Vigilance

Dans un avenir proche, dopé à l’adrénaline, Robert Jackson Bennett brosse le portrait d’une Amérique devenue complètement paranoïaque à force de vivre dans la peur. Une peur institutionnalisée, prenant le visage d’une altérité forcément suspecte. Qu’il soit étranger, noir, latino, jeune ou tout simplement non armé, l’autre constitue une menace contre laquelle le citoyen ne doit pas relâcher sa vigilance comme le scande le jeu de télé-réalité éponyme de la chaîne One Nation’s Truth. Le principe de l’émission a le mérite de la simplicité. Des candidats postulent pour faire partie d’une équipe des tueurs lâchés dans un environnement public aléatoire. Ils s’efforcent d’y faire le maximum de victimes, tout en restant vivant le plus longtemps possible. S’ils survivent, un jackpot récompense leur faculté de nuisance. Mais, si l’une des victimes/cibles les élimine, c’est elle qui touche le pactole. Dans tous les cas, le showrunner passe à la caisse, engrangeant le cash des annonceurs. Ils sont légion en ce bas monde.

Principal concepteur et producteur du programme vedette de ONT, John McDean est lui-même un tueur. Il sait que l’Amérique n’est plus un endroit où l’on vit, mais un lieu où l’on survit. Il connaît le goût pour le sang et pour la sécurité de la Personne Idéale, son concitoyen, cible privilégiée de l’émission Vigilance. Un profil dont il tire d’ailleurs un maximum de profit, capitalisant sur son angoisse afin de placer des publicités ciblées. McDean n’a aucun scrupule. Pourquoi en aurait-il ? Il ne fait que suivre le mouvement, l’accompagner, toujours avec un train d’avance, celui que lui procure la technologie et la neuro-psychologie. Et, s’il lui venait des états d’âme, les investisseurs se chargeraient de lui botter les fesses pour l’expédier parmi les rebuts. De toute façon, qui est-il pour prétendre infléchir la volonté de la Personne Idéale ? Ce soir, les réseaux sociaux bruissent de rumeurs astucieusement distillées par les algorithmes générés par les services marketing de la chaîne. Une atmosphère de violence latente électrise les habitués avides d’hémoglobine. Ils sont armés, prêts à défourailler ou à échanger des commentaires sur le direct concocté par les créatifs de ONT. Qui va se faire massacrer ? Qui va survivre ? Qui sera assez vigilant pour remporter le pactole ?

Sur un sujet n’étant pas sans rappeler Jack Barron et l’éternité ou Le prix du danger (Il faut relire Robert Sheckley), Robert Jackson Bennett dresse un portrait au vitriol d’une nation en roue libre, en proie aux démons de l’individualisme, au fantasme de l’auto-défense et persuadée que sa destinée manifeste s’incarne dans la guerre de tous contre tous. Dans Vigilance, les tueries de masse ne sont en effet plus un fléau réprouvé par une morale impuissante face au lobby des armes à feu, mais un spectacle tout public, servant de réceptacle aux passions malsaines d’une population déclassée. Un entertainment sordide dont tire profit des investisseurs cyniques, où tout est fait pour garder le téléspectateur captif, y compris de ses plus bas instincts. Le propos de l’auteur américain exhale une colère froide et généreuse contre tout une frange de la société américaine. Celle ayant voté sans sourciller pour Donald Trump, celle qui voue un véritable culte aux vétérans de la Seconde Guerre mondiale, mais curieusement, n’est pas dérangée de côtoyer les vrais nazis de l’alt-right au quotidien. Il réserve à cette engeance ses meilleures cartouches, ne tirant pas à blanc. Bien au contraire, il fait mouche car en Amérique in gun we trust and we die.

Entre les studios de One Nation’s Truth, où se déroulent les préparatifs du prochain Vigilance, et un bar de nuit miteux où patiente son public cible, Robert Jackson Bennett tisse sa toile, resserrant progressivement les mailles d’une intrigue en forme de crescendo glauque et inexorable. Et, même s’il ne brille pas pour son originalité, le twist final de Vigilance n’affaiblit cependant pas l’aspect satirique et grinçant de la charge.

Autre avis ici.

