La Reine de Pomona

Baladé d’un bout à l’autre de la vallée de Pomona – la vallée du Marasme accéléré –, Earl Dean vend des aspirateurs. Le plus vieux métier du monde de la consommation. Des Cyclones, fine fleur de la technologie domestique, dotés de surcroît d’une puissance d’aspiration pouvant leur servir à purifier l’air ambiant.

Si la malchance pouvait se porter comme un étendard, Dean incarnerait le porteur idéal. La quarantaine bien frappé, il n’a jamais fait grand chose de son existence. Ultime héritier d’une famille de riches planteurs d’orangers, il se cantonne désormais à des petits boulots sans attrait. De quoi manger et payer ses factures, l’ambition dans les chaussettes.

Aussi loin qu’il se souvienne, les choses ont commencé à mal tourner avec son arrière-grand-père, abattu d’une balle dans le poumon à un endroit où il n’aurait pas dû se trouver. Depuis ce drame, les événements ont viré en eau de boudin pour sa famille. Et, il faut croire que la poisse n’en a pas fini avec lui.

Envoyé faire une démonstration du fabuleux Cyclone chez un client potentiel, il tombe sur une connaissance remontant à ses années lycée. Dan Brown, parfaite image du mauvais garçon des films pour teenagers. Un taré à la réputation de cogneur. Un psychopathe capable d’expédier ad patres n’importe qui pour n’importe quoi. Comble de malchance, la brute est en deuil. Le corps de son frère gît raide mort dans une glacière au milieu du séjour, le bide ouvert par un coup de couteau. L’heure n’est plus aux démonstrations commerciales. L’heure est aux représailles. Une vengeance à laquelle Dean se voit contraint de participer.

Comme pour Surf City, La reine de Pomona suit une trame classique. Mauvaise rencontre au mauvais endroit, périple chaotique ponctué de violence, les ressorts utilisés par Kem Nunn ne flattent pas l’amateur de nouveauté.

La différence apparaît plutôt au niveau du traitement. L’auteur californien prend son temps, écartant toute velléité de suspense ou de rythme haletant, comme on dit chez les adeptes du thriller. Il alterne les digressions, parsème son récit de détails d’apparence anodines, détails contribuant pourtant à définir les personnages. Au travers des descriptions et des plongées dans le passé, il laisse infuser l’histoire de la vallée de Pomona, privilégiant davantage l’intuition, l’introspection et ne se souciant guère des scènes d’action. Toutefois, lorsqu’elles surviennent, Kem Nunn ne ménage pas leur traitement. Sèche, viscérale, dépourvue de toute théâtralisation, la violence marque les corps et les esprits.

Prétexte à un long voyage au cœur de la vallée de Pomona, l’argument de La Reine de Pomona sert aussi de passerelle avec le passé et les rêves manqués. Le temps passe, broyant les hommes et leurs projets, car rien ne dure éternellement. Il gâche les espoirs et use les résolutions. Pourtant, il faut bien continuer à avancer. Ainsi, la vallée de Pomona offre comme un écho à l’histoire personnelle de Dean et la longue nuit qu’il passe en compagnie de Dan Brown, lui permet de faire le bilan de son existence.

D’une certaine façon, La reine de Pomona suit le même schéma que Surf City. Un passé mythique provoquant la nostalgie. Des hommes ballottés entre ce passé mythifié et un présent désenchanté, déroulant la relation compliquée entre les pères spirituels et leurs héritiers. Kem Nunn semble affirmer que l’on ne vit pas dans le passé mais, que l’on ne vit pas non plus en se coupant de son passé.

« Le Marasme accéléré avait fait son apparition, manifestation à la fois physique et prophétique d’un malaise bien plus important. Le virus s’attaquait aux racines. L’arbre ainsi coupé de la base de son existence mourait rapidement, souvent en quelques jours. On comprenait comment ça fonctionnait. Avec l’aide de la Old English 800. »

Au final, même si j’ai eu plus de mal à entrer dans ce roman, je ne regrette pas le bout de chemin accompli avec Earl Dean dans la vallée de Pomona. À suivre, avec Le sabot du Diable. Un roman dont j’ai entendu dire grand bien.

reine-pomonaLa reine de Pomona [Pomona Queen, 1992] de Kem Nunn – Réédition Gallimard, collection Folio/Policier, 2004 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Jean Esch)

Le Souffle du temps

pulp-o-mizer_cover_imageCette sixième participation au défi Lunes d’encre a été l’occasion d’exhumer un titre qui sédimentait depuis près de dix ans dans ma bibliothèque. L’archéologie révèle parfois des surprises.

