Outback

« Johnson n’avait probablement pas voulu faire le moindre mal au policier, il avait seulement perdu la tête. Mais le résultat était le même : il l’avait tué. »

Walter Johnson a changé de statut le soir où, sortant d’une bijouterie qu’il venait de cambrioler, il tue un flic. De petit truand sans envergure, frustre et pas très futé, il devient l’ennemi public numéro 1. Une proie rêvée pour tous les médias en mal de sensations et surtout un criminel à abattre sans sommation. Une chasse à l’homme s’improvise très rapidement pendant que les chaînes de télévision s’empressent de couvrir l’événement, histoire de décrocher le scoop qui fera exploser l’audience. Employé par la chaîne privée B.J.V., Davidson voit immédiatement tout le parti qu’il peut tirer de l’affaire. Le jeune journaliste devient ainsi le point focal d’une course-poursuite dont il ne ressortira pas indemne.

Les habitués du blog yossarian connaissent ma faiblesse coupable pour l’écrivain australien Kenneth Cook. Je renvoie les autres aux chroniques de A coups redoublés et Cinq matins de trop pour combler leurs lacunes. Jadis paru dans la collection « Série Noire » sous le titre Téléviré, Outback bénéficie d’une réédition dotée d’une traduction révisée, même si l’on peut déplorer un titre toujours aussi médiocre, du moins si l’on se fie à l’original Chain of Darkness. Bref, voici l’occasion de découvrir un roman dont le propos sec, un tantinet politique, renvoie immédiatement aux motifs classiques du roman noir. La chasse à l’homme sert en effet surtout de prétexte pour dresser un portrait désabusé des rapports de force prévalant dans le milieu des médias de masse. Immergé au sein de la rédaction d’une télé privée en train de courir le scoop, on se familiarise avec les pratiques journalistiques, perdant peu-à-peu toutes nos illusions sur l’éthique d’une profession encore partagée entre le souci de respectabilité, l’autocensure pour ne pas déplaire à ses actionnaires et l’attrait pour le sensationnel. À bien des égards, Outback relève d’une conception de l’information révolue, où l’on prend garde de ne pas (trop) choquer le téléspectateur, tout en déplorant les pratiques d’une presse décomplexée. Mais, même si le roman a été écrit en 1962, on pressent déjà les prémisses d’une évolution dont on apprécie désormais toute l’ampleur au travers du déploiement émotionnel et putassier des chaînes d’information en continu. Sur ce point, le propos de Kenneth Cook interpelle par son actualité, en dépit de l’aspect suranné de l’équipement des journalistes, à l’heure de l’Internet, du satellite, du numérique et des smartphones. L’auteur australien nous renvoie au discours infantilisant tenu aux téléspectateurs, aux jeux troubles du pouvoir dans les coulisses des médias, à la notion d’indépendance de l’information et à cette volonté forcenée de rechercher l’émotion plutôt que la réflexion. La téléréalité, avec ses stringers branchés en permanence sur la fréquence de la police pour ne pas rater une fusillade ou un flagrant délit, n’est plus très loin. Outback incite aussi à faire son examen de conscience, s’interrogeant sur son propre regard de téléspectateur. En effet, que cherche-t-on exactement à satisfaire en regardant les informations à la télévision ?

Outback apparaît donc comme une réédition bienvenue dont la noirceur intrinsèque n’est pas tempérée par le goût habituel pour l’absurde de Kenneth Cook.

