L’assassinat de Joseph Kessel

Des bas-fonds du Pigalle de l’entre-deux-guerres où survivent les exilés de tout bord de l’Empire russe, qu’ils soient anciens exploiteurs ou exploités, aux fumeries d’opium d’avant la prohibition des opiacés asiatiques, Mikaël Hirsch convie le lecteur à une folle soirée, une nuit d’ivresse, en compagnie de Nestor Makhno et de son contempteur, le futur académicien Joseph Kessel. Entre le héros déchu au visage couturé de cicatrices et l’écrivain dénonciateur de l’antisémitisme supposé de l’ex-général de la Makhnovchtchina dans la nouvelle diffamatoire « Makhno et sa juive », le malentendu est total. L’anarchiste n’est en effet plus que l’ombre du combattant qu’il a été en Ukraine et seule lui reste sa gloire passée, entretenue par un milieu libertaire contribuant également en partie à sa subsistance. Pour Makhno, Kessel doit mourir. Cisaillé par la toux provoquée par la tuberculose qui le ronge, il arme son pistolet avec les dernière cartouches, se préparant à faire la peau à ce plumitif dont les écrits travestissent sa légende en le vouant aux gémonies, celles réservées aux tyrans et aux monstres sanguinaires. Ce Kessel dont les mots assassins ont contribué à façonner la légende noire du bourreau assoiffé de sang, organisateur de pogroms et tueur en série du peuple juif. Un ramassis de calomnies inspirés d’un mémoire édité à Berlin par le faux colonel blanc (mais authentique espion rouge) Guerassimenko, et relayé ensuite par la propagande soviétique, via le quotidien L’Humanité. Kessel en a recopié des passages entiers plaquant sur Makhno l’image fantasmatique d’une monstruosité qu’il a côtoyé lors d’une mission effectuée en Sibérie et dont il espère nourrir sa fiction.

« On ne devrait jamais boire avec les gens qu’on va tuer. »

L’assassinat de Joseph Kessel oppose la légende née de faits réels à la fiction résultant de la mythomanie littéraire. Entre Histoire et littérature, Mikaël Hirsch nous invite à une déambulation nocturne où l’on croise des anonymes aux existences fracassées et quelques figures mondaines de l’époque. Mais, le roman est surtout un duel, un affrontement d’egos, mis en scène par le truchement de la fiction, où l’homme d’action oppose sa vérité à celle du romancier. Mikaël Hirsch s’interroge ainsi sur la dangerosité de la littérature et sur sa supériorité par rapport à la réalité, la première l’emportant sur la seconde, même si le triomphe n’est que provisoire car tributaire lui-même de circonstances liées à l’évolution de l’Histoire. Car, si le scandale n’épargne pas les écrivains, qui craint désormais de nos jours les révélations de leurs livres ?

L’assassinat de Joseph Kessel nous rappelle aussi que l’Histoire est cruelle avec les existences individuelles, surtout lorsqu’elles appartiennent au camp des vaincus, et que seule la littérature peut les venger face à l’adversité. Mikaël Hirsh offre ainsi sa revanche à Makhno, même si la vengeance a l’amertume des lendemains de cuite. Traversé de fulgurances d’une poésie et d’une drôlerie irrésistibles, notamment lorsque Malraux fait irruption au milieu des fêtards, le roman n’en demeure pas moins une tragi-comédie dont on mesure toute l’ironie en découvrant l’anecdote finale.

Si la curiosité vous taraude ou si le spleen vous prend, L’assassinat de Joseph Kessel paraît donc être un viatique acceptable pour reprendre goût à la vie.

L’assassinat de Joseph Kessel – Mikaël Hirsch – Serge Safran éditeur, mai 2021

Sur la route d’Aldébaran

Renouant avec l’un des lieux communs de la Science fiction, le Big Dumb Object (aka le Grand Truc Stupide), Adrian Tchaikovsky nous propose avec Sur la route d’Aldébaran un court récit flirtant avec la Hard SF et l’horreur. Un cocktail gagnant, on va le voir, non dépourvu d’une bonne dose d’humour grinçant.

