Le Reich de la Lune

Les amateurs de nazis dans l’espace se réjouiront d’apprendre que Le Reich de la Lune vient combler leur passion déviante et coupable pour les uniformes dessinés par Hugo Boss, les soucoupes volantes et les théories du complot farfelues (euphémisme, me dires-vous). Il trouveront en effet tout cela dans le roman de Johanna Sinisalo et sans doute bien davantage, comme nous allons le voir.

« Nous étions assis dans sa chambre devant nos tablettes, lui plongé dans l’exploration des fonctions de l’appareil, moi en train de rédiger des projets de texte de propagande pour Vivian Wagner, quand Klaus a éclaté de rire. C’était si rare que j’ai pris peur. Il m’a fourré sa tablette sous le nez et a touché l’écran. J’ai vu un bref extrait de film dans lequel un mammifère à fourrure tentait de s’introduire dans un pot en verre qui avait l’air bien plus petit que lui et y arrivait, de manière totalement incompréhensible. C’était un animal de compagnie très répandu, un chat, que je connaissais par Heidi. Dans le livre, Heidi apportait des chatons à Clara, la petite paralytique, et c’est précisément à ce passage que j’avais pensé quand j’avais eu l’idée de voir un bébé chat dans une des figures de Rorschach de notre test de compatibilité. Klaus m’a montré un autre bout de film : c’était une succession de brèves scènes dans lesquelles des chats essayaient de grimper en différents endroits et faisaient des chutes comiques, assez souvent dans l’eau, ce qu’ils détestaient visiblement. J’ai trouvé ces scènes tout à fait intéressantes et séduisantes, mais pas particulièrement drôles, et je l’ai dit. Pourquoi filmait-on froidement ces pauvres bêtes malchanceuses au lieu de les empêcher de se mettre dans de telles situations ? »

Conjuguant l’uchronie à un propos satirique, l’autrice finnoise ne se contente pas de s’inspirer de sa contribution au scénario du film Iron Sky. Bien au contraire, elle reprend des idées et des personnages abandonnés au cours des multiples écritures et réécritures de cette pochade à grand spectacle, pour impulser au récit une dimension féministe, lui faisant dépasser le simple statut de novélisation.

Tout l’intérêt du roman repose en effet sur sa narratrice, Renate Richter, dont nous épousons d’emblée le point de vue omniscient, puisque recomposé a posteriori dans le journal qu’elle tient après la grande guerre initiée par les nazis pour reconquérir la Terre. Un fait dont on découvre les prémisses et le dénouement au fur et à mesure de son récit. Renate restitue ainsi le processus mental qui l’a conduite à abandonner son conditionnement nazi pour adopter un regard plus critique sur le désastre final et sur ses contemporains, ennemis y compris.

Comme nous le découvrons, elle est née dans une famille appartenant à la race des seigneurs qui domine Schwarze Sonne, la base lunaire fondée par les survivants du nazisme après leur exil. Son père, scientifique de renom, appartient au cercle restreint des concepteurs de l’opération Götterdammerung, l’arme ultime développée pour exterminer les ennemis capitalistes et bolcheviques. Mais, le Mondführer ne manque pas d’autres armes pour mener à bien son projet. Walküre et autre Rheingold, des engins qui ne sont pas pour rien dans le mythe terrestre des soucoupes volantes, peuvent déchaîner la mort sur son ordre. Et si cela ne suffit pas, des zeppelins spatiaux de classe Siegfried s’entraînent pour déchaîner la Meteorblitzkrieg sur les principales villes terriennes.

Si elle est prête à assumer le pire, Renate n’a pourtant pas perdu l’espoir de reconquérir la Terre avec des méthode plus pacifiques, notamment grâce à la Hakenkreuzigungmaschine mise au point par son père afin de conditionner les esprits. Et puis, à force d’étudier la planète natale de sa race et ses œuvres, en particulier Heidi dont elle nous dévoile la nazification du propos, la jeune femme s’est prise d’affection pour ce monde. Elle a développé aussi un solide esprit critique, au point de réfléchir sur l’eugénisme prôné par le Mondreich et de douter des unions contractées après avoir testé la compatibilité génétique des conjoints. Ainsi, si Renate ne remet pas un seul instant en question le bien fondé de l’idéologie nazie et de sa propagande, elle n’en demeure pas moins une jeune femme intelligente qui s’interroge, n’hésitant pas à secouer la chape de plomb qui ossifie les relations entre les hommes et les femmes, privant le collectif national-socialiste de ses forces vives féminines.

