Butcher’s Crossing

butchersAprès avoir quitté Harward où il menait de brillantes études, William Andrews rallie Butcher’s Crossing, au fin fond du Kansas. À l’instar de nombreuses villes champignons de la Frontière, la bourgade attend le coup de pouce décisif du chemin de fer pour se développer. Pour le moment, seuls un saloon, un hôtel, un magasin général, quelques tentes et abris de fortune servent de décor au commerce fructueux des peaux de bison, spécialité de la localité. Point de rassemblement des équipes de chasseurs chargées de traquer le bovidé dans les grandes plaines, les lieux connaissent ainsi une activité prometteuse. Pourtant, depuis quelque temps, le bison se fait rare, victime de la surexploitation et de l’appétit inextinguible des Self made men.

Pour Andrews, Butcher’s Crossing n’est que la première étape d’un voyage initiatique. Un jalon dans sa quête d’absolu et le point de départ vers cette nature sauvage, d’où il espère tirer un sens à son existence. En compagnie de Miller, un chasseur réputé dans la région, il part en expédition vers une vallée cachée dans les Rocheuses où se trouverait une des dernières hardes de bisons.

Découvert dans nos contrées par le truchement d’Anne Galvada (hein?), John Williams délaisse ici le registre de la fresque romanesque pétrie de bruit et de fureur, lui préférant celui du récit naturaliste et du Nature Writing.

Butcher’s Crossing relève à la fois du roman d’apprentissage et du Western. Il tient du premier par son ton, celui d’un jeune homme amené à se révéler grâce à une immersion au cœur des Rocheuses. Quant au second, il faut le rechercher dans histoire de chasse aux bisons au-delà de la Frontière. Sur ce point, l’aventure de Will Andrews fait littéralement voler en éclats les représentations du Grand Ouest. Loin de la figure mythifiée, de son exploitation mercantile par le Buffalo Bill Wild West Show et plus tard par Hollywood, la Frontière de John Williams sert de décor à une galerie de personnages vulgaires et incultes, plus préoccupés par la satisfaction de leurs besoins. Pour cette engeance, la nature apparaît comme une ressource à exploiter, voire à épuiser, histoire d’en tirer un maximum de profit avant de partir ailleurs.

Entre Miller, obsédé par la chasse aux bisons jusqu’à l’absurde, à moins que cette activité ne soit qu’un exutoire à sa folie meurtrière, Charley Hoge, mi-poivrot mi-prêcheur, et Schneider, écorcheur sans autre idéal que celui de prendre du bon temps, le jeune Will Andrews semble en bonne compagnie pour atteindre cet absolu qui semble sans cesse lui échapper. De ce voyage aux frontières de la métaphysique, il retire finalement une certaine amertume et le sentiment d’avoir découvert sa part obscure. En cela, on peut dire effectivement que Butcher’s Crossing a ouvert la voie à Méridien de Sang de Cormac McCarthy.

Maintenant, suivez mon regard. Foncez !

butchers-crossingButcher’s Crossing (Butcher’s Crossing, 1960) de John Williams – Éditions Piranha, 2006 (roman traduit de l’anglais [Etats-Unis] par Jessica Shapiro)

Fœtus-Party

« Un jour il était né. Bel et bien pris au piège. Sans le savoir. Un jour il était né et s’était bravement mis à mourir. »

L’incipit de Fœtus-Party annonce la couleur : noir. Le roman de Pierre Pelot apparaît comme un évangile dystopique. Une vision sombre de l’avenir dont on espère qu’elle ne s’avérera pas prophétie auto-réalisatrice…

Dans le futur, la ville étend ses limites à l’ensemble du monde. Les gens vivent désormais dans des appartements minuscules ou dans des bidonvilles poussés comme du chiendent. Dans la rue et sur les boulevards, la foule grouille, une multitude sans cesse en mouvement, en route vers son travail. Dans ce monde surpeuplé, pollué, usé jusqu’à la trame, où la nature est recréée dans des parcs, on fouille dans les dépotoirs pour récupérer les ordures et on recycle les cadavres dont la chair morte offre une alternative aux portions d’insectes broyés. Et si l’on n’est pas satisfait de sa condition, la police vient vous arrêter, car le Saint Office Dirigeant veille au grain, louant la Vie, combattant le gaspi et l’esprit de révolte. Mais, il est bien rare de trouver un véritable opposant au régime. Les marges cachent du menu fretin, lui-même utile à la Communauté. Pas grand monde au final, car le Saint Office encadre très strictement les esprits, interrogeant les fœtus sur leur désir de vivre dans un tel monde et proposant aux habitants âgés le suicide assisté, avec une pilule en guise de viatique vers l’au-delà, autrement dit l’assiette de son prochain.

