Ormeshadow

Dans une Angleterre préindustrielle, à la fois familière et étrangère, Gideon s’en revient avec ses parents dans la ferme familiale, jadis quittée par son père. Abandonnant le confort et l’animation de Bath, il y éprouve la solitude et la rudesse du déracinement, dans un décor campagnard dominé par les hauteurs de l’Orme, l’éminence rocheuse donnant son nom à la région. Il y fait aussi connaissance de Thomas, son oncle paternel. Un personnage taiseux et brutal, dont les avis résonnent comme des sentences à l’encontre de John, son frère. Sur la lande, entre mer hostile et collines pouilleuses, Gideon fait ainsi l’apprentissage de l’âpreté de l’existence, renouant avec la légende du dragon endormi sous la falaise. Un secret sur lequel sa famille veille, génération après génération.

Lauréat de deux récompenses prestigieuses, Shirley Jackson et British Fantasy Awards, le vingt-neuvième titre de la collection « Une Heure-Lumière » met en vedette Priya Sharma, bien connue pour ses nombreuses nouvelles et novellas outre-Manche, mais beaucoup moins dans l’Hexagone. Une découverte en forme de bonne surprise, même si le recours au fantastique reste ici pour le moins superficiel. Oscillant entre naturalisme et légende, Ormeshadow est en effet surtout un récit tragique, marqué du sceau de la cruauté de la vie, n’évitant le désespoir absolu qu’au prix d’une pirouette finale en forme d’ordalie incandescente.

Les amateurs de Thomas Hardy ou de Charles Dickens ne seront pas dépaysés par les landes inhospitalières où est implanté Ormesleep, le domaine de la famille Belman. Ils ne seront pas déconcertés en retrouvant des ressorts et des motifs familiers au récit d’apprentissage. Mais, il faut avoir le moral bien accroché pour supporter les épreuves subies par Gideon. Une enfance littéralement en souffrance, confrontée à l’ingratitude, voire au mépris d’autrui, malmenée par la rusticité des mœurs rurales et le caractère sordide du monde adulte. Priya Sharma s’y entend pour dépeindre les lieux et les personnages, faisant ressortir les aspects dramatiques de la condition de Gideon. Elle trouve le ton juste, ne cédant pas au pathos, pour transmettre la détresse de l’enfant, puis de adolescent. Soumis au climat étouffant de son milieu familial et aux trahisons successives des uns et des autres, l’imagination apparaît comme un refuge face aux cruautés du quotidien, même si la parenthèse enchantée semble bien fragile au regard des coups qu’il prend. C’est à cet imaginaire qu’il adresse ses suppliques, espérant ainsi infléchir un destin entaché par le fatalisme mortifère, et le lecteur accompagne cet espoir, conscient de l’incertitude de l’avenir et du caractère illusoire du procédé.

En dépit d’une forme très classique, Ormeshadow est un bien beau récit d’apprentissage, empreint d’une émotion sincère où l’imaginaire apparaît comme un échappatoire salutaire, révélant des vertus consolatrices puissantes. De quoi se venger de la réalité.

Ormeshadow (Ormeshadow, 2019) – Priya Sharma – Éditions Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », avril 2021 (novella traduite de l’anglais par Anne-Sylvie Homassel)

Paradis, année zéro

Paradis, année zéro n’usurpe pas le qualificatif de roman satirique où toute ressemblance avec l’actualité ou avec des personnages réels serait fortuite. Roman énervé et énervant, du moins pour une certaine frange du lectorat, le livre de Christophe Gros-Dubois rappellera même à l’amateur la manière d’un certain Jean-Pierre Andrevon. D’une écriture incisive, optant pour le registre oral et faisant l’impasse sur les afféteries ou les clichés du beau style et de l’introspection, l’auteur nous immerge au cœur d’une Amérique post-trumpienne, multipliant les allusions et les parallèles avec un pays malade du racisme.

Résumer le roman n’a que peu d’intérêt. Que le curieux sache juste que le Dust, un mystérieux vent de sable, est venu faire déraper le consensus américain, bouleversant le statu-quo entre Noirs et Blancs. Devenus des lieux enviables, les ghettos noirs des centres urbains sont désormais la proie des milices surarmées de l’alt-right et des populations blanches fuyant la catastrophe. Mais, ces lieux sont aussi la matrice d’une utopie naissante, composée de Noirs et Blancs, hommes, femmes et transgenres confondus, anciens militants des droits civiques et techno-activistes. Le nouveau monde n’a qu’à bien se tenir face aux spasmes du vieux ! Fort heureusement, il est lui aussi armé et dirigé par des caractères bien trempés, cascadeuse noire peroxydée, ancienne gloire de la boxe, vieux combattants des Black Panthers…

