La Cité du futur

Habitué de la collection Lune d’encre, le principal pourvoyeur de l’auteur canadien dans l’Hexagone, Robert Charles Wilson devait s’inscrire au sommaire du challenge initié par le sympathique A.C. de Haenne. Pour un roman mineur, hélas.

Employé à la sécurité par la société Futurity, Jesse Cullum a la réputation de faire son travail avec efficacité, sans poser de questions. Des qualités confirmées par son intervention à l’occasion de la visite du président Ulysses Grant. Après avoir désarmé le terroriste qui s’apprêtait à assassiner le 18e président des États-Unis, il est convoqué chez ses employeurs qui le chargent de démanteler le réseau ayant fourni l’arme du crime. Un pistolet automatique provenant du futur, autant dire un objet prohibé en 1876. Car depuis la construction de la Cité de Futurity dans les plaines de l’Illinois, les deux tours du complexe sont devenues une attraction très prisée des autochtones. Un lieu où l’on peut admirer les merveilles extraordinaires de l’avenir, tout en s’indignant des mœurs libérées de ses ressortissants. Ces derniers ne sont d’ailleurs pas en reste, visitant également le passé pour en éprouver toute la rudesse sans les risques.

Faisant équipe avec une équipière venant du futur, Jesse va explorer les coulisses de la cité et découvrir des lendemains, loin d’être enchanteurs.

Les romans de Robert Charles Wilson se succèdent sans vraiment se montrer toujours convaincants. Si Les Affinités relevait d’une veine spéculative stimulante, on doit se contenter ici d’un récit plus conventionnel, guère inspiré, dont les recettes sont empruntées au thriller.

Certains aspects de La Cité du futur rappellent L’amour au temps des dinosaures de John Kessel, l’humour et la légèreté en moins, l’auteur canadien développant un propos désabusé, voire critique, dépourvu de tout angélisme. Par son contexte de choc des civilisations, faisant du XIXe siècle un espace récréatif pour les visiteurs du XXIe, le parallèle ne paraît pas usurpé. D’autant plus qu’il s’agit également ici d’un passé parmi d’autres, choisi parmi la multiplicité des possibles de la physique quantique. Par souci éthique, l’empreinte technologique du futur est contrôlée afin d’en réduire l’impact sur les autochtones. Le procédé fait cependant long feu, l’humain restant par définition corruptible. Et puis, ceci ne résout pas tout, notamment du point de vue humanitaire. Car, si l’évolution du passé visité n’a aucune incidence sur l’avenir des visiteurs, pourquoi ne pas améliorer la vie de ses habitants, en particulier dans le domaine médical ? Pour ne pas tuer la poule aux œufs d’or, peut-être ?

La réponse se révèle rapidement évidente. Le futur n’est pas le meilleur des mondes possibles esquissés par les merveilles technologiques exposées dans la grande galerie de la Cité de Futurity. Et ses créateurs ne sont pas forcément animés d’intentions humanistes. Voilà de quoi relativiser la notion de progrès, du moins d’un point de vue moral. Malheureusement, Robert Charles Wilson se montre très allusif sur cet aspect de son récit, optant pour le registre du thriller. Sur ce point, l’enquête quelque peu cousue de fil blanc du duo formé par Jesse Cullum, l’autochtone du XIXe au passé violent, et Elizabeth DePaul, la prolétaire du XXIe siècle, ne se montre guère palpitante. Prévisibles, les péripéties s’enchaînent laborieusement, enfilant clichés et lourdeurs avec une monotonie soporifique.

En dépit d’un contexte science-fictif prometteur, La Cité du futur se révèle un roman mineur, à l’instar de Les Derniers jours du paradis. Un récit plan-plan, porté par une intrigue sans éclat, au goût de déjà-lu, dont on ne retient au final pas grand chose. Tant pis !

La Cité du futur (Last Year, 2016) de Robert Charles Wilson – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », 2017 (roman traduit de l’anglais [Canada] par Henry-Luc Planchat)

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La rédemption du marchand de sable

Une nouvelle pierre au Challenge lunes d’encre avec Tom Piccirilli qui nous a quitté hélas en 2015.

