Un amour d’outremonde

pulp-o-mizer_cover_imageCeci est ma quatrième (déjà ?) contribution au défi Lunes d’encre. Tout est foutu !

Paru il y a quelques années dans la collection dirigée par Gilles Dumay chez Denoël, Un amour d’outremonde ne paie pas de mine. Illustration de couverture dans des tons bleutés tirant sur le violet, où on distingue un dessous de pont encombré d’un bric à brac bon à jeter. Bandeau rouge tape-à-l’œil figurant une accroche putassière, je cite : Kurt Cobain, body-snatchers, sex, drugs & rock’n’roll. Pas vraiment de quoi céder à la compulsion. Et pourtant… Le roman de Tommaso Pincio, le Thomas Pynchon transalpin, mérite bien plus qu’un froncement de sourcil.

Œuvre ambitieuse, décalée, oscillant sans cesse entre le drame – ce qu’elle est au final – et la comédie – dans le genre douce dinguerie –, Un amour d’outremonde revisite un mythe moderne : celui de Kurt Cobain. Un peu à la manière de Michele Mari – on va finir par croire que les auteurs italiens aiment batifoler avec la culture de masse et ses hérauts –, Tommaso Pincio nous raconte de l’intérieur, l’enfance, les errements de l’adolescence, puis la mort du chanteur de Nirvana. Peu de faits en rapport avec sa carrière musicale. Tout au plus, trouve-t-on quelques dates, quelques allusions à des tournées et à des albums, mais pas davantage. La réalité officielle des événements n’intéresse pas Tommaso Pincio, pas plus que la divulgation des secrets d’alcôve. L’auteur italien leur préfère la fantasia de l’imaginaire et les fulgurances poétiques.

« Dans ce roman, les personnes, les événements et les lieux ne correspondent en aucun cas à des personnes et à des événements du monde réel. La vérité biographique n’existe pas, et même si elle existait, nous ne saurions qu’en faire. »

À bien des égards, on pourrait surnommer le livre de Tommaso Pincio dans la tête de Kurt Cobain, tant le chanteur de Nirvana, auquel le roman est dédicacé, hante ses pages. Une présence éthérée, même s’il intervient en chair et en os au cours de l’histoire. L’intrigue est d’ailleurs assez difficilement racontable, Homer B. Alienson, son narrateur, contribuant à en flouter les contours. Confession intime, délire de drogué ou banale affabulation d’un solitaire névrosé, on hésite à qualifier son propos.

Homer nous dévoile son enfance, balloté entre père et mère, sa passion pour les jouets de science-fiction, dont il tire un revenu arrivé à l’âge adulte, en les revendant à d’autres inadaptés sociaux. Il nous confie ses névroses, en particulier sa peur panique de devenir différent, remplacé par un extra-terrestre pendant son sommeil, une frayeur provoquant une insomnie de dix-huit années. Il nous fait part enfin de sa rencontre avec Kurt, sous un pont pendant la nuit, prélude à une longue amitié, et à un « arrangement » avec la vie destructeur.

Et peu à peu, les trajectoires de Homer Boda Alienson et de Kurt Cobain se fondent dans un même destin. On s’interroge. Est-ce Boda qui parle ou Kurt ? Boda est-il réel ? Confus, on avance des hypothèses. On spécule. Peine perdue. Mieux vaut se laisser porter.

Au-delà des réponses à ces questions, Un amour d’outremonde dresse le portrait douloureux d’un inadapté social, un écorché vif, en quête d’amour. Une communion réciproque, totale, sans aucune arrière-pensée. On est immergé dans son esprit, dans ses obsessions et ses addictions. Sur ce dernier point, à l’instar de Substance mort de Philip K. Dick, le roman de Pincio décrit de manière bien plus convaincante que bon nombre de campagnes contre la drogue, les méfaits des substances stupéfiantes.

Mais surtout, on est troublé par l’acuité du style de l’auteur, par le regard de Boda/Kurt sur le monde, empreint de détresse, d’absolu et de folie.

