Le Karaté est un état d’esprit

John Kaimon semble frappé par le mauvais sort. Un père devenu fou, une mère morte à sa naissance, écrasée par un camion transportant des poulets, son existence se résume à une suite de malheurs présidée par la déveine et la dèche. Après avoir vécu à Mexico dans une communauté à la recherche du dénominateur commun de l’amour, quête ne lui ayant rapporté que deux sévères chaudes-pisses et une hépatite ; après avoir côtoyé un gang de motards nazis qui l’ont circoncis, violé par la bouche, l’anus et les aisselles, il a fini par échouer sur un bout de plage en Floride, avec quelques bricoles et un pull à l’effigie de William Faulkner en guise de bagages. Le temps de rejoindre un groupe dirigé par Belt, un lâche certifié par l’armée dont le credo se résume à promouvoir le karaté comme l’arme de défense ultime. Hébergé dans un motel désaffecté, il commence ainsi son entraînement, le courage et l’abnégation se conjuguant à l’attirance pour la seule fille du groupe, une ancienne reine de beauté en bikini jaune aussi redoutable que mystérieuse.

Quatrième roman de Harry Crews, Le Karaté est un état d’esprit ne dépare pas dans l’œuvre de l’auteur américain. Déjanté et déviant, tel pourrait être le résumé en deux mots d’une intrigue minimaliste se contentant de raconter l’histoire d’amour improbable entre un abîmé de l’existence et une jeune femme ayant décidé de devenir autre chose qu’une potiche. Sur un bout de plage bordé par l’autoroute, entre une immense foire improvisée pour la fête nationale et la piscine asséchée d’un motel délabré, en passant par un night club pour gays, l’auteur nous raconte la métamorphose d’un paumé. Une mutation en forme de révélation, mais ne résistant guère au principe de réalité de sa condition de sous-prolétaire, bien éloignée du rêve américain.

Le Karaté est un état d’esprit abonde ainsi en personnages lunaires et grotesques, du maître mutique, franc-tireur des arts martiaux et tire-au-flanc, aux prédateurs en tout genre. Le roman de Harry Crews recèle aussi des scènes surréalistes, de vrais morceaux de bravoure comme cette grande foire organisée sur la plage, sorte de barnum vulgaire et bordélique où se déchaîne une foule inquiétante. On retrouve ainsi les thèmes et motifs habituels chez l’auteur américain, la monstruosité, les déviances diverses, la marginalité, l’aveuglement menaçant de la foule et l’impossibilité à se sortir de sa condition pour la frange la plus déshéritée de la société. Harry Crews ne peut toutefois s’empêcher de nourrir une certaines tendresse pour ses personnages, en dépit de sa propension à la raillerie et à la farce.

Le Karaté est un état d’esprit a donc incontestablement toutes les qualités pour ravir l’amateur de Harry Crews, même si l’intrigue tourne un peu au bordélique sur la fin, échappant un tantinet à son auteur.

Le Karaté est un état d’esprit (Karate is a Thing of the Spirit, 1972) de Harry Crews – Sonatine Éditions, 2019 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Patrick Raynal)

Acceptation

Au terme d’une enquête fertile en faux semblants et chausse-trappes, Control, le nouveau directeur du Rempart Sud, s’est trouvé confronté à l’effondrement des barrières de sécurité de l’agence gouvernementale face à l’assaut de la Zone X. Une subversion aussi imprévue qu’implacable, dont l’irruption brutale l’a contraint à prendre la fuite. À moins qu’il ne soit mort durant le cataclysme, condamné désormais à vivre un simulacre de vie hors des frontières du monde connu, voire à accepter de changer pour se conformer à la nouvelle donne ?

« Vous n’avez pas pas encore compris que ce qui cause tout ça peut manipuler le génome, effectue des miracles de mimétisme et de biologie ? Sait y faire au niveau molécules et membranes, eut voir à travers les choses, surveiller puis se replier. Pour cette chose, un smartphone, par exemple, est aussi grossier qu’une pointe de flèche en silex, elle possède des sens si fins et si complexes que les outils auxquels nous nous sommes liés, nos manières d’enregistrer l’univers, sont sans doute la preuve de notre nature primitive. Peut-être ne nous pense-t-elle même pas doués de conscience ou de libre arbitre… pas de la manière dont elle-même les mesure. »