Vigilance (Vigilance, 2019) de Robert Jackson Bennett – Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », 2020 (novella traduite de l’anglais [États-Unis] par Gilles Goullet)

La Chose

La Chose est la réédition d’une novella de Science-fiction horrifique, parue en 1938 aux États-Unis. Dans nos contrées, elle figurait au sommaire du recueil Le Ciel est mort dans une traduction pour le moins datée. En reprenant le travail à zéro, Pierre-Paul Durastanti rend justice à la modernité d’un texte qui n’accuse finalement pas son âge (plus de 80 ans, excusez du peu). Plus connu pour l’adaptation de John Carpenter que pour celle du duo Nyby/Hawks, au grand dam de Dan Simmons, La Chose suscite évidemment une multitude de réminiscences visuelles. Ce processus mental ne s’embarrasse pas du paradoxe faisant illico de Kurt Russell, Wilford Brimley et Donald Moffat les incarnations textuelles de McReady, Blair ou Garry. On a connu pire pour des archétypes réduits dans la novella à quelques traits physiques et psychologiques. Lire La Chose en 2020, après avoir vu le film, provoque en conséquence un curieux sentiment de déjà-vu, même si la fin est plus radicale chez le réalisateur américain.

Sur une trame simple et solide, John W. Campbell propose un texte ne s’embarrassant guère de psychologie ou d’horreur organique. À vrai dire, l’angoisse n’apparaît pas au centre des préoccupations d’un auteur bien plus intéressé par la vraisemblance scientifique de la chose, pas celle à laquelle vous pensez, l’autre. Le sujet n’est donc pas qui est l’ennemi, mais comment le démasquer avant qu’il ne soit trop tard ? Pour y arriver, John W. Campbell mobilise les connaissances de la biologie, en particulier la sérologie, afin de venir au secours d’une humanité menacée par le péril insidieux de la subversion biologique. Le cauchemar ! Sur ce point, Carpenter respecte à la lettre l’intrigue de la novella, mais là où le réalisateur en fait un argument du suspense, Campbell se contente de démontrer que, grâce à sa faculté à réfléchir et grâce à son agressivité, l’être humain est sans doute la créature la plus dangereuse dans cette station de l’Antarctique, démontrant par la même occasion son aptitude à survivre dans un environnement hostile.

En dépit de son âge, La Chose demeure donc un huis-clos polaire efficace, d’une modernité étonnante, où le Struggle for life et le nihilisme s’effacent devant l’enquête scientifique et la froideur des faits. On relira maintenant avec plaisir Les Choses, histoire de goûter à toute l’ironie mordante de Peter Watts qui correspond finalement bien à l’esprit du texte de Campbell.

La Chose (Who Goes There ?, 1938) de John W. Campbell – Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », novembre 2020 (novella traduite de l’anglais [États-Unis] par Pierre-Paul Durastanti)

La Survie de Molly Southbourne

Si Les Meurtres de Molly Southbourne était une histoire d’horreur viscérale jouant sur une sorte de confusion des genres, La Survie de Molly Southbourne opte ouvertement pour une intrigue plus linéaire, mâtinée de science-fiction et de thriller. On y retrouve bien entendu Molly, ou du moins l’une des Mollies née du sang de l’originelle, exactement au moment où s’est achevé le précédent récit. La novella s’inscrit donc dans une sorte de continuation, mais dans un registre différent et avec d’autres choix narratifs. Terminée l’oppression glauque qui vous cueillait aux tripes sans préambule, bienvenue dans une veine plus balisée et plus claire, celle du thriller et de la paranoïa.

La question de l’identité se pose d’emblée au double de Molly. Elle la taraude et lui impose des choix incertains. La créature est-elle seulement un gynoïde asservi aux souvenirs et réflexes de la Molly prime, condamnée à porter sa culpabilité par procuration ? Doit-elle se résoudre à rester le jouet de puissances occultes ayant droit de vie ou mort sur son existence ? Ou est-elle un être doué de conscience, prêt à effectuer ses propres choix et prendre à bras le corps son avenir ? La réponse à ces interrogations détermine son devenir d’une manière pressante, d’autant plus qu’elle se découvre un nouvel adversaire, apparemment bienveillant, semblable par nature, mais adepte lui aussi du secret. Bref, si l’existence de Molly prime ne tenait qu’à une goutte de sang, celui de la copie ne tient qu’à un fil, voire à un coup de fil adressé à une mystérieuse officine dont le numéro est tatoué sur son avant-bras.

