Hammerfall

Les lecteurs de ce blog savent ô combien l’aventure viking, l’univers des sagas et la société scandinave me passionnent. Certes, pas au point de me laisser pousser la barbe et de sacrifier à quelque culte païen. Une passion ne se cantonnant pas uniquement aux terres nordiques, mais me faisant embrasser un vaste espace civilisationnel (barbarisme de rigueur), entre Baltique et Méditerranée, entre mythe et Histoire, voire entre monde païen et Chrétienté. Bref, comme l’escomptent les lecteurs de ce blog, je crains avoir perdu une fois de plus tout sens critique…

Bande dessinée issue des œuvres de Talijantic et Runberg, Hammerfall est ancré de plain-pied dans cette période. Du premier, la quatrième de couverture m’apprend qu’il a scénarisé « Orbitales », une série de S-F au graphisme attrayant dont les aventures ne sont pas sans rappeler un tantinet celles du duo Valérian et Laureline. Le second, je ne connaissais pas. Mais je dois confesser avoir été séduit par son trait inspiré de l’école franco-belge, je pense ici en particulier à la série « Les Héros cavaliers », lorsque Michel Rouge œuvrait au dessin. Dupuis ayant réédité les quatre épisodes de la série dans une intégrale bénéficiant d’un traitement de qualité et de quelques croquis dénotant d’effets de stylisation assez réussis, j’ai donc succombé sans coup férir.

Quid de l’histoire ? Fin du VIIIe siècle. Un raid des hommes du Nord aboutit au vol de reliques précieuses, jusque-là conservées précieusement au monastère de Jarrow. Ce forfait est le point de départ d’une saga épique, mettant en scène Charlemagne, un clan viking, sans oublier les dieux du panthéon nordique, scandinaves et germains confondus, et pour cause… On suit ainsi deux trames, l’une en terre scandinave, l’autre dans le royaume franc, où Charlemagne est confronté à une énième révolte saxonne.

Autant le dire tout de suite, je considère Hammerfall comme une grande réussite. Le fond comme la forme, l’Histoire comme la fiction, les deux auteurs restituent l’époque avec vraisemblance et talent. S’ils se veulent les plus proches possibles du fond historique (pas ou peu de fantasmes sur les vikings, les Saxons et les Francs), Runberg et Talijantic n’en oublient pas pour autant la forme, celle de la saga. Récit aventureux animé par la vengeance, les actes héroïques et une bonne dose de fatalisme, Hammerfall ne ménage que peu de répit au lecteur, laissant libre cours à une fantasy inspirée des mythes nordiques.

Ainsi, les divers acteurs historiques, mythiques et fictifs de cette série accomplissent-ils leur destin, leur propre récit se mêlant, voire se confondant, avec celui de la Grande Histoire. Seul bémol pour tempérer mon enthousiasme : un dénouement un tantinet bâclé. Pourtant, la matière ne manquait pas pour conférer à l’histoire de Runberg et Talijantic l’ampleur dramatique lui faisant défaut.

Hammerfall de Boris Talijantic et Sylvain Runberg – Editions Dupuis, mars 2012

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Le Dernier Rayon du soleil

Depuis plusieurs saisons, Cyngaëls et Anglcyns sont harcelées sans répit par les Erlings, le fléau du nord dont tous craignent la fureur. A l’Ouest de la grande île, le peuple querelleur des Cyngaëls  a uni ses forces, le temps de vaincre Siggur le Volgan et ses vaisseaux-dragons. A l’Est, le roi Aëldred est parvenu à imposer aux envahisseurs un tribut, gage d’un retour à la paix qu’il sait provisoire, contre l’installation de quelques familles sur la grande île. Fortifiant les côtes de son royaume, il arme désormais une flotte afin de repousser les expéditions erlings avant qu’elles ne viennent renforcer l’embryon de conquête. Car en Vinmark, la soif d’aventure et la perspective de se tailler un royaume outre-mer animent toujours le cœur des hommes du Nord. Plus que jamais, ils embarquent, avec armes et bagages, pour gagner la gloire et un nouveau foyer.