Paradis, année zéro ne dépare pas dans une collection se voulant politique, écologique et sociale. Le roman prend racine dans les problématiques du présent, ici le racisme systémique américain, conséquence historique de l’abolition de l’esclavage et des lois Jim Crow, réactivé par un trumpisme décomplexé usant et abusant des fractures américaines pour se maintenir au pouvoir. D’une manière plus globale, il dénonce aussi le contrat social américain, fondé en grande partie sur l’inégalité et l’instinct de domination. Christophe Gros-Dubois ne ménage personne. Défouraillant sans état d’âme, il dresse un portrait grinçant et ses mots fusent comme des balles dum-dum pour trancher dans le vif d’un consensus social délétère et intrinsèquement faussé.

Guère avare en punchlines vachardes, l’auteur convoque ainsi l’imagerie de la Science-fiction, du post-apo madmaxien ou de l’horreur, déconstruisant avec un mauvais esprit jubilatoire les mythologies de l’American Way of Life et du Self Made Man. Stéréotypes et représentations passent ainsi à la moulinette d’une pop culture un tantinet punk, portant le fer de l’émancipation ou de la transgression jusqu’au cœur de la matière cinématographique, pour le plus grand plaisir de l’amateur de films de genre.

L’Amérique ne fait plus rêver. Paradis, année zéro en témoigne d’une plume rageuse et généreuse, invitant le lecteur à ricaner, mais aussi à réfléchir sur ses propres représentations, dans une perspective n’étant pas sans rappeler la manière des contes philosophiques. Avis à l’amateur.

Paradis, année zéro – Christophe Gros-Dubois – Les Moutons électriques, collection « Courant Alternatif », avril 2021

Winter is coming – Une brève histoire politique de la fantasy

Publié suite à la participation de William Blanc au Dictionnaire de la fantasy dirigé par Anne Besson, Winter is coming revisite à l’aune de la politique quelques œuvres et auteurs emblématiques de la fantasy. Longtemps réduit en effet à quelques poncifs conservateurs, voire réactionnaires, le genre a beaucoup souffert de cette mauvaise image, certes pas complètement infondée. Le présent ouvrage nuance quelque peu les idées reçues en introduisant des pistes inédites de réflexion.

Comme la science-fiction, la fantasy est fille de la modernité. Mais, quand la première s’attache aux progrès de la science et de la technique, la seconde semble s’être construite en contre, préférant le romantisme d’un Moyen-Âge mythifié aux applications industrielles des techno-sciences. Le genre trouve en conséquence un écho favorable auprès des milieux contestataires qu’ils soient socialistes utopistes, libertaires, liés à la contre-culture ou écologistes. Avec Winter is coming, William Blanc se livre à un travail de contextualisation, restituant la dimension politique d’un genre qui ne se cantonne pas seulement aux fantasmes raillés par Norman Spinrad dans Rêve de fer. Une grille de lecture intéressante, non exempte de partis pris dont on peut discuter, n’excluant aucun domaine, ni le cinéma, ni les séries, ni le jeu de rôle ou encore les jeux vidéos.

La fantasy s’écrit au présent, il n’est donc guère étonnant qu’elle se fasse le reflet des préoccupations et des combats de son époque. Redécouverte notamment grâce aux Éditions Aux Forges de Vulcain, l’œuvre de William Morris en témoigne. L’auteur anglais puise dans un Moyen-âge fantasmé de quoi nourrir un projet d’utopie socialiste s’opposant à un capitalisme accusé d’exploiter l’homme et la nature. Aux yeux de Morris, mais aussi d’autres penseurs et artistes, la période médiévale est désirable car elle propose un idéal de vie communautaire, rural, proche de la nature que l’homme chercher à magnifier par son art au lieu de l’exploiter. Il faut bien comprendre ici que ce n’est pas la science qui est jugée néfaste, mais l’industrie et la technique qui, placées entre les mains des capitalistes, ne produit que déshumanisation et pauvreté. Mêmes s’ils sont loin de partager l’idéologie de leur devancier, on retrouve en partie des échos de cet écosocialisme dans les œuvres de Tolkien et C.S Lewis. Selon William Blanc, il s’agit bien davantage pour ces deux auteurs d’exorciser les horreurs de la Grande Guerre, tout en déplorant les méfaits de la civilisation industrielle sur la société pastorale et ses traditions. Un conservatisme teinté de nostalgie que les baby-boomers vont reprendre à leur compte pour dénoncer le consumérisme et l’impérialisme américain. Gandalf, les Hobbits et les personnages du monde de Narnia deviennent ainsi des hérauts de la Contre-culture, des champions pour les mouvements contestataires qui essaiment sur toute la planète à partir de 1968, échappant définitivement à leurs créateurs.