En choisissant le thriller et les ressorts de la guerre secrète, Tade Thompson abandonne l’atmosphère anxiogène de l’horreur organique. Il déroule ainsi un récit nerveux, où la tension se cantonne à la psychologie et à une course-poursuite qui voit Molly évoluer vers l’acceptation d’elle-même et une forme d’indépendance. Si le récit y gagne en rythme et clarté, il perd aussi hélas en originalité, ne s’écartant guère des conventions du genre.

Avec La Survie de Molly Southbourne, Tade Thompson délaisse l’ambiguïté et le malaise pour une intrigue efficace, héritée des programmes secrets issus de l’affrontement Est/Ouest. Reste une question : jusqu’où compte-t-il emmener Molly ? Le troisième volet de l’histoire nous le dira.

La Survie de Molly Southbourne (The Survival of Molly Southbourne, 2019) de Tade Thompson – Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », 2020 (novella traduite de l’anglais par Jean-Daniel Brèque)

Les agents de Dreamland

De Caitlín R. Kiernan, Internet nous apprend qu’elle mène de front une carrière dans la paléontologie et la littérature, alternant les scenarii de comics et l’écriture de romans ou de nouvelles. La science-fiction et la fantasy semblent être ses genres de prédilection, même si elle ne dédaigne pas le fantastique où elle a été primée pour un titre traduit dans nos contrées (La fille qui se noie). Je la découvre cependant ici avec le vingt-cinquième titre de la collection « Une Heure-Lumière » pour lequel je confesse un coup de cœur. Savoir que cette novella s’inscrit dans une courte série intitulée « Tinfoil Dossier » a l’avantage et l’inconvénient de me réjouir et de m’effrayer. Tout est foutu !

« Vous êtes ce que vous êtes, jusqu’à ce que vous ne le soyez plus. Toutes les choses sont seules dans le temps. Le temps est le navigateur, et nous ne sommes que des autostoppeurs. »

Les agents de Dreamland ne verse pas dans les lovecrafteries, bien au contraire la novella relève de l’héritage lovecraftien, dans la meilleure acception du terme. Caitlín R. Kiernan ne se contente pas en effet de reprendre à son compte les éléments de l’imaginaire de l’auteur de Providence, elle se les approprie, proposant de surcroît un melting-pot d’influences diverses empruntées à la culture populaire, y compris musicale. Ésotérisme, dérive sectaire, complotisme, ufologie, champignon parasite et histoire secrète composent un récit qui, s’il ne livre pas LA solution, n’en demeure pas moins suffisamment inquiétant pour susciter le malaise et la sidération face à l’inconnu et à la petitesse de l’espèce humaine.

D’une plume imagée, pétrie de fulgurances redoutables, bénéficiant de plus de la traduction soignée de Mélanie Fazi, l’autrice américaine opte pour une narration résolument non linéaire, dessinant progressivement les contours d’une vérité indicible et sans espoir. Elle acquitte ainsi son tribut à Lovecraft, sans se montrer trop maniérée ou trop respectueuse de la matière originale, distillant l’horreur et l’étrangeté dans les angles morts d’un récit que n’aurait pas désavoué les scénaristes de la série X-Files. Les agents de Dreamland se distingue enfin par la radicalité de son propos et un pessimisme perceptible jusque dans le désenchantement du mystérieux Signaleur, mais aussi compréhensible à la lumière des révélations de l’inquiétante Immacolata Sexton, l’alter-ego féminin et britannique de l’agent américain.

Déroutant et malin, Les agents de Dreamland a donc tout pour séduire l’éventuel curieux, à la condition d’accepter le pacte de lecture proposé par Caitlín R. Kiernan. Reste à lire maintenant Noirs vaisseaux apparus au sud du paradis, paru au sommaire du numéro 99 de la revue Bifrost, histoire de prolonger le charme vénéneux de ce premier texte de la série « Tinfoil Dossier ».

Les agents de Dreamland de Caitlín R. Kiernan – Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », août 2020 (novella traduite de l’anglais [États-Unis] par Mélanie Fazi)

Le Temps fut

Le Temps, cette variable fuyante et subjective figure parmi les lieux communs de la science fiction. Dès les origines du genre, notamment avec La Machine à explorer le temps, les auteurs ont perçu rapidement les perspectives conjecturales que cette donnée physique pouvait apporter à l’anticipation romanesque.

