La Séparation

Je sens comme un frémissement. Sans doute est-il dû à cette vingtième chronique composée pour le challenge de l’ami A. C. de haenne. Tout est foutu !

Et si Rome avait duré au-delà des Grandes Invasions.
Et si la civilisation européenne avait été éradiquée par la peste noire.
Et si Napoléon avait remporté la victoire à la bataille de Waterloo.
Et si, et si, et si…

Les divergences se multiplient au gré de l’imagination des auteurs d’uchronie. Elles fondent la richesse d’un pan entier de la littérature de l’Imaginaire. Elles en sont également la faiblesse et le défaut de la cuirasse, car si le champ des possibles est vaste, les points de divergence sont souvent réducteurs, ouvrant la porte à des scénarios un tantinet répétitifs.

Et si, en mai 1941, l’Histoire s’était séparée de notre voie, le Royaume-Uni optant pour l’armistice avec l’Allemagne. Point de divergence de La Séparation de Christopher Priest, cette paix des braves vaut moins pour son explication que pour les perspectives déployées, prétextes à un questionnement sur la réalité.

1999, dans une petite librairie de Buxton. Stuart Gratton, historien spécialiste de la Seconde Guerre mondiale, dédicace son nouvel essai consacré à la fin du conflit. Le chaland est rare et il pleut. Une lectrice se présente, lui proposant de lire le journal intime de son père, J-L Sawyer, un ancien combattant de la RAF. Coïncidence, Gratton a rencontré le personnage au détour de ses recherches historiques. Intrigué, il accepte l’ouvrage, découvrant au fil de sa lecture le destin singulier des frères Sawyer, jumeaux semblant évoluer dans deux trames historiques différentes. Jack a combattu dans la Royal Air Force jusqu’à la fin de la guerre. Ayant opté pour l’objection de conscience, Joe a servi quant à lui dans la Croix rouge jusqu’à la fin du conflit. Mais quand s’est-il terminé déjà ? 1945 ou 1941 ?

La séparation de Christopher Priest ne tombe pas dans l’ornière creusée par de nombreuses uchronies et qui consiste à diluer le procédé de la divergence dans une répétition nauséeuse. Le choix de la période historique, la Seconde Guerre mondiale, apparaissait pourtant casse-gueule. L’auteur britannique évite le piège en nous faisant vivre une uchronie de manière intime, ici au travers du regard des jumeaux Sawyer.
« Un même esprit dans deux corps. » Ainsi sont-ils présentés à plusieurs reprises dans le roman. Un même esprit pour deux, voire pour une multitude d’histoires. Délaissant la question du sens de l’Histoire, Christopher Priest s’interroge sur sa perception par des acteurs anonymes. Il ne met pas ainsi en scène l’Histoire officielle, mais une ramification de lignes historiques, celles vécues intimement par chacun des deux frères Sawyer que la guerre va séparer physiquement. De ce traumatisme surgit une uchronie labyrinthique, peuplée de doubles, de sosies, de doppelgängers dont les vestiges fantomatiques interfèrent d’une ligne historique à l’autre. L’auteur britannique nous balade ainsi d’un point de vue à un autre, nous égarant entre deux trames temporelles différentes. Et on aime cela. Il ébauche des pistes qui se révèlent sans issue, voire contradictoires, et nous largue finalement en rase campagne, l’esprit habité d’illusions persistantes.

Bref, à chacun de bâtir sa propre perception de La Séparation. À chacun d’apprécier l’atmosphère déroutante et la complexité narrative d’un roman d’une incontestable intelligence.

La Séparation (The Separation, 2002) de Christopher Priest – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », 2005 (roman traduit de l’anglais par Michèle Charrier)

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Alexandre le Grand et les aigles de Rome

Et si ? La S-F partage le questionnement avec l’uchronie. Mais là où la première déploie son imaginaire en usant de la prospective, la seconde défriche les pistes historiques alternatives ouvertes par quelques divergences stratégiquement posées.
Et si ? C’est sur une hypothèse de ce second type que débute le roman de Javier Negrete. Et si, Alexandre le Grand n’était pas mort à Babylone en 323 avant notre ère. Et si, délaissant le mirage oriental, il avait porté son appétit de conquête vers l’Occident pour affronter la puissance montante de Rome. Tel est le propos de Alexandre le Grand et les aigles de Rome.

