Roma Aeterna

Roma Aeterna se compose de dix textes (nouvelles, novelettes et novellas) parus dans plusieurs revues et anthologies sur une période de treize années (le premier, « Vers la Terre promise », remonte à 1989). En France, c’est en 2004 dans la collection Ailleurs & Demain que le lectorat a pu découvrir dans son intégralité Roma Aeterna. Cependant il ne lui aura peut-être pas échappé que deux textes issus de ce livre étaient déjà disponibles en français : « Une fable des bois véniens » qui figure au sommaire du recueil Le nez de Cléopâtre, et « Se familiariser avec le Dragon », novelette aperçue dans l’anthologie Horizons lointains.

Roma Aeterna est, pour reprendre la terminologie de Eric B. Henriet, une pure uchronie. Ici, pas de paradoxe généré par un voyage temporel, ni d’univers parallèle. La ligne historique résultant de la divergence est la seule existante. Comme l’exprime le court prologue – un dialogue entre deux historiens romains – les Hébreux n’ont pas accompli leur exode vers la Palestine. Ceux-ci sont demeurés en Égypte et le judaïsme n’a pas donné naissance par la suite au christianisme. Nous nous trouvons donc devant un Empire romain qui a perduré au-delà du terme historique dont nous avons connaissance par ailleurs. Et si les Hébreux avaient émigré, quelle voie aurait emprunté l’Histoire ? Cette conjecture, hautement improbable aux yeux de nos deux historiens, d’autant plus que leur dialogue prend place en 1203 AUC (Ab Urbe Condita, retranchez 753 années pour retrouver notre datation habituelle) leur paraît tout juste bonne à stimuler l’imagination d’un plumitif œuvrant dans le domaine de la littérature plébéienne. Cette divergence ne doit évidemment rien au hasard. Elle s’inspire d’une œuvre majeure de la culture historique classique anglo-saxonne, l’essai de l’historien Édouard Gibbon (1737-1794) : Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain. Pour l’auteur britannique, il ne fait aucun doute qu’une des raisons déterminantes de la décadence de l’Empire romain est imputable au christianisme. Il considère que celui-ci a contribué à détourner la population romaine de la défense de l’Empire et du consensus civique, au profit des récompenses du paradis. Les empereurs ont ainsi laissé l’armée se barbariser pendant que la classe dirigeante s’amollissait, troquant ses vertus civiques contre des vertus chrétiennes inappropriées au maintien de la cohésion de l’Empire. L’essai de Gibbon a bien entendu été la cible de nombreuses critiques, en particulier de la part de l’Église chrétienne. Pourtant celui-ci reste un modèle d’analyse historique doté de surcroît d’une grande qualité d’écriture.

Il n’est pas exagéré d’affirmer que Roma Aeterna, est plus convainquant que « La porte des mondes ». Il se dégage de ce titre tardif une véritable réflexion sur l’Histoire alors que dans l’uchronie juvénile de l’auteur, la divergence n’offrait qu’un prétexte à des aventures tout au plus distrayantes. Robert Silverberg balaie mille cinq cents années de Pax Romana en se focalisant volontairement sur quelques instants cruciaux de cette Histoire alternative. Il instaure un dialogue entre les œuvres vives de l’Histoire – ce temps long des permanences mentales et structurelles délimité par l’historien Fernand Braudel – et le tressautement éphémère de l’existence humaine. De cet échange résulte, non une révision de l’Histoire, mais une variante et on se rend compte que si l’Histoire a bifurqué, ce n’est pas pour emprunter un sentier radicalement différent. Pour s’en convaincre, il suffit de dérouler le fil des événements relatés dans Roma Aeterna. On y retrouve globalement et jusque dans les dates – une fois la conversion faite dans le calendrier chrétien – une ligne historique qui correspond à la nôtre.

On peut évidemment avancer quelques bémols. L’approche historique de Silverberg privilégie le point de vue des puissants. L’auteur s’écarte très rarement du milieu de l’aristocratie et délaisse les petites gens, cette plèbe ravalée au rang de prolétariat laborieux et dangereux. C’est également une approche très politique qui remise en arrière plan l’évolution des arts, des sciences et des techniques. A l’exception des textes « Avec César dans les Bas-Fonds » et « Une fable des bois véniens », on relève l’absence de ce souffle vital qui anime les plus belles réussites de l’auteur. La reconstitution historique est impeccable de vraisemblance mais on aurait souhaité davantage de chaleur humaine et de passion ; tout ce qui finalement fait le sel de l’Histoire et distingue le roman de l’essai académique.

