Le Monde est notre patrie

Des abords parsemés de bombes artisanales et de tireurs embusqués de la Zone verte de Bagdad aux sables du désert du Sahara, en passant par les tours de la Défense, Le Monde est notre patrie s’attache aux pas de Max Stroobants et de Lazar Blaskó, deux anciens combattants ayant choisi de faire fructifier le savoir-faire acquis dans l’armée française, en fondant Stroobants Secure SA, une de ces entreprises privées nées sur les décombres d’une planète en proie aux conflits de basse intensité. Un marché d’avenir pour l’un des plus vieux métiers du monde.

Soldats de fortune et chiens de guerre, condottiere et stipendiés, barbouzes et mercenaires de tous poils et de toutes nations sont en effet devenus les supplétifs d’un capitalisme mondialisé ayant plus que jamais besoin de leurs services. Engagés pour opérer comme support à la révolte ou à la contre-révolte, pour des missions de peacekeeping ou de contingentement, ces contractors évoluent aux marges de l’État de droit pour accomplir la basse besogne, épargnant ainsi à l’opinion publique le traumatisme de la mort sur le terrain de soldats. Car, à l’époque de la guerre chirurgicale et des neutralisations de terroristes par drones interposés, rien ne semble plus fâcheux pour les pouvoirs en place que de perdre un combattant dans un pays lointain, pour des enjeux échappant au vulgum pecus.

Entre le mal et le moindre mal, Stroobants et Blaskó ont opté pour leur intérêt personnel. Un intérêt bien compris, volontiers cynique, soudé par une solide camaraderie. Mais la concurrence fait rage dans le secteur, poussant les sociétés militaires privées à tirer les prix vers le bas pour satisfaire des donneurs d’ordres toujours plus exigeants. Et les allégeances d’hier ne garantissent plus l’avenir, entraînant une précarité renforcée propice à toutes les dérives. Il n’y a pas loin du Capitole à la roche Tarpéienne, comme vont l’apprendre à leurs dépends Stroobants et Blaskó.

Orbs patria nostra. De la devise du mercenariat, Frédéric Paulin tire un roman nerveux et passionnant qui tente de rendre lisible les enjeux de la sous-traitance des opérations militaires au temps de la guerre asymétrique. À l’image d’un DOA ou d’un Julien Suaudeau, l’auteur français puise son inspiration dans la situation géopolitique actuelle. Entre les séquelles de la guerre en Irak et l’émergence d’un terrorisme mondialisé, décliné sous la forme d’acronymes anodins (Daesh, MUJAO, AQMI, Boko Haram…), comme autant de succursales de la terreur, il dévoile les coulisses d’un capitalisme sans aucune éthique, uniquement préoccupé par le profit et la domination d’autrui. Écartant les tentations de l’angélisme ou de la diabolisation, il dresse le portrait d’un monde dévoré de l’intérieur par l’ambition personnelle, une certaine forme d’hubris, l’extrémisme sous toutes ses formes et les montages politico-économiques de grandes sociétés transnationales dont le chiffres d’affaires surpassent le PIB de bien des nations. Nul ne sort indemne de ce roman âpre où l’idéologie et les bons sentiments passent par perte et profit.

Si l’on est happé par le propos éminemment politique du roman et ses enjeux géopolitiques, on ne peut s’empêcher cependant de trouver le traitement des personnages un tantinet caricatural, et quand bien même Frédéric Paulin s’efforce de leur conférer un peu d’épaisseur psychologique, tout cela ne va pas très loin. Stroobants reste une force de la nature charismatique, un géant aux pieds d’argile, Grace Batillana demeure une femme à la recherche de la rédemption, tiraillée entre le sens du devoir et les facilités de l’entregent, et Blaskó, le fidèle des fidèles, un personnage énigmatique, quasi-surhumain (un Wolverine sans les griffes?). Le trio écrase d’ailleurs par sa présence tous les autres personnages, du politicard aux dents longues au couple de flics de la BRI lancé à leurs trousses, en passant par le djihadiste malien. On s’interroge enfin sur l’intérêt, autre qu’historique, des rêves récurrents de Stroobants et sur sa relation avec Blaskó, dont le prénom lorgne vers un fantastique faisant finalement pchitt !

Fort heureusement, ces quelques réserves n’enlèvent rien à la qualité de la documentation de Frédéric Paulin et au rythme addictif de Le Monde est notre patrie, dont la lecture apparaît du coup comme le complément idéal au diptyque « Punkhtu » de DOA.

