La Loterie et autres contes noirs

Autrice dédicataire d’une des récompenses les plus réputées dans le domaine du suspense et de l’horreur psychologique outre-Atlantique, Shirley Jackson apparaît comme un jalon incontournable de l’évolution du fantastique et du thriller. Si l’on se fie à la postface de La Loterie et autres contes noirs, commise par Miles Hyman, son petit-fils, de surcroît illustrateur de la présente réédition, l’autrice a fait irruption de manière fracassante dans le paysage éditorial américain avec « La Loterie », paru à l’origine dans la célèbre revue The New Yorker. Pour beaucoup de lecteurs, cette nouvelle a fait l’effet d’un choc, poussant certains d’entre-eux à écrire des lettres de protestation, voire à résilier leur abonnement. A posteriori, la simplicité du texte, empreint d’une apparente banalité, en impose toujours par son style naturaliste ne laissant rien présumer de son dénouement violent, dont on cachera ici la teneur. Et, d’une certaine façon, cette courte immersion au sein d’une communauté d’Américains moyens définit idéalement l’atmosphère prévalant dans la plupart des nouvelles de Shirley Jackson.

L’autrice semble en effet afficher un goût prononcé pour le prosaïsme du quotidien et la trivialité urbaine ou rurale de ses compatriotes. Elle aime dépeindre ainsi les petites villes de l’Amérique profonde, au voisinage paisible et poli, mais aussi le monde du travail avec ses relations sociales lisses et convenues, parfaite illustration, pour ne pas dire illusion, de l’American way of life. Elle accorde enfin beaucoup d’importance à la normalité et la routine des relations conjugales ou amicales.

Mais, pour paraphraser une célèbre pièce de Shakespeare, quelque chose de pourri semble hanter ce décor trop propret, quelque chose de vicié, de perverti, ne demandant qu’à s’exprimer dans toute sa violence pour faire éclater le vernis des apparences. Par petites touches, des détails anodins, des pensées malsaines remisées aux tréfonds de l’esprit, Shirley Jackson distille ainsi le doute, l’angoisse, gauchissant les contours rassurant de la normalité et faisant surgir le mal dans toute sa noirceur.

Parmi les textes au sommaire de ce recueil, on retiendra évidemment « La Loterie », mais aussi « La possibilité du mal » qui voit une vieille dame respectable semer la zizanie dans la petite ville où elle habite. « Louisa, je t’en prie, reviens à la maison » met en scène la fugue d’une jeune fille cherchant à échapper à sa famille en se fondant dans l’anonymat, au point de… Ne disons rien, histoire de ménager un dénouement imprévu. « Elle a seulement dit oui » recycle la notion de fatalisme, impulsant au récit tragique une touche de fantastique. Quant à la nouvelle « Les vacanciers », elle serait digne de figurer parmi les épisodes de la série The Twilight Zone.

Dans la postface intitulée « Shirley Jackson, la métaphysique de l’angoisse », Miles Hyman nous livre une intéressante analyse de l’œuvre de son aïeule, insistant sur le fait que les pires démons sont finalement ceux de l’esprit. Après avoir lu La Loterie et autres contes noirs, on ne peut que le rejoindre sur ce point, tout en appréciant l’influence de l’écriture de l’autrice sur le thriller moderne. Reste maintenant à lire ses romans, La Maison hantée et Nous avons toujours vécu au château. Très vite…

La Loterie et autres contes noirs (Dark Tales, 2016) de Shirley Jackson – Éditions Rivages/Noir, février 2019 (recueil traduit de l’anglais [États-Unis] par Fabienne Duvigneau)