Auteur emblématique de cette science-fiction teigneuse et énervée des années 1970, Pierre Pelot aligne les mots comme des cartouches. Il prend ici pour cible un lieu commun de la littérature : la connerie humaine. Loin d’être l’époque promise par le libéral-capitalisme, l’anthropocène a conduit l’humanité au bord du gouffre. Les hommes ont épuisé toutes les ressources du globe, contraignant leurs descendants à payer les pots cassés. Sous la poigne de fer du Saint Office Dirigeant, les valeurs humanistes ont été remises en avant. Le remède n’a pas tardé à porter ses fruits, une marée humaine dont le flux croissant a aggravé la situation. Pour le Saint Office Dirigeant, l’enjeu consiste désormais à désamorcer la bombe P.

Pessimiste, jusqu’au boutiste, le roman de Pierre Pelot marque par son atmosphère mortifère. L’auteur se plaît à dépeindre un futur cauchemardesque, sordide, dépourvu de toute échappatoire. Le roman recèle de nombreuses fulgurances stylistiques qui contribuent à marquer l’esprit, y imprimant des visions dantesques. Elles viennent rehausser une intrigue donnant la fâcheuse impression de ronronner, au point de susciter hélas un ennui poli. Fort heureusement, le dénouement surprenant permet d’achever la lecture sur une touche plus positive, si l’on peut dire…

En dépit de ses presque quarante ans, Fœtus-party n’a donc rien perdu de sa noirceur glaçante. Le roman reste une lecture misanthrope très recommandable dont le propos s’apparente à un réjouissant jeu de massacre où la seule alternative à la mort demeure… la mort.

Fœtus-Party de Pierre Pelot – Éditions Denoël, collection « Présence du futur », 1977

Mordre le bouclier

Retour au castel de Broe. Le soleil d’août a remplacé les frimas de l’hiver. Pourtant, à l’ombre de la forteresse prévaut une atmosphère de deuil. Scrutant les moignons de ses doigts, Chien s’enfonce dans la désespérance. N’ayant vécu que pour et par la guerre, elle ne peut plus désormais exprimer sa rage et sa colère sur les champs de bataille. Recluse dans sa cellule, elle sent leur poison lui pourrir la carcasse et la tête.

Une prothèse pour remplacer son pouce amputé et la perspective de connaître son nom la font sortir de sa prostration. En compagnie de Bréhyr, elle reprend la route, direction le sud, une tour au bord d’un col, quelque part sur la route des croisades. Chemin faisant, elle rencontre Saint Roses, chevalier abandonné de Dieu, et la Petite. Ensemble, ils portent leurs plaies aux corps et à l’âme jusqu’au Tor, perché sur sa montagne. Et une fois arrivés, claquemurés entre ses murailles, cernés par les brumes et la neige, ils attendent. Un signe. Le dénouement de leur quête. Des raisons d’être dans un monde leur étant devenu étranger. Des raisons de transmettre leur histoire.

Malgré quelques imperfections, on avait beaucoup aimé Chien du heaume, roman âpre dans un cadre médiéval indéterminé, entre mythologie et histoire, monde celte et nordique. Aussi la perspective de renouer avec cet univers et ses personnages apparaissait effrayante au début. Peur d’être déçu d’abord, de ne pas retrouver les impressions fortes et le ton singulier de l’œuvre précédente. Peur de la redite également. Au final, il n’en est rien et on peut même dire que l’écriture de Mordre le bouclier s’imposait pour conclure l’histoire de Chien avec panache. En effet, Justine Niogret transforme ici son coup d’essai. Elle complète, voire dépasse Chien du heaume. Et les deux volets de ce qu’il convient de considérer maintenant comme un diptyque s’assemblent au point de faire sens.

