La vallée de l’éternel retour

Longtemps difficile à trouver, ou à des prix prohibitifs sur le marché de l’occasion, La Vallée de l’éternel retour bénéficie enfin d’une réédition digne de sa place centrale dans l’œuvre d’Ursula Le Guin. Couverture à rabats, illustrations soignées, pages au grammage conséquent et teintes chaleureuses — un camaïeu de beige et d’ocre, présent jusque dans la police de caractère —, on ne peut pas dire que Mnémos ait mégoté sur la qualité du traitement. Tout au plus regrettera-t-on le choix d’une couverture souple, une option sans doute privilégiée afin de diminuer un prix déjà élevé. Bref, on ne tarit guère d’éloge devant l’apparence de cet objet, écrin somptueux pour un véritable livre-univers écrit à hauteur d’homme à la manière d’une étude ethnologique.

En effet, voici un OLNI. Un livre conçu comme une sorte d’archéologie du futur aux dires de son auteure. « Ce qui fut, ce qui pourrait être, repose, tel des enfants dont nous ne pouvons voir les visages, dans les bras du silence. »

Ainsi, La Vallée de l’éternel retour dévoile en ses pages une culture imaginaire, celle du peuple Kesh. Un peuple vivant dans un futur indéterminé, quelque part dans une Californie transfigurée, devenue île suite à une catastrophe — The Big One étant sans doute passé par là — et dans laquelle infusent encore les pollutions et toxines du passé, celles de notre présent.

L’approche d’Ursula Le Guin se veut complexe et transversale. Il n’est pas question ici de s’attacher au destin d’une seule personne, proclamée héros d’aventures fictives, mais plutôt de découvrir une terre, un peuple et le lien intime, voire viscéral, unissant l’un à l’autre. L’auteure américaine opère une mise en abîme, nous invitant à prendre connaissance des informations rassemblées par une équipe de chercheurs. Un assemblage hétéroclite se composant de chants, de poèmes, de biographies, de contes, de mythes, de recettes de cuisine, de descriptions de rituels, auxquels elle adjoint un glossaire — appelé l’arrière du livre — où sont rassemblés les éléments de nature plus descriptive et explicative. Ce flux d’informations, en apparence dépourvu de ligne directrice, fait surgir par touches successives une culture entière, censée vivre dans un futur éloigné de notre époque, et pourtant enracinée dans le passé des chercheurs qui l’étudient.

D’aucuns pourraient juger le dispositif rébarbatif, pour ne pas dire ennuyeux. Ils n’auraient pas complètement tort car La Vallée de l’éternel retour n’est pas le genre d’ouvrage qui se laisse lire sans faire un peu d’effort. A l’instar d’un J.R.R. Tolkien ou d’un Jeff Vandermeer (en moins délirant tout de même), Ursula Le Guin crée un monde en nous distillant ses clés. Chaque fragment, chaque information entre en résonance, réveillant des échos familiers, et suscite une sorte de nostalgie. Et on s’immerge au sein de cette communauté, à la fois autre et pourtant si proche…

A lire cette chronique, on pourrait croire que la partie romancée se trouve réduite à la portion congrue. Toutefois, enchâssée au cœur de l’ouvrage figure l’histoire de Roche Qui Raconte, récit biographique fournissant une accroche plus intime au livre de Le Guin. Il nous permet de sortir de la vallée et d’appréhender d’autres cultures, en particulier celle du Condor. Et au travers de l’histoire de Roche Qui Raconte, l’auteure construit une opposition entre la voie suivie par les Kesh et celle du Condor. A l’instar des Dépossédés, le peuple de la vallée a élaboré une culture se fondant sur une éthique. Économie démonétisée, besoins superflus évacués, libre accès à la connaissance, via le système de l’Échange, égalité entre hommes et femmes, même si l’organisation sociale semble clairement matriarcale, interactions avec l’environnement plus respectueuses pour celui-ci, la culture Kesh a toutes les apparences de l’utopie réalisée. On reconnaît bien là une des thématiques principales d’Ursula Le Guin, aux côtés de celle de l’altérité.