Néanmoins malgré ces quelques réserves, Roma Aeterna demeure un modèle d’uchronie dont la cohérence suscite l’admiration.

Additif : la pudeur me fait mettre la couverture de l’édition américaine plutôt que les immondes tentatives des éditions grand format et poche en France.

Roma Aeterna de  Robert Silverberg – Robert Laffont coll. « Ailleurs & Demain », septembre 2004 (roman en partie inédit traduit de l’anglais [US] par Jean-Marc Chambon)

 

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Semper Lupa

Et si ? Du refrain connu par tous les amateurs d’uchronie, Meddy Ligner tire un recueil formé de douze nouvelles composant une continuité historique alternative. Il choisit ainsi de faire durer l’Empire romain au-delà du terme connu dans les manuels d’Histoire, imaginant plusieurs divergences pour expliquer sa pérennité.

Dans Semper Lupa, les deux monothéismes, christianisme et islam, sont rapidement éliminés au profit des multiples cultes et syncrétisme religieux animant la vie civique romaine. Celle-ci est d’ailleurs revivifiée par une série de lois, permettant à l’Empire de surmonter la crise du IIIe siècle et même de porter ses frontières jusqu’aux confins des plaines de Russie et du Caucase. Repoussant les raids scandinaves puis l’invasion mongole, l’Empire consolide ensuite ses positions, en construisant de longs limes gardés par des garnisons de peuples alliés.

De ces divergences découlent une géopolitique alternative qui voient les Romains découvrir l’Amérique, puis coloniser sa partie nord, au voisinage des empires amérindiens. Obligé de composer avec d’autres civilisations (Aztèques, Incas, Chine, royaumes africains…), l’Empire connaît ensuite une sorte de guerre froide avec son ancienne colonie américaine, devenue libre après un épisode de guerre civile. Meddy Ligner achève son histoire éternelle de Rome, par un épilogue rejouant le mythe fondateur sous d’autres cieux, manière de mêler les conceptions cycliques et progressistes de l’Histoire.

Du point de vue technologique, on retrouve peu ou prou la même évolution que dans notre propre histoire, avec quelques différences chronologiques, une fois opérée la transposition dans notre calendrier. Le christianisme n’ayant pas eu droit de cité, c’est en effet la fondation de l’Urbs qui sert de point de départ. L’innovation et les découvertes ne sont pas négligées, même si du point de vue vestimentaire, la mode semble se limiter très longtemps à la toge. C’est d’ailleurs, l’un des points faibles du recueil, l’art et la culture semblant avoir basculé dans un angle mort de l’Histoire, ou du moins ne paraissent pas avoir connu d’évolution notable. Un fait étonnant que l’on peut déplorer. Mis à part ce léger bémol, Meddy Ligner ne néglige pas les transformations sociales provoquées par les progrès scientifiques, débouchant sur un printemps des peuples assez semblable à celui connu par l’Europe dans notre Histoire. Bref, si tout n’est pas parfait, l’ensemble se révèle documenté, parfois un tantinet didactique, sérieux et finalement assez vraisemblable.

Hélas, du point de vue narratif Semper Lupa paraît moins convaincant. Certaines nouvelles semblent inabouties, voire carrément conventionnelles, ne servant que de prétexte pour illustrer l’évolution historique. Meddy Ligner fait se rencontrer Grande et petite Histoire, focalisant son attention sur des anonymes au détriment des personnages historiques. Un choix différent de celui adopté par Robert Silverberg, dont le recueil Roma Aeterna creuse le même sillon historique. Parmi les douze nouvelles, je retiendrais surtout « Les Chemins d’Antioche » où l’auteur s’amuse avec l’uchronie personnelle, « Dans les plaines de Pannonie » où il revient sur les terres de son précédent roman Les Roses de Karakorum avec un dénouement différent, et enfin « Aussi limpide que l’eau des rivières » où l’on apprend ce que sont devenus les Scandinaves ayant refusé de plier devant Rome. Pour le reste, les nouvelles manquent toute d’un petit surcroît de chair, un petit quelque chose les faisant passer dans la catégorie des textes cherchant à raconter une histoire.

