Chronique des années noires

En préambule, une question obsédante se pose. Pourquoi cette étrange traduction du titre original du roman de Kim Stanley Robinson ? Pourquoi ces Chroniques des années noires au lieu d’un titre approchant celui voulu par l’auteur ? Face à ce mystère, le lecteur ne peut faire que des suppositions, la pire étant de considérer qu’une Histoire où la civilisation judéo-chrétienne n’existe pas ne peut qu’être noire ! Cette interrogation est d’autant plus lancinante que le titre original convenait idéalement au contenu du récit, consistant à nous narrer l’évolution historique d’un monde dominé par deux grandes civilisations orientales : celle du sel (l’islam) et celle du riz (la Chine). Bref, passons.

En lisant ce roman, le lecteur doit se préparer à faire un long voyage balayant environ 700 années d’une épopée historique dense, au rythme nonchalant, car The years of rice and salt ne se dévore pas, il faut faire des sacrifices pour en apprécier intégralement la profondeur.

Comme tout le monde le sait, la population européenne a été anéantie par la grande peste en 792 du calendrier musulman (ajoutez 622 ans pour la datation chrétienne). Vengeance divine, cataclysme naturel, nul ne s’explique les raisons d’une telle pandémie et nul de comprend pourquoi le reste de l’Humanité a été épargné.
C’est à partir de ce point de divergence que Kim Stanley Robinson bâtit son roman et l’on sent poindre là l’uchronie. Cependant, le terrain n’est peut-être pas balisé aussi clairement qu’on le croit, car assez rapidement le récit se démarque du classicisme uchronique.

Tout d’abord, on se rend compte que les personnages principaux apparaissent à chaque époque, se réincarnant au fil du récit. Identifiables grâce à l’initiale de leurs prénoms successifs, ils endossent l’enveloppe corporelle d’hommes ou de femmes, voire d’animaux, dans la plus parfaite illustration des religions bouddhiste/hindouiste. Sous cet angle, The years of rice and salt apparaît comme une quête individuelle, thème que l’on retrouve d’ailleurs lorsque ces personnages se retrouvent dans le bardo (sorte de limbes bouddhistes) pour y être jugés par les dieux.

Ensuite, au lieu de se cantonner à une date précise de cette histoire parallèle, KSR prend le parti de nous raconter son évolution. Ainsi, le support historique n’est pas un prétexte pour le récit, mais la fin ultime, l’objectif principal de l’auteur. Il nous livre ainsi ses réflexions sur l’Histoire et sur le devenir des civilisations, en usant d’une approche axée à la fois sur le temps individuel et sur le temps long, celui des permanences sociales et mentales, écartant le temps court, celui des révolutions, des événements et des guerres.

Au passage, signalons que les spéculations de KSR se frottent au concept de choc des civilisations, n’hésitant pas à dénoncer les schémas déterministes qui obscurcissent nos réflexions. Dans cette démarche, la part accordée au rôle des femmes est d’ailleurs exemplaire.

Finalement, c’est cette réflexion ambitieuse sur l’Histoire qui permet d’affirmer que The Years of Rice and Salt a tout à fait sa place aux côtés de livres d’historiographie sérieuse, ce dont les littératures de l’imaginaire ne peuvent que s’enorgueillir.

Aparté : Pour qui désire s’informer sur les différents temps de l’Histoire (temps individuel, temps court, temps long, temps immobile), il existe un excellent ouvrage de Fernand Braudel : Écrits sur l’Histoire. Cet auteur s’inscrit dans la lignée de l’École des annales qui propose de repenser l’espace-temps de l’Histoire.

Chroniques des Années Noires (The Years of Rice and Salt, 2002) de Kim Stanley Robinson – Réédition Pocket, collection « SF », 2006 (roman traduit de l’anglais [États-Unis par David Camus et Dominique Haas)

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Le Guide de l’uchronie

En dépit d’un petit format, Le Guide de l’uchronie pèse pas moins ses trois cent pages. De quoi découvrir ou approfondir la découverte d’un genre au moins aussi ancien que la science-fiction.