Réflexion sur la mémoire et le caractère éphémère des cultures, La Vallée de l’éternel retour s’avère l’œuvre la plus personnelle et sans doute la plus difficile d’Ursula Le Guin. C’est aussi la plus passionnante, à la condition d’accepter son parti-pris.

vallee-eternel-retourLa vallée de l’éternel retour (Always Coming Home, 1985) de Ursula K. Le Guin – Éditions Mnémos, collection Ourobores, avril 2012 (Réédition traduite de l’anglais [États-Unis] par Isabelle Reinharez)

Pêcheur de la mer Intérieure

Les éditions ActuSF reprennent trois nouvelles extraites du recueil Pêcheur de la mer Intérieure chroniqué jadis par mézigue dans les pages de Bifrost, la revue de révérence. Profitons de l’occasion pour en rappeler l’existence, il le vaut bien.

Ursula K. Le Guin fait partie des auteurs n’ayant plus rien à prouver et dont on attend pourtant avec angoisse chaque publication. Les microéditions Souffle du Rêve, sises dans l’Orléanais, nous gratifient de huit nouveaux textes de l’auteure américaine. Nouveau au sens d’inédit dans l’Hexagone, car, à l’exception de « La Première pierre », déjà publié chez le même éditeur, les autres titres sont des inédits parus entre 1983 et 1994.

Après « Ailleurs & demain » puis l’Atalante, nous n’en finissons pas de découvrir et d’explorer l’œuvre d’un auteur s’aventurant avec un égal bonheur dans les domaines de la fantasy — le cycle de Terremer —, de la S-F — L’Ekumen —, et de la littérature générale. Un auteur à l’aise dans la forme courte comme longue.

Pêcheur de la mer Intérieure regroupe des textes illustrant le versant science-fictif de Le Guin. Le recueil révèle également un aspect de sa personnalité que d’aucuns ont trop souvent tendance à ignorer : l’humour. « Première Rencontre avec les Gorgonides » et « L’Ascension de la face nord » témoignent de cette veine et, dans le genre surprenant, la dame ne fait pas les choses à moitié. On se trouve en effet devant deux blagues dont on peut juger l’effet raté, surtout pour la seconde, mais donnant une image plus légère de leur auteur.

Les choses redeviennent plus habituelles et intéressantes avec « Le Sommeil de Newton ». Le titre de cette histoire fait référence à une phrase du poète William Blake mettant en garde les hommes contre le danger de la vision unique. On est immergé au sein d’une microsociété, quelque peu sectaire dans ses prémisses, dont les membres/adeptes se sont réfugiés dans l’espace pour échapper aux turpitudes terrestres d’une humanité qu’ils observent avec condescendance. Hygiénistes, technophiles et scientistes, les membres de cette communauté rejettent le sentimentalisme qui les rattache à la Terre. Mais, si le sommeil de la raison engendre des monstres, celui de Newton est hanté d’apparitions bien peu cartésiennes qui mettent à dure épreuve les certitudes de l’un d’entre eux. Au-delà du drame personnel, Ursula Le Guin écorche aussi quelque peu une certaine vision élitiste de la S-F. Si l’avenir de l’homme se trouve dans l’espace, il demeure toutefois une créature enracinée dans la boue de sa Terre natale.

Continuant dans l’excellence avec « La Première pierre », on touche cette fois-ci à la question de la rébellion, sujet récurrent dans l’œuvre de la dame. A l’université d’Obling, les nurolb sont les serviteurs. Ils préparent les repas, nettoient les bâtiments, les réparent à la fin des crues et rangent les objets que laissent traîner les obls, leurs maîtres. Ils subissent également leurs sévices, viol et violence, en silence, car il serait tout à fait inconvenant de se révolter. Bu vit pour servir les obls, accomplissant sa besogne avec zèle. Un jour, elle découvre que les galets, utilisés pour composer les mosaïques ornant les terrasses de l’université, dessinent un message coloré. Un message forcément écrit par les nurolbs l’ayant précédée puisque les olbs ne distinguent pas les couleurs. Mais avoir connaissance d’un tel secret, n’est-ce pas déjà chercher à s’émanciper ? Usant du procédé de la parabole, Ursula Le Guin évoque ici un sujet universel : celui de l’oppression et du processus qui mène à la révolution. Le tout avec une économie de moyens admirable. On en redemande.

