Dans la toile du temps

Sur le « Monde de Kern », on guette depuis des millénaires le chant énigmatique de la Messagère. Des équations mathématiques qui enchantent les sens mais posent aussi la question de l’origine de l’intelligence. Avant d’être transformé en terre habitable, le « Monde de Kern » a été au cœur d’un projet d’ampleur prométhéenne. Après avoir terraformé la planète, y avoir importé le biotope terrestre, l’humanité a tenté de l’ensemencer avec une espèce suffisamment évolué pour lui servir de domestique, quitte à forcer la nature à l’aide d’un nanovirus. Hélas, des dissensions internes ont provoqué l’écroulement de la civilisation humaine. Des décennies de guerre civile où les belligérants ont déployé un arsenal effrayant, pollué définitivement la biosphère terrestre, éradiquant au passage toute intelligence artificielle dans les colonies. Un âge glaciaire s’ensuivit, une longue pause permettant aux survivants de reconstruire une société industrielle fragile, mais précaire. À l’heure où leurs successeurs quittent une Terre désormais hostile à la vie, que s’apprêtent-ils à découvrir sur le « Monde de Kern » ? Un nouvel Éden où fonder une civilisation viable ? Ou une planète peuplée de concurrents acharnés à les repousser dans les poubelles de l’Histoire ?

Nul doute que Dans la toile du temps devrait ravir les amateurs d’une science-fiction ouverte sur les possibles, faisant des sciences et technologies l’objet de vertigineuses spéculations. Sur ce point, le roman d’Adrian Tchaikovsky tient toutes ses promesses, et bien davantage si l’on en juge son dénouement ouvert, appelant des développements ultérieurs. Hélas, la caractérisation des personnages n’apparaît pas exempte de faiblesses. Rien de dramatique, mais de quoi gâcher toute une partie de la narration du roman, on va y revenir.

La quatrième de couverture dresse un parallèle entre ce roman et le cycle de l’Élévation. Indépendamment du processus de l’Exaltation, évolution programmée vers l’intelligence et la conscience de soi d’une autre race par le truchement d’un virus mutagène, la comparaison avec la série de David Brin ne paraît pas abusée, l’auteur américain étant même crédité par l’intermédiaire d’un astronef portant son nom. Pour autant, on pense aussi à Gregory Benford, voire à Vernor Vinge, en particulier à son roman Aux Tréfonds du ciel et à ses araignées pensantes.

Dans la toile du temps pourrait être surnommé les araignées dans l’espace. Après les calamars de Stephen Baxter, les homards de Charles Stross, une variété d’araignée, la Portia Labiata, sert de cobaye aux spéculations documentées d’Adrian Tchaikovsky. L’une des trames du roman est entièrement dédiée à l’évolution d’une souche de Portia, génération après génération, vers la civilisation technologique, transformations génétiques et mémétiques y comprises. Cet axe du récit apparaît comme le plus passionnant. On suit les progrès de cette population d’arachnides, via le point de vue de plusieurs individus, femelles ou mâles. Sur un laps de temps s’étendant sur des milliers d’années, Portia, Fabian, Bianca, Viola, nous guident sur le long chemin de l’intelligence, de la conscience de soi et d’autrui, puis de l’édification d’une société organisée, apte à échafauder des réalisations communes. Un chemin, bien sûr, semé d’embûches, de guerres territoriales contre d’autres espèces animales, notamment les fourmis, ne faisant pas l’économie des pandémies liées à la surpopulation et des conflits internes, y compris religieux lorsque les signaux de la Messagère sont interprétés comme des oracles. Un cheminement optant pour des solutions techniques différentes, adaptées à la morphologie, à la chimie et à la perception du monde des araignées et de leurs voisins, qui donne naissance à un modèle sociétal original, une sorte d’anarchie souple organisée en réseaux. Bref, un struggle for life stimulant, non dépourvu d’une dimension sociale, notamment pour ce qui concerne la lutte pour l’égalité des sexes, dont les enjeux sont ici inversés du fait de l’atavisme des araignées.