En parfaite candide, Renate ne se résout donc pas à accepter le monde tel qu’il est, persuadée par son embrigadement que le meilleur est à venir, sous l’égide du Mondführer et des préceptes bienveillants de l’Ur-Führer Hitler (qu’il repose en paix au Walhalla). Une idéologie dont elle découvre progressivement les mensonges et les aspects inhumains, notamment pendant son voyage sur Terre et à son retour, mais qui n’a rien à envier à la duplicité des démocraties libérales, où les effets de mode passent pour une sorte d’embrigadement saisonnier, où les agences de communication usent des mêmes procédés que la propagande totalitaire et où les gouvernements sont guidés par les mêmes instincts prédateurs que le nazisme, les conduisant à manipuler sans vergogne leur électorat. Bref, Johanna Sinisalo n’épargne rien ni personne, dévoilant avec un humour grinçant et un sens de la catharsis salutaire l’absurdité du genre humain.

En dépit de son aspect de série-Z, Le Reich de la Lune se révèle donc un roman étonnamment malin et amusant, où l’uchronie ne sert pas seulement de prétexte à un défoulement jubilatoire. Bien au contraire, l’idéalisme de Renate nous renvoie à la figure la triste réalité de nos modes de vie, nourrit d’illusions savamment entretenues.

Le Reich de la Lune (Iron Sky – Renaten tarina, 2018) de Johanna Sinisalo – Éditions Actes Sud, collection « Exofictions », 2018 (roman traduit du finnois par Anne Colin du Terrail)

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Françatome

Et si ?

D’aucuns auront reconnus le refrain de l’uchronie. Dans ce domaine de l’Imaginaire, Johan Heliot a démontré ses grandes qualités de créateur d’histoires alternatives. Avec Françatome, il choisit de dépayser la conquête de l’espace en France. Peut-être devrait-on parler plutôt d’Empire français car, depuis le coup d’État de 1958, De Gaulle a usé des pleins pouvoirs pour transformer la République en régime autoritaire, troquant sa tenue de héros de la Résistance contre celle de dictateur. Avec le concours d’une quarteron de généraux pas encore à la retraite et d’anciens scientifiques nazis raflés sur le territoire du Reich au moment de sa chute, il a mis en place la politique d’indépendance et de grandeur nationale qu’il appelait de ses vœux depuis sa démission du Gouvernement provisoire en 1946. Si Magnus Maximilian, aka Werhner von Braun, lui a procuré la technologie pour le lancement de fusées, il compte aussi sur le professeur Clain pour disposer d’une énergie inépuisable, celle de l’atome. Mais Clain nourrit l’ambition secrète d’égaler, voire de surpasser l’ancien nazi et son projet de Roue orbitant autour de la planète, en dévoilant les mystères de la matière, quitte à ébranler la structure de l’univers.

Bien des années plus tard, alors que l’Empire français a éclaté après la mort de De Gaulle et que la Roue dont la sécession a contribué à la chute du régime s’apprête à retomber dans l’atmosphère, semant la mort sous la forme de retombées radioactives, le fils de Clain est contacté par sa sœur cadette qui lui demande de mettre un terme à son exil américain pour revenir en France, afin d’assister aux funérailles de son père. L’occasion de solder définitivement le drame familial passé qui l’a poussé à traverser l’Atlantique.