Passons rapidement sur « Le Kerastion », court texte dramatique sur les méfaits du conformisme social, pour chroniquer plus longuement « L’Histoire des Shobies », « La Danse de Ganam » et « Pêcheur de la mer Intérieure », un trio se rattachant à « L’Ekumen ». En concevant ce cycle, Ursula Le Guin n’a suivi aucun plan ou schéma directeur préétabli. Planifier une histoire du futur de l’humanité n’a que peu d’intérêt à ses yeux. Elle préfère mettre en scène des destins individuels et des sociétés, optant pour un point de vue anthropologique. Visiteurs étrangers au monde qu’ils observent ou plus simplement autochtones en rupture de ban, les personnages de Le Guin sont les médiateurs d’une réflexion éthique, voire politique. Ils mettent en scène l’altérité et se frottent aux limites de la liberté. Une succession de romans et de nouvelles est ainsi née des efforts de l’auteur, comme une série de motifs brodés sur une trame générale. Un pseudo univers qui a des trous aux coudes, selon ses propres dires, mais jouissant au final d’une grande cohérence interne.

Ayant résolu la question de la communication, via l’ansible, un raccourci narratif pratique, Ursula Le Guin imagine avec « L’Histoire des Shobies » un moyen de voyage instantané. Une sorte de téléportation trichant avec la théorie d’Einstein et dénommée effet churten. Un équipage est réuni pour effectuer le premier transit. Les plans sont dressés, il ne reste plus qu’à expérimenter. Mais la transilience a une conséquence imprévue. L’équipage ne parvient pas à réintégrer la réalité consensuelle, une fois arrivé à destination. Confusion des sens, sentiment d’irréalité, l’expérience manque de lui être fatale. S’amusant beaucoup de la situation, Le Guin dénoue le drame d’une manière originale. En convoquant l’art du conteur plutôt que celui du scientifique. Une manière de dire que pour exister, il faut raconter son histoire à autrui. Une conclusion qui n’est pas sans rappeler le propos du Dit d’Aka.

« La Danse de Ganam » fait un peu penser à L’Homme qui voulut être roi de Kipling. Un groupe de Mobiles se rend sur un monde nouvellement contacté, via la transilience. Une planète morcelée entre plusieurs cités préindustrielles respectant le principe du matriarcat. Le groupe s’intègre sans faire de vagues, conformément à l’éthique de l’Ekumen, mais son meneur devient l’époux de la reine, position lui promettant un destin funeste. Sous couvert d’étude ethnologique, Le Guin traite surtout ici de la divergence des points de vue par rapport à un événement, ajoutant comme paramètre supplémentaire la disharmonie résultant du churten.

Point d’orgue du recueil, « Pêcheur de la mer Intérieure » s’impose comme un des textes majeurs de la dame. Finesse de la psychologie des personnages, usage subtil de métaphores encapsulées dans le récit, tension dramatique admirable et construction narrative impeccable, le texte conjugue de nombreux points forts. L’histoire prend place sur la planète O, un monde ayant déjà servi de décor à deux nouvelles figurant au sommaire du recueil L’Anniversaire du Monde (disponible au Livre de Poche). C’est l’occasion de goûter à nouveau au mariage sedoretu, union complexe à quatre personnes, et de voir Ursula Le Guin réaliser un vieux rêve : permettre à un de ses personnages de mener une double vie simultanément. Au final, on ressort impressionné par ce récit recyclant avec brio un des plus vieux thèmes de la S-F : le voyage temporel.

Par sa vitalité, son ampleur, la précision de son imagination, son aspect ludique, la richesse et la puissance de ses métaphores, le recueil Pêcheur de la mer Intérieure illustre idéalement le propos tenu par Ursula Le Guin dans la préface. Voici une lecture indispensable pour ceux appréciant la beauté des idées, des mots et des émotions.

pecheur-mer-interieurePêcheur de la mer Intérieure de Ursula Le Guin – Éditions Souffle du Rêve, 2011 (nouvelles traduites de l’anglais [États-Unis] par Anne-Judith Descombey)

Lavinia

laviniaRéédition chez l’Atalante du dernier roman de Ursula K. Le Guin paru dans nos contrées, si l’on fait abstraction des Chroniques des rivages de l’Ouest, un cycle au demeurant fort sympathique, mais destiné avant tout à la jeunesse. Voilà une bonne nouvelle pour le quidam qui n’aurait pas encore découvert cette merveille.