« En fin de compte, qu’est-ce qui rendait le métier de journaliste si excitant ? Ce n’était rien d’autre, après tout, qu’une espèce de phénomène social qu’on greffait à chaque activité humaine. Le reportage de ce soir, qu’avait-il dit de la vérité sur la poursuite de Johnson ? Avait-il, d’une manière ou d’une autre, expliqué le personnage de Johnson ? Avait-il fait sentir tout le tragique de la mort du policier,avait-il apporté quoi que ce soit de valable à qui que ce soit ? Ou bien, avait-il simplement satisfait la curiosité morbide d’une société qui s’ennuie tellement qu’il faut lui donner l’illusion qu’elle vit intensément, lui apporter cette espèce de surexcitation, cette impression de sensationnel que produit ce que tout le monde se plaît à appeler les nouvelles ? »

Outback de Kenneth Cook (Chain of Darkness, 1962) – Réédition Autrement, collection « Littérature », avril 2019 (roman traduit de l’anglais [Australie] par Rosine Fitzgerald, traduction révisée par Thomas André)

La Chute de Gondolin

Pendant près de 44 ans, Christopher Tolkien a travaillé sur les notes et écrits de son père afin de les mettre à la disposition du plus grand nombre. De cet effort louable, initié avec la publication du Silmarillion, il résulte désormais un vaste corpus d’ouvrages, balayant l’univers et les mythes bâtis par les multiples réécritures de J.R.R. Tolkien. La Chute de Gondolin vient clore ce travail en revenant sur l’un des trois contes fondateurs consacrés aux Jours Anciens de la Terre du Milieu. Ce texte rappelle également, si cela était encore nécessaire de le faire, que le cœur de l’œuvre de J.R.R. Tolkien ne bat pas du côté du Seigneur des Anneaux, surgeon épique du Hobbit, mais bien plus sûrement durant cette époque, longtemps appelée Premier Âge, qui a toujours été considérée par son créateur comme un tout se suffisant à lui-même.

À cette époque lointaine, les elfes Ñoldor vivaient sous la coupe de Morgoth, le Noir ennemi du monde. Après leur exil de Valinor, sous la conduite de Fëanor et ses frères, ils avaient rallié les terres de l’Ouest pour se venger de Melko, le voleur des Silmarils. Devenu Morgoth, le Valar déchu s’était retranché dans sa forteresse souterraine d’Angband, fourbissant ses armes et réunissant des légions innombrables d’orques, trolls, loup-garous, dragons et autres balrogs afin d’assurer sa domination. Maudits par l’ensemble des Valars, à l’exception d’Ulmo, défaits lors de la bataille de Nirnaeth Arnoediad (les Larmes Innombrables), les elfes Ñoldor furent ensuite réduits à survivre dans l’ombre du Ténébreux ennemi, dans l’attente d’une éventuelle intervention des Valars en leur faveur ou d’un hypothétique sursaut des quelques grands princes de leur peuple ayant échappé au désastre.

Les trois contes fondateurs de Tolkien prennent ainsi place dans ce contexte, dessinant progressivement, au fil de leurs réécritures, les contours d’un monde et d’une mythologie fictive d’une ampleur inégalée. Après le récit des Enfants de Húrin, dont Christopher Tolkien nous a livré une version définitive, La Chute de Gondolin reprend un dispositif analogue à celui de Beren et Lúthien, juxtaposant les différentes versions du récit de manière chronologique. Accompagné d’un paratexte informatif de Christopher Tolkien, ce dispositif permet de suivre pas à pas l’évolution d’un texte resté inachevé, du moins dans une version répondant aux exigences de J.R.R. Tolkien. Les exégètes apprécieront de retrouver la première version de l’histoire, datant de 1916-17, tout en suivant ses transformations au fil des réécritures et autres repentir. Les autres pourront découvrir un récit un peu plus abouti, du moins plus satisfaisant que l’histoire de Beren et Lúthien. Mais, écartons immédiatement tout malentendu. On ne trouve guère d’inédits dans cette nouvelle édition, la plupart des itérations de La Chute de Gondolin rassemblées ici figurant en effet déjà au sommaire d’autres ouvrages comme Le Livre des Contes Perdus, La Formation de la Terre du Milieu, La Route Perdue, les Contes et Légendes perdues ou encore Le Silmarillion.