L’argument de départ de Le Temps fut a le mérite d’être simple et compréhensible. Emmett Leigh se passionne pour les vieux livres sur la Seconde Guerre mondiale. De cette passion, il a fait son gagne pain, vendant via internet le fruit de ses trouvailles. Profitant de la liquidation du stock d’une vieille librairie londonienne, il se retrouve en train de dépouiller une benne à ordures où le propriétaire a jeté les livres dont il n’a pu se débarrasser. Parmi le butin collecté, Emmett repère un recueil de poésie, une édition confidentielle à compte d’auteur qui recèle en ces pages, en guise de marque-page, une lettre manuscrite énigmatique adressée par un soldat à son amant. Cette découverte le pousse à mener l’enquête afin de se documenter sur ce couple homosexuel. Mais, ses investigations révèlent bien plus qu’une simple histoire sentimentale.

Récit de fugue temporelle, Le Temps fut entre en résonance consciemment ou non avec plusieurs histoires situées à la croisée des légendes urbaines et de l’Histoire. On ne peut s’empêcher en effet de penser à la prétendue expérience qui aurait eu lieu dans les chantiers navals de Philadelphie le 23 octobre 1943. À bien des égards, cette tentative pour rendre un destroyer invisible, dont les conséquences catastrophiques font la joie des blogs complotistes, suscite un phénomène d’écho avec l’expérimentation menée par l’Unité Incertitude, débarquée en 1940 sur les côtes du Suffolk. Mais, plus sûrement, dans sa recherche de plausibilité, Ian McDonald est allé glaner son information sur Internet, notamment dans les théories fantaisistes autour de la mer en feu de Shingle Street et du bataillon perdu de Sandringham. Mais, le récit de Ian McDonald évoque aussi celui du diptyque « Blitz », l’intrication du destin des personnages et leur immersion au cœur de l’Histoire n’étant pas sans rappeler en effet le devenir des héros de Connie Willis.

Ces quelques points étant élucidés, on peut apprécier aussi la novella de l’auteur britannique pour elle-même, notamment dans sa manière d’entrelacer les trames au point de susciter un véritable enchâssement narratif. Le Temps fut fait ainsi du concept d’intrication quantique un prétexte propice à une errance temporelle dont l’itinéraire reste indéterminé jusqu’au twist final. De ce voyage en forme d’enquête, celle d’un geek bibliophile, dont bon nombre d’étapes demeurent dans un angle mort narratif, on retire une fascination indéniable. Inscrit dans une Histoire qui nous dépasse et nous englobe, on ne peut que constater le caractère éphémère de l’existence individuelle et l’intemporalité des sentiments humains. Il faut cependant accepter de ne pas tout comprendre pour laisser la suspension d’incrédulité agir et goûter au charme d’un récit frappé du sceau du fatalisme et de la mélancolie.

Avec Le Temps fut, Ian McDonald brode donc sur un motif classique de science fiction, un récit à hauteur d’homme, empreint d’émotion, faisant se rencontrer petite et Grande Histoire sur fond de guerre éternelle.

Autre avis ici.

Le Temps fut (Time Was, 2018) de Ian McDonald – Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », février 2020 (novella traduite de l’anglais [Irlande] par Gilles Goullet)

Abimagique

Un texte de Lucius Shepard ne se raconte pas sans en amoindrir la puissance d’évocation. Il est en effet très difficile de restituer, au moins partiellement, une histoire narrée par l’auteur, tant celui-ci apprécie explorer les territoires textuels mouvants dont se nourrit le fantastique. On se contentera donc de dire que Abimagique est l’histoire d’une mauvaise rencontre, mais aussi d’une passion fusionnelle totale, sacrifiée sur l’autel de l’irrationnel et de la sorcellerie. Ou pas.

« La vie est l’exercice raisonné de la passion. Quand elle cesse de l’être, c’est la mort. »

Abimagique est le surnom d’une jeune femme mystérieuse, bien dans sa chair, dont les assauts de sensualité prennent racine au sein du terreau fertile du mysticisme et des pseudo-sciences. Séduit par la personnalité et la volupté exubérante de l’inconnue, le narrateur tombe avec délice sous sa coupe, au point de délaisser ses fréquentations adulescentes et de négliger ses études. Il renonce également à la rationalité, épousant le point de vue de son amante, mais aussi ses marottes ésotériques. Ce processus inexorable, rendu plus aisé par sa faiblesse de caractère, est décrit par Lucius Shepard comme un glissement progressif, non exempt de périodes de doute vite évacuées. Au fil des chapitres, on observe la conversion pleine et entière du narrateur à la weltanschauung de la jeune femme. Il tombe ainsi sous son charme, avant de succomber à ses lubies alimentaires et puis de se plier, avec un plaisir coupable, aux rituels sexuels auxquels elle l’initie. Progressivement, Abi devient l’alpha et l’oméga de son existence, l’amenant à reconsidérer ses certitudes cartésiennes et le poussant à participer à la lutte de cette Vénus de Willendorf wiccane contre le péril d’ampleur cosmique qui, selon ses dires, menace l’humanité.