Mordre le bouclier renvoie à son prédécesseur. Même monde ensauvagé empreint à la fois d’authenticité brute et de mythe. Des descriptions incisives confinant à l’épure. Ici une ville, pâle et calme, des fumées maigres s’élevant timidement de ses cheminées et des croisées couleur de rien donnant sur des chambres noires. Là, une maison paysanne, bâtisse de bois et de torchis poussée comme un champignon au bord du chemin. Là encore, une tour montant la garde drapée dans les souvenirs de ses occupants disparus.

Même puissance d’évocation, viscérale, faite de fulgurance et de poésie. Le temps s’étire, semble se dilater, interrompu ici et là par de brusques flambées de violence dépourvues de cette noblesse conférée par les conteurs. Des personnages murés dans leurs pensées, leurs tourments, et ne livrant leur cheminement intime que dans un langage pseudo-médiéval maîtrisé de bout en bout.

Même thématique d’un monde finissant, où la foi nouvelle remplace les anciens cultes, où l’écrit se substitue à la parole et où le temps historique relègue la légende au rang de folklore.

Pourtant, malgré toutes les similitudes, Justine Niogret densifie son propos et impulse à son roman une direction inattendue. L’intrigue de Mordre le bouclier offre ainsi plusieurs niveaux de lecture. Linéaire, jalonnée d’épreuves et de révélations, elle se veut quête initiatique dans la tradition des gestes chevaleresques, même si les combats n’ont rien d’épique. « Les autres apprennent à se battre ; moi je dois apprendre à vivre. »

Drame humain, Mordre le bouclier ne dédaigne pas les symboles et les motifs puisés dans la mythologie. Les dieux païens et les lieux associés à leur manifestation y côtoient les visions et le Walhalla mythique. Il y aurait sans doute matière à faire une recension de ces éléments pour en déchiffrer le sens caché.

Au final, avec ce roman, Justine Niogret confirme tout le bien que l’on pensait d’elle. Mordre le bouclier atteste de la naissance d’une voix atypique dans le paysage de la fantasy française. Et si pour l’instant, on ne sait pas de quoi sera fait l’avenir de l’auteur, on peut toutefois prédire sans craindre de se tromper que l’on sera au rendez-vous de sa prochaine œuvre.

Autres chroniques visibles ici

Mordre le bouclier de Justine Niogret – Éditions Mnémos, collection « Icares », juin 2011

Une aventure de Spirou et Fantasio par…

Les habitués de ce blog connaissent déjà ma passion coupable pour « Spirou et Fantasio ». S’ils l’ont oubliée, il est grand temps de leur rappeler. Série emblématique de la bande dessinée franco-belge, maître étalon du style atome, les aventures des deux héros ont bercé mon enfance. Au moins autant que celles de Tintin, de Lucky Luke et d’Astérix. Toutefois, j’avoue un net penchant pour les créatures nées des œuvres de Rob-Vel et Jijé. Et, je ne pense pas me distinguer du vulgum pecus en affirmant que la reprise en main par Franquin apparaît comme la période faste de la série. Un véritable âge d’or pendant lequel l’auteur belge étoffe l’univers des deux héros en lui conférant une dimension poétique et décalée incomparable, du moins à mes yeux. Pour mémoire, Franquin c’est le marsupilami, le comte de Champignac, Zantafio, Seccotine, Zorglub (en collaboration avec Greg) et bien d’autres merveilles…

Même si par la suite, Fournier, Chaland, Tome et Janry ne déméritent pas (je ne parle pas à dessein de la détestable période Broca et Cauvin), Franquin reste ma madeleine. Ayant sciemment zappé la reprise de Morvan et Munuera, j’ai remisé avec nostalgie dans un coin de ma mémoire (et de ma bibliothèque) ses albums à côté de ceux de Gaston Lagaffe et des deux tomes d’Idées noires, cela va de soit.

Je comptais en rester là, lorsque mon attention a été attirée par une série parallèle créée en 2006. Des one-shots confiés à des auteurs différents leur permettant d’exprimer une vision personnelle et décalée des deux héros. Intitulée d’abord « Une aventure de Spirou et Fantasio », puis à partir du sixième volume « Le Spirou de », l’expérience me paraissait à la fois intrigante et inquiétante. En fin de compte, la qualité voire même une certaine impertinence semblent au rendez-vous. Ouf !