Comme pour les deux autres contes, La Chute de Gondolin nous raconte le destin tragique et pourtant porteur d’espoir d’un homme, devenu messager d’un dieu, puis époux d’une princesse elfe, avant de donner naissance au héros qui amènera la chute d’Angband. Né sous le joug de Morgoth, Tuor de la Maison de Hador, a connu l’esclavage avant d’errer longtemps dans les terres désolées du Nord. Choisi par Ulmo pour porter un message à Turgon, le dernier souverain des Ñoldor libres, il part en quête de la cité cachée de Gondolin où il finit par arriver après avoir bravé maints périls. Mais, le roi elfe n’a que faire des avertissements d’Ulmo. L’orgueil lui dicte une autre conduite que ne viennent pas tempérer les menaces qui s’accumulent autour des montagnes qui encerclent son royaume. C’est la trahison qui finira par le livrer aux armées de Morgoth et donnera ainsi l’occasion à Tuor et à de nombreux autres héros Ñoldor de démontrer leur courage pendant une bataille dantesque.

Si la première version de La Chute de Gondolin semble imprégnée par la vision des combats de la Guerre des tranchées, notamment au travers des monstres de fer et de feu qui assaillent les remparts de la cité, elle témoigne également de la connaissance de l’auteur sur la manière médiévale de raconter les légendes et récits épiques. Les autres textes compilés jusqu’à la magnifique dernière version, écrite vers 1951, ne restituent hélas pas la complétude du récit initial, un fait que l’on peut regretter, mais dont il faut pourtant se contenter.

La Chute de Gondolin confirme donc l’ampleur de l’œuvre de J.R.R. Tolkien dont Le Hobbit et Le Seigneur des Anneaux n’offrent qu’un faible aperçu. Et, comme le confie l’auteur lui-même dans une lettre écrite à son éditeur : « Mon œuvre a échappé à mon contrôle, et j’ai produit un monstre : un roman d’une longueur immense, complexe, plutôt amer et tout à fait terrifiant, ne convenant pas du tout aux enfants (et peut-être à personne), et il ne s’agit pas vraiment d’une suite au Hobbit, mais plutôt au Silmarillion. […] Le Silmarillion et consorts a refusé de se contenir. Il a débordé, s’est insinué dans tout, et a probablement gâté tout ce que j’ai tenté d’écrire. » Au regard des bribes qui nous sont parvenues grâce à Christopher Tolkien, que l’on nous permette d’en douter. Bien au contraire, on se prend plutôt à regretter l’inachèvement d’une œuvre, voire d’un légendaire, dont l’immensité flirte avec les plus grandes sagas historiques.

La Chute de Gondolin (The Fall of Gondolin, 2018) de J.R.R. Tolkien – Éditions Christian Bourgois, 2019 (édition établie et préfacée par Christopher Tolkien, traduite de l’anglais par Tina Jolas, Daniel Lauzon et Adam Tolkien)

Le faiseur d’histoire

Alors qu’il se prépare à présenter sa thèse de doctorat – un travail consacré à Adolf Hitler – Michael Young traverse une période de doute existentiel qui le pousse à ajouter à la biographie du futur dictateur nazi des détails issus de son imagination. Avec le concours du professeur Zuckermann, un vieux physicien obsédé par le génocide juif qu’il a rencontré fortuitement, il échafaude un projet incroyable : refaire l’Histoire en empêchant la naissance du Führer.

« Elle débute par un rêve. Cette histoire, qui peut commencer partout et nulle part, comme un cercle, débute pour moi – et, après tout, cette histoire est la mienne, et celle de personne d’autre, ne pourrait jamais être l’histoire d’un autre que moi – elle débute par un rêve que j’ai fait une nuit, en mai. »

L’argument initial de Le faiseur d’histoire ne brille pas par son extrême originalité. Pourtant Stephen Fry brode à partir de celui-ci un roman léger et distrayant qui n’occulte en rien une certaine réflexion. A l’instar de l’étudiant favorisé lambda, inscrit dans une université d’Europe de l’Ouest, Michael Young ne connaît pas grand-chose de la vraie vie, ou juste ce qu’il a pu entrevoir par le petit bout de la lorgnette de son existence étriquée. Depuis quatre années, il s’échine à rédiger un mémoire d’histoire consacré à la vie d’Adolf Hitler durant la période qui a précédé son accession au pouvoir. Une sorte d’étude s’attachant aux origines familiales, scolaires et psychologiques du nazisme.

