Le Seigneur des guêpes

Dépourvu d’existence légale, Frank vit sur une île retirée d’Écosse, du moins à marée haute, avec comme seul compagnon son père handicapé, ex-hippie un tantinet lunatique, et une vieille voisine chargée de ramener des provisions une fois par semaine. À ses yeux, le monde est une belle saloperie, un lieu hostile où errent des âmes tordues contre lesquelles il convient de se prémunir. Son frère Eric n’est-il pas revenu fou après avoir entamé des études à Glasgow ? Le bougre vient d’ailleurs de s’échapper de l’hôpital où il avait été interné après avoir terrorisé le village voisin. Les propriétaires de chiens ont intérêt à enfermer leurs cabots s’ils ne veulent pas qu’ils finissent brûlés sur la lande. Et les enfants du coin vont connaître à nouveau le goût des vers de terre frais. À moins que la police ne le rattrape.

Frank est pour ainsi dire le seigneur des lieux. Un seigneur ombrageux et secret. Les dunes sont les frontières inviolables de son domaine comme en attestent les Mâts des sacrifices sur lesquels il plante les têtes des rats, mouettes, libellules et autres souris qu’il chasse et tue sans vergogne. Il est aussi un assassin méthodique et rusé, comme il le confesse rapidement non sans fierté, scrutant sans cesse l’horizon avec ses jumelles, du haut du grenier de la demeure familiale où il a aménagé le sanctuaire au centre de son existence. Mi-shaman, mi-enfant sauvage, il tient à disposition un arsenal composé de bombes artisanales, concoctées par ses soins, qu’il apprécie d’utiliser contre les envahisseurs chimériques de son esprit. Bref, Frank est fou, lui aussi. Une folie latente, inquiétante, dont on ne sait s’il en ressortira indemne.

Lorsqu’il ne contribue pas à enrichir le cycle de la Culture, pour lequel le petit cercle de la SF l’adore, Iain (sans M.) Banks est l’auteur de romans grinçants et de thrillers lorgnant volontiers vers l’horreur ou le bizarre. The Wasp Factory relève de cette veine, projetant le lecteur dans la tête d’un narrateur salement malade. D’emblée, on est immergé dans la caboche de Frank, appréhendant le monde et l’environnement proche du bonhomme du point de vue de son esprit un tantinet détraqué. Il nous révèle en toute sincérité ses obsessions malsaines, les rituels criminels qui composent ses routines quotidiennes et confesse ses secrets, y compris les plus sordides. On se familiarise ainsi peu-à-peu avec son univers, côtoyant son père toxique, sa famille dysfonctionnelle et son seul ami, un nain quelque peu alcoolique.

On pourrait éprouver de l’empathie pour le personnage de Frank s’il n’avouait d’entrée de jeu ses marottes morbides et ne nous décrivait pas par le menu ses crimes successifs, se cherchant évidemment des excuses. D’aucuns pourraient même rendre son milieu responsable de ses déviances criminelles, faisant appel à la psychologie pour atténuer ses responsabilités. Mais, Frank semble pleinement conscient de ses actes. Il agit avec méthode, toisant l’absurdité du monde avec une ironie grinçante afin de le rendre immédiatement plus supportable. Et puis, n’oublions pas le twist final, inattendu, après un long crescendo placé sous le signe de la folie et de la tension. Magistral !

Pour toutes ces raisons, Le Seigneur des guêpes ne dépare donc pas dans l’œuvre de Iain Banks. Bien au contraire, il en souligne l’aspect éminemment caustique et indispensable.

Le Seigneur des guêpes (The Wasp Factory, 1983) – Iain Banks – Fleuve noir, collection « Thriller fantastique », janvier 2005 (roman traduit de l’anglais par Pierre Arnaud)

La Conspiration des ténèbres

Dans le microcosme universitaire, Jonathan Gates doit sa renommée à Max Castle, faiseur de nanars à la chaîne et réalisateur maudit, disparu tragiquement en 1941. Clarissa « Clare » Swann connaît bien aussi le bonhomme. La propriétaire du Classic, une salle miteuse sise dans une cave de Los Angeles a initié Jonathan, le poussant sur la piste de Max Castle et nourrissant sa fascination pour le réalisateur. Un attrait qui confine à la répulsion auprès d’un public d’amateurs. Quelque chose d’indicible qui ne laisse absolument personne indifférent.