Gary Rendell est le dernier survivant de l’expédition terrienne dépêchée aux confins du système solaire pour percer le mystère d’un artefact extraterrestre, découvert inopinément par une sonde spatiale. La chose interroge en effet toute la communauté scientifique, au point de faire taire les conflits qui ont déchiré jusqu’à très récemment l’humanité, lui faisant frôler l’extinction à plusieurs reprises. Elle nargue les plus grands spécialistes avec sa face aux traits vaguement batraciens et sa structure fractale qui semble s’étendre en-dehors de l’espace-temps. Autrement dit, l’objet est un portail sur ailleurs, riche en potentialités d’expansion. Une Grande porte ouverte sur l’univers. De quoi faciliter grandement les déplacements et les contacts avec d’autres civilisations. A la condition de comprendre son fonctionnement.

En bon citoyen britannique, Gary Rendell n’est heureusement pas dépourvu d’humour, du moins cette forme particulière d’humour pratiquée dans son archipel natal. Un état d’esprit lui ayant permis de survivre jusque-là, en dépit du désastre résultant de l’exploration des tréfonds minéraux du Dieu-Grenouille, comme il a pris l’habitude d’appeler l’artefact. Dans ses cryptes sans queue ni tête, Gary doit se garder en effet des mauvaises rencontres, surtout avec les multiples monstres dont il connaît désormais la faim inextinguible. Il se sent aussi seul et démuni face à ces choses étranges qu’il est contraint de manger pour demeurer vivant et dont l’apport nutritif est inversement proportionnel à l’inconfort digestif qu’elles lui font endurer. Gary aimerait enfin rentrer chez lui et oublier l’exploration des étoiles, activité lui ayant procuré plus de déplaisir que de satisfaction. Mais, cela est-il encore possible ?

« On pourrait croire que cette créature s’est introduite dans le bureau de Dieu, après l’école, pour y chiper tous les vilains jouets confisqués aux anges déchus. »

Sur ce blog, on a beaucoup aimé Dans la Toile du temps et Chiens de Guerre. On garde d’ailleurs en réserve Dans les profondeurs du temps, dernier titre d’Adrian Tchaikovsky traduit dans nos contrées, histoire de ne pas épuiser immédiatement toute sa bibliographie en français. Sur la route d’Aldébaran est un court récit qui réjouira l’amateur d’une certaine forme de Science fiction classique, même si l’optimisme n’y est guère de rigueur.

Narrée à hauteur d’homme, peut-être devrais-je dire à hauteur de naufragé, la novella épouse le regard désabusé et ironique de Gary Rendell, dernier rescapé d’une mission d’exploration internationale. Le bougre ne nous épargne rien de ses humeurs ni de ses rencontres. Des créatures étrangères dont il s’émerveille en dépit de son impossibilité à communiquer avec elles, mais aussi des monstres tout en crocs, en écailles ou en tentacules, prêts à l’ingurgiter ou lui faire subir mille promesses de terreur. Sur ce dernier point, Adrian Tchaikovski fait preuve d’une belle imagination, convoquant un bestiaire n’ayant rien à envier aux bug-eyed monsters des pulps d’antan ou à la microfaune cauchemardesque dévoilée par un microscope.

Face à une adversité sacrément tordue, Gary oppose une volonté de survie inébranlable, défiant les obstacles et les pièges qui jalonnent son chemin avec un humour noir admirable. Dans ce carrefour des étoiles survivaliste, émaillé de chausse-trappes et de surprises fatales, on suit son périple et son histoire personnelle avec curiosité, voire une certaine empathie, avant de commencer à s’interroger sur les raisons de sa survie. Au lecteur de découvrir l’inversion de perspective finale, assez savoureuse il faut en convenir.

Entre horreur et humour noir, Sur la route d’Aldébaran tient donc toutes les promesses d’un court récit anxiogène dont le dénouement définitif vient éteindre toute envie de ricaner.