Terminus

La fin du monde est proche ! Résonnant comme un mantra lancinant, l’assertion des prophètes de mauvais augure n’a jamais paru aussi proche pour Shannon Moss. Agent du NCIS, le service naval des enquêtes criminelles, elle a vu l’apocalypse de près. Très près, éprouvant ses effets jusque dans sa chair, en l’occurrence un membre fantôme, amputé après cette expérience traumatisante au milieu d’une forêt glacée, baignant dans la clarté blafarde d’un soleil spectral, auprès d’une rivière surplombée par de multiples corps crucifiés à l’envers. Cette fin du monde, autrement appelée le Terminus, a été aperçu pour la première fois en 2666 par les équipages d’un programme secret du NSC. Initié au début des années 80 par la Navy, l’expérience consistait alors à explorer les futurs possibles de l’humanité. Mais, au cours de leurs voyages en « Eaux Profondes », les marins n’ont trouvé que le spectacle de la désolation. Une apocalypse inexorable, semblant même se rapprocher du présent en dépit de toutes les tentatives pour l’invalider. Tiraillée entre cette vision apocalyptique et le meurtre sauvage d’un SEAL ayant eu connaissance du Terminus, Moss commence alors une enquête dont elle n’appréhende pas encore tous les tenants et aboutissants.

Après Le Chant mortel du Soleil de Franck Ferric (j’y reviendrai d’ici un an, contribution à la revue Bifrost oblige), Terminus apparaît comme le deuxième choc livresque du label AMI (mais je n’ai toujours pas lu Anatèm). Le roman de Tom Sweterlitsch conjugue en effet les qualités du thriller au vertige provoqué à la lecture de la science-fiction. Pour autant, l’auteur américain n’invente rien, recyclant les motifs classiques du voyage dans le temps et du paradoxe temporel, à l’aune de la physique quantique et de la mythologie scandinave. Mais, il fait montre d’un savoir-faire efficace, nous livrant un véritable page turner dont on se sépare difficilement pour retourner vaquer à ses tâches quotidiennes.

Les habitués de ce blog connaissent ma méfiance, voire ma défiance, pour le thriller, notamment en raison des facilités d’écriture et du caractère redondant des intrigues. Ici, rien de tel. Tom Sweterlitsh prend un malin plaisir à semer le doute, baladant le lecteur entre plusieurs époques et bouleversant les allégeances des personnages d’un voyage à l’autre. On progresse ainsi par bonds et rebonds, au sein d’un continuum flexible, où les futurs potentiels sont déterminés par des voyageurs qui s’efforcent de faire mentir le destin funeste promis à l’humanité. En opérant un tri dans l’arborescence des possibles, ces multiples futurs réalisables du Temps Profonds, les marins du NSC tentent de faire jouer en leur faveur les probabilités, agissant en apprentis sorciers. Source de paradoxes déstabilisants, ces expérimentations donnent lieu à quelques belles visions technologiques de l’avenir, en particulier ces Systèmes d’Ambiance composée de nanobots permettant d’afficher et d’interagir avec de l’information. Mais, les plongées en « Eaux Profondes » entraînent également des actes inconsidérés, voire criminels, comme l’envie de ramener dans le présent le double d’une personne vivant dans un futur potentiel ou l’écho d’une arme. Tom Sweterlitsch use sans abuser des possibilités que lui offre la physique quantique pour complexifier l’intrigue, tout en restant compréhensible pour le commun des mortels, guère accoutumé aux spéculations de la Hard-SF.

Le récit nous renvoie également à l’eschatologie et aux croyances religieuses. Si la rationalité préside le déroulé du récit, celui-ci convoque aussi une symbolique renvoyant à la foi et à l’imaginaire de diverses religions. L’espace étroit du Vardogger évoque Yggdrasil, l’arbre monde de la mythologie nordique, et l’irruption du Terminus au firmament n’est pas sans rappeler Fenrir, le loup géant venu pour dévorer Odin le voyageur, au moment du Ragnarök, événement terminal évoqué également par une allusion au Naglfar, le vaisseau des ongles conduit par Hrymr. Par sa vision apocalyptique, Terminus nous renvoie enfin à notre angoisse de la fin du monde qui, de toute manière, s’achèvera au terme de notre existence.

Pour terminer, Tom Sweterlitsch nous livre un portrait de femme qui, même s’il n’est pas exempt des défauts inhérents aux personnages de thriller, n’en demeure pas moins très crédible et original. Shannon Moos est en effet un guide très efficace pour nous faire pénétrer dans les arcanes du temps, même si le traumatisme qu’elle a vécu dans son adolescence, son existence vouée à sa mission et l’esprit de sacrifice dont elle fait montre pendant son enquête, lorgnent un tantinet du côté du cliché. Son passé, son parcours personnel et surtout le ton employé par l’auteur pour nous les restituer, achèvent de nous convaincre, suscitant même notre empathie.

