Babayaga

Ayant achevé ma lecture du précédent roman de Toby Barlow sur une note enthousiaste, j’ai entamé les yeux fermés son second roman. N’allez pas chercher une logique dans cette phrase. Si je la conserve, c’est que l’image me plaît et convient idéalement au propos de Babayaga. Jugez vous-même…

babayaga2Tout commence par un meurtre effroyable à Paris. Le crime mobilise la police judiciaire. Pas longtemps. Les pandores ont en effet bien d’autres chats (noirs) à fouetter en cette fin des années 1950. Les barbouzes abondent dans la capitale, parfaits petits soldats de la Guerre froide et les « événements » secouent toujours l’Algérie. Ils viennent d’ailleurs d’emporter la IVe République permettant à De Gaulle de promouvoir sa vision de la France. Heureusement, le préfet Papon fait régner l’ordre d’une poigne de fer. Et pendant ce temps, le Paris intellectuel se passionne pour l’existentialisme en écoutant du jazz dans les caves de Saint-Germain des prés. Bref, seul l’inspecteur Vidot semble concerné. Il se fait d’ailleurs un devoir de résoudre l’affaire car elle titille son goût pour les énigmes.
En revanche, le crime ne figure pas au premier rang des préoccupations de Will Van Wyck. Le jeune Américain travaille dans la capitale pour le compte d’une agence publicitaire. Si l’on fait abstraction de Guizot, son seul client, un original un tantinet envahissant, il ne s’épuise pas à la tâche. À tel point qu’il craint désormais d’être rappelé dans sa mère patrie, contraint d’abandonner la vie parisienne qu’il affectionne tant. Pour rester utile à son supérieur, il compile des informations sur des grandes entreprises. Une activité pas si anodine que cela puisque ses dossiers sont destinés à l’ambassade américaine.
Bien qu’aux antipodes l’un de l’autre, les deux hommes vont se retrouver plongés dans une histoire surnaturelle et charnelle prenant pour dénominateur commun un clan de sorcières.

Comme de nombreux romans relevant du pulp, Babayaga se résume avec difficultés tant la révélation des détails en affaiblit les effets. Toby Barlow puise sans honte dans les mauvais genres, recyclant avec efficacité les ressorts du polar, de la romance, du roman fantastique et d’espionnage, sans oublier une touche de féminisme. On s’amuse beaucoup de son intrigue dans le Paris de la fin des années 1950 et des péripéties abracadabrantes qu’il fait vivre à une galerie de personnages haut en couleur.
Entre le riche américain dilettante fricotant avec la CIA et le KGB, le naïf, parfait candide de l’histoire, le flic transformé en puce poursuivant son enquête coûte que coûte, le pharmacien expérimentateur de nouvelles drogues, une ribambelle de barbouzes et un duo de sorcières russes, Toby Barlow ne ménage pas sa peine. Certes, l’intrigue loufoque confine au n’importe-nawak, mais elle se lit toute seule tant le rythme reste soutenu du début à la fin.

Alors, si vous souhaitez une plage de lecture divertissante entre deux livres plus exigeants, laissez-vous ensorceler par les babayagas de Toby Barlow. Du pur pulp.

babayagaBabayaga (Babayaga, 2013) de Toby Barlow – Éditions Grasset, septembre 2015 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Emmanuelle et Philippe Aronson)

Crocs

Loué par le Publishers Weekly et quelques écrivains de bonne réputation, parmi lesquels on nous pardonnera de ne citer que Nick Hornby, Michael Moorcock et John Burnside, Toby Barlow fait partie des bonnes surprises de la littérature.
D’autant plus que le pari apparaissait risqué : écrire un roman en slamant. Avouons que l’expérience, même si elle est intrigante, paraît aussi sacrément hasardeuse. Transposer cet art d’expression populaire déclamatoire sur le papier, il y avait du souci à se faire.
Le résultat laisse pantois et admiratif. Au passage, coup de chapeau au traducteur, Brice Matthieussent, qui restitue sans l’affadir le phrasé rythmé de la narration.

Chantons l’homme assis
à la table du petit déjeuner,
sa main olivâtre décrit des cercles incessants sur les petites annonces
« Cherche » « Cherche » « Cherche »
boulots modestes salaires minables
mais il faut bien commencer quelque part.