Bon, on laisse tout de suite tomber le titre La Conspiration des ténèbres, hein ? Tellement hors de propos qu’il nous arrache plus un ricanement qu’un cri d’effroi. Flicker apparaît comme un roman sur le pouvoir exercé par le cinéma. Fascination pour le meilleur et pour le pire. Balayant de manière érudite mais non académique l’histoire cinématographique, Theodore Roszak mêle habilement réalité et fiction. On croise ainsi au détour de l’enquête menée par Jonathan quelques noms mythiques qui témoignent directement (Orson Welles) ou indirectement (Alfred Hitchcock, Samuel Fuller, John Huston) de l’impact de Castle sur leur carrière. On y règle également quelques comptes. Sous la plume de l’auteur, le cinéma, art d’ombre et de lumière, devient le révélateur d’un dessein caché, l’enjeu d’une lutte qui puise sa source auprès du catharisme. A l’instar du flicker, terme technique faisant référence au « scintillement », c’est-à-dire à la succession de l’ombre et de l’image (24 fois par seconde) sur l’écran, la persistance rétinienne créant l’impression de mouvement, Theodore Roszak se joue de notre perception de la réalité. Ombre… lumière… La totalité supérieure à la succession des impressions.

Avec humour, érudition et passion, il nous livre un thriller malin dont le contenu hautement addictif fait oublier allègrement ses 750 pages bien tassées.

La Conspiration des ténèbres (Flicker, 1991) – Theodore Roszak – Réédition Le Livre de poche, 2006 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Édith Ochs)

Afterland

S’il n’était fait mention de la quasi extinction de la part masculine de l’espèce humaine, Afterland ne se distinguerait pas d’un énième thriller passe-partout. Mais, Lauren Beukes introduit cet argument d’emblée, faisant immédiatement de son roman un road-novel en milieu post-apo.

Adonc, les hommes ont presque tous disparus, décimés par un virus ayant muté en cancer de la prostate agressif. Le VCH (Virus Culgoa Humain) n’a cependant pas seulement mis en péril le devenir de l’humanité, il a bouleversé également l’économie mondiale, le sexe ratio dans les professions à haute valeur ajoutée dans les domaines de la recherche, de la politique et de manière générale à fort impact décisionnel, ne penchant pas vraiment en faveur des femmes. Les pénuries, la peur et l’irrationalité, avec leur cortège de désordres en tout genre, avec une propension certaine pour l’émeute et le terrorisme sectaire, n’ont pas tardé à émerger, entraînant par contre-coup le raidissement autoritaire de gouvernements aux abois.

Pas moins douées que les hommes, les femmes ont pourtant su s’adapter au changement, crevant enfin le fameux plafond de verre qui pesait sur leurs ambitions. Elles ont mobilisé leurs aptitudes inutilisées pour acquérir les compétences nécessaires au grand remplacement sexuel. Elles sont parvenus ainsi à faire aussi bien que le patriarcat, y compris dans les angles morts de la criminalité, de la superstition, de la violence et de la déviance. Après tout, le vice n’a pas de sexe. Devenus une denrée rare, voire un luxe, les rares hommes immunisés contre le virus ont fait l’objet de toutes les attentions de gouvernements soucieux de l’avenir, n’échappant pas, bien entendu, aux convoitises des organisations maffieuses et des ultra-riches. Objets d’études scientifiques, préservés pour leur génome, ils ont épousé à leur insu le statut de jouet sexuel, de pourvoyeur de sperme ou de messie post-apocalyptique dans un monde désormais déboussolé, en proie au doute et à la reprohibition sexuelle, en attendant de trouver un remède à la pandémie.

Divisé en deux parties, séparées par un intermède faisant office de contextualisation, Afterland nous immerge sans préambule trois années après l’androcalypse. L’amour maternel chevillée au corps comme une verrue mal placée, Cole taille sa route dans une Amérique réduite à un décor traversé de fissures profondes. Entre centre de détention où l’on étudie la maladie sur des cobayes masculins et club privé où se rejoue le spectacle d’une masculinité fantasmée, toute en cuir et domination poilue, en passant par les maisons abandonnées après le reflux démographique, Cole et son fils Miles/Mila, travesti en fille pour sa propre sécurité, fuient vers une éventuelle issue, traquées par Billie et deux porteuses de flingues de la pègre. Chemin faisant, elles croisent des hippies portées sur l’anarchisme, des femmes rendues folles par la solitude, une secte apocalyptique prêchant le pardon comme un viatique afin de permettre la venue du prophète qui les libérera du virus et plantera la semence d’un monde nouveau. Exposées à l’avidité de la mafia, aux agents du FBI, à l’esprit malveillant d’inconnue rencontrée au hasard de leur périple, et à la vindicte de Billie, elles n’ont pas un instant à elle pour se poser quelque part afin de souffler. Tout au plus ont-elles le temps de rallier l’étape suivante, dans un sentiment d’urgence et d’incertitude croissant.