Avec Lavinia, Ursula Le Guin nous invite à un voyage dans le passé, quelque part entre mythe et réalité, en cette terre du Latium où naîtra la Rome républicaine puis impériale. Une pause enchanteresse et bucolique où s’exerce l’acuité redoutable du regard de l’ethnologue. Une parenthèse empreinte de poésie et de lyrisme. Une invitation à relire L’Enéide de Virgile, texte épique s’il en est, retraçant le périple d’Enée et les origines mythiques de la cité de Rome.

« Une fille lui restait, seule héritière de sa maison et de ses vastes domaines, déjà mûre pour le mariage, bien en âge de prendre un époux. Plusieurs princes du vaste Latium et de l’Ausonie toute entière briguaient son alliance. »

La place de Lavinia tient à peu de chose dans L’Enéide, son rôle consistant à devenir la femme du héros Enée, et par là même à sceller l’alliance entre les Troyens et les Latins. Ursula Le Guin choisit de faire de la jeune femme la narratrice et le personnage titre de son roman. Lavinia apparaît ainsi comme la réécriture, du point de vue féminin, d’une partie de l’épopée de Virgile. L’auteur mourant apparaît lui-même dans le récit, comme une apparition spectrale en provenance du futur, lorsque Lavinia se recueille dans le secret du sanctuaire de sa famille. Le dialogue noué entre les deux personnages — le réel et le fictif — se révèle très touchant, un des moments forts du roman. Le poète lui dévoile le passé — la guerre de Troie, le séjour en Afrique chez Didon — et le futur — l’arrivée d’Enée et la période augustéenne —, se faisant ainsi oracle. On le constate rapidement, ce dispositif narratif sert de prétexte à une réflexion sur la liberté et le destin, sur le réel et la fiction. Personnage anecdotique et pourtant capital de l’épopée — en elle, la lignée d’Enée fait souche —, Lavinia ne vit qu’au travers des écrits de Virgile. Ici, elle incarne la légende, restant consciente de son caractère fictif, en grande partie imaginaire, et interpellant avec régularité le lecteur à ce propos. Ce faux monologue impulse un sentiment de trouble. Il rend la jeune femme d’autant plus réelle. Lavinia incarne aussi un destin livresque et tente de l’accorder à sa liberté. Un destin pour ainsi dire gravé dans le marbre. Forcer la main à son père, s’opposer à sa mère, à sa famille et à son peuple. Epouser la cause de l’étranger, de l’exilé. Exister en tant que tel et non uniquement sous la plume d’un autre.

Lorsque le roman débute, Enée débarque avec armes et bagages. Lavinia assiste à l’événement annoncé par le spectre de Virgile. Puis, sans transition, l’histoire se décale dans le passé. Ursula Le Guin nous plonge au cœur du Latium archaïque. Immersion immédiate aux côtés de gens simples, petits paysans, esclaves, maisonnée du roi Latinus. La limpidité de la narration et l’authenticité de la reconstitution frappent aussitôt l’esprit. Une vie près de la nature, le sacré imprégnant par ses rites chaque geste du quotidien. Les couleurs, les odeurs, les sons, rien ne manque. Le cadre du drame à venir est dressé. Il ne reste plus aux événements qu’à se dérouler, fatidiques puisque déjà écrits. Alors en attendant, on fait connaissance avec Latinus, vieux roi fatigué désirant la paix. Avec son épouse Amata, rendue folle par le chagrin, avec Turnus, impétueux et jeune souverain de Rutulie, avec Drances, conseiller roublard de Latinus. Avec Enée enfin… On s’émerveille du traitement des personnages, de l’atmosphère envoutante tissée par Ursula Le Guin. Un tropisme dépourvu d’artifices et de fioritures. Tout l’art du conteur au service de la littérature.

« Comme Hélène de Sparte j’ai causé une guerre. La sienne, ce fut en se laissant prendre par les hommes qui la voulaient ; la mienne, en refusant d’être don-née, d’être prise, en choisissant mon homme et mon destin. L’homme était illustre, le destin obscur : un bon équilibre. »

A près de 80 ans, Ursula Le Guin démontre avec Lavinia que le meilleur de son œuvre n’est pas derrière elle. Loin de s’endormir sur son passé, elle écrit un roman tout bonnement époustouflant. Lavinia rappelle ainsi les titres les plus importants de sa bibliographie : Les Dépossédés ou La Main gauche de la nuit, pour n’en citer que deux.

lavinia2Lavinia (Lavinia, 2008) de Ursula K. Le Guin – Éditions l’Atalante, collection « La Dentelle du Cygne », novembre 2016 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Marie Surgers)