Le Monde est notre patrie de Frédéric Paulin – Éditions Goater, collection « Noir », octobre 2016

Publicités

Par les Rafales

Faisons court.

Par les Rafales, premier roman de Valentine Imhof, ne s’embarrasse pas de circonvolutions superflues. Droit au but, l’autrice nous cueille dès l’ouverture avec une scène glauque et sanglante, dans le décor impersonnel d’un hôtel de chaîne. Elle prend ensuite tout son temps, dévoilant progressivement l’itinéraire d’Alex, une jeune femme rescapée d’une bien mauvaise rencontre dont elle n’est jamais vraiment revenue indemne.

Entremêlant les fils d’une trame linéaire où présent, passé et avenir se succèdent avec le caractère inexorable d’un destin scellé à l’avance, Valentine Imhof raconte ainsi le parcours criminel d’Alex, semant les cadavres masculins sur son chemin, entre les Shetland et le Nord-Est de la France. Des dépouilles massacrées avec une rage homicide inhumaine. Cette mortelle randonnée placée sous le signe des Nornes, où l’œil du lecteur suit les pensées d’Alex mais également celles des hommes qu’elle côtoie et ensorcelle, dessine le portrait d’une psyché écorchée, une existence fracassée par une douleur intime intense. Un traumatisme ne trouvant son exutoire que dans la violence. Marquée dans sa chair, la jeune femme a également fait de son épiderme un palimpseste sur lequel tatouer des mots pour effacer les maux. Peine perdue, la fatalité est implacable.

Dans une langue crue et imagée, irradiant la paranoïa et une sensibilité à fleur de peau, l’autrice tente de nous faire ressentir la folie qui habite l’esprit d’Alex. On a pourtant du mal à adhérer pleinement à son impossible résilience, à cette déconnexion avec le réel qui la pousse à agir et à réagir. Sans cesse sur le qui vive, sans adresse fixe pour ne pas focaliser l’attention, et pourtant toujours avec l’angoisse aux tripes, Alex semble engagée dans une dérive sans issue. On peine hélas à en discerner le caractère déraisonnable. En fait, tout paraît un tantinet artificiel, notamment dans la relation esquissée avec Anton et dans la manière dont elle se résout. On ne peut s’empêcher en effet de trouver le procédé abrupt, voire artificiel.

Le récit ne manque toutefois pas de qualités, en particulier une énergie brute qui s’exprime sans concession lors des scènes de violence. Les multiples allusions à la mythologie nordique, Loki, Nornes, Völuspá et J. R. R.Tolkien y compris, ne gâchent rien. Bien au contraire, elles renforcent le fatalisme sombre du récit et l’âpreté du dénouement. La liste des tatouages indiquée en tête de chapitre et la playlist en fin d’ouvrage fournissent un bonus bienvenu, histoire de prolonger ou d’accompagner la cavale d’Alex.

On le voit, Par les Rafales promet beaucoup. Mais si le roman de Valentine Imhof ne tient pas tous ses engagements, il n’en demeure pas moins un livre marquant dont on garde en mémoire quelques moments forts. Bref, on ne sera pas sans jeter un œil sur le prochain titre de l’autrice. Celui d’Óðinn, forcément.

Par les Rafales de Valentine Imhof – Rouergue Noir, 2018

Petite louve

A lire avec Green Mind de Dinosaur Jr. en fond sonore, bien sûr.

Si Petite louve ne brille pas pour son originalité – une énième course poursuite sur fond de vendetta familiale – on ne peut cependant pas affirmer que le roman de Marie Van Moere se lit sans passion. Et quand bien même l’on s’agacerait des clichés colportés par l’autrice, notamment cette famille de gitans sédentarisés, crapuleux à souhait, de vrais archétypes de sales gueules, prêts à haïr et à être hais, on finit pas s’attacher à ce road novel nerveux qui nous embarque sans coup férir dans un voyage au bout de l’enfer (cliché, je sais).

Pour venger sa fille, sauvagement agressée alors qu’elle rentrait du collège, une mère a commis l’irréparable. Dixit une quatrième de couverture qui, si elle ne livre pas l’essentiel de l’argument de départ, pose pourtant clairement le cadre et l’enjeu de Petite louve. La mère s’appelle Agathe, comme on l’apprend une centaine de pages plus loin. Médecin, elle a vu son existence paisible fracassée par le viol de sa fille. Depuis, elle n’est plus que rage irraisonnée. Son couple n’a d’ailleurs pas tardé à partir en vrille devant son désir obsessionnel de vengeance. Et, comme le sang appelle le sang, on pressent que cette histoire va s’achever dans la violence. Le roman s’ouvre d’ailleurs sur l’exécution du violeur présumé, suivi de son inhumation clandestine dans les calanques. Direction ensuite la Corse, pour échapper aux frères du défunt. C’est à partir de ce moment que le récit commence à montrer des signes de relâchement.