Au final, bilan mitigé pour Semper Lupa. Mais aussi des raisons d’espérer du meilleur.

Semper Lupa – L’histoire éternelle de Rome de Meddy Ligner – Éditions Armada, mars 2017 (version numérique)

La Séparation

Je sens comme un frémissement. Sans doute est-il dû à cette vingtième chronique composée pour le challenge de l’ami A. C. de haenne. Tout est foutu !

Et si Rome avait duré au-delà des Grandes Invasions.
Et si la civilisation européenne avait été éradiquée par la peste noire.
Et si Napoléon avait remporté la victoire à la bataille de Waterloo.
Et si, et si, et si…

Les divergences se multiplient au gré de l’imagination des auteurs d’uchronie. Elles fondent la richesse d’un pan entier de la littérature de l’Imaginaire. Elles en sont également la faiblesse et le défaut de la cuirasse, car si le champ des possibles est vaste, les points de divergence sont souvent réducteurs, ouvrant la porte à des scénarios un tantinet répétitifs.

Et si, en mai 1941, l’Histoire s’était séparée de notre voie, le Royaume-Uni optant pour l’armistice avec l’Allemagne. Point de divergence de La Séparation de Christopher Priest, cette paix des braves vaut moins pour son explication que pour les perspectives déployées, prétextes à un questionnement sur la réalité.

1999, dans une petite librairie de Buxton. Stuart Gratton, historien spécialiste de la Seconde Guerre mondiale, dédicace son nouvel essai consacré à la fin du conflit. Le chaland est rare et il pleut. Une lectrice se présente, lui proposant de lire le journal intime de son père, J-L Sawyer, un ancien combattant de la RAF. Coïncidence, Gratton a rencontré le personnage au détour de ses recherches historiques. Intrigué, il accepte l’ouvrage, découvrant au fil de sa lecture le destin singulier des frères Sawyer, jumeaux semblant évoluer dans deux trames historiques différentes. Jack a combattu dans la Royal Air Force jusqu’à la fin de la guerre. Ayant opté pour l’objection de conscience, Joe a servi quant à lui dans la Croix rouge jusqu’à la fin du conflit. Mais quand s’est-il terminé déjà ? 1945 ou 1941 ?

La séparation de Christopher Priest ne tombe pas dans l’ornière creusée par de nombreuses uchronies et qui consiste à diluer le procédé de la divergence dans une répétition nauséeuse. Le choix de la période historique, la Seconde Guerre mondiale, apparaissait pourtant casse-gueule. L’auteur britannique évite le piège en nous faisant vivre une uchronie de manière intime, ici au travers du regard des jumeaux Sawyer.
« Un même esprit dans deux corps. » Ainsi sont-ils présentés à plusieurs reprises dans le roman. Un même esprit pour deux, voire pour une multitude d’histoires. Délaissant la question du sens de l’Histoire, Christopher Priest s’interroge sur sa perception par des acteurs anonymes. Il ne met pas ainsi en scène l’Histoire officielle, mais une ramification de lignes historiques, celles vécues intimement par chacun des deux frères Sawyer que la guerre va séparer physiquement. De ce traumatisme surgit une uchronie labyrinthique, peuplée de doubles, de sosies, de doppelgängers dont les vestiges fantomatiques interfèrent d’une ligne historique à l’autre. L’auteur britannique nous balade ainsi d’un point de vue à un autre, nous égarant entre deux trames temporelles différentes. Et on aime cela. Il ébauche des pistes qui se révèlent sans issue, voire contradictoires, et nous largue finalement en rase campagne, l’esprit habité d’illusions persistantes.

Bref, à chacun de bâtir sa propre perception de La Séparation. À chacun d’apprécier l’atmosphère déroutante et la complexité narrative d’un roman d’une incontestable intelligence.