Commençons par Les Géants pétrifiés. L’album dessiné par Yoann et scénarisé par Vehlmann a le privilège d’inaugurer la nouvelle série. Un honneur mais également une mise en danger, en première ligne, exposé aux critiques des fans et autres gardiens du temple.

Si le dessin déroute dans un premier temps (il s’inspire, dit-on, de Jamie Hewlett), le rythme de l’histoire, l’humour et les clins d’œil finissent par emporter l’adhésion. Les auteurs rendent bien sûr hommage à Franquin, mais on pense aussi à Indiana Jones, à Jurassic Park, au Seigneur des Anneaux (si si !) et à d’autres films d’aventures grâce aux nombreux détails et réparties égrainées par les auteurs. Je reconnais que ce second niveau de lecture n’est pas déplaisant, même si les allusions peuvent parfois apparaître tirées pas les cheveux.

Bref, Les Géants pétrifiés apparaît comme un album d’ouverture honorable, jouant sur plusieurs tableaux. Une belle manière d’inaugurer cette série parallèle. D’ailleurs, il faut croire que Yoann et Vehlmann ont su séduire les éditions Dupuis puisqu’elles leur ont confiés la destinée de la série principale, après la parenthèse Morvan et Munuera. Personnellement, je suis moins convaincu.

Après ce premier épisode rafraîchissant, je confesse que j’attendais Frank Le Gall au tournant. D’emblée, il calme le jeu. Je connaissais le goût de l’auteur pour l’aventure et les pays lointains. Les amateurs de Théodore Poussin – j’en suis – peuvent en témoigner. Ici, il compose un récit de voyage dans le temps, ressuscitant pour l’occasion Zorglub, et nous emmène à Paris en 1865.

Si Les Géants pétrifiés lorgnait du côté de Franquin et de moult références cinématographiques, Le Gall guigne plutôt du côté de Eugène Sue. En effet, Les marais du temps est une interprétation très personnelle des aventures des deux héros et de leurs amis/ennemis, un peu à la manière des feuilletonistes. L’auteur intègre à son récit la langue verte (l’argot parisien du XIXe siècle) et brode un récit prêtant davantage à la reconstitution historique. Mais bon, il faut reconnaître que le résultat est un peu mou. Et puis, on évolue loin de l’univers habituel des deux héros, ce qui explique que certains fans soient restés sur le carreau comme deux ronds de flanc (expression imagée comptant double).

Après ce périple historique, l’album dessiné par Tarrin et scénarisé par Yann renoue avec l’esprit de la série. Le trait du premier se rapproche de celui de Franquin. Quant au second, il n’est pas besoin de rappeler l’impertinence de ses scenarii. J’attendais donc un feu d’artifice avec cet épisode et je n’ai eu qu’un pétard mouillé. Le Tombeau des Champignac m’a laissé sur ma faim pour plusieurs raisons. Le scénario brille par sa légèreté pour ne pas dire sa superficialité. L’exploration de la généalogie du comte de Champignac ne semblait pas a priori une mauvaise idée. Elle ne débouche ici malheureusement sur rien. L’intrigue reste très convenue, même la tentative de déniaiser Spirou tombe à plat, et le trait de Tarrin est très loin d’égaler celui de Franquin. Bref, il ne me reste de cette histoire que le plaisir de renouer avec le personnage de Seccotine et celui de retrouver la Turbotraction. Pour le reste, c’est décevant.

Divine surprise (ça y est, je deviens réac), L’histoire d’un ingénu de Émile Bravo m’a ravi. On abandonne les années Franquin pour se plonger dans la période Rob-Vel/Jijé. Pour mémoire, rappelons qu’à cette époque Spirou travaille comme groom au Moustic Hôtel, à Bruxelles. La Seconde Guerre mondiale étant sur le point d’éclater, l’hôtel reçoit une délégation germano-polonaise pour donner à la paix une dernière chance. La finesse du trait, on se situe dans une ligne claire franco-belge, et la justesse du ton confèrent à cet épisode les vertus d’une véritable madeleine, tout en apportant son grain de malice. Des qualités déjà perceptibles dans la série « Une épatante aventure de Jules », mais également dans un excellent recueil d’histoires courtes et iconoclastes paru chez Les Requins marteaux. A ne pas louper, surtout si l’on a mauvais esprit.

