Le chien arabe

À l’ombre des tours de la cité des Izards, le feu couve. Ce n’est pas encore l’été et pourtant déjà une chape caniculaire s’est abattue sur la banlieue nord de Toulouse, pesante et étouffante. Il suffirait de peu de choses pour que le vent d’Autan attise les braises de la guerre qui se prépare entre les cailleras et les barbus. Un conflit territorial mais aussi une lutte d’autorité, le spirituel ne tolérant pas que le temporel s’exonère de ses devoirs.

En attendant, la routine prévaut. Dans les coursives des bâtiments, sur les toits, les chouffeurs guettent les rondes de la police, prêts à repousser l’intrusion des individus indésirables. Ils obéissent à Nourredine Ben Arfa, le caïd de la cité. Un jeune devenu à force d’intimidation et de violence, le chef du gang des Izards. Pour sa sœur, il est aussi le chef de la famille, un tyran que même ses parents craignent. Un soir, un peu par défi, elle observe son manège au pied de leur immeuble. Et, ne supportant pas de le voir brutaliser un chien apparemment souffrant, elle s’empare de l’animal pour le faire examiner par Sergine Ollard, l’un des vétérinaires de la clinique locale.

En dépit d’un sujet s’enracinant dans la criminalité des cités sensibles et la montée du terrorisme islamiste, Le Chien arabe n’est pas parvenu à me convaincre. La faute au traitement superficiel de l’atmosphère, on va y revenir, et à une intrigue ne faisant pas l’impasse sur la facilité et les recettes du thriller.

On aurait aimé découvrir les habitants des Izards auquel Benoît Séverac dédit son roman, ces petites gens dont certains méritent son hommage. Hélas, les chapitres courts et factuels, contribuent à hacher la narration, ne permettant aucune immersion dans ce quartier de la banlieue nord de Toulouse. Bien au contraire, l’auteur toulousain se contente de nous balader d’un lieu à un autre, d’un personnage à un autre, sans prendre le temps de laisser vivre les habitants des Izards. On en est réduit à explorer les bas-fonds des immeubles aux caves transformées en lieux de prière clandestins ou en chenils.

À vrai dire, il manque un véritable point de vue dans ce roman, celui des ressortissants des Izards, ces habitants, jeunes et vieux, étrangers et locaux qui subissent la pression du trafic des caïds. Car paradoxalement, si les pratiques illégales du gang Ben Arfa sont bien documentées, Benoît Séverac se montre beaucoup moins prolixe sur d’autres aspects du quartier. À commencer par l’influence des intégristes et le processus de radicalisation. Et puis, il y a la sœur de Nourredine, Samia, à l’origine de l’intervention de Sergine Ollard. Son personnage disparaît très vite pour ne privilégier que le point de vue jusqu’au-boutiste de la vétérinaire et celui du brigadier Decrest, femme flic désabusée en charge du maintien de l’ordre aux Izards.

En fait, Le Chien arabe se révèle un inexorable crescendo, où chacun tient son rôle, débouchant sur la conflagration attendue. Ni les tentatives de Sergine Ollard, véritable chien (!) dans un jeu de quille dont l’entêtement enragé finit par agacer, ni les manœuvres occultes de la DGSI sur le dos de la police locale, somme toute très convenues, ne viennent relancer l’intérêt pour un roman dont on se surprend à tourner les pages sans conviction, anticipant le moindre rebondissement.

Bref, Benoît Séverac ne semble enfoncer que les portes ouvertes au lieu de dévoiler les angles morts de ces cités où la moindre flambée de violence et le plus infime fait divers nourrissent les représentations du commun des mortels.

le-chien-arabe_2890Le Chien arabe de Benoît Séverac – La manufacture de livres, mars 2016

Le Zoo de Mengele

Le battement d’ailes d’un papillon au Brésil peut-il provoquer une tornade au Texas ? Fréquemment associée à la théorie du chaos, la question du météorologue Edward Lorenz convient aussi au roman de Gert Nygårdshaug, l’image du papillon y provoquant un tout autre genre de chaos…