D’une écriture imagée, digne d’un script pour le cinéma, rehaussée d’allusions à la pop culture, Lauren Beukes déroule un récit nerveux et ironique où l’on s’attache exclusivement aux préoccupations des personnages. Entre fièvre hormonale prépubère, folie furieuse et instinct maternel, l’autrice nous ballote en périlleuse compagnie, brossant à (très) gros traits le tableau d’un monde sans hommes ou presque. Pas sûr d’en ressortir indemne, même si les ficelles sont parfois un tantinet grosses.

Ps : Encore une très belle illustration de couverture d’Aurélien what else Police.

Autres avis ici ou .

Afterland (Afterland, 2020) – Lauren Beukes – Albin Michel Imaginaire, janvier 2022 (roman traduit de l’anglais [Afrique du Sud] par Laurent Philibert-Caillat)

Car je suis légion

585 av. J.-C, Babylone. Sarban ne fait pas respecter la Loi, non : il l’incarne tel un Josh Randall en robe indigo, celle portée par l’Ordre des Accusateurs. Oublieux de ses désirs et rancœurs personnelles, Sarban exprime la volonté intangible du législateur inscrite pour l’éternité dans la pierre par Hammurabi, rendant ainsi justice aux hommes, sous le regard attentif et silencieux des dieux. Mais les augures sont formels. Le dieu Marduk doit se reposer, laissant libre cours au désordre que ne manquera pas de déchaîner son aînée Tiamat, la déesse du chaos primordial. Le temps va s’interrompre et la Loi s’effacer. Les Accusateurs vont suspendre leur sacerdoce et devenir les spectateurs de la fin du monde, avec pour ultime consigne de défendre leur vie et de protéger les temples contre les exactions de citoyens livrés à eux-mêmes. Rien ne doit en effet gêner le repos de Marduk. Rien ne doit nuire à l’éventuel rétablissement de sa Loi, quitte à laisser le reste de Babylone sombrer dans le meurtre, le viol, le pillage et d’autres actes de cruauté innommables. Et pourtant, Sarban va commettre l’impensable. Pour résoudre un crime prémédité auquel il a assisté, il va sonder les abîmes de l’âme humaine, accomplissant un périple de l’En-Bas vers l’En-Haut. Pas sûr qu’il en sorte indemne.

Nouveau packaging pour la réédition de Car je suis légion, sans aucun doute l’un des points d’orgue (de barbarie) de l’œuvre de Xavier Mauméjean. Une réédition bienvenue dont on ne peut que louer Mnémos, son éditeur historique. Roman apocalyptique, au sens littéral du terme, Car je suis légion joue avec des motifs issus de la culture mésopotamienne. Xavier Mauméjean nous immerge dans le berceau de la civilisation, dans ce pays de l’entre-deux-fleuves, contrée millénaire où bien des mythes ont infusé jusqu’à nous, inspirant notamment une bonne partie du légendaire judéo-chrétien. Fresque historique babylonienne, Car je suis légion emprunte également beaucoup de ses traits à la forme classique du cinéma américain. Western, péplum et film noir sont convoqués pour animer une intrigue fertile en clins d’œil et morceaux de bravoure. On croise ainsi sept mercenaires, un tantinet salopards, mais aussi la figure archétypale du détective hard-boiled, guère embarrassé par ses états d’âme lorsqu’il s’agit de rétablir un tort. Xavier Mauméjean mêle le vrai et le faux pour accoucher d’un effet de réel convaincant, où l’humain se confronte à l’effacement des règles et des conventions sociales. Dépouillé de son vernis de civilisation, il ne lui reste plus qu’à laisser s’exprimer sa nature. Sur ce point, l’auteur ne se montre ni optimiste ni pessimiste. Il se contente juste de dévoiler la propension de l’homme à faire le bien ou le mal, bref à s’adapter aux circonstances et à ses passions.

