L’île des âmes

Premier roman de Piergiorgio Pulixi traduit dans l’Hexagone, L’île des âmes n’est pas l’œuvre d’un débutant. Bien au contraire, il s’agit du roman d’un auteur chevronné ayant à son actif plusieurs autres titres, pour certains primés. Le présent livre a d’ailleurs reçu le prix Scerbanenco, un fait qui a sans doute facilité sa parution dans nos contrées. Membre du collectif Mama Sabo, Piergiorgio Pulixi est aussi l’élève de Massimo Carlotto, situation qui le rend à mes yeux immédiatement sympathique. L’île des âmes fait allusion à sa terre natale, la Sardaigne, plus particulièrement à son passé antique, voire préhistorique, dont certains rites cultuels servent ici de fil rouge à une sordide enquête criminelle.

Si la quatrième de couverture convoque les références visuelles de la Série True detective et du film The Wicker Man, l’intrigue de L’île des âmes se réduit assez rapidement au duo formé par les enquêtrices Mara Rais et Eva Croce. Les deux femmes ont été mutées au département des « Crimes non élucidés » de la police de Cagliari, histoire de les éloigner de leurs affaires habituelles. À vrai dire, la mutation a toutes les apparences d’un enterrement de première classe. Teigneuse du duo, Rais cache son caractère ombrageux et sa grande gueule sous les apparence d’une féminité outrageuse. Plus réfléchie et mutique, Croce a traversé la Mer Tyrrhénienne, espérant oublier son passé et son passif sur une terre vierge. Toutes les deux ont la réputation d’être des électrons libres, en délicatesse avec leur hiérarchie et les fonctionnaires de la Questure. Bref, l’équipe formée par Rais et Croce rejoue une recette connue et bien rodée, celle des deux flics dissemblables mais pourtant complémentaires lorsqu’ils mènent l’enquête. Une synergie particulièrement efficace ici, même si l’on peut juger certaines vannes un tantinet répétitives, voire surjouées, pour continuer de filer la métaphore cinématographique.

En dépit de ce duo de choc, on ne peut hélas s’empêcher d’éprouver un sentiment de déception. L’impression d’avoir lu deux récits juxtaposés dans un seul roman. Piergiorgio Pulixi entremêle en effet les ressorts du roman policier avec le portrait d’un terroir ancestral marqué par la tradition et le culte du secret. Cet aspect du récit, ponctué de descriptions magnifiques nimbées d’une aura légère de fantastique, se révèle assez convaincant. Hélas, l’entrelacement ne fonctionne pas, faute d’un véritable liant entre les deux trames. De surcroît, on n’est guère troublé par l’horreur des crimes commis, le suspense demeurant très évasif, pour ne pas dire subliminal. L’aspect rituel de l’exécution des victimes est évacué, se cantonnant à un hors champs didactique mâtiné de quelques notions d’anthropologie. Si l’on en apprend ainsi beaucoup sur l’agropastoralisme sarde, la culture nuragique, le culte de la déesse-mère et de Dyonisos, cette connaissance se construit au détriment de la tension et du frisson. Bref, on ne s’écarte guère des routines du thriller, enchaînant les courts chapitres où l’intrigue se réduit à un crescendo dramatique mollasson, et où même les cliffhangers paraissent bâclés ou du moins dépourvus du sentiment d’urgence inhérent au genre.

On referme donc L’île des âmes sans enthousiasme, partagé entre l’agacement , le sentiment d’avoir lu un roman un tantinet bancal, et un émerveillement avorté pour la Sardaigne et ses mystères. À tel point qu’on se demande si l’on lira la prochaine enquête de Mara Rais et Eva Croce. Suspense !

L’île des âmes (L’isola delle anime, 2019) – Piergiorgio Pulixi – Éditions Gallmeister, 2021 (roman traduit de l’italien par Anatole Pons-Reumaux)

Demain et le Jour d’après

Demain et le Jour d’après est le premier roman de Tom Sweterlitsch. Paru bien avant Terminus, nul doute qu’il pâtira de l’enthousiasme soulevé par ce titre postérieur, sentiment partagé sur ce blog. Mais comparaison n’est pas raison car, s’il faut reconnaître que l’on n’atteint pas le même niveau de sidération, cette première œuvre n’en demeure pas moins un honnête page turner où science fiction et thriller font bon ménage.

