Par les Rafales

Faisons court.

Par les Rafales, premier roman de Valentine Imhof, ne s’embarrasse pas de circonvolutions superflues. Droit au but, l’autrice nous cueille dès l’ouverture avec une scène glauque et sanglante, dans le décor impersonnel d’un hôtel de chaîne. Elle prend ensuite tout son temps, dévoilant progressivement l’itinéraire d’Alex, une jeune femme rescapée d’une bien mauvaise rencontre dont elle n’est jamais vraiment revenue indemne.

Entremêlant les fils d’une trame linéaire où présent, passé et avenir se succèdent avec le caractère inexorable d’un destin scellé à l’avance, Valentine Imhof raconte ainsi le parcours criminel d’Alex, semant les cadavres masculins sur son chemin, entre les Shetland et le Nord-Est de la France. Des dépouilles massacrées avec une rage homicide inhumaine. Cette mortelle randonnée placée sous le signe des Nornes, où l’œil du lecteur suit les pensées d’Alex mais également celles des hommes qu’elle côtoie et ensorcelle, dessine le portrait d’une psyché écorchée, une existence fracassée par une douleur intime intense. Un traumatisme ne trouvant son exutoire que dans la violence. Marquée dans sa chair, la jeune femme a également fait de son épiderme un palimpseste sur lequel tatouer des mots pour effacer les maux. Peine perdue, la fatalité est implacable.

Dans une langue crue et imagée, irradiant la paranoïa et une sensibilité à fleur de peau, l’autrice tente de nous faire ressentir la folie qui habite l’esprit d’Alex. On a pourtant du mal à adhérer pleinement à son impossible résilience, à cette déconnexion avec le réel qui la pousse à agir et à réagir. Sans cesse sur le qui vive, sans adresse fixe pour ne pas focaliser l’attention, et pourtant toujours avec l’angoisse aux tripes, Alex semble engagée dans une dérive sans issue. On peine hélas à en discerner le caractère déraisonnable. En fait, tout paraît un tantinet artificiel, notamment dans la relation esquissée avec Anton et dans la manière dont elle se résout. On ne peut s’empêcher en effet de trouver le procédé abrupt, voire artificiel.

Le récit ne manque toutefois pas de qualités, en particulier une énergie brute qui s’exprime sans concession lors des scènes de violence. Les multiples allusions à la mythologie nordique, Loki, Nornes, Völuspá et J. R. R.Tolkien y compris, ne gâchent rien. Bien au contraire, elles renforcent le fatalisme sombre du récit et l’âpreté du dénouement. La liste des tatouages indiquée en tête de chapitre et la playlist en fin d’ouvrage fournissent un bonus bienvenu, histoire de prolonger ou d’accompagner la cavale d’Alex.

On le voit, Par les Rafales promet beaucoup. Mais si le roman de Valentine Imhof ne tient pas tous ses engagements, il n’en demeure pas moins un livre marquant dont on garde en mémoire quelques moments forts. Bref, on ne sera pas sans jeter un œil sur le prochain titre de l’autrice. Celui d’Óðinn, forcément.

Par les Rafales de Valentine Imhof – Rouergue Noir, 2018

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Petite louve

A lire avec Green Mind de Dinosaur Jr. en fond sonore, bien sûr.

Si Petite louve ne brille pas pour son originalité – une énième course poursuite sur fond de vendetta familiale – on ne peut cependant pas affirmer que le roman de Marie Van Moere se lit sans passion. Et quand bien même l’on s’agacerait des clichés colportés par l’autrice, notamment cette famille de gitans sédentarisés, crapuleux à souhait, de vrais archétypes de sales gueules, prêts à haïr et à être hais, on finit pas s’attacher à ce road novel nerveux qui nous embarque sans coup férir dans un voyage au bout de l’enfer (cliché, je sais).

