Autorité

En dépit d’une taille plus conséquente (près de 400 pages quand même), Autorité n’a pas résisté longtemps. A vrai dire, je l’ai littéralement dévoré. Et même si Jeff VanderMeer a eu tendance à étirer l’intrigue de manière exagérée, je ne peux affirmer avoir complètement détesté ce deuxième volet de la trilogie du « Rempart Sud », comme on va le voir.

Autorité aurait pu être l’occasion d’élucider un petit peu l’énigme de la Zone X, de répondre aux nombreuses interrogations jalonnant le périple de la douzième expédition dont le dénouement nous est désormais connu, du moins le pense-on. D’emblée, l’auteur américain déjoue les attentes en décalant son récit vers d’autres horizons. Les rares réponses que Jeff VanderMeer livre en effet ne suscitent que d’autres questions, accentuant le sentiment d’incompréhension prévalant dans le premier volet de la trilogie. En fait, les arcanes de l’organisation Rempart Sud remplacent ici les mystères de la Zone X, et la mission de Control, l’agent antiterroriste envoyé par Central, le cerveau bureaucratique de l’organisation dont dépend Rempart Sud, semble frappée du sceau de la méfiance, voire de la paranoïa, en dépit d’apparences prosaïques, du moins au départ. Mais, rembobinons un peu le fil des événements.

« Comment une superstition pouvait-elle être vraie ? Control y réfléchit plus tard, en commençant à s’intéresser à son déplacement jusqu’à la frontière tout en parcourant un dossier que Whitby lui avait sorti, simplement intitulé Théories. Peut-être superstition était ce qui se glissait dans les interstices, les fissures, quand on travaillait dans un endroit où le moral baissait et où les ressources s’épuisaient. »

Par atavisme familial, du côté maternel surtout, John Rodriguez a choisi l’antiterrorisme comme profession, optant pour le secret et l’ingratitude de l’anonymat. Par l’entremise de sa mère, il est missionné pour reprendre en main Rempart Sud, l’agence gouvernementale créée pour enquêter sur la Zone X et éviter toute intrusion malvenue. Sa directrice est en effet portée disparue depuis le retour de la douzième expédition dont seules la géologue, l’anthropologue et la biologiste sont revenues, à jamais transformées. Des coquilles vides, dépourvues des souvenirs de leurs originaux et pourtant en tout point semblables à eux. Pour Rodriguez ou plutôt Control, comme il se présente auprès du personnel du Rempart Sud, le défi ne semble pas insurmontable. Il en fait même une affaire déjà réglée, espérant ainsi regagner la confiance de la Voix, à qui il téléphone ses rapports.

Mais, son expertise psychologique en matière d’espionnage se délite progressivement devant la résistance passive du personnel. Le siège de l’agence gouvernementale, dont les installations jouxtent la frontière de la Zone X située au-delà d’un no man’s land retournant peu à peu à l’état de nature, lui apparaît comme un lieu truffé d’angles morts et de faux semblants, à la normalité aléatoire, voire illusoire, où la seule personne sincère semble être la biologiste, ou du moins l’être vivant se faisant passer pour elle et qui répond désormais au nom d’Oiseau fantôme. Un sentiment d’angoisse imprègne ainsi les couloirs labyrinthiques de l’institution et les salles d’examen transformées en mausolées, poussant les individus vers une sorte de folie latente, hors du contrôle de Central, hors de toute logique.

La folie a contaminé Grace, la directrice-adjointe, dont la dévotion inébranlable à la directrice disparue se conjugue à une hostilité rédhibitoire envers Control. Elle n’a pas épargné Whitby, qui nourrit des théories bizarres et farfelues sur la Zone X. Sans oublier Cheney, le physicien qui masque sa peur de l’inconnu sous une logorrhée verbale intarissable. En fait, l’ensemble du personnel du Rempart Sud, scientifiques y compris, vit dans l’attente d’un désastre ou d’une révélation imminente, dont les motivations échappent à l’entendement, revêtant l’apparence d’une nature immaculée, vous transformant sans rémission possible.