Le Monde de VanderZande, alias Kamélios, est balayé par un vent capricieux et imprévisible qui dépose de manière aléatoire des artefacts provenant du futur ou du passé. Pour les colons, il apparaît comme une menace s’ajoutant à l’atmosphère toxique. Un danger contre lequel aucune bio-adaptation ne peut protéger. Aussi ont-ils pris l’habitude de vivre sur les plateaux, le plus loin possible de la vallée du Rift où son souffle tempétueux refaçonne le paysage. Pour les habitants de la Cité d’Acier, société hypertechnique vivant en vase clos, ses bourrasques sont une source de curiosité. Ils les scrutent, recueillant le moindre objet découvert après son passage. Des équipes sont aussi dépêchées dans le Rift, bravant le danger, dans l’espoir d’apercevoir la présence d’extra-terrestres voyageant au cœur de ses tourbillons. Ces rifteurs s’exposent à l’inconnu, remettant leur vie entre les mains de la chance et d’autres superstitions, à la poursuite de chimères, avec comme seule perspective d’avenir celle de gagner un peu de temps…

« Sur Kamélios, non seulement nous pourchassons nos propres rêves, mais parfois nous chassons aussi ceux de quelqu’un d’autre. »

Le Souffle du temps peut paraître atypique dans la bibliographie de Robert Holdstock. Délaissant en effet les archétypes, les jeux avec la mythologie et le registre du fantastique, l’auteur anglais nous livre ici un roman de science-fiction, n’étant pas sans évoquer le Planet opera. Les spéculations technoscientifiques ont cependant vite fait de céder la place à une quête intérieure dont les ressorts relèvent plus de la psychologie que du sense of wonder. D’où peut-être une impression de déception éprouvée par l’amateur de science dure devant une intrigue explorant surtout la matière molle du cerveau humain.

Pour autant, Le Souffle du temps recèle des moments de pure grâce où Robert Holdstock laisse sa plume divaguer, dressant un portrait saisissant des paysages de Kamélios. On se trouve ainsi plongé dans un ailleurs à la beauté étrangère et fluctuante, hanté par des rémanences psychiques, des structures chimériques et autres artefacts énigmatiques. Quelque part entre Christopher Priest et Stanislaw Lem, le parallèle ne paraissant ici pas du tout abusé, Robert Holdstock prend son temps, confondant parfois lenteur et ennui, pour poser le décor et les personnages, trois individus lambdas, membres de la même équipe d’exploration. Il y a d’abord Léo Faulcon, le personnage principal, individu lâche et tourmenté, puis son amante Léna Tanoway, une jeune femme masquant sa fragilité derrière une rudesse forcée, et enfin Kris Dojaan, le petit nouveau venu rechercher son frère aîné, disparu dans la vallée. De ce trio à l’humeur aussi fluctuante que le vent, Robert Holdstock tire sa thématique principale, celle de l’exil en soi-même. Kamélios dépouille en effet les personnages de leur souffle vital, de leur joie de vivre et de leurs ambitions, réduisant leur existence à une solitude morne et sans espoir. Seuls les Modifiés, autrement dit les fermiers transformés pour s’adapter à la vie à la surface de la planète, échappent à ce tropisme. Ils ont accepté le changement, renonçant à une part de leur humanité, pour vivre pleinement chaque instant présent de leur existence.

Le Souffle du temps flirte également avec l’indicible, proposant davantage de questions que de réponses. Robert Holdstock interroge l’incommunicabilité entre les êtres, générant un spleen tenace, parfois asphyxiant, où les souvenirs, les désirs et états d’âme des personnages entrent en résonance avec le milieu hostile qu’ils habitent.