L’étude ne serait évidemment pas complète s’il n’était fait mention de G.R.R. Martin et du phénoménal A Song of Ice and and Fire. Fruit de la rencontre entre la fantasy et Machiavel, l’œuvre de Martin illustre au moins autant la désillusion post-sixties que la volonté d’accoucher d’un merveilleux infusé à la realpolitik. Opposé aux séquelles répétitives de la Big commercial fantasy, Le Trône de Fer et plus encore A Game of Thrones, sa déclinaison télévisuelle, apparaissent ainsi comme des créations enracinées dans leur époque, objet de toutes les interprétations auprès des fans, entrant en résonance avec les combats politiques d’aujourd’hui, y compris environnementaliste. Un fait que n’avait sans doute pas anticipé Martin lui-même.

L’essai de William Blanc est donc une tentative revigorante pour briser quelques préjugés sur la fantasy. Hélas, sa brièveté plombe cependant un propos ne manquant pourtant pas d’intérêt. Quid en effet de Terry Pratchett ou de Ursula Le Guin, la seconde à peine évoquée au détour d’un chapitre ? Et, si les bonus consacrés à la figure du dragon et à Robert E. Howard sont précieux, ils paraissent bien maigres au regard des perspectives esquissées. Quant à Fritz Leiber, Michael Moorcock ou Jack Vance, ils pointent définitivement aux abonnés absents. En attendant un ouvrage plus conséquent sur le sujet, reste à consulter la bibliographie indiquée en fin d’ouvrage. Elle propose des pistes de réflexion intéressantes.

Ps : Mon petit doigt me souffle qu’il faut que je jette un œil à cet ouvrage.

Winter is coming – Une brève histoire politique de la fantasy – William Blanc – Éditions Libertalia, 2019

Les Ménades

À l’âge où les jeunes filles ne pensent qu’au mariage, Lyra, Agamê et Enyô préfèrent la liberté offerte par les rivages de leur petit île natale. Avec comme seul horizon la bleu de la mer, la chasseresse solitaire, la monstresse vindicative et la gamine adoptée n’arrivent par à se résoudre à épouser l’âge adulte, guignant avec envie les mystères et les mythes de la Grèce. Un jour qu’elles étaient parties jouer aux ménades, à la poursuite d’un satire ayant finalement fait faux bond, une bande de mercenaires thébains débarque sur leur île. À la recherche d’un mage fugitif passé par là peu de temps auparavant, ils se consolent de sa fuite en pillant le village, massacrant ou violant sa population, avant d’emmener en captivité les survivants, histoire de les vendre comme esclaves afin d’accroître leur butin. De retour après une nuit d’agapes et de frénésie, le trio féminin découvre le drame et, furieux, décide aussitôt de tirer vengeance de cet affront. S’engage alors une odyssée périlleuse pour les donzelles, un périple jalonné de défis homériques, idéal pour parfaire leur caractère et conforter leur goût de l’aventure.

On ne peut pas reprocher à Nicolas Texier de méconnaître ses classiques. Bien au contraire, il les revisite non sans humour à l’aune d’un trio de jeunes filles indépendantes et téméraires, donnant le beau rôle au sexe prétendu faible. Quelque part en Méditerranée, peu de temps après la chute d’Ilion et le retour victorieux des Mycéniens et de leurs alliés dans leurs royaumes, Lyra, Agamê et Enyô font mentir le mythe du guerrier irrésistible en défiant quelques unes des créatures les plus terrifiantes de la mythologie grecque. Entre la Crète du Minotaure, le pays des Lotophages, l’île des Cyclopes où elles s’allient avec Polyphème, le plus connu d’entre eux, et la terre des Lestrygons, le voyage des jeunes femmes se mue progressivement en quête initiatique, dévoilant à autrui et à elle-même leur véritable nature, tout en faisant l’apprentissage de la vie et de la mort. Elles bataillent ainsi sans faiblir contre des centaures, se frottent à un groupe d’Atlantes à la recherche de la terre promise et côtoient les dieux, n’hésitant pas à braver les colères d’Océan pour traquer le plus mystérieux et retors d’entre eux jusqu’aux tréfonds du palais aquatique de Thétis. Bref, elles font face à toutes les épreuves avec courage, abnégation et malice, sans se départir de ce besoin vital de liberté, maîtresses de leur destin de bout en bout.

Avec Les Ménades, Nicolas Texier puise aux sources des récits mythologiques de la Grèce antique pour en tirer une fantasy alerte, volontiers espiègle, dont le propos s’inscrit de plain-pied dans des préoccupations présentes. Récit vif, enlevé et divertissant, Les Ménades n’engendre pas la mélancolie, bien au contraire, le roman revivifie la matière hellène via un trio féminin libre et indépendant.