Né dans un village de la selva sud-américaine, Mino Aquiles Portoguesa en connaît tous les dangers. Il sait également que les lieux recèlent des trésors. Une biodiversité foisonnante qui ne cesse de l’émerveiller. Dès son plus jeune âge, le garçon s’intéresse aux papillons. Une passion dont il fait une source de revenu en les chassant pour son père qui les revend ensuite à des collectionneurs. L’existence de Mino aurait pu se cantonner à ce bout de forêt s’il n’avait été contraint de fuir devant l’irruption d’une société pétrolière. La population du village exterminée, sa famille y compris, il commence alors le long apprentissage de la vengeance.

L’engagement politique de Gert Nygårdshaug trouve sans doute sa forme littéraire la plus aboutie avec Le zoo de Mengele. Premier tome d’une trilogie, conçu comme un pamphlet contre la mondialisation, l’ouvrage oscille entre la fable et le thriller de politique fiction. Un curieux cocktail qui ne manque toutefois pas de qualités. L’Amérique du Sud de Mino est en grande partie imaginaire. Elle condense pourtant tous les malheurs des pays en voie de développement, passés à la moulinette d’une mondialisation prédatrice. Les Indiens, la faune et la flore sont ainsi sommés par les armeros, les comenderos et autres carabineros de s’effacer devant les barrages hydroélectriques, les plantations de palmiers à huile, les exploitations minières ou pétrolières. Avec la bénédiction des divers gouvernements, les gringos sacrifient sur l’autel de la croissance des hectares de forêt, éradiquant au passage les espèces endémiques, indigènes y compris. La selva cède la place à une civilisation gangrenée par le consumérisme, l’alcoolisme, l’acculturation et la pauvreté, où on ne peut guère compter sur les mouvements révolutionnaires pour inverser la tendance.

Au-delà de la fable écologique, Le zoo de Mengele aborde le sujet de l’éco-terrorisme. À bien des égards, l’itinéraire suivi par Mino apparaît comme une éducation à la lutte armée prônant la formule : « la fin justifie les moyens. » Gert Nygårdshaug ne semble en effet pas partisan du développement du râble impulsé par le rapport Bruntland deux ans avant la parution de son roman en Norvège. Il préfère tailler dans le gras de l’humanité en commençant par la tête. Mino et ses amis s’érigent ainsi en défenseur de Gaïa, assassinant ceux qui lui portent tort. Et, tous y passe sans exception, patrons de multinationales, dirigeants de fonds spéculatifs, intermédiaires complices et médias. Une violence radicale renvoyant les actions de sabotage du Gang de la clef à molette au rang de gamineries sans conséquences.

Grand succès de librairie lors de sa parution en 1989, Le zoo de Mengele reste plus que jamais d’actualité à l’heure des conférences mondiales sur le climat et la biodiversité. Il peut se lire comme une catharsis face à l’immobilisme d’une humanité enferrée dans ses contradictions. Une bien maigre consolation au regard du désastre.

Le zoo de Mengele de Gert Nygårdshaug – Éditions J’ai lu, juillet 2014 (roman traduit du norvégien par Hélène Hervieu et Magny Telnes-Tan)

La rédemption du marchand de sable

Une nouvelle pierre au Challenge lunes d’encre avec Tom Piccirilli qui nous a quitté hélas en 2015.

The Dead Letters, vicieusement retitré en français La rédemption du marchand de sable, est un thriller. Il en a l’atmosphère, en reprend un des thèmes fétiches (le tueur en série) et en emprunte la vivacité de rythme. Mais, comme souvent, les apparences sont trompeuses : Tom Piccirilli investit le thriller pour mieux le détourner.