Jeff VanderMeer parsème son récit de détails inquiétants et de fausses pistes, poussant à l’extrême l’atmosphère bizarre et effrayante prévalant entre les murs du Rempart Sud. Il le fait sans se presser, rejetant la tentation du coup de théâtre qui agace, optant à la place pour un suspens tranquille qui accroît le malaise. D’aucuns trouveront le propos ennuyeux, lent et soporifique. D’aucuns dresseront des parallèles avec les œuvres d’autres auteurs, notamment les frères Strougatski ou Stanislaw Lem. En dépit de ces quelques réserves, on ne parvient pas pourtant à lâcher le roman. L’écriture et le rythme contribuent en effet beaucoup à une fascination incontestable, distillant une horreur subtile, tout en retenue et en tension. Quant au sens, il échappe encore à la raison. Mais, peut-être est-ce le but final de la trilogie ? A suivre donc avec Acceptation, troisième tome de la trilogie du « Rempart Sud ».

Autorité – La trilogie du Rempart Sud 2/3 (Authority, 2014) de Jeff VanderMeer – Éditions Au diable vauvert, 2017 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Gilles Goullet)

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Journal des années de poudre

« Quand la légende dépasse la réalité, alors on publie la légende ! » Les amateurs de western auront reconnu ici sans mal la réplique du film L’Homme qui tua Liberty Valance. Une citation qui correspond idéalement au roman de Richard Matheson. Journal des années de poudre s’attache en effet à l’itinéraire de Clay Halser, une de ces légendes dont les aventures enjolivées composent l’ordinaire des dime novels, contribuant à forger le mythe du Far West. Surnommé par la presse le Prince des Pistoliers, Clay n’était pourtant au départ qu’un jeune homme plein d’espoir, parti chercher l’aventure à l’Ouest après avoir participé à la Guerre civile. Sans véritables qualités, si ce n’est celle de donner la mort sans coup férir, une tâche dont il s’est acquitté avec talent pour le compte de l’Union, il flirte d’abord avec l’illégalité avant d’endosser le costume funèbre de marshal. En dépit de la faible espérance de vie des gardiens de l’ordre, Clay se découvre très vite des dispositions pour la fonction, profitant d’être du bon côté de la loi pour régler ses comptes.

Faux roman fantastique mais authentique western, Journal des années de poudre n’aurait que peu d’intérêt si Richard Matheson se contentait de raconter le parcours violent et tragique d’un as de la gâchette. On renverra d’ailleurs les amateurs de noir et d’Ouest sauvage vers Deadwood de Pete Dexter, amplement plus convaincant sur ces deux points.

Individu ordinaire, un brin naïf, Clay Halser ressemble beaucoup à Wild Bill Hickok dont il croise la route à deux reprises. Matheson reviendra par la suite sur cette figure emblématique de l’Ouest avec The Memoirs of Wild Bill Hickok. En attendant, les aventures de Clay pillent sans vergogne quelques épisodes de l’histoire de la « frontière » américaine, notamment la guerre du comté de Lincoln. Fort heureusement, le récit profite d’un dispositif narratif astucieux, peut-être un tantinet lassant sur la longueur, présentant la mythification de Clay comme un processus de déshumanisation implacable. Récupéré après sa mort, le récit du pistolero, couché par écrit dans son journal intime, fait ainsi l’objet d’une publication posthume. Une version corrigée et retouchée (toutes les bordées d’injures sont coupées) qui, selon son ami le journaliste Frank Leslie, tente de rendre justice au pistolero en rétablissant la vérité sur sa vie. Bien entendu, la vérité se dessine entre les lignes, conférant à ce Journal des années de poudre une dimension introspective inattendue.

Mais le cœur du récit de Matheson se situe autour des notions de fiction et de réalité. Littéralement vampirisé par sa légende, dépossédé de son identité, Clay n’est finalement qu’un pantin, victime de ses pulsions, qui nourrit avec la fiction une relation exclusive et ambiguë.

Avec Journal des années de poudre, Richard Matheson nous livre donc un western dépourvu de toute vision archétypale, cherchant surtout à atteindre une forme de démystification, celle du Far West et de ses héros de papier.