Les Ménades – Nicolas Texier – Les Moutons électriques, collection « Bibliothèque voltaïque », septembre 2021

The white Darkness

« Je considère qu’un homme doit lutter jusqu’à l’extrême pour décrocher le trophée qu’il s’est fixé dans la vie. »

L’extrême, Henry Worsley l’a côtoyé en suivant les traces de son mentor textuel, Ernest Shackleton. À la conquête de son Antarctique, pour citer Thomas Pynchon qui y voit le lieu symbolique où les êtres cherchent à trouver des réponses sur ce qu’ils sont. Et, il lui en a fallu de l’abnégation, du courage, de la folie et de l’endurance pour braver cette terre inhospitalière à deux reprises, sur les pas de l’explorateur britannique du début du XXe siècle, d’abord en poursuivant sa tentative inachevée de rallier le Pôle Sud, en compagnie de deux compagnons, puis en entreprenant, en solitaire et sans assistance, la traversée du continent austral. Une expédition qui lui coûtera finalement la vie, à cinquante cinq ans.

En un peu plus de cent trente pages, un format extrêmement frustrant surtout dans son segment final, David Grann nous livre un récit de non fiction sidérant, s’efforçant de cerner les motivations profondes, la personnalité et la folie furieuse de la quête de Worsley. Dans des passages d’une fulgurance glaçante, il retranscrit cette blanche noirceur des paysages antarctiques décrite par l’aventurier, une blancheur côtoyant le néant, l’effacement progressif et total, où le moindre faux pas, le plus infime accroc dans le plan de route, prennent une ampleur catastrophique se révélant au final fatal. Chemin faisant, entre banquise et glacier balayés par des vents inhumains, David Grann réussit à nous faire ressentir le côté quasi-mystique de la quête d’Henry Worsley, s’appuyant sur les carnet du bonhomme, les photographies et les témoignages de ceux qui l’ont côtoyé. On y découvre un homme réfléchi, bon père et mari, curieux et cultivé, mais pourtant obsédé par l’odyssée de l’Endurance et son commandant Shackleton.

Par l’intermédiaire de ce récit, Grann s’interroge et nous interpelle aussi sur la valeur de l’exemplarité des destins d’exception, et le sens qu’on leur confère au présent, révélant surtout l’aspect absurde qu’une existence peut revêtir aux yeux d’autrui, une fois dépouillée de sa part intime. Au regard du destin d’Henry Worsley, on reste songeur devant les souffrances que le bonhomme s’est infligé en guise de trophée personnel, mais on se gardera de le juger.

The White Darkness – David Grann – Éditions du sous-sol, février 2021 (récit de non fiction traduit de l’anglais [États-Unis] par Johan-Frédérik Hel Guedj)

Mars

Deuxième recueil paru dans la collection « Agullo Court », Mars nous permet de découvrir l’univers intense et poétique de l’autrice croate Asja Bakić. En dix textes aussi courts qu’absurdes, elle dévoile des mondes oscillant entre le cauchemar et la bizarrerie, sur le fil d’un imaginaire marqué du sceau de la mélancolie, de la métamorphose et de la métaphore.

On y croise ainsi des clones inquiets, des êtres humains asociaux en proie à une forme de regret criminel, des androïdes sous l’emprise de maris possessifs, mais aussi des monstres, croquemitaines évoluant dans la zone grise et non dits et de l’imaginaire enfantin. On y côtoie également des zombies enrégimentés par des divinités jalouses et des dissidents en rupture d’allégeance, tiraillés entre leur art et le carcan de la société.

Sur fond de dystopie, de fin du monde, de fin de l’humanité, de réchauffement climatique et d’assèchement des ressources, Asja Bakić déroule des nouvelles surréalistes, animées par la vision tordue de personnages souvent ambivalents. À l’incertitude fiévreuse s’ajoute l’angoisse viscérale distillée par un environnement malade et un renoncement aux idéaux des lendemains qui chantent. Un sentiment exprimé ici d’un point de vue féminin, non sans une ironie amère et désabusée.