D’entrée, que les choses soient claires. Le roman de Javier Negrete nous propose les prémisses d’une uchronie. En effet, point d’évolution historique sur le temps long. Nous sommes ici dans l’immédiateté du temps court. Alexandre est sauvé in extremis de l’empoisonnement comploté par son épouse Roxane et son amant ; l’un des généraux commandant un détachement des Compagnons, la cavalerie irrésistible du souverain macédonien. Son sauveur, qui se prénomme Nestor, ne vient de nulle part. Il est apparu au sanctuaire de Delphes, amnésique mais porteur d’une prophétie de mauvais augure : la mort d’Alexandre. Guérissant le conquérant, il devient un de ses familiers ; propulsé aux premières loges, en quelque sorte, pour relater l’expédition militaire à venir.

Le procédé adopté par Javier Negrete n’est évidemment pas sans rappeler celui développé par Sprague De Camp dans son roman À l’aube des ténèbres. Un même personnage providentiel survient mystérieusement, porteur d’un savoir anachronique, ici la médecine, pour infléchir le cours de l’Histoire. Là s’arrête le parallèle car Nestor se révèle davantage un spectateur qu’un acteur, son rôle se cantonnant à sauver Alexandre et à accompagner sa convalescence. Dans son crâne ne résonne qu’une phrase, scandée à plusieurs reprises dans le roman : « Tu es Nestor. Observe, observe tout ». Ainsi, il observe, note le fruit de ses observations dans son journal intime, nous faisant part des événements dont il devient le témoin.
Six ans plus tard, Alexandre est à pied d’œuvre en Italie du sud. Fort du soutien des cités et des royaumes de la Grande Grèce, il se prépare à affronter les Romains ; un peuple fier et belliqueux comme les Spartiates qui s’avère rapidement un adversaire redoutable.

Même si les indicateurs pointent incontestablement vers l’uchronie, Alexandre le Grand et les aigles de Rome s’apparente davantage à un roman historique. Le récit en a en tout cas la tournure, mêlant à la fois la vraisemblance de la reconstitution historique et les ressorts du roman. L’écrivain hispanique laisse courir sa plume et, armé de sa grande culture historique, convoque avec un certain panache les civilisations gréco-macédonienne et romaine pour accoucher d’un roman tout bonnement passionnant.
En effet, à aucun moment, la narration ne se fait didactique, alourdissant le récit de détails trop académiques. On apprend beaucoup de choses sur l’esprit du temps, sur les pratiques cultuelles, les superstitions, la philosophie, la science, l’art de la guerre, la stratégie, tous ces éléments qui définissent une civilisation. Heureusement, Javier Negrete parvient à maintenir l’équilibre entre le récit historique et le destin individuel des divers protagonistes qu’ils soient imaginaires ou réels, prestigieux ou sans éclat. Et si l’écrivain espagnol prend son temps pour nous emmener vers l’affrontement final entre Grecs et Romains, ce n’est pas pour autant du temps perdu. Les personnages confèrent à l’Histoire une réelle épaisseur en lui apportant une dimension humaine trop souvent éludée par la geste héroïque consignée dans les chroniques.

Lorsque s’achève Alexandre le Grand et les aigles de Rome, de nombreux aspects demeurent encore non expliqués. La comète, l’origine de Nestor, le rôle dévolu à Myrmidon, un être d’exception qui se révèle une véritable machine à tuer… Bref, bien des sujets restent en suspens laissant planer le doute quant à la nature définitive du propos de l’auteur. Toutefois, ce premier volume se termine exactement au moment où commençait Le mythe d’Er, un autre titre de l’écrivain. Sans doute y a-t-il ici une piste à suivre. En attendant, ce roman apparaît pour l’instant comme une convaincante tentative de réenchanter l’Histoire par le biais de l’uchronie.

Autre critique ici.

Alexandre le Grand et les aigles de Rome (Alejandro Magno y las aguila de Roma, 2007) de Javier Negrete – Réédition L’Atalante, collection La Petite Dentelle,  Mai 2017 (roman traduit de l’espagnol par Thomas Delooz)

Le Club des Policiers yiddish

Michael Chabon fait figure de prodige de la littérature américaine. Remarqué dès la parution de son premier roman, Les Mystères de Pittsburgh, l’écrivain a ensuite décroché, avec Les Extraordinaires Aventures de Kavalier & Clay, rien de moins que le très envié prix Pulitzer. Ce roman, conçu comme un hommage aux comics, témoigne de l’esprit d’ouverture d’un auteur n’hésitant pas à s’aventurer sur le territoire des genres dits mineurs.
Le premier volume de la Méga-anthologie d’histoires effroyables, qu’il a publié chez McSweeney’s, nous avait déjà fort réjouit. On attendait donc beaucoup de son roman Le Club des Policiers yiddish, un titre récompensé par une avalanche de prix (Sidewise Award, Locus, Nebula et Hugo).