À la différence de Terminus, l’apocalypse n’est pas une promesse funeste menaçant le devenir de l’Amérique. Elle s’est déjà produite, effaçant de la carte la ville de Pittsburg. Une bombe nucléaire déclenchée par un terroriste a en effet plongé le pays dans la paranoïa, infléchissant le cours de la démocratie, au plus grand bénéfice de la présidente Meecham. D’un point de vue plus personnel, l’événement a ruiné la vie de John Dominic Blaxton, l’entraînant sur la voie d’une dépression insurmontable, la culpabilité chevillée au corps pour avoir survécu à son épouse enceinte. Depuis, il a abandonné la poésie et le métier d’éditeur pour se réfugier dans le paradis artificiel de l’Archive, reconstitution virtuelle composée à partir de toutes les images et vidéos passées de Pittsburg. Une sorte de streetview animé et personnalisable, devenu un havre mémoriel pour les familles en deuil, mais hélas aussi un réservoir à sensations malsaines pour les voyeurs et autres prédateurs du Flux. Blaxton fréquente l’Archive pour le compte des sociétés d’assurance qui l’emploient, traquant les traces des disparus afin d’attester de leur présence le jour de la catastrophe. Un prétexte bien commode pour arpenter parcs et avenues de la cité défunte/défaite afin de revivre sans cesse quelques moments privilégiés avec sa femme, magnifiés de surcroît par le recours à la drogue. Car, dix ans après l’apocalypse, Blaxton n’est toujours pas parvenu à tourner la page et il sombre peu-à-peu, perdant le contact avec la réalité et le présent. Jusqu’au jour où l’une de ses missions l’amène à croiser une image du mal absolu.

Ne tergiversons pas. Demain et le Jour d’après est un thriller classique, augmenté d’un habillage science-fictif. Le futur de Tom Sweterlitsch lorgne vers la dystopie, dépeignant une Amérique en proie aux pires vices de la société de transparence et des réseaux. Câblé et doté des lentilles adéquates, chaque individu dispose de la possibilité d’enrichir la réalité avec des textures supplémentaires ou de s’immerger dans le Flux. Un brouet de spams incessants et de flashs intrusifs paramétrés pour flatter les plus bas instincts. Achetez Américains, baisez Américain, vendez Américain !! scande l’émission vedette de CNN, à grands renforts de teasers racoleurs. La moindre sextape de starlette ou de femme politique se retrouve ainsi sur le devant de l’actualité. Le crime le plus sordide, surtout lorsqu’une femme est impliquée, suscite naturellement de multiples commentaires sur son indice de baisabilité, y compris post-mortem. Blaxton n’en peut plus de ce monde obscène, aussi préfère-t-il se réfugier dans l’Archive et dans la nostalgie d’un passé désormais inatteignable puisque fantomatique, privé de substance si ce n’est celle que lui procure la drogue. Il revit ainsi ses souvenirs, débarrassés de leur gangue douloureuse, ignorant les conseils de ses rares amis qui l’incitent à achever son deuil afin de faciliter la résilience.

La grande force du roman de Tom Sweterlitsch se fonde dans ce regard désabusé, dans cette tristesse indicible s’incarnant dans la volonté irrésistible de rendre justice aux disparus, de faire émerger la vérité, même si le monde n’en ressort pas transfiguré. Loin de la figure héroïque, John Dominic Blaxton se distingue surtout par sa fragilité, sa sensibilité à fleur de peau et la profonde empathie qu’il ne peut s’empêcher d’éprouver pour autrui. Ces traits de caractère font de lui une anomalie, mais aussi le vecteur idéal pour découvrir ce monde du jour d’après, où le sentiment de péché prévaut finalement plus que jamais.

En cela Demain et le Jour d’après partage bien des points communs avec le roman noir, même s’il demeure aussi marqué par les routines du thriller, accusant quelques faiblesses au niveau du rythme. En dépit de ce bémol, on ne rencontre cependant guère de difficultés pour suivre John Dominic Blaxton dans sa quête de vérité. Un cheminement jalonné de chausse-trapes offrant par ailleurs une vision sombre de la société, y compris dans son usage des outils technologiques qui composent d’ores et déjà notre quotidien.

Pour les curieux et indécis, plein d’autres avis par là, là-bas ou ici et

Demain et le Jour d’après (Tomorrow and Tomorrow, 2014) – Tom Sweterlitsch – Éditions Albin Michel Imaginaire, avril 2021 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Michel Pagel)

La Survie de Molly Southbourne

Si Les Meurtres de Molly Southbourne était une histoire d’horreur viscérale jouant sur une sorte de confusion des genres, La Survie de Molly Southbourne opte ouvertement pour une intrigue plus linéaire, mâtinée de science-fiction et de thriller. On y retrouve bien entendu Molly, ou du moins l’une des Mollies née du sang de l’originelle, exactement au moment où s’est achevé le précédent récit. La novella s’inscrit donc dans une sorte de continuation, mais dans un registre différent et avec d’autres choix narratifs. Terminée l’oppression glauque qui vous cueillait aux tripes sans préambule, bienvenue dans une veine plus balisée et plus claire, celle du thriller et de la paranoïa.