Crocs est un roman choral, un texte scandé à plusieurs voix. D’abord celle d’Anthony, jeune homme au passé encore douloureux, à la recherche d’un boulot à Los Angeles. Après avoir parcouru les offres d’emploi, il finit par se caser comme attrapeur de chiens. Une place vient juste de se libérer et, comme Anthony aime s’occuper des animaux, celle-ci lui convient. Mais comme disent ses collègues de travail, des brutes épaisses ou des épaves alcoolisées, ça durera pas. Car les meutes de chiens égarés, fauves sans foi ni loi, sont nombreuses dans la cité des anges. Elles ont leurs propres règles et défendent leur territoire.

Lark est bien placé pour le savoir puisqu’en bon mâle alpha, il dirige l’une d’elle. Mais, cela fait un certain temps qu’il flaire les embrouilles. Deux autres meutes empiètent sur ses plates-bandes. Cela ne durera pas longtemps car Lark a un plan pour les éliminer. Il a déjà dépêché Baron, son plus fidèle second, pour infiltrer l’une d’elle. Bientôt le sang va couler, les entrailles vont se répandre dans la poussière et la moelle va gicler des os brisés. Et tant pis si la guerre des meutes rameute le voisinage, cette humanité trop préoccupée par ses problèmes et qui détourne les yeux des zones d’ombre entre les blocs. L’affront ne peut se laver que dans le sang.

L’hémoglobine, c’est justement tout ce qui reste d’un employé du service de contrôle animal. Peabody, le flic solitaire, pressent que cette disparition n’a rien de naturel. Les indices sont minces et les collègues de la victime peu loquaces. Pourtant, tenace, le policier enquête pour élucider cette affaire qui va l’amener, au final, à assister à un spectacle dantesque. Car posséder toutes les réponses et boucler une affaire sont deux choses différentes.

Enfin, il reste les multiples femmes, figures meurtries et en même temps fortes ; à la fois égéries et muses, elles inspirent et font corps avec les meutes, offrant et recevant en échange le réconfort.

Bienvenue à Los Angeles. Latinos à la dérive, femmes brisées ou en colère, narcotrafiquants inquiétants, flics fatigués, chefs de bande calculateurs, surfeurs burinés, avocats véreux et autres spécimens d’une faune urbaine banale et anonyme. Tous errent et se croisent dans les rues interminables du damier d’une ville aux allures de cité des anges déchus. Leur quotidien est sombre, à peine éclairé par des éclats de violence primitive. Leur avenir se dessine au coin de l’avenue, là-bas… Peut-être la rédemption ou plus sûrement une mort brutale comme point final à leur trajectoire erratique. Tout ceci n’est pas nouveau. Tout ceci dégage un air de déjà-vu. Amour, violence, fidélité, trahison et vengeance, les ingrédients qui conduisent l’intrigue sont également connus. Pourtant l’alchimie opère. On est littéralement happé par la nonchalance de la narration qui, à l’occasion, sait devenir nerveuse, rapide et affûtée. Les mots secouent, claquent, émeuvent et s’impriment dans l’imagination comme de longs plans-séquences syncopés. On est aussi fasciné par la manière dont Toby Barlow use des poncifs du polar. Il déroule avec aisance les états d’âme successifs et les plans longuement échafaudés des divers protagonistes du récit. Il chorégraphie avec maîtrise les combats et leur habituel cortège de plaies et d’épanchements corporels.

Et puis, il y a les loups-garous. En remplaçant les gangs par des meutes et en introduisant le mythe de la lycanthropie, l’auteur le revivifie. A l’instar d’Anne Rice avec les vampires, il lui donne une seconde jeunesse et l’adapte, détournant les codes du fantastique classique, à un récit urbain ancré au cœur du monde contemporain. Les loups-garous deviennent ainsi des chiens féroces qui ont troqué leurs instincts primitifs contre les vices, apparemment plus policés, de la civilisation et de la barbarie contemporaine.

Crocs s’impose donc comme un roman réjouissant méritant de figurer parmi les OLNI précieusement répertoriés dans toute bonne bibliothèque.
Et le lecteur conquis que je suis – si vous ne l’avez pas encore remarqué – d’attendre impatiemment le prochain ouvrage de Toby Barlow. Cela tombe bien, il vient d’être traduit dans l’Hexagone, sous l’engageant titre de Babayaga. On en parlera !

CrocsCrocs (Sharp Teeth, 2007) de Toby BARLOW – Éditions Grasset & Fasquelle, mars 2008 (roman inédit traduit de l’anglais [États-Unis] par Brice Matthieussent)