Entre ziggourats vertigineuses et jardins suspendus, Car je suis légion nous invite à un voyage brutal sans concession aux origines de la civilisation, mais aussi aux tréfonds de l’esprit humain. Un périple historique et métaphysique dont il serait regrettable de se passer.

Car je suis légion – Xavier Mauméjean – Editions Mnémos, «  La Dentelle du Cygne  », mai 2018

Power Play

Power Play n’est pas un roman déplaisant, loin de là, même si, en tournant les pages, on ne peut se départir d’un sentiment de déjà lu. L’impression de lire un produit façonné, fabriqué pour plaire à un lectorat amateur d’intrigues policières routinières, où le crime et la famille sont inextricablement liées à la politique.

Alors, peu importe si l’histoire se déroule aux antipodes, dans une Afrique du Sud post-apartheid, en proie à la corruption, où la mondialisation redessine la géopolitique au profit de la Chine. Qu’on se trouve à Chicago, Los Angeles ou dans toute autre métropole, la même misère sociale arme le bras des laissés pour compte, même si leur couleur de peau oscille ici du noir foncé à une nuance plus claire. Les mêmes criminels vieillissants doivent protéger leur famille, préserver leur fortune bien mal acquise et entretenir à prix d’or une honorabilité de façade. Les mêmes réflexes reptiliens agitent leur carcasse les exposant à la trahison, aux retournements d’allégeance, bref au retour de bâton d’un milieu toxique où l’on doit se défier de ses alliés, où l’on apprend à s’arranger avec la légalité, y compris dans les plus hautes sphères du pouvoir et jusqu’au cœur des officines secrètes censées le protéger.

On tourne donc les pages, disait-on, jaugeant les archétypes, comptant les morts et mesurant à l’aune des cliffhangers successifs la progression dramatique, jusqu’à l’ultime révélation dont on pressent qu’elle pourrait inaugurer d’autres aventures. Cela ne serait guère étonnant puisque Power Play prend racine dans une autre série, celle de la génération précédente qui mettait en scène le duo Mace et Pylon et dont on peut lire la traduction des deux premiers titres dans la collection « Ombres Noires ».

On pointe également d’autres ressorts, empruntés à Shakespeare, en particulier la pièce Titus Andronicus. Power Play rejoue en effet librement cette tragédie macabre, adaptant l’affrontement sanglant entre le général romain Titus et son ennemie Tamora, la reine de Goths, au contexte de l’Afrique du Sud post-apartheid. Manipulés par les factions corrompues qui dirigent en coulisse le pays, la guerre des gangs peut se déchaîner afin de redéfinir les rapports de force au cœur des Flats, cet Eldorado du crime enkysté dans la ville du Cap. Les tueurs peuvent se croiser, à la recherche de leur cible, dans un crescendo de violence où les parrains du crime sont atteints jusque dans leur chair. Un affrontement où tout semble permis : meurtre, mutilation, viol et cannibalisme. Et, tout cela sous le regard désabusé de personnages hésitant entre la fuite, la vengeance ou la folie.

Même si Power Play n’est pas un mauvais roman, on a donc du mal à se passionner pour une histoire se contentant de dérouler le spectacle navrant, mais guère inédit, du crime, de la vengeance et de la corruption. À l’avenir, pour découvrir les angles morts de l’histoire de la société sud-africaine, sans doute se contentera-t-on de regarder du côté de Wessel Ebersohn ou de Deon Meyer.

Power Play (Power Play, 2014) – Mike Nicol – Éditions Le Seuil, collection « Cadre Noir », mars 2018 ( roman traduit de l’anglais [Afrique du Sud] par Jean Esch)

Le Jeu de la dame

Précédé par le succès de son adaptation sur la plateforme Netflix, Le Jeu de la dame (horrible traduction de The Queen’s Gambit) n’est pas le genre de roman qui aurait attiré mon attention en temps ordinaire, même si le nom de Walter Tevis n’est pas inconnu de l’amateur de Science fiction que je suis. Les échecs ne figurant pas parmi mes centres d’intérêt, je n’étais guère enclin à lire une histoire sur ce sujet. Mais, l’interprétation d’Anya Taylor-Joy et la tension virevoltante de la mini-série ont concouru à stimuler ma curiosité. D’une manière assez étonnante, à quelques détails près, l’adaptation respecte les grandes lignes de l’intrigue, l’écriture de Walter Tevis faisant merveille pour restituer le sentiment d’urgence et la passion obsessionnelle de Beth Harmon pour les échecs, de l’orphelinat où elle découvre le jeu grâce au factotum de l’établissement, à l’auditorium de Moscou où elle est l’objet de l’adulation de la foule. Bref, Le Jeu de la dame affiche toutes les qualités d’un page-turner redoutable et efficace, le suspense prenant place sur un échiquier.