Sur la route d’Aldébaran (Walking to Aldebaran, 2019) – Adrian Tchaikovsky – Éditions Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », octobre 2021 (novella traduite de l’anglais par Henry-Luc Planchat)

Tamanoir

Le Tamanoir est un personnage libre, curieux, contemporain. C’est quelqu’un qui va fouiller, à son compte, dans les désordres et les failles apparents du quotidien. Ce n’est ni un vengeur, ni le représentant d’une loi ou d’une morale, c’est un enquêteur un peu plus libertaire que d’habitude…

Les lecteurs attentifs auront sans doute reconnu dans cette accroche en mode pastiche l’argument de départ de la série «  Le Poulpe  » initiée par Jean-Bernard Pouy avec La Petite écuyère a cafté, puis déclinée au fil de 290 aventures aux titres aussi calembouresques qu’inventifs. Le choix de cette accroche n’a rien de fortuit, Jean-Luc A. d’Asciano confessant lui-même dans la postface regretter que le héros parisien n’ait pas étendu ses tentacules jusqu’aux territoires inquiétants du fantastique. Du surnaturel, Tamanoir n’en manque pas puisqu’on y croise des entités immortelles, des démons, une ribambelle de chats et de la magie noire en pagaille. Chemin faisant, on se frotte aussi à la crapulerie humaine, même si ici l’enquête sert davantage de prétexte à Nathaniel, dit le Tamanoir, pour semer la zizanie dans les plans occultes fourbis par des criminels bien peu adroits. Bref, le Tamanoir n’usurpe pas son surnom lorsqu’il s’agit d’aller fourrer son appendice (pas celui auquel vous pensez) dans des endroits peu recommandables, histoire d’asséner un coup de pied dans la fourmilière.

En émule du facétieux dieu de la mythologie amérindienne, vague cousin du Jaguar, il est surtout un esprit malin, un arnaqueur doué, extorquant l’information auprès des malfaisants pour mieux réparer un tort, même s’il reste conscient que cela ne changera pas grand chose au monde tel qu’il va mal. Et, si son enquête fait la lumière sur une association de malfaiteurs à la charité très sélective, elle s’ingénie surtout à dépeindre un microcosme populaire et des routines très semblables au personnage inventé par Pouy. Une petite amie libre et indépendante, un quartier général situé dans un troquet où cuisine un homonyme du «  le Pied de Porc à la Sainte-Scolasse  », un ami anarchiste italien qui cache un arsenal chez lui, et tout un tas de freaks et punks à chiens rencontrés pendant ses vaticinations, il ne manque plus au Tamanoir qu’une passion secrète pour compléter le mimétisme. A défaut d’un zinc à se mettre sous la dent, du genre Policarpov I-16, on se contentera de la patine des zincs où il écluse quelques bières, histoire de conjurer les sortilèges médisants. Entre les allées du Père Lachaise et une Antre du Mal conçue comme un jeu de plateforme, en passant par un pavillon de banlieue ressemblant à une pièce montée monstrueuse, le bougre ne ménage pas sa peine, traînant sa gouaille contagieuse, ses calembours malicieux et ses affinités allitératives avec une générosité communicative.

Avec Tamanoir, Jean-Luc A. d’Asciano s’octroie ainsi une parenthèse amusante, plus légère et enlevée que Souviens-toi des monstres, mais pas moins ancrée dans les problématiques contemporaines. Sur les traces du «  Poulpe  », il acquitte honorablement son tribut aux littératures populaires, avec le souhait d’inspirer ainsi d’autres aventures. L’avenir nous dira.

Tamanoir – Jean-Luc André d’Asciano – Aux Forges de Vulcain, collection «  Romans  », mars 2020

La Petite Gauloise

Court texte de presque 135 pages, La Petite Gauloise relève de l’anticipation politique, celle suspendue au-dessus de nos destins à chaque élection, celle dont Jérôme Leroy a délimité les contours dans ses romans Le Bloc et L’Ange Gardien. On y croise et côtoie fugitivement une galerie de personnages appelés à subir des désordres géopolitiques bien éloignés de leurs préoccupations quotidiennes. Ou pas. L’intrication des faits et l’effondrement des perspectives historiques refileraient illico une grippe intestinale à l’estomac du chat de Schrödinger, même le mieux armé contre les caprices des états superposés de la réalité générés par le cantique des oracles de la politique du pire.