Terremer – Le pouvoir des mots

Terremer_CarteTerremer est un archipel magique composé d’îles innombrables. Un univers né de la parole réifiée, une fantasy éthique, centrée essentiellement sur l’humain. Dès 1964, Ursula Le Guin en jette les bases dans deux nouvelles, rassemblées ensuite dans le recueil The Wind’s Twelve Quarters. « The Word of Unbinding » et « The Rule of Names » sont en effet la matrice du cycle. Le premier texte raconte l’affrontement entre le mage Festin et son alter-ego maléfique Voll. Le récit apparaît comme la répétition du combat entre Ged et le Gebbet issu du monde des morts. Le second, inscrit au sommaire du Livre d’Or de la Science-fiction, introduit les dragons dans le monde de Terremer.

Prélude aux futurs romans, ces deux nouvelles fixent un cadre qui par la suite ne bougera pas. Elles dévoilent un monde secondaire où la réalité s’incarne dans les mots du Langage de la Création, et où l’interaction intime entre les individus l’emporte sur les effets pompiers de l’épopée et les accents manichéens de la prophétie.

Magie éthique

le-cycle-de-terremer,-tome-1---le-sorcier-de-terremer-196305-250-400Le Sorcier de Terremer (A Wizard of Earthsea, 1968) apparaît comme le roman le plus proche du motif traditionnel de la quête. Le lecteur y découvre Terremer par le truchement de Ged, dit l’Épervier, grand magicien, maître des dragons et explorateur infatigable. D’emblée, l’intérêt se porte sur les enseignements et réflexions provoqués par ses aventures. Le récit invite le lecteur à peser les actions du jeune garçon et à juger son évolution en tant que mage et individu.

Au fil des pérégrinations de Ged, de la longue course-poursuite qui l’oppose à l’Ombre maléfique qu’il a éveillé par mégarde, on découvre le monde de Terremer et ses habitants, se familiarisant ainsi avec leurs us et coutumes, leurs particularismes et leur histoire. Mais surtout, on y apprend la vraie valeur du pouvoir des noms.

À Terremer, la réalité s’incarne en effet dans les mots du Langage de la Création. Les chants et les poèmes enseignent que l’archipel est né des paroles de Segoy qui a tiré de l’eau les îles et créé tous les êtres vivants en les nommant. À Terremer, dire c’est faire. Mais faire, c’est aussi dire. Ainsi, en détenant le vrai nom d’un être ou d’un objet, on peut agir sur le monde, le transformer voire le défaire. On possède aussi le pouvoir de lier les individus à sa volonté.

Parmi les peuples hardiques, le don de magie est un talent inné chez quelques individus. Un talent latent qu’il vaut mieux cultiver. Si le don prend toute sa puissance dans l’utilisation du Vrai Langage, où le nom de la chose est la chose elle-même, il n’apparaît ni bon, ni mauvais. À vrai dire, il est les deux à la fois. De l’affrontement avec le mal peut naître l’aspiration au mieux. Mais, que le mal disparaisse et le bien s’efface avec lui. « Le jour est la main gauche de la nuit » pourrait-on dire en paraphrasant un autre roman de l’auteure. Tout reste finalement une question d’équilibre car « Allumer une chandelle, c’est projeter une ombre ». [1]

Apprendre à connaître l’autre

le-cycle-de-terremer,-tome-2---les-tombeaux-d-atuan-196325-250-400Ursula Le Guin poursuit l’exploration de Terremer avec Les Tombeaux d’Atuan (The Tombs of Atuan, 1971). Délaissant pour un temps Ged, elle fixe son attention sur Tenar, une Kargue. À sept ans, la jeune fille a été enlevée à ses parents pour être conduite au lieu des tombeaux. Réincarnation reconnue de la dernière prêtresse des Innommables, son existence se trouve désormais vouée au culte de ces puissances chtoniennes. Elle devient Arha, la dévorée, et son unique horizon se limite à servir ses maîtres ombrageux.