Lucius Shepard joue ainsi constamment sur l’ambivalence implicite des sentiments d’un narrateur partagé entre le « bon coup » représentée par Abi et le goût inquiétant pour le secret de la jeune femme. Rédigé à la deuxième personne du singulier, Abimagique use du registre de la mystification, voire de l’auto-mystification. En s’adressant à lui-même, le narrateur nous renvoie en effet à notre propre interprétation et à notre subjectivité face à la fiabilité problématique de ses dires. Écrit un peu sur un coup de tête, comme le confesse Lucius Shepard dans une postface un tantinet autobiographique, Abimagique se targue ainsi d’un second niveau de lecture qui rend son dénouement ouvert encore plus intriguant.

On retrouve aussi dans la novella toutes les qualités d’écriture qui nous font tant apprécier l’auteur, en particulier sa faculté à susciter l’étrangeté dans un contexte des plus prosaïques et familiers. Le surnaturel y apparaît comme un filtre appliqué à la réalité, se superposant au quotidien pour en révéler des aspects occultes ou pour conférer aux faits une signification ambiguë. On se plaît enfin à déchiffrer les allusions aux mauvais genres, qu’elles soient cinématographiques, littéraires ou autre, parsemées au fil d’un récit ne faisant pas l’économie de fulgurances stylistiques empreintes d’un existentialisme discret.

« Quand les gens meurent, tout ce qui arrive en apparence, c’est qu’ils sont exclus du rêve que nous faisons du monde. »

Longtemps après avoir terminé la novella, Abimagique continue à peupler l’imaginaire d’images dérangeantes, renforçant le tropisme irrésistible exercé par la prose elliptique de Lucius Shepard. Explorateur des marges et des angles morts de l’esprit humain, l’auteur ne déçoit pas, une fois de plus, l’amateur de merveilleux et d’horreur qui sommeille en chaque lecteur.

ps : On cause de cette novella ici aussi.

Abimagique (Abimagique, 2007) de Lucius Shepard – Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », août 2019 (novella traduite de l’anglais [États-Unis] par Jean-Daniel Brèque)

L’Enfance attribuée

Sam Harger et Eleanor Starke ont tout pour être heureux. Leur situation leur garantit de vivre éternellement à l’abri du besoin et de la plupart des maladies génétiques ou épidémiques connues. Ils sont beaux, pleinement satisfaits du point de vue professionnel et affectif, en pleine santé et très amoureux l’un de l’autre, en dépit de l’ambition politique dévorante d’Eleanor. La possibilité de devenir parents, un privilège accordé chichement par la ministère de la Santé et des Affaires Sociales vient couronner leur idylle. Mais, dans ce futur parfait, l’erreur est impossible et l’exclusion impensable comme va le découvrir Sam.

Pour paraphraser le titre d’une nouvelle de Jean-Jacques Nguyen, L’Enfance attribuée pourrait être renommée l’amour au temps de la prophylaxie totale. Le texte de David Marusek se distingue en effet par un world building fouillé, mettant en scène une société future où la mort, la maladie, la vieillesse et les incertitudes de l’existence ressortent d’un passé révolu. Bien entendu, les apparences idéales se révèlent au final oppressives faisant passer Le Meilleur des monde d’Aldous Huxley pour un aimable conte pour enfants.

Si l’humanité jouit en effet du confort technologique et d’une longévité étendue, elle vit sous le couperet, celui des sangsues de la Milice, des dispositifs de contrôle automatisés qui scannent les échantillons biologiques prélevés de manière aléatoire sur la population afin de juger de leur innocuité sur la collectivité. Bref, on vit plus longtemps, mais on peut déchoir très vite et rejoindre la catégorie des altérés, certes tolérés mais exclus des bienfaits du génie génétique.

