Mégafauna

Retour du côté de la bande dessinée, avec un titre pour lequel je ne regrette pas d’avoir jeté plus qu’un coup d’œil. Tout est foutu !

Mégafauna est une uchronie échafaudée sur une divergence guère courante, si je ne m’abuse. Nicolas Puzenat imagine en effet que les Néandertaliens ont survécu, se protégeant de leur envahissant cousin Sapiens sapiens en bâtissant une muraille cyclopéenne pour délimiter leur territoire. Moins nombreux mais d’une constitution plus solide que leur voisin, les Néandertaliens disposent aussi d’une technologie plus avancée sur certains points. N’ayant pas le même rapport à la nature, ils ont su préserver la faune et la flore pour le plus grand profit d’espèces préhistoriques comme le mammouth ou l’aurochs. Des milliers d’années plus tard, après avoir traversé la Préhistoire, l’Antiquité et le Moyen Âge, le statu quo perdure et les relations entre les deux humanités se réduisent toujours à l’affrontement ou au commerce, assurant à quelques principautés une suprématie fragile. En dépit de ses grandes compétences médicales, Timoléon de Veyres n’attend pas grand choses de l’avenir, si ce n’est un mariage arrangé dans l’intérêt de sa famille. Il ne s’attend surtout pas à être choisi par son oncle, personnage retors ayant usurpé le pouvoir au détriment de son propre père, pour accomplir une mission diplomatique chez les Nors. Le jeune homme timoré et curieux y voit l’opportunité d’étudier le peuple néandertalien afin de répondre à ses multiples interrogations à leur sujet.

Mégafauna tient à la fois de l’uchronie et du conte philosophique. Sur une trame classique, Nicolas Puzenat déroule un récit qui, s’il ne surprend pas par ses emprunts historiques (on va y revenir), interroge le lecteur sur des notions universelles, nous réservant même un twist final surprenant et pessimiste. Si la coexistence Néandertaliens/Sapiens ouvre les perspectives narratives, elle dessine aussi une géopolitique qui n’est pas sans rappeler celle du bassin méditerranéen aux époques médiévales et modernes, où Chrétientés et mondes musulmans se sont côtoyés pendant plusieurs siècles, s’affrontant ou échangeant marchandises et connaissances au profit de la politique intérieure des uns et des autres. Il en va de même pour les Nors et leur voisins méridionaux. Nicolas Puzenat ne cherche d’ailleurs pas à rendre l’une des humanités plus sympathique que l’autre. Néandertaliens comme Sapiens sont guidés par les mêmes impératifs de survie, usant des stratégies de la politique ou de la religion pour servir leurs desseins. L’ambivalence, la cruauté et la superstition prévalent partout, chaque peuple rejouant les habituels ressorts de la comédie humaine. Dans ce cadre, Timoléon apparaît comme un candide, un personnage naïf et curieux qui, au fil de l’aventure et de sa découverte du monde des Nors, fait surtout l’apprentissage d’une certaine forme de machiavélisme.

Côté graphisme, Nicolas Puzenat mêle la simplicité du trait lorsqu’il restitue les émotions des personnages ou caractérise leur physionomie différente, à un art du foisonnement quasi-pointilliste quand il dessine les paysages. Une manière de faire qui n’est pas sans rappeler la patte de Christophe Blain. Tout ceci stimule le regard, incitant le lecteur à prendre son temps, tout en suscitant un phénomène d’échos bienvenu avec le ton médiévalisant du récit. On relèvera enfin quelques belles trouvailles visuelles du côté néandertalien de la muraille, notamment sur sorte d’habitat collectif n’étant pas sans évoquer les constructions des insectes sociaux.

Fable uchronique au trait sympathique et sans chichis, Mégafauna apparaît donc comme un miroir de notre histoire, où finalement Néandertalien comme Sapiens, en dépit de leurs différences, restent soumis aux impératifs de la survie et de la politique.

Plus d’information ici.

Mégafauna – Nicolas Puzenat – Éditions Sarbacane , mars 2021

Cochrane vs Cthulhu

1815. L’Europe frémit d’horreur. L’ogre s’est échappé, rejoignant le territoire français afin d’y faire renaître l’Empire. Partout, on fourbit les armes, on rassemble la troupe. Les nations coalisées s’empressent de réunir leurs forces pour couper l’herbe sous le pied à cet Attila en puissance. Trop de mauvais souvenirs hantent la mémoire des laudateurs de la liberté, y compris chez les adeptes de l’absolutisme et de la monarchie éclairée. Pourtant, un autre danger menace l’humanité toute entière. Un péril indicible aux desseins insondables dont les tentacules s’étendent déjà sous les eaux de l’Atlantique jusqu’aux côtes des Charentes, près de Fort Boyard. Mais, face à celui qui ne peut mourir, la Garde ne se rend pas. Elle combat avec le secours de son pire ennemi, Lord Cochrane.

Sur une trame simple et inventive, Gilberto Villarroel fait revivre l’esprit d’une certaine littérature populaire, avec pour seul objectif de livrer un récit léger et fun. Sur ces points, le contrat est rempli bellement et nul doute que les amateurs de romans feuilletons trouveront ici matière à satisfaire leur goût pour l’aventure et les archétypes, à commencer par Lord Cochrane himself. Aristocrate déchu, membre du Parlement, inventeur de génie et capitaine de vaisseau dans la Royal Navy, le bonhomme apparaît en effet comme un caractère bigger than life. Et pourtant, il a réellement existé, ayant même droit à sa tombe dans l’abbaye de Westminster. Considéré par ses pairs comme un aventurier toujours à l’affût d’un exploit à accomplir, le militaire n’en est pas moins un stratège inspiré dont la contribution ne se réduit pas à avoir détruit une partie de la flotte impériale amarrée dans la rade des Basques en usant de brûlots et d’explosifs. Bien au contraire, on le retrouve plus tard aux côtés des Chiliens puis des Grecs en lutte pour leur indépendance. On lui prête même l’intention d’avoir voulu libérer Napoléon de son exil à Sainte-Hélène afin de participer à la libération du Chili. Bref, Cochrane correspond bien à l’image de l’aventurier dans toute sa splendeur, inspirant les personnages fictifs d’Horatio Hornblower et de Jack Aubrey.

C’est donc naturellement qu’il devient la figure héroïque, libre de toute allégeance, aux côtés d’une belle galerie de personnages fictifs et historiques, du fidèle grognard au courageux officier des Dragons, en passant par le fourbe commissaire politique. Et tout cela dans le respect des mauvais genres littéraires et du cinéma populaire. Bref, on n’a guère le temps d’être déçu par une distribution haute en couleur, taillée pour une intrigue survitaminée, oscillant entre fantastique et uchronie discrète. Inspirée par l’œuvre de Lovecraft et ses conventions horrifiques, en particulier L’appel de Cthulhu, Cochrane vs Cthulhu ne néglige pas en effet le contexte historique, n’oubliant pas d’appliquer par la démonstration la citation de Dumas : il est permis de violer l’histoire, à condition de lui faire un bel enfant.