« Toi et les milliards de tes semblables, vous n’avez jamais compris que les bons et les mauvais moments, ça n’existe pas. Il n’y a que des moments pendant lesquels on fait l’expérience de la vie, d’être en vie, peu importe que l’on éprouve de la douleur, du plaisir, de la déprime ou de la solitude. »

Bref, Le Souffle du temps est un roman lent, contemplatif, dont le propos intelligent mérite d’être creusé pour en révéler toutes les facettes. Robert Holdstock propose une science-fiction insolite, un tantinet verbeuse, mais infiniment déroutante, plus proche en cela de la fiction spéculative que du space opéra divertissant.

souffle-tempsLe Souffle du temps (Where Time Winds Blow, 1981) de Robert Holdstock – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », mars 2004 (roman traduit de l’anglais par Laurent Calluaud)

Cérès et Vesta

Vesta et Cérès sont deux astéroïdes situés à la bordure du système solaire intérieur. Deux mondes peuplés de colons, obligés de collaborer pour survivre au sein d’un milieu hostile. Jusque-là, rien n’est venu interrompre le flux des ressources, essentiellement de la glace et de la roche, échangé entre les deux colonies. Et pourtant, une grave crise sociale sur Vesta s’apprête à rejaillir sur Cérès, ternissant la bonne entente entre les deux mondes. Parmi les descendants des fondateurs, les Sivadier sont en effet l’objet d’une discrimination tenace, les poussant peu-à-peu à l’exil, non sans avoir tenté de résister auparavant en se livrant à des actes de sabotage. 4000 d’entre-eux sont en transit, passagers clandestins au cœur de la « rivière de pierres » irriguant les deux astéroïdes. De quoi occuper pour les trois ans à venir Anna, chargée de réceptionner les réfugiés sur Cérès. À la condition qu’un incident ne vienne aggraver les tensions avec Vesta.

Parmi ses nombreuses occurrences, la science-fiction se révèle un formidable générateur de métaphores politiques, dans la meilleure acception du terme, interrogeant notre présent à la lumière d’univers futuristes. Avec Cérès et Vesta, on entre de plain-pied dans cette stratégie, troquant le vertige conceptuel contre une émotion plus altruiste. Habitué du Bélial’, Greg Egan se frotte à l’exercice faisant mentir sa réputation d’auteur de hard-SF, plus intéressé par la froideur clinique des extrapolations que par la chaleur humaine.

Comme le titre anglais de la novella le suggère, la thématique développée dans Cérès et Vesta se fonde pour l’essentiel sur un dilemme moral. Comment doit réagir Anna face à l’ultimatum lancé par Vesta ? Avant d’arriver à ce stade de l’histoire, Greg Egan recompose les différents éléments de la crise, retraçant la mise à l’écart des Sivadier sur Vesta, via le point de vue d’une de ses victimes, Camille. Anna et Camille deviennent ainsi les deux pôles du drame, ramenant ses enjeux à hauteur humaine.

Le calvaire vécu par les Sivardier évoque bien entendu les persécutions subies par les Juifs, même si Greg Egan passe un peu rapidement sur le motif de leur exclusion. Tout au plus comprend-t-on qu’il s’agit d’une opposition de classe, les détenteurs de brevet contre le peuple laborieux, étendue à tous les membres d’une même lignée génétique. De quoi faire le lit des populismes.

L’auteur australien semble cependant plus intéressé par le processus conduisant à l’éviction des Sivardier que par les arguments déployés par leurs adversaires. Peut-être est-ce volontaire, histoire de dénoncer leur caractère irrationnel, monté en épingle par un discours de haine ? Il s’attache également à donner un aperçu de leur résistance, hélas vouée à l’échec, et n’étant pas sans poser un autre dilemme.

Bref, rien de neuf sous le soleil, et le cas de conscience frappant Anna ne vient pas arranger les choses. Bien au contraire, confrontée à l’ultimatum de Vesta, la voilà contrainte de choisir entre deux maux. Lequel est le moins pire ? N’y a-t-il pas une alternative plus douce, capable de sauver les vies de tout le monde ? La logique, celle du nombre et des algorithmes, semble s’imposer. Mais, face au raisonnement mécanique prôné par les machines répond l’empathie de l’humain, empêtré dans les circonvolutions de sa conscience et de ses interactions sociales. Car s’impliquer conduit à renoncer à l’objectivité.