Pour Ursula Le Guin, l’homme est un animal social capable de s’inventer des conduites à l’infini, capable de s’unir ou de se détruire. À Terremer, la profusion des îles favorise une débauche de microcosmes et de particularismes. Pourtant, l’Archipel a connu jadis une certaine unité. De cette période révolue, il ne reste rien, et depuis les guerres et l’esclavage prévalent [2]. Blancs de peau alors que le reste de la population de Terremer est de teinte beaucoup plus sombre, les Kargues habitent quatre îles situées à l’est. Déistes, ils rejettent la magie des mots et condamnent l’usage du don [3]. Ce jusqu’au-boutisme rend les échanges avec les autres peuples très difficiles et il légitime la piraterie. C’est d’ailleurs pendant une attaque kargue sur Gont que Ged accomplit son premier exploit.

Séparée du reste du monde en raison de son appartenance ethnique, Tenar vit recluse, à l’écart même de ses compatriotes. Prêtresse d’un culte tellurique, matriarcal, aussi ancien que Terremer, son horizon se réduit à la portion congrue. Pourtant, elle découvre peu à peu d’autres façons d’appréhender le monde. Pour s’ouvrir à l’autre, il faut en effet abandonner ses anciennes croyances. Il faut apprendre à reconnaître que nulle personne ne doit être négligée car toutes sont porteuses d’un potentiel d’expériences et d’interactions. Cette liberté à reconnaître autrui n’est pas seulement un droit. Elle se révèle également une contrainte, celle de faire des choix éthiques.

« La terre est belle, et lumineuse, et bonne, mais ce n’est pas tout. La terre est aussi terrible, et noire, et cruelle. Et là où les hommes adorent ces choses et s’abaissent devant elles, naît le mal.  »

Pour renaître au monde, il faut mourir

le-cycle-de-terremer,-tome-3---l-ultime-rivage-196330-250-400Avec L’ultime rivage (The Farthest shore, 1972), on effectue un bond d’une quinzaine d’année dans le temps. Ursula Le Guin place au centre du récit un autre jeune homme, Arren, appelé à jouer un grand rôle auprès de Ged, devenu archimage. À cause des méfaits d’un nécromancien, les sorciers oublient le Langage de la Création. La magie s’étiole et l’équilibre de Terremer se trouve une fois de plus menacé. Seule solution pour le rétablir, s’aventurer au-delà de l’ultime rivage, celui de la vie, situé à l’extrême ouest, dans la Contrée aride, résidence des défunts pour l’éternité, afin d’y rétablir l’harmonie menacée par les sortilèges du nécromancien.

Le voyage de Ged et de son jeune compagnon les fait rencontrer les enfants de la Mer ouverte qui vivent en symbiose avec le milieu marin. À l’écart de l’Histoire, cette communauté laisse les courants maritimes décider de son destin. Elle ignore la magie des mots, tirant l’essentiel de sa subsistance de l’océan, et ne débarque que très rarement sur terre, seulement pour y couper les arbres nécessaires à la construction de ses radeaux. Pour Ged, les enfants de la Mer ouverte apparaissent comme des innocents, étrangers au mal. Pourtant, il n’envie pas leur situation car, même s’il y a dans l’innocence de la force pour le bien, il n’y en a pas contre le mal.

Reprenant leur traque du péril menaçant l’équilibre du monde, Ged et Arren se rendent ensuite à l’extrême ouest. Chemin faisant, ils s’allient avec Orm Embar, un puissant dragon, pour combattre le mal qui plonge ses congénères dans la folie. Les dragons et le Langage de la Création ne font en effet qu’un. La perte des noms apparaît donc un désastre. En affrontant le nécromancien, Orm Embar sacrifie sa vie pour leur permettre de s’aventurer au-delà de l’ultime rivage, dans la Contrée des morts.

Cette terre ténébreuse se révèle l’exact contraire de Terremer. Aride et désolée, elle est délimitée par un muret que l’on peut enjamber. Mais, seul un mage peut le faire en esprit car nul ne revient vivant de cette contrée. Monde desséché, poussiéreux et étouffant où ne souffle aucun vent, l’obscurité, à peine atténuée par des étoiles immobiles, étend sa chape pesante sur des villes silencieuses où les ombres des morts errent sans se parler, délivrées de la peur, de la souffrance, de la colère et du désir, mais dépourvues également d’espoir et d’amour. Ici, la mort n’est pas l’oubli, la corruption des chairs ou le paradis, il s’agit de la non-vie.

