Docteur Rat

« Dans la colonie, on me connaît sous le nom de Docteur Rat. Depuis le temps que je fais partie de ce laboratoire, et que j’étudie avec tant de soin, il n’est que justice que l’on m’ait accordé une distinction autre que le tatouage à l’intérieur de l’oreille, marque que possèdent tous les autres rats. Certains d’entre eux ont, outre des tatouages, des entailles en forme de V découpées dans leurs pavillons. Certains en ont même trois ou quatre ! Mais cela ne veut pas dire qu’ils sont aussi savants que moi. Cela veut simplement dire qu’on leur a ôté le foie (une entaille), le foie, la glande pituitaire (deux entailles), le foie, la glande pituitaire et la glande pinéale (trois entailles), et ainsi de suite. Après qu’on vous a ôté le cœur, plus besoin d’entailles, hi, hi ! »

Premier roman de William Kotzwinkle traduit dans l’Hexagone et World Fantasy Award en 1977, Docteur Rat mêle les ressorts du roman philosophique et de la science-fiction. À bien des égard, l’intrigue ressemble à celle de La Ferme des animaux de George Orwell, l’auteur américain transposant ici le cadre rustique dans un laboratoire de vivisection. Le narrateur, le fameux Docteur Rat, fait partie des rongeurs dont l’ordinaire consiste à subir les tests conçus par les scientifiques. Greffe d’œufs de rate sur différentes parties du corps d’un mâle, arrachage des dents, cerveau aspiré par un tube pneumatique, implantation de tumeurs au petit bonheur la chance, ponction cisternale dans la moelle épinière, décapitation et j’en passe, les laborantins ne manquent pas d’imagination pour occuper leur temps. Une longue litanie d’expériences absurdes à faire passer le docteur Mengele pour un parangon du respect de la vie et de la vertu. Pas grave, ce ne sont que des animaux sans conscience qui les subissent…
Dr_RatAu milieu du labyrinthe où il vit enfermé, le Dr Rat observe tout cela, réconfortant ses congénères lorsque l’angoisse les étreint. Lui, l’un des plus anciens cobayes du labo, sait qu’ils servent une Cause qui les dépasse : la Science. Il se fait ainsi le propagandiste zélé de leurs maîtres louant les mérites de leur mentor à tous, l’Éminent Professeur.
Pourtant, même si le Docteur Rat est très fier du sérieux de ses compte-rendus, le goût pour la poésie le pousse encore à composer des chansons un peu folles. Des ritournelles un tantinet puériles dont il aime faire profiter ses semblables, histoire de rappeler leur place dans la hiérarchie des êtres vivants. À ses yeux, les rats et les autres animaux sont en effet des prototypes. Des exemplaires inachevés d’un produit final, l’homme.

« Un rat sans prunelles
Qui courait dans l’herbe
Je l’attrape par les dents
Je le montre au Président
Le Président dit :
Coupez-lui les couilles,
Tranchez-lui l’côlon
ça vous f’ra une subvention
De plusieurs mil-lions ! »

N’étant pas un bouffon, le Dr Rat s’efforce de corriger ce penchant qui fait tache dans son curriculum. Au fil du temps, il a développé une philosophie de l’existence qu’il aime enseigner et que l’on peut résumer par des slogans. La mort, c’est la liberté ! Et, rien n’est plus enviable que de voir son corps dissous dans une solution de formol à 5% ! Malheureusement, on ne trouve pas que des rats dans le laboratoire. Des chiens servent également aux expérimentations. Des révolutionnaires en puissance dont les émanations psychiques contaminent progressivement ses disciples. Ils s’opposent à son discours consolateur, diffusant une effluve irrésistible, celle de la révolution.

Une nouvelle fois, je reste bluffé par William Kotzwinkle. S’il n’atteint pas la force du pamphlet de George Orwell, Docteur Rat n’en demeure pas moins un roman impressionnant dont le propos bouscule les certitudes en opérant une inversion des perspectives. Le personnage du Dr Rat pousse en effet très loin le mimétisme avec ses maîtres. Dans ses actes, il n’a finalement rien à envier aux collaborateurs qui, durant la Seconde Guerre mondiale, ont soutenu l’occupant, allant jusqu’à anticiper ses souhaits. D’aucuns pourraient considérer ce parallèle excessif. Pourtant, il ne doit rien au hasard, le rongeur laissant transparaître dans son propos des allusions très claires à la Solution finale et aux expériences atroces menées dans les camps. Sa logique implacable fait d’ailleurs froid dans le dos. Le bougre justifie des actes dont la finalité semble avant tout dictée par le hasard, la cruauté et la recherche d’une subvention. Comme bien souvent dans ce genre de situation, il se montre même beaucoup plus zélé que ses maîtres. Le meilleur des mondes dont il rêve n’a rien à envier aux pires régimes totalitaires. Il s’imagine fonder des clubs d’enfants vivisecteurs aux quatre coins du pays pour écorcher vif des rongeurs, et distribuer ainsi de beaux insignes, composés d’un crâne de rat et de deux os entrecroisés, pour récompenser les plus méritants.
Sans déflorer davantage l’histoire, disons le tout net, l’humour grinçant de l’auteur américain fait encore merveille. William Kotzwinkle pousse la métaphore sans chercher à l’atténuer. Il se livre à une satire jubilatoire, mettant en scène un lent crescendo où les animaux domestiques et sauvages, faune terrestre et marine y compris, s’unissent pour échapper définitivement à l’emprise humaine et dénoncer son caractère inhumain.

Bref, voici un roman qui mériterait bien une réédition, histoire de permettre aux masses innombrables lisant ce blog, de le découvrir.

ps : Par contre, la couverture de l’édition française est… comment dire… Heurk !

Kotzwinkle-William-Docteur-RatDocteur Rat (Doctor Rat, 1976) de William Kotzinkle – Éditions Jean-Claude Lattès, 1977 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Michel et Jacqueline Lederer)

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