A l’instar de l’enquêteur archétypal du roman noir, Meyer Landsman est un flic têtu, solitaire et meurtri par l’existence. La carcasse percluse de douleurs, l’haleine parfumée à l’alcool, il crèche dans une chambre anonyme d’un hôtel qui a connu son heure de gloire, il y a bien longtemps. Meyer est juif, libre-penseur, laïc et athée. Assurément, un marginal aux yeux de tous en ce début de XXIe siècle. Le genre de type à considérer qu’il n’y a pas de bien ou de mal ; juste des gens, à son image, qui disent non, et qui boivent un coup parce que, quand même, c’est dur. Le genre de noz [un flic en yiddish] à ne connaître que deux états : le travail et la mort.

Seul, Meyer l’est incontestablement depuis qu’il vit séparé de sa femme et que sa sœur, pilote chevronnée d’hydravion, est décédée dans un accident aérien. Ne lui reste comme famille que celle de son coéquipier, Berko Shemets, un métis, indien par sa mère et juif par son père. En somme, une autre anomalie dans le paysage mais une anomalie taillée dans un roc et qui fait montre d’une générosité désarmante en toutes circonstances.

Car il en faut beaucoup de la générosité pour supporter la vie à Sitka, Alaska. Sur ce bout de territoire concédé, en guise de terre promise, par le gouvernement de Franklin D. Roosevelt afin d’accueillir les Juifs d’Europe de l’Est, le climat est rude, la promiscuité permanente et le voisinage avec les tribus indiennes, pollué par le souvenir d’émeutes déclenchées jadis par les plus extrémistes des Yids.

Et puis, il y a ce spleen institutionnalisé, caractéristique essentielle de l’âme juive, que des millénaires de pogroms et de diaspora ont contribué à façonner. Difficile de résister à cet atavisme ancestral surtout lorsqu’il est réactivé par une rétrocession territoriale imminente.

Pourtant, alors qu’il n’est même pas sûr, ni d’être encore flic dans deux mois, ni d’être autorisé par les anciens propriétaires à demeurer sur place, une fois la rétrocession effectuée, Meyer s’entête à faire son boulot. Un inconnu a été exécuté d’une balle dans la nuque dans une autre chambre de l’hôtel où il réside. Une illustration de la violence ordinaire pour Meyer si ce n’est que cette fois-ci, c’est un voisin. Et lorsque l’identité du pisher s’avère être celle du fils du rebbè des verbovers, une des plus puissantes communautés fondamentalistes juives, Meyer revit par bribes son passé familial ; véritable condensé de l’histoire du peuple juif en Alaska.

En dépit des apparences, Le Club des Policiers yiddish n’est pas un banal roman policier élaboré comme un hommage talentueux à Dashiell Hammett ou à Raymond Chandler. Non, le roman de Michael Chabon transcende la routine des codes du roman noir pour finalement revenir à sa source : la description du monde sous l’angle de la critique sociale. Il en restaure même toute la charge politique. Toutefois, ce monde décrit par Michael Chabon n’est pas exactement le nôtre. Une divergence historique, introduite aux alentours des années 1940, l’a fait bifurquer sur une ligne alternative. Pour reprendre la terminologie de Eric B. Henriet, l’uchronie est ici pure et elle s’apparente à un biais dont les effets se conjuguent à ceux du roman noir pour en renforcer l’impact. En effet, impossible de faire l’impasse sur le sous-titre politique qui sous-tend l’intrigue. Impossible de ne pas reconnaître derrière les agissements du gouvernement des États-Unis dans le roman, l’idéologie néoconservatrice à la manœuvre. Difficile également d’ignorer cette collusion entre la communauté juive d’Amérique et les fondamentalistes chrétiens ; collusion qui a fondé toute la politique étatsunienne depuis au moins les années 1990. Face à cet Empire qui crée sa propre réalité, modifie celle-ci pour la faire correspondre à sa volonté et se proclame acteur d’une histoire qu’il donne à étudier, il fallait bien opposer le procédé de l’uchronie. Ainsi, Le Club des Policiers yiddish apparaît comme le récit fait par une conscience révoltée et désillusionnée d’un monde où, quelles que soient les voies suivies par l’Histoire, l’ordre qui règne est haïssable.