The Dead Letters, vicieusement retitré en français La rédemption du marchand de sable, est un thriller. Il en a l’atmosphère, en reprend un des thèmes fétiches (le tueur en série) et en emprunte la vivacité de rythme. Mais, comme souvent, les apparences sont trompeuses : Tom Piccirilli investit le thriller pour mieux le détourner.

La vie d’Eddie Whitt a été bouleversée le jour où sa fille a été assassinée. Ce meurtre fut le premier d’une longue série attribuée à un tueur que la presse a surnommé Killjoy, reprenant d’ailleurs les propres mots d’Eddie.
La femme d’Eddie est devenue folle et vit désormais dans une institution spécialisée. Avec l’accord tacite et le soutien financier de son patron qui est aussi son beau-père, Eddie a laissé tomber son travail de publicitaire. Il s’est musclé, s’est initié aux arts martiaux et a appris à se servir d’une arme, un 7.65 dont il ne se sépare jamais. Engagé corps et âme dans une spirale vengeresse, il a déserté presque tous ses amis, délaissé toutes ses anciennes relations car plus rien ne compte que la découverte du meurtrier de sa fille.

Durant les cinq années qui ont suivi le drame, Eddie a reçu régulièrement des lettres de Killjoy ; il est en quelque sorte devenu son confident. Entre l’assassin et sa victime s’est nouée une relation ambigüe mais en fin de compte sacrément porteuse de sens (à condition d’apprécier les correspondances tordues).
Car Killjoy a changé. Il ne tue plus, il enlève des enfants maltraités à leur famille et en confie la garde à des parents dont il a tué l’enfant. Certains, comme Eddie, ont rendu cette progéniture à leurs légitimes géniteurs. D’autres ont pris la fuite avec ce « don » inespéré.

Confronté à ce nouveau comportement, Eddie remet en cause son désir de vengeance. Au plus profond de lui-même, il souhaite que cette volte-face ne soit qu’un jeu pervers supplémentaire et non la manifestation d’un véritable changement. Il espère que la chance lui fournira la possibilité de démasquer Killjoy afin de pouvoir mettre un terme à sa transformation.

« L’homme qu’on devient n’a pas grand-chose avoir avec l’homme qu’on a été »

Souvenez-vous. Avec Un chœur d’enfants maudits, on s’était délecté du charme poisseux et suranné d’une histoire se déroulant dans le Deep South. Une histoire un tantinet bizarre, peuplée de freaks, mais au final profondément humaine et chaleureuse. Avec The Dead Letters (on me permettra d’user du titre original), Tom Piccirilli s’aventure sur les terres du thriller, écartant les procédés faciles.
L’auteur américain ne bascule pas dans l’intrigue millimétrée, le cliffhanger imposé, la traque haletante agrémentée du jargon emprunté aux profilers (le terme de construct est utilisé une petite dizaine de fois, mais c’est la seule concession faite au genre).

Avec maîtrise (et sans doute un malin plaisir), Tom Piccirilli impose son style, tout en humour et en émotion retenue, sans oublier ses propres thématiques. Le monde, tel qu’il apparaît dans The Dead Letters, est comme une longue douleur qu’il convient d’évacuer d’une façon ou d’une autre. C’est un monde où la folie est peut-être une issue pour retrouver un certain équilibre. Un monde où Bien et Mal sont intimement liés, et comme contaminés par un principe d’incertitude pervers. Un monde où aucun individu n’est finalement psychologiquement indemne. Ne ricanez pas, ce monde est le vôtre.

Ainsi, The Dead Letters n’est-il que le long processus d’un homme pour se sortir de l’obsession dans laquelle il s’est enfermé. Une obsession tenace qui a la dent dure et dont, en toute bonne conscience, il essaie de se convaincre du bien fondé. Et, peu importe si Tom Piccirilli se soucie comme d’une guigne de l’intrigue policière et des règles qui conduisent au dévoilement de l’identité d’un tueur en série dans les thrillers. Son art des dialogues, la justesse de ses personnages, la douleur sincère d’Eddie et les quelques moments qui font réellement frissonner, compensent amplement cette insouciance et propulsent même son roman au-delà des classifications étriquées.

Avec Un chœur d’enfants maudits, Tom Piccirilli nous avait charmé. The Dead Letters enfonce le clou avec son ton dramatique, drôle, sincère, juste et profondément humain.