Malheureusement, la seconde trame ne paraît guère convaincante. Avec le retour des hommes, du moins de leurs descendants affaiblis, condamnés à cannibaliser les antiques technologies pour survivre, Dans la toile du temps joue avec les ressorts du thriller. Une énième lutte pour la suprématie débouchant sur un happy-end optimiste et fédérateur qui paraît un tantinet bâclé, tant le dénouement se révèle précipité. Mais surtout, bon nombre de personnages humains sont complètement ratés, n’offrant au mieux qu’une psychologie brossée à (très) gros traits. Entre l’ingénieure Lain dont on peine à percevoir les motivations, l’autoritarisme de Guyen, le commandant de l’arche stellaire, et la pusillanimité agaçante de Holsten, l’historien linguiste de l’équipage, Adrian Tchaikovsky déploie une belle galerie de stéréotypes dont les faits et gestes sont au mieux prévisibles, au pire d’un ennui cosmique.

En dépit de ce bémol de taille, Dans la toile du temps demeure pourtant un roman de science-fiction fort recommandable. Un récit porteur d’une altérité fascinante qui résiste avec vigueur à l’écueil de l’anthropomorphisme. Et puis, rien que pour découvrir une civilisation développant une technologie non numérique, fondée sur la programmation de robots biologiques via un usage raisonné des phéromones. Rien que pour suivre l’évolution et l’histoire d’une espèce différente, avec un luxe de détails rarement superflu, le roman Adrian Tchaikovsky se révèle comme un must-read.

Dans la toile du temps (Children of Time, 2015) de Adrian Tchaikovsky – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », avril 2018 (roman traduit de l’anglais par Henry-Luc Planchat)

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Spartacus

Figure iconique et populaire, notamment auprès des penseurs communistes, Spartacus nous est sans doute plus connu grâce au roman de Howard Fast et grâce à son adaptation hollywoodienne par Stanley Kubrick, avec le sémillant Kirk Douglas dans le rôle titre. Les sources antiques sont quant à elles beaucoup moins prolixes sur le sujet, si l’on fait abstraction de Salluste, cantonnant l’esclave thrace au mauvais rôle. À la décharge des Romains, reconnaissons qu’il n’est jamais très agréable de relater ses propres défaites, surtout lorsque l’ennemi appartient à l’engeance servile, les maîtres préférant louer leurs vertus plutôt que leurs vices et faiblesses. Bref, la Troisième Guerre servile est surtout la guerre Spartacus, le gladiateur ayant montré quelques qualités militaires pour organiser les rebelles, au point de menacer le cœur même de la République.

Gagnons maintenant un peu de temps en passant outre le sempiternel résumé. En lisant le Spartacus de Romain Ternaux, on se rend compte assez rapidement qu’il n’entre pas dans ses intentions de nous livrer une énième variation sur le personnage du gladiateur et encore moins d’en dresser un panégyrique fiévreux (sploush sploush!). Bien au contraire, il nous convie à un exercice de démythification qui confine à la pochade adolescente. Spartacus est ainsi descendu de son piédestal en marbre, ravalé au rang d’individu médiocre à tous points de vue. Dépourvu d’une véritable ambition, si ce n’est celle d’échapper à son épouse tyrannique et nymphomane, il affronte dans les arènes de Capoue les adversaires proposé par Lentulus, son manager (oups ! Je veux dire laniste), subissant au quotidien les moqueries de Faustus, son alter-ego dans les combats. Jusqu’au jour où STOP ! Il se découvre une conscience politique et prend les armes contre l’oppresseur romain. En fait, il manifeste surtout son mécontentement après un énième coup fourré de Lentulus, le bougre lui ayant piqué la prostituée qu’il comptait lutiner en guise de repos du guerrier. A partir de cet incident, tout se précipite et il devient le jouet d’événements qui le dépassent et dont il se contente d’accompagner le déroulement.