Si toutes les nouvelles ne suscitent pas l’enthousiasme, certaines laissant même dubitatif, lorsque le charme opère, on succombe sans coup férir, happé par un sentiment d’angoisse entêtant flirtant avec l’horreur. Des dix textes, on retiendra surtout « Excursion dans le Durmitor » où des entités planifient une rupture dans le réel pour envahir le monde des vivants, y découvrant ainsi que si l’écriture libère de la mort, elle peut devenir le vecteur d’autres servitudes plus redoutables. Sous les apparences du conte, « Le Trésor enterré » se révèle un récit pétri d’ironie et d’une dinguerie n’étant pas sans rappeler le meilleur des films d’Emir Kusturica, même si le cauchemar n’est jamais très loin. « Les Thalles de madame Lichen » est inquiétant à souhait, même si l’on peut lui reprocher sa brièveté. Quant à « Carnivore », le texte propose une vision déviante de la passion amoureuse. Enfin, on ne saurait trop recommander « Mars », vision dystopique effrayante d’un monde ayant proscrit les écrivains et leurs écrits, exilant les réfractaires sur Mars. Les amateurs apprécieront cette variante slave du Fahrenheit 451 de Ray Bradbury.

Volontiers déviants et poétiques, les récits d’Asja Bakić nous laissent donc dans une indécision inquiète, souvent insatisfait, mais en proie au malaise, comme sous le joug de l’incarnation planétaire du dieu de la Guerre. Un bien étrange voyage.

Mars (Mars, 2015) – Asja Bakić – Éditions Agullo, collection « Agullo Court », mai 2021 (recueil traduit du croate par Olivier Lannuzel)

Un voisin trop discret

Un sexagénaire rangé des relations sociales depuis au moins la fin de la présidence Reagan, arrondissant ses fins de mois en faisant le chauffeur Uber. Une Latino et son gosse de quatre ans, mariée à un sniper flinguant les djihadistes dans leur cahute au fin fond de l’Afghanistan. Un autre militaire, carriériste en diable, cherchant à masquer son homosexualité en épousant une amie d’enfance, fille mère à la vie ordinaire toute tracée dans un patelin du Texas. Les personnages de Un voisin trop discret ne dépareilleraient pas dans une étude sociologique sur l’Amérique contemporaine. Ordinaires jusque dans leurs lâchetés, leur compromission avec la vie, la société et tout le reste. Ils ne sortiraient pas non plus du cadre d’une mini-série ou d’un film noir par leur propension à imaginer des plans foireux pour se sortir de leur condition ou à s’illusionner sur ce que l’avenir leur réserve. Du pain béni pour Iain Levison !

Depuis Un petit boulot, l’auteur rejoue le même spectacle navré de la comédie humaine. Des individus lambdas, trop médiocres pour apparaître sur les radars de la grand criminalité, tirant le diable par la queue à défaut de tirer le gros lot de la loterie du coin. De la graine de délinquance ordinaire, celle prospérant sur le terreau fertile du chômage, de la déveine et de la précarité, trop fière pour renoncer à un espoir chimérique. Des existences fragiles, des seconds couteaux de la paupérisation triste, composant l’ordinaire des tabloïds bas de gamme, prêt à tous les compromis pour parvenir à leurs fins ou se sortir de la panade. La moralité ? Un détail superflu dans un monde où le modèle indépassable confine au chacun pour soi généralisé et au démerde-toi. Un vœu pieu dans une société cynique ayant érigé en dogme le mensonge et le paraître, où la générosité pointe aux abonnés absents quand elle n’apparaît pas comme un tare congénitale.

Sur tous ces points, Un voisin trop discret ne décevra pas les convaincus, les inconditionnels de l’auteur. On y retrouve en effet sa manière concise et désabusée de dresser un portrait drôle et grinçant de ses contemporains. Certes, l’intrigue ne brille pas pour son originalité, ses ressorts ayant été déjà usés jusqu’à la trame. Mais, Iain Levison est suffisamment roublard et doué pour redonner un petit coup de fraîcheur aux poncifs et lieux communs de cette chronique du crime ordinaire. Une fois de plus, les coïncidences, les détails prosaïques d’un quotidien banal s’assemblent pour générer la surprise et mettre en exergue la dimension absurde des existences. L’auteur s’interroge au passage sur la moralité de la guerre contre le terrorisme, conflit de basse intensité dont les répercutions silencieuses resurgissent jusqu’au sein des familles de la classe moyenne, très moyenne. Il laisse entendre aussi qu’il n’y a pas de bien ou de mal, juste des raisons de continuer à produire des existences creuses et malheureuses, en trichant, forçant la main au destin, quelles que soient les raisons, bonnes ou mauvaises.

En dépit de l’aspect un tantinet éventé des recettes de Iain Levison, Un voisin trop discret n’en demeure pas moins un récit alerte et vachard, où l’inattendu ne se trouve pas toujours là où on le pressent.

Un voisin trop discret (Parallax, 2021) – Iain Levison – Liana Levi, 2021 (roman traduit de l’anglais par Fanchita Gonzalez Batlle)

Bifrost 100 & cie

Cela faisait longtemps que je ne m’étais pas livré à une petite recension des nouvelles publiées par Bifrost. N’y voyez pas une quelconque négligence, mais le temps passe vite, surtout lorsqu’on lit beaucoup de textes de plus grande ampleur. Ce fait est d’autant plus regrettable que la revue des mondes imaginaires propose une sélection souvent digne d’intérêt, on va le voir.