Avec le cinquième volume de la série, mon impatience a atteint des sommets. Pensez-vous, Yann était crédité pour le scénario. Les lecteurs de ce blog connaissent évidemment mon penchant coupable pour ce scénariste réputé pour son mauvais esprit et un humour grinçant ayant semé la zizanie au Journal de Spirou. Avec son compère Conrad, ils prennent d’assaut les hauts de page du magazine, commettant des gags saignants qui s’en prennent aux auteurs vedettes, avant de créer la série « Les Innommables », écartée par la suite car jugée trop adulte. Et puis, je n’oublie pas Bob Marone et « La Patrouille des Libellules » avec Hardy.

Bref, j’étais sur des charbons ardents en entamant la lecture de ce Groom vert-de-gris que j’ai finalement beaucoup apprécié. Retour au Moustic Hôtel, cette fois-ci en 1942. L’établissement a été réquisitionné par les troupes d’occupation et Spirou est contraint de collaborer. De son côté, Fantasio travail au quotidien Le Soir, écrivant des articles très favorables aux Allemands. Entre collaboration et Résistance, l’album aborde une période sombre de l’Histoire, multipliant les allusions à des personnages de la bande-dessinée franco-belge, au parler bruxellois et au cinéma populaire. Avec Olivier Schwartz, Yann a trouvé le dessinateur idéal pour mettre en images son humour un tantinet potache. Voici sans doute, l’un des meilleurs titres de la série.

J’attendais beaucoup de Panique en Atlantique. Avec Lewis Trondheim à la barre, on pouvait espérer le meilleur d’un auteur ayant longtemps tourné autour du personnage de Spirou. Bon, c’est raté.

Pourtant, l’idée de balader le groom du Moustic Hôtel sur un paquebot ne manquait pas de potentiel. Hélas, l’esthétique et l’univers des croisières dans les années 1950 ne sont restitués que mollement par Fabrice Parme dont le dessin m’a beaucoup horripilé. Et puis, le scénario tourne en rond, les gimmicks n’apportant guère de fraîcheur à une intrigue bancale et caricaturale. À cet album plan-plan, il convient définitivement de préférer le Spirou caché de Trondheim, autrement dit L’accélérateur atomique, une aventure de Lapinot. Tout est foutu !

Retour de Yann et Schwartz pour un album coupé en deux. L’histoire débute avec La Femme-Léopard, où les deux héros goûtent au calme du retour à la paix. Pas longtemps, on se doute. Spirou travaille toujours au Moustic Hôtel et Fantasio continue à inventer des machines bizarres, se passionnant de surcroît pour le mouvement zazou. Le scénario foisonnant de Yann, sans doute un tantinet excessif, multiplie les clins d’œil se conjuguant au trait farfelu de Schwartz. Avec ses gorilles-robots, sa femme léopard, son explorateur et les marottes de Fantasio, l’histoire doit autant à Franquin (Radar le robot) qu’à Yves Chaland, on pense évidemment à l’album Cœurs d’acier. En dépit de mon admiration pour Yann, j’avoue m’être beaucoup moins amusé ici. La faute à un scénario partant dans tous les sens.

Passons rapidement sur les deux albums suivants que j’ai reposé après les avoir feuilleté. Honnêtement, je n’ai rien raté…

Avec La Lumières de Bornéo, Zidrou et Frank Pé sont parvenus à conjuguer nostalgie et modernité. Nostalgie d’abord, pour Franquin bien sûr, mais surtout pour l’histoire courte Bravo les Brothers, où Noé et son cirque animalier venaient semer la pagaille dans la rédaction du journal de Spirou, suscitant l’admiration de Gaston Lagaffe. Modernité ensuite, puisqu’à la manière de Broussaille, le héros poète et écolo de Frank Pé, l’intrigue s’adresse à nos conscience, bottant les fesses à notre engagement écologiste un tantinet assoupi. Bref, voici une merveille, tout en délicatesse et émotion que je recommande sans aucun scrupule.

Terminons avec Le Maître des hosties noires, suite de La Femme-Léopard, avec toujours Yann au scénario et Schwartz au dessin. Poursuivant sur leur lancée, les auteurs embarquent le groom et son ami Fantasio au cœur des ténèbres africaines, histoire de ricaner sur le dos de la colonisation. L’histoire est une nouvelle fois prétexte à de multiples digressions drolatiques, Yann n’y allant pas de main morte avec les références à la bande-dessinée franco-belge et avec les termes empruntés à l’argot flamant. C’est foutraque, enclin au mauvais esprit, souvent lourd, mais au final, j’ai trouvé mon compte, même si d’aucuns n’ont pas supporté le caractère frénétique du récit. Dont acte.

