (LA MORT est de sexe masculin) s’échine en effet à moissonner les défunts à l’issue du temps imparti à leur existence. Tombeau de tous les espoirs, réalité ultime, assassin devant qui aucune serrure ne résiste, LA MORT fait passer les âmes dans l’autre monde sans manifester aucune émotion (les émotions, c’est une histoire de glandes) ni éprouver de sentiment d’injustice. IL N’Y A PAS DE JUSTICE. RIEN QUE MOI.
Reclus hors du temps, il tient le compte des grains de vie s’écoulant dans les sabliers, n’intervenant en cartilages et en os que pour rappeler à la mort les mages, sorcières et autres sommités du Disque-monde.

Mais l’éternité, c’est long. Surtout à la fin, disait Isaac Asimov (ou Woody Allen, voire Franz Kafka, on se bouscule au portillon pour revendiquer ce trait d’esprit). LA MORT s’ennuie. Ferme. Elle aimerait faire l’expérience de la vie, s’amuser, goûter aux plaisirs de l’existence, de la bonne chère. Bref, disposer de loisirs, faire une pause dans sa besogne d’exécuteur des basses œuvres du Destin.
Pour satisfaire à ce besoin, il embauche un apprenti à la foire de Montmouton afin de lui confier l’ordre naturel du monde et prendre des vacances bien méritées. Son choix se porte sur un jeune homme empoté, naïf, rêveur et maladroit. Mortimer, Morty pour les intimes, devient ainsi le second de LA MORT. Une tâche difficile et pourtant nécessaire car il en va de la survie du monde et de la réalité. Il ne faudrait pas qu’une banale histoire d’amour, un béguin puéril ne vienne le distraire, accouchant d’une Histoire alternative fâcheuse. La réalité est têtue. Gare aux conséquences…

Avec Mortimer, Terry Pratchett trouve enfin la bonne recette. Le récit abonde en trouvailles, en bons mots et situations amusantes, tout en restant cohérent de bout en bout. On a moins l’impression de lire une succession de scénettes et davantage un récit vif, porté par de véritables personnages, pourvus de deux jambes, deux bras, une tête, et surtout une psychologie. Bien entendu, on reste dans le registre de la comédie, même si le sujet porte au drame. Sur ce point, Terry Pratchett affiche d’ailleurs un art de la satire jubilatoire. Dans sa quête, LA MORT se fait le reflet de l’humanité, dans toute son absurdité, avec un sens du ridicule qui, comme tout le monde le sait, ne tue pas.
LA MORT et surtout Morty forment un duo mémorable, mis en valeur par une galerie de personnages secondaires bien troussés. De Ysabell, la fille adoptive de LA MORT condamnée pour l’éternité à avoir seize ans (l’âge ingrat, par excellence), à Albert (aka Alberto Malik, le fondateur de l’Université invisible), domestique fidèle de la MAISON, en passant par Igné Coupefin, mage de seconde zone très porté sur la nourriture, les divers protagonistes ne manquent pas d’originalité et de charisme.

Bref, avec Mortimer je retrouve paradoxalement le moral. Rendez-vous avec Sourcellerie, le cinquième volume des « Annales du Disque-monde ». Bientôt.

mortimerMortimer – « Les Annales du Disque-monde » (Mort, 1987) de Terry Pratchett – Éditions L’Atalante, 1994 (roman traduit de l’anglais par Patrick Couton)