« Oui, il y a une place pour les algorithmes qui soupèsent des nombres et qui prennent des décisions sur cette base – mais si les hypocrites qui vous accusent de vanité morale voulaient vraiment que tout soit géré de cette manière, ils auraient dû laisser le pouvoir à leurs précieux algorithmes et déclarer qu’ainsi, leurs problèmes étaient résolus pour toujours. Si vous aviez refusé l’arrivée de l’Arcas, vous auriez détruit, pour vous-mêmes et tout le monde de Cérès, tout ce qui donnait un sens réel à ces chiffres. »

Au final, avec ce septième volume, la collection « Une Heure-Lumière » confirme tout le bien que je pensais d’elle. Cérès et Vesta se révèle un récit intelligent dont le positionnement moral n’écarte pas l’émotion. Libre à chacun maintenant d’interroger sa conscience, et de boire un coup, parce que c’est dur.

Cérès et Vesta (The Four Thousand, The Eight Hundred, 2015) de Greg Egan – Éditions Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », 2017 (novella traduite de l’anglais [Australie] par Erwann Perchoc)

La cité des oiseaux

En un pays imaginaire à la géographie ramassée, l’Oklahoma jouxtant la Hongrie et la Chine, une contrée se relevant à peine d’un conflit meurtrier et destructeur, Morgan fait l’objet d’un culte de la part des parias qui peuplent le ghetto et les souterrains de la cité capitale. D’aucuns voient en lui une sorte de messie libérateur, ceci d’autant plus facilement que le jeune homme est pourvu d’un pouvoir impressionnant, celui de contrôler les oiseaux — une faculté dont il use pour vivre, amusant les passants dans la rue, mais qui lui sert également à laisser éclater sa colère contre l’injustice du monde, au grand dam de son père Zvominir, qui préfèrerait se faire oublier. D’autres estiment qu’il est une menace pour l’équilibre précaire de la cité. Après avoir envisagé de les tuer, lui et son père, le Juge Giggs, despote sous-éclairé et souverain héréditaire autoproclamé du pays, songe désormais à utiliser Morgan pour repousser l’invasion de la ville par des nuées volatiles devant lesquelles même les RougesNoirs se trouvent désarmés. Un comble pour cette milice retorse et violente habituée à l’impunité. Pour ce désoisellement, le juge est prêt à payer. Une dépense qui ne lui coûte pas grand-chose et dont il compte tirer profit. Et quand bien même Morgan et son père échoueraient, le juge pourrait toujours se consoler en les torturant avant de les faire exécuter. Ce ne serait pas une grosse perte, les deux bougres n’étant à ses yeux que des « gitans », autrement dit des sous-hommes à peine dignes de vivre, à l’instar de la plèbe qui habite le ghetto.

Après quelques déboires éditoriaux sur lesquels on ne s’étendra pas, les éditions Inculte nous gratifient d’un nouvel objet littéraire non identifié. La Cité des oiseaux, premier roman d’Adam Novy, a en effet toutes les apparences d’une œuvre monstre, à la fois tragique et satirique. Un reflet déformé, mais si peu, de notre monde, porté par un souffle quasi-prométhéen. Apportant le feu de la sédition et de la déviance, l’auteur propulse le lecteur dans un univers fantasque marqué par des maux bien réels qui puisent leurs origines dans la chronique navrante de l’Histoire contemporaine. Si le ramage et le plumage de ce roman ont de quoi séduire, voire ravir, l’amateur de lectures insolites, l’aspect baroque de cette fresque picaresque et cruelle peut toutefois rebuter l’habitué de sujets plus rationnels ou prosaïques. A l’image d’une part non négligeable de la littérature actuelle, La Cité des oiseaux se nourrit des genres pour mieux les cannibaliser. Difficile en effet de cataloguer cette fresque épique et bouffonne dont les ressorts s’apparentent à ceux de la fantasy, mais qui oscille sans cesse entre l’absurde et le drame. Peu importe, il suffit de se laisser porter par une prose empreinte de fougue et de panache, pétrie d’oralité et de poésie, où l’intrigue faussement foutraque n’est pas sans rappeler la démesure et l’exubérance des films d’Emir Kusturica (on pense à Underground, entre autres).