 

Chien du Heaume

La vie n’a pas été tendre avec Chien et cette dernière le lui rend bien. Courte sur jambes, un peu grasse, le visage couturé de cicatrices, bref un physique ingrat assez éloigné de celui des dames à la licorne, elle taille la route depuis son plus jeune âge. Louant ses talents de tueuse à des employeurs pas toujours très reconnaissants ni recommandables, Chien guerroie pour des causes rarement justes. Pourtant l’amitié rugueuse de ses compagnons d’armes et la carapace qu’elle s’est forgée au fil du temps masquent à peine le vide béant qui la hante. Elle aimerait bien le remplir avec un nom : une identité tangible, un point d’ancrage dans le passé, voire une lignée à laquelle se rattacher. Baste ! De tout cela, elle en a été privée en tuant son père. Un secret au moins aussi lourd à porter que cette hache attachée à sa taille.

Histoire âpre dans un monde ne l’étant pas moins, Chien du Heaume n’incite guère à la gaîté. Dans un univers crépusculaire, résonnant comme la fin d’un monde, Justine Niogret prend le contre-pied des imbuvables trilogies et autres bidulogies de BCF peuplées d’archétypes répétitifs et de faux antihéros. Ce premier roman d’un auteur dont on a pu lire jusqu’ici qu’une poignée de nouvelles, adresse en effet aux poncifs du genre un malicieux pied de nez et profite de l’occasion pour nous brosser un superbe portrait de femme. Le tout empaqueté dans une langue pseudo médiévale du plus bel effet. Et même si l’ensemble n’est pas parfait, en particulier les quelques fils de l’intrigue ayant recours à l’onirisme (un peu superflu, ou alors manquant de développement), avouons incontinent notre enthousiasme avec un zèle contenu à grand-peine.

En dépit de l’absence de marqueurs historiques identifiables, toponyme, fait datable ou daté (tout au plus fait-on référence aux Norrois), ou personnages attestés dans les chroniques, Chien du Heaume sonne pourtant authentique. Une authenticité ne craignant ni l’anachronisme, ni le recours aux ressorts d’une fantasy débarrassée ici de la grosse artillerie et de la poudre de merlin-pinpin. Une authenticité rugueuse, brute, qui tousse, pue, ripaille, vit et meurt sans laisser plus de trace qu’une charogne. Au plus près de l’humain, Justine Niogret dépeint une époque obscure, ensauvagée, rythmée par des hivers glacés et des étés ardents. Une époque en passe d’être supplantée par un nouvel ordre plus conforme à l’idéal chrétien. Dans ce Moyen Age encore mal dégrossi, fuyant à la fois les artifices du merveilleux et les dorures héroïques de l’épopée, elle nous embarque dans une quête intime, quasi-viscérale : celle de Chien. Personnage complexe, tourmenté et pourtant capable d’agir sans manifester aucun état d’âme, Chien en devient attachante. Au fil de ses pérégrinations, des étapes, elle rencontre ses contemporains : des vilains prêts à mordre la main qui les protège au moindre signe de défaillance, des mercenaires comme elle, prêts à se vendre au plus offrant, des trouvères à la langue plus ou moins fourchue, des religieux traquant hérésie et paganisme pour imposer leur Dieu et ainsi ouvrir le chemin à l’aliénation en découlant. Enfin, des solitaires comme elle, plongés dans leurs souvenirs, attendant la fin et espérant que l’on se souviendra d’eux. « Un nom fait toute la différence, parce que tout ce qui a de l’importance, sur cette terre, en porte un. »

En 216 pages, lexique et notes de l’auteur compris, tout est dit, achevé. Et le lecteur, encore ébahi par cette plongée dans un âge obscur, de rester marqué durablement par les êtres de chair et de sang dont il vient de lire l’histoire. Une espèce rare en fantasy. Maintenant, confessons notre impatience de lire Justine Niogret dans un autre registre, par exemple celui dévoilé dans les notes. On en salive d’avance.

Un autre avis à lire ici.