Bref, on reste longtemps hanté par ce roman qui, une fois la dernière page tournée, nous laisse épuisé, entre éblouissement et tristesse. Et même si rien n’est vraiment réel, Un amour d’outremonde apparaît comme bien plus authentique et sincère que bon nombre d’ouvrages documentés consacrés à Kurt Cobain et au mouvement grunge.

amour-doutremondeUn amour d’outremonde (Un amor dell’atro mondo, 2002) de Tommaso Pincio – Éditions Denoël, collection Lunes d’encre, 2003 (roman traduit de l’italien par Eric Vial)

Les Fleurs du karma

Laïka Orbit avale la poussière et les kilomètres au son de la radio du karma. Paysages monotones et patelins semblables défilent sous ses yeux, engourdissant sa mémoire et lui faisant perdre ses repères. En fuite, elle doute désormais de tout. De la réalité du monde qui l’environne, monde de merde jalonné de villes étrons déposées en bordure de la chaussée. De son compagnon dont elle soupçonne la nature de simulacre. De sa propre identité, patchwork dépareillé d’informations nébuleuses. Coupée de son passé, sans attaches avec le présent, elle doute d’avoir un quelconque avenir. Elle s’attend juste à être digérée par l’usine à merde, unique employeur de Cloaca Maxima, ville où elle a fait étape dans un hôtel. En attendant de reprendre la route, elle fixe une fissure au plafond de la chambre, ensuquée dans un bad trip.

À ses côtés sur le lit où il sommeille, Zxyz se remémore son passé. Il en a bien raconté une partie à sa compagne, mais l’essentiel se terre dans sa caboche. Zxyz est un génie des mathématiques. Il compte, énumère, calcule toutes les opportunités dans l’arborescence des possibles. Il répertorie les bifurcations multiples empruntées par d’autres que lui, d’autres lui. Il échafaude des théories en son for intérieur et le processus le replonge dans son enfance mutique, à la remorque de sa mère, Kinky Baboosian, jeune fille happée par l’utopie hippie, à qui il doit son prénom cryptique.

L’univers de Kinky s’est effondré lorsqu’elle a appris par son père qu’il n’était pas son véritable géniteur. Suite à cette révélation, la jeune fille a fait sa valise, taillant la route, parfois en bien mauvaise compagnie, jusqu’à San Francisco où la saison est aux fleurs. L’utopie hippie y récolte en effet les graines semées par la contre-culture. Kinky trouve tout de suite sa place dans ce milieu où l’amour libre, l’épanouissement personnel en-dehors du carcan sociétal, l’expérimentation et la consommation de drogues apparaissent comme un viatique contre la grisaille. Elle enchaîne les expériences et les partenaires, ne tardant pas à se retrouver avec un polichinelle dans le tiroir. Un gosse ne parlant pas, muré dans son propre monde et dont le regard pèse sur les activités de sa mère comme la sentence d’une Cour martiale. Et pendant que l’ère du Verseau verse dans le sordide, il grandit, nourrissant en lui-même sa rancœur et des névroses obsessionnelles.

Quatrième roman de Tommaso Pincio, Les Fleurs du karma s’avère sans doute son œuvre la plus dickienne. Jouant à la fois sur la nature de la réalité et sur les conventions du roman, l’auteur italien nous embarque dans un voyage dépourvu de repères stables où le moindre fait sert de prétexte à de multiples digressions et à une remise en question de la réalité. De ce périple intime, lysergique et quantique, oscillant entre les années 1960 et les années 2000, Tommaso Pincio tire un récit fluctuant dont les contours se floutent au gré des narrateurs successifs. Un procédé qui n’est pas sans rappeler celui de maints romans de Philip K. Dick, l’époque choisie et la thématique générale de l’histoire renforçant ce rapprochement.

Kinky Baboosian, Zxyz et Laïka Orbit apparaissent comme des individus cherchant à instiller un ordre dans le chaos de leur vie. Une entreprise vouée à l’échec, mais un échec magnifique, car si un autre monde est possible, l’impossibilité pour les personnages de l’atteindre donne lieu à une mise en abyme textuelle. Leur quête se rapproche de celle des baby-boomers rejetant les rêves frelatés du consumérisme. Mais l’utopie n’a pas vaincu, elle a vécu, ce que vivent les enfants fleurs. Les hippies sont devenus junkies, leurs espoirs ont basculé dans le sordide. Ils pensaient changer le monde, ouvrir les portes à une nouvelle perception. Ils sont juste rentrés dans le rang ou morts.

À grand renfort d’éléments empruntés à la pop culture, jusque dans les titres de chapitre où sont citées les paroles et les titres des morceaux repris dans la playlist à la fin du livre, Tommaso Pincio brode un récit décalé, empreint de poésie et de tragédie.

Certains reprocheront aux Fleurs du karma d’être trop décousu. Bien au contraire, les quelques imperfections relevées ici et là participent pleinement au charme, voire à l’étrangeté de ce roman, somme toute attachant et lancinant tel un mantra psychédélique.

Au final, après Cinacitta, roman postérieur à ce titre, Tommaso Pincio continue à nous émerveiller avec un talent assez indéfinissable, infusé au meilleur des mauvais genres. Un livre à ne pas manquer.

Les Fleurs du karma de Tommaso Pincio – Éditions Asphalte, février 2013 (roman inédit traduit de l’italien par Sarah Guilmault)