Les continents perdus

Gilles Dumay venant de laisser sa place à Pascal Godbillon à la tête de la collection Lunes d’encre, profitons du défi initié par A. C. de Haenne pour rappeler qu’il y a aussi été publié sous le pseudonyme de Thomas Day (non non, je ne vais pas parler de Resident Evil)

Pourvue d’une illustration de couverture suggestive (je ne sais pas vous, mais moi, je kiffe!), l’anthologie Les continents perdus prolonge l’expérience entamée par Thomas Day dans la défunte collection « Présence du futur » (Aventures lointaines 1 et 2). L’ouvrage présente une sélection de nouvelles et novelettes dont la publication s’étale de 1986 à 2002. Formats de prédilection de la science-fiction, la nouvelle et la novella demeurent hélas les grandes oubliées de l’édition, si l’on fait abstraction de la récente collection « Une Heure-lumière ». Un fait regrettable lorsque l’on constate la grande qualité des textes réunis ici. Walter Jon Williams, Ian R. MacLeod, Michael Bishop, Lucius Shepard et Geoff Ryman, leurs histoires se révèlent époustouflantes par leur justesse, leur imagination et leur sensibilité. Rassurez-vous, je pèse mes mots.
Dans un avant-propos concis et un tantinet polémique, Thomas Day (aka Gilles Dumay, directeur de la collection Lunes d’encre) dévoile sa conception des littératures de l’Imaginaire. Compte tenu de sa liste d’auteurs préférés, je ne peux que le suivre… Mais, revenons au sommaire de l’anthologie où il nous propose cinq destinations à cinq époques différentes. Une invitation au voyage alléchante, mais pas seulement.

« Un voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu’il se suffit à lui même. On croit qu’on va faire un voyage mais bientôt c’est le voyage qui vous fait ou vous défait. »

Nicolas Bouvier

Premier texte de l’anthologie, « Le Prométhée invalide » relève de l’uchronie. Walter Jon Williams met en scène les personnages de Lord Byron, Percy et Mary Shelley dans une réalité historique alternative, où l’écriture du roman Frankenstein ou le Prométhée moderne ne se déroule pas dans les conditions que nous connaissons. A l’instar de Brian Aldiss (voir le roman Frankenstein délivré), l’auteur américain s’amuse avec le genre et l’une de ses œuvres maîtresses. Il le fait en prenant comme décor l’Europe au lendemain des boucheries napoléoniennes, empruntant à l’époque son style sans trop alourdir le récit. Bref, voici, une lecture agréable et engageante pour la suite.

« Tirkiluk » n’a pas été étranger à mon envie de découvrir les romans de Ian MacLeod (pour mémoire, Les Îles du soleil chez Folio SF et L’âge des Lumières chez DLE). Cette nouvelle raconte l’arrivée et l’installation d’un jeune météorologue dans une station de l’Arctique. Le contexte est celui de la Seconde Guerre Mondiale et bien entendu les informations que le jeune scientifique doit collecter sont vitales au bon déroulement des opérations militaires. Que les lecteurs réfractaires aux histoires militaires se rassurent, ce texte s’éloigne très vite de ces prémisses guerrières. On assiste en effet à la découverte par un occidental d’un milieu et d’une culture (celle des Inuits) qui lui sont totalement étrangers. Et progressivement, cette étrangeté finit par contaminer le récit, nimbant les contours de la réalité d’une aura de fantastique. Inutile de préciser que la rédaction de l’histoire sous forme de journal intime convient idéalement à l’atmosphère.

« Apartheid, Supercordes et Mordecai Thubana » est sans doute le texte que je préfère dans cette anthologie (encore que mon cœur balance avec la nouvelle suivante). Michael Bishop n’est pas totalement inconnu en France puisque les amateurs de Philip K. Dick ont sans doute lu son hommage au Maître du Haut Château (Requiem pour Philip K. Dick). Néanmoins, je souhaiterais en lire davantage de cet auteur, surtout au regard de ce superbe récit. En effet, celui-ci est à la fois audacieux et engagé. Relier physique quantique et discrimination raciale, tout en dénonçant l’Apartheid, ce système ségrégationniste institué en Afrique du Sud jusqu’à la fin des années 1990, n’est pas une mince affaire. Abordé selon le point de vue d’un descendant de Boers, Afrikaner bon teint, l’histoire ne bascule à aucun moment dans la caricature et Michael Bishop s’en sort, je trouve, de façon fort satisfaisante. Coup de cœur et coup de maître.