« Les plus forts sont ceux qui n’ont pas peur d’être seuls, ceux qui savent prendre soin d’eux. »

Au cas où quelques étourdis ne la connaîtrait pas, quid de l’histoire ? The Queen’s Gambit nous raconte l’ascension fulgurante d’Elizabeth Harmon, une jeune orpheline américaine, jusqu’aux plus hautes sphères du milieu du jeu d’échec. De tournois régionaux en compétitions internationales, on suit ainsi la progression d’un esprit phénoménal, doté d’une faculté d’analyse, de mémorisation et d’une intuition quasi-surhumaine. Dans un milieu très masculin et exclusivement blanc, elle se taille une place de premier plan, accomplissant des prouesses, et on l’accompagne dans sa découverte des arcanes de ce jeu de stratégie.

La grande force de The Queen’s Gambit se fonde dans le personnage de Beth, jeune femme résolue à devenir la meilleure parmi ses pairs, quitte à s’affranchir des codes et à brûler par la même occasion sa propre vie. Elle éprouve en effet pour les échecs une fascination puissante qui détermine sa conduite et dicte ses choix de vie. Jusqu’à frôler l’auto-destruction lorsqu’elle se confronte à la défaite, cherchant dans les tranquillisants ou l’alcool la sérénité lui faisant temporairement défaut. Caractère opiniâtre, non exempt de faiblesses et de doutes, singulièrement dépourvue d’empathie, parfois sensible à la colère, mais décidée à mener sa vie selon ses propres choix, Beth Harmon transforme le jeu des échecs en outil d’émancipation, devenant malgré elle un symbole dans la société américaine des années 1950-1960. Et si les combats politiques, sociaux ou sociétaux de l’époque se cantonnent à l’arrière-plan, c’est pour mieux magnifier cet exercice faussement solitaire que représentent les échecs, ce jeu où les barrières sociales s’effacent, laissant place à l’intelligence brute et l’abnégation. Au risque parfois de se perdre…

Avec The Queen’s Gambit, Walter Tevis réussit un joli tour de force. Captiver son lectorat avec un sujet a priori réservé aux initiés, tout en livrant le portrait sensible d’une jeune prodige des échecs.

Le Jeu de la dame (The Queen’s Gambit, 1983) – Walter Tevis – Éditions Gallmeister, collection « Totem », 2021 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Jacques Mailhos)

L’Hôtel de verre

2008. Bernard Madoff tombe avec ses complices, après des années de vie payées à crédit. Son crime ? Avoir escroqué de riches particuliers, des banques étrangères, des fonds d’investissement, des institutions financières et des fondations, tous attirés par le niveau de performance exceptionnel garanti par le génial financier. Mais les placements n’existaient que sur le papier, la rémunération des plus anciens investisseurs étant assurée par les fonds des entrants grâce à un frauduleux montage pyramidal inspiré du système de Ponzi. L’Hôtel de verre retranscrit son histoire de manière décalée, le criminel en col blanc de Wall Street devenant ainsi Jonathan Alkaitis dont le destin fournit la trame d’un récit malin et addictif.

« C’est là que j’ai réalisé que l’argent est un pays en soi. »

Avec L’Hôtel de verre, Emily ST. John Mandel tisse un récit hanté par des doppelgängers marqués par la culpabilité. Des apparitions évanescentes, voire des présences fantomatiques évoquant à la fois les potentialités non réalisées mais aussi les trajectoires interrompues brutalement. À l’image du jardin où les sentiers bifurquent cher à Borges, les personnages de l’autrice se remémorent leurs choix passés avec le sentiment d’avoir volé leur vie à autrui. Elle met en mots un patchwork de destins brisés ou frappés du sceau de l’usurpation, déconstruisant la chronologie des événements pour nous en faire ressentir toute l’étrangeté et l’aveuglement intrinsèque.