Brillant, vertigineux, haletant, Terminus réveille donc l’enthousiasme, celui soulevé à la vision des premières saisons de la série X-Files, référence avouée de l’auteur. Mais le roman de Tom Sweterlitsch subjugue aussi par la solidité et l’efficacité de son intrigue, ne faisant regretter à aucun moment le temps investi pour le dévorer.

Je suis cité ici.

Terminus (The Gone World, 2018) de Tom Sweterlitsch – Éditions Albin Michel Imaginaire, avril 2018 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Michel Pagel)

Goodbye Billy

Après dix sept ans de bons et loyaux services, l’agent spécial Richard Benton se retrouve muté comme chef des Archives tronquées. Un enterrement de première classe dans les tréfonds de la bibliothèque du Congrès auprès de ceux que l’on surnomme les rats de poussière. À moins qu’il ne puisse rebondir après cette période de purgatoire administratif. En attendant, l’ex-agent du FBI doit prendre ses fonctions et découvrir sa nouvelle équipe réduite à trois personnes, restriction du budget oblige. Un vieil hippie, un tantinet anar, une punkette douée pour l’informatique et une experte de l’Internet à laquelle aucun pare-feu ne résiste. Le trio est chargé d’exhumer dans les archives les secrets de l’Histoire les mieux cachés, de collecter et recouper les informations, quitte à agacer l’establishment. En leur compagnie, Dick Benton ne tarde pas à se frotter à un candidat républicain à l’élection présidentielle, à ses ex-collègue du FBI et à une équipe de gros bras très dangereux.

Ne tergiversons, si je ne peux pas affirmer avoir détester Goodbye Billy, le roman de Laurent Whale n’a guère soulevé mon enthousiasme. Paru aux éditions Critic dans leur collection consacrée aux thrillers, l’ouvrage initie une série dédiée à une équipe d’archivistes, chargée d’enquêter dans le passé de l’histoire américaine afin de dévoiler ses angles morts. Si le principe paraît intéressant, voire stimulant, on ne peut pas dire que sa réalisation soit convaincante. Laurent Whale se contente de survoler (euphémisme) les aspects historiques pour se concentrer sur ses marottes. On retrouve ainsi le goût pour l’aviation dont il a déjà fait montre dans la « Saga Costa », un peu de sexe décomplexé (et assez ridicule), mais également un rejet affirmé de la classe politique et de ses magouilles. Hélas, en dépit d’un état d’esprit se voulant libertaire, Goodbye Billy se révèle surtout perclus de poncifs et de tics de langage qui m’ont passablement agacé.

Pour commencer, Laurent Whale reprend à son compte l’hypothèse de la survie du Kid, lui donnant quelques dizaines d’années de vie supplémentaires. Il confirme ainsi les doutes de certains de ses contemporains sur la sincérité de Pat Garrett. Hélas, les péripéties vécues par le Kid au-delà de son décès officiel ne paraissent guère crédibles, pour ne pas dire abracadabrantesques. Sans entrer dans les détails, Laurent whale masque avec difficulté sa sympathie pour l’outlaw, privilégiant le mythe plutôt que l’Histoire, tout en assurant au personnage une longévité insolente. Un défaut s’expliquant sans doute par un excès de visionnage de Pat Garrett et le kid de Sam Peckimpah. Je lui pardonne, étant moi-même plutôt fan du film. Mais là n’est pas le point le plus problématique du roman.

En effet, Laurent Whale applique de manière trop systématique les recettes du thriller. Chapitres courts s’achevant sur un cliffhanger, personnages stéréotypés à l’excès, manichéisme à tous les étages, dialogues réduits à leur stricte fonction utilitaire, l’ensemble paraît très fabriqué, voire trop. D’aucuns parleraient de style fluide. Pour ma part, je le trouve extrêmement pauvre, grevé de surcroît par un problème de rythme surprenant. Tout la première partie du roman est en effet très statique, pour ne pas dire mollassonne. On s’enferre dans une enquête dépourvue d’originalité, avec en arrière-plan la menace de forces occultes guère préoccupées par l’altruisme. On a vu cela mille fois dans n’importe quelle série policière américaine.