Empoté et maladroit, fils de bonne famille inscrit à Cambridge, un tantinet nombriliste et de surcroît sans histoire, Michael nous berce ainsi avec ses projets d’avenir qui passent par la validation de son doctorat, un poste de professeur, la publication de sa thèse et une vie pépère de chercheur enseignant. En réalité, il se berce surtout d’illusions comme la narration nonchalante, typiquement vieille Angleterre, nous le laisse percevoir peu-à-peu. En résumant ainsi Le faiseur d’histoire, on ne rend cependant pas justice au ton du roman. Stephen Fry s’amuse à la fois de son héros, personnage somme toute assez falot, et des situations dans lesquelles il se retrouve. Les aventures de Michael Young confinent en effet au risible. Un grotesque typiquement britannique, c’est-à-dire détaché du ridicule intégral et lorgnant du côté du nonsense. Les amateurs de P. G. Wodehouse, voire de Jérôme K. Jérôme, trouveront ici sans aucun doute matière à se réjouir.

Mais, Le faiseur d’histoire n’aurait pas lieu de figurer dans la rubrique uchronique de ce blog si n’intervenaient pas quelques ingrédients d’une nature plus spéculative. Stephen Fry ouvre en effet une parenthèse uchronique dans son récit, via l’utilisation d’un récepteur transmetteur quantique. Avec le concours du docteur Zuckermann, Michael parvient ainsi à modifier l’Histoire en empêchant la naissance d’Hitler. Sans chercher à déflorer davantage l’intrigue, disons simplement que le changement escompté ne se réalise pas tout à fait de la manière attendue par nos deux apprentis démiurges. Prisonnier de l’horizon des événements, Michael doit endosser une nouvelle existence, sa propre existence dans la ligne historique résultant de la manipulation. L’expérience dévoile une facette de sa personnalité qu’il avait refoulé jusque-là. Elle l’immerge dans un environnement à la fois familier et étranger, celui d’un étudiant en philosophie à Princeton dont les parents britanniques ont émigré aux États-Unis. Il doit en conséquence renouer le fil des habitudes de son alter ego, sans trop déraper ouvertement. Pas facile lorsque l’on a un accent anglais et que ses références historiques et culturelles ne suscitent que des regards interloqués.
L’expérience vécue par Michael offre ainsi à Stephen Fry l’opportunité de broder une série de quiproquos croustillants et de s’amuser du décalage entre les cultures américaine et britannique, décalage auquel vient s’ajouter celui généré par l’uchronie. Sur ce point, il convient de saluer la vraisemblance et la cohérence de la construction du récit. La légèreté de l’intrigue ne doit en effet pas masquer la réflexion sous-jacente sur la causalité historique et les hasards de l’Histoire.

Le faiseur d’histoire apparaît donc comme un plaisir léger et décalé. Et même si le dénouement apparaît un tantinet convenu, même si le roman n’entre pas dans la catégorie des ouvrages inoubliables, le ton résolument pince-sans-rire se conjugue à l’intelligence du propos pour faire du livre de Stephen Fry une friandise au goût délicieusement suranné.