Pour venger sa fille, sauvagement agressée alors qu’elle rentrait du collège, une mère a commis l’irréparable. Dixit une quatrième de couverture qui, si elle ne livre pas l’essentiel de l’argument de départ, pose pourtant clairement le cadre et l’enjeu de Petite louve. La mère s’appelle Agathe, comme on l’apprend une centaine de pages plus loin. Médecin, elle a vu son existence paisible fracassée par le viol de sa fille. Depuis, elle n’est plus que rage irraisonnée. Son couple n’a d’ailleurs pas tardé à partir en vrille devant son désir obsessionnel de vengeance. Et, comme le sang appelle le sang, on pressent que cette histoire va s’achever dans la violence. Le roman s’ouvre d’ailleurs sur l’exécution du violeur présumé, suivi de son inhumation clandestine dans les calanques. Direction ensuite la Corse, pour échapper aux frères du défunt. C’est à partir de ce moment que le récit commence à montrer des signes de relâchement.

Marie Van Moere se contente en effet du minimum dans la caractérisation des personnages, une sécheresse qui n’est hélas pas compensée par le jeu du chat et de la souris entre les chasseurs et leurs proies. Agathe (la mère) n’est que colère et les deux frères Ivo et Ari ne sont que perversion et cruauté. Et les digressions dans leur passé ne confèrent guère d’épaisseur à leur psychologie. Heureusement, le récit se peuple d’autres personnages. Le père de la gamine d’abord. La sœur des frères gitans. Mais surtout un berger corse, mutique, vivant en ermite dans la garrigue. Peu à peu, les différents éléments se mettent en place jusqu’au dénouement que l’on a vu, senti venir de loin, même si, au détour d’une phrase, une ultime révélation vient remettre les faits en perspective. Baste !

En dépit de la frustration, on ne parvient pas à détester complètement Petite louve. Le roman est portée par une voix, un style qui marque l’esprit. Dans leur fragilité, le caractère ambivalent de leurs motivations, les personnages laissent infuser une certaine humanité. Et puis, il y a le personnage de la gamine dont l’innocence bafouée irradie au cœur de la noirceur du monde des adultes.

Bref, si Petite louve ne tient pas toutes ses promesses, il n’en demeure pas moins un roman qui questionne les liens existant entre la violence et l’amour. On attends maintenant le prochain titre de Marie Van Moere avec une impatience non feinte.

Petite louve de Marie Van Moere – Réédition Pocket, collection « Thriller », juin 2015

Le Diable en personne

Parce qu’elle a entendu et retenu des secrets inavouables, Maya se retrouve dans le coffre d’une voiture, avec deux parpaings et une chaîne aux solides maillons. De quoi se débarrasser d’un cadavre encombrant dans les marais et faire la joie d’un alligator. Pourtant, la jeune prostituée échappe à son destin, brûlant la politesse aux deux malabars qui devaient l’exécuter. L’un d’entre-eux finit d’ailleurs mal, ses restes jetés en pâture aux fourmis rouges. Car, en la traquant, il a violé la propriété de Leonard Moye, un marginal ne tolérant pas qu’on pénètre chez lui, surtout pour y tuer une femme. Adopté par le reclus, Maya découvre un univers gardé par une armée d’épouvantails et une ribambelle de chats, avec pour seule compagnie un mannequin de couture habillé d’une robe du dimanche. Mais Mexico, la brute épaisse lui servant de souteneur et maître ne l’entend pas de cette oreille, d’autant plus qu’il est en affaire avec le maire et le Cartel.

« On racontait qu’il avait un jour coupé son whiskey avec du sirop d’ipéca pour le vendre à tous ses débiteurs, événement relaté par la grand-mère de Ronelle comme la nuit où le vomi a coulé à flots dans les rues de Trickum. Leonard, disait-on n’avait plus débiteurs. »

Retour aux États-Unis, au fin fond de la Géorgie du Sud, dans les coulisses de l’American Way of Life. Avec Dernier appel pour les vivants, Peter Farris nous avait décrit une Amérique en proie à la déprise, peuplée de pauvres types obligés de travailler dur pour survivre dans un climat de désespérance généralisé. Une nation confrontée à ses démons, violence latente, alcoolisme, racisme et criminalité. Le Diable en personne renoue avec ce paysage social, déroulant une intrigue classique oscillant entre thriller et roman noir.