Avec Françatome, Johan Heliot s’avance masqué. Le portrait qu’il dresse de la France des Trente Glorieuses, conquérante et triomphante, cache d’autres intentions. Certes, il imagine une évolution historique alternative vraisemblable, mais pour mieux s’intéresser à notre histoire et soulever quelques questions morales. Auscultant le positivisme qui anime dans les années 1950 et 1960 les pouvoirs politique, économique, médiatique et scientifique, il en révèle toute la duplicité et le mépris pour l’existence humaine. Le sens éthique fait en effet défaut au professeur Clain et aux savants nazis recrutés par la gouvernement français. Ils préfèrent conformer toute réflexion morale à leur désir de plier la nature à leurs desseins, fournissant au pouvoir politique les moyens de mener sa stratégie de grandeur. L’auteur français se livre ainsi à une critique du gaullisme, de la colonisation et du culte du progrès à tout prix. Mais Françatome apparaît aussi comme un drame familial, mêlant Uchronie et Science-fiction, passé et présent, Histoire et prospective. Un récit dévoilant petit-petit une intrigue où l’intime, la petite histoire, font corps avec la Grande, celle où le destin collectif efface les existences individuelles.

Malin dans la construction de son récit, Johan Heliot n’oublie pas de laisser affleurer l’émotion, sans verser dans la sensiblerie. Il donne ainsi chair à cette uchronie, faisant de Françatome une lecture stimulante. Et même si l’on n’atteint pas l’excellence de Rêves de Gloire de R.C. Wagner, on passe un très bon moment, comblant au passage quelques lacunes dans notre culture historique.

Françatome de Johan Heliot – Éditions Mnémos, collection « Helios », mai 2013

Oniromaque

Alors que la Grèce s’apprête à basculer dans la guerre civile, le jeune Jordi rejoint les Brigades internationales qui commencent à se former aux frontières de l’État grec. Venus pour lutter contre les colonels putschistes, derrière lesquels se dessine l’influence de la Ligue Hanséatique, ces combattants issus de diverses nations se rassemblent, prêts à en découdre avec l’ennemi. Mais, on leur propose une autre sorte de combat, où la capacité à rêver importe davantage que les compétences guerrières.

Inédit jusqu’à sa publication par les éditions Armada, Oniromaque est une œuvre posthume sans prétention à laquelle on prend plaisir sans vraiment s’enthousiasmer. Écrit par Jacques Boireau, auteur dont la bibliographie confidentielle se limite à quelques nouvelles, dont une auréolée d’un prix Rosny aîné en 1980, le roman évoque par sa thématique les univers divergents de Philip K. Dick. On pense en effet beaucoup à Le Seigneur du Haut-château en lisant cette uchronie faussement personnelle, mais aussi à L’œil dans le ciel, tant les effets de l’oniromaque rappelle les univers subjectifs des personnages de Dick, même si ici les rêveurs semblent en mesure d’interagir avec la réalité au point d’en modifier les paramètres historiques.

Jacques Boireau s’y connaît en matière de doute sur la réalité. Il brouille astucieusement les pistes, semant avec parcimonie les indices pour dévoiler petit-à-petit une uchronie où les différentes réalités et temporalités s’enchâssent à la manière de poupées gigognes dont les parois finissent par se fondre en un continuum parallèle.

A ce procédé vertigineux, l’auteur ajoute un goût manifeste pour le pastiche, l’exercice de style et le détournement d’œuvres littéraires bien connues. L’amateur s’amusera ainsi à retrouver parmi les hommages de l’auteur une version alternative du Désert des Tartares avec un Dino Buzzati mutique, du Céline dans le texte, André Malraux en brigadiste convaincu, une utopie urbaine inspirée de Claude-Nicolas Ledoux, des zeppelins menaçants et bien d’autres visions oniriques, inquiétantes ou poétiques.

Bref, si en matière de mise en abîme de la réalité Oniromaque n’atteint pas les sommets des romans de Michel Jeury ou de André Ruellan, il se révèle toutefois comme une petite curiosité à l’atmosphère rétro pas désagréable, avec comme seul bémol une intrigue un tantinet mollassonne, répétitive et convenue.

Oniromaque de Jacques Boireau – Réédition Hélios, août 2015

Le Complot contre l’Amérique

Chronique publiée en hommage à Philip Roth, bien entendu.