La vie d’Eddie Whitt a été bouleversée le jour où sa fille a été assassinée. Ce meurtre fut le premier d’une longue série attribuée à un tueur que la presse a surnommé Killjoy, reprenant d’ailleurs les propres mots d’Eddie.
La femme d’Eddie est devenue folle et vit désormais dans une institution spécialisée. Avec l’accord tacite et le soutien financier de son patron qui est aussi son beau-père, Eddie a laissé tomber son travail de publicitaire. Il s’est musclé, s’est initié aux arts martiaux et a appris à se servir d’une arme, un 7.65 dont il ne se sépare jamais. Engagé corps et âme dans une spirale vengeresse, il a déserté presque tous ses amis, délaissé toutes ses anciennes relations car plus rien ne compte que la découverte du meurtrier de sa fille.

Durant les cinq années qui ont suivi le drame, Eddie a reçu régulièrement des lettres de Killjoy ; il est en quelque sorte devenu son confident. Entre l’assassin et sa victime s’est nouée une relation ambigüe mais en fin de compte sacrément porteuse de sens (à condition d’apprécier les correspondances tordues).
Car Killjoy a changé. Il ne tue plus, il enlève des enfants maltraités à leur famille et en confie la garde à des parents dont il a tué l’enfant. Certains, comme Eddie, ont rendu cette progéniture à leurs légitimes géniteurs. D’autres ont pris la fuite avec ce « don » inespéré.

Confronté à ce nouveau comportement, Eddie remet en cause son désir de vengeance. Au plus profond de lui-même, il souhaite que cette volte-face ne soit qu’un jeu pervers supplémentaire et non la manifestation d’un véritable changement. Il espère que la chance lui fournira la possibilité de démasquer Killjoy afin de pouvoir mettre un terme à sa transformation.

« L’homme qu’on devient n’a pas grand-chose avoir avec l’homme qu’on a été »

Souvenez-vous. Avec Un chœur d’enfants maudits, on s’était délecté du charme poisseux et suranné d’une histoire se déroulant dans le Deep South. Une histoire un tantinet bizarre, peuplée de freaks, mais au final profondément humaine et chaleureuse. Avec The Dead Letters (on me permettra d’user du titre original), Tom Piccirilli s’aventure sur les terres du thriller, écartant les procédés faciles.
L’auteur américain ne bascule pas dans l’intrigue millimétrée, le cliffhanger imposé, la traque haletante agrémentée du jargon emprunté aux profilers (le terme de construct est utilisé une petite dizaine de fois, mais c’est la seule concession faite au genre).

Avec maîtrise (et sans doute un malin plaisir), Tom Piccirilli impose son style, tout en humour et en émotion retenue, sans oublier ses propres thématiques. Le monde, tel qu’il apparaît dans The Dead Letters, est comme une longue douleur qu’il convient d’évacuer d’une façon ou d’une autre. C’est un monde où la folie est peut-être une issue pour retrouver un certain équilibre. Un monde où Bien et Mal sont intimement liés, et comme contaminés par un principe d’incertitude pervers. Un monde où aucun individu n’est finalement psychologiquement indemne. Ne ricanez pas, ce monde est le vôtre.

Ainsi, The Dead Letters n’est-il que le long processus d’un homme pour se sortir de l’obsession dans laquelle il s’est enfermé. Une obsession tenace qui a la dent dure et dont, en toute bonne conscience, il essaie de se convaincre du bien fondé. Et, peu importe si Tom Piccirilli se soucie comme d’une guigne de l’intrigue policière et des règles qui conduisent au dévoilement de l’identité d’un tueur en série dans les thrillers. Son art des dialogues, la justesse de ses personnages, la douleur sincère d’Eddie et les quelques moments qui font réellement frissonner, compensent amplement cette insouciance et propulsent même son roman au-delà des classifications étriquées.

Avec Un chœur d’enfants maudits, Tom Piccirilli nous avait charmé. The Dead Letters enfonce le clou avec son ton dramatique, drôle, sincère, juste et profondément humain.