Peter Farris oppose ici deux mondes et deux types de criminalité. D’abord celle prévalant en ville, dominée par les gangs violents, la collusion entre les organisations criminelles et les politiques accros au sexe et à la drogue. Une criminalité contemporaine d’hommes d’affaires, sans état d’âme, où les ressources humaines sont gérées à grand renfort de menaces et de tueries. A cet univers, l’auteur américain oppose une criminalité relevant plus de la tradition, voire du folklore, celle au charme légèrement suranné des gagne-petits, bootleggers roublards jouant à cache-cache avec la police.

Il relève son récit d’une touche insolite, mettant en scène la rencontre improbable entre une fille perdue, travailleuse du sexe réduite en esclavage, et un vieil original, solitaire et travaillé par la misanthropie. D’aucun diraient un plouc, mais conformément au dicton qui dit qu’il faut se méfier des apparences, le bougre réserve quelques surprises aux agresseurs de Maya.

De cette rencontre découle une histoire attachante et sans chichis, s’amusant des codes du roman noir avec une certaine maîtrise et un plaisir manifeste, Peter Farris ne s’interdisant pas un happy-end qui évite heureusement l’écueil de la nunucherie. Bref, voici de quoi passer un bon moment en mauvaise compagnie.

Le Diable en personne (Ghost in the Fields, 2017) de Peter Farris – Éditions Gallmeister, collection « néonoir », 2017 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Anatole Pons)

La Cité du futur

Habitué de la collection Lune d’encre, le principal pourvoyeur de l’auteur canadien dans l’Hexagone, Robert Charles Wilson devait s’inscrire au sommaire du challenge initié par le sympathique A.C. de Haenne. Pour un roman mineur, hélas.

Employé à la sécurité par la société Futurity, Jesse Cullum a la réputation de faire son travail avec efficacité, sans poser de questions. Des qualités confirmées par son intervention à l’occasion de la visite du président Ulysses Grant. Après avoir désarmé le terroriste qui s’apprêtait à assassiner le 18e président des États-Unis, il est convoqué chez ses employeurs qui le chargent de démanteler le réseau ayant fourni l’arme du crime. Un pistolet automatique provenant du futur, autant dire un objet prohibé en 1876. Car depuis la construction de la Cité de Futurity dans les plaines de l’Illinois, les deux tours du complexe sont devenues une attraction très prisée des autochtones. Un lieu où l’on peut admirer les merveilles extraordinaires de l’avenir, tout en s’indignant des mœurs libérées de ses ressortissants. Ces derniers ne sont d’ailleurs pas en reste, visitant également le passé pour en éprouver toute la rudesse sans les risques.

Faisant équipe avec une équipière venant du futur, Jesse va explorer les coulisses de la cité et découvrir des lendemains, loin d’être enchanteurs.

Les romans de Robert Charles Wilson se succèdent sans vraiment se montrer toujours convaincants. Si Les Affinités relevait d’une veine spéculative stimulante, on doit se contenter ici d’un récit plus conventionnel, guère inspiré, dont les recettes sont empruntées au thriller.