Journal des années de poudre (Journal of the gun years, 1991) de Richard Matheson – Éditions Denoël, collection «  Lunes d’encre  », 2002 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Brigitte Mariot)

Miro Hetzel

Septième titre de Jack Vance publié aux éditions Le Bélial’, Miro Hetzel rassemble dans un même ouvrage L’Agence de voyage de Terrier et « Le Tour de Freitzke », textes figurant déjà au sommaire de deux recueils différents, Crimes et enchantements et «  Le Livre d’Or » consacré à l’auteur américain. D’aucuns diront : rien de neuf sous les multiples soleils de l’Aire Gaéane. Ils auront raison. L’ouvrage a toutefois l’intérêt de remettre en mémoire les enquêtes de l’effectueur terrien, inscrivant son personnage dans la continuité des héros vanciens tels Glawen Clattuc, Gastel Etzwane ou Kirth Gersen. Miro Hetzel n’est en effet guère différent. Roublard, calculateur, débrouillard et sans état d’âme, à l’instar des durs à cuire du roman noir auxquels il emprunte beaucoup des traits, l’effectueur fait payer ses services très cher. De quoi lui garantir un niveau de vie enviable et obtenir une juste contrepartie aux enquêtes périlleuses qu’il mène sur les mondes lointains et désolés.

Avec L’Agence de voyage de Terrier et « Le Tour de Freitzke », Jack Vance laisse libre cours à son imagination, nous immergeant sur deux des mille et une planètes de l’Aire Gaéane. L’occasion de découvrir leur société exotique mais mortelle pour celui qui n’en maîtrise pas les arcanes. Dans le premier récit, Miro débarque sur Maz, monde habité par les Gomaz, une espèce humanoïde fière et belliqueuse ayant jadis menacé l’Étendue Gaéane et les empires Liss et Olefract. Le commerce des armes étant désormais prohibé, la planète est dépourvue d’attrait, si ce n’est pour les touristes en quête de frissons. Il semblerait pourtant que la société Istagam ait obtenu d’une façon inavouable les services de quelques clans autochtones afin de produire des composants microniques à un coût défiant toute concurrence… Dans la seconde histoire, plus courte, Miro accepte de traquer un ancien camarade de classe jusque sur sa planète natale, manière pour lui de replonger dans son passé et d’assouvir une vengeance trop longtemps laissée de côté. Délaissant la veine socio-ethnologique pour laquelle l’écrivain est beaucoup apprécié, ce récit met surtout en exergue la capacité de Miro à déjouer les faux-semblants et les non-dits, dévoilant au passage le goût de Jack Vance pour les intrigues alambiquées. En dépit de cet aspect plus policier, « Le Tour de Freitzke » met en scène une figure de sociopathe n’ayant rien à envier aux Princes-Démons de la série éponyme, voire à Ronald, le triste héros adolescent de Méchant garçon.

Bref, vous l’aurez compris, si Miro Hetzel ne figure pas au rang des œuvres majeures de Jack Vance, les aventures de l’effecteur n’en demeurent pas moins une lecture divertissante et faussement naïve – du pur Jack Vance, en somme.

Miro Hetzel de Jack Vance – Éditions Le Bélial’, mai 2017 (roman et novella traduits par E.C.L. Meistermann et Jean-Pierre Pugi, révisés par Pierre-Paul Durastanti)

Bacchiglione Blues

« À l’heure où Zlatan Tuco quittait la maison de Tito Pasquato, ce dernier était bien loin, au volant de son fourgon déglingué, en compagnie des deux demeurés avec qui il formait un trio de choc depuis des lustres : Toni Drugo, surnommé l’Aromate, petit homme trapu taillé comme une armoire à glace, qui avait gardé ses cheveux aile de corbeau bien qu’il ne fût plus tout jeune, et Ivo Sborin, grand escogriffe aux incisives pourries, connu sous le nom de Tringlebouc, dont les derniers cheveux rescapés avaient formé un camp de réfugiés sur la nuque. »

Tito, Toni et Ivo sont trois truands sans envergure. Des petites frappes aux rêves médiocres issues d’un lumpenprolétariat prêt à toutes les combines pour quelques euros. Ces trois pieds nickelés de la campagne padano-vénitienne ont décidé de changer de catégorie en organisant l’enlèvement de la femme d’un industriel du coin. Un gros coup qui pourrait les transformer en millionnaires. À la condition de surmonter la poisse qui leur colle à la peau comme cette nuée de moustiques tigres dont ils doivent supporter les piqûres dans la planque où ils sont retranchés avec leur otage. À la condition de survivre aux manigances du roi du sucre qui n’a pas envie de lâcher l’argent de la rançon sans rien entreprendre.

