Demain et le Jour d’après

Demain et le Jour d’après est le premier roman de Tom Sweterlitsch. Paru bien avant Terminus, nul doute qu’il pâtira de l’enthousiasme soulevé par ce titre postérieur, sentiment partagé sur ce blog. Mais comparaison n’est pas raison car, s’il faut reconnaître que l’on n’atteint pas le même niveau de sidération, cette première œuvre n’en demeure pas moins un honnête page turner où science fiction et thriller font bon ménage.

À la différence de Terminus, l’apocalypse n’est pas une promesse funeste menaçant le devenir de l’Amérique. Elle s’est déjà produite, effaçant de la carte la ville de Pittsburg. Une bombe nucléaire déclenchée par un terroriste a en effet plongé le pays dans la paranoïa, infléchissant le cours de la démocratie, au plus grand bénéfice de la présidente Meecham. D’un point de vue plus personnel, l’événement a ruiné la vie de John Dominic Blaxton, l’entraînant sur la voie d’une dépression insurmontable, la culpabilité chevillée au corps pour avoir survécu à son épouse enceinte. Depuis, il a abandonné la poésie et le métier d’éditeur pour se réfugier dans le paradis artificiel de l’Archive, reconstitution virtuelle composée à partir de toutes les images et vidéos passées de Pittsburg. Une sorte de streetview animé et personnalisable, devenu un havre mémoriel pour les familles en deuil, mais hélas aussi un réservoir à sensations malsaines pour les voyeurs et autres prédateurs du Flux. Blaxton fréquente l’Archive pour le compte des sociétés d’assurance qui l’emploient, traquant les traces des disparus afin d’attester de leur présence le jour de la catastrophe. Un prétexte bien commode pour arpenter parcs et avenues de la cité défunte/défaite afin de revivre sans cesse quelques moments privilégiés avec sa femme, magnifiés de surcroît par le recours à la drogue. Car, dix ans après l’apocalypse, Blaxton n’est toujours pas parvenu à tourner la page et il sombre peu-à-peu, perdant le contact avec la réalité et le présent. Jusqu’au jour où l’une de ses missions l’amène à croiser une image du mal absolu.

Ne tergiversons pas. Demain et le Jour d’après est un thriller classique, augmenté d’un habillage science-fictif. Le futur de Tom Sweterlitsch lorgne vers la dystopie, dépeignant une Amérique en proie aux pires vices de la société de transparence et des réseaux. Câblé et doté des lentilles adéquates, chaque individu dispose de la possibilité d’enrichir la réalité avec des textures supplémentaires ou de s’immerger dans le Flux. Un brouet de spams incessants et de flashs intrusifs paramétrés pour flatter les plus bas instincts. Achetez Américains, baisez Américain, vendez Américain !! scande l’émission vedette de CNN, à grands renforts de teasers racoleurs. La moindre sextape de starlette ou de femme politique se retrouve ainsi sur le devant de l’actualité. Le crime le plus sordide, surtout lorsqu’une femme est impliquée, suscite naturellement de multiples commentaires sur son indice de baisabilité, y compris post-mortem. Blaxton n’en peut plus de ce monde obscène, aussi préfère-t-il se réfugier dans l’Archive et dans la nostalgie d’un passé désormais inatteignable puisque fantomatique, privé de substance si ce n’est celle que lui procure la drogue. Il revit ainsi ses souvenirs, débarrassés de leur gangue douloureuse, ignorant les conseils de ses rares amis qui l’incitent à achever son deuil afin de faciliter la résilience.

La grande force du roman de Tom Sweterlitsch se fonde dans ce regard désabusé, dans cette tristesse indicible s’incarnant dans la volonté irrésistible de rendre justice aux disparus, de faire émerger la vérité, même si le monde n’en ressort pas transfiguré. Loin de la figure héroïque, John Dominic Blaxton se distingue surtout par sa fragilité, sa sensibilité à fleur de peau et la profonde empathie qu’il ne peut s’empêcher d’éprouver pour autrui. Ces traits de caractère font de lui une anomalie, mais aussi le vecteur idéal pour découvrir ce monde du jour d’après, où le sentiment de péché prévaut finalement plus que jamais.

En cela Demain et le Jour d’après partage bien des points communs avec le roman noir, même s’il demeure aussi marqué par les routines du thriller, accusant quelques faiblesses au niveau du rythme. En dépit de ce bémol, on ne rencontre cependant guère de difficultés pour suivre John Dominic Blaxton dans sa quête de vérité. Un cheminement jalonné de chausse-trapes offrant par ailleurs une vision sombre de la société, y compris dans son usage des outils technologiques qui composent d’ores et déjà notre quotidien.