Bertrand Campeis et Karine Gobled, par ailleurs membres du jury du prix ActuSF de l’uchronie, y dépouillent un vaste corpus d’œuvres relevant de l’histoire alternative. Ne dédaignant aucune de ses manifestations, ils ont opéré, sans chercher à être exhaustifs, une sélection parmi les romans, les essais, les revues, la bande dessinée et les autres médias. Un travail salutaire, précieux pour le néophyte, mais dans lequel le connaisseur trouvera matière à réflexion. Car, si l’ouvrage se veut d’un usage pratique, comme une sorte de vade-mecum, il se révèle également didactique. Les auteurs proposent en effet une alternative aux essais de Eric B. Henriet, lui-même préfacier de l’ouvrage, faisant œuvre de pédagogues sur des questions théoriques et historiographiques, sans omettre des sujets plus délicats comme les diverses déclinaisons de l’exercice et ses relations avec les autres fictions, l’Histoire et le révisionnisme. Quelques entretiens avec des acteurs de l’uchronie et un historien viennent enrichir le guide, apportant un éclairage supplémentaire au travail des auteurs. L’ouvrage peut par ailleurs s’enorgueillir de notices bien conçues, résumant sans trop dévoiler les œuvres sélectionnées. Elles comportent un bref commentaire et aiguillent le curieux vers d’autres pistes de lecture. On regrettera juste l’absence d’index, compensé il est vrai par un sommaire et le classement alphabétique des titres.

Comme le rappelle l’introduction, si les faits historiques connus demeurent intangibles, leur interprétation peut faire l’objet d’amendements et de débats, parfois féroces, l’Histoire étant à bien des égards un sport de combat. De nouvelles sources, une grille de lecture différente ou le recours à d’autres outils conceptuels peuvent conduire l’historien à modifier sa vision du passé. La démarche paraît profitable lorsqu’elle ne sert pas des enjeux idéologiques. Cependant, en empruntant les outils de l’historien, on peut appliquer le même raisonnement avec l’uchronie et ainsi émettre quelques réserves devant l’annexion au genre d’œuvres hybrides, comme par exemple l’uchronie fantastique et de fantasy. Réécriture de l’Histoire à partir d’une ou plusieurs divergences, l’histoire alternative doit respecter un minimum la rationalité. L’intrusion d’un élément surnaturel ou emprunté à la mythologie semble rompre le pacte établi avec le lecteur féru d’Histoire. Sur ce point, Xavier Mauméjean propose un échappatoire satisfaisant, du moins suffisamment argumenté pour vaincre les réticences. Autre point à discussion, le steampunk et les autres fantaisies historiques relèvent davantage d’un jeu avec la fiction, ses codes et ses stéréotypes, que d’un jeu avec l’Histoire. Un plaisir régressif plutôt qu’un exercice intellectuel, même si certains auteurs ont su joliment tirer leur épingle du jeu. Aussi, préférons-nous nous en tenir à la proposition de Eric B. Henriet, qui classe l’exercice en deux catégories : l’uchronie pure et les récits à caractère uchronique. Comme quoi, à trop vouloir rentrer dans les détails, on finit par rencontrer l’avocat du Diable…

En dépit de ce léger bémol, Le Guide de l’uchronie semble une opportunité à saisir pour l’amateur d’Histoire alternative. Avec cet ouvrage, Bertrand Campeis et Karine Gobled remplissent pleinement leur rôle, celui de passeurs attachés à partager leur passion. Bref, vous l’aurez compris, il n’existe guère d’autres alternatives que celle d’acquérir ce petit guide bien pratique.

Le Guide de l’uchronie de Karine Gobled et Bertrand Campéis – Éditions ActuSF, janvier 2015

Le Dernier Dimanche de M. le Chancelier Hitler

Contraint à l’exil après la défaite du Reich en 1945, l’ex-chancelier Adolf Hitler vit désormais, sous la surveillance du FBI, dans un appartement de South Brooklyn. Une existence de reclus, partagée entre une épouse qu’il délaisse et des rêves toujours de fer. Nous sommes en 1949, l’homme est âgé de soixante ans. Chef d’un État fantoche, abandonné par ses fidèles et en proie à la maladie, il nourrit pourtant toujours des projets grandioses pour l’avenir, surtout depuis que l’URSS a attaqué Pearl Harbor, provoquant ainsi la Seconde Guerre mondiale.