Dans une grande ville portuaire de l’Ouest que nous n’appellerons pas Le Havre ou Saint-Nazaire, même si l’on est fortement tenté de le faire, on croise ainsi la route d’une autrice désabusée, fille sérieuse et assez douée selon ses confrères, ayant réussi à vivre de sa plume en écrivant pour la jeunesse. Pas sûr que cette activité rémunératrice lui procure toute satisfaction. Et, ce n’est pas son compagnon, de dix ans son cadet, avachi dans les draps à côté d’elle qui pourra ranimer la flamme de la passion. On rencontre aussi le professeur de lettres à l’origine de sa venue dans un lycée de cette grande ville de l’Ouest, fonctionnaire de l’Éducation Nationale tiraillé entre une mission dépourvue de sens dans l’un de ces territoires perdus de la République, comme on dit, et une frustration sexuelle digne d’une échelle de Richter détraquée. On côtoie aussi Le Combattant, tout en majuscules et certitudes, terré dans une cave, la kalach à la main. La tête truffée des formules creuses d’un imam radicalisé, prêt à en découdre avec les robocops de la SDAT, le bougre s’imagine en Syrie ou en Afghanistan, voire en Libye. On entrevoit aussi un flic de l’antiterrorisme, arabe et musulman intégré, bien vu dans son quartier habité par des cathos bon teint, avant qu’il ne soit abattu par un policier municipal surarmé, parce qu’un bougnoule qui court dans la nuit en agitant une arme, on le flingue d’abord, on pose les questions après. Et puis, on aperçoit la silhouette évanescente de la Petite Gauloise, adolescente solitaire et mutique, libre de son corps et vagabondant en esprit, loin des tensions qui couvent dans la cité des 800 surplombant le centre de la grande ville de l’Ouest, très loin de la géopolitique et de ses désordres. L’image de l’innocence. Ou pas.

Jérôme Leroy reste fondamentalement un moraliste attaché à des valeurs, plutôt de gauche, qui aime affûter sa plume au fil d’une actualité meurtrière, anxiogène et désolante. Les attentats terroristes qui ont ensanglanté la France, la poussée des idées d’extrême-droite, dédiabolisées en direct et servies sur un plateau (de télé) par des médias et des politiques rendus fiévreux par la recherche du scoop ou du clash, fournissent à l’auteur le cadre où dérouler une anticipation politique dépourvue de toute poésie ou de toute utopie. Sur un ton cynique, non exempt de railleries, il n’épargne rien ni personne, dressant un portrait qui serait d’une noirceur étouffante s’il n’était sous-tendu par une ironie mordante, un recul omniscient dont il s’amuse lui-même dans le récit. Les petites lâchetés comme les grandes causes passent ainsi à la moulinette de sa plume caustique et désenchantée.

Et pourtant, le mirage de la Douceur n’est jamais très loin. Il miroite à l’horizon comme la mer dont le ressac vient laver les souillures sur la plage. Un hors champs à l’abri des désordres du monde. La Petite Gauloise oscille ainsi entre la nostalgie d’un ailleurs jamais advenu et pourtant éminemment désirable, un ailleurs débarrassé de la démagogie et de l’absurdité mortifère des idéologies, et la triste réalité d’une banlieue sans avenir, d’un lycée professionnel sans moyens, tous deux sacrifiés sur l’autel de la géopolitique, des égoïsmes bien compris et du double langage.

Tragique jusqu’à l’implacable absurdité de son dénouement imprévu, La Petite Gauloise renvoie dos à dos les bonnes consciences arrogantes et les faiseurs de radicalité, qu’ils soient sur les plateaux de télé ou dans les salles de prières clandestines. Avec cette novella rageuse, Jérôme Leroy pratique une distanciation sarcastique salutaire et nécessaire.

La Petite Gauloise – Jérôme Leroy – Rééditions Gallimard, collection « Folio policier », février 2019.

Les Maîtres des dragons

Publié au sommaire du tome 2 de « l’intégrale des nouvelles » de Jack Vance, Les Maîtres des dragons n’usurpe pas le qualificatif de petit classique de la science fiction qui lui vaut d’être réédité ici dans une version superbement illustrée par Nicolas Fructus, comme l’ont été Harrison Harrison et La Quête onirique de Vellitt Boe. Voici une belle occasion de retrouver l’imaginaire baroque de l’auteur américain, même s’il ne s’agit pas de la partie la plus marquante de son œuvre, en dépit du prix Hugo venu récompenser le présent texte en 1963.