Inutile de dire que Cochrane vs Cthulhu atteint cet objectif sans coup férir, procurant quelques heures de lecture réjouissante et débridée. Et comme Sandokan et ses Tigres de Malaisie, comptons sur Lord Cochrane pour revenir.

Cochrane vs Cthulhu (Cochrane vs. Cthulhu, 2016) de Gilberto Villarroel – Aux Forges de Vulcain, collection « Fiction », janvier 2020 (roman traduit de l’espagnol [Chili] par Jacques Fuentealba)

Rêve de fer

Si Rêve de fer n’est sans doute pas le meilleur roman de Norman Spinrad, c’est sans conteste l’un des plus controversés, controverse dont la réédition nous a confirmé amèrement la véracité.
Rêve de fer vaut en effet davantage pour son procédé provocateur que pour son histoire fort linéaire et totalement crétine. C’est en l’occurrence cette provocation, ciblée sur un aspect politiquement sensible, qui a causé quelque retard à la précédente réédition chez Folio « SF ». Vous ne verrez donc pas les svastikas de l’illustration d’Eric Scala initialement prévue en couverture, puisque les ouvrages ont été envoyés au pilon. La faute à un climat politique délétère dans lequel résoudre un problème consiste à l’éluder. La faute aussi à des commerciaux trop frileux qui n’ont sans doute pas lu/compris (cochez la bonne réponse) ce roman. Bref, c’est une réédition pourvue d’une nouvelle illustration d’une laideur affligeante et avec une quatrième de couverture complètement retouchée, histoire de gommer toute ambiguïté, qui a finalement paru. Revenons maintenant à l’objet de toutes ces attentions, procès d’intention et frayeurs proto commerciales.
Rêve de fer s’annonce comme une uchronie. Et si… Tout le monde connaît le questionnement initial qui préside à ce domaine de l’imaginaire. Et si Adolf Hitler avait émigré aux États-Unis, l’ultime terre de liberté dans un monde dominé par le Communisme. Et si il y avait fait carrière dans les pulps, débutant dans l’illustration puis rédigeant et éditant du texte au kilomètre. Et si il y était devenu l’objet de l’adulation du fandom au point d’être commémoré par ses fan(atique)s au cours de réunions costumées. Et si ses pairs avaient salué son talent, et si la convention mondiale de science-fiction l’avait récompensé à titre posthume d’un Hugo en 1954. Et si Folio « SF » nous proposait la réédition de Le Seigneur du Svastika, son chef-d’œuvre d’heroic fantasy post-apocalyptique.
Rêve de fer… pardon, Le Seigneur du Svastika est donc l’œuvre majeure de l’auteur culte Adolf Hitler. Mais oui, vous connaissez certainement ! L’auteur de Le Triomphe de la volonté, du non moins célèbre L’Empire de mille ans, pour ne citer que quelques titres de sa prolifique bibliographie dont vous possédez certainement un exemplaire chez vous. Ce roman nous narre le destin du Purhomme Feric Jaggar, appelé à restaurer la fierté et la grandeur du peuple de la Grand République de Helden, menacé à la fois par la contagion cosmopolite des mutants et des métis et asservi par les Dominateurs.
La farce est grinçante. Bien sûr, sous ce récit transparaît l’itinéraire historique réel d’Adolf Hitler. Sous le masque de l’heroic fantasy binaire et musclée suinte l’idéologie raciste et belliciste nazie. Évidemment, rien n’est exactement identique à notre Histoire, mais tout est évoqué d’une manière décalée et assez proche pour être reconnaissable. On peut d’ailleurs — manière de trouver le temps moins long — s’amuser à pointer les références et les ressemblances avec la véritable histoire du dictateur nazi et de sa sinistre clique.
Fort heureusement, derrière le livre dans le livre et l’uchronie prétexte se profile une toute autre intention que l’on ne peut passer sous silence : Rêve de fer est un roman gigogne diablement affûté et furieusement iconoclaste.
Écrit à dessein dans un style exécrable, Le Seigneur du Svastika est doté d’une postface assez critique attribuée à un universitaire nommé Homer Whipple. Ce personnage fictif y livre une analyse acerbe de la psychologie tordue de Hitler. Il y relève l’homosexualité latente qui culmine avec le clonage des Soldats du Svastika et ridiculise l’adoration dont fait l’objet l’auteur et son œuvre. Vous l’aurez compris, Rêve de fer est aussi une machine de guerre tournée vers une certaine conception de la science-fiction. De celle que l’on affectionnait pendant l’Âge d’or.
Reste un problème. Mettre en exergue Adolf Hitler et son idéologie, même de manière voilée, ne risque-t-il pas de prêter le flanc à ce que l’on dénonce ? Je suis tenté de penser, à l’instar de Roland C. Wagner, qui préface d’une manière fort juste cette réédition, qu’il faut être soit complètement crétin, soit totalement néo-nazi pour prendre au premier degré ce roman. On pourrait même ajouter que le style adopté, volontairement mauvais et outrancier, contribue à discréditer son auteur auprès d’éventuels individus décérébrés désireux d’utiliser l’ouvrage. D’ailleurs, jusqu’à preuve du contraire, les organisations d’extrême droite n’ont pas inscrit Le Seigneur du Svastika à leur programme de lecture.
En l’attente d’un démenti, contentons-nous d’affirmer que Rêve de fer n’est pas un roman. C’est un bras d’honneur envoyé à la face de l’Etablisment science-fictif états-unien, anticipant d’une certaine façon Il est parmi nous, autre titre de Norman Spinrad. C’est une ordalie punk (avant la lettre) menée à un train d’enfer. C’est un exorcisme personnel, comme le souligne là aussi Roland C. Wagner. Bref, une expérience que le lecteur reçoit de plein fouet et accepte ou rejette avec violence.
Rêve de fer (The Iron Dream, 1972) de Norman Spinrad – Réédition Gallimard, collection Folio SF, mai 2006 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Jean-Michel Boissier)

SS-GB

Si vous croyez que l’Allemagne n’a pas envahi l’Angleterre, retournez à vos livres d’Histoire alternative. Après un débarquement réussi et une blitzkrieg victorieuse, la Wehrmacht a contraint le gouvernement britannique à capituler. La perfide Albion est désormais sous le joug allemand, son souverain enfermé à la Tour de Londres et son Premier ministre – « du sang, de la sueur, des larmes, de la souffrance et du labeur » – passé par les armes. À Scotland Yard, dont l’administration a annexé une grande partie des bâtiments, le commissaire principal Douglas Archer, surnommé avant-guerre l’archer du Yard, obéit aux ordres du Gruppenführer SS Kellerman. Archer a le sens de l’État, même s’il ne travaille pas de gaîté de cœur pour l’occupant. Mais il se méfie davantage de ces résistants acharnés dont les actions désordonnées nuisent au retour au calme. Appelé sur une scène de crime, il se trouve mêlé bien malgré lui au jeu de dupes animant les différents cercles du pouvoir nazi. Un jeu rendu encore plus trouble par les États-Unis et les forces de la Résistance britannique.