La question de l’identité se pose d’emblée au double de Molly. Elle la taraude et lui impose des choix incertains. La créature est-elle seulement un gynoïde asservi aux souvenirs et réflexes de la Molly prime, condamnée à porter sa culpabilité par procuration ? Doit-elle se résoudre à rester le jouet de puissances occultes ayant droit de vie ou mort sur son existence ? Ou est-elle un être doué de conscience, prêt à effectuer ses propres choix et prendre à bras le corps son avenir ? La réponse à ces interrogations détermine son devenir d’une manière pressante, d’autant plus qu’elle se découvre un nouvel adversaire, apparemment bienveillant, semblable par nature, mais adepte lui aussi du secret. Bref, si l’existence de Molly prime ne tenait qu’à une goutte de sang, celui de la copie ne tient qu’à un fil, voire à un coup de fil adressé à une mystérieuse officine dont le numéro est tatoué sur son avant-bras.

En choisissant le thriller et les ressorts de la guerre secrète, Tade Thompson abandonne l’atmosphère anxiogène de l’horreur organique. Il déroule ainsi un récit nerveux, où la tension se cantonne à la psychologie et à une course-poursuite qui voit Molly évoluer vers l’acceptation d’elle-même et une forme d’indépendance. Si le récit y gagne en rythme et clarté, il perd aussi hélas en originalité, ne s’écartant guère des conventions du genre.

Avec La Survie de Molly Southbourne, Tade Thompson délaisse l’ambiguïté et le malaise pour une intrigue efficace, héritée des programmes secrets issus de l’affrontement Est/Ouest. Reste une question : jusqu’où compte-t-il emmener Molly ? Le troisième volet de l’histoire nous le dira.

La Survie de Molly Southbourne (The Survival of Molly Southbourne, 2019) de Tade Thompson – Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », 2020 (novella traduite de l’anglais par Jean-Daniel Brèque)

Calme plat

Adapté au cinéma par Phillip Noyce, avec Nicole Kidman, Sam Neill et Billy Zane dans les rôles principaux, Calme plat n’usurpe pas sa réputation de thriller maritime irrésistible. Ayant lui-même beaucoup bourlingué dans sa jeunesse, Charles Williams y mobilise toutes ses connaissances en matière de navigation pour faire monter la tension avec une efficacité dont pourraient s’inspirer de nombreux auteurs actuels.

L’argument de départ a pourtant le mérite de la simplicité. Partis passer leur lune de miel sur un voilier en pleine mer, entre côte ouest et Polynésie, John et Rae Ingram trouvent sur leur chemin Warriner, le passager affolé d’un yacht faisant eau de toutes parts. Le regard ailleurs, tenant des propos incohérents et dramatiques, le bonhomme provoque tout de suite la méfiance d’Ingram qui préfère aller vérifier sur place la véracité de son récit. Erreur fatale. Le naufragé profite de son absence pour lui ravir son propre navire, enlevant au passage son épouse. Pour Ingram, pas question de baisser les bras. Pas question de mourir dans un rafiot qui se remplit comme une baignoire. Bien au contraire, il doit survivre pour retrouver Rae et la soustraire aux griffes de Warriner. Pour Rae, la situation se révèle plus délicate. Obligée de composer avec un fou dangereux et avec sa propre conscience, elle doit trouver un moyen de rebrousser chemin afin de sauver son époux d’une noyade plus que probable. De cette équation à double inconnue, Charles Williams tire un récit nerveux de plus de 260 pages, dont le suspense reste maîtrisé de bout en bout.

Autour d’une intrigue dont la simplicité laisse en effet pantois, l’auteur américain brode un récit sous-tendu par la volonté de survie et une violence latente constante, ne ménageant guère de temps morts. L’histoire est bâtie comme un survival où le suspense se conjugue à l’angoisse au cours d’un crescendo qui contraint les personnages à faire appel à toutes leurs ressources psychologiques pour surmonter les difficultés. Sur le Saracen, Rae s’efforce ainsi d’apprivoiser la folie de Warriner afin de reprendre barre sur son existence et ainsi porter secours à son mari. Elle se trouve rapidement confrontée à un dilemme moral, doit-elle éliminer ou non le déséquilibré, mais aussi face au risque d’être tuée par un jeune homme psychologiquement fragile lui étant infiniment supérieur, d’un point de vue physique. De son côté, Ingram compose avec les autres passagers de l’Orpheus. Un homme et une femme qui lui cachent bien des choses. Il doit pourtant collaborer avec le duo, en dépit des cachotteries, afin de maintenir le yacht à flot.

La grande force de Calme plat repose sur ce double enjeu et sur la manière d’entretenir le suspense avec une trame somme toute réduite. Fort heureusement, Williams a du métier et cela se ressent. Il multiplie les rebondissements, sans donner l’impression de forcer le trait ou de chercher à flouer le lecteur, distillant les informations petit-à-petit. Entre l’imprévisibilité de Warriner, la force de caractère d’Ingram et la ténacité de Rae, il nous brosse une belle galerie d’archétypes où les femmes ne pointent cependant pas aux abonnées absents. Bien au contraire, elles se révèlent le moteur d’une intrigue n’étant pas seulement dominée par les muscles.