Aussi faible et méchant qu’un sortilège de femme

tehanu90Seize années après L’ultime rivage, Tehanu (Tehanu, 1990) est annoncé comme le dernier livre de Terremer. À bien des égards, le roman apparaît comme un récit de changement. Ged n’est plus que l’ombre de lui-même depuis son voyage au-delà des rivages de la vie. Comme un verre d’eau, il a déversé son pouvoir sur la terre desséchée de la Contrée des morts afin de réparer la brèche ouverte par le nécromancien. Le héros est fatigué et sa geste semble achevée. Il n’aspire plus qu’à retrouver dans son île natale l’apaisement d’une existence retirée. À Havnor, le couronnement d’Arren, sous son vrai nom de Lebannen, a permis la restauration de la monarchie. Le principe du retour du roi appartient aux lieux communs de la fantasy, au moins depuis Tolkien et ses devanciers médiévaux. Cependant, l’intérêt d’Ursula Le Guin se porte surtout ici sur les interactions entre les hommes et les femmes.

Avec Tehanu, un trio féminin guide nos pas : Tenar, mariée à un fermier, Tehanu, petite fille brisée et défigurée par la violence masculine et Mousse, la vieille sorcière de Ré Albi. Dans Le sorcier de Terremer, la tante de Ged était présentée comme une femme ignorante utilisant ses dons à des fins douteuses et déraisonnables. Dans Les Tombeaux d’Atuan, les puissances ténébreuses incarnaient un principe féminin, associant les femmes à des entités jalouses et colériques, guère enclines à accepter les hommes, ou alors seulement privés de leur virilité, dans l’enceinte sacrée.

Toutes ces représentations du sexe féminin se révèlent trompeuses. L’harmonie, Taoïsme oblige, repose sur la connaissance des différences entre les sexes et la reconnaissance de leur complémentarité. Les femmes ne peuvent pas connaître la nature féminine si elles ne vivent qu’entres-elles. De même, les hommes ne peuvent pas connaître leur nature s’ils ne vivent qu’entre eux. Les deux sexes doivent donc trouver un équilibre, car trop souvent la liberté de l’un signifie la servitude de l’autre. Pour parvenir à s’accorder avec la femme, l’homme a sans doute davantage de chemin à parcourir pour rétablir l’équilibre. Mais au final, seule l’ignorance mutuelle est à blâmer.

Contes de Terremer

« Incapable de continuer l’histoire de Tehanu [ puisqu’elle ne s’était pas encore produite ] et présumant bêtement que celle de Ged et de Tenar en était au et ils vécurent heureux, j’ai donné au livre le sous-titre Le dernier livre de Terremer. Ô fol écrivain ! Maintenant varie. Même dans le temps du récit, même dans le temps du rêve, même dans le temps du conte, maintenant n’est pas jadis. »

tales-from-earthseaÀ l’instar de Robert Silverberg qui a développé progressivement l’univers de Majipoor dans plusieurs nouvelles et romans, Ursula Le Guin a souhaité revenir à Terremer. Les nouvelles rassemblées dans ce recueil viennent s’intercaler entre les précédents textes de l’auteure, complétant les trous entre les romans et introduisant une profondeur historique que l’on ne faisait qu’effleurer dans les quatre précédents titres. Un avant-propos de l’auteure et un cours essai consacré à la géographie de l’Archipel viennent encadrer l’ensemble.

« Le trouvier » nous projette pendant l’âge sombre, mentionné dans plusieurs textes du cycle. Il relate la naissance de l’école de Roke, inversant le rapport entre les sexes. « Rosenoire et Diamant » revient sur un thème déjà abordé dans L’ultime rivage : un homme ne fait pas son destin, il l’accepte ou le nie. « Les os de la terre » plonge le lecteur dans le passé d’Ogion, le mentor de Ged, approfondissant un épisode juste évoqué dans Le sorcier de Terremer : le grand tremblement de terre de Port-Gont. « Dans le Grand Marais » traite de l’orgueil et de ses inconvénients. Ged y fait une brève apparition à la fin. Quant à « Libellule », la nouvelle offre une transition évidente entre Tehanu et Le vent d’ailleurs. Si aucun de ces textes ne paraît indispensable, à l’exception peut-être de « Libellule », ils offrent néanmoins un contrepoint intéressant au cycle principal. À Réserver aux fans.

