Abimagique

Un texte de Lucius Shepard ne se raconte pas sans en amoindrir la puissance d’évocation. Il est en effet très difficile de restituer, au moins partiellement, une histoire narrée par l’auteur, tant celui-ci apprécie explorer les territoires textuels mouvants dont se nourrit le fantastique. On se contentera donc de dire que Abimagique est l’histoire d’une mauvaise rencontre, mais aussi d’une passion fusionnelle totale, sacrifiée sur l’autel de l’irrationnel et de la sorcellerie. Ou pas.

« La vie est l’exercice raisonné de la passion. Quand elle cesse de l’être, c’est la mort. »

Abimagique est le surnom d’une jeune femme mystérieuse, bien dans sa chair, dont les assauts de sensualité prennent racine au sein du terreau fertile du mysticisme et des pseudo-sciences. Séduit par la personnalité et la volupté exubérante de l’inconnue, le narrateur tombe avec délice sous sa coupe, au point de délaisser ses fréquentations adulescentes et de négliger ses études. Il renonce également à la rationalité, épousant le point de vue de son amante, mais aussi ses marottes ésotériques. Ce processus inexorable, rendu plus aisé par sa faiblesse de caractère, est décrit par Lucius Shepard comme un glissement progressif, non exempt de périodes de doute vite évacuées. Au fil des chapitres, on observe la conversion pleine et entière du narrateur à la weltanschauung de la jeune femme. Il tombe ainsi sous son charme, avant de succomber à ses lubies alimentaires et puis de se plier, avec un plaisir coupable, aux rituels sexuels auxquels elle l’initie. Progressivement, Abi devient l’alpha et l’oméga de son existence, l’amenant à reconsidérer ses certitudes cartésiennes et le poussant à participer à la lutte de cette Vénus de Willendorf wiccane contre le péril d’ampleur cosmique qui, selon ses dires, menace l’humanité.

Lucius Shepard joue ainsi constamment sur l’ambivalence implicite des sentiments d’un narrateur partagé entre le « bon coup » représentée par Abi et le goût inquiétant pour le secret de la jeune femme. Rédigé à la deuxième personne du singulier, Abimagique use du registre de la mystification, voire de l’auto-mystification. En s’adressant à lui-même, le narrateur nous renvoie en effet à notre propre interprétation et à notre subjectivité face à la fiabilité problématique de ses dires. Écrit un peu sur un coup de tête, comme le confesse Lucius Shepard dans une postface un tantinet autobiographique, Abimagique se targue ainsi d’un second niveau de lecture qui rend son dénouement ouvert encore plus intriguant.

On retrouve aussi dans la novella toutes les qualités d’écriture qui nous font tant apprécier l’auteur, en particulier sa faculté à susciter l’étrangeté dans un contexte des plus prosaïques et familiers. Le surnaturel y apparaît comme un filtre appliqué à la réalité, se superposant au quotidien pour en révéler des aspects occultes ou pour conférer aux faits une signification ambiguë. On se plaît enfin à déchiffrer les allusions aux mauvais genres, qu’elles soient cinématographiques, littéraires ou autre, parsemées au fil d’un récit ne faisant pas l’économie de fulgurances stylistiques empreintes d’un existentialisme discret.

« Quand les gens meurent, tout ce qui arrive en apparence, c’est qu’ils sont exclus du rêve que nous faisons du monde. »

Longtemps après avoir terminé la novella, Abimagique continue à peupler l’imaginaire d’images dérangeantes, renforçant le tropisme irrésistible exercé par la prose elliptique de Lucius Shepard. Explorateur des marges et des angles morts de l’esprit humain, l’auteur ne déçoit pas, une fois de plus, l’amateur de merveilleux et d’horreur qui sommeille en chaque lecteur.

ps : On cause de cette novella ici aussi.

Abimagique (Abimagique, 2007) de Lucius Shepard – Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », août 2019 (novella traduite de l’anglais [États-Unis] par Jean-Daniel Brèque)

L’Enfance attribuée

Sam Harger et Eleanor Starke ont tout pour être heureux. Leur situation leur garantit de vivre éternellement à l’abri du besoin et de la plupart des maladies génétiques ou épidémiques connues. Ils sont beaux, pleinement satisfaits du point de vue professionnel et affectif, en pleine santé et très amoureux l’un de l’autre, en dépit de l’ambition politique dévorante d’Eleanor. La possibilité de devenir parents, un privilège accordé chichement par la ministère de la Santé et des Affaires Sociales vient couronner leur idylle. Mais, dans ce futur parfait, l’erreur est impossible et l’exclusion impensable comme va le découvrir Sam.