Publié une première fois en français par les éditions Alire, SS-GB bénéficie d’une salutaire réédition, sans aucun remaniement de la traduction de Jean Rosenthal, chez Denoël dans sa collection « Sueurs froides ». La parution sous un label dédié au thriller ne doit cependant pas perturber l’amateur d’Imaginaire, surtout s’il apprécie l’histoire alternative. Len Deighton œuvre en effet ici dans un registre très proche de celui de Fatherland de Robert Harris. Et si l’uchronie peut paraître secondaire, servant de prétexte à une intrigue d’espionnage, l’auteur britannique lui confère suffisamment de vraisemblance par sa grande connaissance des rouages de l’armée allemande et de l’administration nazie.

On trouve en effet dans SS-GB les deux marottes de Len Deighton. Son goût pour l’Histoire d’abord, le bonhomme est historien militaire, mais aussi une certaine appétence pour le roman d’espionnage. Len Deighton jouit dans ce dernier domaine d’une réputation flatteuse, du moins si l’on se fie à son premier roman, The Ipcress Files, titre ayant fait l’objet d’une adaptation au cinéma (Ipcress, danger immédiat, en 1965), déclinée ensuite en série, avec Michael Caine dans le rôle de l’espion Harry Palmer. Dans SS-GB, l’auteur britannique décrit une Grande-Bretagne occupée assez vraisemblable, focalisant son attention sur la bureaucratie allemande. Le quotidien des citoyens anglais, les pénuries, les ruines engendrées par les bombardements, l’antisémitisme et la ségrégation sont en effet reléguées à l’arrière-plan par Archer. Le commissaire apparaît comme un type de l’ancienne école, endeuillé par la perte de sa femme pendant le Blitz et finalement assez désabusé. Pas au point néanmoins de ressembler à Sam Spade. Il y a encore chez Archer des sursauts d’espoir et un respect obséquieux des conventions que l’on ne trouve pas chez l’Américain.

Dans un décor d’uchronie, Len Deighton pose une intrigue classique de roman d’espionnage, déroulant la quincaillerie habituelle des faux-semblants, du double, voire du triple jeu, histoire de faire monter la paranoïa des personnages et de ferrer le lecteur. Rien de neuf sous le soleil, nous diront les laudateurs de John Le Carré ou de Eric Ambler. Pour preuve, il suffit de remplacer les SS, la Wehrmacht, la Résistance et les États-Unis par le KGB, la CIA, quelques transfuges et autres opposants clandestins pour retrouver une atmosphère qui ne dépareillerait pas à l’époque de la Guerre froide.

En dépit de cette impression de déjà-vu, SS-GB n’en demeure pas moins un roman efficace et astucieux, proposant une version alternative de l’après-guerre crédible. Bref, de la belle ouvrage pour l’amateur de suspense, auquel la BBC a offert une adaptation sous forme de série à la télévision.

Autre avis documenté ici.

SS-GB (SS-GB, 1978) de Len Deighton – Éditions Denoël, collection «  Sueurs froides  », janvier 2017 (roman traduit de l’anglais par Jean Rosenthal)

La Guerre uchronique

Parmi les intégrales publiées chez Mnémos, « La Guerre Uchronique » de Fritz Leiber s’impose comme un incontournable, un must-read dont on se plaît à (re)découvrir le foisonnement impressionniste et les nuances érudites avec un plaisir non feint. Une véritable toile de maître, pour reprendre le titre de l’étude de Timothée Rey, maître d’œuvre d’un ouvrage rassemblant les textes rattachés au canon du cycle, autrement dit The Big Time (réédité sous le titre L’Hyper-Temps), le court roman No Great Magic et six nouvelles directement liées à l’affrontement entre les Araignées et les Serpents, auxquels huit autres textes viennent s’ajouter, selon une parenté plus ou moins lointaine avec les thèmes de la Guerre uchronique. Doté d’une préface, d’un glossaire et d’une étude des motifs de l’Araignée et du Serpent chez Fritz Leiber, l’ouvrage est de surcroît pourvu d’une illustration de couverture convenant idéalement au propos. Autant dire que si votre connaissance de l’auteur américain se limitait à l’excellent « Cycle des Épées » et aux aventures lunatiques de Fafhrd et du Souricier Gris, « La Guerre uchronique » fourbit de sérieux arguments pour vous faire approfondir l’œuvre de Fritz Leiber.

Mais, revenons au cycle de « La Guerre uchronique » autrefois traduit dans nos contrées sous les mentions de « La Guerre des Modifications » ou du « Cycle de la Guerre modificatrice ». Récit d’une guerre secrète et acharnée entre les Araignées et les Serpents, deux factions dont on ne connaît rien d’autre que l’antagonisme irréductible qui les oppose et le surnom dont les affuble leur ennemi, « La Guerre uchronique » met surtout en scène des soldats soustraits à leur propre ligne de vie avant que la mort ne les emporte. Devenus des Démons ou Doublegangers, voire des fantômes (des copies animées de l’apparence physique et des émotions d’une personne), ils ont rallié l’un ou l’autre des camps pour participer à la guerre éternelle que se livrent leurs mentors dans le passé et l’avenir, mais aussi partout dans l’univers. Un conflit dont ils ne savent quel côté est le bon ou le juste, mais qui leur demande un engagement total, ne leur laissant comme seule option que d’en apprendre le plus possible pour se faire leur propre opinion. Humains ou extraterrestres, ils découvrent ainsi que leur combat est voué à l’échec, le temps offrant une résistance inattendue à leurs manipulations du fait de la Loi de Conservation de la Réalité. Mais surtout, leur ennemi s’oppose sans cesse à leurs modifications dans le passé ou le futur en impulsant une tournure des événements plus favorable à sa cause.

Bref, ces soldats sont embrigadés dans une lutte absurde où leurs propres souvenirs ne correspondent plus forcément à la réalité. Ils ne renoncent pourtant pas au combat, même s’ils ne se bercent d’aucune illusion quant à une victoire rendue plus incertaine par le délitement du continuum spatio-temporel. Seule la perspective de goûter à l’instant présent, bien à l’abri dans une station de récupération située hors du temps, dans un repli caché de l’Hyper-Temps, leur donne la force de continuer à se battre.

Auréolé d’un prix Hugo en 1958, le roman The Big Time (L’Hyper-Temps) pose le cadre de la Guerre uchronique à la manière d’un huis-clos, volontiers théâtral. Narré par une jeune femme, l’une des amuseuses chargées de dorloter les soldats éprouvés par les combats, l’intrigue se focalise sur les coulisses du conflit, délaissant le front pour l’arrière. On pénètre ainsi les arcanes de la guerre uchronique par la bande, de manière indirecte, le repos du guerrier se muant en whodunit psychologique où hôtes et convives d’une station de récupération cherchent à trouver le responsable de leur réclusion forcée. La révision de la traduction de L’Hyper-Temps par Timothée Rey se révèle profitable au texte, dévoilant un art de la manipulation et du coup de théâtre impressionnant. Fritz Leiber en remontre même en matière de suspense et d’ironie subtile à bien des faiseurs contemporains.