Le faiseur d’histoire (Making history, 1996) de Stephen Fry – Réédition Gallimard, collection Folio SF, avril 2011 (roman traduit de l’anglais par Patrick Marcel)

L’Ours et le Rossignol

On n’est guère habitué dans nos contrées à lire de la Fantasy s’inspirant de l’imaginaire des pays slaves. À vrai dire, si l’on fait abstraction du pâle Enchantement de Orson Scott Card et du puissant Refuge 3/9 d’Anna Starobinets, on est bien plus accoutumé aux variations celtisantes et gréco-romaines, aux mythes germaniques et à leurs déclinaisons sous forme de sagas scandinaves qu’aux contes et légendes russes. L’Ours et le Rossignol nous immerge de plain-pied au cœur de la Russie médiévale, la Ru’s comme on le disait à l’époque, c’est-à-dire vers le milieu du XIVe siècle. On y retrouve un paysage à la fois familier et insolite, celui des contes traditionnels et de leurs archétypes usés par le cinéma et la littérature pour enfants. On renoue également avec les motifs du récit initiatique, ici délivré à la manière d’une chronique familiale. Bref, on évolue en territoire littéraire connu, voire même balisé, même si la coloration historique et folklorique apporte une touche d’originalité bienvenue.

À bien des égards, si on se laisse aller à succomber à son charme, L’Ours et le Rossignol ne manque pas d’arguments pour satisfaire le lectorat curieux. L’amateur de merveilleux se réjouira en découvrant roussalka, domovoï, vazila, vodianoï, oupyr et bien d’autres créatures légendaires auxquelles s’ajoutent Morozko, LE dieu du gel et seigneur de la mort, et son jumeau maléfique. Tout un légendaire emprunté au paganisme se dévoile ainsi peu-à-peu au cours des aventures de la jeune Vassia et de son clan issu de la petite noblesse terrienne, ces boyards attachés à leur terre et jaloux de leurs prérogatives. Cet aspect du roman se révèle convaincant, d’autant plus que Katherine Arden restitue fort bien le caractère ambivalent de ces créatures, source de paix et d’équilibre, mais aussi jalouses et parfois malfaisantes lorsque l’on n’y prête pas suffisamment d’attention.

Hélas, on ne peut s’empêcher de déplorer aussi une certaine lenteur dans la narration. Katherine Arden prend en effet son temps pour installer son intrigue, à tel point que l’on a l’impression de lire une interminable scène d’exposition durant les trois quart du roman, avant que les événements ne se précipitent en un crescendo qui laisse un tantinet sur sa fin, tant le dénouement paraît expéditif, une vingtaine de pages en gros, et tant il donne l’impression de verser dans les vieilles recettes de la Big Commercial Fantasy.

Cependant, même si le roman de l’autrice américaine pèche un peu par son classicisme sur ce point, il n’en demeure pas moins intéressant en raison d’une héroïne téméraire, jeune fille n’ayant pas froid aux yeux en dépit des obstacles et des menaces. Vassia doit en effet faire preuve de beaucoup de tempérament face aux conventions de l’époque faisant des femmes des épouses soumises, juste bonnes à enfanter et à élever leur progéniture pour parfaire la transmission du nom de la famille. Elle s’oppose aussi au culte chrétien, ici incarné par un prêtre vampirisé par son ego, dont la lutte contre les anciennes croyances emprunte les armes de la peur et de la superstition. N’hésitant pas à imposer sa volonté à grand renfort d’icônes et de sermons enflammés, il manipule avec duplicité les pauvres moujiks qui n’en demandaient pas tant pour verser dans la bigoterie. Mais, la plus grave menace demeure celle d’un destin qui la porte au plus près d’un affrontement entre deux puissances antagonistes ancestrales. Un bien mauvais pas dont elle se sort à force de ténacité, de courage, sans doute aussi d’un peu d’ingénuité, mais surtout grâce à un don magique hérité de sa mère.

L’Ours et le Rossignol étant le premier volet d’une trilogie intitulée « Winternight », on attend maintenant avec curiosité la parution de The Girl in the Tower, un titre d’ores-et-déjà paru chez « Lunes d’encre », histoire de voir si l’œuvre d’appropriation culturelle de Katherine Arden continue à tenir ses promesses.

L’Ours et le Rossignol de Katherine Arden (The Bear and the Nightingale, 2017) – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », janvier 2019 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Jacques Collin.