Pour paraphraser le titre d’une nouvelle de Jean-Jacques Nguyen, L’Enfance attribuée pourrait être renommée l’amour au temps de la prophylaxie totale. Le texte de David Marusek se distingue en effet par un world building fouillé, mettant en scène une société future où la mort, la maladie, la vieillesse et les incertitudes de l’existence ressortent d’un passé révolu. Bien entendu, les apparences idéales se révèlent au final oppressives faisant passer Le Meilleur des monde d’Aldous Huxley pour un aimable conte pour enfants.

Si l’humanité jouit en effet du confort technologique et d’une longévité étendue, elle vit sous le couperet, celui des sangsues de la Milice, des dispositifs de contrôle automatisés qui scannent les échantillons biologiques prélevés de manière aléatoire sur la population afin de juger de leur innocuité sur la collectivité. Bref, on vit plus longtemps, mais on peut déchoir très vite et rejoindre la catégorie des altérés, certes tolérés mais exclus des bienfaits du génie génétique.

Confinée dans des cités implantées sous des canopées de nano-agents qui les préservent des germes extérieurs, une ribambelle de pestes moléculaires mortelles, l’hyperclasse consomme son visola quotidien, connectée à son fil d’information, sous le regard attentif de domestiques sélectionnés génétiquement pour leurs aptitudes (le meilleur des monde, on vous dit). Via un assistant numérique personnel, elle prend rendez-vous à la clinique de rejuvénation pour ajuster son âge selon son humeur. Elle assiste en hologramme ou en corps-réel aux réunions de travail ou aux fêtes entre amis, partageant un peu de convivialité par procuration. Elle accomplit finalement les routines d’une vie bien réglée, tout en sachant que la Milice veille à sa sécurité. Et, peu importe si cette dernière dispose du droit de vie ou de mort sur le quidam. L’enfer est forcément réservé aux autres.

Histoire d’amour classique entre deux membres de la classe privilégiée, dont l’un impose son agenda personnel à l’autre, L’Enfance attribuée vaut surtout pour sa description du futur. De la relation de Sam et Eleanore, on ne retient surtout que l’amertume et la frustration. L’amour y ressemble davantage à un investissement contractuel ou à un plan de carrière négocié par assistants numériques interposés. Si le futur esquissé par David Marusek brille par sa richesse spéculative, il n’est finalement que la continuation de notre présent. Froid, matérialiste, fonctionnel, toujours plus exigeant dans sa volonté de contrôle et de maîtrise des aléas. Mais aussi sans pitié.

Face au foisonnement thématique de L’Enfance attribuée, on ne peut hélas que déplorer la faiblesse de l’intrigue et des personnages qui sont expédiés comme une formalité superflue. L’imagination de David Marusek semble se tarir au contact de l’humain, l’auteur préférant surtout traiter de l’interaction entre l’humanité et la technologie. Un défaut que l’on retrouve d’ailleurs dans Un Paradis d’enfer, seul roman traduit dans nos contrées et premier volet du diptyque Counting Heads/Mind Over Ship, dont L’Enfance attribuée constitue en quelque sorte la matrice originelle.

En dépit de ce léger bémol, L’Enfance attribuée est une réédition bienvenue, la première de la collection « Une Heure-Lumière », dont l’intérêt réside tout entier dans un world building touffu et prometteur.

Autre avis ici.

L’Enfance attribuée (We Were Out of Our Minds with Joy, 1995) de David Marusek – Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », août 2019 (novella traduite de l’anglais [États-Unis] par Patrick Mercadal)

Acadie

Comme son titre ne le laisse pas présager, Acadie relève bien du cœur de cible de la science fiction, un lectorat ne ménageant guère sa peine lorsqu’il s’agit de contenter son appétence pour le Sense of wonder et satisfaire son goût pour le Space opera. Comme le chat de Shrödinger dans sa boîte, je n’ai pas attendu longtemps pour laisser s’effondrer mon incrédulité vers la certitude de lire une novella plus que correcte, dotée de surcroît d’un dénouement inattendu qui n’est pas pour me déplaire.