Certains aspects de La Cité du futur rappellent L’amour au temps des dinosaures de John Kessel, l’humour et la légèreté en moins, l’auteur canadien développant un propos désabusé, voire critique, dépourvu de tout angélisme. Par son contexte de choc des civilisations, faisant du XIXe siècle un espace récréatif pour les visiteurs du XXIe, le parallèle ne paraît pas usurpé. D’autant plus qu’il s’agit également ici d’un passé parmi d’autres, choisi parmi la multiplicité des possibles de la physique quantique. Par souci éthique, l’empreinte technologique du futur est contrôlée afin d’en réduire l’impact sur les autochtones. Le procédé fait cependant long feu, l’humain restant par définition corruptible. Et puis, ceci ne résout pas tout, notamment du point de vue humanitaire. Car, si l’évolution du passé visité n’a aucune incidence sur l’avenir des visiteurs, pourquoi ne pas améliorer la vie de ses habitants, en particulier dans le domaine médical ? Pour ne pas tuer la poule aux œufs d’or, peut-être ?

La réponse se révèle rapidement évidente. Le futur n’est pas le meilleur des mondes possibles esquissés par les merveilles technologiques exposées dans la grande galerie de la Cité de Futurity. Et ses créateurs ne sont pas forcément animés d’intentions humanistes. Voilà de quoi relativiser la notion de progrès, du moins d’un point de vue moral. Malheureusement, Robert Charles Wilson se montre très allusif sur cet aspect de son récit, optant pour le registre du thriller. Sur ce point, l’enquête quelque peu cousue de fil blanc du duo formé par Jesse Cullum, l’autochtone du XIXe au passé violent, et Elizabeth DePaul, la prolétaire du XXIe siècle, ne se montre guère palpitante. Prévisibles, les péripéties s’enchaînent laborieusement, enfilant clichés et lourdeurs avec une monotonie soporifique.

En dépit d’un contexte science-fictif prometteur, La Cité du futur se révèle un roman mineur, à l’instar de Les Derniers jours du paradis. Un récit plan-plan, porté par une intrigue sans éclat, au goût de déjà-lu, dont on ne retient au final pas grand chose. Tant pis !

La Cité du futur (Last Year, 2016) de Robert Charles Wilson – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », 2017 (roman traduit de l’anglais [Canada] par Henry-Luc Planchat)

La rédemption du marchand de sable

Une nouvelle pierre au Challenge lunes d’encre avec Tom Piccirilli qui nous a quitté hélas en 2015.

The Dead Letters, vicieusement retitré en français La rédemption du marchand de sable, est un thriller. Il en a l’atmosphère, en reprend un des thèmes fétiches (le tueur en série) et en emprunte la vivacité de rythme. Mais, comme souvent, les apparences sont trompeuses : Tom Piccirilli investit le thriller pour mieux le détourner.

La vie d’Eddie Whitt a été bouleversée le jour où sa fille a été assassinée. Ce meurtre fut le premier d’une longue série attribuée à un tueur que la presse a surnommé Killjoy, reprenant d’ailleurs les propres mots d’Eddie.
La femme d’Eddie est devenue folle et vit désormais dans une institution spécialisée. Avec l’accord tacite et le soutien financier de son patron qui est aussi son beau-père, Eddie a laissé tomber son travail de publicitaire. Il s’est musclé, s’est initié aux arts martiaux et a appris à se servir d’une arme, un 7.65 dont il ne se sépare jamais. Engagé corps et âme dans une spirale vengeresse, il a déserté presque tous ses amis, délaissé toutes ses anciennes relations car plus rien ne compte que la découverte du meurtrier de sa fille.

Durant les cinq années qui ont suivi le drame, Eddie a reçu régulièrement des lettres de Killjoy ; il est en quelque sorte devenu son confident. Entre l’assassin et sa victime s’est nouée une relation ambigüe mais en fin de compte sacrément porteuse de sens (à condition d’apprécier les correspondances tordues).
Car Killjoy a changé. Il ne tue plus, il enlève des enfants maltraités à leur famille et en confie la garde à des parents dont il a tué l’enfant. Certains, comme Eddie, ont rendu cette progéniture à leurs légitimes géniteurs. D’autres ont pris la fuite avec ce « don » inespéré.