Calme plat s’impose donc comme l’un des meilleurs romans de Charles Williams. Ce huis-clos en pleine mer, cette tempête sous un crâne sur fond d’encalminage, n’abuse pas du qualificatif de classique. Il fait même jeu égal en matière de suspense avec bien des titres plus récents, montrant qu’une bonne intrigue résiste allègrement à l’outrage du temps. Pour terminer, saluons une fois encore les éditions Gallmeister pour la perspicacité de leurs choix en matière de réédition et pour la qualité de la nouvelle traduction de Laura Derajinski.

Calme plat (Dead Calm, 1963) de Charles Williams – Éditions Gallmeister, collection « Totem », mars 2020 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Laura Derajinski)

Ils savent tout de vous

Snowe découvre un jour qu’il entend les pensées de ses congénères. Un fait avantageux lorsque l’on est flic et que l’on interroge un suspect, mais fâcheux lorsque l’on se retrouve en prise directe avec les saloperies dans la caboche des collègues. De son côté, Brooks a amassé un joli pactole au poker grâce à son talent pour pressentir les intentions de ses adversaires. Mais, il ne pourra sans doute pas en profiter car il attend son exécution dans le couloir de la mort d’une prison de l’Oklahoma. En dépit de leur don pour la télépathie, rien ne prédispose les deux hommes à la sympathie mutuelle. Et pourtant, par le truchement d’une mystérieuse brune, ils finissent par unir leur destin.

Ils savent tout de vous est le genre de roman taillé pour une adaptation au cinéma. Visuelle, rythmée et stéréotypée, l’intrigue de Iain Levison vise avant tout à l’efficacité et on serait bien en mal de trouver une once de gras textuel dans ce récit mené à un train d’enfer, hélas au détriment de sa profondeur et de sa plausibilité. En abandonnant son goût pour le portrait vachard, pour la satire sociale et sa propension à filer l’autobiographie en douce, l’auteur perd hélas aussi l’ironie grinçante qui animait son regard désabusé sur le monde. À la place, on se contentera d’un énième thriller passe-partout, où affleure une critique légère de la société de surveillance et de notre addiction aux technologie de l’information.

D’aucuns ont relevé l’anticipation légère du roman, manière pour Iain Levison de filer la métaphore sur le contrôle total de nos existences, avec notre complicité tacite. Les outils de traçage ou le pistage de nos achats ou de nos connexions sur internet ouvrent en effet les possibles, livrant en pâture notre intimité à ceux qui savent chercher. Ils ne faut donc pas craindre les hypothétiques télépathes d’un programme secret abracadabrantesque, mais les autorités et leurs diverses agences de sécurité qui, sous couvert de protéger l’intérêt général, s’immiscent dans nos vies, cherchant à nous espionner, à tracer nos déplacements, encadrer nos usages du numérique, épier nos opinions pour débusquer les déviances, l’éventuelle menace ou le crime potentiel. Et, s’il est une morale à tirer de ce court roman, c’est que finalement nos libertés se mesurent à l’aune des atteintes que l’on est prêt à supporter pour les garantir, en même temps (sic). Alors, court camarade, l’ancien monde est devant toi, en pire.

Même s’il se lit vite et aborde par la bande un sujet non dépourvu d’intérêt, Ils savent tout de vous n’est sans doute pas le roman idéal pour découvrir Iain Levison. On conseillera plutôt aux éventuels curieux le génial Tribulations d’un précaire ou l’excellent Un petit boulot pour se faire la main.

Ils savent tout de vous ( de Iain Levison – Éditions Liana Levi, 2015 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Fanchita Gonzalez Batlle)

Hot spot

« J’avais douze mille dollars que je ne pouvais pas utiliser, j’étais raide dingue d’une fille qui avait des ennuis dont elle ne pouvait pas me parler, et je me faisais embrouiller chaque jour davantage par cette folle de Dolores Harshaw. »

Jadis éditée chez Gallimard, à quelques exceptions près, l’œuvre de Charles Williams fait l’objet d’une réédition salutaire dans la collection « Totem » chez Gallmeister, bénéficiant d’une traduction revue et corrigée afin de rendre justice à des textes passablement éborgnés par des tournures argotiques vieillies et des coupes franches fâcheuses. Hot Spot retrouve donc ici un peu de vigueur et son titre original, histoire de faire oublier Je t’attends au tournant dont l’avait affublé la « Série noire ».