La rédemption du marchand de sable (The Dead Letters, 2006) de Tom Piccirilli – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », avril 2009 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Michelle Charrier)

After Party

After Party prend une résonance particulière après la lecture de La Neige de saint Pierre de Leo Perutz. un phénomène d’écho à mettre sur le compte d’une parenté thématique troublante. Pour Daryl Gregory comme pour l’auteur tchèque, la foi semble s’enraciner au cœur du cerveau, résultant d’un processus chimique que la science pourrait activer grâce à une pharmacopée appropriée. Il n’entre bien sûr aucunement dans mon intention de relier deux romans séparés par presque 80 années et un océan. Je souhaitais juste ici évoquer l’impression de déjà-vu qui m’a saisi en enchaînant ces deux lectures. Le cerveau opère souvent des raccourcis bizarres.

Des toxicos, le roman de Daryl Gregory n’en manque pas. Pour commencer Lyda Rose, ex-neuroscientifique athée, ex-membre fondateur de la start-up Petite Pousse, désormais frappée d’une injonction judiciaire à se soigner et interdite de séjour aux États-Unis au terme d’un itinéraire chaotique. Car Lyda est folle. Totalement. Une folie se manifestant en la personne du Dr Gloria, une hallucination ayant l’apparence d’un ange gardien avec lequel elle dialogue ouvertement.

À la pointe de la smart drug revolution, Lyda et ses associés ont cru décrocher le sésame avec le Numineux, une substance chimique dont le principe actif imprimé sur un buvard grâce à une imprimante chemjet permet de toucher au divin. Hélas, le produit provoque aussi de fâcheux effets secondaires le transformant en bombe neurochimique ultime.

Condamnée à végéter dans un hôpital après un accident de la circulation, Lyda pensait avoir remisé définitivement le Numineux dans les poubelles de l’histoire de la bioingénierie. Pourtant, le produit resurgit via un nouveau culte appelé l’Église du Dieu Hologrammatique. De quoi pousser l’ex-chercheuse à sortir de sa réserve pour se mettre en chasse du responsable de cette menace.

Troisième titre à paraître au Bélial’, saluons au passage la constance de l’éditeur, After Party n’usurpe pas le qualificatif de techno-thriller attribué par la quatrième de couverture. Sans aller jusqu’à reprendre l’adjectif « frénétique », l’intrigue ayant la fâcheuse tendance à tirer à la ligne, reconnaissons au roman de Daryl Gregory un rythme soutenu lui conférant le statut redoutable de page turner. Difficile en effet de lâcher le bouquin tant les surprises s’enchaînent avec facilité dans un crescendo convaincant, parsemé d’indices camouflés dans une narration alternant point de vue extérieur et subjectif et de piques ironiques.

Nous allons tous très bien, merci jouait sur la tension psychologique, inscrivant le récit dans un huis-clos statique. Ici, l’auteur américain lorgne du côté du road novel, l’enquête de Lyda servant de fil directeur à une intrigue jouant sur les ressorts de la science-fiction et l’extraordinaire faculté de résilience du personnage principal. Daryl Gregory continue de priser les personnages dysfonctionnels que l’existence n’a pas épargnée. Il brosse ainsi une belle galerie d’inadaptés sociaux et autres victimes post-traumatiques flirtant, et pas qu’un peu, avec la folie.

Mais surtout, il dépeint un monde hyperconnecté où tous les êtres humains semblent plus ou moins camés, devenus dépendants à leur camisole chimique, à leur drogue récréative et à d’autres substances décuplant leur capacités cognitives ou transformant leur personnalité. Dans ce contexte, la foi ne serait-elle pas une illusion chimique supplémentaire, un viatique vers la satisfaction de ce besoin de transcendance inhérent à l’espèce humaine ?