La Séparation (The Separation, 2002) de Christopher Priest – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », 2005 (roman traduit de l’anglais par Michèle Charrier)

Alexandre le Grand et les aigles de Rome

Et si ? La S-F partage le questionnement avec l’uchronie. Mais là où la première déploie son imaginaire en usant de la prospective, la seconde défriche les pistes historiques alternatives ouvertes par quelques divergences stratégiquement posées.
Et si ? C’est sur une hypothèse de ce second type que débute le roman de Javier Negrete. Et si, Alexandre le Grand n’était pas mort à Babylone en 323 avant notre ère. Et si, délaissant le mirage oriental, il avait porté son appétit de conquête vers l’Occident pour affronter la puissance montante de Rome. Tel est le propos de Alexandre le Grand et les aigles de Rome.

D’entrée, que les choses soient claires. Le roman de Javier Negrete nous propose les prémisses d’une uchronie. En effet, point d’évolution historique sur le temps long. Nous sommes ici dans l’immédiateté du temps court. Alexandre est sauvé in extremis de l’empoisonnement comploté par son épouse Roxane et son amant ; l’un des généraux commandant un détachement des Compagnons, la cavalerie irrésistible du souverain macédonien. Son sauveur, qui se prénomme Nestor, ne vient de nulle part. Il est apparu au sanctuaire de Delphes, amnésique mais porteur d’une prophétie de mauvais augure : la mort d’Alexandre. Guérissant le conquérant, il devient un de ses familiers ; propulsé aux premières loges, en quelque sorte, pour relater l’expédition militaire à venir.

Le procédé adopté par Javier Negrete n’est évidemment pas sans rappeler celui développé par Sprague De Camp dans son roman À l’aube des ténèbres. Un même personnage providentiel survient mystérieusement, porteur d’un savoir anachronique, ici la médecine, pour infléchir le cours de l’Histoire. Là s’arrête le parallèle car Nestor se révèle davantage un spectateur qu’un acteur, son rôle se cantonnant à sauver Alexandre et à accompagner sa convalescence. Dans son crâne ne résonne qu’une phrase, scandée à plusieurs reprises dans le roman : « Tu es Nestor. Observe, observe tout ». Ainsi, il observe, note le fruit de ses observations dans son journal intime, nous faisant part des événements dont il devient le témoin.
Six ans plus tard, Alexandre est à pied d’œuvre en Italie du sud. Fort du soutien des cités et des royaumes de la Grande Grèce, il se prépare à affronter les Romains ; un peuple fier et belliqueux comme les Spartiates qui s’avère rapidement un adversaire redoutable.

Même si les indicateurs pointent incontestablement vers l’uchronie, Alexandre le Grand et les aigles de Rome s’apparente davantage à un roman historique. Le récit en a en tout cas la tournure, mêlant à la fois la vraisemblance de la reconstitution historique et les ressorts du roman. L’écrivain hispanique laisse courir sa plume et, armé de sa grande culture historique, convoque avec un certain panache les civilisations gréco-macédonienne et romaine pour accoucher d’un roman tout bonnement passionnant.
En effet, à aucun moment, la narration ne se fait didactique, alourdissant le récit de détails trop académiques. On apprend beaucoup de choses sur l’esprit du temps, sur les pratiques cultuelles, les superstitions, la philosophie, la science, l’art de la guerre, la stratégie, tous ces éléments qui définissent une civilisation. Heureusement, Javier Negrete parvient à maintenir l’équilibre entre le récit historique et le destin individuel des divers protagonistes qu’ils soient imaginaires ou réels, prestigieux ou sans éclat. Et si l’écrivain espagnol prend son temps pour nous emmener vers l’affrontement final entre Grecs et Romains, ce n’est pas pour autant du temps perdu. Les personnages confèrent à l’Histoire une réelle épaisseur en lui apportant une dimension humaine trop souvent éludée par la geste héroïque consignée dans les chroniques.

Lorsque s’achève Alexandre le Grand et les aigles de Rome, de nombreux aspects demeurent encore non expliqués. La comète, l’origine de Nestor, le rôle dévolu à Myrmidon, un être d’exception qui se révèle une véritable machine à tuer… Bref, bien des sujets restent en suspens laissant planer le doute quant à la nature définitive du propos de l’auteur. Toutefois, ce premier volume se termine exactement au moment où commençait Le mythe d’Er, un autre titre de l’écrivain. Sans doute y a-t-il ici une piste à suivre. En attendant, ce roman apparaît pour l’instant comme une convaincante tentative de réenchanter l’Histoire par le biais de l’uchronie.