Ne tergiversons pas, à ces questions Jeff VanderMeer n’apporte pas de réponse franche et directe, comme s’il préférait repousser la résolution de son univers dans un entre-deux propice à toutes les suppositions. Avec la conclusion de la trilogie du « Rempart Sud », il faut en effet accepter de rester impuissant face à une vérité insaisissable et par nature incompréhensible. Voilà où se niche la grande force de la trilogie et sans doute aussi sa faille, source de grandes frustrations pour une partie du lectorat. Pour autant, si l’on se plie au pacte de lecture proposé par l’auteur, Acceptation se révèle une nouvelle fois fascinant. Le récit est sous-tendu par une puissance d’évocation incontestable qui se déploie ici dans des registres aussi différents que ceux de la science-fiction, du fantastique et de l’horreur.

On suit en effet trois arcs narratifs qui cassent le déroulé linéaire de l’intrigue, déployant trois temporalités situées à des moments clés de l’histoire de la Zone X. On découvre ainsi les origines de l’anomalie topographique surveillée par le Rempart Sud, en compagnie du gardien de phare aperçu fugitivement sur une photo dans Annihilation et Autorité, à l’époque où les lieux n’étaient qu’un bout de côte abandonné, au rivage balayé par les tempêtes et parsemés des déchets amenés là par les marées. Un bout du monde en-dehors de la marche de la modernité, propice à la méditation et au ressourcement. Puis, l’on renoue avec la directrice du Rempart Sud, partie prenante de l’expédition décrite dans Annihilation. Le flash-back est l’occasion de faire connaissance plus longuement avec le personnage et d’apprécier ses relations empreintes de duplicité avec Lowry, la Voix dans Autorité mais aussi l’unique survivant de la première expédition. Enfin, on s’attache aux pas de Control et d’Oiseau fantôme pendant leur périple au sein de la Zone X, immédiatement après l’effondrement du Rempart Sud. Un voyage sans retour possible dans un territoire où ils se sentent étrangers, privés des outils permettant de maîtriser leur destin.

Si l’entrelacement des temporalités permet de relier les personnages entre eux afin de donner du sens aux événements et d’ouvrir des perspectives restées jusque-là nébuleuses, il offre également une grande variété d’ambiances, oscillant entre le genre post-apocalyptique, la science-fiction et l’horreur psychologique. Sur ce dernier point, Jeff VanderMeer se montre très convaincant, distillant le malaise par des détails anodins, une luminosité rayonnant de l’intérieur, quelques créatures monstrueuses dont les mots échouent à décrire l’apparence et une impression d’angoisse diffuse dont on ressent avec effroi les sursauts imprévisibles.

Enfin, en tournant de manière vicieuse et extrêmement dérangeante autour de l’inexprimable, Acceptation laisse affleurer un sous-texte subversif, guère flatteur pour l’humanité et sa propension à vouloir dominer son écosystème. Un propos dont l’Oiseau fantôme, copie transfigurée de la biologiste dans Annihilation, se fait le vecteur.

« L’abandon est la seule solution pour l’environnement, ce pour quoi notre effondrement est nécessaire. »

La trilogie du « Rempart Sud » se conclut donc sur ce qui s’apparente à une apothéose, mais une apothéose ambiguë où chacun sera libre de se faire sa propre opinion sur les pistes proposées par Jeff VanderMeer. Une apogée en forme de genèse, où la fin ne semble qu’un commencement, sous une forme qui n’est pas encore décidée. Une apothéose ne rejetant pas les vertus de l’insurrection, celle où l’on nous invite à abandonner le vieux monde, avec son cortège de vices, de manipulations et de relations toxiques avec autrui ou avec l’environnement. En somme, une apocalypse pour le meilleur. Ou pas.

« l’acceptation l’emporte sur le déni, et peut-être y a-t-il aussi là-dedans un acte de résistance »

Acceptation – La trilogie du Rempart Sud 3/3 (Acceptance, 2014) de Jeff VanderMeer – Éditions Au diable vauvert, 2018 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Gilles Goullet)

Autorité

En dépit d’une taille plus conséquente (près de 400 pages quand même), Autorité n’a pas résisté longtemps. A vrai dire, je l’ai littéralement dévoré. Et même si Jeff VanderMeer a eu tendance à étirer l’intrigue de manière exagérée, je ne peux affirmer avoir complètement détesté ce deuxième volet de la trilogie du « Rempart Sud », comme on va le voir.