A mille lieues de la fantasy et de ses archétypes  faciles, Guy Gavriel Kay fait à nouveau souffler le vent de l’Histoire sur la fantasy, modelant son imaginaire à l’aune du nord du continent européen. Le Dernier Rayon du soleil lorgne en effet en direction du Haut Moyen âge, plus précisément vers le monde anglo-saxon et celte, à l’époque des migrations vikings. Une période troublée, dominée par un monarque anglais, le fameux Alfred le Grand, roi de Wessex, souverain de toute l’Angleterre et chantre de la résistance contre les Danois. Pour autant, Guy Gavriel Kay ne succombe pas à l’attrait documentaire ou à la recherche d’une vraisemblance historique acharnée, optant pour une narration à hauteur d’homme et pour une multifocalisation, le faisant sauter d’un peuple à l’autre, sans montrer outre mesure de préférence. Une multitude de points de vue, certains très courts, qui viennent apporter leurs part d’incertitude humaine à une histoire plus vaste dont ils peinent à discerner l’ampleur.

Sans surprise, on retrouvera dans Le Dernier Rayon du soleil  la qualité et la cohérence de l’univers de l’auteur, sans oublier la tonalité très humaine des personnages, une préférence assumée pour les existences infimes, ce hors-champs de l’Histoire perçu à la dérobée de faits attestés dans les récits officiels, ceux écrits par les vainqueurs. De même, on appréciera à nouveau son sens de la dramaturgie faisant de simples individus le moteur d’événements qui les dépassent.

Rejetant les ressorts de l’épopée, le récit préfère se contenter de maigres affrontements opposant cent ou deux cent combattants. Des engagements secs et violents n’incitant guère à la gloriole. Enfin la magie, composante essentielle de moult roman de fantasy,  se trouve réduite ici à la portion congrue. Tout au plus, Guy Gavriel Kay ponctue-t-il son texte d’un zeste de faërie et de voyance. Rien de bien méchant, l’auteur, il ne s’en cache pas d’ailleurs, accordant plus d’importance à l’Histoire qu’aux enchantements très vite lassants.

Certes, Guy Gavriel Kay use et abuse du supplice de l’aigle de sang, supplice dont l’historicité paraît douteuse. De même, d’aucuns pourraient trouver l’épilogue un tantinet nunuche. Fort heureusement, le travail de réenchantement de l’Histoire par le biais de la fantasy nous conduit à passer outre ces quelques motifs d’agacement. Bref, s’il ne peut être considéré comme l’une des œuvres majeures de l’auteur, Le Dernier Rayon du soleil n’en démontre pas moins des qualités qui font de ce roman une lecture agréable et distrayante.

« Cela n’en finit pas. Une histoire se termine – du moins pour certains – et d’autres histoires la croisent encore, ou la suivent, ou ne partagent rien avec elle qu’un moment dans le temps. »

Le Dernier Rayon du soleil (The Last Light of the Sun, 2004) de Guy Gavriel Kay – Éditions Le Pré aux Clercs, 2006 (roman traduit [à la truelle] de l’anglais [Canada] par Elisabeth Vonarburg)

 

Grendel

Défi Lunes d’encre, toujours… Avec un roman qu’il FAUT LIRE ! (mais, pourquoi est-ce que je crie ?)

grendelConnu comme le loup blanc dans le monde anglo-saxon, Beowulf figure au rang des grandes œuvres de la littérature médiévale, au même titre que la geste du roi Arthur, la Chanson de Roland, l’Edda et bien d’autres sagas scandinaves. On ne reviendra pas sur le contexte historique de ce poème épique, de crainte de paraphraser l’excellente préface de John Gardner lui-même. On se contentera juste de renvoyer les éventuels curieux à l’édition d’André Crépin (Le Livre de poche, collection « Lettres gothiques »), s’ils souhaitent se confronter au texte original. Que les néophytes ne s’inquiètent toutefois pas. La lecture de Beowulf n’est pas un préalable à la lecture de Grendel. La méconnaissance de l’œuvre originale ne constitue pas un obstacle à la compréhension du roman de John Gardner. Qu’ils sachent cependant que le poème a influencé des auteurs tels que Tolkien et Michael Crichton (Les Mangeurs de morts), et qu’il a fait l’objet d’une adaptation regardable au cinéma (La Légende de Beowulf de Robert Zemeckis).