La rédemption du marchand de sable (The Dead Letters, 2006) de Tom Piccirilli – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », avril 2009 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Michelle Charrier)

Quelques nouvelles de Frank Herbert

A l’instar de nombreux auteurs américains, Frank Herbert a débuté en écrivant des nouvelles, une part de son œuvre éclipsée par les grandes sagas pour lesquelles il est plus connu sous nos longitudes : le cycle de « Dune », le « Programme conscience » (en collaboration avec Bill Ransom), le « Bureau des sabotages », autant de romans régulièrement réédités promus au rang de classiques de la science-fiction.

A la lecture des trois recueils rassemblant les nouvelles d’Herbert dans l’Hexagone, on oscille entre la nostalgie et la jubilation. Un peu d’irritation aussi, car il faut confesser que certaines histoires sont un tantinet ternes, pour ne pas dire ennuyeuses. Sans doute accusent-elles leur âge. De fait, les textes semblent relever de deux catégories distinctes : des nouvelles légères, parfois malignes, teintées d’humour mais percluses de clichés SF old school, et des textes d’une consistance bien plus satisfaisante, portant en germe les thèmes majeurs de l’auteur américain.

Parmi les nouvelles du premier type, retenons-en neuf. Dans le recueil Champ mental, « Martingale » attire l’attention par son atmosphère rappelant The Twilight Zone. Un couple de jeunes mariés égarés dans le désert y fait l’inquiétante expérience d’un hôtel destiné à guérir définitivement les parieurs invétérés. Amusant et sans prétention. Texte plus ancien, « Chiens perdus » suscite des réminiscences simakiennes. Ici, l’Humanité doit faire face à une épidémie mortelle pour la race canine. Une maladie se transmettant par les caresses… Pour sauver le meilleur ami de l’homme, devra-t-on transformer son génome ?

Dans le recueil Les Prêtres du Psi, on ne peut faire l’impasse sur l’hilarante nouvelle « Les Marrons du feu », texte que l’on pourrait sous-titrer « Rencontre du troisième type chez les ploucs », et sur « Le Rien-du-tout », histoire de mutants dont le dénouement n’est pas sans évoquer les méthodes de sélection génétique du Bene Gesserit.

Reste Le Livre d’or. L’ouvrage étant censé rassembler une sélection des meilleures nouvelles de Frank Herbert, on peine à opérer un second tri. Bien sûr, on ne peut pas passer outre « Vous cherchez quelque chose ? », premier texte de science-fiction de l’auteur. A découvrir au moins pour sa dimension patrimoniale. « Opération Musikron » et « Étranger au paradis » se laissent lire sans déplaisir. La première nouvelle décrit une épidémie de folie, mal auquel le personnage principal doit apporter un remède dans les plus brefs délais. La seconde imagine une explication au paradoxe de Fermi pour le moins pessimiste. Toutefois le meilleur de l’auteur se révèle à la lecture de « Semence » et de « Passage pour piano ». Ces deux récits conjuguent l’exigence et la réflexion. Ils font le lien avec ses thématiques plus personnelles, comme l’écologie et la rareté.

Avec « Champ mental », « Les Prêtres du Psi » (dernière partie du roman Et l’homme créa un dieu), « L’Œuf et les cendres », « Délicatesses de terroristes » et « La Bombe mentale », on attaque le noyau dur de l’œuvre de Frank Herbert. La plupart de ces nouvelles constituent en quelque sorte la matrice des romans et fresques romanesques à venir. Difficile de ne pas comparer la société religieuse de « Champ mental » au Bene Gesserit, du moins pour certaines de ses pratiques de contrôle. Le rejet de toutes les passions grâce à un conditionnement draconien et la condamnation du changement nourrissent ce parallèle. Ce texte montre que pour Herbert, les gouvernants cherchent toujours à écraser les gouvernés, souvent pour les meilleures raisons du monde. Un objectif partagé par les pouvoirs politique et religieux, deux faces du même totalitarisme, l’un agissant par l’entremise de la bureaucratie et l’autre sous couvert de mysticisme. Dans ce cadre, l’individu ou le groupe social, par sa soumission, son adaptation ou sa rébellion, interagit avec le tyran ou ses sbires. Et chacun essaie de s’aménager sa propre niche, qu’elle soit écologique ou sociétale, guidé par son inconscient, le désir de connaissance ou plus simplement ses pulsions vitales. Un chaos potentiel dont semblent être conscients les prêtres de la planète Amel, lieu saturé par les émanations psi des fidèles de tous les cultes de l’univers connu. En secret, ils échafaudent un projet d’une ampleur cosmique : « Nous voulons semer les graines de l’autodiscipline partout où elles pourront germer. Mais pour cela, il nous faut préparer certains terrains fertiles. » Un plan partageant une certaine parenté avec celui suivi par les Révérendes Mères.