L’humanité a trouvé refuge sur Aerlith échappant à l’extinction totale provoquée par la destruction de l’Empire terrestre. Côtoyant désormais les Sacerdotes, un peuple d’ermites aux pouvoirs inconnus et inquiétants, elle a développé sur la planète une société féodale reposant sur une caste de chevaliers, éleveurs de dragons sélectionnés pour leurs compétences guerrières. Des créatures spécialisées servant à la fois de montures et de combattants, surnommées Harpie, Terreur bleue, Démon ou encore Mastodontes. Retranchés aux tréfonds de leurs complexes troglodytiques respectifs, Joaz Banbeck et Ervis Carcolo entretiennent un statu-quo fragile entre leurs deux clans, le second ne songeant qu’à s’emparer du Val Banbeck afin de restaurer sa souveraineté jadis ébranlée par l’assaut extraterrestre mené par les Basiques. Fourbissant ses armes et dragons, il prépare ainsi sa revanche, ne tenant pas compte de la mise en garde de Joaz, convaincu du retour imminent des Basiques.

Ne tergiversons pas. Si Les Maîtres des dragons ne dépare pas dans l’œuvre de Jack Vance, le roman n’appartient cependant pas aux grandes gestes héroïques et truculentes de l’auteur, où s’accomplissent le destin et la vengeance d’un personnage solitaire, réduit le plus souvent à un archétype, dans le décor d’un monde exotique dont on découvre progressivement le caractère insolite. Il opte ici pour la concision, se contentant de dérouler une trame minimaliste dans un paysage minéral et poussiéreux, composé de canyons et de mesas désertiques. Le récit doit ainsi son inspiration autant au registre de la science fiction qu’à celui de la fantasy, voire du western. Comment en effet ne pas considérer la rivalité entre Banbeck et Carcolo comme la transposition d’un duel sous des cieux étrangers ? Comment s’empêcher de comparer leur domaine respectif aux vastes ranchs de l’Ouest américain ? On laissera le lecteur juger de l’effet provoqué par ces paysages extraterrestres marqués par le vent et l’ardeur du soleil, où s’accrochent des pionniers durs à la peine, viscéralement attachés à leur liberté.

L’amateur de complexité et de luxuriance descriptive ne trouvera hélas sans doute pas matière à satisfaire ses déviances, tant les événements ne ménagent guère de surprises, en dépit des manipulations de Joaz Banbeck, le plus calculateur des deux maîtres des dragons. Néanmoins, on espère qu’il appréciera la mise en abyme tordue offerte par le dénouement et l’attitude ambiguë des Sacerdotes, qui ne peuvent mentir lorsqu’on les interroge, mais se débrouillent pour en dire le moins possible sur leurs desseins. Un tour de force vancien.

Roman à l’intrigue simple et aux enjeux limités, Les Maîtres des dragons ne manque toutefois pas de charme, mêlant le plaisir de la géographie imaginaire à un antagonisme insoluble dont les multiples occurrences font le sel d’un récit divertissant.

Les Maîtres des dragons (The Dragon Master, 1963) – Jack Vance – Éditions Le Bélial’, octobre 2021 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Brigitte Mariot)

Puces

« L’évolution est du côté des cerveaux […] Et les meilleurs cerveaux existants ne sont plus les nôtres. »

On inaugure à Washington la nouvelle merveille du monde, l’équivalent ultramoderne du Parthénon, du château de Versailles ou de la Tour Eiffel. Pour assurer sa sécurité et son confort, l’humanité peut désormais se reposer sur le Centre national de gestion informatique, plus familièrement appelé le Cerveau. Une structure qui ouvre en fanfare l’ère des technologies de l’information. Concepteur et administrateur de cet impressionnant outil technologique, le docteur Thomas Heller est intimement persuadé de la logique implacable de son raisonnement. Le Cerveau va assurément permettre à l’humanité d’atteindre un stade supérieur de son développement. Tous les risques de dérapage ayant été évalués et chiffrés, bien peu osent encore émettre des réserves, y compris l’opposition, peu-à-peu laminée par une intense opération de communication. Mais, un événement imprévu vient enrayer cette belle mécanique. D’abord sous la forme d’une allergie cutanée irritante, puis de manière plus alarmante en s’incarnant sous la forme d’essaims de puces agressives.