L’injustice et le renversement des codes sont les moteurs de La Cité des oiseaux. Une injustice vécue comme un crime auxquels d’autres crimes répondent dans un crescendo tout bonnement nihiliste. Un renversement des codes perceptible jusque dans celui du caractère des personnages qui se muent en leur exact opposé au fil du récit. Ainsi, dans le bruit et la fureur, on assiste à la lente agonie, puis à la désintégration d’une ville et d’un pays, dans une folie meurtrière et barbare. « Individuellement, les gens semblaient vouloir les mêmes choses : une famille, la sécurité, un foyer, mais organisez-les en nations, et ils fomenteront la ruine de tout ce qu’ils aimaient, au nom de ce qu’ils aimaient. Il y avait chez les êtres humains un élément, un aspect inconnu qui semblait désirer le chaos. »

De ce tropisme fatal, Adam Novy nourrit une farce macabre dont le propos se densifie et se complexifie au gré de l’évolution des interactions entre les personnages. Évangile désespéré, La Cité des oiseaux happe ainsi le lecteur en jouant sur ses émotions. Celui-ci ressort accablé par ce gospel funèbre, chanté par le chœur d’une humanité désenchantée, et émerveillé par la faculté de l’auteur américain à créer un monde foisonnant où rien ne semble stable ou définitivement acquis. Un peu comme dans la vie. Bref, voici un auteur prometteur, à suivre à n’en pas douter.

la-cite-des-oiseauxLa cité des oiseaux de Adam Novy – Éditions Inculte, collection « Afterpop », 2013 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Maxime Berrée)

Le Châtiment des Flèches

Plaine hongroise aux alentours de l’An 1000. La Puszta s’apprête à résonner du fracas des armes car Géza, le fejedelem, autrement dit le prince suprême des tribus magyares, vient de mourir, laissant un embryon de royaume en héritage à son fils Istvàn. Aussitôt les vezérs se dressent contre le nouveau souverain. Le plus éminent parmi eux, Koppany, conteste déjà son pouvoir en vertu de la tradition des sept tribus, revendiquant le titre et l’autorité suprême et rejetant l’influence grandissante de la religion chrétienne. Il tente d’unir ceux que l’on surnomme les magyars noirs contre les fidèles d’Istvàn, rejouant l’éternel conflit entre la liberté et l’ordre. Autant dire un combat perdu d’avance…

Longtemps, j’ai lu beaucoup de fantasy, alignant avec gourmandise les trilogies, pentalogies, décalogies et autres cycles comme autant de petits pains au chocolat. Et puis, je me suis lassé… La faute à une BCF percluse de stéréotypes se contentant de reproduire des mêmes poncifs ad nauséam, voire pire, troquant le merveilleux contre un « réalisme » cru sorti du caniveau. En somme, de la fantasy entre gris clair et gris foncé (spéciale dédicace aux fans de J.-J. Goldman). Autant lire un roman noir plutôt que ces histoires de brigands encapuchonnés et d’aristocrates pervers et manipulateurs.

Bref, j’ai abandonné sans état d’âme les quêtes pour adolescent boutonneux, renonçant avec soulagement au registre pompier des épopées clinquantes dont l’aspect répétitif avait fini par me pomper l’air, et j’ai opté pour la parcimonie, privilégiant désormais  l’originalité, le borderline assumée ou plus classiquement pour le patrimonial.

Le Châtiment des Flèches relève de cette parcimonie et, pour le coup, l’objet se révèle une bonne pioche. Ayant déjà lu Furor, un demi-échec à mon avis, je connaissais le goût de Fabien Clavel pour l’Histoire. Avec Le Châtiment des Flèches, l’auteur français entreprend de réécrire l’histoire de la fondation du royaume de Hongrie, reprenant à son compte le légendaire magyar pour le transmuer en récit épique et tragique.

S’il ne fait pas montre d’une folle originalité dans le traitement de l’intrigue Le Châtiment des Flèches, Fabien Clavel réussit pourtant son pari, mêlant avec un grand naturel les ressorts de la fantasy, principalement la magie, au récit des chroniques étudiées par les historiens. Avec cette « matière de Hongrie », l’auteur brode une histoire familiale, matinée de trahison, où tous les personnages, y compris féminins, incarnent leur rôle avec conviction et fatalisme. Et, s’il ne fait pas l’économie d’une grandiloquence parfois un tantinet maladroite, il se montre au final assez convaincant dans ce récit de la fin d’un monde, celui des tribus des steppes confrontées à la naissance de l’État hongrois, épaulé par l’Église catholique. Deux puissances guère partageuses et sans doute plus attachées aux vertus de l’ordre et de l’obéissance qu’à la liberté et à l’indépendance.