« Délicatesses de terroristes » apparaît comme le galop d’essai de Jorj McKie, personnage que l’on retrouvera ensuite dans les romans L’Étoile et le fouet et Dosadi. L’agent du Bureau des sabotages doit ici protéger contre lui-même l’organisme qui l’emploie. Juste retour des choses pour une organisation ayant la charge de réguler la bureaucratie et le pouvoir politique par le sabotage délibéré, ceci afin d’éviter la tyrannie.

De despotisme doux, il est question dans « La Bombe mentale ». Dans cette nouvelle, une sorte d’ordinateur géant, la « Machine Suprême », préside au destin des habitants de Palos. La Machine élimine tous les conflits, bridant en même temps la liberté d’agir, d’inventer et d’évoluer des hommes. Une parfaite contre-utopie pour Frank Herbert, et sa plus grande crainte pour le futur.

Au final, les nouvelles de Frank Herbert offrent comme un complément à ses romans et sagas. Une lecture utile à la condition d’opérer un tri entre le franchement dispensable, l’amusant et ce qui apparaît comme le cœur de son œuvre.

Champ mental (Try to remember and six others stories) de Frank Herbert – Pocket, collection Science-Fiction/Fantasy , septembre 1987 (recueil traduit de l’anglais [États-Unis] par Claire Fargeot)

Les Prêtre du psi (The Priests of Psi) de Frank Herbert – Pocket, collection Science-Fiction/Fantasy, 1985 (recueil traduit de l’anglais [États-Unis] par Dominique Haas)

Le livre d’or de la science-fiction : Frank Herbert – Pocket, collection Le livre d’or de la science-fiction, 1978 (recueil traduit de l’anglais [États-Unis] par Dominique Abonyi, Christian Meistermann, Pierre Billon)

Canyon Street

Canyon Street ressemble une prison à ciel ouvert, bornée de tous côtés par la barrière cyclopéenne des Horizons fermés. La contrée est un dédale, en apparence infini, de rues et ruelles, de bois, de pâtures et d’agglomérations. Sous un ciel éternellement embrumé, comme barbouillé par un artiste fatigué de repeindre toujours le même tableau, ses habitants, ou plutôt devrait-on dire ses détenus, jouent et rejouent la comédie de l’existence. Soumis à la Loi, ils attendent la Manne distribuée par les Cohortes masquées de cuir, espérant un jour faire partie des Élus et repartir en leur compagnie dans le tunnel menant à l’autre monde. Mais un jour, tout s’arrête. La Manne se tarit et les Cohortes disparaissent, laissant la place à la prédation généralisée. La foule fanatisée par les abbés-speakers bascule dans la folie et la barbarie. Malheur au solitaire ou au marginal. Il risque désormais le grill à plus ou moins brève échéance car « Seul le plus fort gagne et survit ». Javeline l’a bien compris. Elle se cache dans un appartement pour échapper à son destin de femme, armée et résolue, prête à défendre son ventre contre celui qui tentera de le violer. Raznak le Fou sait où elle se terre. Il a un plan pour s’évader de Canyon Street, rejoindre le pays du Grand Ciel et ses perspectives ouvertes.

À la fin de années 1970 et au début de la décennie suivante, le paysage de l’imaginaire français a été marqué par une série de romans qui l’ont traversé comme un riff rageur. Joël Houssin, Kris Vilá, Jean-Pierre Hubert, Philippe Cousin, Joëlle Wintrebert, Jean-Pierre Andrevon et Pierre Pelot mettent le feu avec des histoires oscillant entre critique sociale et nihilisme punk.