« Le monde n’avait pas besoin de plus de chiffres. »

À bien des égards, Puces préfigure notre société technicienne où l’outil informatique, par son omniprésence, conditionne notre travail, nos loisirs, nos communications et une part de plus en plus importante de notre vie sociale, certes pas toujours pour le meilleur de la rationalité. Le réseau, via ses multiples terminaux de connexion, anticipe nos désirs, nous divertit, nous permet de communiquer et gouverne nos consciences, l’algorithmique pourvoyant (en principe) à nos besoins et encourageant notre attachement au modèle social dominant. Certes, si Theodore Roszak dresse un portrait effrayant de cette société de contrôle, il n’a cependant pas imaginé la part d’irrationnalité du phénomène et la viralité des pulsions, grandement facilitée par l’Internet, la téléphonie mobile et les nombreuses applications numériques de notre quotidien.

Si la catastrophe est le moteur du présent roman, celui-ci propose également une alternative aux dérives d’une technocratie toujours plus envahissante, synonyme d’aliénation, de guerre et de dégradation de l’environnement. Une vision sans doute plus optimiste que l’avenir imaginé par les Cyberpunks, mais qui paraît hélas désormais complètement folklorique.

Puces (Bugs, 1981) – Theodore Roszak – Réédition Le Livre de poche, 1987 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Jacques Polanis)

Lord Cochrane vs l’Ordre des Catacombes

Après avoir inspiré la « Saga de Sharpe », écrite par Bernard Cornwell, ou encore celle de « Horacio Hornblower », déclinée en plusieurs épisodes par C. S. Forester, voire le personnage de Jack Aubrey imaginé par Patrick O’Brian, la vie de Lord Cochrane n’attendait plus qu’un auteur prêt à céder à l’attrait de l’adaptation romancée pour entrer dans le domaine de la fiction. Porté aux nues pour ses exploits, puis décrié pour ses manœuvres frauduleuses, le dixième comte de Dundonald a connu en effet une carrière militaire et politique pour le moins chaotique, flirtant successivement avec les honneurs et la disgrâce, avant de connaître la réhabilitation. À n’en pas douter, le bonhomme était un aventurier, prêt à toutes les témérités pour contribuer à sa gloire personnelle, mais aussi un radical, soucieux de progrès dont la postérité a fait un héros libérateur.

Gilberto Villarroel a fait du personnage historique un gentleman voyageur, impulsif et courageux, prêt à saisir les opportunités qui s’offrent à lui pour servir sa cause et celle de ses amis. Un personnage généreux et fidèle, déterminé à défendre le génie humain avec cette touche de panache le rendant immédiatement sympathique. S’il pensait en avoir définitivement fini avec Cthulhu, les faits se chargent de le détromper, onze ans après son coup d’éclat dans la rade des Basques. Les nombreux disciples de l’entité cosmique complotent en effet dans l’ombre des catacombes parisiennes afin de précipiter le retour de celui qui rêve et attend. Ils écrivent son évangile impie, préparant son avènement futur et la restauration de sa domination absolue et universelle. Face à la menace, Lord Cochrane peut compter sur l’amitié des frères Champollion et sur la fraternité martiale de ses ennemis d’hier. Une communauté regardée avec méfiance par les pouvoirs issus de la Restauration.

Lord Cochrane vs l’Ordre des Catacombes renoue avec les recettes du précédent épisode des aventures du héros de papier de Gilberto Villarroel. Car, si Thomas Cochrane est un personnage historique avéré, l’auteur chilien s’amuse manifestement beaucoup à enrichir sa biographie d’épisodes inédits et de péripéties bigger than life, conférant à son existence un surcroît héroïque romancé fort divertissant. Nul déplaisir à craindre en effet, Villaroel connaît bien les recettes et les archétypes du roman d’aventures. Sous sa plume, l’imaginaire lovecraftien continue à se mêler avec bonheur à l’Histoire, celle de l’Europe au temps de la réaction monarchique, celle du reflux temporaire des idéaux révolutionnaires, mais aussi celle des sociétés secrètes et loges maçonniques œuvrant dans l’ombre afin de renverser l’ordre établi.