« C’est la peur qui préside à ces Mémoires, une peur perpétuelle. Certes, il n’y a pas d’enfance sans terreurs, mais tout de même : aurais-je été aussi craintif si nous n’avions pas eu Lindbergh pour président, ou si je n’étais pas né dans une famille juive ? »
Les enfants adorent se faire peur. Dans Le Complot contre l’Amérique, Philip Roth transpose sur le papier une crainte enfantine à l’aide de l’uchronie. Et si Charles Lindbergh, le sympathique et réputé aviateur états-unien, avait battu Franklin Delano Roosevelt au cours de l’élection présidentielle de novembre 1940 ? Quel aurait été le devenir de la démocratie américaine et le destin d’un monde en guerre ? Et si ce héros américain emblématique, marqué par un deuil éprouvant, celui de son enfant enlevé et assassiné en 1932, était devenu le trente neuvième président des États-Unis, quelle aurait été la vie du jeune Philip Roth et de sa famille ?

La question est d’importance, surtout lorsque l’on sait que Lindbergh exprimait des idées franchement puantes qui suscitaient un écho favorable dans l’opinion publique de son époque. Militant charismatique au sein de l’organisation isolationniste America First, l’Aigle solitaire, comme on le surnommait, s’était laissé aller, et pas qu’une fois, à affirmer sa sympathie pour Adolf Hitler : « C’est sans doute un grand homme, et je suis convaincu qu’il a fait beaucoup pour le peuple allemand. » Le même Lindbergh décoré par le régime nazi, une décoration qu’il ne reniera jamais, sans même parler de la rendre… Enfin, ce Lindbergh auteur de propos racistes, pour le moins : « Nous devons nous protéger des attaques des armées étrangères, et de la dilution par les races étrangères… ainsi que de l’infiltration d’un sang inférieur », et indéniablement antisémites : « Il n’y a que trop de Juifs à New York dans l’état actuel des choses. En petit nombre, ils donnent de la force et du caractère à un pays, mais quand ils sont trop nombreux, ils engendrent le chaos ; or il nous en arrive trop. » Tout ceci, Philip Roth le rapporte dans un post-scriptum pédagogique en fin d’ouvrage, ce qui permet de resituer les personnages de son roman et leurs propos dans le vrai contexte historique.

Revenons au récit. Narré au rythme d’une autobiographie en partie imaginée, Le Complot contre l’Amérique est la chronique d’une famille juive ordinaire habitant Newark pendant les temps difficiles et incertains du premier mandat de Charles Lindbergh. On y perçoit la part des souvenirs personnels à travers les détails du quotidien — la collection de timbres, la description du quartier et de son voisinage — et les réflexions intimes de l’auteur. Naturellement, le contexte historique divergent génère des conséquences inédites sur la vie et l’entourage du petit Philip. Le cousin — une vraie tête brûlée — va s’engager dans l’armée au Canada pour combattre en Europe. Il en reviendra d’ailleurs mutilé et finira comme homme de main pour un parrain de la mafia juive. Face à la montée des périls, certains notables de la communauté juive — et le frère aîné de Philip Roth — , s’engagent dans le Bureau d’Assimilation créé par Lindbergh et participent à la politique de relocalisation, méthode douce pour déporter les familles juives dans l’Amérique profonde. Autour de la famille Roth, la communauté juive s’émeut, se replie puis s’inquiète. Certains de ses membres fuient le pays tandis que d’autres résistent, usant et abusant de la liberté d’expression que leur octroie la Constitution américaine. Des figures d’exception se détachent, et les souvenirs uchroniques de l’auteur se teintent d’une vraisemblable et émouvante authenticité. Malheureusement, Philip Roth ne pousse pas la logique de l’uchronie jusqu’au bout, à tel point que l’on peut affirmer que Le Complot contre l’Amérique n’est autre qu’une uchronie avortée. Certes, on est loin du ratage ridicule proposé par Daniel Easterman dans K (chez Pocket), pseudo récit d’espionnage se fondant sur la même divergence sans se démarquer du thriller grossier et ridicule. Cependant, on réalise rapidement, par des détails que Philip Roth laisse échapper ça et là, que l’épisode Lindbergh n’est en fin de compte qu’une passade, une parenthèse fictive. Ce que viennent confirmer ensuite l’escamotage abrupt du président, la rupture introduite par le chapitre 8 dans le récit autobiographique, le supposé complot exonérant Lindbergh de toutes ses responsabilités et la restauration de la ligne historique telle que nous la connaissons (retour de Franklin Delano Roosevelt, attaque surprise de Pearl Harbor à la fin de 1942, entrée en guerre des États-Unis…). Comme si Philip Roth n’avait pas voulu faire d’infidélité à la véritable Histoire. Comme s’il avait voulu démontrer que la structure de la démocratie américaine était plus forte que les aléas de la conjoncture historique.