Fort heureusement, la pesanteur de la charge est délibérément désamorcée par un humour aigre-doux omniprésent. Car Le Club des Policiers yiddish est un roman formidable, chaleureux et emprunt d’une grande dignité. La narration prend le temps d’installer une atmosphère et des personnages qui se distinguent de la simple épure archétypale pour revêtir la chair d’êtres humains en proie au doute, à la fatigue et au sentiment de ne rien pouvoir changer à la marche du monde. Le contexte uchronique se révèle par allusions successives au travers des souvenirs familiaux de Meyer, au point de se faire littéralement oublier. Et puis, il y a ces termes d’argot dérivés du yiddish, dont Michael Chabon avoue avoir puisé l’idée de départ dans un guide de conversation. Loin de nous égarer ou de constituer un quelconque obstacle à la compréhension de l’intrigue, il renforce la vraisemblance de l’histoire et participe à l’humour délicieusement décalé du roman.

club_policiersLe Club des Policiers yiddish (The yiddish Policemen’s Union, 2007) de Michael Chabon – Réédition poche 10/18, mai 2010, première édition Robert Laffont, collection Pavillons, janvier 2009 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Isabelle Delord-Philippe)

Le Maître du Haut Château

Trente années après sa mort, 2012 s’annonce comme l’année Philip K. Dick dans nos contrées, si l’on en croit l’argumentaire des éditions J’ai Lu… Pas moins de quatre omnibus regroupant ses romans de 1953 à 1969, quatre romans entièrement retraduits, un inédit (Gather yourselves together) et la fameuse exégèse de Dick, publiée par Jonathan Lethem, paraîtront entre 2012 et 2013 (raté pour l’exégèse qui végète toujours dans les limbes). Une opération qui déteindra en littérature générale avec la réédition en poche des romans hors genre de l’auteur. Bref, si vous n’aimiez pas Dick, vous risquez de détester cette année, à moins que, succombant aux sirènes de la curiosité, vous ne tentiez un second essai.

the-man-in-the-high-castle-le-maitre-du-haut-chateau-10321986aglavEn prélude à ce débarquement massif dans les librairies, J’ai Lu propose la réédition de Le Maître du Haut Château, seul prix Hugo de l’auteur. Un ouvrage pourvu d’une nouvelle traduction, d’une postface de Laurent Queyssi, avec en supplément les deux premiers chapitres de sa suite inachevée. De quoi réconcilier le lectorat avec ce roman que d’aucuns jugeaient ennuyeux, mais apparaissant ici métamorphosé par le travail de Michelle Charrier. Est-il utile de résumer l’intrigue d’un des romans les plus mémorables de Dick ? Peut-être…

Adonc, les États-Unis ont perdu la Seconde Guerre mondiale en 1948. Près de vingt ans plus tard, l’Allemagne occupe toujours la partie Est du pays, le Japon la côte Ouest, les États des Rocheuses servant de zone tampon entre les anciens alliés de l’Axe. Poursuivant leur politique d’expansion, les nazis ont étendu leur Lebensraum à l’Afrique, exterminant la population noire au passage, et asséchant la Méditerranée. Ils ont lancé leurs fusées dans l’espace à la conquête de la Lune, de Vénus et de Mars, volant pour ainsi dire de succès en succès. Pendant ce temps, le Japon a déployé sa sphère de coprospérité sur les populations soumises à son autorité, exportant un mode d’occupation plus « doux », en accord avec les préceptes du Tao et du livre des mutations, le Yi King.