Confronté à ce nouveau comportement, Eddie remet en cause son désir de vengeance. Au plus profond de lui-même, il souhaite que cette volte-face ne soit qu’un jeu pervers supplémentaire et non la manifestation d’un véritable changement. Il espère que la chance lui fournira la possibilité de démasquer Killjoy afin de pouvoir mettre un terme à sa transformation.

« L’homme qu’on devient n’a pas grand-chose avoir avec l’homme qu’on a été »

Souvenez-vous. Avec Un chœur d’enfants maudits, on s’était délecté du charme poisseux et suranné d’une histoire se déroulant dans le Deep South. Une histoire un tantinet bizarre, peuplée de freaks, mais au final profondément humaine et chaleureuse. Avec The Dead Letters (on me permettra d’user du titre original), Tom Piccirilli s’aventure sur les terres du thriller, écartant les procédés faciles.
L’auteur américain ne bascule pas dans l’intrigue millimétrée, le cliffhanger imposé, la traque haletante agrémentée du jargon emprunté aux profilers (le terme de construct est utilisé une petite dizaine de fois, mais c’est la seule concession faite au genre).

Avec maîtrise (et sans doute un malin plaisir), Tom Piccirilli impose son style, tout en humour et en émotion retenue, sans oublier ses propres thématiques. Le monde, tel qu’il apparaît dans The Dead Letters, est comme une longue douleur qu’il convient d’évacuer d’une façon ou d’une autre. C’est un monde où la folie est peut-être une issue pour retrouver un certain équilibre. Un monde où Bien et Mal sont intimement liés, et comme contaminés par un principe d’incertitude pervers. Un monde où aucun individu n’est finalement psychologiquement indemne. Ne ricanez pas, ce monde est le vôtre.

Ainsi, The Dead Letters n’est-il que le long processus d’un homme pour se sortir de l’obsession dans laquelle il s’est enfermé. Une obsession tenace qui a la dent dure et dont, en toute bonne conscience, il essaie de se convaincre du bien fondé. Et, peu importe si Tom Piccirilli se soucie comme d’une guigne de l’intrigue policière et des règles qui conduisent au dévoilement de l’identité d’un tueur en série dans les thrillers. Son art des dialogues, la justesse de ses personnages, la douleur sincère d’Eddie et les quelques moments qui font réellement frissonner, compensent amplement cette insouciance et propulsent même son roman au-delà des classifications étriquées.

Avec Un chœur d’enfants maudits, Tom Piccirilli nous avait charmé. The Dead Letters enfonce le clou avec son ton dramatique, drôle, sincère, juste et profondément humain.

La rédemption du marchand de sable (The Dead Letters, 2006) de Tom Piccirilli – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », avril 2009 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Michelle Charrier)

After Party

After Party prend une résonance particulière après la lecture de La Neige de saint Pierre de Leo Perutz. un phénomène d’écho à mettre sur le compte d’une parenté thématique troublante. Pour Daryl Gregory comme pour l’auteur tchèque, la foi semble s’enraciner au cœur du cerveau, résultant d’un processus chimique que la science pourrait activer grâce à une pharmacopée appropriée. Il n’entre bien sûr aucunement dans mon intention de relier deux romans séparés par presque 80 années et un océan. Je souhaitais juste ici évoquer l’impression de déjà-vu qui m’a saisi en enchaînant ces deux lectures. Le cerveau opère souvent des raccourcis bizarres.

Des toxicos, le roman de Daryl Gregory n’en manque pas. Pour commencer Lyda Rose, ex-neuroscientifique athée, ex-membre fondateur de la start-up Petite Pousse, désormais frappée d’une injonction judiciaire à se soigner et interdite de séjour aux États-Unis au terme d’un itinéraire chaotique. Car Lyda est folle. Totalement. Une folie se manifestant en la personne du Dr Gloria, une hallucination ayant l’apparence d’un ange gardien avec lequel elle dialogue ouvertement.