Puis, Laurent Whale abandonne le registre complotiste, optant pour un fly novel jalonné de rencontres improbables, notamment avec un milliardaire texan et un ancien militaire, amateur de vieux zincs. Le rythme s’accélère considérablement, sans devenir pour autant frénétique, et les morceaux de bravoure s’enchaînent sans que l’on ne frémisse vraiment tant les péripéties paraissent capillotractées. En fait, la tension dramatique reste désespérément à l’étiage et l’on tourne les pages sans passion, persuadé que rien de fâcheux ne risque d’arriver à Dick Benton et ses compagnons.

Bref, je ne peux m’empêcher de considérer Goodbye Billy comme une distraction sans conséquence, où l’enthousiasme pointe aux abonnés absents. Et, si l’on souhaite se venger littérairement du monde, on peut passer son chemin car tout paraît ici trop facile, trop prévisible. Sans vouloir être méchant, ce premier volet des « Rats de poussière » me fait un peu l’effet d’une Agence tout risque des bibliothèques, mais sans la folie douce de Looping. Dommage.

Goodbye Billy – Les Rats de poussière 1 de Laurent Whale – Réédition Gallimard, collection « Folio policier/Thriller », septembre 2015

Tuer Jupiter

Le 2 décembre 2018, la dépouille du plus jeune président de la Ve République entre au Panthéon au terme d’un hommage national grandiose, faisant office de sacre pour un personnage ayant brûlé toutes les étapes d’une ascension politique hors norme. À rebours de cet événement, au sens médiatique du terme, François Médeline remonte le fil d’un assassinat prémédité par des forces tout sauf occultes, mêlant le drame intime de la mort d’un homme ordinaire à ses répercutions médiatiques, celles de la disparition d’une image forgée par la communication, icône adorée des uns et honnie des autres.

De Washington à Moscou, en passant par Aubervilliers, des alcôves du pouvoir aux coulisses des médias de masse, via des réseaux-sociaux bruissant du bruit blanc des fake news, des rumeurs et autres communiqués officiels, l’auteur met en scène les jeux de la communication politique et du marketing, appelés en d’autres temps la société du spectacle.

« The Medium Is The Message. »

La plume de François Médeline sait se faire aiguisée lorsqu’il s’agit de brosser un portrait grinçant de quelques grands de ce monde dit civilisé. En fin connaisseur d’un milieu qu’il a côtoyé de près, il joue ainsi avec l’image des Trump, Poutine, Collomb, Larcher et bien d’autres, imaginant des morceaux de bravoure d’une drôlerie bigger than life. Parmi ces perles, on retiendra surtout le dialogue surréaliste entre Trump et son fils Baron, mais aussi l’entretien improvisé de Poutine avec son masseur attitré, sans oublier le monologue entre la dépouille du jeune président et l’experte en thanatopraxie chargée de l’embaumer, ou enfin le prosaïsme de l’intimité du couple formé par Bibi et Manu. Rien ne semble arrêter le mauvais esprit de François Médeline qui singe avec gourmandise les postures et impostures des grands serviteurs de l’État, pastiche avec gouaille leur discours, tout en démasquant les faux-semblants et non-dits qui les émaillent. Bref, il se livre avec générosité à un jeu de massacre qui provoque plus d’une fois un rire nerveux ou suscite l’accablement.

Si cet aspect du roman convainc sans peine, il faut convenir que celui-ci manque de substance pour le reste. À force de vouloir se montrer strictement amusant, l’auteur en oublie de traiter l’objet même de son propos, l’événement médiatique, se contentant d’en survoler l’écume brouillonne. Si le médium est le message, Tuer Jupiter constitue un bien maigre viatique contre ses effets délétères. De surcroît, François Médeline préfère s’égarer dans un ersatz d’histoire secrète à la manière d’un James Ellroy, acquittant d’ailleurs son tribut au « Dog » dans un court chapitre, tout en adressant un clin d’œil à l’un des personnages de son propre roman La politique du tumulte. Son propos se perd ainsi dans un vague complot fomenté par des puissances aux desseins médiocres, enferrées dans leurs réflexes d’animaux. Bref, on se dit que tout ceci est au final très léger, même si le style percutant de l’auteur rend la lecture aisée et agréable.