Roman grinçant et uchronie minimaliste, Le Dernier Dimanche de M. le Chancelier Hitler illustre, s’il est besoin de le faire encore, le talent de satiriste de Jean-Pierre Andrevon. Aucune surprise sur ce point en effet, la dédicace à Norman Spinrad annonçant d’emblée la couleur.

Écrit au vitriol, ce court roman n’épargne vraiment personne. Que ce soit l’ex-chancelier du IIIe Reich, un vieil homme enferré dans ses rêves ridicules de grandeur et de pureté raciale, mais également son entourage, son épouse Éva, virago futile, sans oublier Hermann Goering, arriviste grossier et jouisseur. Nul ne sort indemne d’un roman cruel et pourtant fort drôle. Un rire tenant toutefois plus du ricanement sardonique qu’autre chose, il faut en convenir.

Le dispositif narratif impressionne par sa simplicité et sa sobriété, le lecteur étant convié par Adolf Hitler lui-même à vivre les trois dernières journées de son existence de pré-retraité du totalitarisme. On s’attache ainsi aux pas du dictateur cacochyme, immergé à ses côtés dans les tracas du quotidien, les douleurs ; une prostate tyrannique, un Alzheimer débilitant et une maladie de Parkinson qui le contraint à sucrer les fraises. Confronté aux humeurs changeantes du personnage, sans cesse traversé par les mêmes obsessions, ressassant son dégoût de l’humanité dans son ensemble et pourtant en même temps enclin à concevoir un avenir meilleur pour celle-ci, on ressent la totale médiocrité de sa vie et de son combat politique.

En conséquence, l’uchronie sert ici de révélateur. Elle dessine en creux le portrait d’un vieux maniaque, accréditant par là-même la thèse de la banalité du mal, développée par Hannah Arendt à l’occasion du procès d’Eichmann. Pour autant, Jean-Pierre Andrevon ne disculpe pas Hitler de ses crimes. Bien au contraire, il en dévoile toute l’inanité, pour ne pas dire le nihilisme intrinsèque, sans omettre de préciser que le nazisme n’a sans doute pas le monopole en ce domaine.

Lecture bienvenue, pour ne pas dire salutaire, Le Dernier Dimanche de M. le Chancelier Hitler est évidemment à recommander aux esprits pessimistes. Car comme d’aucuns le devinent, ils sont les plus attachés au progrès, trouvant dans le spectacle de la noirceur de l’humanité et dans celui de l’absurdité de la vie, un moyen de conjurer leur angoisse et d’espérer du meilleur.

Le Dernier Dimanche de M. le Chancelier Hitler de Jean-Pierre Andrevon – Réédition Après la lune, 2010

Roma Aeterna

Roma Aeterna se compose de dix textes (nouvelles, novelettes et novellas) parus dans plusieurs revues et anthologies sur une période de treize années (le premier, « Vers la Terre promise », remonte à 1989). En France, c’est en 2004 dans la collection Ailleurs & Demain que le lectorat a pu découvrir dans son intégralité Roma Aeterna. Cependant il ne lui aura peut-être pas échappé que deux textes issus de ce livre étaient déjà disponibles en français : « Une fable des bois véniens » qui figure au sommaire du recueil Le nez de Cléopâtre, et « Se familiariser avec le Dragon », novelette aperçue dans l’anthologie Horizons lointains.