Marie Van Moere se contente en effet du minimum dans la caractérisation des personnages, une sécheresse qui n’est hélas pas compensée par le jeu du chat et de la souris entre les chasseurs et leurs proies. Agathe (la mère) n’est que colère et les deux frères Ivo et Ari ne sont que perversion et cruauté. Et les digressions dans leur passé ne confèrent guère d’épaisseur à leur psychologie. Heureusement, le récit se peuple d’autres personnages. Le père de la gamine d’abord. La sœur des frères gitans. Mais surtout un berger corse, mutique, vivant en ermite dans la garrigue. Peu à peu, les différents éléments se mettent en place jusqu’au dénouement que l’on a vu, senti venir de loin, même si, au détour d’une phrase, une ultime révélation vient remettre les faits en perspective. Baste !

En dépit de la frustration, on ne parvient pas à détester complètement Petite louve. Le roman est portée par une voix, un style qui marque l’esprit. Dans leur fragilité, le caractère ambivalent de leurs motivations, les personnages laissent infuser une certaine humanité. Et puis, il y a le personnage de la gamine dont l’innocence bafouée irradie au cœur de la noirceur du monde des adultes.

Bref, si Petite louve ne tient pas toutes ses promesses, il n’en demeure pas moins un roman qui questionne les liens existant entre la violence et l’amour. On attends maintenant le prochain titre de Marie Van Moere avec une impatience non feinte.

Petite louve de Marie Van Moere – Réédition Pocket, collection « Thriller », juin 2015

Les Ferrailleurs du Cosmos

Fix-up réunissant douze textes, pour certains inédits dans l’Hexagone, Les Ferrailleurs du Cosmos n’usurpe pas le qualificatif de pulp, terme lui valant l’honneur de paraître dans la collection chapeautée par Pierre-Paul Durastanti. Lecture légère, pour ne pas dire séminale, l’ouvrage ressuscite cette occurrence de la science-fiction où l’on ne s’embarrassait guère de vraisemblance scientifique, préférant se concentrer sur le dépaysement, l’aventure, le fun, le frisson, bref toutes les composantes d’un âge d’or immuable, illustré par les revues à bon marché paraissant jadis aux États-Unis.

Les Ferrailleurs du Cosmos met en scène les aventures de l’équipage du Loin de chez soi, modeste vaisseau de prospection, habitué à bourlinguer d’une épave à une autre afin d’en récupérer les composantes monnayables sur le marché de l’occasion. Un trio réunissant Ed, le pilote et capitaine au cœur d’artichaut, Karrie, l’ingénieure bourrue et fidèle, et Ella, dernière arrivée au sein de l’équipage, beauté à la sensualité redoutable dont l’épiderme moka héberge l’architecture logique d’une IA.

Ensemble, ils embarquent pour des aventures bigger than life, naviguant d’une planète à une autre via le videspace, slalomant au cœur des ceintures d’astéroïdes pour échapper aux drônes-tueurs lancés à leur poursuite par la puissante Hayakawa corporation, une société interplanétaire plus attachée à ses bénéfices qu’à l’existence humaine, ou encore neutralisant de dangereux extraterrestres criminels. On visite aussi en leur compagnie des planètes perdues où les vestiges de civilisations disparues retournent à la poussière. On se frotte à des mondes totalitaires, semant les graines de la révolution. On affronte les velléités génocidaires de prophètes illuminés ou des monstres à l’appétit gargantuesque cherchant à subjuguer les foules, histoire de se caler une dent creuse. Sans oublier, la sempiternelle race extraterrestre belliqueuse, prompte à dégainer le pistolet laser pour régler son compte à l’altérité. Bref, l’équipage du Loin de chez soi n’a guère le temps de s’ennuyer.

