Le Portrait de Madame Charbuque

On ne lit plus guère Jeffrey Ford dans nos contrées. C’est bien dommage. La faute à pas de chance et à l’absence d’un public suffisant. Pourtant, l’auteur américain a écrit quelques romans atypiques méritant plus qu’un coup d’œil, et ne parlons même pas de ses nouvelles (compulsez les sommaires de la revue Fiction et de ses confrères).
Allez, comme j’ai envie de me faire mal, ressuscitons une antédiluvienne chronique, histoire d’attirer le chaland.

« A mon plus grand désarroi, Mme Reed prit place pendant toute la soirée sous son nouveau portrait ou de part et d’autre de celui-ci. Pour cette occasion, elle arborait la robe noire et la rivière de diamants que je l’avais priée de porter quand elle posait pour moi. La situation était telle que l’on ne pouvait s’empêcher d’établir des comparaisons entre l’œuvre de Dieu et la mienne propre. J’ose dire que l’on trouva l’original du Tout-Puissant assez faible par rapport à la vision picturale que j’en proposais. »

Le monde est ainsi fait. Il lui faut des étiquettes, des panneaux indicateurs, des balises pour le guider dans ses choix. Pas de temps à perdre. Pourtant, parfois, je devrais même dire souvent, il faut le prendre ce temps qui file. À bras le corps même. Il faut fureter, lire ou écouter les avis d’autrui, raisonner par affinités, jouer le jeu de la tentation avec l’objet livre et le laisser se faire désirer. Puis, le moment venu, il ne faut pas hésiter et se laisser ravir.
Les moments de communion avec un auteur et son univers sont suffisamment rares pour qu’on les gâche. J’ai même la prétention de croire qu’avec le temps, ils gagnent en intensité car la pratique procure des joies toujours plus fortes.
« La littérature est une des rares promesses de bonheur que tient la vie. » affirmait un célèbre écrivain. Avis aux connaisseurs
Avec Le Portrait de Madame Charbuque, le bonheur se trouve au rendez-vous, croyez-moi. Jeffrey Ford n’est pas à franchement parler une célébrité. Il peut s’enorgueillir de la parution en France de quelques romans de science-fiction assez singuliers et d’une poignée de nouvelles dans Galaxies (l’ancienne formule), Bifrost et Fiction. Malheureusement, il ne semble pas porté par un mouvement de foule inexorable, le lectorat n’entrant pas vraiment en émulsion à la seule mention de son nom. (Un fait confirmé à la date de cet article)
Prenant mon temps (voir ci-dessus), j’ai attendu l’instant où le roman me ravirait à mes autres préoccupations. Et une fois fait, je me suis trouvé happé dans une bulle de pur bonheur qui ne m’a relâché qu’une fois la dernière page tournée..

« La première leçon est que tout portrait est, d’une certaine façon, un autoportrait, de même que tout autoportrait est un portrait. »

En cette fin du 19e siècle, le peintre Piambo est adulé par la bonne société new-yorkaise dont les membres s’arrachent ses talents de portraitiste. Avec cynisme, l’artiste reconnaît que cette adulation lui procure aisance et confort. Mais, en son for intérieur, il sent que les sollicitations diverses deviennent une servitude le détournant de la réalisation du chef-d’œuvre de sa vie. Car, à ses yeux, la véritable vocation de l’art consiste à révéler l’indicible.
Bien qu’il s’en défende, Piambio se sent condamné à l’affadissement inexorable de son talent et à l’embourgeoisement où le guette le conformisme. Mais en même temps, peut-il renoncer à sa condition de peintre à la mode ? La réponse à ce dilemme s’esquisse lorsqu’un commanditaire mystérieux se présente à lui pour lui proposer un défi : réaliser le portrait le plus ressemblant possible d’une femme qu’il ne verra jamais : Madame Charbuque.

« Je ne reviendrai au monde que le jour où l’on identifiera totalement mon aspect extérieur à mon moi intérieur, l’un étant aussi important que l’autre. »

Au fil des séances s’établit ainsi entre le commanditaire, à l’abri derrière son paravent, et le peintre désemparé, une relation intense et quasi charnelle. Désemparé, l’adjectif convient idéalement car Piambo découvre rapidement qu’il n’est pas le maître. La présence invisible de Madame Charbuque domine leur relation. Bien que l’artiste lui pose les questions, elle mène la conversation à sa guise. Par touche progressive et régulière, par couche successive, elle apporte les éléments de sa biographie sensés inspirer le peintre. Elle devient sa muse et s’amuse cruellement de sa déconvenue. Retranchée à l’abri de l’intangible forteresse de son paravent, elle plonge dans son passé afin de laisser infuser peu à peu son moi profond et ainsi permettre à Piambo d’en restituer une image fidèle. Curieuse démarche pour une femme qui jusqu’à présent, ne s’était penchée que sur le futur, usant de son don de divination afin de délivrer des prédictions sibyllines.
Au fil des séances, l’univers intime de Piambo se délite et son talent le déserte. De muse en pythie, Madame Charbuque se mue alors en Parque et le lecteur s’interroge sur son véritable dessein ? Est-elle un être angélique ou une créature démoniaque ? Ne se prénomme-t-elle pas d’ailleurs Lucière… Circée, Morgane, Lilith, on perd le compte de ces femmes ayant enlacé les hommes pour mieux les étouffer. Qu’attendre d’autre « dans un univers régi par les hommes, où l’aspect d’une femme est plus important que son caractère moral. »

Avec une grande élégance et un style admirable, Jeffrey Ford multiplie les allusions à la littérature fantastique classique. Il entretient le trouble rehaussant l’histoire de cette relation particulière avec l’évocation d’Oscar Wilde et de Robert-Louis Stevenson. À cette première intrigue vient se mêler progressivement une autre, d’une nature plus policière. Fort heureusement, ni l’une ni l’autre ne se parasitent. Au contraire, elle entrent en synergie et renforcent l’envoûtement littéraire auquel préside diaboliquement l’auteur.

charbuqueLe Portrait de Madame Charbuque (The Portrait of Mrs. Charbuque, 2002) de Jeffrey Ford – Édition Pygmalion, mars 2004 (Roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Jacques Guiod, réédition en poche disponible)

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2 réflexions au sujet de « Le Portrait de Madame Charbuque »

  1. Là, forcément ça me tente !
    Deux découvertes, auteur et titre !
    J’ai cru comprendre à ton article une atmosphère se rapprochant du portrait de Dorian Gray, la magie que provoque certains tableaux, la jeune fille à la perle de Vermer par exemple, qui est entre réalité et illusion. Il semble à la fois figé et en perpétuel mouvement. Peut-être l’interprétation de ce que je compte y trouver ! R.L Stevenson, le Club des suicidaires, lu tout juste est assez étrange, voir charmant. Merci.

    • C’est effectivement une question d’atmosphère. Mais l’intrigue, en particulier la relation entre le peintre et son sujet, contribue pour beaucoup à la réussite de ce roman et à son attirante étrangeté. Bref, je suis fan (tout est foutu !).

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