On évolue ainsi dans un monde parallèle, celui de l’argent roi, de la jet-set, toujours à un saut d’avion d’un hôtel au luxe indécent, d’un cocktail en bonne compagnie ou de l’inauguration d’une exposition d’art contemporain. Un univers feutré où, à défaut de zones d’ombre, on vit en pleine lumière pour le plus grand bonheur de la presse people. Un univers factice où seules importent les apparences, les mondanités d’une société policée, respectueuse de l’étiquette d’un microcosme mondialisé. Un univers de l’illusion, où même devant l’évidence des faits, on préfère s’attacher au succès de l’argent magique, le vrai, pas celui d’un prétendu assistanat sans cesse pointé du doigt. Celui des flambeurs, des spéculateurs pliant la réalité à leur désir, des voleurs en col blanc vivant au jour le jour dans une bulle, hors sol, au dépend d’autrui.

Sur un mode hypnotique, de courts chapitres incisifs découpés en parties tranchantes, l’autrice dessine l’apogée et la chute d’un financier, entrelaçant son destin à celui de la disparition d’une jeune femme, elle-même hantée par la mort de sa mère durant son adolescence. Les questions fusent pendant que le destin des uns et des autres se déroule, inexorable, et l’on finit par succomber au vénéneux tropisme des actes manqués, des non-dits et des jeux de miroir d’un monde que l’on ne fait finalement que traverser.

« Écoutez, nous connaissons tous ici la nature de notre activité. »

Chassé croisé entre le royaume de l’argent et celui des déclassés que l’on préfère occulter, comédie humaine sur fond de culpabilité, de capitalisme financier et de mondialisation triomphante, L’Hôtel de verre est surtout un roman brillant qui donne envie de poursuivre l’exploration de l’œuvre de Emily ST. Mandel.

L’Hôtel de verre (The Glass Hotel, 2020) – Emily ST. John Mandel – Éditions Rivages/Noir, février 2021 (roman traduit de l’anglais [Canada] par Gérard de Chergé

L’île des âmes

Premier roman de Piergiorgio Pulixi traduit dans l’Hexagone, L’île des âmes n’est pas l’œuvre d’un débutant. Bien au contraire, il s’agit du roman d’un auteur chevronné ayant à son actif plusieurs autres titres, pour certains primés. Le présent livre a d’ailleurs reçu le prix Scerbanenco, un fait qui a sans doute facilité sa parution dans nos contrées. Membre du collectif Mama Sabo, Piergiorgio Pulixi est aussi l’élève de Massimo Carlotto, situation qui le rend à mes yeux immédiatement sympathique. L’île des âmes fait allusion à sa terre natale, la Sardaigne, plus particulièrement à son passé antique, voire préhistorique, dont certains rites cultuels servent ici de fil rouge à une sordide enquête criminelle.

Si la quatrième de couverture convoque les références visuelles de la Série True detective et du film The Wicker Man, l’intrigue de L’île des âmes se réduit assez rapidement au duo formé par les enquêtrices Mara Rais et Eva Croce. Les deux femmes ont été mutées au département des « Crimes non élucidés » de la police de Cagliari, histoire de les éloigner de leurs affaires habituelles. À vrai dire, la mutation a toutes les apparences d’un enterrement de première classe. Teigneuse du duo, Rais cache son caractère ombrageux et sa grande gueule sous les apparence d’une féminité outrageuse. Plus réfléchie et mutique, Croce a traversé la Mer Tyrrhénienne, espérant oublier son passé et son passif sur une terre vierge. Toutes les deux ont la réputation d’être des électrons libres, en délicatesse avec leur hiérarchie et les fonctionnaires de la Questure. Bref, l’équipe formée par Rais et Croce rejoue une recette connue et bien rodée, celle des deux flics dissemblables mais pourtant complémentaires lorsqu’ils mènent l’enquête. Une synergie particulièrement efficace ici, même si l’on peut juger certaines vannes un tantinet répétitives, voire surjouées, pour continuer de filer la métaphore cinématographique.