À la pointe de la smart drug revolution, Lyda et ses associés ont cru décrocher le sésame avec le Numineux, une substance chimique dont le principe actif imprimé sur un buvard grâce à une imprimante chemjet permet de toucher au divin. Hélas, le produit provoque aussi de fâcheux effets secondaires le transformant en bombe neurochimique ultime.

Condamnée à végéter dans un hôpital après un accident de la circulation, Lyda pensait avoir remisé définitivement le Numineux dans les poubelles de l’histoire de la bioingénierie. Pourtant, le produit resurgit via un nouveau culte appelé l’Église du Dieu Hologrammatique. De quoi pousser l’ex-chercheuse à sortir de sa réserve pour se mettre en chasse du responsable de cette menace.

Troisième titre à paraître au Bélial’, saluons au passage la constance de l’éditeur, After Party n’usurpe pas le qualificatif de techno-thriller attribué par la quatrième de couverture. Sans aller jusqu’à reprendre l’adjectif « frénétique », l’intrigue ayant la fâcheuse tendance à tirer à la ligne, reconnaissons au roman de Daryl Gregory un rythme soutenu lui conférant le statut redoutable de page turner. Difficile en effet de lâcher le bouquin tant les surprises s’enchaînent avec facilité dans un crescendo convaincant, parsemé d’indices camouflés dans une narration alternant point de vue extérieur et subjectif et de piques ironiques.

Nous allons tous très bien, merci jouait sur la tension psychologique, inscrivant le récit dans un huis-clos statique. Ici, l’auteur américain lorgne du côté du road novel, l’enquête de Lyda servant de fil directeur à une intrigue jouant sur les ressorts de la science-fiction et l’extraordinaire faculté de résilience du personnage principal. Daryl Gregory continue de priser les personnages dysfonctionnels que l’existence n’a pas épargnée. Il brosse ainsi une belle galerie d’inadaptés sociaux et autres victimes post-traumatiques flirtant, et pas qu’un peu, avec la folie.

Mais surtout, il dépeint un monde hyperconnecté où tous les êtres humains semblent plus ou moins camés, devenus dépendants à leur camisole chimique, à leur drogue récréative et à d’autres substances décuplant leur capacités cognitives ou transformant leur personnalité. Dans ce contexte, la foi ne serait-elle pas une illusion chimique supplémentaire, un viatique vers la satisfaction de ce besoin de transcendance inhérent à l’espèce humaine ?

Bref, bien loin de la simple formule marxiste « l’opium du peuple », After Party multiplie à la cadence d’un fusil-mitrailleur les pistes de réflexion, les hypothèses stimulantes et les saillies iconoclastes. C’est sans doute son plus grand intérêt.

after-partyAfter Party (Afterparty, 2014) de Daryl Gregory – Éditions Le Bélial’, septembre 2016 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Laurent Philibert-Caillat)

Un homme de Glace

complicityCameron Colley est devenu journaliste par idéalisme, pensant que le quatrième pouvoir ne pliait pas devant les autorités. Depuis, il végète en Écosse, contraint de réécrire ses articles quand ils n’ont pas l’heur de plaire à son directeur de rédaction ou lorsqu’ils froissent des intérêts privés. Pour oublier ce cul de sac, il passe le plus clair de son temps libre à écumer les pubs ou à jouer aux jeux vidéo sous l’emprise de la cocaïne. La situation ne vaut guère mieux pour son ami d’enfance, Andy Gould. Lui aussi voulait changer le monde, même si son origine sociale le plaçait plutôt dans le camp des nantis. Il s’y préparait d’ailleurs, persuadé que la population finirait par briser le cercle vicieux du travaillisme mollasson et du conservatisme consensuel. Par volonté de changement, il a fini par épouser la cause du thatchérisme, avide de liberté et de révolution… conservatrice. Un miroir aux alouettes comme les autres, un remède de choc sans doute pire que le mal qu’il était supposé soigner. Revenu de tout, il vivote désormais dans un hôtel délabré au fin fond des Highlands.