Autre critique ici.

Alexandre le Grand et les aigles de Rome (Alejandro Magno y las aguila de Roma, 2007) de Javier Negrete – Réédition L’Atalante, collection La Petite Dentelle,  Mai 2017 (roman traduit de l’espagnol par Thomas Delooz)

Le Club des Policiers yiddish

Michael Chabon fait figure de prodige de la littérature américaine. Remarqué dès la parution de son premier roman, Les Mystères de Pittsburgh, l’écrivain a ensuite décroché, avec Les Extraordinaires Aventures de Kavalier & Clay, rien de moins que le très envié prix Pulitzer. Ce roman, conçu comme un hommage aux comics, témoigne de l’esprit d’ouverture d’un auteur n’hésitant pas à s’aventurer sur le territoire des genres dits mineurs.
Le premier volume de la Méga-anthologie d’histoires effroyables, qu’il a publié chez McSweeney’s, nous avait déjà fort réjouit. On attendait donc beaucoup de son roman Le Club des Policiers yiddish, un titre récompensé par une avalanche de prix (Sidewise Award, Locus, Nebula et Hugo).

A l’instar de l’enquêteur archétypal du roman noir, Meyer Landsman est un flic têtu, solitaire et meurtri par l’existence. La carcasse percluse de douleurs, l’haleine parfumée à l’alcool, il crèche dans une chambre anonyme d’un hôtel qui a connu son heure de gloire, il y a bien longtemps. Meyer est juif, libre-penseur, laïc et athée. Assurément, un marginal aux yeux de tous en ce début de XXIe siècle. Le genre de type à considérer qu’il n’y a pas de bien ou de mal ; juste des gens, à son image, qui disent non, et qui boivent un coup parce que, quand même, c’est dur. Le genre de noz [un flic en yiddish] à ne connaître que deux états : le travail et la mort.

Seul, Meyer l’est incontestablement depuis qu’il vit séparé de sa femme et que sa sœur, pilote chevronnée d’hydravion, est décédée dans un accident aérien. Ne lui reste comme famille que celle de son coéquipier, Berko Shemets, un métis, indien par sa mère et juif par son père. En somme, une autre anomalie dans le paysage mais une anomalie taillée dans un roc et qui fait montre d’une générosité désarmante en toutes circonstances.

Car il en faut beaucoup de la générosité pour supporter la vie à Sitka, Alaska. Sur ce bout de territoire concédé, en guise de terre promise, par le gouvernement de Franklin D. Roosevelt afin d’accueillir les Juifs d’Europe de l’Est, le climat est rude, la promiscuité permanente et le voisinage avec les tribus indiennes, pollué par le souvenir d’émeutes déclenchées jadis par les plus extrémistes des Yids.

Et puis, il y a ce spleen institutionnalisé, caractéristique essentielle de l’âme juive, que des millénaires de pogroms et de diaspora ont contribué à façonner. Difficile de résister à cet atavisme ancestral surtout lorsqu’il est réactivé par une rétrocession territoriale imminente.

Pourtant, alors qu’il n’est même pas sûr, ni d’être encore flic dans deux mois, ni d’être autorisé par les anciens propriétaires à demeurer sur place, une fois la rétrocession effectuée, Meyer s’entête à faire son boulot. Un inconnu a été exécuté d’une balle dans la nuque dans une autre chambre de l’hôtel où il réside. Une illustration de la violence ordinaire pour Meyer si ce n’est que cette fois-ci, c’est un voisin. Et lorsque l’identité du pisher s’avère être celle du fils du rebbè des verbovers, une des plus puissantes communautés fondamentalistes juives, Meyer revit par bribes son passé familial ; véritable condensé de l’histoire du peuple juif en Alaska.