Dans la postface, Xavier Mauméjean estime que le Grendel de Gardner est une complète trahison, au même titre que l’Ulysse de James Joyce. Pour l’auteur français, le roman est un acte de recréation. John Gardner ne trahit en effet pas la légende, ayant en tête l’intention d’écrire une variation du texte de Beowulf. Bien au contraire, s’il aborde le mythe du point de vue du monstre, c’est pour essayer de toucher par ce biais à des notions essentielles : le sens de la vie, l’altérité, la différence, le destin.

Roman iconoclaste, conte philosophique et fable ricanante, Grendel imprègne la mémoire de façon durable. Non sans malice, l’auteur américain mène jusqu’à son terme le destin inexorable — tout est écrit — du monstre. Observateur attentif, Grendel s’irrite au moins autant qu’il s’attache aux gesticulations des hommes. Une humanité grossière et dépourvue de morale, enferrée dans les songes creux de la foi et des exploits héroïques chantés lors des veillées. A la fois naïf et lucide, le monstre dresse un portrait douloureux et sans concession de l’existence. Ainsi, Grendel apparaît teinté d’un nihilisme désespéré. Le destin des hommes est soumis au hasard. La violence, la cruauté, l’appât du gain ou du pouvoir président au moindre de leurs actes. Le monde ressemble à un mécanisme odieux dont l’horloger pointe aux abonnés absents. Et Grendel peine à trouver sa place dans tout cela. A peine sorti du ventre de sa mère, du refuge de la grotte maternelle, il cherche un sens à la vie, à sa vie. Un questionnement universel rendu plus impérieux encore par sa condition de réprouvé, de créature des marges, échappant à la civilisation, et lui servant même de repoussoir.

« Le monde n’est qu’un accident sans signification, dis-je. Je crie maintenant, les poings serrés. J’existe, un point c’est tout. »

Si la Weltanschauung dispensée par John Gardner n’incite guère à l’optimisme, elle ne mène cependant pas à l’abandon pur et simple de la vie. Grendel ne trouve son salut, si l’on peut dire, que dans la création, ici œuvre de destruction. Il tue, massacre, dévore, jouant le rôle que la légende lui a dévolu. Il jubile même de ce rôle, se moquant de la crainte, de la résistance de Hrothgar et des Scyldings. Démon farceur, sans cesse sur le fil, entre ironie et détresse, il tient sa place jusqu’au dénouement : l’arrivée de Beowulf, autre monstre, individu froid dépourvu d’affect, à peine évoqué par John Gardner qui ne le nomme d’ailleurs à aucun moment. Et lorsque Grendel meurt, ce n’est pas à l’issue d’un combat épique jalonné d’actes de bravoure. C’est bien d’une manière grotesque, ultime pied de nez du destin et du hasard.

Bref, Grendel impressionne par la fulgurance de son propos et son humour désespéré. John Gardner concilie et réconcilie l’art de la tragédie et de la satire. Ainsi, son roman hante durablement la mémoire. Les livres capables de susciter ce genre de réaction sont rares et précieux.

grendel-frGrendel (Grendel, 1971) de John Gardner – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », 2010 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par René Daillie, édition établie par Thomas Day et Xavier Mauméjean)

L’épée brisée

epee_brisee2Parmi les auteurs de l’âge d’or américain, Poul Anderson a longtemps souffert dans l’Hexagone d’un ostracisme tenace, au point d’être considéré par beaucoup comme un auteur mineur. On renverra les éventuels curieux à l’article de Philippe Boulier (in Bifrost n°75) pour approfondir les raisons de ce malentendu. Une injustice désormais réparée grâce en particulier au travail de Jean-Daniel Brèque et à la constance des éditions du Bélial’.