En dépit de ce duo de choc, on ne peut hélas s’empêcher d’éprouver un sentiment de déception. L’impression d’avoir lu deux récits juxtaposés dans un seul roman. Piergiorgio Pulixi entremêle en effet les ressorts du roman policier avec le portrait d’un terroir ancestral marqué par la tradition et le culte du secret. Cet aspect du récit, ponctué de descriptions magnifiques nimbées d’une aura légère de fantastique, se révèle assez convaincant. Hélas, l’entrelacement ne fonctionne pas, faute d’un véritable liant entre les deux trames. De surcroît, on n’est guère troublé par l’horreur des crimes commis, le suspense demeurant très évasif, pour ne pas dire subliminal. L’aspect rituel de l’exécution des victimes est évacué, se cantonnant à un hors champs didactique mâtiné de quelques notions d’anthropologie. Si l’on en apprend ainsi beaucoup sur l’agropastoralisme sarde, la culture nuragique, le culte de la déesse-mère et de Dyonisos, cette connaissance se construit au détriment de la tension et du frisson. Bref, on ne s’écarte guère des routines du thriller, enchaînant les courts chapitres où l’intrigue se réduit à un crescendo dramatique mollasson, et où même les cliffhangers paraissent bâclés ou du moins dépourvus du sentiment d’urgence inhérent au genre.

On referme donc L’île des âmes sans enthousiasme, partagé entre l’agacement , le sentiment d’avoir lu un roman un tantinet bancal, et un émerveillement avorté pour la Sardaigne et ses mystères. À tel point qu’on se demande si l’on lira la prochaine enquête de Mara Rais et Eva Croce. Suspense !

L’île des âmes (L’isola delle anime, 2019) – Piergiorgio Pulixi – Éditions Gallmeister, 2021 (roman traduit de l’italien par Anatole Pons-Reumaux)

Demain et le Jour d’après

Demain et le Jour d’après est le premier roman de Tom Sweterlitsch. Paru bien avant Terminus, nul doute qu’il pâtira de l’enthousiasme soulevé par ce titre postérieur, sentiment partagé sur ce blog. Mais comparaison n’est pas raison car, s’il faut reconnaître que l’on n’atteint pas le même niveau de sidération, cette première œuvre n’en demeure pas moins un honnête page turner où science fiction et thriller font bon ménage.

À la différence de Terminus, l’apocalypse n’est pas une promesse funeste menaçant le devenir de l’Amérique. Elle s’est déjà produite, effaçant de la carte la ville de Pittsburg. Une bombe nucléaire déclenchée par un terroriste a en effet plongé le pays dans la paranoïa, infléchissant le cours de la démocratie, au plus grand bénéfice de la présidente Meecham. D’un point de vue plus personnel, l’événement a ruiné la vie de John Dominic Blaxton, l’entraînant sur la voie d’une dépression insurmontable, la culpabilité chevillée au corps pour avoir survécu à son épouse enceinte. Depuis, il a abandonné la poésie et le métier d’éditeur pour se réfugier dans le paradis artificiel de l’Archive, reconstitution virtuelle composée à partir de toutes les images et vidéos passées de Pittsburg. Une sorte de streetview animé et personnalisable, devenu un havre mémoriel pour les familles en deuil, mais hélas aussi un réservoir à sensations malsaines pour les voyeurs et autres prédateurs du Flux. Blaxton fréquente l’Archive pour le compte des sociétés d’assurance qui l’emploient, traquant les traces des disparus afin d’attester de leur présence le jour de la catastrophe. Un prétexte bien commode pour arpenter parcs et avenues de la cité défunte/défaite afin de revivre sans cesse quelques moments privilégiés avec sa femme, magnifiés de surcroît par le recours à la drogue. Car, dix ans après l’apocalypse, Blaxton n’est toujours pas parvenu à tourner la page et il sombre peu-à-peu, perdant le contact avec la réalité et le présent. Jusqu’au jour où l’une de ses missions l’amène à croiser une image du mal absolu.

Ne tergiversons pas. Demain et le Jour d’après est un thriller classique, augmenté d’un habillage science-fictif. Le futur de Tom Sweterlitsch lorgne vers la dystopie, dépeignant une Amérique en proie aux pires vices de la société de transparence et des réseaux. Câblé et doté des lentilles adéquates, chaque individu dispose de la possibilité d’enrichir la réalité avec des textures supplémentaires ou de s’immerger dans le Flux. Un brouet de spams incessants et de flashs intrusifs paramétrés pour flatter les plus bas instincts. Achetez Américains, baisez Américain, vendez Américain !! scande l’émission vedette de CNN, à grands renforts de teasers racoleurs. La moindre sextape de starlette ou de femme politique se retrouve ainsi sur le devant de l’actualité. Le crime le plus sordide, surtout lorsqu’une femme est impliquée, suscite naturellement de multiples commentaires sur son indice de baisabilité, y compris post-mortem. Blaxton n’en peut plus de ce monde obscène, aussi préfère-t-il se réfugier dans l’Archive et dans la nostalgie d’un passé désormais inatteignable puisque fantomatique, privé de substance si ce n’est celle que lui procure la drogue. Il revit ainsi ses souvenirs, débarrassés de leur gangue douloureuse, ignorant les conseils de ses rares amis qui l’incitent à achever son deuil afin de faciliter la résilience.