On le voit, tout ceci prête surtout à rire et si l’on retrouve grosso-modo les étapes du périple de Spartacus dans la péninsule italienne, les subtilités du voyage et des batailles sont remisées en arrière-plan pour céder la place aux ratiocinations du gladiateur thrace, dévoilant toute l’ampleur de sa vacuité intellectuelle et de ses obsessions cauchemardesques. Quant à l’historicité du bonhomme, elle subit les derniers outrages d’une langue anachronique et imagée qui évoque le pire (ou le meilleur) des sketchs des Nuls (je sais, je suis vieux). Hélas, Romain Ternaux n’évite pas l’écueil de la lourdeur, les répétitions finissant par se montrer un tantinet ennuyeuses et l’aspect transgressif du récit cédant même la place à une narration plan-plan. Tant pis !

Bref, le Spartacus de Ternaux est une odyssée piteuse, bestiale, pour ne pas dire trash, un déferlement de foutre, de sang et de sueur, où l’auteur passe l’épopée du meneur d’hommes au prisme d’un mauvais esprit grinçant et d’une pléthore de sarcasmes vachards. C’est rigolo tout plein, mais il ne faut pas en attendre autre chose.

Spartacus de Romain Ternaux – Éditions Aux Forges de Vulcain, septembre 2017

Images fantômes

La vocation de Cass Neary reste un mystère, même pour elle-même. Devenue photographe pour tenter de fixer sur la pellicule les visions indicibles qui impressionnaient sa rétine durant son enfance, et dont elle était la seule à percevoir les étranges motifs, elle a connu ensuite une brève notoriété dans le milieu punk new-yorkais. Depuis, plus d’une vingtaine d’années s’est écoulée. Cass a renoncé à la photographie, mais pas à ses diverses addictions. Alcool et drogue ont adouci son existence et fait le vide autour d’elle. Aussi, lorsque Phil, une vague relation de l’époque où elle écumait les clubs new-yorkais, lui propose d’interviewer Aphrodite Kamestos, une figure de la contre-culture des années 60 à laquelle elle voue un culte, elle ne réfléchit pas longtemps, quitte à braver le climat du Maine au mois de novembre pour rejoindre l’île où l’artiste vit en recluse depuis des décennies. Elle ressort son vieux konica, chausse des santiags et revêt son blouson de moto élimé, faisant route vers ce bout du monde, une flasque de Jack Daniel’s dans la boîte à gants, histoire de se donner du courage.

La parution dans l’Hexagone d’un roman d’Elizabeth Hand est une excellente nouvelle, d’autant plus que depuis la traduction de L’Ensorceleuse (un chef-d’œuvre, assertion non négociable), l’amateur en était réduit à la portion congrue, ou du moins devait se contenter de la version originale. On ne peut donc que se féliciter de l’initiative de la maison sœur des éditions Sonatine qui, en publiant Images fantômes, permet au néophyte comme au connaisseur de s’immerger dans une œuvre foutrement addictive.

Comme le laisse deviner le titre américain (Generation Loss), un terme technique en photographie ou vidéo pour désigner une perte de qualité de l’image à force de copies répétées, l’auteure se focalise, non sans une certaine nostalgie, sur deux époques marquées par l’anticonformisme, deux périodes brèves et denses dont l’énergie créatrice, à force de ressassements mortifères, s’est finalement dispersée.

Images fantômes apparaît un peu comme le Armageddon Rag d’Elizabeth Hand. L’auteure y fête les noces macabres de l’underground et de la contre-culture, lorgnant juste de façon subliminale du côté du fantastique. Elle y dévoile une galerie de personnages insolites et inquiétants, s’attachant à révéler les zones d’ombre des avant-gardes déviantes dont ils sont issus. Au fil de son séjour dans l’île de Paswegas, Cass la féroce bascule de l’autre côté de l’objectif, appréhendant le monde et ses arcanes selon un angle de vue où le sublime confine au macabre. Une perspective faussée et meurtrière que n’aurait pas désavoué Charles Manson. Le décor hivernal et sauvage des côtes du Maine se prête idéalement à sa quête. Elizabeth Hand confère aux forêts de pins, aux rivages rocheux recouverts de varech, aux plages de sable abandonnées par les estivants et jusqu’à la mer menaçante, une réelle substance, offrant ainsi un contrepoint tangible aux tourments de Cass. La photographe se révèle le véritable point fort du roman. Écorchée vive, prête à tout pour obtenir une réponse, au risque de se faire voler son âme, à l’instar de ces croyances indiennes qui réprouvaient la photographie, elle guide le lecteur sur les voies de la transgression jusqu’à un dénouement pouvant paraître hélas un peu faible au regard des prémisses.