Si Nul besoin de grande magie reprend en partie les mêmes personnages, le récit joue davantage sur la confusion des souvenirs de sa narratrice et sur un foisonnement de références littéraires, scientifiques et théâtrales, fort heureusement élucidées par Timothée Rey. Sur ce dernier point, ses copieuses notes sont un complément appréciable. Une plus-value qui, loin d’être un artifice superflu, donnent matière à réflexion et relecture.

Reste à traiter des quatorze nouvelles inscrites au sommaire. Si la plupart d’entre-elles sont des rééditions, l’ouvrage comporte plusieurs inédits, des textes oscillant entre science fiction et fantastique. Au lieu de dérouler un descriptif détaillé et sans aucun doute rébarbatif, contentons-nous de livrer quelques coups de cœur. Dérogeant à l’ordre préconisé par le canon du cycle, Timothée Rey propose en ouverture « Quand soufflent les Vents Uchroniques », une courte nouvelle à l’ambiance spectrale et onirique. J’avoue avoir été happé par la beauté poétique et le ton empreint de mélancolie de ce texte. Le sujet évoque à la fois Le Souffle du Temps de Robert Holdstock et le décor des Chroniques Martiennes de Ray Bradbury. Bref, il rejoint illico mon panthéon personnel, plaçant de surcroît l’intégrale sous de bons augures. Puis vient le second coup de cœur, en l’espèce le neuvième texte. Si « Dernier Zeppelin pour cet univers » n’appartient pas vraiment au canon, il s’y rattache aisément grâce à la manifestation d’un vent uchronique venu littéralement arracher le narrateur de sa ligne historique et de son époque, peuplant sa mémoire de réminiscences où des zeppelins gigantesques, en partance pour l’Allemagne, sont amarrés aux gratte-ciel de New York. Une autre histoire, apparemment meilleure, hantée par le spectre de la culpabilité et du génocide. Un texte inoubliable, une nouvelle fois primé à juste titre (un Hugo et un Nebula).

Au terme de cette longue chronique, me voici donc contraint de me répéter. « La Guerre uchronique » est une réédition soignée et salutaire, comportant des textes devenus des classiques de la science fiction, enrichie de surcroît d’un paratexte érudit et passionnant. Un must-read, on vous dit, offrant l’opportunité de redécouvrir Fritz Leiber.

La Guerre uchronique de Fritz Leiber – Éditions Mnémos, Intégrale présentée par Timothée Rey, janvier 2020 (traductions inédites et révisions [États-Unis] par Timothée Rey)

l’âge de la déraison

Le procédé de l’uchronie a donné lieu, ces derniers temps, à une floraison d’ouvrages hybrides, à mi-chemin entre l’uchronie pure — celle dont la vraisemblance s’évalue à l’aune de la connaissance historique — et la fantasy. L’historicité la plus orthodoxe semble de plus en plus déserter les pages de l’autre Histoire, remplacée plus ou moins habilement par la fantasmagorie et les pseudosciences. Il n’y a pas là, forcément, matière à se lamenter. Des romans comme L’Age des Lumières de Ian R. MacLeod par exemple démontrent qu’il est possible, même avec des textes au carrefour de la fantasy et de l’uchronie, de traiter ce qui reste le véritable enjeu littéraire : l’Histoire, le devenir des civilisations et de l’individu. Cependant, force est de constater également que cette hybridation a généré une quantité non négligeable de romans, parfois tout à fait superflus. En rééditant « L’Age de la déraison » de Greg Keyes, jadis paru dans la défunte collection « Imagine » de Flammarion, Pocket fournit une parfaite illustration de cette littérature au rythme soutenu, pas forcément ennuyeuse, mais dans laquelle la divergence historique n’offre qu’un prétexte, une toile de fond à des aventures qui tiennent davantage du roman de cape et d’épée (de cape et de punk ?). Bref, tout ça pour dire que « L’Age de la déraison » est une série de romans pop-corn à déguster sans aucune autre intention que celle de s’amuser. Mais il est peut-être temps de voir en quoi consiste cet amusement qui se compose, quand même, de quatre volumes, et pas petits.

Comme vous ne le savez sans doute pas, Isaac Newton a découvert, en 1681, le mercure philosophal. Cette découverte a imprimé un tournant décisif à l’histoire de l’humanité telle que nous la connaissons et, en conséquence, les progrès scientifiques sont désormais liés à l’utilisation alchimique de l’éther. L’effort de rationalisation déployé par Greg Keyes pour rendre cohérent et crédible sa physique alchimique est malin. Il choisit d’introduire un décalage dans les lois physiques qui président au fonctionnement de l’univers. Ceci nous change des sortilèges, des raccourcis métaphoriques et autres fadaises qu’on nous assène habituellement en fantasy. Cependant, ce système demeure fondamentalement magique, les invocations étant juste remplacées par des équations mathématiques. Grâce à l’éther, la communication à longue distance est beaucoup plus facile et rapide. Il suffit d’avoir un éthérographe en harmonie avec son jumeau — une paire d’éthérographes, donc — et le tour est joué. De même, la matière en ce monde étant enveloppée dans des ferments éthériques, on peut, en agissant sur ceux-ci, provoquer des transmutations bien utiles. Hélas, la science est une arme à double tranchant dans les mains de l’humanité. De nouvelles armes toujours plus destructrices (kraftpistole, fervefactum, farenheit, etc…), ont ainsi été conçues, offrant des possibilités supplémentaires de se nuire aux grands royaumes européens. Ce dont ne vont pas se priver leurs monarques respectifs, même s’ils ne comprennent pas du tout le principe exact qui régit l’éther.