Confinée dans des cités implantées sous des canopées de nano-agents qui les préservent des germes extérieurs, une ribambelle de pestes moléculaires mortelles, l’hyperclasse consomme son visola quotidien, connectée à son fil d’information, sous le regard attentif de domestiques sélectionnés génétiquement pour leurs aptitudes (le meilleur des monde, on vous dit). Via un assistant numérique personnel, elle prend rendez-vous à la clinique de rejuvénation pour ajuster son âge selon son humeur. Elle assiste en hologramme ou en corps-réel aux réunions de travail ou aux fêtes entre amis, partageant un peu de convivialité par procuration. Elle accomplit finalement les routines d’une vie bien réglée, tout en sachant que la Milice veille à sa sécurité. Et, peu importe si cette dernière dispose du droit de vie ou de mort sur le quidam. L’enfer est forcément réservé aux autres.

Histoire d’amour classique entre deux membres de la classe privilégiée, dont l’un impose son agenda personnel à l’autre, L’Enfance attribuée vaut surtout pour sa description du futur. De la relation de Sam et Eleanore, on ne retient surtout que l’amertume et la frustration. L’amour y ressemble davantage à un investissement contractuel ou à un plan de carrière négocié par assistants numériques interposés. Si le futur esquissé par David Marusek brille par sa richesse spéculative, il n’est finalement que la continuation de notre présent. Froid, matérialiste, fonctionnel, toujours plus exigeant dans sa volonté de contrôle et de maîtrise des aléas. Mais aussi sans pitié.

Face au foisonnement thématique de L’Enfance attribuée, on ne peut hélas que déplorer la faiblesse de l’intrigue et des personnages qui sont expédiés comme une formalité superflue. L’imagination de David Marusek semble se tarir au contact de l’humain, l’auteur préférant surtout traiter de l’interaction entre l’humanité et la technologie. Un défaut que l’on retrouve d’ailleurs dans Un Paradis d’enfer, seul roman traduit dans nos contrées et premier volet du diptyque Counting Heads/Mind Over Ship, dont L’Enfance attribuée constitue en quelque sorte la matrice originelle.

En dépit de ce léger bémol, L’Enfance attribuée est une réédition bienvenue, la première de la collection « Une Heure-Lumière », dont l’intérêt réside tout entier dans un world building touffu et prometteur.

Autre avis ici.

L’Enfance attribuée (We Were Out of Our Minds with Joy, 1995) de David Marusek – Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », août 2019 (novella traduite de l’anglais [États-Unis] par Patrick Mercadal)

Acadie

Comme son titre ne le laisse pas présager, Acadie relève bien du cœur de cible de la science fiction, un lectorat ne ménageant guère sa peine lorsqu’il s’agit de contenter son appétence pour le Sense of wonder et satisfaire son goût pour le Space opera. Comme le chat de Shrödinger dans sa boîte, je n’ai pas attendu longtemps pour laisser s’effondrer mon incrédulité vers la certitude de lire une novella plus que correcte, dotée de surcroît d’un dénouement inattendu qui n’est pas pour me déplaire.

Reprenons. Dans un avenir lointain, Isabel Potter s’est exilée dans les étoiles, fuyant le berceau de l’humanité pour continuer ses expériences sur le génome humain en dépit de la réprobation de ses congénères. Déclarée ennemie publique numéro 1 dans son pays natal et menacée de mort immédiate, elle a recherché l’un des endroits les plus reculés de la galaxie pour bâtir une civilisation posthumaine, en compagnie de ses partisans, une poignée de post-doctorants fanatisés, et des colons en hibernation de l’astronef qu’elle a détourné. Cinq cent années plus tard, la Colonie a bien prospéré. Rejoint par quelques marginaux, en rupture avec l’humanité et l’Agence, son bras inquisiteur armé, elle a développé un mode de vie conforme à son idéal. Une utopie éparpillée sur un archipel d’habitats spatiaux, de rocs évidés afin de servir de décor aux chimères de ses habitants, de donner corps à leurs lubies génétiques ou d’adapter leur biologie aux exigences d’un univers fondamentalement hostile à la vie terrestre. Mais, lorsqu’une sonde dépêchée par l’Agence franchit le périmètre de sécurité de la Colonie, son président dilettante, John Wayne Faraday (Duke pour ses potes), opte pour l’évacuation générale, histoire d’éviter un génocide.