Adapté au cinéma par Dennis Hopper, avec inénarrable Don Johnson et Jennifer Connely au casting, Hot Spot s’inscrit dans les limites d’une petite ville du Sud des États-Unis, se focalisant sur Harry Madox, un type guère recommandable, à l’affût du bon coup pour gagner quelques billets facilement, quitte à verser dans l’illégalité. Embauché comme vendeur de voiture par M. Harshaw, il ne tarde pas à tomber sous la coupe de son épouse, une femme que l’on dirait fatale en dépit de son goût pour la bouteille et des charmes loin de la fraîcheur des jeunes filles en fleurs. Mais, le bougre nourrit d’autres ambitions. Gloria Harper, un joli petit lot, lui a tapé dans l’œil. Et surtout, à l’occasion d’un incendie accidentel en ville, il a repéré un certain relâchement dans la surveillance de la banque locale. Une bonne opportunité pour se faire du fric à peu de frais en cambriolant les lieux. À la condition de combiner un nouvel incendie pour détourner l’attention. Hélas, la belle a un secret gênant qu’elle ne souhaite pas voir divulguer. Et puis, la police le tient rapidement pour le principal suspect du vol, au point de le contraindre à cacher le pactole pour échapper aux soupçons. Heureusement, Madox a de la ressource et peu de scrupules. Il lui en faudra d’ailleurs beaucoup pour se tirer d’embarras. Ou pas.

Hot Spot s’apparente à un thriller vénéneux, déroulant plus de deux cent pages d’un suspense ne ménageant guère de temps morts. Il faut en effet toute la maîtrise de Charles Williams pour broder une intrigue fertile en rebondissements, faux semblants et chausse-trappes redoutables. La plume de l’auteur américain fait merveille pour dépeindre la débâcle de Madox. Avec son nez cassé, sa carrure de brute et son arrogance, le bougre a tout du prédateur sûr de lui, prêt à saisir la bonne occasion. Bref, il n’incite pas à la sympathie et l’on se réjouit de le voir se faire malmener par ceux qu’il avait considéré comme des médiocres, comme des cailloux dans ses chaussures, ou plus simplement qu’il avait sous-estimé. On se réjouit aussi beaucoup du style de Charles Williams. Le récit laisse infuser une ribambelle de tournures vachardes et imagées dont l’auteur s’est fait une spécialité sans qu’il soit besoin d’en rajouter à la traduction. On se surprend ainsi plus d’une fois à ricaner devant les déconvenues successives de Madox, devant les descriptions croustillantes de ses mésaventures, ou devant la roublardise et l’immoralité des uns et des autres.

La réédition de Hot Spot est donc l’occasion de (re)découvrir un classique du roman noir dont le cynisme paillard, l’immoralité patente et le suspense incontestable n’ont rien perdu de leur efficacité. Avec de surcroît, le plaisir de voir un mâle alpha se faire tailler en charpie par des proies pas si innocentes que cela.

Hot Spot (The Hot Spot, 1953) de Charles Williams – Éditions Gallmeister, collection « Totem », janvier 2019 (roman traduit de l’anglais par Laura Derajinski)

La Loterie et autres contes noirs

Autrice dédicataire d’une des récompenses les plus réputées dans le domaine du suspense et de l’horreur psychologique outre-Atlantique, Shirley Jackson apparaît comme un jalon incontournable de l’évolution du fantastique et du thriller. Si l’on se fie à la postface de La Loterie et autres contes noirs, commise par Miles Hyman, son petit-fils, de surcroît illustrateur de la présente réédition, l’autrice a fait irruption de manière fracassante dans le paysage éditorial américain avec « La Loterie », paru à l’origine dans la célèbre revue The New Yorker. Pour beaucoup de lecteurs, cette nouvelle a fait l’effet d’un choc, poussant certains d’entre-eux à écrire des lettres de protestation, voire à résilier leur abonnement. A posteriori, la simplicité du texte, empreint d’une apparente banalité, en impose toujours par son style naturaliste ne laissant rien présumer de son dénouement violent, dont on cachera ici la teneur. Et, d’une certaine façon, cette courte immersion au sein d’une communauté d’Américains moyens définit idéalement l’atmosphère prévalant dans la plupart des nouvelles de Shirley Jackson.

L’autrice semble en effet afficher un goût prononcé pour le prosaïsme du quotidien et la trivialité urbaine ou rurale de ses compatriotes. Elle aime dépeindre ainsi les petites villes de l’Amérique profonde, au voisinage paisible et poli, mais aussi le monde du travail avec ses relations sociales lisses et convenues, parfaite illustration, pour ne pas dire illusion, de l’American way of life. Elle accorde enfin beaucoup d’importance à la normalité et la routine des relations conjugales ou amicales.

Mais, pour paraphraser une célèbre pièce de Shakespeare, quelque chose de pourri semble hanter ce décor trop propret, quelque chose de vicié, de perverti, ne demandant qu’à s’exprimer dans toute sa violence pour faire éclater le vernis des apparences. Par petites touches, des détails anodins, des pensées malsaines remisées aux tréfonds de l’esprit, Shirley Jackson distille ainsi le doute, l’angoisse, gauchissant les contours rassurant de la normalité et faisant surgir le mal dans toute sa noirceur.