Faisons plus court que d’habitude, mais compte tenu de la taille du bouquin (141 pages), cela ne me paraît pas abusé. Bacchiglione Blues s’impose d’emblée comme une lecture légère, empreinte d’un mauvais esprit jubilatoire. Matteo Righetto semble en effet beaucoup s’amuser des déboires de son trio criminel, n’économisant pas par ailleurs ses sarcasmes à l’encontre des victimes. Sous sa plume, la population de Padanie-Vénétie se réduit à un ramassis d’individus aux motivations étriquées. Des ratés et des rustres aux mœurs grossières, flirtant avec la délinquance et le racisme. Affreux, sales et méchants pourrait-on dire pour paraphraser le titre d’un film d’Ettore Scola.

Expédié en quelques heures de lecture, le roman de l’auteur italien ne trahit pas une quatrième de couverture le présentant comme une sorte de pulp détournant les codes du roman noir. Avec son ragondin blanc, ses témoins de Jehovah en maraude et ses tueurs sadiques en embuscade, Matteo Righetto place la barre très haut, accouchant d’une histoire rocambolesque qui révèle de surcroît une gouaille réjouissante, un art de la description incongrue et un goût assuré pour la satire et le burlesque.

Bref, Bacchiglione Blues apparaît comme une très bonne surprise, dévoilant des trésors d’humour vachard et de noirceur. On en redemande !

Bacchiglione Blues (Bacchiglione Blues, 2011) de Matteo Righetto – Éditions La dernière goutte, collection « Fonds noirs », 2015 (roman traduit de l’italien par Laura Brignon)

La Maison des damnés

Sept jours. C’est le temps exact dont dispose le Dr Barrett, un célèbre parapsychologue, pour élucider le mystère de la maison Belasco. Une semaine pour purger la demeure de l’entité meurtrière qui la hante et ainsi donner davantage de substance à sa théorie sur les radiations électromagnétiques.

Auparavant, il lui faut convaincre l’équipe de spirites qui l’accompagne. Un choix dont il se serait bien passé mais imposé par le commanditaire de la mission, un riche magnat que la perspective de mourir effraie et qui espère prouver scientifiquement la survie de l’âme. Mais, a-t-on jamais vu équipe plus désunie que ces investigateurs attirés par la réputation sinistre de la maison Belasco ? Lionel Barrett est persuadé que les manifestations paranormales sont issues du subconscient humain, comme une sorte de moi subliminal à l’origine des phénomènes psychiques. De son côté, Florence Tanner est convaincue d’agir dans l’intérêt des âmes damnées afin de leur apporter le secours spirituel dont elles sont privées dans l’au-delà. Quant à Benjamin Fischer, seul survivant d’un précédent séjour dans la maison Belasco, il a accepté d’y revenir contre la promesse d’une récompense de 100 000 dollars. Une somme dont il compte faire bon usage, ses talents de médium ayant été définitivement ruinés après cette précédente expérience traumatisante. Bref, pour le trio de spécialistes et l’épouse de Barrett, l’ingénu du groupe, la semaine ne s’annonce pas de tout repos.

En dépit de ses qualités, on ne peut guère nier l’aspect daté de La Maison des damnés. La mode était à la maison hantée, aux pouvoirs parapsychologiques (ne dîtes pas paranormaux, cela manque de sérieux) et à l’ectoplasme baladeur. Toutefois, le constat ne nuit pas fâcheusement à l’aura de classique dont se pare le récit, adapté au cinéma en 1973 par Richard Matheson lui-même, pour le compte de John Hough. Les inconditionnels de l’auteur américain retrouveront ainsi son goût pour les intrigues psychologiques et un tantinet déviantes. L’horreur se cantonne en effet aux tréfonds de la psyché humaine, sévissant de manière perverse et retorse pour pousser à la folie et à la mort le Dr Barrett et les membres de son équipe. Et lorsque la terreur se déchaîne, elle agit de façon indirecte et convenue, se passant des effets horrifiques, voire gores, auxquels les ouvrages ultérieurs, et le cinéma, nous ont habitués.