La Huitième Fille

Annales du Disque-Monde suite…

Délaissons Rincevent, Deuxfleurs et son encombrant bagage pour aborder un nouveau versant de l’œuvre de Terry Pratchett. La Huitième Fille introduit en effet un personnage important du cycle, j’ai nommé Mémé Ciredutemps, sémillante sorcière malgré ses plus de soixante balais.
La maîtresse femme habite à Trou-d’Ucques, village dont le nom est à la mesure de sa situation retirée, au fin fond d’une vallée des montagnes du Bélier. Mémé, pas de chichis et de poudre de Merlin pinpin entre nous, œuvre à la tranquillité d’esprit de la communauté, conjurant le mauvais œil ici, dispensant potions, charmes et prédictions là, tout en accouchant à l’occasion ses concitoyennes. Plus sage-femme que mage-femme, elle vit paisiblement dans une chaumière, loin de l’agitation stérile du monde sur lequel elle jette de temps en temps un œil navré.
La Mort au trousse, le magicien Tambour Billette vient rompre la quiétude des lieux. Comme le veut la tradition, le bougre lègue sans tarder ses pouvoirs au huitième fils du forgeron de Trou-d’Ucques, lui-même huitième fils. Mais voilà, le braillard qui vient de naître, se révèle être une fille. Stupeur ! On s’empresse de cacher le fait et d’oublier le bourdon du magicien dans un coin de l’atelier. Hélas, la magie finit par se rappeler à l’enfant devenue une petite fille de huit ans. Il lui faut immédiatement recevoir une éducation afin d’éviter la catastrophe. Bien sûr, tous les regards se tournent vers Mémé, mais la sorcière ne se sent pas sur ce coup. Elle pressent surtout les embrouilles dans un monde où les préjugés sur les femmes sont chaussés de gros sabots.

Avouons-le d’entrée de jeu, je me suis ennuyé un tantinet en lisant La Huitième Fille. Le sujet de ce troisième volet des « Annales du Disque-monde » n’est bien entendu pas en cause, je dois même reconnaître que Terry Pratchett fait montre d’une certaine finesse pour aborder la question de l’égalité des sexes. Le roman recèle sur ce point quelques réflexions bien senties, offrant matière à quelques saillies fort drôles. Il permet également d’introduire le personnage récurrent de Mémé Ciredutemps que l’on retrouvera par la suite dans Trois Soeurcières si je ne m’abuse. Pleine de sagesse, mais nourrissant un penchant coupable pour le thé, le sucre et les robes voyantes, Mémé porte sur le monde un regard désabusé. Son ironie latente, sa lucidité et son esprit combattif la propulsent immédiatement en tête des personnages emblématiques du cycle. Elle paraît malheureusement bien seule au milieu d’une distribution bien terne.

Venons-en à ce qui fâche. Je me suis ennuyé ferme une grande partie des aventures de Mémé. Le récit prend en effet son temps pour démarrer, accusant par la suite plusieurs baisses de régime sévères. Mais surtout, l’humour débridé et l’art de la satire pointent aux abonnés absents. Il faut attendre l’arrivée à l’Université Invisible pour que Terry Pratchett retrouve un peu de son mordant et pour que l’histoire regagne de l’intérêt. Hélas, aussitôt arrivé dans les murs de l’institution de magie, l’auteur britannique se perd dans un imbroglio assez convenu, au dénouement de surcroît bâclé.

Bref, Terry Pratchett passe un peu à côté de son sujet. Du coup, La Huitième Fille m’a déçu. Attendons de lire Mortimer pour voir comment évolue le cycle.

Huitième_filleLa Huitième Fille –  « Les Annales du Disque-monde »(Equal Rites, 1987) de Terry Pratchett – Éditions L’Atalante, 1994 (roman traduit de l’anglais par Patrick Couton)

Le Huitième Sortilège

On avait abandonné le mage Rincevent en fâcheuse posture, sur le point de mourir asphyxié, après qu’il eût été précipité par-dessus le bord du Disque-monde. L’angoisse (Aaargl !) était à son paroxysme. C’était aller vite en besogne et oublier la magie baignant l’ensemble de cette création farfelue. C’était négliger le sortilège ayant élu domicile dans la caboche du magicien raté. Par un prompt réajustement de la réalité, l’In-Octavo, le grimoire d’où il provient, a rétabli la situation, sauvant par la même occasion le sortilège vagabond et son hôte récalcitrant, sans oublier Deuxfleurs et son encombrant bagage. Le trio se retrouve alors propulsé dans la forêt de Skund, lieu sauvage s’il en est, habitée par des lutins, des arbres bavards et d’autres créatures issues des contes et folklore. Et comme le Grimm ne paie pas, Rincevent se retrouve aux premières loges d’une prophétie dont il doit faire mentir le terme fatidique prévu pour dans deux mois. Aaargl !