C’est dans ce contexte de bouleversements que commence le roman Les Démons du Roi-Soleil (lauréat du Grand Prix de l’Imaginaire 2002, catégorie meilleur roman étranger, rappelons-le). Nous sommes en 1720, la guerre de succession d’Espagne, loin d’être achevée, se poursuit en ravageant le royaume de France. Petit à petit, les armées anglaises grignotent forteresses et places fortes d’un Roi-Soleil sauvé miraculeusement du trépas par un mystérieux élixir persan. Le monarque absolu, désormais aux abois, met tous ses espoirs dans une arme suprême qu’un transfuge de la Royal Society, fâché avec son maître Newton, est sur le point de lui offrir car, évidemment, il reste quelques détails à régler… Le roman d’ouverture de la série de Greg Keyes est donc un texte complètement balisé, coulé dans le moule d’une fantasy qui use des ressorts bien connus de la quête initiatique et de l’affrontement manichéen. L’initiation est ici double puisqu’il s’agit, d’une part, de celle de Benjamin Franklin, à peine sorti de l’adolescence mais déjà génial, et, d’autre part, de celle de Adrienne de Montchevreuil, jeune femme de tête dotée, de surcroît, d’un cerveau. Ces deux personnages principaux, autour desquels orbitent une multitude de personnages secondaires, ont comme point commun de s’intéresser énormément à la science. Ce qui ne va pas manquer de les plonger au cœur des événements déterminants de cet âge de la déraison naissant. Bien entendu, le romanesque l’emporte rapidement sur l’historique. Les clins d’œil, notamment à Alexandre Dumas par le biais d’un d’Artagnan, ici prénommé Nicolas, sont transparents. Complots, sociétés secrètes, aristocrates pervers et magiciens, ici nommés philosophes, se liguent pour rythmer le récit. Nous sommes en territoire connu, celui de l’aventure, au demeurant d’assez bonne tenue, et il y a même un potentiel romanesque qui ne demande qu’à prendre davantage d’ampleur. Cela tombe bien, car Greg Keyes est un conteur qui sait communiquer son enthousiasme. Aussi est-on heureux d’avoir le deuxième volume sous la main pour poursuivre l’aventure.

Deux années se sont écoulées lorsque commence L’Algèbre des anges. La cité de Londres a été effacée (damned !) de la carte et le royaume de France (foutre !) est en proie à la guerre civile. Fort heureusement, Isaac Newton a pu s’échapper avec Benjamin Franklin avant le cataclysme. Nous retrouvons donc nos héros indemnes à Prague, dans un Empire Habsbourg en sursis. Pendant ce temps, les armées du Tsar Pierre déferlent sur l’Europe de l’Ouest pour occuper le vide politique. Leur conquête est grandement facilitée par une flotte aérienne et de nombreux sorciers… pardon, philosophes. C’est le chaos, et Adrienne de Montchevreuil, son bébé et ses amis ont fort à faire pour échapper aux bandes armées qui sillonnent l’ancien royaume de France. Pendant ce temps (bis), dans le Nouveau Monde, les colons britanniques et français s’unissent pour organiser une expédition afin de comprendre les raisons de l’interruption des communications avec leurs métropoles respectives. Un chaman indien, Red Shoes, les accompagne afin de vérifier si les perturbations, qu’il a perçues à l’Est, ne sont pas un coup des mauvais esprits. Quels esprits ? Justement, ce volume va répondre à la question. En effet, comme le titre l’indique, l’enjeu général de ce deuxième épisode de « L’Age de la déraison » se déplace vers les anges. C’est par l’intermédiaire de ces créatures, qui peuplent l’éther, que les philosophes agissent sur les ferments éthériques qui composent la matière, pour accomplir mille prodiges. Mais Isaac Newton se méfie d’elles et voit dans le progrès qu’elles permettent une forme d’asservissement pour l’humanité et une aliénation de la méthode scientifique. Bref, les certitudes des uns et des autres sont mises à rude épreuve. En attendant, l’action ne ralentit pas. Les intrigues et les personnages secondaires se multiplient et Greg Keyes n’hésite pas à convoquer quelques célébrités truculentes, ici Edward Teach, alias Barbe-Noire, pour attiser l’intérêt du lecteur. Le récit, lui, continue d’alterner les points de vue, ce qui permet de suivre l’action dans les différents camps et d’introduire un effet de suspense. Avec une maîtrise impressionnante, Keyes le resserre progressivement jusqu’au bouquet final : ici une bataille dans le ciel de Venise avec blitz et abordage aérien. Bref, on ne s’ennuie pas un instant. C’est donc sous d’excellents auspices que l’on entame le troisième volet : L’Empire de la déraison.

L’action se déplace cette fois dans le Nouveau Monde. Dix années sont passées et Benjamin Franklin est devenu député du Commonwealth. Marié à la belle Lenka (rencontrée à Prague, pendant son exil), il a fondé la Junte, une organisation scientifique secrète qui met son savoir en œuvre pour garder la guerre et ses horreurs éthériques loin des terres américaines. Mais voilà, un prétendant à la Couronne d’Angleterre débarque avec le soutien de la Russie et de quelques tories nostalgiques. L’heure semble être venue de livrer une guerre d’indépendance sans l’appui des forces des Malakim, ces créatures de l’éther, qui ont fait des hommes leurs marionnettes. Pendant ce temps, Adrienne et sa garde rapprochée fuient Saint-Pétersbourg et ses complots à bord d’une flottille aérienne. L’intention de la sorcière est aussi de retrouver son enfant que lui ont dérobé les Malakim de la faction opposée à ceux qui la soutiennent. Elle ne sait pas encore que celui-ci est devenu un être surpuissant, l’Enfant-Soleil, qui a débarqué en Amérique à la tête d’une armée pour entreprendre sa conquête par l’Ouest. Averti de l’approche de cette menace, le chaman Red Shoes part à la rencontre de son destin. On sent à la lecture du troisième volet de « L’Age de la déraison » que l’apothéose est proche. La guerre humaine devient totale. On se bat sur terre, sur mer et dans le ciel. Des armes toujours plus terrifiantes sont utilisées : submersibles et créatures éthériques enchâssées dans des armures mues par des muscles alchimiques. Les actes de bravoure succèdent aux trahisons sans laisser un instant de répit. La guerre matérielle se double d’un conflit de nature plus métaphysique, entre les Malakim eux-mêmes, et se teinte d’une touche de prophétie. C’est désormais le devenir de l’humanité qui est en jeu et non plus celui des monarques. Le grand bazar de la fantasy s’impose définitivement. Et pourtant, le lecteur est conquis… Reste un tome avant la délivrance.

Inutile de résumer L’Ombre de Dieu puisque cet ultime volume s’inscrit totalement dans la continuité du précédent. En fait, à sa lecture, on ne peut s’empêcher de songer qu’un élagage de l’histoire n’aurait pas fait de mal à la série. Le rythme, déjà débridé dans les précédents tomes, s’accélère encore, échappant manifestement au contrôle de l’auteur. La déraison n’est plus uniquement dans le titre. Elle est dans l’accumulation des rebondissements et des points de vue. Elle est aussi dans la multiplication des batailles et des défis héroïques ; multiplication qui finit par lasser. Et lorsque le dénouement se produit (on le voyait venir depuis le début du troisième tome), on soupire de soulagement. Reste que, au regard des trois précédents tomes, force est de constater qu’on a finalement passé un agréable moment de lecture. Alors pourquoi se priver ?

« L’âge de la déraison », série se composant de quatre romans : Les Démons du Roi-Soleil (Newton’s cannon, 1998), L’Algèbre des Anges (A calculus of Angels, 1999), L’Empire de la déraison (Empire of Unreason, 2000) et Les Ombres de Dieu (The Shadow of God, 2001) – Greg Keyes, réédition Pocket, Science fiction/Fantasy, mars 2007 – (Romans traduits de l’anglais [États-Unis] par Olivier Deparis, Jacques Chambon).