Tuer Jupiter se révèle donc une lecture divertissante où le pouvoir apparaît comme un exercice trivial, transcendé par un storytelling peinant à masquer la triste banalité des ego.

Tuer Jupiter de François Médeline – La Manufacture de livres, septembre 2018

De l’autre côté du Lac

Quartier de La Colline. L’air lourd et moite pèse comme un couvercle sur les lieux. Une tension latente imprègne l’atmosphère, irritant les nerfs d’Hermann. Derrière la baie vitrée de sa villa, il guette, pressentant un danger diffus, une menace invisible qui trouble sa sérénité et nuit à sa concentration pendant qu’il joue aux échec en solitaire. Ce sentiment stimule son instinct de protection, contribuant à lui faire échafauder des stratégies de défense pour sauvegarder son épouse et sa fille. Une épouse, au moral miné par un fibrome, avec laquelle il perd peu-à-peu le contact, et une fille un peu trop indépendante et insouciante. Pourtant, les signes de mauvais augure s’accumulent, bien visibles de tous.

L’un des jumeaux de leurs voisins a d’abord tué son frère par accident, en jouant avec une arme à feu. Puis, des adolescents ont disparu, enlevés par un mystérieux prédateur tenant la police en échec. Jusqu’au foyer pour mineurs où il travaille, qui semble la proie d’un désordre et d’une violence contagieuse. Tout cela ne peut que mal se terminer, tout cela ne peut que déboucher sur une catastrophe, faisant voler en éclat l’apparente normalité du paysage qu’il aperçoit au travers de la baie vitrée et qui reflète, au-delà du lac, un univers semblable au sien, plus apaisé, plus sécurisant, mais dont la fausseté l’inquiète.

« Celui qui se protège en permanence est comme anesthésié. Il est protégé de la douleur, mais il ne ressent plus rien. Je préfère avoir mal et ressentir les choses. »

Parfois, une lecture imprévue vous cueille par surprise. Un roman que vous n’aviez pas vu venir et qui, au détour d’une chronique, vous fait irrésistiblement de l’œil. À moins que ce ne soit le chroniqueur qui ait trouvé les mots justes pour attirer votre curiosité. Bref, De l’autre côté du Lac ne figurait pas à mon programme de lecture. Et si, j’ai aperçu sa couverture arty – une photo surexposée affichant deux silhouettes féminines de dos – jamais je n’aurais envisagé de le lire de moi-même. Erreur, car le roman de Xavier Lapeyroux, sous l’apparence d’un thriller psychologique, se révèle un redoutable page-turner incubé au meilleur du fantastique, avec une petite pincée d’esprit dickien.

Xavier Lapeyroux met en effet en place une intrigue simple dont le crescendo paranoïaque flirte avec la folie, sans jamais verser dans la facilité du rêve éveillé. Si on ne peut renier l’aspect lynchien de l’atmosphère, une des inspirations avérées de l’auteur dont l’imaginaire emprunte beaucoup à l’imagerie cinématographique, celui-ci s’amuse surtout avec les contours de la réalité, jalonnant le récit d’allusions faisant échos aux obsessions d’Hermann, l’œil-caméra et le narrateur de cette dérive parsemée de clichés pris en double exposition, de frères ennemis, d’hommes cocons empruntés aux Body Snatchers de Philip Kaufman, de sosies et autres doppelgängers. Des simulacres dans un monde truqué aux yeux – euphémisme – d’un narrateur ayant perdu ses repères. Ou pas ? Sur ce point, l’incertitude laisse place à des certitudes, sans doute beaucoup plus inquiétantes.

A la fois inclassable et fascinant, De l’autre côté du Lac est donc le genre de roman dont le climat étouffant et l’intrigue maline réveillent l’angoisse et la paranoïa. A ne pas manquer.