En dépit de ce bémol, saluons cependant encore une fois les éditions Super 8 pour leur choix assumé, en espérant lire Available Dark et Hard Light, les deux séquelles de ce roman.

Images fantômes (Generation Loss, 2007)de Elizabeth Hand – Super 8 éditions, août 2016 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Brigitte Mariot)

Les Nefs de Pangée

Les mille et une nations de Pangée, continent massif cerné par les flots d’immenses étendues maritimes, effectuent leur Babel tous les vingt-cinq ans, unissant leurs forces pour construire une flotte de nefs géantes afin de chasser l’Odalim, léviathan retors et redoutable. Du succès de l’entreprise dépend la paix et la prospérité pour un cycle complet. De son échec naissent les dissensions et les guerres, source de famines, maladies et bien d’autres malheurs.

Au lendemain d’une terrible tempête, les rescapés de la neuvième chasse rentrent à Basal, la cité la plus peuplée du continent. Une poignée de nefs vaincues, sans trophée à exhiber. Les vénérables ne s’abandonnent pourtant pas au désespoir. Sous l’inspiration du fils aîné de la plus importante famille de la cité, ils décident d’armer une nouvelle flotte, la plus grande jamais rassemblée, mobilisant toutes les forces vives du peuple de Ghiom pour écrire un chapitre supplémentaire de son légendaire.

Les Nefs de Pangée s’annonce comme une œuvre à grand spectacle, pourvue d’une multitude de héros et de caractères secondaires. Une épopée traversée par le bruit et la fureur de batailles homériques. Le roman de Christian Chavassieux est aussi doté d’un worldbuilding solide et dense. De quoi s’immerger de longues heures dans un univers à la fois singulier et familier.

Il faut en effet un peu de temps pour découvrir que le peuple de Ghiom n’a rien d’humain. Leurs mœurs et coutumes les rapprochent certes de l’humanité, à une époque ressemblant à l’Antiquité, mais pour le reste, il s’agit d’une toute autre espèce. S’il faut chercher l’homme dans le roman, on le trouve plutôt du côté de l’ennemi, ce « Flottant » ayant opté pour les étendues maritimes, dont l’altérité est ressentie davantage comme un péril par les habitants de Pangée. Christian Chavassieux ne se contente cependant pas d’inverser les perspectives, il dévoile peu-à-peu une vision bien plus complexe.

Les Nefs de Pangée emprunte beaucoup à Homère, ne démentant à aucun moment son caractère d »épopée, mais le roman de l’auteur français lorgne également du côté des classiques de l’aventure, oscillant entre Moby Dick et l’Iliade, quand il ne fait pas tout simplement allusion aux récits bibliques. Si on ne peut déplorer le manque de souffle du texte ou un style tâtonnant, bien au contraire la langue se révèle à tous points de vue somptueuse, on peut cependant lui reprocher de tirer à la ligne, la répétition des batailles dans le dernier tiers du roman, finissant quand même par lasser.

Au-delà de ses qualités narratives, l’auteur fait également œuvre d’ethnologue, imaginant l’organisation sociétale des gheéms jusque dans leurs unions matrimoniales. Faune, flore, traditions, géographie, il distille un luxe de détails conférant au continent de Pangée une profondeur de champ propice au dépaysement. Un fait dont on peut se réjouir en prolongeant l’exploration grâce au copieux glossaire adjoint au roman.

Ainsi, Les Nefs de Pangée se révèle au final un roman de science-fantasy que n’aurait sans doute pas désavoué Anne MacCaffrey. Une fresque épique sur la fin des temps mais également l’accouchement douloureux d’un monde nouveau.