De la même façon, Richard Matheson tend à rationaliser les phénomènes surnaturels, s’intéressant à l’explication de leurs causes et délaissant l’exploration de toutes les nuances horrifiques de leurs manifestations, même si certaines scènes se révèlent très anxiogènes, notamment celle du sauna. Il s’attache surtout à la psyché des personnages, nous invitant à un voyage au centre de la tête. Car, l’horreur est ici tapie dans les tréfonds de l’esprit humain. Celui de l’inventeur de la maison des damnés lui-même, Belasco, un être dépravé aux mœurs imprégnées par un sadisme mortifère. Elle affleure aussi dans l’esprit des membres du groupe qui semblent avoir tous un passif psychologique chargé, offrant un terrain favorable aux manipulations d’outre-tombe d’un maître des lieux acharné à les perdre.

Finalement, au bout de plus de trois pages au rythme sans faille, cliffhangers y compris, le dénouement de l’intrigue tient plus de la résolution d’une énigme policière, genre dans lequel a œuvré également l’auteur américain. On est bien loin du festival gothique ou horrifique attendu. De même, on repassera pour avoir sa dose de frisson cathartique. À vrai dire, Richard Matheson nous convie à une thérapie de groupe empreinte de perversité, puisque libérés de leurs refoulements, de leurs névroses et de leur fantasmes déviants, les survivants de La Maison des damnés peuvent poursuivre leur chemin, apaisés, avec de surcroît le sentiment du devoir accompli. Maintenant, comme on dit, un lecteur averti vaut deux ectoplasmes.

La Maison des damnés (Hell House, 1971) de Richard Matheson – Réédition J’ai lu, juillet 2017 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Patrick Reumaux)

Là où les lumières se perdent

Jacob McNeely aurait sans doute rêvé d’une autre vie. Il doit hélas se contenter de supporter un destin tout tracé, entre un père violent et une mère toxicomane. Dans le comté de Jackson, au cœur des Appalaches, Charlie McNeely domine en effet le marché de la méthamphétamine. De nombreuses complicités, achetées à peu de frais dans la police locale et le voisinage, lui garantissent une certaine impunité. Mais, comme on n’est jamais complètement à l’abri des bavards, il n’a jamais hésité à user de l’intimidation et de la violence. Il aimerait bien que Jacob prenne sa suite. Il lui confie d’ailleurs de plus en plus de tâches, histoire de gommer la tendresse qui émousse le tempérament de son fils. Mais, Jacob ne sait pas encore s’il est prêt à assumer l’atavisme familial. Il aime Maggie, dont le destin semble aussi tout tracé. À la prochaine rentrée, elle quittera la vallée pour poursuivre ses études et sortir de ce cul de basse fosse d’où rien ne ressort indemne. Elle est son seul espoir, lui offrant une échappatoire par procuration, en quelque sorte.

Dans la lignée de Ron Rash ou de Daniel Woodrell, David Joy ausculte les angles morts du prolétariat rural américain. Un milieu frustre où l’on tire le diable par la queue, entre déprise économique, alcoolisme et délinquance. Là où les lumières se perdent s’attache ainsi au point de vue d’un jeune homme, à peine sorti de l’adolescence, pas vraiment taillé pour prendre la suite de l’entreprise criminelle de son père. Jacob est à la fois le révélateur de ce microcosme délétère et sa victime expiatoire. Pas assez pourri pour accomplir sans état d’âme toutes les missions commanditées par son père, mais déjà trop engagé sur la voie du crime pour espérer s’en sortir sans cauchemarder, il oscille sans cesse entre le fatalisme et le sentiment qu’il peut conjurer le déterminisme social et familial. De cette infime lueur d’espoir, incarnée par un amour s’exprimant avec pudeur, Jacob tire le ressort nécessaire pour lui permettre de continuer à avancer, en dépit de l’adversité qui s’acharne contre lui.

Là où les lumières se perdent recèle également des moments de grâce, empreints d’un lyrisme inspiré par les émotions simples et le spectacle de la nature. Un coucher de soleil sur les montagnes, un torrent jaillissant dans la vallée, des relations sincères magnifiées par la naïveté de la jeunesse. Ces pauses bienvenues, instants contemplatifs arrachés à un quotidien sordide, sont hélas vite éclipsées par le retour au réalisme trivial et violent, mas aussi par la duplicité d’une humanité dont on peine à mesurer la noirceur. Et pourtant, c’est ainsi que les hommes vivent.