Celle qui n’avait pas peur de Cthulhu

La trentaine banale, du moins à ses yeux peu maquillés, Ingrid aurait pu se fondre dans une existence moyenne, loin du diktat du consumérisme et des normes sociales, si ce n’était un détail lié au jour de sa naissance. La fatalité ou plutôt le Grand Dessein Cosmique est ainsi fait. Il fait parfois peser sur votre libre-arbitre un joug taillé pour d’autres épaules, du genre musculeuses. Pour Ingrid, c’est la sauvegarde de l’univers qui échoue au seuil de son appartement, comme une mauvaise couleur tombée du ciel en guise de teinture. De quoi l’extraire illico de son quotidien plan-plan, y compris sur un autre plan de la réalité. Bref, pas vraiment le genre d’activité qu’elle aurait planifié pour le prochain week-end. Assaillie bientôt par Les Cinq Factions, des cinglés soutenant mordicus l’un des Grands Anciens hantant les couloirs de l’univers, elle devient l’enjeu d’une lutte entre Cthulhu, Azathoth, Nyarlathotep, Shub-Niggurath et Yog-Sothoth. Sûr qu’elle aurait préféré être invité au prochain défilé de Jean-Paul Gaultier, même si la catastrophe qui s’annonce ne semble pas triste.

Après l’apocalypse zombie, le panthéon indicible de H.P. Lovecraft passe à la moulinette de l’humour féroce de Karim Berrouka. Dans une veine très proche de Terry Pratchett, l’auteur s’amuse avec les obsessions et le corpus de l’écrivain de Providence, profitant également de l’occasion pour décocher ses flèches contre les adeptes de tous poils, y compris ceux des diverses religions qui, comme tout le monde le sait, ne sont que des sectes qui ont réussi. Au seuil de la folie, entre géométrie non euclidienne et mélopée impie, là où rôdent des entités cosmiques échappant à la raison, Celle qui n’avait pas peur de Cthulhu confronte ainsi une jeune femme, un tantinet impertinente, voire vacharde, aux prophètes de mauvais augure.

Toujours dans un registre léger et résolument punk, Karim Berrouka se moque également des institutions de l’État, police, armée, antiterrorisme et tout le toutim, avec un sens égal de la caricature. Certes, l’ensemble paraît souvent capillotracté, l’auteur usant et abusant des coïncidences, des raccourcis faciles et d’un esprit potache de bon aloi que ne désavouerait pas une bande d’étudiants pendant une partie de jeu de rôle copieusement arrosée. Mais, il le fait bien, sachant se montrer généreux dans ses saillies et le rythme de la narration. Suffisamment en tout cas pour faire de Celle qui n’avait pas peur de Cthulhu une lecture distrayante, à apprécier le sourire en coin. Pas davantage.

Celle qui n’avait pas peur de Cthulhu de Karim Berrouka – Editions ActuSF, collection « Les Trois Souhaits », février 2018

Les Attracteurs de Rose Street

Samuel Prothero et Jeffrey Richmond sont tous deux membres du Club des Inventeurs. Le premier exerce le métier d’aliéniste, une nouveauté regardée avec méfiance à l’époque, son jeune âge excusant sa naïveté en matière politique. Le second est l’objet de l’opprobre et du rejet de ses pairs en raison de ses fréquentations et parce qu’il s’est entiché d’une demeure héritée de sa défunte sœur, située à Saint Nichol, l’un des pires bas-fonds de la cité de Londres. Persuadé qu’il est possible de réformer le monde, pour l’avantage de tous, Prothero accepte de côtoyer la lie des assommoirs, bordels et autres tripots, pour résoudre l’énigme que lui soumet Richmond. Ses talents d’aliéniste et son empathie ne seront pas de trop pour y parvenir.