Avec Le Huitième Sortilège, Terry Pratchett abandonne la structure découpée en plusieurs aventures du précédent volume, optant pour un récit complet. L’histoire gagne en ampleur sans pour autant renoncer aux rencontres drolatiques et aux situations croquignolesques qui faisaient tout le sel de La Huitième Couleur.
Si l’on retrouve des personnages aperçus dans le premier volet, notamment LA MORT, de nouveaux font leur apparition. Parmi eux, on me pardonnera de ne citer que Cohen, le héros octogénaire, perclus de rhumatismes, édenté, et pourtant bien loin de pouvoir prendre sa retraite, faute d’avoir su économiser suffisamment. Contraint de continuer à accomplir quête, sauvetage de vierges légèrement vêtues et de ravir les trésors au nez crochu des sorcières, à la barbe des druides, à la griffe des dragons, à la mâchoire pourrie des goules et de bien d’autres monstruosités, le héros des héros accompagne Rincevent et Deuxfleurs dans un nouveau périple sur le Disque-monde, de la forêt de Skund aux couloirs secrets de l’Université Invisible d’Ankh-Morpork, via les plaines de Sto, où vit le peuple du Cheval, et les alignements mégalithiques des contreforts des montagnes du Bélier, dont tout le monde sait qu’il s’agit d’ordinateurs géants. Un voyage loin d’être de tout repos où ils devront composer avec une famille de trolls (qui ne les laissera pas de marbre), affronter Herrena la Harpie au Henné lancée à leur poursuite par l’ambitieux Trymon qui ambitionne de réformer l’Université Invisible en bannissant les antiques pratiques et leurs colifichets poussiéreux. Ils visiterons le jardin de LA MORT, initiant la camarde aux arcanes du jeu de cartes, et échapperont de justesse à une secte prêchant l’éradication des magiciens et de toutes les créatures magiques afin de repousser l’apocalypse imminente menaçant le Disque-Monde. Bref, une course-poursuite incessante où l’optimisme béat de Deuxfleurs n’apparaît pas comme le moindre des soucis d’un Rincevent plus que jamais en proie aux facéties du sortilège habitant son esprit. Et tout cela à l’ombre du Cori Celesti, le moyeu du monde, où les dieux désintéressés continuent à disputer aux géants des glaces l’usage de la tondeuse à gazon.

Avec Le Huitième Sortilège, Terry Pratchett continue de passer en revue avec bonheur les poncifs de la fantasy, les interprétant à l’aune de l’humour et du nonsense. La suite bientôt, avec La Huitième Fille.

livres-huitiaeme-sortilaegeLe Huitième Sortilège – « Les Annales du Disque-monde » (The Light Fantastic, 1986) de Terry Pratchett – Éditions l’Atalante, 1993 (roman traduit de l’anglais par Patrick Couton)

La Huitième couleur

Avec La Huitième couleur, le blog yossarian se lance un défi : chroniquer une fois par mois un volume de cette longue série du défunt sir Terry Pratchett. Autant dire que je m’engage dans un cycle d’au moins deux années, si je parviens bien sûr à tenir le rythme. Mais quand on aime, on ne compte pas (dixit la sagesse populaire, au moins aussi indicible que la main invisible du marché).

Plouf ! Plouf !