L’homme choisit le joug, le dragon l’aile. À l’homme les biens, au dragon rien

vent_dailleursLe vent d’ailleurs (The Other Wind, 2001) renoue le fil du récit quinze années après Tehanu. Aulne, modeste sorcier raccommodeur (ses sorts permettent de réparer les objets cassés), retrouve en rêve sa femme morte, échangeant avec elle un baiser au-dessus du mur de la Contrée aride. Un phénomène inconcevable pour qui connaît les règles régissant le monde des vivants et celui des morts. Les choses se gâtent davantage lorsque, dans un nouveau rêve, il est accueillit par une foule grandissante de morts qui le harcèle, l’invitant à les libérer. Il en perd le sommeil, hanté par des cauchemars qu’il considère comme des signes de mauvais augure. Entretemps, Lebannen négocie la paix avec le nouveau roi des Kargues [5]. Un processus difficile tant la méfiance des uns et des autres paraît insurmontable. Pourtant, il doit agir vite car, à l’Ouest, la trêve avec les dragons semble rompue.

Avec Le vent d’ailleurs, Ursula Le Guin opte pour la multifocalisation. Tehanu, les maîtres de Roke, Seppel, dépositaire de la sapience de Palne [4], Aulne, Seserakh, la princesse kargue promise en mariage à Lebannen, le roi lui-même, Ged, Tenar, Orm Irrien, chaque caractère livre sa version d’un savoir commun obscurci par la légende. Ils révèlent l’origine séculaire du déséquilibre ultime dont les manifestations perturbent les rêves de tous, menaçant l’harmonie de Terremer. Jadis, Dragons et Humains ne formaient qu’un seul peuple, mais comme leurs aspirations différaient, ils se séparèrent d’un commun accord. Le Verw nadan prévoyaient que les hommes renoncent au Langage de la Création en échange de la possession du produit de leurs arts. Hélas, le peuple Sombre de l’Archipel se parjura. Craignant la mort, il utilisa le langage et la magie pour voler aux dragons la moitié de l’ouest au-delà de l’ouest, là où ils volaient en toute liberté dans le vent d’ailleurs. Les sorciers y fondèrent une contrée pour accueillir l’esprit des défunts, désormais immortelles. Mais, la mort et la vie étant inséparables, ils ne créèrent qu’un désert hostile, une prison pour l’âme. On ne peut en effet convoiter à la fois les richesses terrestres et la liberté intemporelle du vent d’ailleurs. Une telle cupidité ne peut que causer un grand tort, car « La convoitise éteint le soleil. »

Avec ce roman, Ursula Le Guin boucle le cycle de Terremer d’une manière définitive, révélant un projet d’une ampleur beaucoup plus vaste que la simple course-poursuite initiée avec Le Sorcier de Terremer. Une véritable leçon de vie, teintée de philosophie orientale, nourrie au meilleur de l’anthropologie, et qui transcende la simple fiction. Une œuvre désormais indissociable de sa personne.

Notes :

[1] Sans doute par atavisme familial, Ursula Le Guin s’inspire ici de syncrétismes religieux orientaux, notamment le Taoïsme. L’ensemble du cycle de Terremer peut d’ailleurs être interprété dans une perspective taoïste. Le Vrai Langage, c’est le Tao qui est l’essence de toute chose, l’origine de toute existence, la source avant même l’acte créateur. En s’incarnant, le Tao engendre des opposés à interaction réciproque : Yin et Yang.

[2] Cette période appelée l’âge sombre s’achève seulement avec le couronnement du roi Lebannen. Mais, à l’époque de Ged, ses effets néfastes se font encore sentir. Pour lutter contre l’usage dévoyé de la magie, l’île de Roke est devenue le centre d’une école qui guide le pouvoir politique en utilisant le don dans une optique éthique.

[3] Si les Kargues détestent l’athéisme des peuples hardiques et leur propension à user des bienfaits de la magie, les seconds considèrent les Kargues comme des barbares obscurantistes.

[4] La sapience de Palne tire son nom d’une île sur laquelle des magiciens ont usé du pouvoir des puissances anciennes et de la magie du Vrai Langage afin d’acquérir l’immortalité.

[5] Pour Ursula Le Guin, l’humanité se distingue des autres espèces par sa capacité à se différencier socialement et culturellement. Néanmoins, par nostalgie de l’unité originelle perdue, elle organise des systèmes d’échanges entre les divers groupes. Le cycle science-fictif de Hain fonctionne sur un principe similaire. Nier ce processus, c’est refuser un caractère essentiel de l’humain. C’est rejeter également toute possibilité d’évolution.