« On l’a faite, notre expérience ; nous avons eu un parti unique, une idéologie dominante, un plan exécuté jusqu’au bout, une cheffe à poigne – et son éminence grise – et de tout ça il ne reste que de la merde et des cendres. Le substrat industriel est ratiboisé jusqu’à l’os – plus, même : la moelle s’en écoule ; les anciennes structures socialistes qualifiées d’inefficaces ont été remplacées par des structures capitalistes encore plus vérolées, le pouvoir est complètement centralisé, la corruption institutionnalisée, et on a donné naissance à une génération qui ne saura jamais comment fracturer les portières de voiture avec un cintre et déterminer quel solvant défonce le mieux quand on se colle un sac en plastique sur la tête, avant de dégueuler ou de tomber dans les pommes. »

Ils croyaient changer le monde mais au final, c’est le monde qui les a changés. Bien des fictions, romans comme films, ont fait leur miel de ce constat désabusé, hélas guère contredit par la réalité. Avec Complicity (reprenons le titre de la version originale), Iain Banks aurait pu nous proposer une énième chronique des promesses non tenues. Il le fait, d’une certaine façon, mais à sa manière, mêlant la nostalgie à cette insolence qui fait de lui l’un de mes auteurs préférés.

Thriller à l’efficacité redoutable, Complicity n’usurpe pas le qualificatif de page turner. L’intrigue criminelle sous-tend un crescendo irrésistible, sur fond de lois d’exception et d’attentats de l’IRA, ne se relâchant qu’à l’extrême fin du roman, au moment où se dénoue la série de crimes et où se dévoile l’identité de son auteur. Certes, on la devine une soixantaine de pages avant la fin. Malgré tout, Iain Banks parvient à maintenir la tension, puisant dans les secrets d’enfance de Cameron Colley et Andy Gould les ressorts de la « croisade » du serial-killer, ici restituée à la seconde personne du pluriel. Un parti pris tout sauf gratuit qui fonctionne très bien, nous rendant en quelque sorte complice de ses méfaits.

Au-delà du thriller, Complicity solde une multitude de comptes. D’abord avec le thatchérisme, cette idéologie prédatrice et mortifère dont les choix ont contribué à ravager et paupériser la Grande Bretagne. Puis, avec le travaillisme à grand-papa et sa version édulcorée, la sociale démocratie. Il règle aussi ses comptes avec le progressisme de façade des nantis, trop attachés à leur confort pour véritablement remettre en question le système politique et social. Un consensus mou, préalable à tous les renoncements et trahisons auxquels le tueur s’attaque sans s’embarrasser avec la moralité. Mais, qu’est-ce que la moralité au regard d’un monde où la dignité humaine ne semble plus qu’une variable d’ajustement ? Ce n’est pas le moindre des mérites de Iain Banks que de poser cette question dérangeante et d’y apporter une réponse délicieusement provocatrice.

« Il est possible d’instaurer dès aujourd’hui une situation tout à fait acceptable – pas l’Utopie, mais un équilibre mondial relativement équitable, sans malnutrition, sans diarrhées mortelles, sans que personne ait à mourir de bêtes maladies comme la rougeole. Il suffirait de vouloir, si nous n’étions pas si cupides, si racistes, si sectaires, si fondamentalement égotistes. Bordel, même cet égotisme est d’une stupidité presque comique. »

Au final, Complicity relève d’un idéalisme désespéré et grinçant. Iain Banks adresse aux certitudes de ses contemporains un coup de pied salutaire et plus que jamais d’actualité. Rien que pour ce regard caustique, il nous manque…

homme_glaceUn homme de Glace (Complicity, 1993) de Iain Banks – Éditions Denoël, collection « Thriller », 1997 (roman traduit de l’anglais [Écosse] par Hélène Collon)