Abandonnant le décor océanique de la rade des Basques, l’auteur projette son intrigue dans le cadre familier du Paris au début du XIXe siècle, provoquant moult réminiscences auprès du lecteur accoutumé à la littérature populaire de cette époque. Si l’histoire y gagne incontestablement en familiarité, elle y perd hélas aussi un peu de sa fraîcheur et de cette originalité que lui conféraient les espaces maritimes de l’ouest charentais. Pas le temps cependant de le déplorer, toute réticence se trouve balayée par le souffle irrésistible d’un récit trépidant, ne craignant pas de mélanger les genres et les époques.

Entre fantastique, horreur cosmique et péplum, Gilberto Villarroel ne nous laisse pas le temps de nous ennuyer, déroulant un récit qui, s’il reste très prévisible et assez balisé, n’en demeure pas moins amusant et épique. Et, comme le héros aux milles vies, on se doute bien que Lord Cochrane reviendra, encore. On sera toujours présent pour le lire.

Lord Cochrane vs l’Ordre des Catacombes (Lord Cochrane y la hermandad de las catacumbas, 2018) – Gilberto Villarroel – Éditions aux Forges de Vulcain, février 2021 (roman traduit de l’espagnol [Chili] par Jacques Fuentealba)

Autochtones

Une ville, quelque part en Ukraine post-soviétique. L’incertitude règne en maîtresse sur des terres autrefois polonaises, austro-hongroises, soviétiques et désormais en proie au tourisme de masse, des hordes de Japonais rendant périlleuse la traversée du centre-ville. La Wehrmacht a sillonné les lieux jadis, raflant les Juifs pour les expédier vers leur destination finale, avant de succomber à son tour à la pression de l’armée rouge. De cette époque, la ville garde diverses traces, surtout dans les mémoires de vieux messieurs attachés à leurs secrets. Débarqué de Saint-Pétersbourg en qualité de journaliste enquêteur œuvrant dans le domaine de l’art, un inconnu se pique de curiosité pour un groupe de l’avant-garde artistique des années 1920 qui aurait donné une unique représentation à l’opéra du coin. Une œuvre intitulée La Mort de Pétrone, dont on raconte qu’elle aurait plongé le public dans la folie collective. Sauf qu’une fois sur place les obstacles s’accumulent, compliquant l’enquête. Les faits échappent à la mémoire des vieux barbons du cru, ex-directeurs littéraires, collectionneurs, archivistes et autres critiques d’art. Ils plongent également les rares descendants des interprètes de l’opéra dans les faux-fuyants, au point de susciter le malaise, d’autant plus qu’autour de cette représentation gravitent tout un tas de curieux, chauffeur de taxi, vieux monsieur trop poli pour être honnête, riders sans entraves et serveuse au café, une foule bien trop empressée à voir solutionner l’énigme de cette unique représentation.

Second roman traduit dans nos contrées après L’OrganisationAutochtones confirme la singularité de l’imaginaire de Maria Galina. De cet univers volontiers absurde, aux références littéraires foisonnantes, mélange de post-soviétisme dépressif et de fantastique lorgnant du côté du réalisme magique, on ressort un tantinet déstabilisé. Les autochtones de l’autrice russe ne se livrent pas sans quelques efforts. Pratiquant l’art de l’ellipse, semant la confusion et cachant les faits sous de multiples couches de mensonges, ils suscitent une impression d’inquiétante étrangeté. Et les moins inquiétants ne sont pas ces créatures échappées d’un bestiaire fabuleux, vampire, loup-garou, sylphe, salamandre, dieu sumérien et autres extraterrestres. Bien au contraire, les personnages les plus dangereux errent aux marges de la normalité, faisant de la banalité de leur existence une couverture efficace.

Dans une forme narrative ne ménageant guère la suspension d’incrédulité, Maria Galina nous immerge au cœur d’une intrigue tortueuse, aux marges de l’histoire tragique de ce bout de continent européen, de l’enquête policière et du fantastique. Pratiquant le changement de cadre impromptu, mêlé à une certaine forme de poésie, l’autrice déboussole le lecteur, prenant un malin plaisir à l’égarer dans un récit labyrinthique et redondant, où chaque détail prosaïque, chaque référence érudite, contribue à la bizarrerie de l’ensemble et recèle une part de vérité dont le sens ne se dévoile qu’à force de ténacité.