Avec L’Épée brisée, Poul Anderson fait sienne la matière des peuples du Nord, nous narrant une geste sauvage, pleine de bruit et de fureur, où les passions humaines teintées de magie se mêlent aux sombres desseins des dieux et des créatures de la féerie. A l’instar de la saga des Völsungar, le roman apparaît comme le récit d’un destin funeste, celui d’Orm le viking et de sa descendance. Pour venger sa maisonnée massacrée par le Danois, une sorcière anglo-saxonne conspire l’enlèvement de son premier-né. Remplacé par un changelin conçu à sa ressemblance par le duc des elfes Imric avec une princesse troll enfermée dans les geôles de son château, le nourrisson est élevé conformément aux coutumes d’Elfheim. Nommé Skafloc, il devient un guerrier redoutable, apte à manier le fer honni par les peuples de la féerie, pendant que son double, Valgard, tombe sous l’emprise de la sorcière saxonne et cause le malheur de sa famille adoptive.

Dans une veine assez proche de La Saga de Hrolf Kraki, roman plus tardif, L’Épée brisée retranscrit avec lyrisme le légendaire des peuples du Nord, scandinaves et celtes y compris. Il lui donne corps, restituant l’atmosphère et le souffle archaïque prévalant dans les sagas. On serait bien en mal de trouver un héros dans ce roman violent où les hommes demeurent jusqu’au bout les jouets de puissances occultes dépourvues de pitié ou de compassion. On ne décèlera pas davantage une once de romantisme pompier dans cette tragédie aux accents crépusculaires, où nul ne ressort indemne. Que ce soit Skafloc et son épée maudite, Valgard, meurtrier de sa propre famille, ou Freda, tiraillée entre sa foi chrétienne et son amour impie pour son frère, tous demeurent prisonniers de leur fatum.

Dans une préface dithyrambique, Michael Moorcock établit un parallèle entre ce roman et Le Seigneur des Anneaux, paru la même année. Que l’on me permette de nuancer le jugement de l’auteur anglais. Certes, les deux œuvres puisent leur inspiration dans le même légendaire, mais le rapprochement avec Le Silmarillion me paraît plus judicieux, en particulier la geste consacrée aux enfants de Hurin. Sans doute Moorcock s’est-il laissé aveugler par son admiration pour les destins tragiques de Skafloc et de Valgard dont on retrouve un écho évident dans le cycle d’ « Elric ».

Récit de vengeance et de malédiction, L’Épée brisée apparaît aussi comme celui de la fin d’un monde. Celui des elfes, des trolls et de toutes les créatures de la féerie. Celui des Ases, Jötuns et sidhes, amenés à renoncer à leur statut divin pour s’effacer devant la foi chrétienne et l’Histoire. Pas sûr qu’il faille le déplorer ou s’en réjouir. Sur ce point, l’auteur américain n’entretient guère le doute. Il préfère célébrer les plaisirs simples d’une existence humaine apaisée. Une philosophie de vie guère éloignée de celle des hobbits…

A bien des égards, L’Epée brisée s’impose comme une œuvre puissante, sans concession, très éloignée des recettes et de la platitude de la big commercial fantasy. Un roman d’un archaïsme qui le rend encore plus précieux.

epee_briseeL’Épée brisée (The Broken Sword, 1954) de Poul Anderson – Éditions Le Bélial’, novembre 2014 – Réédition au Livre de poche, 2016 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Jean-Daniel Brèque)