En conséquence, Le Complot contre l’Amérique est un roman résolument optimiste et attachant, mais pourvu d’une conclusion bien décevante d’un point de vue uchronique. Quant au fameux complot du titre : « Il y a bien un complot, en effet, […] et je vais me faire un plaisir de vous nommer les forces qui l’animent : ce sont l’hystérie, l’ignorance, la malveillance, la bêtise, la haine et la peur. » A méditer par les temps qui courent.

Le Complot contre l’Amérique (The Plot against America, 2004) de Philip Roth – Édition Gallimard, collection « Du monde entier », mai 2006 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Josée Kamoun)

Chronique des années noires

En préambule, une question obsédante se pose. Pourquoi cette étrange traduction du titre original du roman de Kim Stanley Robinson ? Pourquoi ces Chroniques des années noires au lieu d’un titre approchant celui voulu par l’auteur ? Face à ce mystère, le lecteur ne peut faire que des suppositions, la pire étant de considérer qu’une Histoire où la civilisation judéo-chrétienne n’existe pas ne peut qu’être noire ! Cette interrogation est d’autant plus lancinante que le titre original convenait idéalement au contenu du récit, consistant à nous narrer l’évolution historique d’un monde dominé par deux grandes civilisations orientales : celle du sel (l’islam) et celle du riz (la Chine). Bref, passons.

En lisant ce roman, le lecteur doit se préparer à faire un long voyage balayant environ 700 années d’une épopée historique dense, au rythme nonchalant, car The years of rice and salt ne se dévore pas, il faut faire des sacrifices pour en apprécier intégralement la profondeur.

Comme tout le monde le sait, la population européenne a été anéantie par la grande peste en 792 du calendrier musulman (ajoutez 622 ans pour la datation chrétienne). Vengeance divine, cataclysme naturel, nul ne s’explique les raisons d’une telle pandémie et nul de comprend pourquoi le reste de l’Humanité a été épargné.
C’est à partir de ce point de divergence que Kim Stanley Robinson bâtit son roman et l’on sent poindre là l’uchronie. Cependant, le terrain n’est peut-être pas balisé aussi clairement qu’on le croit, car assez rapidement le récit se démarque du classicisme uchronique.

Tout d’abord, on se rend compte que les personnages principaux apparaissent à chaque époque, se réincarnant au fil du récit. Identifiables grâce à l’initiale de leurs prénoms successifs, ils endossent l’enveloppe corporelle d’hommes ou de femmes, voire d’animaux, dans la plus parfaite illustration des religions bouddhiste/hindouiste. Sous cet angle, The years of rice and salt apparaît comme une quête individuelle, thème que l’on retrouve d’ailleurs lorsque ces personnages se retrouvent dans le bardo (sorte de limbes bouddhistes) pour y être jugés par les dieux.

Ensuite, au lieu de se cantonner à une date précise de cette histoire parallèle, KSR prend le parti de nous raconter son évolution. Ainsi, le support historique n’est pas un prétexte pour le récit, mais la fin ultime, l’objectif principal de l’auteur. Il nous livre ainsi ses réflexions sur l’Histoire et sur le devenir des civilisations, en usant d’une approche axée à la fois sur le temps individuel et sur le temps long, celui des permanences sociales et mentales, écartant le temps court, celui des révolutions, des événements et des guerres.

Au passage, signalons que les spéculations de KSR se frottent au concept de choc des civilisations, n’hésitant pas à dénoncer les schémas déterministes qui obscurcissent nos réflexions. Dans cette démarche, la part accordée au rôle des femmes est d’ailleurs exemplaire.