A l’instar d’Autant en emporte le temps de Ward Moore, une des sources d’inspiration de Dick, un livre vient remettre en cause la réalité de ce monde alternatif. Véritable best-seller, Le Poids de la sauterelle de Hawthorne Abendsen suscite des réactions contrastées. Interdit dans les territoires contrôlés par le IIIe Reich, on peut néanmoins l’acheter librement dans les États-Pacifiques d’Amérique. Si on ne sait pas grand-chose de son auteur — il vit reclus au fin fond du Wyoming — , le livre interpelle toutefois les autorités allemandes et quelques-uns des protagonistes du roman. L’occasion pour Philip K. Dick de nous brosser le portrait d’une poignée de petites gens. Avec leurs qualités et leurs faiblesses : Tagomi, le fonctionnaire japonais, Rudolf Wegener, l’agent de l’Abwehr, Frank Frink, le juif traqué, son ex-épouse abusée par un espion nazi, et Robert Childan, le vendeur d’antiquités folkloriques américaines, tous nous offrent leur point de vue sur ce monde, à la fois semblable et différent du nôtre, où chaque Weltanschauung influe de manière directe ou indirecte sur celle des autres, les précipitant vers une révélation de nature intime. Ces portraits empreints d’une profonde empathie contrastent avec la description du totalitarisme nazi, un sujet sur lequel l’auteur s’est documenté avec une fascination inquiète. Face à ce monde psychotique où les fous ont le pouvoir et où les hommes se comportent comme des robots dépourvus d’âme, les États-Pacifiques d’Amérique apparaissent comme un havre de paix. Une utopie fragile, menacée par les nazis mais également par sa fausseté hypothétique.

Ainsi, l’auteur imagine-t-il une nouvelle fois un univers contaminé par l’incertitude, l’uchronie servant de prétexte pour interroger la réalité. Le doute sur la réalité du monde reste l’un des thèmes majeurs de l’œuvre dickienne. Dans Le Maître du Haut Château, il confine à la mise en abîme, car si la réalité du Poids de la sauterelle n’est pas moins fictive que celle où vivent les personnages du Maître du Haut Château, l’authenticité et l’historicité de notre propre monde ne sont-elles pas aussi sujettes à caution ? Et que penser de la vision de Tagomi ? Bref, Dick se joue du lecteur autant que le Yi king se joue de tout le monde.

Étape essentielle dans la carrière de Philip K. Dick, ce roman méritait cette nouvelle traduction. Remercions les éditions J’ai Lu de lui fournir un écrin à la hauteur de sa réputation. C’est le moins que l’on pouvait faire pour un des auteurs américains les plus importants du XXe siècle. Assertion non négociable.

maître haut châteauLe Maître du Haut Château (The Man in the High Castle, 1962) de Philip K. Dick – J’ai lu, collection « Nouveaux Millénaires », janvier 2012 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Michelle Charrier)

Philip K. Dick goes to Hollywood

Honneur à la forme courte avec ce petit recueil offert pour l’achat de deux titres parus chez ActuSF. Dépêchez-vous, il n’y en aura pas pour tout le monde.

Léo Henry figure en bonne place dans mon panthéon personnel des auteurs français de l’Imaginaire. Aux côtés de Catherine Dufour, de Jérôme Noirez ou de Thierry Di Rollo, excusez du peu, il tient avec talent sa place, ne m’ayant que très peu déçu jusqu’à présent. Certes, j’apprécie beaucoup d’autres écrivains, mais aucun ne me procure autant de plaisir que ce quatuor dont je goûte chaque mot et phrase avec délectation.
Délaissons ces considérations intimes dont vous vous souciez comme de la dernière chemise d’un DRH d’Air France, pour revenir à Léo Henry. Découvert dans l’anthologie Retour sur l’Horizon, avec un texte pour lequel il a été primé si je ne m’abuse, le bonhomme n’a cessé depuis de s’engager dans des projets originaux et enthousiasmants. Les nouvelles par email, « Le Naurne », le cycle de Yirminadingrad semblent unis par l’envie d’écrire pour donner jour à un univers de fiction plus grand que la réalité telle qu’on la relate dans l’Histoire officielle. À l’instar de Paco Ignacio Taibo II, l’auteur français paraît ainsi vouloir composer une version hybride de la réalité et de l’Histoire, puisant son inspiration dans la littérature et le cinéma, culture populaire y comprise.