Le faiseur d’histoire

Alors qu’il se prépare à présenter sa thèse de doctorat – un travail consacré à Adolf Hitler – Michael Young traverse une période de doute existentiel qui le pousse à ajouter à la biographie du futur dictateur nazi des détails issus de son imagination. Avec le concours du professeur Zuckermann, un vieux physicien obsédé par le génocide juif qu’il a rencontré fortuitement, il échafaude un projet incroyable : refaire l’Histoire en empêchant la naissance du Führer.

« Elle débute par un rêve. Cette histoire, qui peut commencer partout et nulle part, comme un cercle, débute pour moi – et, après tout, cette histoire est la mienne, et celle de personne d’autre, ne pourrait jamais être l’histoire d’un autre que moi – elle débute par un rêve que j’ai fait une nuit, en mai. »

L’argument initial de Le faiseur d’histoire ne brille pas par son extrême originalité. Pourtant Stephen Fry brode à partir de celui-ci un roman léger et distrayant qui n’occulte en rien une certaine réflexion. A l’instar de l’étudiant favorisé lambda, inscrit dans une université d’Europe de l’Ouest, Michael Young ne connaît pas grand-chose de la vraie vie, ou juste ce qu’il a pu entrevoir par le petit bout de la lorgnette de son existence étriquée. Depuis quatre années, il s’échine à rédiger un mémoire d’histoire consacré à la vie d’Adolf Hitler durant la période qui a précédé son accession au pouvoir. Une sorte d’étude s’attachant aux origines familiales, scolaires et psychologiques du nazisme.

Empoté et maladroit, fils de bonne famille inscrit à Cambridge, un tantinet nombriliste et de surcroît sans histoire, Michael nous berce ainsi avec ses projets d’avenir qui passent par la validation de son doctorat, un poste de professeur, la publication de sa thèse et une vie pépère de chercheur enseignant. En réalité, il se berce surtout d’illusions comme la narration nonchalante, typiquement vieille Angleterre, nous le laisse percevoir peu-à-peu. En résumant ainsi Le faiseur d’histoire, on ne rend cependant pas justice au ton du roman. Stephen Fry s’amuse à la fois de son héros, personnage somme toute assez falot, et des situations dans lesquelles il se retrouve. Les aventures de Michael Young confinent en effet au risible. Un grotesque typiquement britannique, c’est-à-dire détaché du ridicule intégral et lorgnant du côté du nonsense. Les amateurs de P. G. Wodehouse, voire de Jérôme K. Jérôme, trouveront ici sans aucun doute matière à se réjouir.

Mais, Le faiseur d’histoire n’aurait pas lieu de figurer dans la rubrique uchronique de ce blog si n’intervenaient pas quelques ingrédients d’une nature plus spéculative. Stephen Fry ouvre en effet une parenthèse uchronique dans son récit, via l’utilisation d’un récepteur transmetteur quantique. Avec le concours du docteur Zuckermann, Michael parvient ainsi à modifier l’Histoire en empêchant la naissance d’Hitler. Sans chercher à déflorer davantage l’intrigue, disons simplement que le changement escompté ne se réalise pas tout à fait de la manière attendue par nos deux apprentis démiurges. Prisonnier de l’horizon des événements, Michael doit endosser une nouvelle existence, sa propre existence dans la ligne historique résultant de la manipulation. L’expérience dévoile une facette de sa personnalité qu’il avait refoulé jusque-là. Elle l’immerge dans un environnement à la fois familier et étranger, celui d’un étudiant en philosophie à Princeton dont les parents britanniques ont émigré aux États-Unis. Il doit en conséquence renouer le fil des habitudes de son alter ego, sans trop déraper ouvertement. Pas facile lorsque l’on a un accent anglais et que ses références historiques et culturelles ne suscitent que des regards interloqués.
L’expérience vécue par Michael offre ainsi à Stephen Fry l’opportunité de broder une série de quiproquos croustillants et de s’amuser du décalage entre les cultures américaine et britannique, décalage auquel vient s’ajouter celui généré par l’uchronie. Sur ce point, il convient de saluer la vraisemblance et la cohérence de la construction du récit. La légèreté de l’intrigue ne doit en effet pas masquer la réflexion sous-jacente sur la causalité historique et les hasards de l’Histoire.

Le faiseur d’histoire apparaît donc comme un plaisir léger et décalé. Et même si le dénouement apparaît un tantinet convenu, même si le roman n’entre pas dans la catégorie des ouvrages inoubliables, le ton résolument pince-sans-rire se conjugue à l’intelligence du propos pour faire du livre de Stephen Fry une friandise au goût délicieusement suranné.

Le faiseur d’histoire (Making history, 1996) de Stephen Fry – Réédition Gallimard, collection Folio SF, avril 2011 (roman traduit de l’anglais par Patrick Marcel)

Underground Airlines

Le roman de Ben H. Winters venant de recevoir le Grand Prix de l’Imaginaire, dans la catégorie roman étranger, fendons-nous d’un article, histoire de profiter du buzz, hein ?

En règle générale, le point de divergence d’une uchronie est faible. Loin de vouloir dénoncer la prétendue vacuité de l’expérience de pensée, l’assertion initiale de cet article tend à insister surtout sur le caractère souvent simpliste de l’événement fondateur. Autrement dit, l’uchronie s’appuie sur le bagage historique acquis pendant la scolarité d’un élève moyen. Elle s’attaque aux faits saillants de l’Histoire, ceux du temps court pour reprendre la terminologie braudelienne, délaissant, à de rares exceptions près, le temps long, celui des permanences et des données mentales et culturelles. Mais l’uchronie comme la Science fiction s’écrivent aussi au présent. Elles s’inscrivent dans une période et renvoient à des faits contemporains, pouvant amener un questionnement moral et politique. Si cela n’est pas toujours le cas, l’hypothèse du simple divertissement ne devant pas être écarté, la falsification du passé via l’uchronie permet ainsi d’éprouver nos certitudes.

Parmi les faits historiques d’importance, la Guerre civile occupe une place de choix aux États-Unis. Depuis Ward Moore jusqu’à Harry Turtledove, de nombreux auteurs ont imaginé une Amérique différente, où les États du Sud seraient sortis vainqueurs du conflit fratricide. L’Underground Airlines de Ben H. Winters renvoie le lecteur à l’Underground Railroad, le réseau clandestin d’exfiltration des esclaves noirs fugitifs, mis en place par les abolitionnistes au XIXe siècle. Dans l’Amérique imaginée par l’auteur, l’esclavage n’a en effet pas été aboli. Bien au contraire, il a été pérennisé grâce à la signature d’un compromis entre le Nord et le Sud, dans un contexte de deuil national après l’assassinat du président Abraham Lincoln. Point de guerre civile également, mais un nouvel amendement ajouté à la Constitution, histoire d’inscrire la possession et le commerce des esclaves dans le droit, au grand dam des abolitionnistes qui, loin d’avoir renoncé, continuent à favoriser l’évasion des Noirs.