Finalement, c’est cette réflexion ambitieuse sur l’Histoire qui permet d’affirmer que The Years of Rice and Salt a tout à fait sa place aux côtés de livres d’historiographie sérieuse, ce dont les littératures de l’imaginaire ne peuvent que s’enorgueillir.

Aparté : Pour qui désire s’informer sur les différents temps de l’Histoire (temps individuel, temps court, temps long, temps immobile), il existe un excellent ouvrage de Fernand Braudel : Écrits sur l’Histoire. Cet auteur s’inscrit dans la lignée de l’École des annales qui propose de repenser l’espace-temps de l’Histoire.

Chroniques des Années Noires (The Years of Rice and Salt, 2002) de Kim Stanley Robinson – Réédition Pocket, collection « SF », 2006 (roman traduit de l’anglais [États-Unis par David Camus et Dominique Haas)

Le Guide de l’uchronie

En dépit d’un petit format, Le Guide de l’uchronie pèse pas moins ses trois cent pages. De quoi découvrir ou approfondir la découverte d’un genre au moins aussi ancien que la science-fiction.

Bertrand Campeis et Karine Gobled, par ailleurs membres du jury du prix ActuSF de l’uchronie, y dépouillent un vaste corpus d’œuvres relevant de l’histoire alternative. Ne dédaignant aucune de ses manifestations, ils ont opéré, sans chercher à être exhaustifs, une sélection parmi les romans, les essais, les revues, la bande dessinée et les autres médias. Un travail salutaire, précieux pour le néophyte, mais dans lequel le connaisseur trouvera matière à réflexion. Car, si l’ouvrage se veut d’un usage pratique, comme une sorte de vade-mecum, il se révèle également didactique. Les auteurs proposent en effet une alternative aux essais de Eric B. Henriet, lui-même préfacier de l’ouvrage, faisant œuvre de pédagogues sur des questions théoriques et historiographiques, sans omettre des sujets plus délicats comme les diverses déclinaisons de l’exercice et ses relations avec les autres fictions, l’Histoire et le révisionnisme. Quelques entretiens avec des acteurs de l’uchronie et un historien viennent enrichir le guide, apportant un éclairage supplémentaire au travail des auteurs. L’ouvrage peut par ailleurs s’enorgueillir de notices bien conçues, résumant sans trop dévoiler les œuvres sélectionnées. Elles comportent un bref commentaire et aiguillent le curieux vers d’autres pistes de lecture. On regrettera juste l’absence d’index, compensé il est vrai par un sommaire et le classement alphabétique des titres.

Comme le rappelle l’introduction, si les faits historiques connus demeurent intangibles, leur interprétation peut faire l’objet d’amendements et de débats, parfois féroces, l’Histoire étant à bien des égards un sport de combat. De nouvelles sources, une grille de lecture différente ou le recours à d’autres outils conceptuels peuvent conduire l’historien à modifier sa vision du passé. La démarche paraît profitable lorsqu’elle ne sert pas des enjeux idéologiques. Cependant, en empruntant les outils de l’historien, on peut appliquer le même raisonnement avec l’uchronie et ainsi émettre quelques réserves devant l’annexion au genre d’œuvres hybrides, comme par exemple l’uchronie fantastique et de fantasy. Réécriture de l’Histoire à partir d’une ou plusieurs divergences, l’histoire alternative doit respecter un minimum la rationalité. L’intrusion d’un élément surnaturel ou emprunté à la mythologie semble rompre le pacte établi avec le lecteur féru d’Histoire. Sur ce point, Xavier Mauméjean propose un échappatoire satisfaisant, du moins suffisamment argumenté pour vaincre les réticences. Autre point à discussion, le steampunk et les autres fantaisies historiques relèvent davantage d’un jeu avec la fiction, ses codes et ses stéréotypes, que d’un jeu avec l’Histoire. Un plaisir régressif plutôt qu’un exercice intellectuel, même si certains auteurs ont su joliment tirer leur épingle du jeu. Aussi, préférons-nous nous en tenir à la proposition de Eric B. Henriet, qui classe l’exercice en deux catégories : l’uchronie pure et les récits à caractère uchronique. Comme quoi, à trop vouloir rentrer dans les détails, on finit par rencontrer l’avocat du Diable…