Bref, bien loin de la simple formule marxiste « l’opium du peuple », After Party multiplie à la cadence d’un fusil-mitrailleur les pistes de réflexion, les hypothèses stimulantes et les saillies iconoclastes. C’est sans doute son plus grand intérêt.

after-partyAfter Party (Afterparty, 2014) de Daryl Gregory – Éditions Le Bélial’, septembre 2016 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Laurent Philibert-Caillat)

Un homme de Glace

complicityCameron Colley est devenu journaliste par idéalisme, pensant que le quatrième pouvoir ne pliait pas devant les autorités. Depuis, il végète en Écosse, contraint de réécrire ses articles quand ils n’ont pas l’heur de plaire à son directeur de rédaction ou lorsqu’ils froissent des intérêts privés. Pour oublier ce cul de sac, il passe le plus clair de son temps libre à écumer les pubs ou à jouer aux jeux vidéo sous l’emprise de la cocaïne. La situation ne vaut guère mieux pour son ami d’enfance, Andy Gould. Lui aussi voulait changer le monde, même si son origine sociale le plaçait plutôt dans le camp des nantis. Il s’y préparait d’ailleurs, persuadé que la population finirait par briser le cercle vicieux du travaillisme mollasson et du conservatisme consensuel. Par volonté de changement, il a fini par épouser la cause du thatchérisme, avide de liberté et de révolution… conservatrice. Un miroir aux alouettes comme les autres, un remède de choc sans doute pire que le mal qu’il était supposé soigner. Revenu de tout, il vivote désormais dans un hôtel délabré au fin fond des Highlands.

« On l’a faite, notre expérience ; nous avons eu un parti unique, une idéologie dominante, un plan exécuté jusqu’au bout, une cheffe à poigne – et son éminence grise – et de tout ça il ne reste que de la merde et des cendres. Le substrat industriel est ratiboisé jusqu’à l’os – plus, même : la moelle s’en écoule ; les anciennes structures socialistes qualifiées d’inefficaces ont été remplacées par des structures capitalistes encore plus vérolées, le pouvoir est complètement centralisé, la corruption institutionnalisée, et on a donné naissance à une génération qui ne saura jamais comment fracturer les portières de voiture avec un cintre et déterminer quel solvant défonce le mieux quand on se colle un sac en plastique sur la tête, avant de dégueuler ou de tomber dans les pommes. »

Ils croyaient changer le monde mais au final, c’est le monde qui les a changés. Bien des fictions, romans comme films, ont fait leur miel de ce constat désabusé, hélas guère contredit par la réalité. Avec Complicity (reprenons le titre de la version originale), Iain Banks aurait pu nous proposer une énième chronique des promesses non tenues. Il le fait, d’une certaine façon, mais à sa manière, mêlant la nostalgie à cette insolence qui fait de lui l’un de mes auteurs préférés.

Thriller à l’efficacité redoutable, Complicity n’usurpe pas le qualificatif de page turner. L’intrigue criminelle sous-tend un crescendo irrésistible, sur fond de lois d’exception et d’attentats de l’IRA, ne se relâchant qu’à l’extrême fin du roman, au moment où se dénoue la série de crimes et où se dévoile l’identité de son auteur. Certes, on la devine une soixantaine de pages avant la fin. Malgré tout, Iain Banks parvient à maintenir la tension, puisant dans les secrets d’enfance de Cameron Colley et Andy Gould les ressorts de la « croisade » du serial-killer, ici restituée à la seconde personne du pluriel. Un parti pris tout sauf gratuit qui fonctionne très bien, nous rendant en quelque sorte complice de ses méfaits.

Au-delà du thriller, Complicity solde une multitude de comptes. D’abord avec le thatchérisme, cette idéologie prédatrice et mortifère dont les choix ont contribué à ravager et paupériser la Grande Bretagne. Puis, avec le travaillisme à grand-papa et sa version édulcorée, la sociale démocratie. Il règle aussi ses comptes avec le progressisme de façade des nantis, trop attachés à leur confort pour véritablement remettre en question le système politique et social. Un consensus mou, préalable à tous les renoncements et trahisons auxquels le tueur s’attaque sans s’embarrasser avec la moralité. Mais, qu’est-ce que la moralité au regard d’un monde où la dignité humaine ne semble plus qu’une variable d’ajustement ? Ce n’est pas le moindre des mérites de Iain Banks que de poser cette question dérangeante et d’y apporter une réponse délicieusement provocatrice.