Les Nefs de Pangée de Christian Chavassieux – Réédition Mnémos, collection « Hélios », 2017

Le Guide de l’uchronie

En dépit d’un petit format, Le Guide de l’uchronie pèse pas moins ses trois cent pages. De quoi découvrir ou approfondir la découverte d’un genre au moins aussi ancien que la science-fiction.

Bertrand Campeis et Karine Gobled, par ailleurs membres du jury du prix ActuSF de l’uchronie, y dépouillent un vaste corpus d’œuvres relevant de l’histoire alternative. Ne dédaignant aucune de ses manifestations, ils ont opéré, sans chercher à être exhaustifs, une sélection parmi les romans, les essais, les revues, la bande dessinée et les autres médias. Un travail salutaire, précieux pour le néophyte, mais dans lequel le connaisseur trouvera matière à réflexion. Car, si l’ouvrage se veut d’un usage pratique, comme une sorte de vade-mecum, il se révèle également didactique. Les auteurs proposent en effet une alternative aux essais de Eric B. Henriet, lui-même préfacier de l’ouvrage, faisant œuvre de pédagogues sur des questions théoriques et historiographiques, sans omettre des sujets plus délicats comme les diverses déclinaisons de l’exercice et ses relations avec les autres fictions, l’Histoire et le révisionnisme. Quelques entretiens avec des acteurs de l’uchronie et un historien viennent enrichir le guide, apportant un éclairage supplémentaire au travail des auteurs. L’ouvrage peut par ailleurs s’enorgueillir de notices bien conçues, résumant sans trop dévoiler les œuvres sélectionnées. Elles comportent un bref commentaire et aiguillent le curieux vers d’autres pistes de lecture. On regrettera juste l’absence d’index, compensé il est vrai par un sommaire et le classement alphabétique des titres.

Comme le rappelle l’introduction, si les faits historiques connus demeurent intangibles, leur interprétation peut faire l’objet d’amendements et de débats, parfois féroces, l’Histoire étant à bien des égards un sport de combat. De nouvelles sources, une grille de lecture différente ou le recours à d’autres outils conceptuels peuvent conduire l’historien à modifier sa vision du passé. La démarche paraît profitable lorsqu’elle ne sert pas des enjeux idéologiques. Cependant, en empruntant les outils de l’historien, on peut appliquer le même raisonnement avec l’uchronie et ainsi émettre quelques réserves devant l’annexion au genre d’œuvres hybrides, comme par exemple l’uchronie fantastique et de fantasy. Réécriture de l’Histoire à partir d’une ou plusieurs divergences, l’histoire alternative doit respecter un minimum la rationalité. L’intrusion d’un élément surnaturel ou emprunté à la mythologie semble rompre le pacte établi avec le lecteur féru d’Histoire. Sur ce point, Xavier Mauméjean propose un échappatoire satisfaisant, du moins suffisamment argumenté pour vaincre les réticences. Autre point à discussion, le steampunk et les autres fantaisies historiques relèvent davantage d’un jeu avec la fiction, ses codes et ses stéréotypes, que d’un jeu avec l’Histoire. Un plaisir régressif plutôt qu’un exercice intellectuel, même si certains auteurs ont su joliment tirer leur épingle du jeu. Aussi, préférons-nous nous en tenir à la proposition de Eric B. Henriet, qui classe l’exercice en deux catégories : l’uchronie pure et les récits à caractère uchronique. Comme quoi, à trop vouloir rentrer dans les détails, on finit par rencontrer l’avocat du Diable…

En dépit de ce léger bémol, Le Guide de l’uchronie semble une opportunité à saisir pour l’amateur d’Histoire alternative. Avec cet ouvrage, Bertrand Campeis et Karine Gobled remplissent pleinement leur rôle, celui de passeurs attachés à partager leur passion. Bref, vous l’aurez compris, il n’existe guère d’autres alternatives que celle d’acquérir ce petit guide bien pratique.