Reprenons. Dans un avenir lointain, Isabel Potter s’est exilée dans les étoiles, fuyant le berceau de l’humanité pour continuer ses expériences sur le génome humain en dépit de la réprobation de ses congénères. Déclarée ennemie publique numéro 1 dans son pays natal et menacée de mort immédiate, elle a recherché l’un des endroits les plus reculés de la galaxie pour bâtir une civilisation posthumaine, en compagnie de ses partisans, une poignée de post-doctorants fanatisés, et des colons en hibernation de l’astronef qu’elle a détourné. Cinq cent années plus tard, la Colonie a bien prospéré. Rejoint par quelques marginaux, en rupture avec l’humanité et l’Agence, son bras inquisiteur armé, elle a développé un mode de vie conforme à son idéal. Une utopie éparpillée sur un archipel d’habitats spatiaux, de rocs évidés afin de servir de décor aux chimères de ses habitants, de donner corps à leurs lubies génétiques ou d’adapter leur biologie aux exigences d’un univers fondamentalement hostile à la vie terrestre. Mais, lorsqu’une sonde dépêchée par l’Agence franchit le périmètre de sécurité de la Colonie, son président dilettante, John Wayne Faraday (Duke pour ses potes), opte pour l’évacuation générale, histoire d’éviter un génocide.

Format oblige, Acadie ne fait qu’esquisser un futur dont on se plaît à espérer qu’il connaîtra un développement ultérieur plus ample. Dave Hutchinson en garde en effet beaucoup sous la plume, laissant apparaître en creux un worldbuilding rien moins qu’enthousiasmant. Le texte de l’auteur britannique recèle les promesses d’un univers foisonnant ne demandant qu’à se réaliser. Un potentiel qui n’est pas sans rappeler celui des débuts de la série des « Huit Mondes » de John Varley ou celui du « cycle de la Culture » de Iain M. Banks. L’auteur britannique partage d’ailleurs avec ses deux prédécesseurs un goût assuré pour l’ironie légère et le sarcasme vachard, manière de filer la satire sans se montre trop sentencieux. Par ailleurs, Acadie apparaît comme un parfait panachage de hard science soft, de questionnements sociétaux et de postmodernisme avec, en guise de dénouement, un retournement de point de vue qui vient nous cueillir sans coup férir, nous laissant avec nos certitudes en berne.

Inédit dans nos contrées, Acadie rejoint donc illico le quarteron des titres convaincants de la collection « Une Heure-Lumière », du moins à mes yeux frappés de myopie. Une place enviable aux côtés de 24 vues du Mont Fuji, par Hokusai de Roger Zelazny, Poumon vert de Ian R. MacLeod, Helstrid de Christian Leourier et Les Meurtres de Molly Southbourne de Tade Thompson. On a connu pire comme voisinage.

On fait tourner les liens avec L’épaule d’Orion, C’est pour ma culture et Les Chroniques du Chroniqueur, sans oublier Le Culte d’Apophis.

Acadie (Acadie, 2017) de Dave Hutchinson – Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », septembre 2019 – novella traduite de l’anglais par Mathieu Prioux)

Waldo

Le monde est au bord du chaos. Les moteurs de la North American Power-Air tombent en panne les uns après les autres, sans qu’aucun ingénieur ne soit en mesure de l’expliquer et encore moins de trouver une solution pour parer au désordre qui s’amorce partout sur Terre et au-delà. Le trafic aérien ne tarde pas à sombrer dans la panique et l’approvisionnement en énergie est lui-même menacé. Pour les dirigeants de la NAPA, seul le Capitaine Futur Waldo peut les sauver de la panade. Mais, le bougre n’a pas la réputation d’être commode et il a de surcroît un sérieux contentieux avec la compagnie.

Dix-neuvième opus de la collection « Une Heure-Lumière », Waldo nous projette illico au cœur de l’âge d’or américain, nous permettant de découvrir un inédit de Robert A. Heinlein, l’un des Big Three de la science-fiction. Entré dans le langage courant pour désigner un dispositif de télémanipulation, le terme waldo s’applique à l’origine au personnage principal de la novella de l’auteur américain, Waldo Farthingwaite-Jones. Un type guère aimable, pour tout dire misanthrope, handicapé et obèse. Mais, un génie, habitué à résoudre les problèmes scientifiques ou techniques qu’on lui soumet.

