Briseurs de grève

Valerio Evangelisti aime nous faire détester ses personnages. Pas question de s’attacher ou de s’identifier, à moins d’être sévèrement déviant ou sociopathe. Briseurs de grève ne fait pas exception à la règle. Pendant plus de quarante ans, on suit Bob Coates, un pauvre type persuadé d’œuvrer dans le sens du progrès en protégeant la libre entreprise contre la racaille étrangère et les sectateurs du socialisme.

De la Commune de Saint-Louis en 1877 jusqu’en 1919, le bougre est dépêché sur tous les fronts de la guerre sociale, infiltrant les syndicats naissants pour le compte de plusieurs agences de détectives privés. D’abord auprès de l’agence Furlong, puis à la William J. Burns International Detective Agency, appelée grâce à sa collaboration avec l’État à donner naissance au FBI. Inlassablement, il écoute les confidences des militants, espionne leurs agissements et renseigne des rapports adressés à ses supérieurs, contribuant ainsi à torpiller les initiatives de travailleurs considérés plus que jamais comme une classe dangereuse dont il convient de briser l’union, de peur qu’elle ne renverse le rapport de force. Dans une Amérique en proie au racisme, aux préjugés de toute sorte et à une paupérisation qui ferait passer les récits de Dickens pour des comptines destinées aux enfants, Coates s’efforce d’entretenir l’illusion de l’American way of life. Il est un outil tranchant et froid, sans scrupule ou si peu lorsqu’il s’agit d’agir. Un type détestable, veule et sans autre ambition que celle de haïr ses semblables, compagnons d’infortune broyés par le capitalisme.

Dans la continuation d’Anthracite, mais aussi de Nous ne sommes rien soyons tout ! avec lesquels le présent roman forme une trilogie, Valerio Evangelisti n’en finit pas de brosser le récit violent et désabusé de la guerre sociale aux États-Unis. Un conflit mené par un patronat vulgaire, n’hésitant pas à jouer avec les frontières floues de la légalité pour arriver à ses fins, avec la complicité de l’État, de la presse et d’agences de détectives privés âpres au gain. Il fait ainsi œuvre d’historien populaire, restituant la montée irrésistible d’un syndicalisme d’abord attaché aux fraternités professionnelles calquées sur le modèle maçonnique, puis plus offensif, conquis aux idées du socialisme et de l’anarchisme importées d’Europe par les migrants.

Sans faire l’impasse sur les compromissions ou les querelles d’un prolétariat en proie au corporatisme et aux divisions doctrinales, Coates raconte les succès et les échecs des travailleurs face au patronat entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle, mêlant son vécu personnel médiocre à l’histoire tumultueuse du mouvement social américain. En dépit de la violence des milices patronales et de la répression du gouvernement, il témoigne ainsi de l’émergence des Wobblies, artisans acharnés du One Big Union et d’un anarcho-syndicalisme prônant l’autogestion et l’action directe. Son récit apporte un éclairage social à l’histoire américaine, redonnant sa juste place au peuple d’en bas décrit par Jack London, dont la prose sert de toile de fond à Briseurs de grève, au même titre que les chansons de Joe Hill.

On découvre enfin le rôle des agences de détectives privés, à commencer par les Pinkerton, rendus célèbres grâce à leur lutte contre les Molly Maguires, croisant au passage Dashiell Hammett, mais aussi la William J. Burns International Detective Agency, appelée à devenir le FBI. Ce mercenariat aux méthodes criminelles incontestables a joué un rôle essentiel dans la répression du mouvement ouvrier, acquittant sa fonction sans état d’âme au service de ce qu’il convient d’appeler la ploutocratie américaine.

Briseurs de grève apparaît donc comme un savant mélange d’histoire sociale et de roman noir, illustrant à merveille le courant du New Italian Epic. Le complément idéal pour lire L’histoire populaire des États-Unis d’Howard Zinn ou la bande dessinée consacrée à l’Industrial Workers of the World, coordonnée par Paul Buhle & Nicole Schulman. Mais surtout, le roman de Valerio Evangelisti rappelle l’existence des Wobblies dont le combat s’incarne encore de nos jours chez des travailleurs du fast-food ou dans le domaine de l’emploi précaire.

Briseurs de grève (One Big Union, 2012) de Valerio Evangelisti – Éditions Libertalia, octobre 2020 (roman traduit de l’italien par Paola De Luca & Gisèle Toulouzan)

Black Flag

Panama City, 1989. L’armée américaine bombarde le bidonville d’El Chorillo avec un acharnement incompréhensible. Dans la poussière étouffante, les éclats de verre et les décombres calcinés, deux humanitaires américains errent, à la recherche d’un abri. Le bilan est accablant. Des milliers de morts, des cadavres d’enfants réduits à l’état de poupées charbonneuses. « Pourquoi ont-ils fait ça ? » se demande le duo. La réponse est sans doute tapie dans les dortoirs souterrains d’une clinique, nichée au cœur du quartier en ruine. À moins qu’elle ne se trouve dans le futur.