Le Guide de l’uchronie de Karine Gobled et Bertrand Campéis – Éditions ActuSF, janvier 2015

Ma Zad

Arrivé au mitan de son existence, Camille Destroit se livre à son examen de conscience et le résultat n’est guère brillant. La quarantaine bien sonnée, pas de gosses et une ex partie courir le guilledou ailleurs, on ne peux pas vraiment dire qu’il a réussi sa vie, du moins au regard des stéréotypes de la société de consommation. Comme si cela ne suffisait pas, il aggrave son passif en participant à un collectif d’écolos, d’activistes, fermiers bios et autres altermondialistes en lutte contre le bétonnage d’une zone humide, contribuant à leur intendance et leur fournissant des palettes pour se retrancher. Alors que la victoire semble à portée de rainettes, il est raflé par la maréchaussée, sur le point d’être déferré devant la justice pour radicalisation potagère. Et peu après, au sortir de sa garde à vue, le hangar où il entrepose son stock de palettes part en fumée, et la direction du supermarché lui signifie son licenciement, en guise de représailles, les propriétaires de l’enseigne étant également à l’origine du projet de bétonnage qui vient de capoter. Heureusement, parmi les compagnons de lutte qu’il héberge dans sa ferme, pour lui remonter le moral, il y a Claire, une jeunette à la chevelure de feu et aux taches de rousseur aguicheuses. Mais l’ingénue semble lui faire des cachotteries.

À l’instar du Beaujolais nouveau, un roman de Jean-Bernard Pouy est toujours un moment de lecture amusant, empreint d’une légèreté, d’un état d’esprit festif que vient démentir un propos plus profond. Avec un sens du timing inouï, alors que le gouvernement d’Edouard Philippe vient de mettre un terme à des années d’affrontement autour du projet d’aéroport de Notre-Dame des Landes, il nous invite aux côtés des militants d’une zone à défendre, de dangereux activistes surarmés, prêts à en découdre avec les autorités en criant « la liberté ou la mort ! ». Autrement dit, un groupe hétéroclite d’amoureux de la nature, post-hippies et néo-ruraux, de fermiers bios que la perspective de la violence inquiète et de Black blocks no borders. Bref, un groupe d’individus ayant sans doute pris au pied de la lettre la devise de la République et ses promesses émancipatrices.

Il dévoile aussi un rapport de force faussé où le pouvoir économique joue de manière hypocrite les promesses d’emplois contre la préservation de l’environnement, révélant ce dont tout le monde se doute, la collusion avec des politiques, obsédés par la baisse du chômage, gage de leur réélection. Le cirque d’une démocratie représentative vendue aux enchères, où mêmes les médias, le quatrième pouvoir (ahah!), ne sont attirés que par l’émotion et la perspective du sang.

Certes, on peut reprocher à Pouy de survoler un tantinet le sujet et de se laisser aller à ses marottes, la recherche irrésistible du bon mot, du jeu de mots lamentable. On peut s’agacer de son goût pour l’OuLiPo, pour la digression érudite – cinématographique, musicale ou potagère – et pour l’introspection foutraque dont il meuble les temps morts de son récit, et il y en a un max. Mais, c’est aussi pour cela qu’on le lit, qu’on l’aime et, à vrai dire, l’on serait fort marri de ne pas retrouver cette gouaille ravageuse, cette distanciation critique et ce regard mi-ironique, mi-cynique sur le genre humain. Et puis, c’est lui faire un faux procès. La ZAD n’est pour lui qu’un décor propice à une intrigue de roman noir, la femme fatale endossant ici la tenue d’une militante radicale, fausse ingénue mais vraie malfaisante. Camille Destroit, englué dans sa crise de la quarantaine, aurait dû se méfier…

Si Ma Zad s’inscrit dans l’air du temps, il ne s’agit pas de celui du militantisme étriqué, reproduisant les gimmicks du système qu’il est supposé combattre. Bien au contraire, c’est un regard goguenard et lucide. Celui d’un esprit libertaire doté d’un véritable sens éthique, amateur de romans noirs, et qui s’amuse, un peu navré quand même, des travers de ses contemporains.