« Peut-être sommes nous tous soit des attracteurs à la recherche de fantômes à dévorer, soit des fantômes à la recherche de l’oubli. Et peut-être que la différence essentielle entre le monde des esprits et celui-ci est que dans ce dernier nous pouvons être l’un et l’autre. »

On ne remerciera jamais assez les éditions du Bélial’ et Jean-Daniel Brèque, son traducteur attitré, pour leur dévouement à la cause de Lucius Shepard dans nos contrées. Une abnégation une fois de plus source de ravissement pour le lecteur. Les Attracteurs de Rose Street délaisse les paysages de l’Amérique, convoquant l’imaginaire victorien des romans gothiques ou sociaux anglais. Le rabat de la première de couverture évoque Mary Shelley et Jane Austen, mais bien entendu, on pense également à Charles Dickens et Robert-Louis Stevenson, voire aux romans gothiques et à ces récits de mauvaise réputation colportés par les Penny dreadfuls. Peu importe le cadre ou l’époque, l’exploration de la psyché, de ses non-dits, reste au cœur de l’écriture de l’auteur américain, nous donnant à lire une novella à l’atmosphère vénéneuse et charnelle, dont le crescendo dramatique impressionne par sa maîtrise.

Dans le cadre anxiogène et confiné d’un ancien bordel, Lucius Shepard plante le décor d’un récit classique de fantômes où la possession surnaturelle apparaît comme la continuation des tourments terrestres, sous une autre forme. L’air n’est en effet pas le seul élément vicié dans la capitale britannique. Les mœurs et les esprits semblent aussi pollués que le ciel obscurci par le smog. Inventeur génial, à l’origine d’un procédé technique permettant d’attirer les particules souillant l’air, Richmond est rongé par une culpabilité aussi délétère que mortifère. Par le plus grand des hasards, les attracteurs qu’il a inventé et installé sur le toit de sa demeure, ne se contentent pas d’extraire la suie de l’atmosphère. Ils drainent aussi les ombres errantes des défunts, lambeaux d’âmes déchirées, pris au piège, s’agitant sur un clous métaphysique. Avec l’aide de Prothero, le savant lunatique espère arracher au fantôme de sa sœur quelques informations sur les circonstances de sa mort.

À bien des égards, le jeune aliéniste apparaît comme un candide, nourrissant encore de nombreuses illusions sur le progrès. En côtoyant Richmond et le fantôme de sa sœur, sans oublier les deux anciennes pensionnaires du bordel ayant choisi de rester après le décès de leur maîtresse, il va se frotter à la duplicité et aux vices les plus sordides de la bonne société, sans pour autant perdre cette étincelle vitale qui fonde son engagement politique, dans la plus noble acception du terme. Aidé en cela par Jane, prostituée finalement plus sincère que ne le laisse présager sa situation de courtisane, il va explorer les angles morts de la psyché de son employeur, côtoyant l’horreur et la débauche. Et s’il ne ressort pas tout à fait indemne de cette expérience, elle lui permet cependant de réévaluer la justesse de son idéal, à l’aune d’un monde sur lequel il n’a finalement guère de prise.

Les Attracteurs de Rose Street confirme que Lucius Shepard nous a beaucoup manqué ces dernière années. Et, si cette novella ne figure pas parmi les plus marquantes de l’auteur, elle n’en distille pas moins une attraction fascinante à laquelle on succombe avec beaucoup de plaisir. A suivre avec Abimagique, toujours dans la collection « Une Heure-Lumière ».

Les Attracteurs de Rose Street (Rose Street Attractors, 2011) De Lucius Shepard – Éditions Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », 2018 (novella traduite de l’anglais [États-Unis] par Jean-Daniel Brèque)

Kiruna

2013. Maylis de Kerangal se rend en Suède, quelque part au-delà du cercle polaire Arctique, dans la ville de Kiruna qui abrite la plus grande mine de fer d’Europe. Le projet de se rendre dans ce lieu hostile a émergé progressivement pendant une résidence d’auteur. L’autrice a alors reçu carte blanche (forcément) pour écrire un ouvrage sur les mineurs d’un autre monde. Après avoir pris le pouls de l’ancienne fosse Delloye à Lewarde, après avoir fait un tour de la planète, via des images satellites de mines glanées sur Internet, elle finit par opter pour le Grand Nord suédois afin de découvrir l’univers minier.