Autorité aurait pu être l’occasion d’élucider un petit peu l’énigme de la Zone X, de répondre aux nombreuses interrogations jalonnant le périple de la douzième expédition dont le dénouement nous est désormais connu, du moins le pense-on. D’emblée, l’auteur américain déjoue les attentes en décalant son récit vers d’autres horizons. Les rares réponses que Jeff VanderMeer livre en effet ne suscitent que d’autres questions, accentuant le sentiment d’incompréhension prévalant dans le premier volet de la trilogie. En fait, les arcanes de l’organisation Rempart Sud remplacent ici les mystères de la Zone X, et la mission de Control, l’agent antiterroriste envoyé par Central, le cerveau bureaucratique de l’organisation dont dépend Rempart Sud, semble frappée du sceau de la méfiance, voire de la paranoïa, en dépit d’apparences prosaïques, du moins au départ. Mais, rembobinons un peu le fil des événements.

« Comment une superstition pouvait-elle être vraie ? Control y réfléchit plus tard, en commençant à s’intéresser à son déplacement jusqu’à la frontière tout en parcourant un dossier que Whitby lui avait sorti, simplement intitulé Théories. Peut-être superstition était ce qui se glissait dans les interstices, les fissures, quand on travaillait dans un endroit où le moral baissait et où les ressources s’épuisaient. »

Par atavisme familial, du côté maternel surtout, John Rodriguez a choisi l’antiterrorisme comme profession, optant pour le secret et l’ingratitude de l’anonymat. Par l’entremise de sa mère, il est missionné pour reprendre en main Rempart Sud, l’agence gouvernementale créée pour enquêter sur la Zone X et éviter toute intrusion malvenue. Sa directrice est en effet portée disparue depuis le retour de la douzième expédition dont seules la géologue, l’anthropologue et la biologiste sont revenues, à jamais transformées. Des coquilles vides, dépourvues des souvenirs de leurs originaux et pourtant en tout point semblables à eux. Pour Rodriguez ou plutôt Control, comme il se présente auprès du personnel du Rempart Sud, le défi ne semble pas insurmontable. Il en fait même une affaire déjà réglée, espérant ainsi regagner la confiance de la Voix, à qui il téléphone ses rapports.

Mais, son expertise psychologique en matière d’espionnage se délite progressivement devant la résistance passive du personnel. Le siège de l’agence gouvernementale, dont les installations jouxtent la frontière de la Zone X située au-delà d’un no man’s land retournant peu à peu à l’état de nature, lui apparaît comme un lieu truffé d’angles morts et de faux semblants, à la normalité aléatoire, voire illusoire, où la seule personne sincère semble être la biologiste, ou du moins l’être vivant se faisant passer pour elle et qui répond désormais au nom d’Oiseau fantôme. Un sentiment d’angoisse imprègne ainsi les couloirs labyrinthiques de l’institution et les salles d’examen transformées en mausolées, poussant les individus vers une sorte de folie latente, hors du contrôle de Central, hors de toute logique.

La folie a contaminé Grace, la directrice-adjointe, dont la dévotion inébranlable à la directrice disparue se conjugue à une hostilité rédhibitoire envers Control. Elle n’a pas épargné Whitby, qui nourrit des théories bizarres et farfelues sur la Zone X. Sans oublier Cheney, le physicien qui masque sa peur de l’inconnu sous une logorrhée verbale intarissable. En fait, l’ensemble du personnel du Rempart Sud, scientifiques y compris, vit dans l’attente d’un désastre ou d’une révélation imminente, dont les motivations échappent à l’entendement, revêtant l’apparence d’une nature immaculée, vous transformant sans rémission possible.

Jeff VanderMeer parsème son récit de détails inquiétants et de fausses pistes, poussant à l’extrême l’atmosphère bizarre et effrayante prévalant entre les murs du Rempart Sud. Il le fait sans se presser, rejetant la tentation du coup de théâtre qui agace, optant à la place pour un suspens tranquille qui accroît le malaise. D’aucuns trouveront le propos ennuyeux, lent et soporifique. D’aucuns dresseront des parallèles avec les œuvres d’autres auteurs, notamment les frères Strougatski ou Stanislaw Lem. En dépit de ces quelques réserves, on ne parvient pas pourtant à lâcher le roman. L’écriture et le rythme contribuent en effet beaucoup à une fascination incontestable, distillant une horreur subtile, tout en retenue et en tension. Quant au sens, il échappe encore à la raison. Mais, peut-être est-ce le but final de la trilogie ? A suivre donc avec Acceptation, troisième tome de la trilogie du « Rempart Sud ».