Même si les ressorts de Là où les lumières se perdent ont été lus et vus à de multiples reprises, David Joy en tire un sens du tragique dont le caractère inexorable nous laisse comme assommé. Born under a bad sign. Définitivement.

« Le moment de paix était désormais proche, et j’ai finalement compris qu’il n’y avait aucune différence entre ici et là-bas. Seuls comptaient la zone du milieu de ce monde pourri, le vaste espace qui s’étirait entre les deux, et ceux qui étaient nés avec assez de cran pour l’affronter. »

Là où les lumières se perdent (Where All Light tends to Go, 2015) de David Joy – Réédition 10/18, septembre 2017 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Fabrice Pointeau).

Existence

David Brin s’était fait rare sous nos longitudes. La réédition de plusieurs de ses anciens romans et la parution d’un inédit chez Bragelonne semblent marquer un regain d’intérêt pour l’un des auteurs de hard SF les plus intéressants de la fin du XXe siècle. Un fait dont on ne se plaindra pas, tant ce briseur d’étagère (pas moins de 700 pages) intitulé Existence, malgré des prémisses un tantinet mollassonnes et une propension à tirer à la ligne, se révèle au final passionnant.

Fin du XXIe siècle. Dans son berceau natal, au fin fond du puits de gravité terrestre, l’humanité vit dans la hantise de sa propre extinction. Les États-Unis ont disparu, remplacés par plusieurs États de seconde zone, et la Chine, désormais promue superpuissance mondiale, ne semble pas en mesure d’imposer son leadership sur une planète divisée en clades, castes et zones de libre-échange. Dans ce monde ravagé par les catastrophes climatiques, en proie à la pénurie, aux migrations incontrôlées et aux inégalités criantes, où de vastes espaces côtiers sont engloutis par l’élévation des mers, ils sont bien peu encore à tourner leur regard vers des cieux désespérément déserts. L’espace profond est désormais dévolu aux sondes robotisées. Seul l’espace proche, à l’abri de la ceinture de Van Allen, attire encore l’humanité. Converti en terrain de jeu par les plus riches, il est parcouru aussi par des éboueurs qui le nettoient des déchets abandonnés après le boom de la course à l’espace. Pourtant, la découverte d’un artefact extraterrestre vient bousculer les routines de cette société de l’immédiateté où l’information, disponible en multiples couches de réalité augmentée, requiert l’assistance d’IA dévouées. La nouvelle inquiète la néoblesse, cette oligarchie attachée à ses privilèges pour qui la transparence ne va pas de soi. Elle remet en question la stratégie de conquête du pouvoir du mouvement des Renonciateurs, une secte prônant la rupture avec le progrès technologique. Elle attise enfin les convoitises, menaçant d’entraîner l’apocalypse tant crainte.

Existence illustre le versant purement spéculatif de l’œuvre de David Brin. S’inscrivant dans le registre de la hard SF, même s’il s’autorise un clin d’œil en direction du très séminal « cycle de l’Élévation », l’auteur américain amorce ici une multitude de pistes de réflexion qui titille le sense of wonder, tout en acquittant son tribut à la mémoire collective du genre. Le roman apparaît comme une sorte de boîte à outils pour un post-humanisme conçu comme seul débouché pour une humanité acculée au bord du gouffre par un progrès exponentiel. Entre Pandore et Prométhée, les hommes doivent ainsi se résoudre à se choisir un destin et une place dans l’univers, conscients que la vie est chose fragile et fugace.

À la question posée par le paradoxe de Fermi, Existence apporte ses réponses. Un foisonnement d’hypothèses, parfois exposées de manière trop didactiques, dévoilant des perspectives vertigineuses comme on les aime en science-fiction. En dépit de personnages fades et d’intrigues secondaires superflues, l’auteur américain trace sa route, compensant la faiblesse des uns et l’ennui suscité par les autres. Il explore ainsi les possibles, tissant avec habileté une trame dense et parfois confuse, où fort heureusement émergent des fulgurances saisissantes.

Bref, avec Existence, David Brin accomplit un retour gagnant dans nos contrées. De quoi réjouir les adeptes de prospective mais également de space opera, sans oublier les amoureux des dauphins. Ils sont légion chez les fans de l’auteur depuis le rafraîchissant Marées stellaires.

Existence (Existence, 2012) de David Brin – Éditions Bragelonne, collection Bragelonne SF, 2016 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Claude Mamier)