Inédit dans nos contrées, le texte illustre bellement cette science-fiction classique, pour ne pas dire campbellienne, où la technologie figurait au cœur des préoccupations du genre, impulsant des transformations sociétales pour le meilleur de l’humanité. Volontiers didactique, Waldo se révèle aussi sarcastique, singeant l’attitude du personnage titre. Poussé à la misanthropie par une maladie incapacitante, le bougre ne décolle plus de Franc-Alleu, son domaine réservé en orbite autour de la Terre, dispensant son savoir-faire à ceux qui osent requérir son aide. Loin des singes nus, comme il surnomme ses contemporains, entouré par les multiples dispositifs de téléassistance de son invention, Waldo toise et méprise en effet l’humanité, ne supportant que la compagnie de son mastiff et d’un canaris.

Si l’on ne peut effacer complètement l’aspect daté du récit et les poncifs, force est de reconnaître qu’il offre quand même quelques motifs de satisfaction. Robert A. Heinlein imagine le concept d’un réseau sans fil pour le transport de l’énergie et les applications concrètes qui en découlent, objets connectés, véhicules autonomes et une version, certes rudimentaire, du smartphone. Heinlein imagine en partie ainsi ce qui compose désormais notre quotidien, y compris dans ses préoccupations médicales, notamment pour ce qui concerne les effets de cette énergie rayonnante sur nos organismes. Mais, si les prémisses se veulent rationnelles, le déroulé de l’histoire bascule ensuite vers le surnaturel, voire la fantasy, introduisant un autre monde avec lequel il convient d’entrer en résonance, avec le concours d’un rebouteux, pour accomplir des miracles. Dommage pour les règles de la thermodynamique et bien d’autres lois de la physique. Dommage aussi pour un récit qui verse dans le blabla et le grotesque.

Waldo me laisse donc un sentiment mitigé, me remettant en mémoire d’autres rendez-vous manqués avec Robert A. Heinlein. Il faudra peut-être que je parle un jour de la déconvenue de L’Homme qui vendit la Lune. Ou pas.

Waldo (Waldo, 1942-1950) de Robert A. Heinlein – Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », juin 2019 (novella traduite de l’anglais [États-Unis] par Pierre-Paul Durastanti)

Les Meurtres de Molly Southbourne

Autre titre de la collection « Une Heure-Lumière » récompensé aux Utopiales ce week-end, Les Meurtres de Molly Southbourne n’usurpe pas son prix Julia Verlanger. On va finir par croire que j’ai bon goût…

Récit d’apprentissage mâtiné d’horreur corporelle, Les Meurtres de Molly Southbourne ne met pas longtemps pour happer le lecteur. En fait, il suffit de quelques pages pour basculer dans l’horreur glauque de l’existence de Molly, petite fille couvée par ses parents dans une ferme isolée. Car Molly vit avec un secret, du genre à ne pas partager avec ses amies durant une pyjama party. Seuls ses parents la comprennent, lui inculquant l’éducation adéquate à sa survie, tout en organisant sa protection contre les doppelgängers nés de son propre sang. Des créatures d’apparence fragile, en tout point semblable à elle, si ce n’est cette propension à la violence qui les poussent à vouloir la tuer.

« Si tu vois une fille qui te ressemble, cours et bats-toi.

Ne saigne pas.

Si tu saignes, une compresse, le feu, du détergent.

Si tu trouves un trou, va chercher tes parents. »

Mantra entêtant, Molly répète inlassablement les principes enseignés par ses parents, de l’enfance à l’âge adulte, de l’innocence à la maturité, traversant les affres de l’adolescence, volonté d’auto-destruction y comprise, et les premiers amours, avec l’impression de voir sa vie lui échapper. Car, bien entendu, les faits qu’elle supporte trouvent leur explication scientifique dans l’existence de sa mère et dans sa participation à la Guerre froide. Du coup, le récit horrifique de Molly bascule sans coup férir vers la science-fiction sans trop nuire cependant à l’atmosphère angoissante de l’ensemble.