Chien du Heaume de Justine Niogret – Éditions Mnémos, collection « Icares », novembre 2009

Kid Jésus

Terre, XXIVe siècle. Dans un monde dévasté par la guerre, un gouvernement fédéral a péniblement émergé des décombres. Il a fixé des règles, établissant une nouvelle hiérarchie sociale fondée sur une lutte des classes féroce. Julius Port appartient aux damnés de la Terre. Vulgaire fouilleur, il hante les ruines de la civilisation, à la recherche de vestiges à exploiter. Un travail de forçat dont les fruits ne profitent qu’aux puissants et aux intermédiaires. Inspiré par le contenu d’une bande découverte dans les décombres, il prend le nom de Kid Jésus et prêche auprès de ses compagnons un évangile de révolte et de partage. Pour lui, il est possible de construire un monde meilleur sans attendre. Un monde fondé sur l’entraide, l’amour de son prochain, la fraternité, le respect d’autrui, la générosité, la bonté et l’égalité. Son discours soulève bien entendu l’enthousiasme auprès des humbles, leur faisant oublier l’individualisme où ils végétaient jusque-là, au point de susciter la crainte des politiques qui siègent au gouvernement fédéral. Confiant dans sa force et son charisme, Kid accepte finalement de jouer le jeu du pouvoir. Il finit pas s’y perdre…

L’intrigue de Kid Jésus pourrait prendre place aux États-Unis pendant la Conquête de l’Ouest. Il suffirait de changer peu de choses. Mais si Pierre Pelot a écrit de nombreux westerns, il ne se contente pas ici de transposer le cadre de l’Ouest américain et ses archétypes dans un décor post-apocalyptique. Il étoffe son récit avec une mythologie empruntée à la science-fiction pour imaginer un univers de pionniers, à la fois singulier et convaincant, où de gigantesques bulldozeurs remplacent les chevaux.

Critique de la démocratie représentative et de la religion, Kid Jésus démontre que la foi n’est qu’un outil pour manipuler la foule et la démocratie un moyen pour la contrôler. Les promesses n’engagent que ceux qui les croient. Le leitmotiv est bien connu. Julius Port va en faire l’amère expérience, lui qui croyait maitriser son destin, adulé par les fidèles attachés à ses paroles et à l’espoir qu’elles éveillaient chez eux. À bien des égards, le destin du Kid se révèle marqué par l’ambivalence. Porte-parole des misérables, il use d’un discours prophétique pour diffuser un programme politique révolutionnaire. Ce combat qu’il entame pour exister, l’amène à se penser l’égal des puissants qui conduisent le monde. En fait, il se révèle un être vénal, médiocre, plus ambitieux qu’altruiste, dont la lutte servira plus malin que lui.

Au final, Kid Jésus a la qualité des plaisirs coupables, ces livres lus sous le manteau dont le décorum aventureux cache un propos plus politique. Pour Pierre Pelot, pouvoir et contre-pouvoir semblent comme les deux mâchoires du même piège à cons. En cela, il se rapproche d’un Jean-Patrick Manchette.

Kid Jésus de Pierre Pelot – Éditions J’ai lu, 1980 (réédition Bragelonne, 2008)

Notre île sombre

A mon grand dam, je me rends compte que je n’ai chroniqué aucun Christopher Priest. Le Challenge Lunes d’encre me permet de réparer cet oubli.

« J’ai la peau blanche. Les cheveux châtains. Les yeux bleus. Je suis grand. Je m’habille en principe de manière classique : veste sport, pantalon de velours, cravate en tricot. Je porte des lunettes pour lire, par affectation plus que par nécessité. Il m’arrive de fumer une cigarette. De boire un verre. Je ne suis pas croyant ; je ne vais pas à l’église ; ça ne me dérange pas que d’autres y aillent. Quand je me suis marié, j’étais amoureux de m femme. J’adore ma fille, Sally. Je n’ai aucune ambition politique. Je m’appelle Alan Whitman.