Bien connu dans nos contrées grâce au Bélial’ et à Jean-Daniel Brèque, on aimerait que le talent de Lucius Shepard soit reconnu plus largement. Ici, l’auteur américain force une nouvelle fois l’admiration avec un texte à mi-chemin du fantastique et de la Science-Fiction. Ne tergiversons pas, j’avoue m’être régalé en découvrant le Delà, cette contrée singulière peuplée de vagabonds et de leurs chiens, un territoire traversé par des trains mystérieux et sillonné de monstruosités mortelles. Une invitation au voyage en forme d’aventure au cœur des Ténèbres. Bref, « Le train noir » apparaît comme mon second coup de cœur.

Geoff Ryman restera connu dans nos contrées pour une poignée de nouvelles. Primé à plusieurs reprises (British Science Fiction Award et World Fantasy Award, pour ceux que ça intéresse), « Le pays invaincu. Histoire d’une vie » se révèle un texte fort émouvant où l’on découvre la vie d’une petite fille (puis jeune femme) dans un pays qui n’est pas tout à fait le Cambodge, mais qui y ressemble fortement quand même. Un univers assez singulier, teinté de fantasy, qui pour cette raison pourrait peut-être décourager les lecteurs cartésiens. S’inspirant d’une réalité tragique, la nouvelle n’en demeure pas moins empreinte d’une justesse touchante.

Seule anthologie publiée dans la collection Lunes d’encre, Les continents perdus nous font regretter la faible appétence du lectorat pour les nouvelles. Un fait que l’on peut regretter au regard de la qualité des textes sélectionnés ici.

Les continents perdus – Anthologie proposée par Thomas Day – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », septembre 2005 (recueil traduit de l’anglais par Jean-Daniel Brèque)

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Dragon

Je ne compte plus les rendez-vous manqués avec Thomas Day. Women in Chains, Sept secondes pour devenir un aigle, avec un tel taux d’échec le lecteur lambda aurait sans doute passé son chemin, se disant qu’il existe beaucoup d’autres livres et que la vie est trop courte… Pourtant, je suis du genre têtu, surtout lorsque j’ai l’impression de passer à côté d’un auteur dont l’écriture semble sous-tendue par une véritable vision.

Paru au Bélial’, Dragon inaugure la toute nouvelle collection « Une Heure-Lumière » dédiée aux novellas. L’éditeur réaffirme ainsi son penchant pour la forme courte et pour un auteur qu’il a régulièrement publié, me procurant accessoirement l’opportunité d’une nouvelle tentative.
Si le synopsis de Dragon lorgne du côté du thriller, le texte n’usurpe pas sa place au sein d’une collection orientée vers la science-fiction. Quid de l’intrigue ?

Dans un futur indéterminé, Bangkok semble condamné à la submersion du fait des désordres climatiques. Ceci n’empêche toutefois pas les pédophiles occidentaux de venir profiter de la chair fraîche mise à disposition par des entrepreneurs peu scrupuleux. Malgré l’attitude ferme du nouveau gouvernement, la corruption règne en effet toujours en maître dans les rues de la capitale, les autorités préférant fermer les yeux sur ce trafic sordide, ou du moins se contenter d’en limiter les aspects les plus visibles et révoltants. Mais lorsqu’un tueur décide de faire justice de manière sanglante, transformant les prédateurs en proies, elles s’affolent et décident de le traquer. Il ne faudrait pas que les touristes désertent le pays du sourire…

Si l’on en croit Thomas Day, la genèse de Dragon a été longue et douloureuse. Longtemps resté en friche sur le disque dur de son ordinateur, le texte a évolué pour aboutir à un récit violent qui interpelle et donne à réfléchir, sans basculer pour autant dans le pamphlet. Thomas Day nous secoue dans nos certitudes, suscitant le dilemme par un questionnement moral affûté. La violence est-elle légitime pour mettre hors d’état de nuire un prédateur ? Ne devient-on pas soi-même un monstre en agissant ainsi ? Et pourrait-on laisser agir un serial-killer qui s’en prendrait uniquement aux pédophiles ? L’auteur se permet aussi d’interroger notre rapport à la sexualité, mettant en scène homosexualité et transsexualité, jusqu’à imaginer une nouvelle forme d’identité sexuelle, un absolu à destination d’une post-humanité encore en gestation.

Pour assurer la vraisemblance de son intrigue, il est allé chercher son décor sur le terrain, directement en Thaïlande, un pays dont il connaît bien les zones d’ombre. Ses descriptions de Bangkok et de la jungle apportent une touche de vraisemblance bienvenue qui facilite l’immersion. L’écriture visuelle, empruntée au cinéma, renforce cette impression. S’il revendique Cronenberg pour son inspiration, je n’ai pas pu m’empêcher de penser à Fincher, Bangkok me rappelant l’atmosphère délétère de la ville-cloaque de Seven. Cet attrait pour le cinéma se retrouve également dans la narration. Thomas Day adopte la méthode d’un réalisateur en salle de montage, ordonnant ses rushs pour recomposer l’histoire dans un désordre faisant davantage sens que le simple déroulement chronologique des faits. Un délicat exercice d’équilibriste, ici très réussi.