Ma Zad de Jean-Bernard Pouy – Éditions Gallimard, collection « Série noire », janvier 2018

Le Dernier Rayon du soleil

Depuis plusieurs saisons, Cyngaëls et Anglcyns sont harcelées sans répit par les Erlings, le fléau du nord dont tous craignent la fureur. A l’Ouest de la grande île, le peuple querelleur des Cyngaëls  a uni ses forces, le temps de vaincre Siggur le Volgan et ses vaisseaux-dragons. A l’Est, le roi Aëldred est parvenu à imposer aux envahisseurs un tribut, gage d’un retour à la paix qu’il sait provisoire, contre l’installation de quelques familles sur la grande île. Fortifiant les côtes de son royaume, il arme désormais une flotte afin de repousser les expéditions erlings avant qu’elles ne viennent renforcer l’embryon de conquête. Car en Vinmark, la soif d’aventure et la perspective de se tailler un royaume outre-mer animent toujours le cœur des hommes du Nord. Plus que jamais, ils embarquent, avec armes et bagages, pour gagner la gloire et un nouveau foyer.

A mille lieues de la fantasy et de ses archétypes  faciles, Guy Gavriel Kay fait à nouveau souffler le vent de l’Histoire sur la fantasy, modelant son imaginaire à l’aune du nord du continent européen. Le Dernier Rayon du soleil lorgne en effet en direction du Haut Moyen âge, plus précisément vers le monde anglo-saxon et celte, à l’époque des migrations vikings. Une période troublée, dominée par un monarque anglais, le fameux Alfred le Grand, roi de Wessex, souverain de toute l’Angleterre et chantre de la résistance contre les Danois. Pour autant, Guy Gavriel Kay ne succombe pas à l’attrait documentaire ou à la recherche d’une vraisemblance historique acharnée, optant pour une narration à hauteur d’homme et pour une multifocalisation, le faisant sauter d’un peuple à l’autre, sans montrer outre mesure de préférence. Une multitude de points de vue, certains très courts, qui viennent apporter leurs part d’incertitude humaine à une histoire plus vaste dont ils peinent à discerner l’ampleur.

Sans surprise, on retrouvera dans Le Dernier Rayon du soleil  la qualité et la cohérence de l’univers de l’auteur, sans oublier la tonalité très humaine des personnages, une préférence assumée pour les existences infimes, ce hors-champs de l’Histoire perçu à la dérobée de faits attestés dans les récits officiels, ceux écrits par les vainqueurs. De même, on appréciera à nouveau son sens de la dramaturgie faisant de simples individus le moteur d’événements qui les dépassent.

Rejetant les ressorts de l’épopée, le récit préfère se contenter de maigres affrontements opposant cent ou deux cent combattants. Des engagements secs et violents n’incitant guère à la gloriole. Enfin la magie, composante essentielle de moult roman de fantasy,  se trouve réduite ici à la portion congrue. Tout au plus, Guy Gavriel Kay ponctue-t-il son texte d’un zeste de faërie et de voyance. Rien de bien méchant, l’auteur, il ne s’en cache pas d’ailleurs, accordant plus d’importance à l’Histoire qu’aux enchantements très vite lassants.

Certes, Guy Gavriel Kay use et abuse du supplice de l’aigle de sang, supplice dont l’historicité paraît douteuse. De même, d’aucuns pourraient trouver l’épilogue un tantinet nunuche. Fort heureusement, le travail de réenchantement de l’Histoire par le biais de la fantasy nous conduit à passer outre ces quelques motifs d’agacement. Bref, s’il ne peut être considéré comme l’une des œuvres majeures de l’auteur, Le Dernier Rayon du soleil n’en démontre pas moins des qualités qui font de ce roman une lecture agréable et distrayante.

« Cela n’en finit pas. Une histoire se termine – du moins pour certains – et d’autres histoires la croisent encore, ou la suivent, ou ne partagent rien avec elle qu’un moment dans le temps. »

Le Dernier Rayon du soleil (The Last Light of the Sun, 2004) de Guy Gavriel Kay – Éditions Le Pré aux Clercs, 2006 (roman traduit [à la truelle] de l’anglais [Canada] par Elisabeth Vonarburg)