En dépit des apparences, Le Club des Policiers yiddish n’est pas un banal roman policier élaboré comme un hommage talentueux à Dashiell Hammett ou à Raymond Chandler. Non, le roman de Michael Chabon transcende la routine des codes du roman noir pour finalement revenir à sa source : la description du monde sous l’angle de la critique sociale. Il en restaure même toute la charge politique. Toutefois, ce monde décrit par Michael Chabon n’est pas exactement le nôtre. Une divergence historique, introduite aux alentours des années 1940, l’a fait bifurquer sur une ligne alternative. Pour reprendre la terminologie de Eric B. Henriet, l’uchronie est ici pure et elle s’apparente à un biais dont les effets se conjuguent à ceux du roman noir pour en renforcer l’impact. En effet, impossible de faire l’impasse sur le sous-titre politique qui sous-tend l’intrigue. Impossible de ne pas reconnaître derrière les agissements du gouvernement des États-Unis dans le roman, l’idéologie néoconservatrice à la manœuvre. Difficile également d’ignorer cette collusion entre la communauté juive d’Amérique et les fondamentalistes chrétiens ; collusion qui a fondé toute la politique étatsunienne depuis au moins les années 1990. Face à cet Empire qui crée sa propre réalité, modifie celle-ci pour la faire correspondre à sa volonté et se proclame acteur d’une histoire qu’il donne à étudier, il fallait bien opposer le procédé de l’uchronie. Ainsi, Le Club des Policiers yiddish apparaît comme le récit fait par une conscience révoltée et désillusionnée d’un monde où, quelles que soient les voies suivies par l’Histoire, l’ordre qui règne est haïssable.

Fort heureusement, la pesanteur de la charge est délibérément désamorcée par un humour aigre-doux omniprésent. Car Le Club des Policiers yiddish est un roman formidable, chaleureux et emprunt d’une grande dignité. La narration prend le temps d’installer une atmosphère et des personnages qui se distinguent de la simple épure archétypale pour revêtir la chair d’êtres humains en proie au doute, à la fatigue et au sentiment de ne rien pouvoir changer à la marche du monde. Le contexte uchronique se révèle par allusions successives au travers des souvenirs familiaux de Meyer, au point de se faire littéralement oublier. Et puis, il y a ces termes d’argot dérivés du yiddish, dont Michael Chabon avoue avoir puisé l’idée de départ dans un guide de conversation. Loin de nous égarer ou de constituer un quelconque obstacle à la compréhension de l’intrigue, il renforce la vraisemblance de l’histoire et participe à l’humour délicieusement décalé du roman.

club_policiersLe Club des Policiers yiddish (The yiddish Policemen’s Union, 2007) de Michael Chabon – Réédition poche 10/18, mai 2010, première édition Robert Laffont, collection Pavillons, janvier 2009 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Isabelle Delord-Philippe)

Le Maître du Haut Château

Trente années après sa mort, 2012 s’annonce comme l’année Philip K. Dick dans nos contrées, si l’on en croit l’argumentaire des éditions J’ai Lu… Pas moins de quatre omnibus regroupant ses romans de 1953 à 1969, quatre romans entièrement retraduits, un inédit (Gather yourselves together) et la fameuse exégèse de Dick, publiée par Jonathan Lethem, paraîtront entre 2012 et 2013 (raté pour l’exégèse qui végète toujours dans les limbes). Une opération qui déteindra en littérature générale avec la réédition en poche des romans hors genre de l’auteur. Bref, si vous n’aimiez pas Dick, vous risquez de détester cette année, à moins que, succombant aux sirènes de la curiosité, vous ne tentiez un second essai.

the-man-in-the-high-castle-le-maitre-du-haut-chateau-10321986aglavEn prélude à ce débarquement massif dans les librairies, J’ai Lu propose la réédition de Le Maître du Haut Château, seul prix Hugo de l’auteur. Un ouvrage pourvu d’une nouvelle traduction, d’une postface de Laurent Queyssi, avec en supplément les deux premiers chapitres de sa suite inachevée. De quoi réconcilier le lectorat avec ce roman que d’aucuns jugeaient ennuyeux, mais apparaissant ici métamorphosé par le travail de Michelle Charrier. Est-il utile de résumer l’intrigue d’un des romans les plus mémorables de Dick ? Peut-être…