« Il est possible d’instaurer dès aujourd’hui une situation tout à fait acceptable – pas l’Utopie, mais un équilibre mondial relativement équitable, sans malnutrition, sans diarrhées mortelles, sans que personne ait à mourir de bêtes maladies comme la rougeole. Il suffirait de vouloir, si nous n’étions pas si cupides, si racistes, si sectaires, si fondamentalement égotistes. Bordel, même cet égotisme est d’une stupidité presque comique. »

Au final, Complicity relève d’un idéalisme désespéré et grinçant. Iain Banks adresse aux certitudes de ses contemporains un coup de pied salutaire et plus que jamais d’actualité. Rien que pour ce regard caustique, il nous manque…

homme_glaceUn homme de Glace (Complicity, 1993) de Iain Banks – Éditions Denoël, collection « Thriller », 1997 (roman traduit de l’anglais [Écosse] par Hélène Collon)

Inflammation

« Pardon, Jean ! Pardon ! »

Jean Mourrat vient de perdre sa femme, disparue lors d’une crue pendant un orage. L’événement a mis un point final à une belle histoire d’amour. Depuis, l’artisan maçon, entrepreneur apprécié de tous dans la vallée, erre comme une âme en peine, délaissant l’éducation de ses deux enfants au profit de la bouteille et de ses souvenirs. Car Jean n’a pas compris le départ soudain de son épouse sous la pluie diluvienne. Il ne comprends d’ailleurs toujours pas son imprudence fatale. Et surtout son ultime appel désespéré, sur le téléphone portable de la maison. Des questions sans réponses qui pèsent sur sa conscience, rendant impossible son deuil, et auxquelles s’ajoutent d’autres interrogations. Jean connaissait-il vraiment Liz, son épouse ? Des quelques années vécues ensemble, il ne retient qu’un bonheur sans nuages, une complicité sincère se passant de mots.

Pourtant, un numéro griffonné sur un marque-page, les remerciements et les hommages adressés par le voisinage révèlent une facette de Liz dont il ne soupçonnait pas l’existence. Et plus il creuse, cherchant à élucider les zones d’ombre dans le passé de son épouse, plus les découvertes s’accumulent, conférant à ses faits et gestes une autre signification. Mais que cherchait-elle vraiment à se faire pardonner ?

inflammationAccroche classique et simple pour le nouveau roman d’Eric Maneval. Après Retour à la Nuit, réédité ces jours-ci en poche chez 10/18 (vous n’avez plus d’excuses pour le lire), l’auteur français rejoue une partition connue, du moins en apparence… Inflammation nous plonge dans l’intimité d’un couple, via le regard du mari. Un type banal, un peu dépassé par les événements, et dont on épouse la quête vitale. Car face à la mort de Liz, Jean Mourrat ne se résout pas à abandonner. Il explore toutes les pistes, animé par une foi ardente quoi qu’il s’en défende. Au fil des découvertes qui jalonnent son chemin de croix, il s’efforce de démêler les informations, refusant le renoncement offert par la boisson, même si l’oubli est tentant. Il lui préfère l’image idéale de son amour pour Liz, qu’aucune des révélations ne parvient à entacher définitivement.

« Pour simplifier, vous vous reprochez quelque chose, consciemment ou pas, et la maladie est une sorte de protection. Elle se développe pour dissimuler la réalité. Une fois que le patient est guéri, la vérité apparaît d’une manière extrêmement violente. Notre hypothèse centrale, Jean, c’est que les deux hypothèses n’en font qu’une. Totalité des effets secondaires activés et pleine conscience du traumatisme. Vous me suivez ? »

Retour à la Nuit jouait avec les codes du tueur en série, Inflammation s’amuse avec ceux du thriller complotiste. Eric Maneval manipule le lecteur, lui racontant une histoire en apparence simple. Il met à dure épreuve notre perception des faits, instillant le doute et un sentiment de malaise. Entre pharmacologie et alchimie, drame familial et complot ésotérique, le récit interroge les notions de réalité et de vérité. Ce qui paraît vrai est-il réel ? Le questionnement semble au cœur du propos de l’auteur. En parfait candide, Jean délaisse son jardin pour chercher la réponse à cette question. Il connaît ainsi une véritable apocalypse, le dévoilement brutal d’une vérité transcendant son expérience humaine sensible : la vie en société est une maladie nous protégeant de notre monstruosité, et son remède, c’est l’amour. Quant au lecteur, il voit sa faculté d’interprétation malmenée, constatant que sa perception de la vérité n’est qu’un aspect d’une expérience de pensée où la fiction le guérit du réel.