Le viking qui voulait épouser la fille de soie

Les lecteurs assidus de ce blog (j’ai le nom des meneurs) connaissent mon intérêt pour les sagas et l’aventure viking. Le roman de Katarina Mazetti ne pouvait donc pas rester longtemps dans ma pile à lire. Si l’on ajoute les retours positifs de sources appréciables, Le Viking qui voulait épouser la fille de soie semblait même afficher un faisceau d’indicateurs très encourageants. Bonne pioche dira-t-on sans ambages et chichis. Sang mêlé, traduction plus conforme au titre original et à l’esprit du roman, se révèle effectivement une lecture très recommandable, dont l’intrigue et le souci de vraisemblance ne peuvent que convaincre l’amateur de roman historique.

L’histoire des hommes du Nord se réduit très souvent à leurs exploits maritimes et à leurs entreprises de colonisation outre-mer. On retient également leur légende noire, entretenue à dessein par les clercs chrétiens, celle de barbares avides de sang et d’or, débarqués sur le rivage pour ravager villes et monastères.

Sang mêlé s’attache à déconstruire cette image réductrice du viking. Le roman porte son regard vers les humbles, petit peuple de paysans, d’artisans, de charpentiers de marine, hommes libres et esclaves y compris. Il s’intéresse également à un aspect de l’aventure viking méconnu dans nos contrée, mettant en lumière les Varègues, autrement dit les peuples suédois, grands voyageurs à l’origine de la naissance des principautés rus’ de Kiev et Novgorod. Le roman rappelle enfin que les Normands étaient avant tout des commerçants avisés, n’hésitant pas à troquer la hache contre la balance si les circonstances l’exigeaient.

Avec Sang mêlé, Katarina Mazetti se focalise sur la région du Blekinge, au sud de la future Suède, au Xe siècle. Une terre pauvre, entre mer Baltique et collines boisées, aux rivages menacés par les raids de piraterie. Dans l’archipel situé à son extrémité, Säbjörn et sa maisonnée vivent dans une ferme laissée un tantinet à l’abandon. Aisément reconnaissable à sa lèvre entaillée, lors d’un combat contre des pirates dans ses jeunes années, le bonhomme se révèle d’un tempérament colérique, surtout depuis la disparition mystérieuse de sa femme. L’été, il rejoint son chantier où il répare et construit des knörrs, contribuant à sa réputation de charpentier émérite. Il laisse ses deux fils, Svarte et Kåre, à la garde de ses esclaves et de la völva, sa belle-sœur. Rigide et intraitable avec Svarte, il se montre plus tendre avec son fils cadet. De quoi nourrir le ressentiment de l’aîné. Des guerres fratricides sont nées pour moins que cela. Les deux frères ne tardent d’ailleurs pas à prendre la mer, l’un vers l’ouest, l’autre vers l’est, pour fuir la violence latente de leur milieu.

Plus loin, au-delà de la Baltique, Chernek Kuritzev a fait fortune dans le commerce des esclaves et des soieries. Son fils Radoslav est un proche du prince héritier de Kiev, et sa fille semble promise à un bel avenir. Mais, le destin est capricieux. Du jour au lendemain, le frère et la sœur perdent leur vie dorée et sont contraints de rallier le Nord, en compagnie d’une troupe de marchands Varègues.

Sang mêlé fait immédiatement penser aux sagas nordiques, ces récits familiaux empreints de tragédie et sous-tendus par la vengeance et le destin. Pourtant, si le roman puise sa substance dans cette matière, ses ressorts s’en écartent assez rapidement. Les dieux et le fatum sont en effet les grand absents de ce récit, l’auteur préférant souligner la liberté des personnages dans un monde, certes soumis aux croyances, mais où la religion apparaît comme un outil de manipulation. Il se distingue aussi des sagas par l’attention portée aux personnages féminins et au quotidien des habitants. Les guerriers sont laissés de côté, apparaissant au mieux comme des soudards ignorants, au pire comme une menace. Quant aux rois et seigneurs, Katarina Mazetti ne s’embarrasse pas de précautions oratoires en portant sur leur rôle un regard dépourvu d’idéalisme.