Autorité – La trilogie du Rempart Sud 2/3 (Authority, 2014) de Jeff VanderMeer – Éditions Au diable vauvert, 2017 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Gilles Goullet)

Annihilation

À bien des égards, Annihilation fait figure d’OLNI. Un objet littéraire science-fictif, mais dont l’étrangeté peut rebuter l’amateur de sense of wonder. Et pourtant, l’effet de sidération provoqué par la lecture du premier volet de la trilogie du « Rempart Sud » paraît difficilement contestable. C’est sans doute très personnel, mais Jeff VanderMeer m’a cueilli sans préambule, suscitant dans mon esprit une fascination trouble et troublante. Tout est foutu !

« C’est ainsi que la folie du monde essaie de vous coloniser : de l’extérieur, en vous forçant à vivre dans la réalité. »

Elles sont quatre. Un quatuor féminin sélectionné et formé par Rempart Sud afin de participer à la douzième expédition chargée d’élucider les mystères de la Zone X, un bout de terre bordé par l’océan, à la superficie et aux contours indéterminés, théâtre de phénomènes étranges et dangereux. Jusqu’à quel point ? Nul ne le sait exactement ou nul ne semble pouvoir en révéler la vérité. Pour décrire la Zone X, il semble en effet nécessaire d’en faire l’expérience. Car, ce bout de terre ne se dit pas. Tenter ne serais-ce qu’un embryon de verbalisation intelligible semble voué à l’échec. Il faut le ressentir dans sa chair et tenter d’en revenir.

Elles sont quatre femmes, donc. La psychologue, la géologue, l’anthropologue et la biologiste, la linguiste ayant fait défection dès la frontière franchie. Quatre expertes réduites à leur fonction auxquelles l’agence gouvernementale a inculqué un minimum d’information sur les lieux, tentant de compenser cette méconnaissance par un entraînement strict et quelques suggestions hypnotiques. Privées d’identité, avec une poignée d’armes obsolètes dans leurs bagages, juste ce qu’il faut de provisions pour tenir un laps de temps suffisant, aucun appareil de communication et un simple carnet imperméable pour consigner leurs observations, elles doivent réussir là où toutes les précédentes expéditions ont échoué. Hélas, si ce dispositif est censé rendre leur témoignage plus neutre, réduisant au maximum les échanges entre elles, il ne favorise guère l’empathie. De toute façon, ce sentiment est à proscrire dans l’intérêt de l’expédition.Arrivées au camp de base bâtit par leurs prédécesseurs, le quatuor découvre une nature immaculée, pour ainsi dire débarrassée des stigmates de l’activité humaine. Celle-ci est d’ailleurs réduite aux vestiges d’un village et à un phare érigé sur la côte. Une forêt de pins, un marécage de roseaux où gémit une créature invisible, un pré salé et une plage. Voilà de quoi se compose le paysage confiné dans les limites intangibles de la Zone X. Sans oublier un édifice circulaire s’enfonçant dans le sol qu’aucune carte ne mentionne, sorte de tunnel ou de tour souterraine, dont les profondeurs recèlent une présence incompréhensible que la biologiste surnomme le Rampeur. Cette nature inviolée, familière et inoffensive au premier regard, se fait pourtant peu-à-peu anxiogène. Surtout parce que l’on ne sait pas grand chose à son sujet. Les lieux comportent bien des zones d’ombre dans lesquelles prospèrent les monstres issus de l’inconscient humain.

Pourquoi la Zone X a-t-elle été mise en quarantaine ? Catastrophe environnementale ? Accident technologique ? Fruit d’une expérience ayant échappé à tout contrôle ? Invasion extraterrestre ? Les questions fusent et restent sans réponses, les exploratrices se contentant de décrire les lieux et de prélever des échantillons dont l’analyse ne révèle rien d’anormal. Mais, les sens sont trompeurs et les certitudes semblent illusoires. L’expédition se révèle surtout frustrante, renforçant l’impression d’évoluer à l’aveugle, sous le regard de quelqu’un ou de quelque chose. Une présence qui ne doit rien à l’imagination et dont les motivations restent de l’ordre de l’inconnaissable, de l’inintelligible et avec laquelle prévaut une incommunicabilité insurmontable. Cette atmosphère pesante transforme la lecture en attente inquiète et impatiente, contribuant à la fascination pour ce premier tome de la trilogie.