Par sa violence, son univers oppressant et sa radicalité, Canyon Street rappelle Blue et Argentine de Joël Houssin. On y trouve une rage semblable, une envie d’en découdre et de faire exploser les carcans. Le périple de Javeline et Raznak est également une quête vers un monde meilleur, loin de l’aliénation et de la violence ambiante. Un voyage à travers un monde truqué vers un miroir aux alouettes destiné aux esprits crédules. L’itinéraire du duo dévoile ainsi le machiavélisme d’un système fondé sur le conditionnement d’une population préférant les promesses de la religion et du consumérisme à la liberté. D’aucuns trouveront le propos convenu, du moins conforme à l’esprit de contestation de l’époque. Il n’en demeure pas moins fondé. La liberté reste un choix. Il ne tient qu’à chacun de l’assumer pleinement en rejetant les illusions forgées par la foi et le conformisme. Mais, encore faut-il renoncer au confort matériel d’une existence réglée. Un choix difficile auquel se trouveront confrontés eux-mêmes Javeline et Raznak.

Comme bien des romans populaires de son acabit, Canyon Street se lit sans déplaisir. Et si le propos demeure amer et désabusé, le traitement des personnages apporte un peu de tendresse, histoire d’éclairer leur malheur.

Canyon Street de Pierre Pelot – Éditions Denoël, collection « Présence du futur », 1978

Butcher’s Crossing

butchersAprès avoir quitté Harward où il menait de brillantes études, William Andrews rallie Butcher’s Crossing, au fin fond du Kansas. À l’instar de nombreuses villes champignons de la Frontière, la bourgade attend le coup de pouce décisif du chemin de fer pour se développer. Pour le moment, seuls un saloon, un hôtel, un magasin général, quelques tentes et abris de fortune servent de décor au commerce fructueux des peaux de bison, spécialité de la localité. Point de rassemblement des équipes de chasseurs chargées de traquer le bovidé dans les grandes plaines, les lieux connaissent ainsi une activité prometteuse. Pourtant, depuis quelque temps, le bison se fait rare, victime de la surexploitation et de l’appétit inextinguible des Self made men.

Pour Andrews, Butcher’s Crossing n’est que la première étape d’un voyage initiatique. Un jalon dans sa quête d’absolu et le point de départ vers cette nature sauvage, d’où il espère tirer un sens à son existence. En compagnie de Miller, un chasseur réputé dans la région, il part en expédition vers une vallée cachée dans les Rocheuses où se trouverait une des dernières hardes de bisons.

Découvert dans nos contrées par le truchement d’Anne Galvada (hein?), John Williams délaisse ici le registre de la fresque romanesque pétrie de bruit et de fureur, lui préférant celui du récit naturaliste et du Nature Writing.

Butcher’s Crossing relève à la fois du roman d’apprentissage et du Western. Il tient du premier par son ton, celui d’un jeune homme amené à se révéler grâce à une immersion au cœur des Rocheuses. Quant au second, il faut le rechercher dans histoire de chasse aux bisons au-delà de la Frontière. Sur ce point, l’aventure de Will Andrews fait littéralement voler en éclats les représentations du Grand Ouest. Loin de la figure mythifiée, de son exploitation mercantile par le Buffalo Bill Wild West Show et plus tard par Hollywood, la Frontière de John Williams sert de décor à une galerie de personnages vulgaires et incultes, plus préoccupés par la satisfaction de leurs besoins. Pour cette engeance, la nature apparaît comme une ressource à exploiter, voire à épuiser, histoire d’en tirer un maximum de profit avant de partir ailleurs.