« Mais un roi, qu’est-ce réellement ? Quelqu’un qui exige de toi de l’or et de l’argent et en contrepartie promet de te défendre contre des ennemis ? Des ennemis, qui le sont peut-être devenus parce qu’il a essayé de soumettre leur pays ? À quoi servirait un tel roi ? »

Pour autant, Katarina Mazetti ne verse pas dans l’angélisme complet. Elle dépeint une société esclavagiste, dominée par des clans influents, en proie aux superstitions. Et même si les femmes jouissent de plus de libertés que chez les chrétiens, elles restent cependant soumises à leur mari.

Sang mêlé se révèle donc un récit malicieux, idéal pour découvrir le monde scandinave et faire un sort à quelques idées reçues sur les hommes du Nord. A ce propos, dans une postface détaillée, destinée à ceux qui aiment l’Histoire, elle livre d’ailleurs ses sources et explicite ses choix romanesques. Avis aux amateurs.

viking_soieLe Viking qui voulait épouser la fille de soie (Blandet blod, 2008) de Katarina Mazetti – Réédition Babel, novembre 2015 (roman traduit du suédois par Lena Grumbach)

La Légende de Sigurd et Gudrún

Tolkien_-_The_Legend_of_Sigurd_and_Gudrun_CoverartOn ne peut pas reprocher à J.R.R. Tolkien d’être un auteur prolifique. Entre 1937 et sa mort, seuls quelques uns de ses textes ont fait l’objet d’une parution, bien confidentielle au regard du succès retentissant du Hobbit et du Seigneur des Anneaux. Son œuvre majeure, le Silmarillion, celle qu’il chérissait par-dessus tout, au point d’y travailler sans cesse durant toute sa vie, est restée quant à elle inédite et inachevée jusqu’à ce que son fils Christopher ne décide d’en publier une version terminée avec l’aide de Guy Gavriel Kay.
Sans doute convaincu du caractère essentiel de l’œuvre de son père et peut-être aussi poussé par le succès phénoménal du Seigneur des Anneaux, Christopher Tolkien a livré ainsi au lectorat l’ensemble de ses écrits. Une tâche monumentale et ingrate tant le corpus à dépouiller apparaissait hétérogène et difficilement déchiffrable. Pourtant, au fil du temps, les manuscrits inachevés, les multiples versions des mêmes histoires, les essais, les lettres de l’auteur et ses brouillons ont dévoilé les tenants et aboutissants d’un work in progress s’étalant sur toute une vie. Un matériau très utile pour l’exégèse, même si les grincheux reprochent à Christopher Tolkien et aux thuriféraires de son père de vouloir publier jusqu’à sa liste de courses. Au-delà des critiques, ces livres sont des documents précieux permettant de se faire une idée des sources et du processus de fabrication d’une des œuvres les plus marquantes du XXe siècle.
Disons le tout de suite, La Légende de Sigurd et Gudrún n’a que peu de rapport avec la Terre du Milieu, du moins peu de rapport direct, car à bien y regarder, ces deux lais tirés des Eddas, à l’instar du Kalevala et de Beowulf, apparaissent comme la matrice du Silmarillion. Rédigés comme un hommage aux Eddas, les deux poèmes comportent plus de cinq cent strophes de huit pieds (strophe fornyrdislag), respectant la métrique des vers allitératifs de l’Edda poétique. Ils reprennent en particulier des éléments de la légende nordique la plus célèbre, la Völsunga Saga, plus connue dans nos contrée sous sa version wagnerisée de L’Anneau des Nibelungen. Pourtant, il n’y a que peu de rapport entre ce texte archaïque mêlant des éléments historiques, légendaires et mythiques et l’interprétation nationaliste et grandiloquente du compositeur allemand.