Parmi les textes au sommaire de ce recueil, on retiendra évidemment « La Loterie », mais aussi « La possibilité du mal » qui voit une vieille dame respectable semer la zizanie dans la petite ville où elle habite. « Louisa, je t’en prie, reviens à la maison » met en scène la fugue d’une jeune fille cherchant à échapper à sa famille en se fondant dans l’anonymat, au point de… Ne disons rien, histoire de ménager un dénouement imprévu. « Elle a seulement dit oui » recycle la notion de fatalisme, impulsant au récit tragique une touche de fantastique. Quant à la nouvelle « Les vacanciers », elle serait digne de figurer parmi les épisodes de la série The Twilight Zone.

Dans la postface intitulée « Shirley Jackson, la métaphysique de l’angoisse », Miles Hyman nous livre une intéressante analyse de l’œuvre de son aïeule, insistant sur le fait que les pires démons sont finalement ceux de l’esprit. Après avoir lu La Loterie et autres contes noirs, on ne peut que le rejoindre sur ce point, tout en appréciant l’influence de l’écriture de l’autrice sur le thriller moderne. Reste maintenant à lire ses romans, La Maison hantée et Nous avons toujours vécu au château. Très vite…

La Loterie et autres contes noirs (Dark Tales, 2016) de Shirley Jackson – Éditions Rivages/Noir, février 2019 (recueil traduit de l’anglais [États-Unis] par Fabienne Duvigneau)

Terminus

La fin du monde est proche ! Résonnant comme un mantra lancinant, l’assertion des prophètes de mauvais augure n’a jamais paru aussi proche pour Shannon Moss. Agent du NCIS, le service naval des enquêtes criminelles, elle a vu l’apocalypse de près. Très près, éprouvant ses effets jusque dans sa chair, en l’occurrence un membre fantôme, amputé après cette expérience traumatisante au milieu d’une forêt glacée, baignant dans la clarté blafarde d’un soleil spectral, auprès d’une rivière surplombée par de multiples corps crucifiés à l’envers. Cette fin du monde, autrement appelée le Terminus, a été aperçu pour la première fois en 2666 par les équipages d’un programme secret du NSC. Initié au début des années 80 par la Navy, l’expérience consistait alors à explorer les futurs possibles de l’humanité. Mais, au cours de leurs voyages en « Eaux Profondes », les marins n’ont trouvé que le spectacle de la désolation. Une apocalypse inexorable, semblant même se rapprocher du présent en dépit de toutes les tentatives pour l’invalider. Tiraillée entre cette vision apocalyptique et le meurtre sauvage d’un SEAL ayant eu connaissance du Terminus, Moss commence alors une enquête dont elle n’appréhende pas encore tous les tenants et aboutissants.

Après Le Chant mortel du Soleil de Franck Ferric (j’y reviendrai d’ici un an, contribution à la revue Bifrost oblige), Terminus apparaît comme le deuxième choc livresque du label AMI (mais je n’ai toujours pas lu Anatèm). Le roman de Tom Sweterlitsch conjugue en effet les qualités du thriller au vertige provoqué à la lecture de la science-fiction. Pour autant, l’auteur américain n’invente rien, recyclant les motifs classiques du voyage dans le temps et du paradoxe temporel, à l’aune de la physique quantique et de la mythologie scandinave. Mais, il fait montre d’un savoir-faire efficace, nous livrant un véritable page turner dont on se sépare difficilement pour retourner vaquer à ses tâches quotidiennes.

Les habitués de ce blog connaissent ma méfiance, voire ma défiance, pour le thriller, notamment en raison des facilités d’écriture et du caractère redondant des intrigues. Ici, rien de tel. Tom Sweterlitsh prend un malin plaisir à semer le doute, baladant le lecteur entre plusieurs époques et bouleversant les allégeances des personnages d’un voyage à l’autre. On progresse ainsi par bonds et rebonds, au sein d’un continuum flexible, où les futurs potentiels sont déterminés par des voyageurs qui s’efforcent de faire mentir le destin funeste promis à l’humanité. En opérant un tri dans l’arborescence des possibles, ces multiples futurs réalisables du Temps Profonds, les marins du NSC tentent de faire jouer en leur faveur les probabilités, agissant en apprentis sorciers. Source de paradoxes déstabilisants, ces expérimentations donnent lieu à quelques belles visions technologiques de l’avenir, en particulier ces Systèmes d’Ambiance composée de nanobots permettant d’afficher et d’interagir avec de l’information. Mais, les plongées en « Eaux Profondes » entraînent également des actes inconsidérés, voire criminels, comme l’envie de ramener dans le présent le double d’une personne vivant dans un futur potentiel ou l’écho d’une arme. Tom Sweterlitsch use sans abuser des possibilités que lui offre la physique quantique pour complexifier l’intrigue, tout en restant compréhensible pour le commun des mortels, guère accoutumé aux spéculations de la Hard-SF.