Avec Dragon, Thomas Day inaugure de fort belle manière la collection « Une Heure-Lumière », proposant un hybride de thriller et de fantastique fort convaincant.
Et en ce qui concerne « Une Heure-Lumière », affaire à suivre avec Nancy Kress, un autre rendez-vous manqué régulier de ce blog.

DragonDragon de Thomas Day – Éditions du Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », janvier 2016.

Sept secondes pour devenir un aigle

Moi, j’appelle cela jouer de malchance.

Pourtant, l’illustration de couverture était à tomber par terre (comme tout ce que fait Aurélien Police). Et puis, j’avais plutôt apprécié « Lumière Noire » et « Sept secondes pour devenir un aigle ». Mais voilà, au final, le recueil de Thomas Day restera un rendez-vous manqué (un de plus). L’auteur va finir par croire que je le fais exprès. Je jure que non !

Six nouvelles et une novella (novelette ?) figurent au sommaire de Sept secondes pour devenir un aigle. Toutes ont pour fil directeur l’écologie. Comme le précise Yannick Rumpala dans une postface éclairante, nous sommes entrés dans une nouvelle ère : l’anthopocène. Une période où la géologie, le climat, la biomasse et toutes les données « naturelles » doivent désormais composer avec l’humanité, une force dont les activités, la pression qu’elle exerce sur la biosphère, contribue à modifier le fonctionnement du système terrestre.

Pour le meilleur a-t-on longtemps affirmé. Pour échapper à la précarité de l’existence, pour s’affranchir des aléas de la nature… Pour disposer de davantage de confort, une ribambelle de désirs artificiels à satisfaire. Croissance, pouvoir d’achat, miroir aux alouettes…

Pour le pire, comme semblent le confirmer les prévisions les plus optimistes du GIEC.

Commençons par mes deux coups de cœur. J’avais déjà lu « Sept secondes pour devenir un aigle » dans la revue numérique Angle mort. Il n’y a pas une once de gras dans ce court texte, efficace et très visuel. Thomas Day va droit au but en nous relatant la fin de parcours de ce militant amérindien, anarchiste amoral. Et si le dénouement peut paraître hâtif, cela ne se fait pas au détriment du propos. À lire en écoutant du Noir Désir, évidemment.

« Lumière Noire » est paru au sommaire du recueil Retour sur l’Horizon. La version présentée ici a été quelque peu retravaillée par rapport au texte initial. Du chirurgical et non du brutal que l’on se rassure. Ayant un faible pour le post-apocalyptique, je ne pouvais que nourrir qu’un préjugé favorable à l’encontre de ce long récit. Il faut reconnaître que Thomas Day s’en sort très bien. La forme comme le fond, le traitement des personnages et l’atmosphère, très inspirée par Terminator, tout se conjugue avec bonheur pour aboutir à une lecture plaisir dont la conclusion n’est pas pour me déplaire.

Je sais. Vous qui me lisez (trois pelés, un tondu et quelques chevelues), vous vous dîtes que ce compte-rendu ne correspond pas à l’image d’un rendez-vous manqué. Mais voilà, c’est maintenant que les choses se gâtent.

« Éthologie du tigre » se présentait sous des auspices engageantes. Une touche d’exotisme, ici le Cambodge, une tigresse fantôme, un homme au visage ravagé et un propos qui interpelle. Hélas, même si le texte ne manque pas de qualités, j’avoue que l’amourette entre l’éthologue et la guide du ministère de l’environnement m’en a littéralement sorti. Tant pis.

Je suis passé aussi complètement à côté de « Shikata ga nai » et « Tjukurpa ». Je n’ai d’ailleurs pas grand chose à en dire, si ce n’est que ces deux nouvelles m’ont paru anecdotiques. On ne peut rien y changer

Reste « Mariposa », le texte d’ouverture du recueil. Je confesse que celui-ci me laisse dubitatif. Je ne sais quoi penser de la juxtaposition des registres, journal de bord, lettre, compte-rendu d’interrogatoire, si ce n’est que le procédé m’a semblé artificiel.

Arrivé presque au terme de cet article, je cherche encore pourquoi le recueil de Thomas Day me laisse avec un sentiment de frustration. Rien à redire de la narration, l’écriture de l’auteur s’avère très visuelle, faisant appel à des références cinématographiques et musicales. Mais, le goût pour la précision, pour le détail parfois trivial, l’emporte trop souvent sur l’atmosphère, conférant certes aux histoires une touche d’authenticité, mais personnellement, je ne prise guère le pipi caca.

Bref, deux textes sur six, c’est bien ce que je considère comme un rendez-vous manqué. À mon grand regret…

Sept secondes pour devenir un aigle de Thomas Day – Éditions Le Bélial’, septembre 2013