Bref, voici un roman fort sympathique, qui se lit tout seul si l’on n’attache pas trop d’importance aux détails, et dont le souffle épique apporte un peu de fraîcheur sur l’univers de la fantasy francophone. Ce n’est déjà pas si mal.

chatiment_flechesLe Châtiment des Flèches de Fabien Clavel – Réédition en poche, J’ai lu, mars 2012

La Neige de saint Pierre

Après avoir repris conscience dans un lit d’hôpital, le jeune médecin Georg Friedrich Amberg se remémore les événements qui ont précédé son hospitalisation. Des souvenirs contredits par le personnel médical qui le visite. À vrai dire, en les écoutant, il y aurait un trou de cinq semaines dans son existence. Un blanc qu’il aurait passé dans le coma mais dont il s’empresse de nous livrer sa propre version pour ne pas perdre la raison.

Engagé par le baron von Malchin, il a quitté Berlin pour soigner les habitants du village de Morwede. Dans ce trou perdu, il côtoie des personnages bizarres, aux mœurs un tantinet frustes, renouant avec un amour passé. Mais surtout, il se trouve mêlé aux expériences secrètes de von Malchin. Un plan dont l’objectif consiste à restaurer le Saint Empire germanique et la dynastie des Stauffen.

Ne relevant ni de la science-fiction, ni du fantastique, La Neige de Saint Pierre se révèle un objet curieux, oscillant entre l’angoisse et une forme d’aventure absurde, où le suspense cède la place à un propos politique. Derrière une intrigue farfelue que n’aurait pas désavoué un feuilletoniste, le fond se veut beaucoup plus sérieux. En dépit du doute pesant sur les paroles d’Amberg et sur la nébulosité de ses souvenirs, Leo Perutz pose une interrogation essentielle. Quel rôle la foi joue-t-elle dans le destin des hommes et des pays ? Ou autrement dit, en reprenant les mots du roman, si la foi en Dieu disparaît de la Terre, comment détourner la ferveur religieuse de son objectif spirituel afin d’en faire un outil de conquête et de pérennisation du pouvoir ?

« Ce que nous appelons la ferveur religieuse et l’extase de la foi, me dit-il un jour ici même, à cette table, offre, en tant que phénomène isolé ou manifestation de masse, presque toujours l’image clinique d’un état d’excitation provoqué par une drogue. Mais quelle est la drogue qui induit un tel effet ? La science n’en connaît aucune. »

Comparée à la ferveur provoquée par les idéologies totalitaires du XXe siècle, les desseins du baron von Malchin semblent bien anodins. Pourtant, Leo Perutz met dans la bouche de l’aristocrate, prêt à tout pour accomplir son rêve impérial, des paroles anticipant la venue du nazisme en Allemagne. Un Moloch sinistre conjuguant l’aiguillon de la terreur à l’extase des démonstrations de masse organisée par la propagande. Un léviathan froid et calculateur exigeant une dévotion pleine et entière, et dont les adorateurs s’apprêtent à plonger l’Europe et le monde dans un épouvantable holocauste.

La Neige de saint Pierre marque également les esprits par sa galerie de personnages pittoresques dont le traitement confine à la satire. Entre l’émigré russe, aristocrate chassé de son pays par les bolcheviks, l’instituteur au courant de tout, mettant sa connaissance au service du commérage, sans oublier le baron lui-même, obsédé par un Saint-Empire idéalisé, Leo Perutz use de sa science de l’absurde avec brio et malice. Du grand art !