En 180 pages, d’une écriture dépourvue de toxines de surface, Eric Maneval nous balade dans l’esprit de son narrateur, se gardant bien de révéler toutes les clés de son histoire. Il flirte aux frontières de la folie, du mensonge et de la foi, sans jamais verser dans le mysticisme. Et sous sa plume, les spéculations les plus incroyables prennent ainsi corps, au point de paraître crédibles, même aux yeux du plus fervent rationaliste.

Parabole autour de l’alchimie de l’écriture, Inflammation se dévore avec passion. Un sentiment renforcé par l’atmosphère anxiogène distillée par un auteur s’amusant avec notre suspension d’incrédulité. Et, par miracle, ça fonctionne ! Sur-interprétation y compris.

inflammation2Inflammation de Eric Maneval – La Manufacture de livres, collection « Territori », novembre 2016

« Complex », Génération

On aura attendu cinq ans pour connaître le dénouement de la trilogie « Complex » initiée pas Denis Bretin et Laurent Bonzon en 2006. Un lustre entre le cliffhanger de Sentinelle et sa résolution dans Génération. De quoi laisser refroidir les charbons ardents sur lesquels on était resté telle une danseuse bulgare. Rappelons-nous, le mystérieux Why, entré en dissidence contre ses partners, avait franchi le Rubicon déclarant ouvertement la guerre à ses anciens collègues. Mais cet expert en duplicité ne gardait-il pas quelques as dans sa manche ? Dans la partie de poker menteur entamée avec Enzo Sensini ne s’apprêtait-il pas à rafler la mise sur le dos de l’agent d’Interpol ? À ces questions, Bretin et Bonzon répondent en prenant leur temps. Ils choisissent de décaler l’intrigue, impulsant une ligne narrative supplémentaire portée par de nouvelles voix. Ainsi, Sensini passe au second plan, contraint de solder les comptes avec sa jeunesse militante. Il cède le flambeau à la génération montante. Une jeunesse connectée se composant de gamers, de geeks adeptes des arcanes du réseau.

Génération reprend les recettes éprouvées des deux précédents volets. Une succession de chapitres courts rythme une histoire mariant plusieurs trames. On est baladé de l’Île, lieu de villégiature des partners dont l’évocation rappelle le village du Prisonnier aux États-Unis, via la vieille Europe. Réel et virtuel fusionnent pour devenir le théâtre d’une sorte de réalité augmentée, le niveau ultime d’un jeu massif en ligne où s’affrontent les tenants du pragmatisme et de l’idéalisme. À la différence des auteurs de thrillers bas de plafond, ressassant les mêmes gimmicks et thématiques ad nauseam, Bretin et Bonzon se montrent malins. Ils semblent s’amuser avec les attentes du lecteur, usant des codes du genre, autant qu’ils les détournent, pour accoucher d’une méta-fiction vertigineuse. La génération qui donne son titre au roman est celle de la jeunesse. Force vive et avenir du monde, elle se coltine de manière frontale au réel comme ses prédécesseurs. Contre le carcan mis en place par ses parents, elle ne se résout pourtant pas à rentrer dans le rang, préférant lever les armes de la cyberculture pour agir contre le Complex/système. Loin d’être vacciné des chimères du Grand Soir, elle nourrit encore l’espoir d’améliorer le monde tel qu’il va ou plutôt tel qu’il va mal. Car même si toutes les utopies passées se sont muées en totalitarisme, si les révoltes juvéniles d’antan ont toutes été détournées de leur objectif initial, récupérées, vidées de leur substance et formatées, la jeunesse ne se décourage pas et reste toujours prompte à s’enflammer pour rejouer le jeu de la révolution contre un monde tenté par la fin de l’Histoire.

Avec humour et un brin de roublardise, Denis Bretin et Laurent Bonzon déroulent le fil des questions. Why ? What ? Where ? When ? Les réponses ne sont pas là où l’on pense. Le Complex n’est pas le pouvoir mais le lieu de la projection de tous les pouvoirs. Et les partners sont les scénaristes d’une tragicomédie où jouent des acteurs de la même étoffe que les songes. Des comédiens dont la vie infime est cernée de brouillard. Eh oui, il fallait bien un final shakespearien pour révéler toute l’ironie de la trilogie car, face aux opérateurs d’un univers sans raison et sans grâce, les hommes ont besoin d’histoires pour continuer à avancer.

generationGénération – Complex 3 de Denis Bretin et Laurent Bonzon – Éditions du Masque, février 2014