Le numéro 100 (belle couverture de Sorel) a permis à la revue de franchir un cap symbolique se conjuguant à vingt-cinq années d’existence. Pour l’occasion, c’est Thomas Day qui est à l’honneur. Un juste retour des choses pour l’un des auteurs réguliers et sans doute le plus publié dans les pages de Bifrost. Laissons de côté « Circuits », nouvelle de Rich Larson visible ici, et commençons par Catherine Dufour. « Des millénaires de silence vous attendent » ne dépare pas dans l’œuvre de la dame. Sur un ton faussement badin, elle y distille une ironie discrète et un fantastique léger finalement bien plus inquiétant que l’irruption fracassante d’esprits malins. Fort heureusement, le renversement de perspective, venu bouleverser les existences de Claude la grande et Caroline la vieille, s’achève d’une façon ouverte, ma foi très jubilatoire, brisant des conventions sociales par trop étriquées et minables. Ne résistons pas au plaisir de dévoiler un extrait de la prose pétrie de tendresse et de vacherie de la dame.

« Claude tenait les garçons pour des emmerdeurs, mais elle leur avait toujours envié deux choses : leur kit urinaire main libre, et la façon dont les muscles leur venaient, aussi facilement que le gras chez elle. »

Illustrée par une série de photographies témoignant de l’atrophie progressive de la luxuriance de la forêt amazonienne (quoi ?), l’interview de Thomas Day retrace le parcours de l’auteur/critique/éditeur, de sa prime enfance à sa maturité présente. De quoi donner envie de relire quelques uns des romans qu’il a écrit, histoire de confronter nos souvenirs à l’aune des confessions de l’auteur. Pas vraiment bucolique et primesautier dans les descriptions ou dans le traitement des personnages, Thomas Day n’est en effet pas le genre à emprunter des voies détournées pour proclamer son amour des mauvais genres et du grand écart velu. Entre fantasy et SF, l’auteur nous dévoile son goût immodéré pour les girls kick ass, la culture asiatique, le full frontal et une forme de naturalisme crasseux. Si « La Bête du loch Doine » ne nous montre pas ses deux dos, « Décapiter est la seule manière de vaincre » ne nous épargne rien des moiteurs parfumées à l’ozone du numérique. À noter que la première nouvelle fait partie d’un cycle en devenir, situé dans une Ecosse de fantasy peuplée de dragons dont on a déjà pu avoir un aperçu avec « Noc-kerrigan ».

Pour le numéro suivant, nous avons eu droit à un dossier sur Dan Simmons. Si l’on ne présente plus l’auteur dans nos contrées depuis la parution de L’Échiquier du mal et des Cantos d’Hyperion, le bonhomme est aussi connu pour des opinions pour le moins réactionnaires. S’il prêche le malentendu dans la traduction de l’entretien accordé pour la parution de L’Abominable, la lecture du point de vue de son ex-traducteur Jean-Daniel Brèque vient ôter tous nos doutes. Les attentats du 11 septembre ont vraiment rendu dingues certains Américains et on n’aura désormais aucun scrupule à séparer l’auteur de son œuvre, du moins la partie lisible.

Des quatre nouvelles inscrites au sommaire, je ne garderais pas un souvenir impérissable de celle de Greg Egan. À vrai dire, je n’ai pas grand chose à en dire, si ce n’est l’impression tenace d’être passé à côté de cette invasion de nanobots médicaux tentant de simuler la conscience humaine. Je ne retiendrais pas davantage le texte de Hannu Rajaniemi. « Le Serveur et la dragonne » est en effet le genre de nouvelle qu’il vaut mieux lire en se contentant de se laisser bercer par le techno-blabla. Du soporifique quantique. Pas sûr de vouloir lire son roman traduit chez le Grand Méchant B. Quant à Simmons, la vedette américaine, avec « La Barbe et les cheveux : deux morsures », il nous gratifie d’une histoire de vampires un tantinet rasoir autour de gosses trop curieux pour leur bonheur. Une histoire ressortant d’un fantastique balourd jusque dans sa chute. Fort heureusement, Christian Leourier vient relever le niveau avec « Je vous ai donné toute herbe » où il réactive avec succès un lieu commun de la science fiction, celui de la colonie humaine implantée sur une exoplanète. Pour le coup, le tropisme et les thématiques développées ne sont pas sans rappeler ceux de sa novella Helstrid.