Si, avec Les Ferrailleurs du Cosmos, Eric Brown acquitte sa dette aux grands maîtres du genre, les Edmond Hamilton, E.E. Smith, Jack Williamson et autre Leigh Brackett, il le fait avec une distanciation toute britannique, pratiquant un second degré subtil. Ella n’est pas en effet l’ingénue un tantinet nunuche qu’il faut sauver des pseudopodes d’une entité cosmique maléfique. Grâce à ses capacités surhumaines, elle tire plus d’une fois l’équipage du Loin de chez soi des griffes et autres tentacules d’entités malveillantes, démasquant les faux-semblants ou faisant échouer les embûches, au grand dam d’un Ed complètement subjugué par sa beauté et d’une Karrie navrée de voir son compagnon retourner à l’état d’adolescent libidineux.

D’aucuns jugeront certaines trouvailles amusantes, comme cet extraterrestre en trois segments dirigé par une conscience commune. D’autres pointeront la profondeur assez étonnante des thématiques, une profondeur teintée de noirceur effaçant le premier degré et la naïveté inhérente au space opera. Personnellement, c’est plutôt la relation entre Ella et Ed qui a titillé mon intérêt, relation ne se cantonnant pas simplement à l’amourette cucul comme on aurait pu le craindre. En fait, Eric Brown désamorce très rapidement le sentimentalisme qui semblait pointer le bout de son minois adorable, détournant les poncifs du genre pour poser les pièces d’un dilemme déchirant, dont on mesure toute la charge émotionnelle et la gravité, longtemps après avoir refermé le livre. Trop fort !

Les Ferrailleurs du Cosmos (Cycle « Salvage », 2013) de Eric Brown – Éditions Le Bélial’, collection « Pulps », mars 2018 (Fix-up traduit de l’anglais par Erwann Perchoc & Alise Ponsero)

L’Incendie de la maison de George Orwell

Pour fuir un divorce qui menace de le mettre sur la paille, Ray Welter s’exile sur l’île de Jura, en Écosse. Six mois au vert, dans tous les sens du terme, loin du rythme trépidant de Chicago, sur les traces de George Orwell dont il s’est inspiré pour faire fortune dans la publicité. Arrivé sur les lieux, en plein jet-lag, le quadragénaire teste immédiatement l’hospitalité rustique et les mœurs rugueuses des habitants de l’île. De curieux spécimens aux habitudes cancanières. De quoi décompenser sans préambule. Heureusement, la qualité du whisky distillé sur place lui fait oublier la dureté de la greffe. La cure alcoolisée apparaît même un viatique salutaire pour supporter son séjour au milieu des moutons, des ploucs et de leurs superstitions. Un remède souverain pour soigner son doute existentiel et moral. Il en fait d’ailleurs bonne provision avant de se faire conduire dans la demeure où a résidé l’auteur de 1984. Sise au Nord de l’île, loin de tout, même des voisins ombrageux, Barnhill tient toutes ses promesses. Dépourvue d’électricité ou de chauffage autre qu’un double foyer alimenté avec des briques de tourbe, la propriété est également coupée du réseau mondial, ce fil à la patte omniprésent que Ray assimile à une version moderne de Big Brother. Bref, la maison lui semble le lieu idéal pour soigner son spleen. À la condition de survivre à la haine de Pitcairn, un connard rancunier et violent, surtout si l’on approche de sa fille Molly. À la condition aussi d’échapper à la curiosité des habitants et à leur bizarrerie, en particulier celle faisant affirmer à Farkas, le plus amical d’entre-eux, qu’il est un loup-garou.

« ORWELL ETAIT UN OPTIMISTE. Il s’arrêta. Le spectacle était si beau – et si vrai. L’état des choses était bien ce que décrivait 1984. Orwell lui-même n’aurait pu prédire une désintégration si absolue de la vie privée. Ou l’émergence des médias sociaux comme moyens de contrôle. À la place de télécrans, on avait des smartphones. À la place du crime par la pensée, le politiquement correct. Qu’était donc Internet, sinon une façon pour Big Brother de traquer nos moindres réflexions ? »

En commençant à lire L’incendie de la maison de George Orwell, je ne nourrissais aucun préjugé. Attiré par le titre et quelques avis glanés ici ou là, je ne savais pas à quoi je m’engageais. Ma curiosité a été satisfaite au-delà de toute idée préconçue. D’ailleurs, ne tergiversons pas, s’il est question de George Orwell, l’auteur britannique intervient à la marge, via la novlangue, la double-pensée et l’omnipotence de Big Brother, incarné ici dans les réseaux sociaux et l’Internet.