« J’ai conscience que toutes ces conjectures sont incomplètes, inexactes, imprécises et inutiles. Si je n’ai pas de véritables réponses, c’est parce que nous ne savons toujours pas quelles questions poser. Nos instruments sont inutiles, notre méthodologie fautive, nos motivations égoïstes. »

Récit d’exploration, Annihilation apparaît également comme une confession, celle de la biologiste. Unique narratrice des événements, elle a toujours préféré l’observation silencieuse des écosystèmes aux relations sociales. Son récit pose pourtant immédiatement la question de sa fiabilité. On peut en effet juger son témoignage empreint de fausseté, considérer ses observations mensongères ou soumises à une influence occulte. Contaminée dès le début de l’expédition par une souche inconnue de spores, elle échappe aux injonctions hypnotiques de la psychologue, prenant conscience des manipulations du Rempart Sud. Cette transformation lui confère un autre regard sur la Zone X, mais est-il plus proche de la vérité ? N’est-elle pas tombée sous la coupe de la présence étrangère qui hante les lieux et sur laquelle l’esprit humain peine à mettre des mots ? Une présence radicalement autre, de l’ordre de l’indicible, de l’inconcevable et que Jeff VanderMeer met en scène d’une manière sublime au moment de la rencontre avec le Rampeur, la créature tapie dans les profondeurs souterraines de la tour/tunnel.

Annihilation m’a donc littéralement happé dans les boucles captivantes de son dispositif narratif, attisant le vertige de l’inconnu. Je reste d’ailleurs encore imprégné d’impressions floues et intenses, impatient désormais de lire Autorité, le deuxième volet de la trilogie du « Rempart Sud ».

Annihilation – La trilogie du Rempart Sud 1/3 ( Annihilation, 2014) de Jeff VanderMeer – Éditions Au diable vauvert, 2016 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Gilles Goullet)

Pornarina

Pour ses rares adeptes, Pornarina est un être mythique. Une déesse vengeresse chargée de laver les péchés des hommes dans le sang. Un hybride monstrueux conjuguant les attributs de la féminité à une mâchoire et tête chevalines. Une créature contre-nature arpentant les territoires interlopes de l’esprit humain et semant derrière elle les cadavres mutilés, comme un Petit Poucet sanguinaire. Depuis cinquante années, elle parcourt l’Europe, prostituée racolant sa clientèle auprès des pervers et déviants pour leur offrir les spasmes d’une petite mort définitive. D’aucuns aimeraient réduire cette figure castratrice à un banal émule des tueurs en série, l’auscultant à l’aune de la criminologie. Erreur ! Pornarina est bien plus que cela. Aux yeux des pornarinologues les plus fanatiques, la-prostituée-à-tête-de-cheval apparaît comme la matrice d’un légendaire s’enracinant dans le folklore et les contes. À plus de quatre-vingt-dix ans, le Dr Franz Blazek, connu de tous pour sa passion de la tératologie, nourrit l’espoir secret de capturer Pornarina pour en faire la pièce maîtresse de son cabinet de monstruosités. Il a d’ailleurs formé sa fille adoptive Antonie, créature solitaire capable de modeler son corps comme un morceau de guimauve, pour accomplir son dessein. Quitte à éliminer les éventuels concurrents…

Ne tergiversons pas : on a beaucoup aimé Pornarina. On a tremblé de dégoût, contemplant le spectacle des perversions de ses zélotes, une longue liste de dépravations dont Raphaël Eymery se plaît à dresser le compte-rendu imagé et morbide. En un court roman, déroulé en quatre mouvements sinueux entrecoupés d’autant d’ellipses, on oscille entre fascination et répulsion, deux émotions très proches dont l’irrationalité hante les recoins les moins fréquentables de la psyché. On s’est effrayé aussi des pulsions de violence ponctuant l’itinéraire d’An-tonie, démembrements, émasculations, décapitations et autres séparations corporelles choquantes, des actes propices au jaillissement de l’hémoglobine et qui offrent un contrepoint cathartique à la tension baignant les péripéties de sa quête. Mais au final, on ne peut s’empêcher de se sentir un tantinet insatisfait, frustré par un horizon d’attente qui se dégonfle comme une baudruche. Déçu également par une fin laissée trop ouverte, pour ainsi dire en devenir. Et pourtant, les choses s’annonçaient prometteuses. Inventif, habile pour tisser une atmosphère, Raphaël Eymery ne manque pas non plus de références cinématographiques et littéraires. En vrac, Joris-Karl Huysmans, Thierry Di Rollo, Thomas Ligotti, Tom Piccirilli, Thomas Harris, Frank Mignola et Mervyn Peake. Rien que du beau monde ! De quoi rendre Pornarina diablement addictif sans céder pour autant au pastiche, l’exercice étant ici finement digéré.