De ce reportage en immersion, on retient tout de suite des images. D’abord, la nuit noire qui la saisit dès sa descente d’avion, une obscurité compacte déchirée difficilement par le pinceau lumineux des phares du car où elle s’installe. Puis au petit jour, que l’on doit attendre longtemps en novembre à cette latitude, c’est le choc. La sidération. Le gigantisme du site l’écrase. Les perspectives infinies, ouvertes sur la steppe et la taïga glacées, les véhicules surdimensionnés – camions, pelleteuses et autres foreuses –, les kilomètres de convoyeurs mécaniques, l’usine de traitement du minerai cyclopéenne et les galeries invisibles dont la profondeur avoisine les 1385 mètres, la renvoient immédiatement à sa condition infime.

Kiruna apparaît aussi comme une parfaite incarnation du capitalisme transplantée au milieu de nulle part, en terre indigène, celle de la dernière population autochtone européenne. L’histoire du site, storytelling lisse et policé présentant le développement de la mine comme un progrès continu et naturel, contribue à en gommer les aspérités. Les débuts héroïques dans une ambiance de Far-Ouest, les quelques heurts sociaux dans les années 1960, la recherche permanente du profit, l’adaptation constante de la technique pour plus d’efficacité, le désastre environnemental et culturel, l’obligation de déménager la ville condamnée par l’affaissement du sol fragilisé par les galeries de la mine, tout cela est pesé ou jaugé au profit d’un récit plus lénifiant. Avec son siège social de treize étages, en style international, une production ininterrompue, 24H/24, 7 jours/7, 365 jours pendant l’année, ses salaires élevés et sa contribution au déménagement et à la construction de Kiruna 2 selon les principes démocratiques, la société LKAB peut se targuer en effet d’être un bienfaiteur exemplaire.

Derrière le récit de Maylis de Kerangal se dessine aussi la vie des habitants de Kiruna. Ville et mine sont en effet imbriquées, comme le recto et le verso d’une même réalité. Les lieux se dévoilent à elle en chiffres, 67° 51′ 00 » nord, 20° 13′ 00 » est, 1,1 milliards de tonnes de minerai extraites en 115 ans d’exploitation, 25,5 millions de tonnes extraites en 2013. Les lieux se révèlent aussi en chair. L’autrice va à la rencontre de quelques habitants. Une expatriée française, géologue dirigeant la production de la mine grâce à l’auscultation méthodique du sous-sol. Un chauffeur de taxi attaché à sa volvo S70. Le responsable de la communication de la mine, revenu sur sa terre natale après des études brillantes à Stockholm parce que « ici c’est chez moi, ici pas ailleurs, c’est un endroit spécial, d’accord, mais c’est chez moi. » Et, une foule de petites mains, Ukrainiens, Polonais, Russes, hommes et femmes.

Et pourtant, Kiruna porte en germes toutes les contradictions du modèle capitaliste. Un ultralibéralisme prédateur, préférant sacrifier l’écologie pour contenter la recherche du profit. La mainmise d’une entreprise monopolistique cachant sous un projet de développement porteur de progrès social une destruction méthodique et irrémédiable de l’environnement. Une destination touristique pour des voyageurs en quête d’authenticité et de nature vierge masquant un univers artificiel, rendu viable par l’exploitation effrénée des ressources naturelles.

Maylis de Kerangal témoigne de tout cela, conférant aux lieux une épaisseur littéraire et rejoignant en cela d’autres reportages consacrés aux manifestations désastreuses de l’exploitation de la planète. Des angles morts dans lesquels s’annoncent les catastrophes de demain.

Ps : On renverra les curieux aux ouvrages de Thierry Marignac et de David Dufresne, Nancy Huston, Naomi Klein, Melina Laboucan-Massimo et Rudy Wiebe sur les sables bitumineux du Canada.

Kiruna de Maylis de Kerangal – (Éditions) La Contre Allée, collection « Les périphéries », 2019