En dépit de ce léger bémol, Le Guide de l’uchronie semble une opportunité à saisir pour l’amateur d’Histoire alternative. Avec cet ouvrage, Bertrand Campeis et Karine Gobled remplissent pleinement leur rôle, celui de passeurs attachés à partager leur passion. Bref, vous l’aurez compris, il n’existe guère d’autres alternatives que celle d’acquérir ce petit guide bien pratique.

Le Guide de l’uchronie de Karine Gobled et Bertrand Campéis – Éditions ActuSF, janvier 2015

Le Dernier Dimanche de M. le Chancelier Hitler

Contraint à l’exil après la défaite du Reich en 1945, l’ex-chancelier Adolf Hitler vit désormais, sous la surveillance du FBI, dans un appartement de South Brooklyn. Une existence de reclus, partagée entre une épouse qu’il délaisse et des rêves toujours de fer. Nous sommes en 1949, l’homme est âgé de soixante ans. Chef d’un État fantoche, abandonné par ses fidèles et en proie à la maladie, il nourrit pourtant toujours des projets grandioses pour l’avenir, surtout depuis que l’URSS a attaqué Pearl Harbor, provoquant ainsi la Seconde Guerre mondiale.

Roman grinçant et uchronie minimaliste, Le Dernier Dimanche de M. le Chancelier Hitler illustre, s’il est besoin de le faire encore, le talent de satiriste de Jean-Pierre Andrevon. Aucune surprise sur ce point en effet, la dédicace à Norman Spinrad annonçant d’emblée la couleur.

Écrit au vitriol, ce court roman n’épargne vraiment personne. Que ce soit l’ex-chancelier du IIIe Reich, un vieil homme enferré dans ses rêves ridicules de grandeur et de pureté raciale, mais également son entourage, son épouse Éva, virago futile, sans oublier Hermann Goering, arriviste grossier et jouisseur. Nul ne sort indemne d’un roman cruel et pourtant fort drôle. Un rire tenant toutefois plus du ricanement sardonique qu’autre chose, il faut en convenir.

Le dispositif narratif impressionne par sa simplicité et sa sobriété, le lecteur étant convié par Adolf Hitler lui-même à vivre les trois dernières journées de son existence de pré-retraité du totalitarisme. On s’attache ainsi aux pas du dictateur cacochyme, immergé à ses côtés dans les tracas du quotidien, les douleurs ; une prostate tyrannique, un Alzheimer débilitant et une maladie de Parkinson qui le contraint à sucrer les fraises. Confronté aux humeurs changeantes du personnage, sans cesse traversé par les mêmes obsessions, ressassant son dégoût de l’humanité dans son ensemble et pourtant en même temps enclin à concevoir un avenir meilleur pour celle-ci, on ressent la totale médiocrité de sa vie et de son combat politique.

En conséquence, l’uchronie sert ici de révélateur. Elle dessine en creux le portrait d’un vieux maniaque, accréditant par là-même la thèse de la banalité du mal, développée par Hannah Arendt à l’occasion du procès d’Eichmann. Pour autant, Jean-Pierre Andrevon ne disculpe pas Hitler de ses crimes. Bien au contraire, il en dévoile toute l’inanité, pour ne pas dire le nihilisme intrinsèque, sans omettre de préciser que le nazisme n’a sans doute pas le monopole en ce domaine.

Lecture bienvenue, pour ne pas dire salutaire, Le Dernier Dimanche de M. le Chancelier Hitler est évidemment à recommander aux esprits pessimistes. Car comme d’aucuns le devinent, ils sont les plus attachés au progrès, trouvant dans le spectacle de la noirceur de l’humanité et dans celui de l’absurdité de la vie, un moyen de conjurer leur angoisse et d’espérer du meilleur.

Le Dernier Dimanche de M. le Chancelier Hitler de Jean-Pierre Andrevon – Réédition Après la lune, 2010