Avec cet avant-dernier roman, Leo Perutz, sous couvert d’un narrateur non fiable, nous livre un récit en apparence léger, mais au final d’une terrible acuité politique. Un fait dont les nazis n’ont pas été dupes, même s’ils ne sont pas désignés ici, en interdisant immédiatement la parution du roman en Allemagne.

neige-saint-pierreLa Neige de saint Pierre (St. Petri-Schnee, 1933) de Leo Perutz – Réédition Zulma, 2016 (roman traduit de l’allemand par Jean-Claude Capèle)

Les Univers multiples

Pierre d’achoppement de nombreuses conversations érudites, la définition de la SF agite périodiquement un genre à la recherche d’une identité, ou du moins essayant de comprendre les motifs de son désaveu parmi une intelligentsia prompte à exclure. Pourtant, il suffit de lire la série des « Univers Multiples » (« Manifold » chez nos cousins de la perfide Albion) pour expérimenter l’intuition de Norman Spinrad. Pour l’auteur américain, la SF semble être en effet la seule forme de littérature vraiment en prise avec son époque, explorant la réalité multiple dans laquelle nous vivons.
Un message parfaitement reçu par Stephen Baxter puisque l’on retrouve bien chez l’auteur britannique cette volonté de dévoiler la multitude des possibles. Une détermination conjuguée à un désir quasi-prométhéen de pousser l’humanité hors de son berceau terrestre pour l’amener à accomplir son destin d’espèce intelligente, pour la forcer à s’affranchir du carcan bureaucratique, économique, idéologique et religieux l’empêchant de coloniser l’espace.
De fait, Baxter n’a de cesse dans ses romans, astucieux cocktails de sense of wonder et de hard science, de vilipender la frilosité des institutionnels, refaisant au passage l’histoire de la conquête spatiale avec Voyage. Il déplore également la perte de l’esprit pionnier rappelant la fragilité de l’humanité et son caractère éphémère au regard de l’histoire de l’univers.

phase_space_ukParu dans l’Hexagone entre 2007 et 2008, la série des « Univers Multiples » gravite autour du paradoxe énoncé en 1950 par le célèbre physicien Enrico Fermi. Au cours d’un repas avec des collègues, le scientifique s’interroge sur la possibilité d’une vie et d’une visite extraterrestre. Constatant que notre soleil est une étoile jeune à l’échelle de la galaxie, il formule la question suivante : « S’il y a des civilisations extraterrestres, leurs représentants devraient déjà être chez nous. Où sont-ils ? »
À ce paradoxe, Baxter répond en plusieurs points, déclinant ses propositions en trois épais romans. À l’instar de David Bowman, Reid Malenfant y apparaît comme le moteur d’une variation thématique riche en trouvailles sidérantes. Un personnage fort, certes quelque peu monolithique, animé par son obstination à rallier l’espace et les étoiles. Autour de lui, diverses réalités se déploient, se faisant et se défaisant au gré des extrapolations scientifiques et science-fictives de l’auteur britannique.
En guise d’ouverture, Temps propose au lecteur un véritable feu d’artifice d’idées, de théories et de notions scientifiques, toutes plus vertigineuses les unes que les autres. Le propos n’est pas sans rappeler les perspectives cosmiques, pour ne pas dire métaphysiques, d’Olaf Stapledon, ou encore celles d’H.G. Wells dans La Machine à explorer le temps, roman pour lequel – ce n’est sans doute pas un hasard – Baxter a imaginé une suite.

tempsTemps explore l’hypothèse d’un univers dépourvu de toute autre forme de vie intelligente. À la question de Fermi « Où sont-ils ? », il répond nulle part. Et ce n’est pas la vision du futur offerte par un artefact venu de l’avenir, la perspective d’une fin du monde probable ou l’apparition de mutants aux desseins mystérieux qui rassure l’humanité. Bien au contraire, ces faits l’accablent et l’affolent, ressuscitant les pires réflexes de préservation de l’espèce.
Par le biais de la physique quantique, Stephen Baxter nous projette à la fois dans l’avenir, au terme de l’univers, et dans l’arborescence des possibles. Deux interrogations lancinantes traversent le roman. Que deviendra l’intelligence une fois l’humanité disparue ? Comment parvenir à vaincre l’entropie ? À ces questions, l’auteur britannique apporte des réponses époustouflantes, sans omettre d’user d’un des points forts de la SF : adopter le point de vue de l’autre, l’étranger, l’inhumain, ici incarné par des calmars génétiquement modifiés. On en redemande.