La grande force du roman de Tom Sweterlitsch se fonde dans ce regard désabusé, dans cette tristesse indicible s’incarnant dans la volonté irrésistible de rendre justice aux disparus, de faire émerger la vérité, même si le monde n’en ressort pas transfiguré. Loin de la figure héroïque, John Dominic Blaxton se distingue surtout par sa fragilité, sa sensibilité à fleur de peau et la profonde empathie qu’il ne peut s’empêcher d’éprouver pour autrui. Ces traits de caractère font de lui une anomalie, mais aussi le vecteur idéal pour découvrir ce monde du jour d’après, où le sentiment de péché prévaut finalement plus que jamais.

En cela Demain et le Jour d’après partage bien des points communs avec le roman noir, même s’il demeure aussi marqué par les routines du thriller, accusant quelques faiblesses au niveau du rythme. En dépit de ce bémol, on ne rencontre cependant guère de difficultés pour suivre John Dominic Blaxton dans sa quête de vérité. Un cheminement jalonné de chausse-trapes offrant par ailleurs une vision sombre de la société, y compris dans son usage des outils technologiques qui composent d’ores et déjà notre quotidien.

Pour les curieux et indécis, plein d’autres avis ici-bas, par là, là-bas ou ici et

Demain et le Jour d’après (Tomorrow and Tomorrow, 2014) – Tom Sweterlitsch – Éditions Albin Michel Imaginaire, avril 2021 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Michel Pagel)

La Survie de Molly Southbourne

Si Les Meurtres de Molly Southbourne était une histoire d’horreur viscérale jouant sur une sorte de confusion des genres, La Survie de Molly Southbourne opte ouvertement pour une intrigue plus linéaire, mâtinée de science-fiction et de thriller. On y retrouve bien entendu Molly, ou du moins l’une des Mollies née du sang de l’originelle, exactement au moment où s’est achevé le précédent récit. La novella s’inscrit donc dans une sorte de continuation, mais dans un registre différent et avec d’autres choix narratifs. Terminée l’oppression glauque qui vous cueillait aux tripes sans préambule, bienvenue dans une veine plus balisée et plus claire, celle du thriller et de la paranoïa.

La question de l’identité se pose d’emblée au double de Molly. Elle la taraude et lui impose des choix incertains. La créature est-elle seulement un gynoïde asservi aux souvenirs et réflexes de la Molly prime, condamnée à porter sa culpabilité par procuration ? Doit-elle se résoudre à rester le jouet de puissances occultes ayant droit de vie ou mort sur son existence ? Ou est-elle un être doué de conscience, prêt à effectuer ses propres choix et prendre à bras le corps son avenir ? La réponse à ces interrogations détermine son devenir d’une manière pressante, d’autant plus qu’elle se découvre un nouvel adversaire, apparemment bienveillant, semblable par nature, mais adepte lui aussi du secret. Bref, si l’existence de Molly prime ne tenait qu’à une goutte de sang, celui de la copie ne tient qu’à un fil, voire à un coup de fil adressé à une mystérieuse officine dont le numéro est tatoué sur son avant-bras.

En choisissant le thriller et les ressorts de la guerre secrète, Tade Thompson abandonne l’atmosphère anxiogène de l’horreur organique. Il déroule ainsi un récit nerveux, où la tension se cantonne à la psychologie et à une course-poursuite qui voit Molly évoluer vers l’acceptation d’elle-même et une forme d’indépendance. Si le récit y gagne en rythme et clarté, il perd aussi hélas en originalité, ne s’écartant guère des conventions du genre.

Avec La Survie de Molly Southbourne, Tade Thompson délaisse l’ambiguïté et le malaise pour une intrigue efficace, héritée des programmes secrets issus de l’affrontement Est/Ouest. Reste une question : jusqu’où compte-t-il emmener Molly ? Le troisième volet de l’histoire nous le dira.

La Survie de Molly Southbourne (The Survival of Molly Southbourne, 2019) de Tade Thompson – Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », 2020 (novella traduite de l’anglais par Jean-Daniel Brèque)