La Huitième couleur introduit le Disque-monde, un univers farfelu ne tenant sa cohérence qu’à une suspension de l’incrédulité dopée à l’octarine, la fameuse huitième couleur du spectre lumineux dont les nuances révèlent la magie brute.
Juché sur le dos de quatre éléphants géants, eux-mêmes installés sur la carapace d’A’Tuin, la gigantesque tortue céleste, en route vers l’infini (ou selon certains religieux vers le lieu où elle accomplira une cosmique copulation), le Disque-monde recèle mille et une surprises. À commencer par la cité double d’Ankh-Morpok, métropole percluse de vices, port cosmopolite, antre d’une ribambelle de guildes guère fréquentables, voleurs, assassins, magiciens et j’en passe, cité-État gouvernée d’une main de fer par le Patricien, un autocrate retors et cruel.
Bref, avec une telle réputation, la ville ne pouvait qu’attirer Deux-Fleurs, ressortissant rêveur de l’Empire agathéen, venu ici pour se livrer à une activité incongrue : le tourisme. Accompagné d’un coffre pourvu de nombreuses jambes, aussi encombrant que dangereux, le bougre se complaît dans les situations périlleuses qu’il provoque en distribuant avec générosité l’or dont il est pourvu abondamment (il faut dire que le sous-sol du continent contre-poids, sur lequel s’étend l’empire agathéen, se compose en grande partie de ce métal).
Le hasard lui fait croiser la route de Rincevent, mage raté et calamiteux (Aaargl !) depuis son échec à l’université de magie. Le pauvre a joué en effet de malchance en ouvrant un grimoire interdit qui renfermait quelques sorts trop épouvantables pour être décrits. L’un d’entre-eux ayant investi sans autorisation son esprit, il demeure une menace latente, n’attendant plus que la parole pour révéler toute sa puissance maléfique. Rincevent vivotait jusque-là en mettant à profit son talent pour les langues, don lui permettant de crier au secours ! dans un nombre invraisemblable de langues (Aaargl !). Le voilà contraint par le Patricien à devenir le guide et le protecteur de Deux-Fleurs. Une tâche qu’il ne tarde pas à regretter…

Ne tergiversons pas, La Huitième couleur est une excellente parodie de fantasy. Terry Pratchett passe en revue quelques uns des poncifs du genre les convertissant aux vertus du nonsense et de l’ironie débridée. Entre le magicien malchanceux, le touriste candide, son coffre monstrueux et la multitude de personnages secondaires, sans oublier LA MORT, l’auteur britannique nous régale de situations abracadantesques, de rebondissements frénétiques, multipliant les clins d’œil aux amateurs de fantasy. Ils ne manqueront sans doute pas les fines allusions au monde de Nehwon de Fritz Leiber, au personnage de Conan de Robert Howard et à bien d’autres romans.

On regrettera juste, s’il faut émettre un bémol, le caractère un tantinet décousu du récit, découpé en quatre aventures indépendantes, et le sérieux coup de mou accusé par le deuxième chapitre (« L’émissaire du Huit »), une intrigue vaguement chtulhuienne. Pour le reste, c’est du rire en barre. Ma préférence se porte naturellement vers la première aventure (« Couleur de Magie »), même si les troisième (« L’Appel du Wurm ») et quatrième (« Au Bord du Gouffre ») chapitres font montre d’une bonne humeur et d’une inventivité réjouissante.

Bref, voici une amusante entrée en matière. Pour savoir si la suite tient toutes les promesses, rendez-vous le mois prochain avec Le Huitième Sortilège.

huitième_couleur2La Huitième couleur – « Les Annales du Disque-monde » (The Colour of Magic, 1983) de Terry Pratchett – Éditions L’Atalante, 1993 (roman traduit de l’anglais par Patrick Marcel)

La Longue Terre

L’écriture à quatre mains ne s’avère pas toujours un gage de qualité, l’acte en lui-même restant en effet solitaire, du moins en France où les ateliers d’écriture ne foisonnent guère. Et lorsque l’on réunit deux écrivains connus, la somme des parties peut s’avérer passable voire mauvaise. Car tout demeure question d’affinités et de complicité. Pourtant, les expériences réussies abondent pour contredire ce constat liminaire. Et parmi celles-ci, on peut désormais ajouter ce livre du duo Pratchett & Baxter. (Je sais, on dirait le nom d’une agence de notation…)

Certes, La Longue Terre s’apparente à un tome d’exposition. Un long préambule dont les 150 premières pages paraissent interminables. Fort heureusement, une fois le cadre posé, dès que l’intrigue démarre vraiment, le caractère laborieux, pour ne pas dire paresseux, s’efface pour laisser enfin apparaître l’enjeu science-fictif du roman. Un enjeu vertigineux, guère novateur pour l’habitué, mais sauvé de l’enlisement par les facéties de Terry Pratchett.