Terre, cité de Paradice, an 3000. Pour fêter le nouvel An, trois trillions d’habitants s’apprêtent à laisser libre cours à leur fureur. Une orgie de cannibalisme, de viols, d’incestes, de meurtres, de mutilations, de tortures… Une communion sanglante aussi rouge que les brumes permanentes occultant le ciel. Dans cet asile psychiatrique qu’est devenue la Terre, les électrochocs administrés par les médecins réfugiés sur la Lune n’offrent plus qu’un court répit entre deux massacres.

États-Unis, 1864. Les bushwhackers écument les terres du Missouri, harcelant les fédéraux et leurs alliés. Suite à une trahison, Pantera rallie une de ces bandes. Un groupe mené par les frères James dans lequel sévit Koger, un curieux personnage apparemment atteint de lycanthropie. Les rebelles ne tardent pas à rejoindre la troupe de Bloody Bill Anderson, où Pantera fait la connaissance de Anselme Bellegarrigue, charlatan patenté et anarchiste français. Ayant fait ses preuves et gagné un respect teinté de crainte, Pantera suit ses compagnons de fortune au cours d’une cavalcade parsemée de tueries, de décapitations, de castrations et d’autres sévices, des pratiques bien éloignées de la vision héroïque des conflits accomplis au nom du Bien, mais conforme à cette vision de la guerre moderne prônée par l’un des partisans de Bloody Bill Anderson.

Présent, futur, passé. Entre ces trois périodes, un fil directeur : la violence comme processus historique inexorable.

« Quand tout un système de vie occulte la compréhension de son prochain, l’agressivité devient une norme. »

Black Flag me semble être l’un des romans les plus déroutant de l’auteur transalpin, du moins l’un de ceux réussissant à fusionner les différents genres dont l’auteur est coutumier. En fait, on se trouve devant un collage encadré par un prologue et un épilogue, unissant les huit chapitres de la nouvelle Paradi, parue dans l’anthologie « Destination 3001 », à un récit historique teinté de western et de fantastique.

On pourrait nourrir quelques craintes face à un tel assemblage, toutefois Valerio Evangelisti tire son épingle du jeu. Chaque trame se fait l’écho de l’autre pour composer une manière de symphonie noire. Les chapitres se déroulant à Paradice et en Amérique sont dotés d’exergues et de titres, allusions transparentes au psychiatre Wilhelm Reich et au groupe punk californien Black Flag, alors que le prologue et l’épilogue sont précédés d’un extrait de discours de George W. Bush et d’un article du New York Post postérieurs au 11 septembre 2001. Tout ceci introduit un niveau d’interprétation supplémentaire démontrant que Valerio Evangelisti ne s’est pas contenté d’accoler au petit bonheur la chance les trois histoires.

Entre fiction et Histoire, Black Flag pourrait être sous-titré A History of violence. Osons le parallèle, on pourra nous le reprocher ensuite. En effet, les trois trames narratives décrivent une évolution pour le moins pessimiste, dessinant une histoire du futur rattrapée par le pire de la nature humaine. La violence agit en effet ici comme un personnage à part entière. Une violence bestiale, volontaire, planifiée, dictée par un fanatisme confinant à la folie. Une violence assimilée à un plaisir sadique, source de fascination, rendue légitime par une argumentation pour le moins spécieuse. L’avenir appartient aux psychotiques semble sous-entendre Evangelisti. « Des individus capables de tout pour défendre leur espace vital. ». « Un homme libre et impitoyable dont l’assouvissement des besoins ne provoque aucun remord d’ordre moral. » Dur dans ces conditions de rester intègre.

Avec Pantera, Evangelisti crée un personnage fort et fascinant. Le métis afro-mexicain, à la fois pistolero et palero, c’est-à-dire sorcier vaudou, apparaît comme une sorte de juste, à la manière des anti-héros de Sergio Leone. Un salaud magnifique, cruel, strictement préoccupé par sa survie, mais ne pouvant s’empêcher d’éprouver un reliquat d’empathie pour ses victimes. On le retrouvera d’ailleurs dans le roman Anthracite. Valerio Evangelisti ne néglige pas la vraisemblance historique. Les méfaits et gestes des frères James, de William Quantrill et de Bloody Bill Anderson sont attestés dans de nombreuses sources historiques. Toutefois, l’érudition de l’auteur italien reste au service du récit, fournissant un cadre temporel identifiable à la fiction, de manière à étoffer sa substance avec quelques éléments empruntés à l’Histoire.

Au final, Black Flag n’est pas une lecture agréable ou réconfortante. Valerio Evangelisti démonte les ressorts de l’angélisme, trop souvent agités pour masquer les pires saloperies. Et on se prend à espérer que l’avenir décrit dans Paradice, ou du moins dans une version proche, ne se réalisera pas. Ce n’est pas gagné…

Black Flag (Black Flag, 2002) de Valerio Evangelisti – Éditions Payot, collection Rivages/Fantasy, 2003 (roman inédit traduit de l’italien par Jacques Barbéri)

Anthracite

L’œuvre de l’auteur italien Valerio Evangelisti démontre, s’il est encore utile de le faire, que les frontières entre les genres très codifiés que sont le roman policier, la science-fiction et le fantastique, sont finalement très perméables. Le personnage récurrent de Pantera apporte une preuve supplémentaire de ce glissement, voire de ce mélange que n’auront pas manqué de remarquer par ailleurs, les lecteurs assidus de l’inquisiteur Eymerich, autre créature d’Evangelisti.