Format oblige, Acadie ne fait qu’esquisser un futur dont on se plaît à espérer qu’il connaîtra un développement ultérieur plus ample. Dave Hutchinson en garde en effet beaucoup sous la plume, laissant apparaître en creux un worldbuilding rien moins qu’enthousiasmant. Le texte de l’auteur britannique recèle les promesses d’un univers foisonnant ne demandant qu’à se réaliser. Un potentiel qui n’est pas sans rappeler celui des débuts de la série des « Huit Mondes » de John Varley ou celui du « cycle de la Culture » de Iain M. Banks. L’auteur britannique partage d’ailleurs avec ses deux prédécesseurs un goût assuré pour l’ironie légère et le sarcasme vachard, manière de filer la satire sans se montre trop sentencieux. Par ailleurs, Acadie apparaît comme un parfait panachage de hard science soft, de questionnements sociétaux et de postmodernisme avec, en guise de dénouement, un retournement de point de vue qui vient nous cueillir sans coup férir, nous laissant avec nos certitudes en berne.

Inédit dans nos contrées, Acadie rejoint donc illico le quarteron des titres convaincants de la collection « Une Heure-Lumière », du moins à mes yeux frappés de myopie. Une place enviable aux côtés de 24 vues du Mont Fuji, par Hokusai de Roger Zelazny, Poumon vert de Ian R. MacLeod, Helstrid de Christian Leourier et Les Meurtres de Molly Southbourne de Tade Thompson. On a connu pire comme voisinage.

On fait tourner les liens avec L’épaule d’Orion, C’est pour ma culture et Les Chroniques du Chroniqueur, sans oublier Le Culte d’Apophis.

Acadie (Acadie, 2017) de Dave Hutchinson – Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », septembre 2019 – novella traduite de l’anglais par Mathieu Prioux)

Waldo

Le monde est au bord du chaos. Les moteurs de la North American Power-Air tombent en panne les uns après les autres, sans qu’aucun ingénieur ne soit en mesure de l’expliquer et encore moins de trouver une solution pour parer au désordre qui s’amorce partout sur Terre et au-delà. Le trafic aérien ne tarde pas à sombrer dans la panique et l’approvisionnement en énergie est lui-même menacé. Pour les dirigeants de la NAPA, seul le Capitaine Futur Waldo peut les sauver de la panade. Mais, le bougre n’a pas la réputation d’être commode et il a de surcroît un sérieux contentieux avec la compagnie.

Dix-neuvième opus de la collection « Une Heure-Lumière », Waldo nous projette illico au cœur de l’âge d’or américain, nous permettant de découvrir un inédit de Robert A. Heinlein, l’un des Big Three de la science-fiction. Entré dans le langage courant pour désigner un dispositif de télémanipulation, le terme waldo s’applique à l’origine au personnage principal de la novella de l’auteur américain, Waldo Farthingwaite-Jones. Un type guère aimable, pour tout dire misanthrope, handicapé et obèse. Mais, un génie, habitué à résoudre les problèmes scientifiques ou techniques qu’on lui soumet.

Inédit dans nos contrées, le texte illustre bellement cette science-fiction classique, pour ne pas dire campbellienne, où la technologie figurait au cœur des préoccupations du genre, impulsant des transformations sociétales pour le meilleur de l’humanité. Volontiers didactique, Waldo se révèle aussi sarcastique, singeant l’attitude du personnage titre. Poussé à la misanthropie par une maladie incapacitante, le bougre ne décolle plus de Franc-Alleu, son domaine réservé en orbite autour de la Terre, dispensant son savoir-faire à ceux qui osent requérir son aide. Loin des singes nus, comme il surnomme ses contemporains, entouré par les multiples dispositifs de téléassistance de son invention, Waldo toise et méprise en effet l’humanité, ne supportant que la compagnie de son mastiff et d’un canaris.

Si l’on ne peut effacer complètement l’aspect daté du récit et les poncifs, force est de reconnaître qu’il offre quand même quelques motifs de satisfaction. Robert A. Heinlein imagine le concept d’un réseau sans fil pour le transport de l’énergie et les applications concrètes qui en découlent, objets connectés, véhicules autonomes et une version, certes rudimentaire, du smartphone. Heinlein imagine en partie ainsi ce qui compose désormais notre quotidien, y compris dans ses préoccupations médicales, notamment pour ce qui concerne les effets de cette énergie rayonnante sur nos organismes. Mais, si les prémisses se veulent rationnelles, le déroulé de l’histoire bascule ensuite vers le surnaturel, voire la fantasy, introduisant un autre monde avec lequel il convient d’entrer en résonance, avec le concours d’un rebouteux, pour accomplir des miracles. Dommage pour les règles de la thermodynamique et bien d’autres lois de la physique. Dommage aussi pour un récit qui verse dans le blabla et le grotesque.