Philip K. Dick goes to Hollywood creuse ce sillon, Léo Henry laissant de surcroît libre cours à l’une de ses marottes, l’exercice de style référencé, volontiers parodique. En cinq nouvelles, il met ainsi en scène Philip K. Dick, les Beatles, Lemmy Kilmister, Bobby Fisher, Dziga Vertov, Jean Vigo et <alerte spoiler>le capitaine Haddock <fin de l’alerte spoiler>, redessinant l’histoire du cinéma, de la musique et de la bande dessinée.
« Philip K. Dick goes to Hollywood » évoque la lente élaboration de Blade Runner au cinéma. Raconté à la manière d’une correspondance dont on n’aurait que la part écrite par Dick, ce court texte s’amuse de la paranoïa de l’auteur et du délire mystique de la fin de sa vie. L’exercice s’adresse surtout aux connaisseurs qui ne resteront sans doute pas insensibles aux nombreux clins d’œil. Hélas, c’est sur ce point qu’il montre ses limites.
« Meet the Beätles » s’apparente à une sorte de récit rock, écrit à la manière de Please Kill me. On y découvre le devenir du groupe après la mort accidentelle de McCartney en 1967 et son remplacement par Lemmy Kilmister. Voici sans doute le premier point d’orgue du recueil. Un point d’orgue à la tonalité lourde et métallique, avec un clin d’œil au Maître du Haut-château en guise de bonus.
Extrait des nouvelles parues par email, « Les Règles de la nuit » s’adresse à un lectorat féru d’histoire du cinéma. Léo Henry évoque la genèse d’un film imaginaire par un auteur d’avant-garde bien réel. À réserver aux érudits.
Récit éminemment dickien, « F6 !! ou la Transfiguration de Bobby J. Fischer » nous projette littéralement dans la tête du célèbre champion d’échec Bobby Fisher, dont la vie ressemble à tous points de vue à celle d’un personnage de roman ou de film. Pas étonnant qu’il ait été rattrapé par la fiction, faisant l’objet de moult adaptations littéraires et cinématographiques, notamment ici celle de Léo Henry. Cette variation autour du bonhomme apparaît comme le second point d’orgue du recueil. Le génial joueur d’échec, amateur des polémiques bien nauséabondes, y connaît une angoisse existentielle terrifiante, doutant de sa nature humaine et craignant être l’objet de puissances occultes. Dickien, on vous a dit !
« No se puede vivir sin amar », autre nouvelle parue par email, achève le recueil sur un note légère. Sorte d’épisode de <alerte spoiler>Tintin<fin de l’alerte spoiler>, où le héros éponyme et son chien auraient été évacués, le récit met en scène un <alerte spoiler>capitaine Haddock <fin de l’alerte spoiler> poursuivi par des émules des M.I.B.

Bref, Philip K. Dick goes to Hollywood se révèle une lecture réjouissante, à mi-chemin de l’uchronie et de l’exercice ludique. Ruez-vous dessus, quitte à braquer le possesseur de l’objet.

philipkdick_hollywoodPhilip K. Dick goes to Hollywood de Léo Henry – Éditions ActuSF, collection « Les Trois Souhaits », octobre 2015

Orages en Terre de France

Et si ?
Et si la guerre de Cent ans avait duré mille ans, transformant le conflit franco-anglais en affrontement religieux entre la fille aînée de l’Église et l’anglicanisme ? Nous sommes dans les années 1990. La guerre s’apprête à entrer dans une nouvelle phase.

Michel Pagel connaît bien les mécanismes de l’uchronie. Il ne propose pas ici une date de divergence, mais un faisceau de divergences. Il ne s’attarde pas sur le tressautement des faits et leur enchaînement causal, préférant tracer de grandes lignes historiques qui servent de trame à quatre nouvelles racontées à hauteur d’hommes.
Car dans l’uchronie de Michel Pagel bien des choses semblent familières. Télévision, ordinateur, automobile, arme à feu, artillerie, le décalage n’est presque pas visible. Seul le ciel demeure vide, en-dehors des oiseaux. Réputée diabolique, l’aviation a été proscrite et les rares scientifiques qui se sont aventurés dans cette voie, ont été traqués comme des hérétiques, voire des sorciers. Bien d’autres choses diffèrent. La Révolution a été réprimée permettant à la Monarchie de perdurer. L’Église apostolique et romaine demeure le seul culte autorisé, influant sur le pouvoir puisque la séparation des églises et de l’État n’a pas eu lieu.
Du fait de son cadre restreint, on ne sait rien de la situation géopolitique en-dehors de la France. La découverte de l’Amérique a-t-elle eu lieu ? L’Afrique a-t-elle été colonisée ? Et les relations avec l’Islam et les voisins de la France ? Nada. Michel Pagel se focalise sur les destins d’une poignée de personnages, optant pour une uchronie par le petit bout de la lorgnette où les ellipses abondent.
Par ailleurs, on ne comprend pas vraiment pourquoi l’aviation est déclarée diabolique dans les deux camps alors que d’autres inventions sont tolérées. Bref, tout ceci paraît quand même un peu rapide…