Andrew Ervin transpose en effet astucieusement ces concepts dans l’univers du marketing et de la publicité. Lecteur passionné de Eric Blair, Ray Welter s’est inspiré de 1984 afin de concevoir une stratégie pour altérer les habitudes consuméristes. Il parvient ainsi à faire décoller les ventes d’un 4×4 extrêmement polluant et énergivore à une époque où les préoccupations environnementales prévalent, transformant l’acte d’achat en geste militant, celui d’un vandalisme écologique revendiqué comme tel. Grâce à cela, il amasse une fortune, ne faisant pas l’économie d’une profonde crise morale et existentielle, son succès venant confirmer de manière sinistre la véracité de l’intuition de l’auteur britannique. Ray en est désormais convaincu, il vit dans un monde orwellien, où le b.a.-ba de la communication politique et commerciale consiste à user d’éléments de langage simples pour conditionner la pensée, affirmant le contraire de ce que l’on fait ou va faire. Un art dont il constate les méfaits au quotidien.

« Pas vraiment visible, de l’autre côté du bras de mer et de la pluie, l’Écosse continentale faisait signe, avec toutes les commodité que Ray avait laissées derrière lui. Le bas de son dos lui causait des élancements, son estomac faisait la guerre à son système nerveux, depuis les haut-parleurs de la voiture, les cornemuses – les putains de cornemuses – comme un porc de foire qu’on mène à l’abattoir hurlaient des stridences, mais le peu de paysage que la brume laissait voir était comme un rêve. »

Le portrait des habitants de l’île de Jura et leur interaction avec Ray, un vrai choc culturel, constitue l’autre point fort du roman. Andrew Ervin brosse une galerie de personnages truculents, à la gouaille ravageuse, oscillant sans cesse entre la farce et un récit plus porté vers l’angoisse. Toutefois l’ensemble brille par sa légèreté, son souci de ne pas paraître trop pesant tout en brassant quelques réflexions sociétales et intimes stimulantes.

On ne peut donc guère reprocher à L’incendie de la maison de George Orwell de manquer d’entrain ou de profondeur, si ce n’est peut-être un dénouement un tantinet faiblard. Mais, ceci apparaît comme un vétille au regard du plaisir de lecture.

L’Incendie de la maison de George Orwell (Burning Down George Orwell’s House, 2015) de Andrew Ervin – Éditions Joëlle Losfeld, collection « Littérature étrangère », 2016 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Marc Weitzmann)

La Peau froide

L’argument de départ de La Peau froide brille par sa simplicité élémentaire. Un homme est débarqué sur une île perdue dans l’Atlantique sud pour y accomplir une mission de climatologie d’un an. Très rapidement, on apprend que cet exil volontaire est motivé par un passé marqué du sceau de la violence et de la trahison et qu’il a saisi cette occasion de se tenir au large et en marge du monde pour lire et méditer, entre deux relevés climatologiques. Et, encore plus vite, il est obligé d’abandonner tous ses projets devant l’assaut de créatures marines acharnées à sa perte. Face à la menace, il ne trouve alors le salut qu’en extorquant la protection du seul autre habitant de l’île, un être fruste et mutique, vivant reclus dans un phare, dont il ne connaît que le nom: Batís Caffó.

Sur cette trame minimaliste que l’on pourrait craindre répétitive, Albert Sánchez Piñol brode un huis clos oppressant où l’assaut incessant des vagues de l’Atlantique contre les murs du phare s’efface devant la fureur et le caractère incompréhensible des attaques de créatures issues des abysses. Des êtres semblables à l’homme à bien des égards, mais dont l’étrangeté, voire la monstruosité, repousse toute tentative de communication.

Inlassablement, nuit après nuit, les deux hommes s’opposent ainsi aux offensives des crapauds, comme Batís les surnomme, retranchés dans le phare transformé en bunker. À coups de carabine, avec des explosifs ou plus simplement dans un corps à corps sauvage, ils luttent d’arrache-pied pour leur survie, massacrant les vagues d’assaut ennemies avec une application dénuée de sentiment. Et, peu-à-peu, le spectacle de la tuerie renvoie le compagnon de Batís, narrateur des événements, à l’image de sa propre condition, à ses préjugés et à l’absurdité d’un conflit dont les enjeux lui échappent.