Roma Aeterna est, pour reprendre la terminologie de Eric B. Henriet, une pure uchronie. Ici, pas de paradoxe généré par un voyage temporel, ni d’univers parallèle. La ligne historique résultant de la divergence est la seule existante. Comme l’exprime le court prologue – un dialogue entre deux historiens romains – les Hébreux n’ont pas accompli leur exode vers la Palestine. Ceux-ci sont demeurés en Égypte et le judaïsme n’a pas donné naissance par la suite au christianisme. Nous nous trouvons donc devant un Empire romain qui a perduré au-delà du terme historique dont nous avons connaissance par ailleurs. Et si les Hébreux avaient émigré, quelle voie aurait emprunté l’Histoire ? Cette conjecture, hautement improbable aux yeux de nos deux historiens, d’autant plus que leur dialogue prend place en 1203 AUC (Ab Urbe Condita, retranchez 753 années pour retrouver notre datation habituelle) leur paraît tout juste bonne à stimuler l’imagination d’un plumitif œuvrant dans le domaine de la littérature plébéienne. Cette divergence ne doit évidemment rien au hasard. Elle s’inspire d’une œuvre majeure de la culture historique classique anglo-saxonne, l’essai de l’historien Édouard Gibbon (1737-1794) : Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain. Pour l’auteur britannique, il ne fait aucun doute qu’une des raisons déterminantes de la décadence de l’Empire romain est imputable au christianisme. Il considère que celui-ci a contribué à détourner la population romaine de la défense de l’Empire et du consensus civique, au profit des récompenses du paradis. Les empereurs ont ainsi laissé l’armée se barbariser pendant que la classe dirigeante s’amollissait, troquant ses vertus civiques contre des vertus chrétiennes inappropriées au maintien de la cohésion de l’Empire. L’essai de Gibbon a bien entendu été la cible de nombreuses critiques, en particulier de la part de l’Église chrétienne. Pourtant celui-ci reste un modèle d’analyse historique doté de surcroît d’une grande qualité d’écriture.

Il n’est pas exagéré d’affirmer que Roma Aeterna, est plus convainquant que « La porte des mondes ». Il se dégage de ce titre tardif une véritable réflexion sur l’Histoire alors que dans l’uchronie juvénile de l’auteur, la divergence n’offrait qu’un prétexte à des aventures tout au plus distrayantes. Robert Silverberg balaie mille cinq cents années de Pax Romana en se focalisant volontairement sur quelques instants cruciaux de cette Histoire alternative. Il instaure un dialogue entre les œuvres vives de l’Histoire – ce temps long des permanences mentales et structurelles délimité par l’historien Fernand Braudel – et le tressautement éphémère de l’existence humaine. De cet échange résulte, non une révision de l’Histoire, mais une variante et on se rend compte que si l’Histoire a bifurqué, ce n’est pas pour emprunter un sentier radicalement différent. Pour s’en convaincre, il suffit de dérouler le fil des événements relatés dans Roma Aeterna. On y retrouve globalement et jusque dans les dates – une fois la conversion faite dans le calendrier chrétien – une ligne historique qui correspond à la nôtre.

On peut évidemment avancer quelques bémols. L’approche historique de Silverberg privilégie le point de vue des puissants. L’auteur s’écarte très rarement du milieu de l’aristocratie et délaisse les petites gens, cette plèbe ravalée au rang de prolétariat laborieux et dangereux. C’est également une approche très politique qui remise en arrière plan l’évolution des arts, des sciences et des techniques. A l’exception des textes « Avec César dans les Bas-Fonds » et « Une fable des bois véniens », on relève l’absence de ce souffle vital qui anime les plus belles réussites de l’auteur. La reconstitution historique est impeccable de vraisemblance mais on aurait souhaité davantage de chaleur humaine et de passion ; tout ce qui finalement fait le sel de l’Histoire et distingue le roman de l’essai académique.

Néanmoins malgré ces quelques réserves, Roma Aeterna demeure un modèle d’uchronie dont la cohérence suscite l’admiration.

Additif : la pudeur me fait mettre la couverture de l’édition américaine plutôt que les immondes tentatives des éditions grand format et poche en France.

Roma Aeterna de  Robert Silverberg – Robert Laffont coll. « Ailleurs & Demain », septembre 2004 (roman en partie inédit traduit de l’anglais [US] par Jean-Marc Chambon)

 

Semper Lupa

Et si ? Du refrain connu par tous les amateurs d’uchronie, Meddy Ligner tire un recueil formé de douze nouvelles composant une continuité historique alternative. Il choisit ainsi de faire durer l’Empire romain au-delà du terme connu dans les manuels d’Histoire, imaginant plusieurs divergences pour expliquer sa pérennité.