Quid de cette longue Terre ?

Les lecteurs de Stephen Baxter (et peut-être de Charles Stross) trouveront sans doute au concept un air de déjà-vu. Ce chapelet de mondes dans lesquels il est possible, par un abus de langage amusant, de glisser soit vers l’Ouest, soit vers l’Est, à la condition de renoncer à ses possessions métalliques, offre aux deux auteurs une multitude de pistes science-fictives et narratives.

Il ouvre aux habitants de la Terre, passeurs naturels ou non, les portes d’une liberté complète, dégagée du carcan de leur société natale. Il leur donne la possibilité de bâtir des utopies à leur convenance, ailleurs, sur une autre Terre, ressuscitant par voie de conséquence un esprit pionnier un tantinet moribond. Bien sûr, cela ne va pas sans mal. Les gouvernements voient d’un très mauvais œil l’hémorragie suscitées par l’attrait pour ces terres vierges. Ils appréhendent à raison l’aspect incontrôlable du passage d’un monde à l’autre, procédé mis à profit par les terroristes pour commettre des attentats ciblés. Et puis, il y a l’impact social et économique des défections. Privée de ses talents, l’économie mondiale périclite, faisant grossir la pénurie et le mécontentement des phobiques incapables de glisser tout seul.

Sur ces différents sujets, Pratchett & Baxter choisissent de ne pas s’étendre, du moins pour l’instant. Ils les éludent au profit d’un récit d’exploration, se focalisant sur un trio de personnages hétéroclites.

D’un côté Lobsang, intelligence artificielle devenue consciente, poussant la roublardise jusqu’à prétendre être la réincarnation d’un mécanicien tibétain, histoire d’obtenir les mêmes droits que les humains. Une entité omnisciente, bavarde, imbue d’elle-même, bref insupportable. Le genre de créature capable d’investir un distributeur de boissons pour taper la conversation, tout en pillant des banques de données sans vergogne. Pour résumer, un électron libre (euphémisme) au service de l’institut tranTerre, lui-même filiale de la Black Corporation, entreprise aux desseins mystérieux.

De l’autre Josué, passeur naturel, oscillant entre misanthropie et empathie, et Sally, jeune femme issue d’une communauté utopique fondée sur une terre parallèle, elle-même passeuse naturelle au caractère bien trempé.

En leur compagnie, à bord d’un dirigeable gouverné par Lobsang, on découvre cette Longue Terre, chevauchant le multivers quantique et ses n-branes, pour en explorer toutes les versions parallèles. Un périple répétitif jalonné de trouvailles faisant l’objet de moult hypothèses et agrémenté de multiples allusions et clins d’œil cinématographiques, télévisuels, romanesques et musicaux.

Si on ne peut pas dire que le rythme soit échevelé, on s’amuse quand même beaucoup des dialogues savoureux et de l’humour pince sans rire de Terry Pratchett. On retrouve également quelques unes des thématiques chères à Stephen Baxter. Car ces Terres multiples ne sont pas toujours inhabitées. Elles recèlent leur comptant de surprises. Des trolls, elfes et autres créatures issues de l’arborescence des possibles les parcourent, ravalant les humains au rang d’espèce sédentaire enracinée dans une seule réalité. Ces branches parallèles de l’évolution fournissent une explication rationnelle au folklore féerique et à la mythologie de nombreuses cultures passées. Elles sont autant une source d’émerveillement qu’un objet intellectuel. Une spéculation mise en scène via l’outil de la Science-fiction.

En lisant ce premier tome, il faut reconnaître que Pratchett & Baxter jouent sur du velours. Et si je ne suis pas pleinement convaincu par La Longue Terre, le canevas tissé par le duo et le cliffhanger final ménagent suffisamment de suspense pour me donner envie de poursuivre l’aventure.

Bref, affaire à suivre avec The Long War.

Autre avis ici.

La Longue Terre (The Long Earth, 2012) de Terry Pratchett & Stephen Baxter – Éditions L’Atalante, collection « La Dentelle du cygne », 2013 (roman inédit traduit de l’anglais par Mikael Cabon)