Pantera apparaît pour la première fois dans une nouvelle éponyme au sommaire du recueil Métal hurlant. Nous y faisons connaissance du personnage, un métis afro-mexicain, à la fois pistolero et palero, c’est-à-dire un magicien vaudou. Pantera est à peine plus sympathique que l’inquisiteur dominicain. Tout au plus, entre deux exécutions d’un rare sadisme, discerne-t-on chez lui un vague sentiment de compassion pour les victimes des diverses brutes et profiteurs qu’il côtoie. Chargé par les bourgeois d’une petite ville d’exorciser une horde sauvage d’outlaws fantômes, Pantera découvre les dessous glauques de cette cité du Far-West.
Puis, dans le roman
Black Flag, on le retrouve en train de chasser Koger, un homme-loup, vers la fin de la guerre civile américaine. Trahi par ses employeurs, Pantera cherche refuge auprès d’une troupe d’irréguliers sudistes, commandée par les frères James et un anarcho-individualiste (d’où la couleur de la bannière qu’ils arborent). Mais, ce récit ne constitue qu’une des trois lignes temporelles d’un collage emmenant également le lecteur immédiatement après le 11 septembre 2001 et vers l’An 3000. Ces deux textes font donc la part belle au fantastique et à la science-fiction. Et si Evangelisti aborde les zones d’ombre de l’Histoire des États-Unis, Pantera délaisse ses colts au profit de la psychologie et des sortilèges vaudous.
Avec
Anthracite, l’auteur italien s’affranchit très nettement de ces codes étrangers à l’univers du polar. Les sorts et gris-gris sont remisés en arrière-plan. Place à la description d’une lutte sociale et politique, une lutte des classes sournoise et sans merci. Un combat perdu d’avance…

La première question qui vient à l’esprit lorsque l’on découvre Anthracite, c’est de savoir si le roman peut se lire indépendamment des aventures précédentes de Pantera. A vrai dire si les allusions à Black flag ne manquent pas, elles ne constituent aucunement une gêne à la compréhension de l’intrigue.
On retrouve évidemment la thématique majeure de l’auteur, cette violence inhérente à l’espèce humaine qui conduit les hommes à s’entredéchirer au lieu de s’unir, faisant par là même le bonheur de ceux qui les exploitent. Ici ce thème est transposé dans un univers qui emprunte au meilleur du western spaghetti – visionnez Django et consorts pour vous faire une idée de l’ambiance – tout en faisant clairement référence au roman noir.

L’argument initial laisse penser que le sujet du roman va se focaliser exclusivement sur l’épisode sanglant des Molly Maguires. En effet, Pantera est engagé, à l’instigation d’une ancienne amie prostituée, par les Molly afin de démasquer et d’abattre le traître qui se cache en leur sein (on pense aussi au film de Martin Ritt). Rapidement, il s’avère que le propos de Valerio Evangelisti dépasse ce cadre très restreint.
En fait, l’auteur nous convie à reconsidérer le rêve américain. Il nous ouvre les yeux sur les forces sociales et politiques antagonistes qui ont façonné les États-Unis. A l’instar de l’historien états-unien
Howard Zinn (dont je recommande vivement la lecture d’Une histoire populaire des États-Unis de 1492 à nos jours) mais avec un pessimisme cynique, il nous invite à une relecture de l’Histoire états-unienne dépouillée de ces artifices mythiques. Car si les États-Unis sont une nation, ils sont également une narration, figée sur le celluloïd des pellicules cinématographiques (visionnez The Birth of the Nation de D. W. Griffith pour vous en convaincre). Car si les États-Unis ont une Histoire, ils sont surtout une multitude d’histoires, devenues plus ou moins légendaires. Vous connaissez sans doute la réplique : « lorsque la légende devient un fait établi, on imprime la légende. »

Aussi le regard de Valerio Evangelisti est-il formateur. Il incite à remettre en perspective nos représentations sur les États-Unis à la lumière d’autres sources. C’est une expérience enrichissante, à la condition de supporter l’artifice de la magie qui permet à Pantera de se retrouver au cœur de l’affrontement social et politique, des deux côtés à la fois, et ceci sans coup férir. Il faut également faire abstraction d’une intrigue très ample qui à force de multiplier les détours et les divers points de vue, a tendance à égarer le lecteur et à ralentir sévèrement le rythme. Fort heureusement, Valerio Evangelisti retombe sur ses pieds avec un dénouement implacable. Celui imprimé par les vainqueurs mais pas que sur le papier.

anthraciteAnthracite de Valerio Evangelisti – Réédition rivages/noir, 2008 (roman traduit de l’italien par Jacques Barbéri)