« Complex », Éden et Sentinelle

« Certaines questions sont fragiles, monsieur Sensini. Il y a dans ce monde beaucoup de gens pour les négliger, pour les balayer et vouloir donner la place aux seules réponses. C’est économique et bien plus confortable. »

EdenRien ne prédestinait Renzo Sensini à côtoyer le Complex, mystérieuse organisation dont les partners When, Where, Who, Why et tutti quanti agissent dans les coulisses de l’Histoire. Mais voilà, Renzo est The right man, in the right place. Autrement dit, un emmerdeur. Une sentinelle animée par un souci de vérité et une indépendance d’esprit admirables sur le papier, mais beaucoup plus gênants dans la réalité. Sans surprise, cette attitude lui a valu une mise au placard au sein de la vénérable institution d’Interpol. Renzo est désormais chargé de s’occuper des affaires d’éco-terrorisme, un secteur peu réputé pour son hyperactivité. Jusqu’au jour où son unique adjoint, un petit génie de l’informatique aux tenues pour le moins voyantes, l’aiguille sur un attentat perpétré contre un riche cultivateur de roses. Des noms, une date, des revendications, mais bizarrement pas de sinistre car aux dires de la victime l’attentat n’a pas eu lieu. En temps ordinaire, il n’y aurait pas lieu d’accorder d’importance à cette rumeur. Toutefois, Renzo a le coup pour dénicher les affaires louches suscitant de multiples interrogations. Une impression confirmée dans les faits, les membres du commando commençant à tomber comme des mouches sans révéler leur secret.

Plus tard pendant sa convalescence, l’inspecteur d’Interpol découvre que l’on ressuscite d’antiques pratiques du côté de Delphes sous couvert de fouilles archéologiques. Une opération financée par un homme d’affaires pour le moins sans scrupule, déçu du caractère trop aléatoire des prévisions de croissance boursière, et qui s’est mis en tête de les remplacer par des prédictions. Là aussi, les questions ne vont pas manquer…

L’éclatement du Bloc Est a mis un terme à une longue séquence historique, faite de crises internationales et de relâchements de tension, la dislocation des certitudes des uns renforçant au final celles des autres. Dans cette fin de l’Histoire, d’aucuns ont cru voir le triomphe de leurs valeurs, prédisant dans la même foulée le début d’une ère de paix et de progrès. Les attentats du 11 septembre 2001 et les excès de la mondialisation les ont ramenés sur terre, rappelant la seule certitude qui vaille ici-bas : tout change, sans cesse. Une réalité que la fiction s’est empressée de saisir à bras le corps, accouchant ainsi d’une nouvelle génération de thrillers, pour le meilleur comme pour le pire.

Éden et Sentinelle relèvent plutôt de la première catégorie et l’on se réjouit de la réédition en poche des deux premiers volets d’une trilogie, dont l’ultime volet reste encore à paraître. Si par certains aspects, les deux romans évoquent ceux de la série « Epicur » de Stéphanie Benson, Bretin et Bonzon se distinguent de leur prédécesseur par leur talent de raconteurs d’histoire. À vrai dire, difficile de lâcher ces deux titres tant leur rythme happe le lecteur, lui faisant oublier le côté répétitif de l’intrigue et le caractère redondant des effets. Ainsi, Éden et Sentinelle n’usurpent pas le qualificatif de page-turner, lorgnant du côté de l’Histoire, de la géopolitique et des séries télévisées, notamment Le Prisonnier.

Des vestiges du Rideau de fer aux décombres du World Trade Center, Bretin et Bonzon collent à l’air du temps. Terrorisme, manipulations génétiques, capitalisme prédateur, écologie, post-communisme, nos deux compères manient quelques uns des poncifs issus d’une géopolitique incertaine, saupoudrant l’ensemble d’un zeste de SF et d’une pincée d’humour.

Bref, voici une série divertissante, un tantinet roublarde sur le fond, mais suffisamment bien fichue pour que l’on en recommande la lecture. Et l’on attend le troisième épisode… Vite !

sentinelle_bretin_bonzonÉden – Complex 1 de Denis Bretin et Laurent Bonzon – Réédition Pocket, janvier 2012

Sentinelle Complex 2 de Denis Bretin et Laurent Bonzon – Réédition Pocket, janvier 2012