J.R.R. Tolkien opte pour un retour aux sources, celles des Eddas. À la manière des conteurs médiévaux, il tente d’unifier le corpus hétérogène et lacunaire à sa disposition pour établir une sorte de continuité entre l’histoire des Völsung, celle de Gudrún et de sa famille les Niflung (les Nibelungen). À l’instar des récits de la matière de Bretagne, de Rome et de France, il souhaite également par son hommage promouvoir une sorte de matière nordique, cette Grande Histoire des peuples du Nord appelée à ses yeux à devenir l’équivalent de la légende de Troie pour l’Angleterre. Un vœu pieux puisque ces deux lais n’ont pas dépassé le stade du manuscrit, restant essentiellement un exercice d’érudition destiné à un public bien informé. Un fait dont est conscient Christopher Tolkien puisque l’ouvrage est accompagné d’un paratexte copieux se composant d’un avant-propos, de deux introductions, de commentaires et de glossaires censés contextualiser et éclairer le propos des deux poèmes. Il faut avouer que tout ceci est fort utile, car contrairement à la matière de Bretagne, la Völsunga Saga n’est pas devenue une référence de la culture populaire aussi connue que le Roi Arthur, Merlin et Lancelot.

Si la lecture de La Légende de Sigurd et Gudrún ne paraît pas essentielle, a fortiori si l’on n’est pas passionné par les mythes nordiques, l’ouvrage apporte cependant des éléments de compréhension fort intéressant sur la genèse du Silmarillion et de la Terre du Milieu. En livrant sa propre version de la Saga des Völsung, J.R.R. Tolkien forge quelques uns des thèmes et motifs qui traversent sa propre œuvre. En effet, comment ne pas voir dans l’histoire de Sigurd, meurtrier du dragon Fáfnir, comme un écho de la Geste des Enfants de Húrin ? Comment ne pas faire un parallèle entre la malédiction de l’or d’Andvarid et celle de l’anneau unique dans Le Seigneur des Anneaux ? Comment ne pas voir dans les interventions régulières d’Odin, une manifestation des Valar, voire du plus célèbre des Istari, Gandalf ?
À se demander si finalement, l’esprit de La Légende de Sigurd et Gudrún ne perdure pas à travers la Terre du Milieu.

Tolkien_sigurdLa Légende de Sigurd et Gudrún de J.R.R. Tolkien – réédition Pocket (texte intégral traduit de l’anglais par Christine Laferrière)

Vinland Saga 14

Petite pause dans ma session de lecture consacrée aux fins du monde. Troquons le spectacle du désastre contre un peu d’aventure.

Couv_239941Les habitués de ce blog, ceux que mes élucubrations et mes marottes n’ont pas encore fait fuir, connaissent mon goût pour le monde scandinave et l’aventure viking. Il se trouve que le quatorzième volume de Vinland Saga vient de paraître.

Le précédent volet s’était achevé sur un massacre pour Ketil et les siens, offrant à Thorfinn l’opportunité de regagner l’Islande en compagnie de Leif, afin de fonder au Vinland une terre de paix et de liberté. Mais avant de quitter l’ancien monde, le jeune homme souhaite solder tous les comptes, notamment avec le roi Knut.

Ce quatorzième volet apparaît beaucoup plus apaisé que le précédent. Un sentiment de deuil et de gâchis conduit les actions de chaque personnage. Avec cet épisode, Makoto Yukimura tourne définitivement la page avec le passé de violence de son héros. Thorfinn a acquis une stature qui lui faisait défaut jusque-là, il a mûri et a abandonné la colère qui le guidait. Il est enfin prêt pour le nouveau monde.

Du côté du graphisme, le dessin du mangaka reste impeccable. Et si l’on voit réapparaître quelque tics inhérents au shonen, le trait réaliste et le sérieux de la documentation l’emportent toujours.

Je ne vous cache pas que j’attends avec impatience le troisième arc narratif, avec au programme l’Islande, le Groenland, leur faune et flore. Dépaysement en perspective comme le laisse présager la couverture.

Volume_15