« Pour lui, c’est aux blancs de se charger des sauvetages. Les noirs, eux, tout ce qu’ils ont à faire, c’est serrer les fesses et attendre qu’on vienne les chercher. Il a ce que j’appelle la mentalité de l’oiseau moqueur. »

Bien des années plus tard, en 2016, les « Hard Four », les quatre États esclavagistes irréductibles, restent un cauchemar pour trois millions de Noirs. Pour ces travailleurs attachés, comme on les nomme pudiquement, le quotidien se réduit toujours à un labeur permanent et répétitif. Une main-d’œuvre corvéable à merci pour les grandes plantations-usines du Sud, dans les exploitations minières ou la domesticité des riches familles. Dans le meilleur des cas, ils peuvent espérer être employés comme travailleurs détachés dans le Nord. Dans le pire, ils finissent leur vie off-shore, autrement dit sur une plate-forme pétrolière du Golfe.

Victor est un agent infiltré, vivant sous une fausse identité. Ancien esclave fugitif, il a été contraint d’accepter le marché proposé par les U.S. Marshals. Chargé désormais de débusquer ses frères ou sœurs et de remonter les filières de l’Underground Airlines, il vit au Nord dans une illusion de liberté. Victor est un bon agent, voire même l’un des meilleurs, accomplissant ses missions avec succès, sans état d’âme. Mais, sous sa carapace de dur-à-cuire, Victor sent quelque chose remuer. Un truc ressemblant à de l’empathie, voire à une conscience.

Underground Airlines est un roman efficace qui donne beaucoup à réfléchir sur l’Amérique d’aujourd’hui. Ben H. Winters applique, sans éclat, les recettes du thriller pour dérouler un propos politique où se révèle toute la duplicité du capitalisme. Dans l’Amérique de l’Underground Airlines, la coexistence avec les « Hard Four » ne semble guère soulever d’indignation. De toute façon, dans les États où l’esclavage a été aboli, les citoyens noirs restent plus que jamais la cible des contrôles policiers et d’un racisme latent. Pour les fugitifs, la situation est encore plus compliquée. Traqués comme du gibier par les U.S. Marshals, ils ne peuvent compter que sur l’aide des abolitionnistes ou de leurs sympathisants pour passer au Canada.

En théorie, la loi « Mains Propres » interdit aux États de commercer avec les entreprises esclavagistes. Mais, secret de polichinelle, tout le monde sait que les grandes fermes usines du Sud écoulent leur production à bas prix, via des sociétés-écrans domiciliées en Asie. De nombreuses transnationales regardent d’ailleurs avec envie cette main-d’œuvre à bon marché, privée de ses droits, et tout le monde se contente de fermer les yeux, gouvernement y compris, engrangeant profits et produit des taxes fédérales. Ben H. Winters ne fait pas dans l’angélisme. En dépit des archétypes inhérents au thriller, il nous immerge dans un monde crédible, parfait jumeau du nôtre malgré son histoire différente. Et si son propos peut paraître dur, il n’en demeure pas moins salutaire.

À la manière de Michael Chabon (voir Le Club des policiers yiddish), Ben H. Winters use de l’uchronie pour interpeller le lectorat sur son propre monde. Il révèle ainsi toute l’ampleur du racisme structurel aux États-Unis, où le Noir est plus que jamais considéré comme l’ennemi du Blanc. Chemin faisant, il dresse également un portrait guère avantageux du capitalisme mondialisé, rappelant son aspect prédateur, prêt à tous les arrangements avec l’éthique, dont il se prévaut pourtant, pour continuer à croître, avec la complicité du consommateur décérébré.

Autre avis ici.

Underground Airlines (Underground Airlines, 2016) de Ben H. Winters – Éditions ActuSF, collection « Perles d’épice », octobre 2018 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Eric Holstein)

La voie des Oracles

Young Adult quand tu nous tiens… Après la science-fiction prospectiviste de Paolo Bacigalupi, me voici de retour en francophonie avec une trilogie adulescente de Estelle Faye, une autrice dont on parle avec enthousiasme dans le Landerneau hexagonal de l’Imaginaire. Pas sûr d’abonder dans le sens du poil de la critique, quoique… On a parfois de bonnes surprises.

Ve siècle après Jésus-Christ. Sérieusement malmené par les grandes migrations barbares, l’Empire romain d’Occident résiste avec difficulté, retournant la force des peuples germaniques à son avantage, non sans perdre quelque peu de sa superbe. Installés sur des territoires en friches, les barbares ont servi comme auxiliaires dans l’armée romaine, permettant à ses généraux de repousser les attaques des Vandales ou des Huns. Devenue religion d’État, à l’instigation des empereurs qui ont proscrit les cultes païens, le christianisme a privé les créatures féeriques et les anciens dieux de leurs fidèles. Car, dans ce contexte à la fois familier et différent de notre Histoire, vient s’ajouter une pincée de magie qu’apprécieront les amateurs de Thomas Burnett Swann, voire de Jean-Louis Fetjaine. Acculés dans leurs forêts, les anciens dieux sont aux abois. Ils savent leurs jours comptés face à des prêtres les considérant comme l’incarnation du diable. Pourtant, tout espoir ne semble pas perdu. Du moins, le souhaitent-ils.

Mêlant fantasy et Histoire, Estelle Faye nous immerge dans un Empire romain alternatif, puisant à la fois dans notre connaissance des faits historiques et dans le bestiaire antique, pour conter un récit d’aventures rythmé et distrayant. La trilogie de « La voie des Oracles » s’ordonne ainsi autour de trois personnages dont les noms donnent leur titre à chacun des tome. Mais, à y regarder de plus près, le cycle s’apparente davantage à un diptyque assorti d’un troisième épisode venant les réécrire.

Le premier tome, Thya, fait office d’introduction, nous projetant dans la province d’Aquitania. Jeune fille issue de l’aristocratie romaine, Thya a été mise à l’écart lorsque son père s’est rendu compte qu’elle possédait des dons de voyance. Ne souhaitant pas voir sa progéniture livrée aux sévices réservés aux oracles par les prêtres chrétiens, il opte pour une mise au vert salutaire. Il est hélas victime d’une tentative d’assassinat fomentée par son fils que l’ambition dévore. C’est d’ailleurs un leitmotiv dans la trilogie. Les fils aînés de l’aristocratie sont des félons, de surcroît affligés des tares de la décadence. Bref, pour Thya, il est temps de fuir, d’autant plus que son frère a bien l’intention de la caser avec un autre fin de race. En compagnie d’un vétéran chenu et d’un jeune maquilleur, ramassé dans la forêt, elle prend la route d’une forteresse montagnarde située loin au Nord. Un lieu qu’elle a vu en rêve et qui semble être le point focal de bien des convoitises, celles de forces antagonistes qui cherchent à la protéger ou à la faire trébucher. Ouf !

