Les Noirs et les Rouges

« Le vrai fasciste ne s’exalte que dans la défaite. »

Réédité en Folio policier, un choix pour le moins étonnant, Les Noirs et les Rouges retrace le parcours ordinaire, entre 1968 et 1971, d’un soldat politique du fascisme comme il se plaît à s’imaginer d’une manière romantique et naïve. Autrement dit un salopard intégral, nourrit au sein d’un fascisme dogmatique et fantasmé, et persuadé que le salut de l’État passe par une violence purificatrice, manière de continuer la politique par d’autres moyens.

Jeune étudiant de vingt ans, Stefano Guerra (le bien nommé) n’éprouve aucune honte à se proclamer fasciste. Né à Udine, dans le nord de l’Italie, il embrasse la Cause très tôt, avec la bénédiction de son milieu familial, en particulier son oncle Rocco, ancien de la Decima Mas, une des unités les plus fanatiques de la République sociale italienne. Loin d’avoir disparu avec la défaite de 1945, le fascisme est en effet resté profondément enraciné dans la péninsule. Les troubles de l’année 1968 semblent lui redonner un coup de fouet, laissant entrevoir aux nostalgiques du Duce, bercés par les slogans des vieux squadristi, la chute de la république bourgeoise, pourrie après près de trente années de démocratie-chrétienne.

À l’occasion de l’occupation de l’université de Rome, où il casse du « chinois » en compagnie de camarades à l’âme aussi noire que la sienne, Stefano tue sans le vouloir un jeune étudiant, Mauro, fils d’un intellectuel de gauche. Cet acte signe sa naissance auprès des dirigeants du Mouvement. Il devient un soldat politique dévoué à la Cause, chargé de former une cellule de combattants prêts à agir aux ordres de leurs supérieurs. De rackets en braquages minables pour le compte du Mouvement, en passant par le trafic d’armes et d’explosifs, Stefano se trouve progressivement mêlé à plusieurs attentats, persuadé qu’ils ouvriront le chemin à un pouvoir de nature plus autoritaire, comme cela est advenu en Grèce. Du moins, cherche-t-il à s’en convaincre, car les faits semblent parasités par tout un tas d’individus aux intérêts opaques. Et puis, il y a Antonella, la sœur de Mauro, dont il est tombé éperdument amoureux. Pas simple la révolution conservatrice dans ces circonstances.

Roman fleuve dont les méandres n’assèchent à aucun moment l’intérêt, Les Noirs et les Rouges réussit un tour de force admirable, celui de rendre sympathique un salopard, ou du moins de rendre tangible les motivations de sa révolte et de ses choix politiques un tantinet extrémistes (euphémisme). Alberto Garlini nous permet ainsi de percevoir de l’intérieur le raisonnement biaisé d’un « soldat » que la rage et la haine poussent au crime. Récit d’un basculement de l’idéalisme exalté vers la violence politique, Les Noirs et les Rouges restitue également l’atmosphère délétère prévalant au début des années de plomb en Italie. Le réseau Gladio et la stratégie de la tension sont ainsi évoqués en creux, montrant toute la duplicité des politiques italiens et de leurs alliés de classe, police, services secrets et justice. Un marigot où viennent s’abreuver également l’extrême-droite, des barbouzes et la pègre, jamais à la ramasse lorsqu’il s’agit de tirer quelque profit d’une situation troublée.

Même s’il se veut un surhomme, car « l’esprit guerrier du dieu Odin bat dans sa poitrine », Stefano se révèle surtout banalement humain dans ses actes et dans son aveuglement. Supposé maître de son destin, il ne fait que répondre aux pulsions violentes qui l’animent et aux stimuli provoqués par des forces occultes engagés dans un jeu de dupes, où seul compte la préservation des intérêts d’une oligarchie obsédée par sa lutte contre le communisme. De quoi entraîner le basculement de l’extrême-gauche vers le terrorisme, comme en témoigne la suite des événements.

Roman salutaire et un tantinet lyrique, soulignant les jeux troubles de la politique et le chemin sinueux suivi par la démocratie italienne pendant les années de plomb, Les Noirs et les Rouges montre aussi que la violence se suffit à elle-même, ne provoquant au final que sa propre extinction. Bref, voici une réussite qui rejoint illico ma bibliothèque idéale, en dépit peut-être de quelques longueurs, vite oubliées.

Les Noirs et les Rouges (La Legge dell’ odio, 2012) de Alberto Garlini – Réédition Folio/policier, janvier 2017 (roman traduit de l’italien par Vincent Raynaud)

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