Adonc, les États-Unis ont perdu la Seconde Guerre mondiale en 1948. Près de vingt ans plus tard, l’Allemagne occupe toujours la partie Est du pays, le Japon la côte Ouest, les États des Rocheuses servant de zone tampon entre les anciens alliés de l’Axe. Poursuivant leur politique d’expansion, les nazis ont étendu leur Lebensraum à l’Afrique, exterminant la population noire au passage, et asséchant la Méditerranée. Ils ont lancé leurs fusées dans l’espace à la conquête de la Lune, de Vénus et de Mars, volant pour ainsi dire de succès en succès. Pendant ce temps, le Japon a déployé sa sphère de coprospérité sur les populations soumises à son autorité, exportant un mode d’occupation plus « doux », en accord avec les préceptes du Tao et du livre des mutations, le Yi King.

A l’instar d’Autant en emporte le temps de Ward Moore, une des sources d’inspiration de Dick, un livre vient remettre en cause la réalité de ce monde alternatif. Véritable best-seller, Le Poids de la sauterelle de Hawthorne Abendsen suscite des réactions contrastées. Interdit dans les territoires contrôlés par le IIIe Reich, on peut néanmoins l’acheter librement dans les États-Pacifiques d’Amérique. Si on ne sait pas grand-chose de son auteur — il vit reclus au fin fond du Wyoming — , le livre interpelle toutefois les autorités allemandes et quelques-uns des protagonistes du roman. L’occasion pour Philip K. Dick de nous brosser le portrait d’une poignée de petites gens. Avec leurs qualités et leurs faiblesses : Tagomi, le fonctionnaire japonais, Rudolf Wegener, l’agent de l’Abwehr, Frank Frink, le juif traqué, son ex-épouse abusée par un espion nazi, et Robert Childan, le vendeur d’antiquités folkloriques américaines, tous nous offrent leur point de vue sur ce monde, à la fois semblable et différent du nôtre, où chaque Weltanschauung influe de manière directe ou indirecte sur celle des autres, les précipitant vers une révélation de nature intime. Ces portraits empreints d’une profonde empathie contrastent avec la description du totalitarisme nazi, un sujet sur lequel l’auteur s’est documenté avec une fascination inquiète. Face à ce monde psychotique où les fous ont le pouvoir et où les hommes se comportent comme des robots dépourvus d’âme, les États-Pacifiques d’Amérique apparaissent comme un havre de paix. Une utopie fragile, menacée par les nazis mais également par sa fausseté hypothétique.

Ainsi, l’auteur imagine-t-il une nouvelle fois un univers contaminé par l’incertitude, l’uchronie servant de prétexte pour interroger la réalité. Le doute sur la réalité du monde reste l’un des thèmes majeurs de l’œuvre dickienne. Dans Le Maître du Haut Château, il confine à la mise en abîme, car si la réalité du Poids de la sauterelle n’est pas moins fictive que celle où vivent les personnages du Maître du Haut Château, l’authenticité et l’historicité de notre propre monde ne sont-elles pas aussi sujettes à caution ? Et que penser de la vision de Tagomi ? Bref, Dick se joue du lecteur autant que le Yi king se joue de tout le monde.

Étape essentielle dans la carrière de Philip K. Dick, ce roman méritait cette nouvelle traduction. Remercions les éditions J’ai Lu de lui fournir un écrin à la hauteur de sa réputation. C’est le moins que l’on pouvait faire pour un des auteurs américains les plus importants du XXe siècle. Assertion non négociable.

maître haut châteauLe Maître du Haut Château (The Man in the High Castle, 1962) de Philip K. Dick – J’ai lu, collection « Nouveaux Millénaires », janvier 2012 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Michelle Charrier)

Philip K. Dick goes to Hollywood

Honneur à la forme courte avec ce petit recueil offert pour l’achat de deux titres parus chez ActuSF. Dépêchez-vous, il n’y en aura pas pour tout le monde.