Le récit nous renvoie également à l’eschatologie et aux croyances religieuses. Si la rationalité préside le déroulé du récit, celui-ci convoque aussi une symbolique renvoyant à la foi et à l’imaginaire de diverses religions. L’espace étroit du Vardogger évoque Yggdrasil, l’arbre monde de la mythologie nordique, et l’irruption du Terminus au firmament n’est pas sans rappeler Fenrir, le loup géant venu pour dévorer Odin le voyageur, au moment du Ragnarök, événement terminal évoqué également par une allusion au Naglfar, le vaisseau des ongles conduit par Hrymr. Par sa vision apocalyptique, Terminus nous renvoie enfin à notre angoisse de la fin du monde qui, de toute manière, s’achèvera au terme de notre existence.

Pour terminer, Tom Sweterlitsch nous livre un portrait de femme qui, même s’il n’est pas exempt des défauts inhérents aux personnages de thriller, n’en demeure pas moins très crédible et original. Shannon Moos est en effet un guide très efficace pour nous faire pénétrer dans les arcanes du temps, même si le traumatisme qu’elle a vécu dans son adolescence, son existence vouée à sa mission et l’esprit de sacrifice dont elle fait montre pendant son enquête, lorgnent un tantinet du côté du cliché. Son passé, son parcours personnel et surtout le ton employé par l’auteur pour nous les restituer, achèvent de nous convaincre, suscitant même notre empathie.

Brillant, vertigineux, haletant, Terminus réveille donc l’enthousiasme, celui soulevé à la vision des premières saisons de la série X-Files, référence avouée de l’auteur. Mais le roman de Tom Sweterlitsch subjugue aussi par la solidité et l’efficacité de son intrigue, ne faisant regretter à aucun moment le temps investi pour le dévorer.

Je suis cité ici.

Terminus (The Gone World, 2018) de Tom Sweterlitsch – Éditions Albin Michel Imaginaire, avril 2018 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Michel Pagel)

Goodbye Billy

Après dix sept ans de bons et loyaux services, l’agent spécial Richard Benton se retrouve muté comme chef des Archives tronquées. Un enterrement de première classe dans les tréfonds de la bibliothèque du Congrès auprès de ceux que l’on surnomme les rats de poussière. À moins qu’il ne puisse rebondir après cette période de purgatoire administratif. En attendant, l’ex-agent du FBI doit prendre ses fonctions et découvrir sa nouvelle équipe réduite à trois personnes, restriction du budget oblige. Un vieil hippie, un tantinet anar, une punkette douée pour l’informatique et une experte de l’Internet à laquelle aucun pare-feu ne résiste. Le trio est chargé d’exhumer dans les archives les secrets de l’Histoire les mieux cachés, de collecter et recouper les informations, quitte à agacer l’establishment. En leur compagnie, Dick Benton ne tarde pas à se frotter à un candidat républicain à l’élection présidentielle, à ses ex-collègue du FBI et à une équipe de gros bras très dangereux.

Ne tergiversons, si je ne peux pas affirmer avoir détester Goodbye Billy, le roman de Laurent Whale n’a guère soulevé mon enthousiasme. Paru aux éditions Critic dans leur collection consacrée aux thrillers, l’ouvrage initie une série dédiée à une équipe d’archivistes, chargée d’enquêter dans le passé de l’histoire américaine afin de dévoiler ses angles morts. Si le principe paraît intéressant, voire stimulant, on ne peut pas dire que sa réalisation soit convaincante. Laurent Whale se contente de survoler (euphémisme) les aspects historiques pour se concentrer sur ses marottes. On retrouve ainsi le goût pour l’aviation dont il a déjà fait montre dans la « Saga Costa », un peu de sexe décomplexé (et assez ridicule), mais également un rejet affirmé de la classe politique et de ses magouilles. Hélas, en dépit d’un état d’esprit se voulant libertaire, Goodbye Billy se révèle surtout perclus de poncifs et de tics de langage qui m’ont passablement agacé.

Pour commencer, Laurent Whale reprend à son compte l’hypothèse de la survie du Kid, lui donnant quelques dizaines d’années de vie supplémentaires. Il confirme ainsi les doutes de certains de ses contemporains sur la sincérité de Pat Garrett. Hélas, les péripéties vécues par le Kid au-delà de son décès officiel ne paraissent guère crédibles, pour ne pas dire abracadabrantesques. Sans entrer dans les détails, Laurent whale masque avec difficulté sa sympathie pour l’outlaw, privilégiant le mythe plutôt que l’Histoire, tout en assurant au personnage une longévité insolente. Un défaut s’expliquant sans doute par un excès de visionnage de Pat Garrett et le kid de Sam Peckimpah. Je lui pardonne, étant moi-même plutôt fan du film. Mais là n’est pas le point le plus problématique du roman.