En matière de show don’t tell, Tade Thompson distille en effet avec brio l’information, ne se montrant pas trop explicite sur les raisons de la situation de Molly. Il déroule un récit placé sous le joug de la fatalité et de l’incompréhension. Molly apparaît comme sa propre ennemie. Implacable, elle est littéralement légion, engendrant par la moindre de ses plaies ou durant ses règles, une armée de clones résolus à sa propre perte. Peu-à-peu, l’intrigue devient récit d’apprentissage. On accompagne l’enfant, puis la jeune femme dans sa découverte du monde, expérience dont elle goûte les traumatismes successifs avec le couperet des autres mollies au-dessus de la tête. L’expérience lui trempe le caractère et elle se forge une existence, abandonnant progressivement sa capacité à l’empathie.

D’une manière plus symbolique, Les Meurtres de Molly Southbourne nous renvoie enfin à notre condition de créature organique composée de cellules appelées à se dégrader, à mourir, avant d’être remplacées par de nouvelles jusqu’à la dégénérescence finale de notre organisme. Une entropie inscrite dans notre génome et contre laquelle tous les discours sur le libre-arbitre et toutes les mesures prises pour en ralentir les effets ne peuvent pas grand chose. En transposant cette réalité biologique dans le contexte d’un récit d’horreur corporelle, Tade Thompson se montre malin et astucieux, rendant le malaise existentiel de Molly encore plus perceptible pour le lecteur.

Dix-huitième opus de la collection « Une Heure-Lumière », Les Meurtres de Molly Southbourne acquitte donc honorablement son tribut aux grands anciens, en particulier au Frankenstein de Mary Shelley, tout en apportant une touche de modernité bienvenue. A suivre avec The Survival of Molly Southbourne, à paraître aussi au Bélial’.

Les Meurtres de Molly Southbourne (The Murders of Molly Southbourne, 2017) de Tade Thompson – Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », avril 2019 (novella traduite de l’anglais par Jean-Daniel Brèque)

Helstrid

Sur le blog yossarian, on ne s’embarrasse guère du frétillement sans lendemain de l’actualité éditoriale. Mais parfois, on tombe d’accord avec celle-ci, comme la remise du prix Utopiales 2019 vient nous le rappeler. Tout est foutu !

Vic a choisi de s’exiler sur Helstrid par dépit amoureux. Les lieux désolés, balayés par les tempêtes dévastatrices qui en érodent les contours, et la solitude promise à la signature du contrat, s’accordent idéalement à son paysage mental dépressif. Pour le jeune homme, l’exil s’apparente en effet aussi à un repli sur lui-même qu’il espère salutaire, en attendant d’oublier la déception l’ayant poussé à s’éloigner. Volontaire pour faire partie d’un convoi de ravitaillement, une tâche monotone consistant surtout à regarder le paysage, le voilà embarqué dans le véhicule de tête avec Anne-Marie, l’une des trois intelligences artificielles chargées de piloter les engins, pour un raid de quelque jours en tête à tête avec ses souvenirs, mais aussi avec une machine surprotectrice et bavarde. Autant dire un vrai calvaire car sa nounou numérique ne le quitte pas, observant le moindre de ses gestes ou soupirs, lui prodiguant injonctions conseils amicaux et compte rendus lénifiants, histoire de diminuer l’angoisse d’un voyage qui prend très vite une tournure dramatique.

Avec ce 17e opus de la collection « Une Heure-Lumière », Christian Léourier recycle une trame classique et éprouvée de la science-fiction. Une planète hostile à l’humanité, dépourvue de toute vie si ce n’est la biomorphée, une structure végétale ou minérale, on ne sait pas exactement, assimilée par les colons à de la mousse. Une exploitation minière automatisée, pilotée par une centrale noétique, une poignée d’hommes, existences superflues ravalées à des tâches d’exécution, exilée loin de la Terre contre une forte rétribution et projetée outre-espace sans espoir de revoir leurs proches vivants, hibernation et paradoxe de Langevin obligent. Tous les indicateurs clignotent, nous sommes bien dans le cœur du genre où la fragilité de l’existence se frotte aux espaces cosmiques, indifférents à la détresse humaine. Celui enfin qui voit l’homme nouer un dialogue impossible avec la machine.

Mais surtout, Helstrid s’apparente à un huis-clos, un dialogue entre un individu marqué par les regrets, l’amertume et une intelligence embarquée le considérant comme une priorité parmi d’autres paramètres dans une liste. Une entité qui, si elle donne l’illusion de s’intéresser à lui, allant jusqu’à singer l’intonation de la voix de son ex-petite amie, laisse pourtant affleurer son inhumanité. Après tout : « La beauté, comme l’horreur, sont bien dans l’œil de celui qui les contemple. »

Avec une grande pudeur et énormément de sincérité, Christian Léourier déroule son récit, suscitant l’émotion et l’émerveillement, avant de dévoiler la froide logique des faits. Pas très loin de « Descente », nouvelle de Iain M. Banks inscrite au sommaire du recueil L’Essence de l’Art, Helstrid se révèle au final comme un texte marquant, dont le classicisme des motifs et la simplicité apparente cachent la noirceur intrinsèque.