Entre Miller, obsédé par la chasse aux bisons jusqu’à l’absurde, à moins que cette activité ne soit qu’un exutoire à sa folie meurtrière, Charley Hoge, mi-poivrot mi-prêcheur, et Schneider, écorcheur sans autre idéal que celui de prendre du bon temps, le jeune Will Andrews semble en bonne compagnie pour atteindre cet absolu qui semble sans cesse lui échapper. De ce voyage aux frontières de la métaphysique, il retire finalement une certaine amertume et le sentiment d’avoir découvert sa part obscure. En cela, on peut dire effectivement que Butcher’s Crossing a ouvert la voie à Méridien de Sang de Cormac McCarthy.

Maintenant, suivez mon regard. Foncez !

butchers-crossingButcher’s Crossing (Butcher’s Crossing, 1960) de John Williams – Éditions Piranha, 2006 (roman traduit de l’anglais [Etats-Unis] par Jessica Shapiro)

Fœtus-Party

« Un jour il était né. Bel et bien pris au piège. Sans le savoir. Un jour il était né et s’était bravement mis à mourir. »

L’incipit de Fœtus-Party annonce la couleur : noir. Le roman de Pierre Pelot apparaît comme un évangile dystopique. Une vision sombre de l’avenir dont on espère qu’elle ne s’avérera pas prophétie auto-réalisatrice…

Dans le futur, la ville étend ses limites à l’ensemble du monde. Les gens vivent désormais dans des appartements minuscules ou dans des bidonvilles poussés comme du chiendent. Dans la rue et sur les boulevards, la foule grouille, une multitude sans cesse en mouvement, en route vers son travail. Dans ce monde surpeuplé, pollué, usé jusqu’à la trame, où la nature est recréée dans des parcs, on fouille dans les dépotoirs pour récupérer les ordures et on recycle les cadavres dont la chair morte offre une alternative aux portions d’insectes broyés. Et si l’on n’est pas satisfait de sa condition, la police vient vous arrêter, car le Saint Office Dirigeant veille au grain, louant la Vie, combattant le gaspi et l’esprit de révolte. Mais, il est bien rare de trouver un véritable opposant au régime. Les marges cachent du menu fretin, lui-même utile à la Communauté. Pas grand monde au final, car le Saint Office encadre très strictement les esprits, interrogeant les fœtus sur leur désir de vivre dans un tel monde et proposant aux habitants âgés le suicide assisté, avec une pilule en guise de viatique vers l’au-delà, autrement dit l’assiette de son prochain.

Auteur emblématique de cette science-fiction teigneuse et énervée des années 1970, Pierre Pelot aligne les mots comme des cartouches. Il prend ici pour cible un lieu commun de la littérature : la connerie humaine. Loin d’être l’époque promise par le libéral-capitalisme, l’anthropocène a conduit l’humanité au bord du gouffre. Les hommes ont épuisé toutes les ressources du globe, contraignant leurs descendants à payer les pots cassés. Sous la poigne de fer du Saint Office Dirigeant, les valeurs humanistes ont été remises en avant. Le remède n’a pas tardé à porter ses fruits, une marée humaine dont le flux croissant a aggravé la situation. Pour le Saint Office Dirigeant, l’enjeu consiste désormais à désamorcer la bombe P.

Pessimiste, jusqu’au boutiste, le roman de Pierre Pelot marque par son atmosphère mortifère. L’auteur se plaît à dépeindre un futur cauchemardesque, sordide, dépourvu de toute échappatoire. Le roman recèle de nombreuses fulgurances stylistiques qui contribuent à marquer l’esprit, y imprimant des visions dantesques. Elles viennent rehausser une intrigue donnant la fâcheuse impression de ronronner, au point de susciter hélas un ennui poli. Fort heureusement, le dénouement surprenant permet d’achever la lecture sur une touche plus positive, si l’on peut dire…

En dépit de ses presque quarante ans, Fœtus-party n’a donc rien perdu de sa noirceur glaçante. Le roman reste une lecture misanthrope très recommandable dont le propos s’apparente à un réjouissant jeu de massacre où la seule alternative à la mort demeure… la mort.

Fœtus-Party de Pierre Pelot – Éditions Denoël, collection « Présence du futur », 1977