Waldo me laisse donc un sentiment mitigé, me remettant en mémoire d’autres rendez-vous manqués avec Robert A. Heinlein. Il faudra peut-être que je parle un jour de la déconvenue de L’Homme qui vendit la Lune. Ou pas.

Waldo (Waldo, 1942-1950) de Robert A. Heinlein – Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », juin 2019 (novella traduite de l’anglais [États-Unis] par Pierre-Paul Durastanti)

Les Meurtres de Molly Southbourne

Autre titre de la collection « Une Heure-Lumière » récompensé aux Utopiales ce week-end, Les Meurtres de Molly Southbourne n’usurpe pas son prix Julia Verlanger. On va finir par croire que j’ai bon goût…

Récit d’apprentissage mâtiné d’horreur corporelle, Les Meurtres de Molly Southbourne ne met pas longtemps pour happer le lecteur. En fait, il suffit de quelques pages pour basculer dans l’horreur glauque de l’existence de Molly, petite fille couvée par ses parents dans une ferme isolée. Car Molly vit avec un secret, du genre à ne pas partager avec ses amies durant une pyjama party. Seuls ses parents la comprennent, lui inculquant l’éducation adéquate à sa survie, tout en organisant sa protection contre les doppelgängers nés de son propre sang. Des créatures d’apparence fragile, en tout point semblable à elle, si ce n’est cette propension à la violence qui les poussent à vouloir la tuer.

« Si tu vois une fille qui te ressemble, cours et bats-toi.

Ne saigne pas.

Si tu saignes, une compresse, le feu, du détergent.

Si tu trouves un trou, va chercher tes parents. »

Mantra entêtant, Molly répète inlassablement les principes enseignés par ses parents, de l’enfance à l’âge adulte, de l’innocence à la maturité, traversant les affres de l’adolescence, volonté d’auto-destruction y comprise, et les premiers amours, avec l’impression de voir sa vie lui échapper. Car, bien entendu, les faits qu’elle supporte trouvent leur explication scientifique dans l’existence de sa mère et dans sa participation à la Guerre froide. Du coup, le récit horrifique de Molly bascule sans coup férir vers la science-fiction sans trop nuire cependant à l’atmosphère angoissante de l’ensemble.

En matière de show don’t tell, Tade Thompson distille en effet avec brio l’information, ne se montrant pas trop explicite sur les raisons de la situation de Molly. Il déroule un récit placé sous le joug de la fatalité et de l’incompréhension. Molly apparaît comme sa propre ennemie. Implacable, elle est littéralement légion, engendrant par la moindre de ses plaies ou durant ses règles, une armée de clones résolus à sa propre perte. Peu-à-peu, l’intrigue devient récit d’apprentissage. On accompagne l’enfant, puis la jeune femme dans sa découverte du monde, expérience dont elle goûte les traumatismes successifs avec le couperet des autres mollies au-dessus de la tête. L’expérience lui trempe le caractère et elle se forge une existence, abandonnant progressivement sa capacité à l’empathie.

D’une manière plus symbolique, Les Meurtres de Molly Southbourne nous renvoie enfin à notre condition de créature organique composée de cellules appelées à se dégrader, à mourir, avant d’être remplacées par de nouvelles jusqu’à la dégénérescence finale de notre organisme. Une entropie inscrite dans notre génome et contre laquelle tous les discours sur le libre-arbitre et toutes les mesures prises pour en ralentir les effets ne peuvent pas grand chose. En transposant cette réalité biologique dans le contexte d’un récit d’horreur corporelle, Tade Thompson se montre malin et astucieux, rendant le malaise existentiel de Molly encore plus perceptible pour le lecteur.

Dix-huitième opus de la collection « Une Heure-Lumière », Les Meurtres de Molly Southbourne acquitte donc honorablement son tribut aux grands anciens, en particulier au Frankenstein de Mary Shelley, tout en apportant une touche de modernité bienvenue. A suivre avec The Survival of Molly Southbourne, à paraître aussi au Bélial’.

Les Meurtres de Molly Southbourne (The Murders of Molly Southbourne, 2017) de Tade Thompson – Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », avril 2019 (novella traduite de l’anglais par Jean-Daniel Brèque)