Dans Semper Lupa, les deux monothéismes, christianisme et islam, sont rapidement éliminés au profit des multiples cultes et syncrétisme religieux animant la vie civique romaine. Celle-ci est d’ailleurs revivifiée par une série de lois, permettant à l’Empire de surmonter la crise du IIIe siècle et même de porter ses frontières jusqu’aux confins des plaines de Russie et du Caucase. Repoussant les raids scandinaves puis l’invasion mongole, l’Empire consolide ensuite ses positions, en construisant de longs limes gardés par des garnisons de peuples alliés.

De ces divergences découlent une géopolitique alternative qui voient les Romains découvrir l’Amérique, puis coloniser sa partie nord, au voisinage des empires amérindiens. Obligé de composer avec d’autres civilisations (Aztèques, Incas, Chine, royaumes africains…), l’Empire connaît ensuite une sorte de guerre froide avec son ancienne colonie américaine, devenue libre après un épisode de guerre civile. Meddy Ligner achève son histoire éternelle de Rome, par un épilogue rejouant le mythe fondateur sous d’autres cieux, manière de mêler les conceptions cycliques et progressistes de l’Histoire.

Du point de vue technologique, on retrouve peu ou prou la même évolution que dans notre propre histoire, avec quelques différences chronologiques, une fois opérée la transposition dans notre calendrier. Le christianisme n’ayant pas eu droit de cité, c’est en effet la fondation de l’Urbs qui sert de point de départ. L’innovation et les découvertes ne sont pas négligées, même si du point de vue vestimentaire, la mode semble se limiter très longtemps à la toge. C’est d’ailleurs, l’un des points faibles du recueil, l’art et la culture semblant avoir basculé dans un angle mort de l’Histoire, ou du moins ne paraissent pas avoir connu d’évolution notable. Un fait étonnant que l’on peut déplorer. Mis à part ce léger bémol, Meddy Ligner ne néglige pas les transformations sociales provoquées par les progrès scientifiques, débouchant sur un printemps des peuples assez semblable à celui connu par l’Europe dans notre Histoire. Bref, si tout n’est pas parfait, l’ensemble se révèle documenté, parfois un tantinet didactique, sérieux et finalement assez vraisemblable.

Hélas, du point de vue narratif Semper Lupa paraît moins convaincant. Certaines nouvelles semblent inabouties, voire carrément conventionnelles, ne servant que de prétexte pour illustrer l’évolution historique. Meddy Ligner fait se rencontrer Grande et petite Histoire, focalisant son attention sur des anonymes au détriment des personnages historiques. Un choix différent de celui adopté par Robert Silverberg, dont le recueil Roma Aeterna creuse le même sillon historique. Parmi les douze nouvelles, je retiendrais surtout « Les Chemins d’Antioche » où l’auteur s’amuse avec l’uchronie personnelle, « Dans les plaines de Pannonie » où il revient sur les terres de son précédent roman Les Roses de Karakorum avec un dénouement différent, et enfin « Aussi limpide que l’eau des rivières » où l’on apprend ce que sont devenus les Scandinaves ayant refusé de plier devant Rome. Pour le reste, les nouvelles manquent toute d’un petit surcroît de chair, un petit quelque chose les faisant passer dans la catégorie des textes cherchant à raconter une histoire.

Au final, bilan mitigé pour Semper Lupa. Mais aussi des raisons d’espérer du meilleur.

Semper Lupa – L’histoire éternelle de Rome de Meddy Ligner – Éditions Armada, mars 2017 (version numérique)

La Séparation

Je sens comme un frémissement. Sans doute est-il dû à cette vingtième chronique composée pour le challenge de l’ami A. C. de haenne. Tout est foutu !