Pour les curieux et indécis, plein d’autres avis par là, là-bas ou ici et

Demain et le Jour d’après (Tomorrow and Tomorrow, 2014) – Tom Sweterlitsch – Éditions Albin Michel Imaginaire, avril 2021 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Michel Pagel)

Terminus

La fin du monde est proche ! Résonnant comme un mantra lancinant, l’assertion des prophètes de mauvais augure n’a jamais paru aussi proche pour Shannon Moss. Agent du NCIS, le service naval des enquêtes criminelles, elle a vu l’apocalypse de près. Très près, éprouvant ses effets jusque dans sa chair, en l’occurrence un membre fantôme, amputé après cette expérience traumatisante au milieu d’une forêt glacée, baignant dans la clarté blafarde d’un soleil spectral, auprès d’une rivière surplombée par de multiples corps crucifiés à l’envers. Cette fin du monde, autrement appelée le Terminus, a été aperçu pour la première fois en 2666 par les équipages d’un programme secret du NSC. Initié au début des années 80 par la Navy, l’expérience consistait alors à explorer les futurs possibles de l’humanité. Mais, au cours de leurs voyages en « Eaux Profondes », les marins n’ont trouvé que le spectacle de la désolation. Une apocalypse inexorable, semblant même se rapprocher du présent en dépit de toutes les tentatives pour l’invalider. Tiraillée entre cette vision apocalyptique et le meurtre sauvage d’un SEAL ayant eu connaissance du Terminus, Moss commence alors une enquête dont elle n’appréhende pas encore tous les tenants et aboutissants.

Après Le Chant mortel du Soleil de Franck Ferric (j’y reviendrai d’ici un an, contribution à la revue Bifrost oblige), Terminus apparaît comme le deuxième choc livresque du label AMI (mais je n’ai toujours pas lu Anatèm). Le roman de Tom Sweterlitsch conjugue en effet les qualités du thriller au vertige provoqué à la lecture de la science-fiction. Pour autant, l’auteur américain n’invente rien, recyclant les motifs classiques du voyage dans le temps et du paradoxe temporel, à l’aune de la physique quantique et de la mythologie scandinave. Mais, il fait montre d’un savoir-faire efficace, nous livrant un véritable page turner dont on se sépare difficilement pour retourner vaquer à ses tâches quotidiennes.

Les habitués de ce blog connaissent ma méfiance, voire ma défiance, pour le thriller, notamment en raison des facilités d’écriture et du caractère redondant des intrigues. Ici, rien de tel. Tom Sweterlitsh prend un malin plaisir à semer le doute, baladant le lecteur entre plusieurs époques et bouleversant les allégeances des personnages d’un voyage à l’autre. On progresse ainsi par bonds et rebonds, au sein d’un continuum flexible, où les futurs potentiels sont déterminés par des voyageurs qui s’efforcent de faire mentir le destin funeste promis à l’humanité. En opérant un tri dans l’arborescence des possibles, ces multiples futurs réalisables du Temps Profonds, les marins du NSC tentent de faire jouer en leur faveur les probabilités, agissant en apprentis sorciers. Source de paradoxes déstabilisants, ces expérimentations donnent lieu à quelques belles visions technologiques de l’avenir, en particulier ces Systèmes d’Ambiance composée de nanobots permettant d’afficher et d’interagir avec de l’information. Mais, les plongées en « Eaux Profondes » entraînent également des actes inconsidérés, voire criminels, comme l’envie de ramener dans le présent le double d’une personne vivant dans un futur potentiel ou l’écho d’une arme. Tom Sweterlitsch use sans abuser des possibilités que lui offre la physique quantique pour complexifier l’intrigue, tout en restant compréhensible pour le commun des mortels, guère accoutumé aux spéculations de la Hard-SF.

Le récit nous renvoie également à l’eschatologie et aux croyances religieuses. Si la rationalité préside le déroulé du récit, celui-ci convoque aussi une symbolique renvoyant à la foi et à l’imaginaire de diverses religions. L’espace étroit du Vardogger évoque Yggdrasil, l’arbre monde de la mythologie nordique, et l’irruption du Terminus au firmament n’est pas sans rappeler Fenrir, le loup géant venu pour dévorer Odin le voyageur, au moment du Ragnarök, événement terminal évoqué également par une allusion au Naglfar, le vaisseau des ongles conduit par Hrymr. Par sa vision apocalyptique, Terminus nous renvoie enfin à notre angoisse de la fin du monde qui, de toute manière, s’achèvera au terme de notre existence.

Pour terminer, Tom Sweterlitsch nous livre un portrait de femme qui, même s’il n’est pas exempt des défauts inhérents aux personnages de thriller, n’en demeure pas moins très crédible et original. Shannon Moos est en effet un guide très efficace pour nous faire pénétrer dans les arcanes du temps, même si le traumatisme qu’elle a vécu dans son adolescence, son existence vouée à sa mission et l’esprit de sacrifice dont elle fait montre pendant son enquête, lorgnent un tantinet du côté du cliché. Son passé, son parcours personnel et surtout le ton employé par l’auteur pour nous les restituer, achèvent de nous convaincre, suscitant même notre empathie.

Brillant, vertigineux, haletant, Terminus réveille donc l’enthousiasme, celui soulevé à la vision des premières saisons de la série X-Files, référence avouée de l’auteur. Mais le roman de Tom Sweterlitsch subjugue aussi par la solidité et l’efficacité de son intrigue, ne faisant regretter à aucun moment le temps investi pour le dévorer.

Je suis cité ici.

Terminus (The Gone World, 2018) de Tom Sweterlitsch – Éditions Albin Michel Imaginaire, avril 2018 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Michel Pagel)