De l’autre côté du lac de Xavier Lapeyroux – Éditions Anne Carrière, décembre 2018

L’Enfer des masques

Mystère à Nice. Nora n’a connu que sa mère, une psychothérapeute aimante et dépressive. Ceci ne l’empêche pas pourtant d’imaginer les scénarios les plus improbables pour combler l’absence de père, allant jusqu’à en faire un extraterrestre de passage sur Terre. La perspective l’excite d’ailleurs un peu, mais il faut bien que jeunesse se passe. Notez bien que cela embellirait son pedigree d’être la fille de l’homme tombé du ciel. Férue de cinéma, la jeune femme a entamé une liaison avec Régis qui, loin d’être un con, se révèle surtout comme un bourge blindé de fric. En sa compagnie, elle découvre les arcanes de la jet society, une élite habituée aux soirées à Nirvana Bay, le club à la mode près de Sophia Antipolis. Elle y découvre un aspect secret du passé de sa mère, via une photo affichée dans une salle du complexe récréatif, un cliché où celle-ci apparaît avec un ancien collègue et compagnon. Son père ?

Énigme à San Francisco. Émergent d’un long coma, une dizaine d’années dans un néant cotonneux, Priscilla doit réapprendre à mouvoir son corps et se réapproprier sa mémoire. Hospitalisée dans une clinique pour riches appartenant à son mari aimant, Nick Dickovski, le magnat de l’intelligence artificielle, elle entame une douloureuse convalescence sous la surveillance d’une équipe médicale ultra-protectrice. Mais, une succession de visions violentes, de rêves cauchemardesques, l’a font bientôt douter de la réalité de son passé et de la bienveillance de son époux.

Sur le blog yossarian, on ne cache pas la passion coupable nouée avec l’œuvre de Jacques Barbéri. Les curieux pourront d’ailleurs se référer à cet article pour en juger. Longtemps annoncé chez son éditeur attitré, La Volte, le nouveau roman de l’auteur niçois ne déçoit finalement pas l’attente angoissé du fan. Bien au contraire, L’Enfer des masques se révèle à la hauteur de l’imaginaire hors norme d’un auteur, toujours en prise avec des thématiques éminemment science-fictives.

À la fois quête et enquête, celles d’une jeune femme obsédée par un père inconnu, le récit nous amène des rives méditerranéennes aux côtes de la baie de San Francisco, d’un technopole à l’autre, auprès des barons de la haute technologie, ces inventeurs et chefs d’entreprises ayant capitalisé sur les technologies de l’information et sur l’intelligence artificielle. Jacques Barbéri distille ainsi une intrigue maîtrisée, dépouillée de la dinguerie inhérente à ses romans précédents, sans pour autant renoncer complètement aux déviances psychologique auxquelles il nous a accoutumés. Il remplace la folie par un sentiment d’inquiétude, une angoisse latente attisée par un art de la manipulation. Faux semblants et simulacres président ainsi au déroulé d’un récit pétri de culture cinématographique et science-fictive, se lisant comme un thriller.

Mêlant l’esthétique du giallo à la physique quantique, le roman de Jacques Barbéri manifeste également un goût immodéré pour l’humour décontracté et le vertige spéculatif de la modernité technologique, lorgnant à la fois du côté de J. G. Ballard, de Theodore Sturgeon et de Philip K. Dick. Porté par des dialogues vifs et piquants, le récit joue avec les apparences, la nature incertaine et multiple d’une réalité qui, si elle peut se révéler sensuelle, est cependant loin d’être consensuelle. En somme, une forêt de symboles qu’il convient de démasquer par la fiction.

Cocktail réussi de science-fiction et de polar, L’Enfer des masques ravira donc sans peine l’amateur de questionnement autour de la mémoire et de la réalité. Il réjouira également les aficionados de l’auteur français par son jeu avec les références culturelles, y compris celles issues des mauvais genres. Mais, sur le blog yossarian, on prêche des convaincus.

L’Enfer des masques de Jacques Barbéri – Éditions La Volte, février 2019

Dans les angles morts

Les angles morts. Ils échappent à la perception consciente et pourtant ils demeurent une composante essentielle de la réalité dans laquelle nous baignons. Les angles morts. Ils sont le refuge des âmes brisées au destin tourmenté, un lieu échappant à l’Histoire et faisant pourtant le sel de toutes les histoires. On y remise les faits et pensées que l’on veut oublier, tout ce que l’on se refuse à voir, négligeant leur caractère implicite et la part de nuisance qu’ils représentent.