En effet, Laurent Whale applique de manière trop systématique les recettes du thriller. Chapitres courts s’achevant sur un cliffhanger, personnages stéréotypés à l’excès, manichéisme à tous les étages, dialogues réduits à leur stricte fonction utilitaire, l’ensemble paraît très fabriqué, voire trop. D’aucuns parleraient de style fluide. Pour ma part, je le trouve extrêmement pauvre, grevé de surcroît par un problème de rythme surprenant. Tout la première partie du roman est en effet très statique, pour ne pas dire mollassonne. On s’enferre dans une enquête dépourvue d’originalité, avec en arrière-plan la menace de forces occultes guère préoccupées par l’altruisme. On a vu cela mille fois dans n’importe quelle série policière américaine.

Puis, Laurent Whale abandonne le registre complotiste, optant pour un fly novel jalonné de rencontres improbables, notamment avec un milliardaire texan et un ancien militaire, amateur de vieux zincs. Le rythme s’accélère considérablement, sans devenir pour autant frénétique, et les morceaux de bravoure s’enchaînent sans que l’on ne frémisse vraiment tant les péripéties paraissent capillotractées. En fait, la tension dramatique reste désespérément à l’étiage et l’on tourne les pages sans passion, persuadé que rien de fâcheux ne risque d’arriver à Dick Benton et ses compagnons.

Bref, je ne peux m’empêcher de considérer Goodbye Billy comme une distraction sans conséquence, où l’enthousiasme pointe aux abonnés absents. Et, si l’on souhaite se venger littérairement du monde, on peut passer son chemin car tout paraît ici trop facile, trop prévisible. Sans vouloir être méchant, ce premier volet des « Rats de poussière » me fait un peu l’effet d’une Agence tout risque des bibliothèques, mais sans la folie douce de Looping. Dommage.

Goodbye Billy – Les Rats de poussière 1 de Laurent Whale – Réédition Gallimard, collection « Folio policier/Thriller », septembre 2015

Tuer Jupiter

Le 2 décembre 2018, la dépouille du plus jeune président de la Ve République entre au Panthéon au terme d’un hommage national grandiose, faisant office de sacre pour un personnage ayant brûlé toutes les étapes d’une ascension politique hors norme. À rebours de cet événement, au sens médiatique du terme, François Médeline remonte le fil d’un assassinat prémédité par des forces tout sauf occultes, mêlant le drame intime de la mort d’un homme ordinaire à ses répercutions médiatiques, celles de la disparition d’une image forgée par la communication, icône adorée des uns et honnie des autres.

De Washington à Moscou, en passant par Aubervilliers, des alcôves du pouvoir aux coulisses des médias de masse, via des réseaux-sociaux bruissant du bruit blanc des fake news, des rumeurs et autres communiqués officiels, l’auteur met en scène les jeux de la communication politique et du marketing, appelés en d’autres temps la société du spectacle.

« The Medium Is The Message. »

La plume de François Médeline sait se faire aiguisée lorsqu’il s’agit de brosser un portrait grinçant de quelques grands de ce monde dit civilisé. En fin connaisseur d’un milieu qu’il a côtoyé de près, il joue ainsi avec l’image des Trump, Poutine, Collomb, Larcher et bien d’autres, imaginant des morceaux de bravoure d’une drôlerie bigger than life. Parmi ces perles, on retiendra surtout le dialogue surréaliste entre Trump et son fils Baron, mais aussi l’entretien improvisé de Poutine avec son masseur attitré, sans oublier le monologue entre la dépouille du jeune président et l’experte en thanatopraxie chargée de l’embaumer, ou enfin le prosaïsme de l’intimité du couple formé par Bibi et Manu. Rien ne semble arrêter le mauvais esprit de François Médeline qui singe avec gourmandise les postures et impostures des grands serviteurs de l’État, pastiche avec gouaille leur discours, tout en démasquant les faux-semblants et non-dits qui les émaillent. Bref, il se livre avec générosité à un jeu de massacre qui provoque plus d’une fois un rire nerveux ou suscite l’accablement.

Si cet aspect du roman convainc sans peine, il faut convenir que celui-ci manque de substance pour le reste. À force de vouloir se montrer strictement amusant, l’auteur en oublie de traiter l’objet même de son propos, l’événement médiatique, se contentant d’en survoler l’écume brouillonne. Si le médium est le message, Tuer Jupiter constitue un bien maigre viatique contre ses effets délétères. De surcroît, François Médeline préfère s’égarer dans un ersatz d’histoire secrète à la manière d’un James Ellroy, acquittant d’ailleurs son tribut au « Dog » dans un court chapitre, tout en adressant un clin d’œil à l’un des personnages de son propre roman La politique du tumulte. Son propos se perd ainsi dans un vague complot fomenté par des puissances aux desseins médiocres, enferrées dans leurs réflexes d’animaux. Bref, on se dit que tout ceci est au final très léger, même si le style percutant de l’auteur rend la lecture aisée et agréable.

Tuer Jupiter se révèle donc une lecture divertissante où le pouvoir apparaît comme un exercice trivial, transcendé par un storytelling peinant à masquer la triste banalité des ego.

Tuer Jupiter de François Médeline – La Manufacture de livres, septembre 2018