En guise d’entrée en matière, on suit un universitaire confronté à un cas de conscience lorsqu’il découvre que son mentor et ami a construit en secret un avion. Que faire ? La réponse lui sera donnée par la raison d’État, qui voit bien l’usage militaire qu’elle peut tirer de l’aviation, mais ne peut tolérer que l’on viole un interdit religieux. J’avoue ne pas être complètement convaincu par ce « Ader » sans pouvoir dire pourquoi exactement. Peut-être l’aspect un peu prévisible de l’intrigue. Passons.
Les choses ne s’arrangent pas avec le texte suivant. « Bonsoir, maman » nous fait passé du côté anglais, où les recherches en matière de biologie permettent une curieuse réunion de famille. Le texte a du potentiel, mais il me paraît au final un peu trop expédié. Tant pis !
Retour côté français avec « Le Templier », où l’auteur lorgne vers le polar. Pour éliminer Frédéric d’Arles, célèbre télévangéliste et fervent opposant à l’aviation, les autorités imaginent une machination pour le discréditer. L’opération est couronnée de succès mais pas pour les raisons escomptées… Voici le texte le plus réjouissant du recueil, du moins à mes yeux, en raison surtout d’un personnage particulièrement détestable et d’un dénouement grinçant.
Pour terminer, « L’inondation » conclue bellement le recueil. On s’intéresse ici à l’itinéraire de trois personnages : un déserteur, la femme qu’il a tué et l’homme qui l’a ressuscitée. Dans un chassé croisé cruel, Michel Pagel met en scène l’absurdité du conflit et sa violence aveugle. Sans doute le récit le plus abouti des quatre nouvelles.

Au final, Orages en Terre de France propose quatre histoires de qualité inégale, portées par un embryon d’atmosphère intéressant, malgré un décor d’uchronie un tantinet léger. Pas de quoi s’enflammer.

orages_terre de franceOrages en Terre de France de Michel Pagel – Éditions Fleuve Noir, 1991 (Réédition Les Moutons électriques)

Le livre de Cendres

Science-fiction et uchronie entretiennent des liens de parenté incontestables, et pas seulement du point de vue de leur questionnement initial, le fameux et si ?, propice à toutes les conjectures. La SF porte son regard sur l’avenir, explorant le champ des possibles pour le meilleur ou le pire. L’uchronie quant à elle se penche sur le passé, imaginant des lignes historiques alternatives. Mais, les deux genres s’adressent au présent en le mettant en perspective avec une Histoire réécrite ou les spéculations issues des technosciences.

Le livre de Cendres 1 et 2

Mary Gentle n’est guère connue dans nos contrées. La seule mention de son nom ne soulève hélas pas les foules avides de science-fiction ou d’uchronie. Les traductions chez Rivages des Fils de la sorcière, intéressant roman d’ethno-fiction que n’aurait pas désavoué Ursula Le Guin, du monumental Livre de Cendres et de L’énigme du cadran solaire chez Denoël ne semblent en tout cas pas avoir déchaîné les passions. Il est vrai que l’auteure britannique n’a pas opté pour la facilité en écrivant des monstrueux briseurs d’étagères dont le propos évolue à la frontière des genres. Dommage, car même si Le livre de Cendres dont il va être question ici comporte des longueurs, il n’en demeure pas moins une œuvre passionnante sur l’écriture de l’Histoire et sur la relativité du passé, du présent et de l’avenir. Une sorte d’uchronie quantique, lorgnant du côté du roman de fantasy. Bref, vous l’aurez compris, je suis conquis.

Découpé en quatre volumes, Le livre de Cendres adopte d’emblée une narration à deux voix, celle de Cendres elle-même et celle de Pierce Ratcliff, l’historien du XXIe siècle à l’origine de la traduction de nouvelles sources à son sujet. Il met en relation deux époques, la fin du Moyen âge et ses conflits incessants entre souverains, au moment où les guerres prennent une tournure plus nationale, et l’orée du nouveau millénaire. Présenté comme le fac-similé d’une version pilonnée de L’histoire oubliée de la Bourgogne, la traduction de Pierce Ratcliff est entrecoupée par des impressions de sa correspondance électronique avec son éditrice. Le procédé entretient le suspense, tout en floutant les contours de la vérité historique. Il met le lecteur dans une situation de doute, semblable à celle du chercheur confronté à des sources venues falsifier la connaissance générale du passé, et fait écho au récit de Cendres.