Pour toutes ces raisons, il sera donc beaucoup pardonné à Raphaël Eymery, d’autant plus qu’il s’agit ici d’un premier roman qui augure du meilleur.

Pornarina de Raphaël Eymery – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », juin 2017

L’Organisation

URSS, 1979. Alors que le pays s’apprête à accueillir les Jeux Olympiques, d’étranges événements se produisent dans une cité portuaire. On retrouve un cadavre mutilé d’une manière épouvantable et une ombre hante le stade jouxtant les installations, y instillant une terreur indicible. Bientôt, la situation s’aggrave davantage attirant l’attention des autorités de Moscou, au grand dam du SSE-2, bureau chargé de contrôler les navires pour les purger des éventuelles menaces occultes.

Retour en Russie pour les éditions Agullo, pour le meilleur une fois de plus. Après Anna Starobinets, dont on a pu jauger l’imaginaire angoissant aux éditions Mirobole avant qu’elle ne passe chez Agullo, nous découvrons à présent Maria Galina avec, il faut l’avouer, un enthousiasme presque surnaturel. Certes, L’Organisation ne brille pas pour son exubérance ou sa franche gaîté. Il ne se distingue pas non plus par son souffle romanesque, bien au contraire, l’univers du roman de Maria Galina se révèle froid, enferré dans les routines monotones du quotidien d’une population en proie à une dépression tenace. Bref, à l’image de cette Russie soviétique finissante, sur le point de s’engager dans le bourbier afghan, ultime manifestation de la Guerre froide.

Tristesse et désespoir hantent les pages d’un récit ne mégotant pas non plus sur l’absurdité de la condition humaine et ses failles psychologiques. Dans ce contexte, le fantastique évolue à la marge, comme une menace sourde, mettant en péril la santé mentale et l’orthodoxie idéologique de l’homo soviéticus.

« Qui te parle de Dieu, ici ? s’étonna Vassili. Que nous apprend la dialectique marxisto-léniniste ? Que la pensée est matière ! Et si la pensée est matière, qu’engendre-t-elle ? »

Au pays du matérialisme historique, dieu est en effet mort. Pourtant, les superstitions continuent à s’accrocher, comme les matérialisations parasites d’un esprit humain toujours tenté par l’irrationnel et sa part d’ombre. Le SSE-2 apparaît ainsi comme l’antidote à ce travers, préservant le paradis du prolétariat contre les atteintes surnaturelles de ces créations mentales. Son équipe hétéroclite, composée d’une secrétaire adepte du tarot et du tricot, d’un ethnologue usant de ses connaissances sur le chamanisme pour exorciser les cargaisons douteuses, d’une stagiaire toute fraîche fan des romans à l’eau de rose d’Anne Golon, et d’une responsable embourbée dans des problèmes familiaux insolubles, œuvre à leur éradication sur le sol soviétique avant qu’ils ne puissent y prendre racine. Une tâche ingrate et pourtant nécessaire qui ne leur apporte guère de gratifications.

Sur fond de pénurie, L’Organisation raconte leur combat contre une entité retorse issue du légendaire amérindien. Saga triste au rythme lent, au point parfois de susciter l’ennui, le roman de Maria Galina ne nous épargne rien des détails du quotidien du citoyen soviétique, décrivant la dissolution de l’utopie communiste dans les files d’attente, la paupérisation, la corruption et un climat de suspicion anxiogène. Un pays où la jeunesse a renoncé à porter le rêve de ses aînés, préférant se réfugier dans la fiction des romances à bon marché.

Au final, L’Organisation se révèle une œuvre singulière, témoignant de la vitalité d’une littérature russe contemporaine n’ayant rien à envier à ses prédécesseurs et ne craignant pas d’user des ressorts du fantastique. À lire pour assouvir sa curiosité.

L’Organisation – Saga triste et fantastique de l’époque de la stagnation (SES-2, 2009) de Maria Galina – Agullo Éditions, février 2017 (roman traduit du russe par Raphaëlle Pache)