Helstrid de Christian Léourier – Éditions Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », février 2019

Les Attracteurs de Rose Street

Samuel Prothero et Jeffrey Richmond sont tous deux membres du Club des Inventeurs. Le premier exerce le métier d’aliéniste, une nouveauté regardée avec méfiance à l’époque, son jeune âge excusant sa naïveté en matière politique. Le second est l’objet de l’opprobre et du rejet de ses pairs en raison de ses fréquentations et parce qu’il s’est entiché d’une demeure héritée de sa défunte sœur, située à Saint Nichol, l’un des pires bas-fonds de la cité de Londres. Persuadé qu’il est possible de réformer le monde, pour l’avantage de tous, Prothero accepte de côtoyer la lie des assommoirs, bordels et autres tripots, pour résoudre l’énigme que lui soumet Richmond. Ses talents d’aliéniste et son empathie ne seront pas de trop pour y parvenir.

« Peut-être sommes nous tous soit des attracteurs à la recherche de fantômes à dévorer, soit des fantômes à la recherche de l’oubli. Et peut-être que la différence essentielle entre le monde des esprits et celui-ci est que dans ce dernier nous pouvons être l’un et l’autre. »

On ne remerciera jamais assez les éditions du Bélial’ et Jean-Daniel Brèque, son traducteur attitré, pour leur dévouement à la cause de Lucius Shepard dans nos contrées. Une abnégation une fois de plus source de ravissement pour le lecteur. Les Attracteurs de Rose Street délaisse les paysages de l’Amérique, convoquant l’imaginaire victorien des romans gothiques ou sociaux anglais. Le rabat de la première de couverture évoque Mary Shelley et Jane Austen, mais bien entendu, on pense également à Charles Dickens et Robert-Louis Stevenson, voire aux romans gothiques et à ces récits de mauvaise réputation colportés par les Penny dreadfuls. Peu importe le cadre ou l’époque, l’exploration de la psyché, de ses non-dits, reste au cœur de l’écriture de l’auteur américain, nous donnant à lire une novella à l’atmosphère vénéneuse et charnelle, dont le crescendo dramatique impressionne par sa maîtrise.

Dans le cadre anxiogène et confiné d’un ancien bordel, Lucius Shepard plante le décor d’un récit classique de fantômes où la possession surnaturelle apparaît comme la continuation des tourments terrestres, sous une autre forme. L’air n’est en effet pas le seul élément vicié dans la capitale britannique. Les mœurs et les esprits semblent aussi pollués que le ciel obscurci par le smog. Inventeur génial, à l’origine d’un procédé technique permettant d’attirer les particules souillant l’air, Richmond est rongé par une culpabilité aussi délétère que mortifère. Par le plus grand des hasards, les attracteurs qu’il a inventé et installé sur le toit de sa demeure, ne se contentent pas d’extraire la suie de l’atmosphère. Ils drainent aussi les ombres errantes des défunts, lambeaux d’âmes déchirées, pris au piège, s’agitant sur un clous métaphysique. Avec l’aide de Prothero, le savant lunatique espère arracher au fantôme de sa sœur quelques informations sur les circonstances de sa mort.

À bien des égards, le jeune aliéniste apparaît comme un candide, nourrissant encore de nombreuses illusions sur le progrès. En côtoyant Richmond et le fantôme de sa sœur, sans oublier les deux anciennes pensionnaires du bordel ayant choisi de rester après le décès de leur maîtresse, il va se frotter à la duplicité et aux vices les plus sordides de la bonne société, sans pour autant perdre cette étincelle vitale qui fonde son engagement politique, dans la plus noble acception du terme. Aidé en cela par Jane, prostituée finalement plus sincère que ne le laisse présager sa situation de courtisane, il va explorer les angles morts de la psyché de son employeur, côtoyant l’horreur et la débauche. Et s’il ne ressort pas tout à fait indemne de cette expérience, elle lui permet cependant de réévaluer la justesse de son idéal, à l’aune d’un monde sur lequel il n’a finalement guère de prise.