Et si Rome avait duré au-delà des Grandes Invasions.
Et si la civilisation européenne avait été éradiquée par la peste noire.
Et si Napoléon avait remporté la victoire à la bataille de Waterloo.
Et si, et si, et si…

Les divergences se multiplient au gré de l’imagination des auteurs d’uchronie. Elles fondent la richesse d’un pan entier de la littérature de l’Imaginaire. Elles en sont également la faiblesse et le défaut de la cuirasse, car si le champ des possibles est vaste, les points de divergence sont souvent réducteurs, ouvrant la porte à des scénarios un tantinet répétitifs.

Et si, en mai 1941, l’Histoire s’était séparée de notre voie, le Royaume-Uni optant pour l’armistice avec l’Allemagne. Point de divergence de La Séparation de Christopher Priest, cette paix des braves vaut moins pour son explication que pour les perspectives déployées, prétextes à un questionnement sur la réalité.

1999, dans une petite librairie de Buxton. Stuart Gratton, historien spécialiste de la Seconde Guerre mondiale, dédicace son nouvel essai consacré à la fin du conflit. Le chaland est rare et il pleut. Une lectrice se présente, lui proposant de lire le journal intime de son père, J-L Sawyer, un ancien combattant de la RAF. Coïncidence, Gratton a rencontré le personnage au détour de ses recherches historiques. Intrigué, il accepte l’ouvrage, découvrant au fil de sa lecture le destin singulier des frères Sawyer, jumeaux semblant évoluer dans deux trames historiques différentes. Jack a combattu dans la Royal Air Force jusqu’à la fin de la guerre. Ayant opté pour l’objection de conscience, Joe a servi quant à lui dans la Croix rouge jusqu’à la fin du conflit. Mais quand s’est-il terminé déjà ? 1945 ou 1941 ?

La séparation de Christopher Priest ne tombe pas dans l’ornière creusée par de nombreuses uchronies et qui consiste à diluer le procédé de la divergence dans une répétition nauséeuse. Le choix de la période historique, la Seconde Guerre mondiale, apparaissait pourtant casse-gueule. L’auteur britannique évite le piège en nous faisant vivre une uchronie de manière intime, ici au travers du regard des jumeaux Sawyer.
« Un même esprit dans deux corps. » Ainsi sont-ils présentés à plusieurs reprises dans le roman. Un même esprit pour deux, voire pour une multitude d’histoires. Délaissant la question du sens de l’Histoire, Christopher Priest s’interroge sur sa perception par des acteurs anonymes. Il ne met pas ainsi en scène l’Histoire officielle, mais une ramification de lignes historiques, celles vécues intimement par chacun des deux frères Sawyer que la guerre va séparer physiquement. De ce traumatisme surgit une uchronie labyrinthique, peuplée de doubles, de sosies, de doppelgängers dont les vestiges fantomatiques interfèrent d’une ligne historique à l’autre. L’auteur britannique nous balade ainsi d’un point de vue à un autre, nous égarant entre deux trames temporelles différentes. Et on aime cela. Il ébauche des pistes qui se révèlent sans issue, voire contradictoires, et nous largue finalement en rase campagne, l’esprit habité d’illusions persistantes.

Bref, à chacun de bâtir sa propre perception de La Séparation. À chacun d’apprécier l’atmosphère déroutante et la complexité narrative d’un roman d’une incontestable intelligence.

La Séparation (The Separation, 2002) de Christopher Priest – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », 2005 (roman traduit de l’anglais par Michèle Charrier)

Alexandre le Grand et les aigles de Rome

Et si ? La S-F partage le questionnement avec l’uchronie. Mais là où la première déploie son imaginaire en usant de la prospective, la seconde défriche les pistes historiques alternatives ouvertes par quelques divergences stratégiquement posées.
Et si ? C’est sur une hypothèse de ce second type que débute le roman de Javier Negrete. Et si, Alexandre le Grand n’était pas mort à Babylone en 323 avant notre ère. Et si, délaissant le mirage oriental, il avait porté son appétit de conquête vers l’Occident pour affronter la puissance montante de Rome. Tel est le propos de Alexandre le Grand et les aigles de Rome.