Qui est Cendres ? En recherchant la femme historique derrière les contes et la légende, Pierce Ratcliff entend prouver la réalité du personnage. Son enquête l’amène à dévoiler une Histoire en tout point différente à celle communément admise. Devant cette découverte, l’incrédulité cède rapidement la place au doute. Les sources dont il dispose ne seraient-elles que des faux? Une sorte de fiction romancée dont les faits seraient pour partie empruntés à l’histoire de Jeanne d’Arc et de la Guerre des Deux-Roses en Angleterre. La question se pose jusqu’à ce que des fouilles archéologiques viennent apporter l’historicité faisant défaut au récit de Cendres.
Capitaine mercenaire, la jeune femme commande une compagnie se vendant par contrat au plus offrant. Son métier, c’est de tuer. Une raison sociale dont elle ne se cache pas et qui ne l’empêche pas d’espérer jouir un jour du repos du guerrier. Car, on ne vit pas vieux dans sa profession, et même si ses talents pour l’art de la guerre ne sont pas négligeables, Cendres sait qu’elle mène une existence précaire et dangereuse.
En cette fin du XVe siècle, la guerre demeure en effet un mal endémique dans toute la Chrétienté et à ses frontières, où croît la menace ottomane. L’invasion carthaginoise vient aggraver la situation. Une menace à la fois militaire et magique, l’avancée irrésistible des légions wisigoths et de leurs golems mécaniques, s’accompagnant d’une obscurité surnaturelle. La Bourgogne doit être détruite ! Tel est le projet du roi-calife de Carthage. Mais pourquoi la Bourgogne ?
Licence poétique d’un narrateur venu enjoliver le récit oral de Cendres ? Histoire secrète ? Ou plus simplement affabulations d’un écrivain ? Toutes ces hypothèses ne résistent pas aux artefacts découverts sur le site de Carthage en Tunisie. Ceux-ci viennent corroborer les dires de la capitaine mercenaire. Mais, pourquoi réapparaissent-ils seulement maintenant, en des lieux ne figurant sur aucune carte ?
Pour Pierce Ratcliff l’inquiétude croît à mesure que le mystère s’épaissit. La Bourgogne serait-elle un nœud historique majeur ? Un point de divergence au-delà duquel la réalité, passée, présente et à venir aurait été modifiée ? Et quel rôle Cendres a-t-elle joué dans tout cela ?

Le livre de Cendres fascine et stimule l’intellect. Il provoque cette sensation de sidération si familière au lecteur de science-fiction, sensation qui contribue quand même beaucoup à l’intérêt du genre. L’œuvre de Mary Gentle amène à reconsidérer les notions de réalité et de vérité historique à l’aune de la physique des particules et de la théorie quantique, ouvrant ainsi des perspectives vertigineuses. Au-delà de la vérité historique, l’auteure questionne la nature même de la réalité et de son corollaire, l’irréalité. Depuis le paradoxe du chat de Schrödinger, on spécule que l’observateur définit la réalité. Il entraîne l’effondrement du front d’onde du Possible en une seule réalité cohérente. Si l’observateur créé le monde, est-il en mesure de le défaire pour en créer un autre ? Et que peut-il résulter de l’affrontement de plusieurs observateurs ? À ces questions, Mary Gentle apporte une réponse romanesque pleine de panache, de bruit, de fureur et d’intelligence. Elle nous livre une fresque violente, sensuelle et humaine, écartant le registre épique au profit d’une matière plus brute. Elle donne également une définition stimulante des « miracles » sans chercher à s’embarrasser de superstition ou de religion.

Malgré d’indéniables longueurs et un personnage principal un tantinet agaçant, Le livre de Cendres se révèle passionnant de bout en bout grâce à sa part science-fictive et à la qualité de sa documentation historique. Indispensable !

Le livre de Cendres 1, 2, 3 et 4

Le livre de Cendres (Ash, a Secret history, 2000) de Mary Gentle – Éditions Denoël, collection Lunes d’encres, 2004-2005 – Réédition Folio SF (roman traduit de l’anglais par Patrick Marcel)
« La Guerrière oubliée » (« A Secret history », 1999)
« La Puissance de Carthage » (« Carthage Ascendant », 1999)
« Les Machines sauvages » (« The Wild Machines », 1999)
« La dispersion des ténèbres » (« Lost Burgundy », 2000)