Pour terminer, le numéro 102 de la revue des mondes imaginaires (belles couvertures conjointes de Manchu) revient sur Arthur C. Clarke, l’un des Big Three de la SF moderne, renouant ainsi avec un rythme qui voit un auteur « historique » succéder à un(e) auteur/autrice contemporain(e). Sans surprise, compte tenu de la disponibilité de l’œuvre de l’auteur britannique dans nos contrées, on peut faire son deuil des inédits. Un fait qui nous permet aussi d’éviter les fonds de tiroirs ou les rogatons tardifs et qui a l’avantage de remettre à l’honneur ses grands classiques. Le choix est d’ailleurs ici plutôt astucieux puisqu’il permet d’illustrer idéalement le dossier, en proposant des récits emblématiques. On commence donc avec « Les Neufs milliards de nom de Dieu », texte très représentatif des thématiques de l’auteur, où magie et foi sont mesurées malicieusement à l’aune du progrès exponentiel de la technologie. Quant à « L’Étoile », la nouvelle n’usurpe pas le prix Hugo venu la récompenser. Ce très court texte malmène la religion chrétienne par un changement de perspective délicieusement blasphématoire.

Aux côtés de ces deux nouvelles, on retrouve aussi Ian R. MacLeod, un écrivain cher à mon cœur. Si « La Viandeuse » flirte avec le fantastique, le récit s’impose surtout par la grande sensibilité de l’auteur, son évocation convaincante de la Seconde Guerre mondiale et un fatum empreint de nostalgie. Coup de cœur, assurément. Rich Larson ne vient en rien atténuer mon enthousiasme avec « Demande d’extraction », texte faisant office de surcroît de piqûre de rappel pour ceux n’ayant pas encore lu La Fabrique des lendemains. Cette courte nouvelle nous immerge, au sens propre comme au figuré, en pleine guerre, au sein d’une section disciplinaire de troufions bardés d’implants et de technologie. Naufragés au milieu d’un marécage hanté par une créature terrifiante, les chiens de guerre revivent un cauchemar semblable à celui subit par les scientifiques de la station antarctique de The Thing. Bref, un bon moment, vif et incisif, où Rich Larson ne nous lâche pas avant un dénouement, certes attendu, mais aucunement décevant.

La Troisième Griffe de Dieu

Aussitôt arrivée sur Xana, Andrea Cort est ciblée par une tentative d’assassinat, attentat aussi répugnant que l’arme utilisée pour le commettre. Il s’agit en effet d’une griffe de Dieu, artefact létal hérité des K’cenhowtens à l’époque où cette race extraterrestre se montrait très vindicative. Une fois activé, l’objet produit une harmonique puissance provoquant la liquéfaction des organes internes de la victime. De quoi assouplir la résistance la plus déterminée. Si le fait n’étonne guère Andrea, n’est-elle pas l’être vivant le plus détesté de ce coin de la galaxie, la jeune femme finit pas douter d’être la cible principale de l’action. Les faits sont en effet têtus, y compris sur le monde privé de la puissante famille Bettelhine, le plus gros fournisseur d’armes et colifichets meurtriers de l’homsap, et les coïncidences sont ici légion, multipliant les pistes. De quoi éprouver le légendaire sens de la logique et de la déduction de l’enquêtrice, tout en la sortant de la zone de confort de sa misanthropie légendaire.

Deuxième volet des enquêtes d’Andrea Cort, La Troisième Griffe de Dieu continue de dévoiler la personnalité de la toute nouvelle Procureure extraordinaire du Corps diplomatique de la Confédération homsap. Une promotion n’étant pas sans rapport avec les arcanes de la géopolitique galactique et le passé de l’enquêtrice. Composé du roman titre et d’une novella, l’ouvrage s’inscrit dans la continuation du précédent volet Émissaires des Morts, poursuivant le dévoilement d’un futur ayant entrepris de pousser à l’extrême les pires dérives et travers du modèle libéral-capitaliste. Une opportunité évidemment à saisir, d’autant plus vivement que l’auteur renoue avec une science fiction, certes classique dans sa forme et son fond, mais ici transcendé par le personnage d’Andrea Cort dont le charisme n’a d’égal que l’antipathie qu’elle attise par sa simple présence.