Fin des années 1970, la petite ville de Chosen a connu des jours meilleurs. Sur les anciens champs de bataille de la Guerre civile, les fermes ont poussé, nourrissant des familles enracinées là depuis des générations. Mais, cette époque est désormais révolue. Les éleveurs laitiers de la région mettent tous la clé sous la porte, les uns après les autres, remplacés par des lotissements où s’installent des new-yorkais à la recherche d’un lieu de villégiature plus paisible, mais pas trop éloigné des centres urbains. Les Clare ont ainsi racheté pour une bouchée de pain la ferme des Hale, laissée à l’abandon après un drame familial. Seuls trois orphelins ont survécu au suicide de leurs parents, recueillis ensuite par leur oncle. Mais, la vie est rude pour une femme seule et sa petite fille, surtout lorsque le couple vacille. Aussi Catherine Clare finit-elle par se lier d’amitié avec les frères Hale, venus proposer leurs services pour repeindre la grange et la maison, voyant là une occasion de renouer par procuration avec leur maison natale. Mais, à force de fréquenter les Clare, ils perçoivent les tensions secrètes qui déchirent le couple. Un fait que tout le voisinage et la plupart des habitants de Chosen pressentent sans pour autant pouvoir le prouver. Sait-on vraiment ce qui se passe dans l’intimité d’une famille lorsque la porte se referme ? Un soir, George Clare retrouve dans la chambre parentale le cadavre de son épouse, une hache plantée dans la tête.

«  La beauté dépend de ce qu’on ne voit pas, le visible de l’invisible. »

Ne tergiversons pas. Dans les angles morts m’a cueilli sans coup férir. L’atmosphère immersive et l’écriture dépourvue de toxines de surface d’Elizabeth Brundage m’ont happé, déroulant le récit d’un drame dont le dénouement est exposé sans surenchère gore dès le premier chapitre. Un meurtre épouvantable qui nous fait aussitôt épouser la douleur et le deuil du mari, George Clare, d’autant plus qu’il devient immédiatement le principal suspect de ce crime. Avec de telles prémisses, un auteur lambda aurait décliné un énième thriller « haletant », faisant frissonner le lectorat jusqu’au fin fond de la couette (cliché éprouvé). Fort heureusement, Elizabeth Brundage déjoue les pronostics, entraînant le lecteur dans une autre direction. Elle dévoile petit-à-petit les différents éléments du drame, en procédant à un flash-back où se multiplient les points de vue.

Dans les angles morts met ainsi en lumière les faux semblants d’une Amérique supposée prospère, rattrapée par la crise, l’alcoolisme, la désillusion et la violence. Le rêve américain a ainsi sombré, sans que quiconque ne soit capable de cerner le moment exact du basculement. Mais, cet idéal n’a-t-il d’ailleurs jamais existé autre part que dans l’imaginaire ?

Rien n’échappe au travail d’élucidation de l’autrice qu’il s’agisse de la cellule familiale, de la société, de la réussite professionnelle ou de la foi. Les angles morts engloutissent tout. On y cache les secrets inavouables, une somme de petites trahisons quotidiennes qui contribuent aux grands malheurs. On y lâche la bride aux frustrations et aux transgressions, rejetant le conformisme social. On y jette le masque pour épouser un comportement censé correspondre à sa nature profonde, pour le meilleur ou pour le pire. On y fait le deuil de sa foi et de son ambition, trichant avec autrui et soi-même. On y lâche prise, trouvant a posteriori des arguments rationnels et moraux pour justifier ses pulsions criminelles.

Inutile d’en rajouter, Dans les angles morts d’Elizabeth Brundage est donc incontestablement un thriller littéraire qui malmène l’esprit et suscite des émotions contrastées. Un coup de cœur, pas moins.

« Il faillit en rire, parce qu’une ferme, c’était tout sauf ça. Il n’y avait aucune vérité dans cette pièce pittoresque. Ce n’était qu’un chapitre parmi d’autres du grand conte de fées qu’était l’Amérique. Si on voulait voir une vraie ferme, il faudrait des fermiers ruinés et alcooliques, des animaux affamés craignant pour leur vie. Il faudrait des épouses amères, des enfants au nez morveux et des vieux brisés après avoir donné leur cœur et leur âme à la terre. »

Dans les angles morts (All things cease to appear, 2016) de Elizabeth Brundage – Réédition, Le Livre de Poche, janvier 2019 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Cécile Arnaud)