Par ses motifs et ses ressorts, le premier tome de « La voie des Oracles » s’inscrit pleinement dans une fantasy Young Adult sans surprise, pour ne pas dire conventionnelle. Récit d’apprentissage, voire d’initiation, Thya joue aussi avec la quête et la menace de puissances occultes, usant du bestiaire et du panthéon antique. Certes, on ne peut pas dire que l’on s’ennuie, mais on ne s’enthousiasme pas davantage, tant l’intrigue se déroule de manière prévisible jusqu’à un dénouement ouvert afin de donner l’envie de poursuivre le voyage. Par ailleurs, quelques personnages sont dramatiquement sous-employés, comme ce faune dont on se demande à quoi il sert tant ses actions se révèlent anecdotiques. On n’échappe pas hélas aux poncifs et à un certain manichéisme, les personnages se révélant bien peu mystérieux dans leurs motivations et leurs actes.

Si Thya s’annonçait comme l’ouverture de la trilogie, une sorte de tome d’exposition, Enoch semble entrer dans le vif du sujet, du moins dans un premier temps. Le roman rejoue en effet les ressorts de la course-poursuite, les fugitifs traversant l’Empire romain d’Orient, puis l’Empire sassanide, pour se confronter aux dieux voilés, détenteurs de la capacité à modifier le destin et l’Histoire. Bref, on reste dans le domaine d’une fantasy classique, métissée d’Histoire. On sent hélas que l’autrice tire à la ligne, les rebondissements tenant davantage de recettes appliquées laborieusement que d’une véritable nécessité. On tourne ainsi les pages sans passion, agacé par les stéréotypes, les répétitions et les tics de langages, les personnages bavant systématiquement du sang avant de trépasser. Et, on s’ennuie poliment, pour ne pas dire autre chose, jusqu’à la conclusion de cette histoire jalonnée de cliffhangers poussifs.

Commencé sous de bons auspices (ahah!), le troisième volet de « La voie des Oracles » n’entretient pas longtemps l’illusion. Les prémisses laissaient pourtant espérer du meilleur. D’abord parce que le récit aborde le territoire de l’uchronie, fondant sa divergence sur le choix fait par Thya à l’issue de son périple oriental. Le procédé astucieux permet de rebattre les cartes, conférant aux personnages un rôle différent, parfois à l’opposé de celui qu’ils avaient endossé précédemment. Il désamorce aussi un tantinet l’aspect manichéen du récit, même si la complexité de la remise en question reste limitée. Il permet enfin à Estelle Faye d’imaginer un Empire guidé par les prédictions des augures, une sorte d’État totalitaire où le libre-arbitre n’a plus voie au chapitre, réduisant la multiplicité des avenirs possibles. Les délinquants sont ainsi emprisonnés avant d’avoir commis leur crime, la présomption d’innocence étant remplacée par la présomption de culpabilité (Précog, quant tu nous tiens). Malheureusement, là où pourrait se poser une réflexion éthique, voire un faisceau de situations débouchant sur des dilemmes stimulants, on ne voit renaître qu’une énième course-poursuite, l’autrice s’enferrant dans une routine semblable à celles de Thya et d’Enoch. Elle rejoue ainsi les motifs de la quête et du dualisme divin, ordre versus chaos, sous-tendant son intrigue avec un enjeu bien maigre, celui d’une amourette contrariée où l’histoire alternative achoppe sur une uchronie personnelle un tantinet nunuche.

Il faut donc en convenir. On ressort déçu et énervé de la lecture de la trilogie d’Estelle Faye. Avec « La voie des Oracles », la montagne accouche d’une souris. Tout ça pour ça est-on même tenté de dire. Et puis, après tout. Disons-le !

« La voie des Oracles » de Estelle Faye – réédition Folio, collection « SF », janvier 2017

Frankenstein 1918

Si 2018 marque la fin des commémorations du centenaire de la Grande Guerre, l’année est aussi celle du bicentenaire de la parution du Frankenstein ou le Prométhée moderne de Mary Shelley. Une œuvre considérée par les spécialistes du genre comme l’un des romans précurseurs de la Science fiction. Avec Frankenstein 1918, Johan Heliot acquitte son tribut à l’autrice, tout en livrant une histoire alternative de la conflagration mondiale.

Loin des accents patriotiques ou du cérémonial mémoriel consensuel, l’auteur français imagine en effet une uchronie désabusée, faisant appel au sens éthique des générations futures pour ne pas reproduire les errements du passé. Fidèle à son goût pour l’Histoire et, à la manière des feuilletonistes, il prolonge le conflit, tout inversant ses perspectives. L’Allemagne ressort ainsi vainqueur, après avoir contraint la France à l’armistice et avoir effacé Londres sous un déluge de bombes irradiantes, déversées par des raids massifs de zeppelins. Si 1933 marque la fin de la « Guerre terminale », elle ouvre aussi une période de paix débouchant sur l’hégémonie allemande. En guise de fil directeur, nous suivons l’enquête d’un jeune intellectuel français qui, à partir de 1958, tente d’exhumer le récit resté secret d’une expérimentation secrète et avortée, menée par Winston Churchill dans les premières années du conflit. Une expérience basée sur les travaux de Victor Frankenstein qui aurait pu changer le cours de la guerre.

Frankenstein 1918 a les défauts de ses qualités. Les personnages archétypés, les rebondissements téléphonés et autres facilités narratives peuvent agacer. Heureusement, l’imagination débridée, l’intertextualité complice et les multiples clins d’œil nous poussent à l’indulgence. Johan Heliot n’usurpe pas sa réputation de raconteur d’histoires. Il met sa connaissance de l’Histoire au service d’un récit où se mêlent les personnages historiques (Winston Churchill, Ernest Hemingway, Adolf Hitler, Irène et Marie Curie) et de fiction (Victor Frankenstein), rappelant en-cela la manière d’un René Reouven. Parmi ces caractères, on retiendra surtout celui de Victor. La créature monstrueuse, le non né, régénéré à partir de plusieurs cadavres, dépasse sa condition de chair à canon, pour gagner en humanité au fil du récit, au point d’incarner la mauvaise conscience d’une humanité bien décevante. On n’oubliera pas enfin les personnages féminins qui ne se contentent pas ici de faire tapisserie, bien au contraire, elles apparaissent même comme un des moteurs du récit.

Léger, mais non dépourvu d’une certaine profondeur, Frankenstein 1918 évite fort heureusement l’écueil de la naïveté. Derrière le récit recomposé d’une histoire secrète, non officielle, affleure en effet un propos dédié au nécessaire travail de l’historien, une tâche à mille lieues du prêt à penser mémoriel des commémorations institutionnelles. Johan Heliot déroule également une réflexion sur les méfaits du pouvoir et sur la transformation des combattants en machines, une chair à canon déshumanisée, taillable et sacrifiable à merci.

Autre avis ici.

Frankenstein 1918 de Johan Heliot – Éditions l’Atalante, collection « La Dentelle du Cygne », octobre 2018