Les Attracteurs de Rose Street confirme que Lucius Shepard nous a beaucoup manqué ces dernière années. Et, si cette novella ne figure pas parmi les plus marquantes de l’auteur, elle n’en distille pas moins une attraction fascinante à laquelle on succombe avec beaucoup de plaisir. A suivre avec Abimagique, toujours dans la collection « Une Heure-Lumière ».

Autre avis ici

Les Attracteurs de Rose Street (Rose Street Attractors, 2011) De Lucius Shepard – Éditions Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », 2018 (novella traduite de l’anglais [États-Unis] par Jean-Daniel Brèque)

Retour sur Titan

3685 après J.-C. L’écosystème terrestre a été restauré et l’humanité s’est répandue dans les étoiles, exploitant les brèches naturelles de l’espace-temps, de minuscules trous de ver qui sont devenus autant de raccourcis pour des vaisseaux propulsés par des générateurs GUT. Le système solaire intérieur s’est ainsi mué en un vaste marché, ouvert aux entrepreneurs audacieux. Les Poole appartiennent à cette engeance dépourvue de scrupules. Ils aimeraient étendre leur emprise non seulement sur l’espace mais également le temps. Pour cela, ils ont besoin des ressources de Titan et de la complicité d’un des employés du comité de surveillance du respect des lois de sentience, l’organisation chargée de mettre un frein aux ambitions des magnats/prédateurs. Car le système solaire recèle de nombreuses formes de vies, plus qu’on ne le pensait au départ, qu’il convient de préserver, a fortiori si elles sont conscientes et intelligentes. Un génocide est si vite arrivé… Mais, avec l’appui de Jovik Emry, un magouilleur traînant un passif de délinquant juvénile qui a déjà échappé à la réinitialisation de sa personnalité, les Poole pensent avoir trouvé l’oiseau rare susceptible de les guider jusqu’à la surface hostile du satellite de Saturne.

Ne tergiversons pas, Retour sur Titan ne brille guère pour son originalité. À vrai dire, on a surtout l’impression de lire un récit inabouti, en forme d’excursion light, à la surface de Titan. En guise d’arrière-plan, Stephen Baxter recycle de nombreuses thématiques vues et lues à de multiples reprises ailleurs. Culte de la jeunesse entretenu jusqu’au comble du ridicule, via des traitements de réjuvénation, sauvegarde de la mémoire et de la personæ afin de pouvoir la télécharger ensuite dans un clone cultivé à cet effet, reconstitution d’environnement grâce à la réalité virtuelle, création d’interfaces de trous de ver afin de s’affranchir des distances et du temps, l’auteur britannique ressort tous le grand bazar et le techno-blabla du post-humanisme.

Concernant l’excursion sur Titan, le parallèle avec l’œuvre d’Arthur C. Clarke paraît évident, surtout lorsque les explorateurs se confrontent à des créatures inconnues, issues des profondeurs du satellite de Saturne, découvrant une écologie composée de formes de vie aux chimies différentes, vivant en symbiose les unes avec les autres, au service d’un dessein supérieur qui leur échappe (et échappe au lecteur par la même occasion, mais mon petit doigt me souffle que le texte est lié au « cycle des Xeelees ». Dont acte). Le frisson et le Sense of wonder promis se cantonnent aux descriptions des lacs de méthane, aux cryovolcans crachant eau, ammoniac et méthane, et aux profondeurs secrètes de la planète. Un paysage conforme aux données recueillies par la mission Cassini-Huygens et relevant d’une sorte de merveilleux scientifique, un tantinet paresseux quand même. Hélas, si le périple des explorateurs a de quoi séduire (un petit peu) l’imaginaire, il ne sert finalement qu’à illustrer les spéculations de Stephen Baxter, remisant l’intrigue et la caractérisation des personnages au rang d’éléments secondaires et superfétatoires.

Bref, Retour sur Titan illustre bellement une hard-SF destinée à un public d’ingénieurs, où le didactisme froid se substitue à l’émotion, voire à la littérature. Même Geoffrey A. Landis paraît plus chaleureux, c’est dire…

Retour sur Titan (Return to Titan, 2010) de Stephen Baxter – Éditions du Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », août 2018 (novella traduite de l’anglais par Eric Betsch)