Si la procureure et le duo qu’elle forme avec la gestalt composée des inseps Oscin et Skye Porrinyard, ses gardes du corps et amants, constitue le morceau de choix d’un roman jouant avec les codes de la science fiction et du whodunit, le ton sarcastique et le rythme soutenu de l’intrigue n’engendrent pas non plus la morosité. Bien au contraire, le regard désabusé et ironique d’Andrea Cort, sa froide logique, contribuent toujours autant à animer une intrigue par ailleurs fertile en rebondissements et révélations. Bref, on ne s’ennuie pas un seul instant, poursuivant notre découverte d’un futur bien éloigné des lendemains qui chantent et des utopies technicistes. Le monde privé de la famille Bettelhine réalise en effet le rêve d’un capitalisme décomplexé en rendant l’esclavage désirable. Par l’entremise du personnage de la Procureure extraordinaire, Adam-Troy Castro questionne ainsi la notion de libre-arbitre, mettant en scène la propension de l’espèce humaine à s’autodétruire et la volonté des plus forts à prospérer sur la misère des plus faibles. Rien de neuf sous le soleil.

La Troisième Griffe de Dieu continue donc de distiller le charme d’une science fiction classique jusque dans ses tropes les plus rebattus, non sans une certaine dose d’éthique et de nuance. Porté à l’incandescence par un personnage que l’on aime détester, ce deuxième volet des enquêtes d’Andrea Cort se lit avec grand plaisir.

Pour le plaisir des neurones, un coup d’œil par ici.

La Troisième Griffe de Dieu (The Third Claw of God, 2009) – Adam-Troy Castro – Éditions Albin Michel Imaginaire, mai 2021 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Benoît Domis)

Les Mangeurs d’argile

Le Sud profond des États-Unis est une source d’inspiration intarissable. Peter Farris en témoigne une fois de plus avec un roman n’étant pas sans rappeler le Mud de Jeff Nichols. Jesse vient de perdre son père, une chute accidentelle selon le shérif Kirbo. Désormais sous la coupe de sa belle-mère et d’un oncle chrétien régénéré prêchant la parole de Dieu, non sans un certain succès d’ailleurs auprès des évangélistes assoiffées de rédemption à peu de frais, il sent pourtant comme un malaise poindre dernière leur compassion. Et si son père n’était pas mort accidentellement ? Et si les barreaux de l’échelle permettant d’accéder à l’affût de chasse, qu’il bricolait pour son fils, avaient été délibérément sabotés ? Et si la réponses à toutes ces questions étaient connue de Billy, le vagabond qui vit caché près des ruines de Cheeverville, l’ancien camp de détention remontant à la guerre civile ? Le bonhomme cache de nombreux secrets, notamment un passé trouble le faisant fuir tout ce qui porte un uniforme où semble prêt à empocher un insigne du FBI. Le genre de faits encouragés par C, le porte-parole des patriotes chrétiens et autres survivalistes suprémacistes. Un mentor pour beaucoup, mais surtout un agitateur usant de ces droits constitutionnels pour semer les germes de la sédition et de la haine. Entre le gamin déboussolé et le soldat perdu, le courant passe pourtant. Billy a de la sympathie pour le gosse qu’il envisage comme un petit frère, sollicitant son aide en échange de sa protection. Les bois autour de la propriété de son père recèle en effet des mystères, y compris aux tréfonds de son sol. De quoi réveiller les convoitises de nombreux fâcheux guère enclins à la bienveillance.

Les Mangeurs d’argile relève de la tradition du roman noir, celle prenant racine jusque dans la sociologie américaine contemporaine. L’Amérique de Peter Farris va mal. Elle reste tiraillée entre les mythes du pays de la liberté et la réalité plus frustre d’un lumpenprolétariat en proie aux discours extrémistes. Religion, racisme, acculturation démagogie et criminalité restent en effet plus que jamais les moteurs de l’évolution d’un monde prospérant sur l’illusion frelatée de l’American Way of life. Et si rédemption il y a, il ne s’agit pas de celle promise par les faiseurs de miracles, bonimenteurs au bagou faisandé, promoteurs de la haine, celle de l’autre sous son incarnation fédérale ou raciale pour le plus grand profit des malins. En dépit du propos désabusé et des archétypes qui jalonnent le récit, Peter Farris ne parvient cependant pas complètement à renoncer à une certaine empathie pour les personnages.

Les Mangeurs d’argile acquitte donc son tribut au roman noir contemporain sans déshonneur, mais également sans véritable éclat. Peter Farris rejoue l’éternelle comédie d’une humanité médiocre, illuminée pourtant fugitivement par quelques lueurs d’espoir. Une forme de rédemption vite étouffée par le retour à l’ordinaire. En dépit de son aspect un tantinet « fabriqué » et même s’il se situe un cran en-dessous de Dernier Appel pour les vivants et surtout de l’excellent Le Diable en personne, Les Mangeurs d’argile reste toutefois un honnête roman noir.

Les Mangeurs d’argile (The Clay Eaters, 2019) – Peter Farris – Éditions Gallmeister, collection « Totem », 2021 (roman traduit de l’anglais [Etats-Unis] par Anatole Pons-Reumaux)