Tout au long du récit, on pense évidemment à Howard P. Lovecraft, mais également à William Hope Hodgson. Les vastes espaces maritimes, les profondeurs océaniques et l’effroi de l’inconnu nous y poussent inexorablement. Mais, il y a la mascotte, une créature marine de sexe féminin adoptée par Batís, dont il abuse sans vergogne pour assouvir sa libido. Elle exhale une sensualité trouble, dépourvue de tabou, introduisant le doute dans l’esprit du narrateur. À son contact, pendant que la rage des combats se transforme en lassitude, il développe un étrange sentiment de proximité le poussant à s’interroger. L’affrontement avec les crapauds est-il inévitable ? L’incommunicabilité avec ces créatures est-elle vraiment définitive ? Ne pourrait-on pas trouver un terrain d’entente avec elles, même si Batís s’y oppose ? Ces questions le taraudent jusqu’à un dénouement, en forme de mise en abyme qui calme tout net.

Roman à l’atmosphère prenante, La Peau froide use des ressorts du fantastique pour confronter l’homme à lui-même, dévoilant à sa raison la monstruosité de son esprit. À moins que dans un réflexe salutaire, il ne surmonte cette noirceur intrinsèque. Pas facile.

La Peau froide (La pell freda, 2002) de Albert Sánchez Piñol – Réédition Actes Sud, collection « Babel », 2007 (roman traduit de l’espagnol [catalogne] par Marianne Millon)

Scalp

À 9 ans, Hans apprend de sa mère que son père biologique vit en ermite au bord d’un étang situé dans les bois. Coupé de tout, y compris de son fils. Pendant toute son enfance, on lui a caché la vérité, préférant lui servir une fable toute prête. Mais, à l’occasion de la mort de celui qu’il voyait comme son père, sa mère décide de tout lui révéler et d’aller le présenter à ce géniteur absent.

« La forêt n’est le territoire de personne.

C’était Jean-Loïc qui l’avait dit. Même si n’importe quel bout de terre ici-bas appartenait toujours à quelqu’un, la forêt restait la forêt : pas celle des hommes, celle des mythes ; celle des rêves et des peurs. »

La trame est classique. Elle a même un air de déjà-vu. Pourtant, Cyril Herry parvient à broder une histoire inquiétante, faisant la part belle à l’enfance, à la filiation et à la nature. La quatrième de couverture parle d’un huis clos à ciel ouvert. On ne peut qu’abonder dans son sens, tant Cyril Herry s’y entend pour brosser le tableau saisissant d’un monde rural, taiseux et fruste, où affleure une violence latente et sauvage.

Scalp s’apparente à une élégie en prose dédiée à la nature. Une nature généreuse mais prompte à reprendre aussitôt ce qu’elle a donné, intérêts y compris. Une nature exploitée, souillée par l’homme, comme l’atteste les carcasses de voitures qui rouillent dans les bois et déflorent le décor bucolique. Une nature attentive, à l’écoute du drame dans lequel Hans et sa mère vont se trouver plongés. En plantant sa yourte sur ce bout de terre, Alex, le père de Hans, a dérangé les autochtones. Les Klaus, les potentats du coin. Des malfaisants qui s’y entendent pour écraser la mauvaise herbe. Et justement, Alex fait un peu tache dans le paysage avec son passif d’ex-militant radicalisé, écolo jusqu’au-boutiste. Alors, il faut le faire déguerpir, quitte à l’effacer de la carte.

D’emblée, l’absence d’Alex hante des lieux figés dans l’attente. Elle divise mère et fils, Hans préférant rester plutôt que de tailler la route vers la civilisation. La forêt et la yourte lui donnent l’envie de jouer à l’indien, de se fondre dans la végétation pour tendre des embuscades aux visages pâles venus nuire à l’harmonie des lieux. Il investit les lieux, s’inventant des histoires, des aventures, se construisant des cabanes dans les arbres et retrouvant les gestes des pionniers, appris sur le tas avec son père putatif. Peter Pan n’est pas loin, mais pas la fée Clochette. Les eaux turbides et silencieuses de l’étang cachent peut-être autre chose que des poissons. Quant à ses rives, un taillis d’arbres muets, à la cime écrasée par le soleil d’août et aux racines plongeant dans un humus sillonné d’insectes nécrophages, elles masquent des présences menaçantes, aux aguets, prêtes à en découdre.

Scalp est ainsi un roman d’apprentissage, celui d’un gosse rattrapé par l’âge adulte, opérant sa mue vers autre chose. Quelque chose de plus brutal et définitif, rejouant le mythe de l’enfant sauvage à l’envers, avec la complicité de la nature et la sinistre contribution des passions humaines. Bref, voici un roman troublant et sombre, mais non dépourvu d’une certaine beauté.

Scalp de Cyril Herry – Éditions du Seuil, collection « Cadre noir », février 2018