espaceSitué en un même temps et un même lieu, mais sur une ligne parallèle, Espace joue la carte du foisonnement, l’intrigue linéaire cédant la place à une succession de récits entrecoupés d’ellipses temporelles. Cette fois-ci, Stephen Baxter use et abuse de la profondeur de champ de l’univers, déroulant son histoire sur quelques milliers d’années. Le procédé a de quoi réjouir l’amateur avide de spéculation science-fictive, cependant il faut reconnaître que le récit se montre beaucoup plus décousu, accusant de sérieux coups de mou, même si le final reste toujours aussi vertigineux.
Au paradoxe de Fermi, l’auteur britannique répond ici par une autre question : « pourquoi les extraterrestres n’arrivent-ils que maintenant ? » Baxter imagine en effet que la vie est présente partout dans l’univers. Sous diverses formes, elle grouille littéralement affichant ses manifestations passées et présentes aux yeux d’une humanité désormais ravalée au rang d’espèce superflue. Toutefois, si la vie intelligente abonde et prolifère, affrontant avec succès ou non ses démons intérieurs, pourquoi aucune civilisation extraterrestre n’est-elle parvenue à conquérir et dominer la galaxie ? Guère pressé d’apporter une réponse, l’auteur britannique nous ballade d’un lieu à un autre. Des déplacements dans l’espace et le futur – conformément au principe de la physique d’Einstein – accomplis via des portails convertissant la matière en lumière. Ces voyages permettent à Stephen Baxter de mettre en scène des formes de vie étranges et de balayer quelques millénaires d’évolution de l’humanité dans une perspective fort peu réjouissante, il faut le reconnaître. Ces diverses spéculations ne tempèrent malheureusement pas complètement la déception. Après Temps, Espace fait un peu l’effet d’un brouillon un tantinet indigeste.

origineAvec Origine, troisième volet de la série, exit la Terre, l’univers et le reste… Baxter plante le décor sur une Lune rouge dont les vagabondages dans l’infinité des réalités l’amène à moissonner de façon aléatoire la vie à la surface de la Terre. Malenfant et ses compagnons découvrent ainsi un monde où coexistent plusieurs espèces d’hominidés, dont l’une d’entre-elles semble avoir atteint un stade d’évolution supérieur à celui de l’Homo sapiens. Ils rencontrent également quelques contemporains issus d’une réalité alternative, notamment des Anglais provenant d’une Terre où les États-Unis n’existent pas et où l’Homme de Néanderthal n’a pas disparu.
Si les prémisses du roman paraissent stimulantes, on déchante assez vite. Origine s’apparente à une purge longue et douloureuse. Une sorte de Au cœur des ténèbres chez les pithécanthropes écrit par un Homo guère habilis. À vrai dire, Baxter tire à la ligne, ne nous épargnant rien des soucis digestifs de ses personnages et de leurs tracas quotidiens. Le récit se cantonne à une interminable litanie de scènes de viol, de cannibalisme, de torture et d’actes de barbarie, sans que l’on ne ressente une quelconque progression dramatique. C’est juste gore et vain. À sa décharge, l’auteur britannique ne choisit pas la facilité, adoptant avec maladresse le point de vue de quelques hominidés. Ceci n’excuse toutefois pas les nombreuses pistes qu’il laisse en friche, préférant donner libre cours à son penchant pour la Préhistoire et l’évolution. Quant au paradoxe de Fermi, il se réduit à la portion congrue, se résumant à une nouvelle question à laquelle Baxter apporte une réponse bâclée dans les cent dernières pages.

Au final, si Temps paraît incontournable, on ne peut manifester autant d’enthousiasme pour Espace. Quant à Origine, mieux vaut passer outre pour sauter directement à la case Phase Space, histoire d’achever la série des « Univers Multiples » sous de bons augures. Un recueil de vingt-cinq nouvelles, hélas toujours inédit en français. Avis aux éditeurs…

Série les « Univers Multiples »

  • Temps (Manifold : Time, 1999) de Stephen Baxter – Réédition Pocket, octobre 2010 (roman traduit de l’anglais par Sylvie Denis et Roland C. Wagner)
  • Espace (Manifold : Space, 2001) de Stephen Baxter – Réédition Pocket, février 2011 (roman traduit de l’anglais par Sylvie Denis et Roland C. Wagner)
  • Origine (Manifold : Origin, 2001) de Stephen Baxter – Réédition Pocket, octobre 2011 (roman traduit de l’anglais par Sylvie Denis et Roland C. Wagner)