D’entrée, que les choses soient claires. Le roman de Javier Negrete nous propose les prémisses d’une uchronie. En effet, point d’évolution historique sur le temps long. Nous sommes ici dans l’immédiateté du temps court. Alexandre est sauvé in extremis de l’empoisonnement comploté par son épouse Roxane et son amant ; l’un des généraux commandant un détachement des Compagnons, la cavalerie irrésistible du souverain macédonien. Son sauveur, qui se prénomme Nestor, ne vient de nulle part. Il est apparu au sanctuaire de Delphes, amnésique mais porteur d’une prophétie de mauvais augure : la mort d’Alexandre. Guérissant le conquérant, il devient un de ses familiers ; propulsé aux premières loges, en quelque sorte, pour relater l’expédition militaire à venir.

Le procédé adopté par Javier Negrete n’est évidemment pas sans rappeler celui développé par Sprague De Camp dans son roman À l’aube des ténèbres. Un même personnage providentiel survient mystérieusement, porteur d’un savoir anachronique, ici la médecine, pour infléchir le cours de l’Histoire. Là s’arrête le parallèle car Nestor se révèle davantage un spectateur qu’un acteur, son rôle se cantonnant à sauver Alexandre et à accompagner sa convalescence. Dans son crâne ne résonne qu’une phrase, scandée à plusieurs reprises dans le roman : « Tu es Nestor. Observe, observe tout ». Ainsi, il observe, note le fruit de ses observations dans son journal intime, nous faisant part des événements dont il devient le témoin.
Six ans plus tard, Alexandre est à pied d’œuvre en Italie du sud. Fort du soutien des cités et des royaumes de la Grande Grèce, il se prépare à affronter les Romains ; un peuple fier et belliqueux comme les Spartiates qui s’avère rapidement un adversaire redoutable.

Même si les indicateurs pointent incontestablement vers l’uchronie, Alexandre le Grand et les aigles de Rome s’apparente davantage à un roman historique. Le récit en a en tout cas la tournure, mêlant à la fois la vraisemblance de la reconstitution historique et les ressorts du roman. L’écrivain hispanique laisse courir sa plume et, armé de sa grande culture historique, convoque avec un certain panache les civilisations gréco-macédonienne et romaine pour accoucher d’un roman tout bonnement passionnant.
En effet, à aucun moment, la narration ne se fait didactique, alourdissant le récit de détails trop académiques. On apprend beaucoup de choses sur l’esprit du temps, sur les pratiques cultuelles, les superstitions, la philosophie, la science, l’art de la guerre, la stratégie, tous ces éléments qui définissent une civilisation. Heureusement, Javier Negrete parvient à maintenir l’équilibre entre le récit historique et le destin individuel des divers protagonistes qu’ils soient imaginaires ou réels, prestigieux ou sans éclat. Et si l’écrivain espagnol prend son temps pour nous emmener vers l’affrontement final entre Grecs et Romains, ce n’est pas pour autant du temps perdu. Les personnages confèrent à l’Histoire une réelle épaisseur en lui apportant une dimension humaine trop souvent éludée par la geste héroïque consignée dans les chroniques.

Lorsque s’achève Alexandre le Grand et les aigles de Rome, de nombreux aspects demeurent encore non expliqués. La comète, l’origine de Nestor, le rôle dévolu à Myrmidon, un être d’exception qui se révèle une véritable machine à tuer… Bref, bien des sujets restent en suspens laissant planer le doute quant à la nature définitive du propos de l’auteur. Toutefois, ce premier volume se termine exactement au moment où commençait Le mythe d’Er, un autre titre de l’écrivain. Sans doute y a-t-il ici une piste à suivre. En attendant, ce roman apparaît pour l’instant comme une convaincante tentative de réenchanter l’Histoire par le biais de l’uchronie.

Autre critique ici.

Alexandre le Grand et les aigles de Rome (Alejandro Magno y las aguila de Roma, 2007) de Javier Negrete – Réédition L’Atalante, collection La Petite Dentelle,  Mai 2017 (roman traduit de l’espagnol par Thomas Delooz)