Je suis sale. J’ai les cheveux desséchés, pleins de sel, des démangeaisons au cuir chevelu. J’ai les yeux bleus. Je suis grand. Je porte les vêtements que je portais il y a six mois et je pue. J’ai perdu mes lunettes et appris à vivre sans. Je ne fume pas, en règle générale, mais si j’ai des cigarettes sous la main, je les enchaîne sans interruption. Je me saoule une fois par mois, quelque chose comme ça. Je ne suis pas croyant ; je ne vais pas à l’église. La dernière fois que j’ai vu ma femme, je l’ai envoyée au diable, mais j’ai fini par le regretter. J’adore ma fille, Sally. Il ne me semble pas avoir d’ambitions politiques. Je m’appelle Alan Whitman. »

Comme le rappelle opportunément Christopher Priest lui-même dans un court avant-propos, le roman-catastrophe relève d’une tradition britannique fermement ancrée sur l’île. Fin du monde provoquée par le déchainement des éléments, par l’attaque des animaux, par une invasion extraterrestre ou plus simplement par les hommes eux-mêmes, les auteurs n’ont pas manqué d’imagination pour mettre un terme à la civilisation. Les noms de John Wyndham, John Christopher, Charles Eric Maine ou de Edmund Cooper viennent immédiatement à l’esprit, mais il ne faudrait pas oublier Jim Ballard à qui Christopher Priest acquitte sa dette d’entrée de jeu.

Fugue for a Darkening Island, réécriture partielle du roman éponyme paru en 1971, traduit en France sous le titre Le Rat blanc puis désormais de Notre île sombre, relève donc de cette tradition. Dans ce roman sur les effets de la politique, Christopher Priest ausculte d’une manière clinique le naufrage inexorable de la Grande-Bretagne suite à l’arrivée massive de migrants issus du continent africain. Mais, il scrute également l’évolution psychologique d’un individu confronté à ces événements.

Si la situation de départ est rapidement expédiée (une guerre nucléaire a ravagé l’Afrique), Christopher Priest prend son temps pour décrire ensuite la ruine du modèle social et politique britannique, fracassé sur l’autel de la division, puis de la guerre civile. Dans un royaume désormais désuni, on s’attache ainsi au point de vue d’un citoyen lambda, issu des classes moyennes supérieures, plutôt éduqué, mais en difficulté dans son couple. Alan Whitman apparaît d’emblée comme un personnage falot dont on découvre la lâcheté au quotidien, mais également face à l’urgence d’une situation qui lui échappe. Plutôt modéré et progressiste dans ses options politiques, il observe avec incrédulité le débarquement des premiers réfugiés. La situation ne suscite en lui qu’un mol émoi, tant il se montre confiant dans la solidité des institutions britanniques et dans la tradition de tolérance entretenue par ses concitoyens. Mais l’élection d’un premier ministre autoritaire, suite à des incidents entre Afrim et sujets de sa Majesté, puis les premiers affrontements lui font prendre la mesure de son erreur. L’effondrement total de son pays provoqué par la guerre civile le contraint à agir. Il se voit investi d’un rôle protecteur, pour sa femme et sa fille, fonction où il se montre complètement incompétent. S’ensuit une longue spirale chaotique, ponctuée de rencontres, d’incidents et d’échecs, aboutissement d’un processus conduisant au basculement complet de sa personnalité dans une direction beaucoup moins policée.

On l’aura compris, avec ce roman de « jeunesse », Christopher Priest ne cherche pas à perdre le lecteur dans les méandres d’une intrigue nébuleuse, bien au contraire, il nous invite au cœur de la décomposition d’une nation. En dépit d’une intrigue entremêlant plusieurs lignes narratives correspondant à trois périodes de la vie d’Alan Whitman, Notre île sombre ne laisse guère de place à l’incertitude. On y trouvera pas de faux-semblants, ce jeu autour de la réalité et de sa perception auquel l’auteur britannique s’est livré par la suite, se taillant une réputation d’écrivain difficile, mais fascinant.

Malgré quarante années au compteur, Notre île sombre n’a rien perdu de sa charge émotionnelle. Christopher Priest y réactive des peurs contemporaines sans verser dans l’angélisme ou la diabolisation. Si le roman s’inspirait à l’origine du conflit nord-irlandais et de l’afflux des migrants indiens, la crise des réfugiés et la montée actuelle des populismes, sans oublier le brexit,  lui confèrent la valeur d’une prophétie. Espérons qu’elle ne soit pas auto-réalisatrice…

Notre île sombre (Fugue for a Darkening Island, 2011) de Christopher Priest – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », 2014 (roman traduit de l’anglais par Michelle Charrier)