Léo Henry figure en bonne place dans mon panthéon personnel des auteurs français de l’Imaginaire. Aux côtés de Catherine Dufour, de Jérôme Noirez ou de Thierry Di Rollo, excusez du peu, il tient avec talent sa place, ne m’ayant que très peu déçu jusqu’à présent. Certes, j’apprécie beaucoup d’autres écrivains, mais aucun ne me procure autant de plaisir que ce quatuor dont je goûte chaque mot et phrase avec délectation.
Délaissons ces considérations intimes dont vous vous souciez comme de la dernière chemise d’un DRH d’Air France, pour revenir à Léo Henry. Découvert dans l’anthologie Retour sur l’Horizon, avec un texte pour lequel il a été primé si je ne m’abuse, le bonhomme n’a cessé depuis de s’engager dans des projets originaux et enthousiasmants. Les nouvelles par email, « Le Naurne », le cycle de Yirminadingrad semblent unis par l’envie d’écrire pour donner jour à un univers de fiction plus grand que la réalité telle qu’on la relate dans l’Histoire officielle. À l’instar de Paco Ignacio Taibo II, l’auteur français paraît ainsi vouloir composer une version hybride de la réalité et de l’Histoire, puisant son inspiration dans la littérature et le cinéma, culture populaire y comprise.

Philip K. Dick goes to Hollywood creuse ce sillon, Léo Henry laissant de surcroît libre cours à l’une de ses marottes, l’exercice de style référencé, volontiers parodique. En cinq nouvelles, il met ainsi en scène Philip K. Dick, les Beatles, Lemmy Kilmister, Bobby Fisher, Dziga Vertov, Jean Vigo et <alerte spoiler>le capitaine Haddock <fin de l’alerte spoiler>, redessinant l’histoire du cinéma, de la musique et de la bande dessinée.
« Philip K. Dick goes to Hollywood » évoque la lente élaboration de Blade Runner au cinéma. Raconté à la manière d’une correspondance dont on n’aurait que la part écrite par Dick, ce court texte s’amuse de la paranoïa de l’auteur et du délire mystique de la fin de sa vie. L’exercice s’adresse surtout aux connaisseurs qui ne resteront sans doute pas insensibles aux nombreux clins d’œil. Hélas, c’est sur ce point qu’il montre ses limites.
« Meet the Beätles » s’apparente à une sorte de récit rock, écrit à la manière de Please Kill me. On y découvre le devenir du groupe après la mort accidentelle de McCartney en 1967 et son remplacement par Lemmy Kilmister. Voici sans doute le premier point d’orgue du recueil. Un point d’orgue à la tonalité lourde et métallique, avec un clin d’œil au Maître du Haut-château en guise de bonus.
Extrait des nouvelles parues par email, « Les Règles de la nuit » s’adresse à un lectorat féru d’histoire du cinéma. Léo Henry évoque la genèse d’un film imaginaire par un auteur d’avant-garde bien réel. À réserver aux érudits.
Récit éminemment dickien, « F6 !! ou la Transfiguration de Bobby J. Fischer » nous projette littéralement dans la tête du célèbre champion d’échec Bobby Fisher, dont la vie ressemble à tous points de vue à celle d’un personnage de roman ou de film. Pas étonnant qu’il ait été rattrapé par la fiction, faisant l’objet de moult adaptations littéraires et cinématographiques, notamment ici celle de Léo Henry. Cette variation autour du bonhomme apparaît comme le second point d’orgue du recueil. Le génial joueur d’échec, amateur des polémiques bien nauséabondes, y connaît une angoisse existentielle terrifiante, doutant de sa nature humaine et craignant être l’objet de puissances occultes. Dickien, on vous a dit !
« No se puede vivir sin amar », autre nouvelle parue par email, achève le recueil sur un note légère. Sorte d’épisode de <alerte spoiler>Tintin<fin de l’alerte spoiler>, où le héros éponyme et son chien auraient été évacués, le récit met en scène un <alerte spoiler>capitaine Haddock <fin de l’alerte spoiler> poursuivi par des émules des M.I.B.

Bref, Philip K. Dick goes to Hollywood se révèle une lecture réjouissante, à mi-chemin de l’uchronie et de l’exercice ludique. Ruez-vous dessus, quitte à braquer le possesseur de l’objet.

philipkdick_hollywoodPhilip K. Dick goes to Hollywood de Léo Henry – Éditions ActuSF, collection « Les Trois Souhaits », octobre 2015