Bref, Autochtones n’usurpe pas sa qualité de lecture rude, mais finalement suffisamment bizarre pour que l’on ait envie de pousser l’expérience jusqu’à son terme. Avis aux amateurs.

Autochtones – Maria Galina – Editions Agullo, janvier 2020 (roman traduit du russe par Raphaëlle Pache)

Civilizations

Aux alentours de l’an mille, la fille d’Erik le Rouge poursuit les voyages d’exploration de son père, fuyant la vengeance de ses pairs. Naviguant plein sud, elle noue ainsi contact avec les civilisations amérindiennes. Bien plus tard, en 1492, le voyage de Christophe Colomb s’achève piteusement sur les rivages de l’île de Cuba, mettant un terme à toutes les aventures ultérieures que nous connaissons. Vers 1530, Atahualpa débarque en Europe, accompagné des partisans à sa cause ayant survécu à la guerre contre son frère. Il ne tarde pas à mettre à profit la désunion qui y règne pour se tailler une place de choix.

Primé au Goncourt du premier roman pour HHhH, récipiendaire des prix Interallié et du roman Fnac pour La Septième fonction du langage, Laurent Binet n’appartient pas vraiment au Club, autrement dit les auteurs et lecteurs attirés par les problématiques et thématiques soulevées par l’Imaginaire. Son goût pour l’Histoire et la fiction le pousse pourtant avec Civilizations à aborder l’uchronie, genre ouvert à toutes les spéculations et avec lequel la science-fiction partage le même questionnement initial : et si ?

S’il est un reproche que l’on ne peut pas adresser à l’auteur français, c’est d’avoir négligé sa documentation. Bien au contraire, il semble avoir pris connaissance avec soin des contextes géopolitiques et religieux de l’Europe au XVe siècle et de l’Amérique précolombienne. Que le néophyte se rassure toutefois, Laurent Binet rend tout à fait lisible et compréhensible les faits. Nul besoin de se plonger dans des essais historiques pour appréhender la réécriture de l’Histoire qu’il nous propose ici. Entre le périple de Freydis Eriksdottir et l’arrivée imprévue des Incas dans le nouveau monde (l’Europe, suivez un peu svp), près de cinq cent années se sont écoulées. Le temps nécessaire aux Amérindiens pour domestiquer les chevaux apportés par les Vikings, pour se familiariser avec la métallurgie, la roue, et pour développer une résistance naturelle face aux germes infectieux des Levantins (les Européens). Le temps pour eux de découvrir aussi les méfaits de la poudre à canon dont étaient dotés les marins de l’expédition de Colomb.

Au terme de ces cinq cent années, ils finissent par s’imposer en Europe, profitant de l’effet de surprise provoqué par leur arrivée, mais aussi en usant des tiraillements religieux et politiques de leurs adversaires. Aux côtés d’Atahualpa et de sa poignée de fidèles, on assiste ainsi à la naissance d’une autre Europe, non plus fondée sur le féodalisme et l’exclusion religieuse, mais sur une sorte de communisme garanti par la dictature de l’Inca. Les conflits religieux sont ainsi désamorcés et la géopolitique du continent s’en trouve bouleversée, Atahualpa ayant en effet bien retenu les leçons de Machiavel dont il devient un fervent lecteur. Pour autant, tout ne va pas pour le mieux dans cette autre Histoire. La cruauté et la superstition ne sont pas évacuées par un tour de passe-passe. Batailles sanglantes, massacres, intimidation, trahison restent le lot commun des Européens, en dépit d’améliorations indéniables dans d’autres domaines. Laurent Binet inverse ainsi les perspectives sans verser dans l’angélisme, redistribuant les rôles des monarques ou de la fine fleur de l’intelligentsia de l’époque sans changer les lignes générales de l’Histoire.

Hélas, le factuel l’emporte sur le romanesque, l’auteur déroulant un récit manquant de chair, où l’uchronie emprunte les voies de la leçon doctorale, voire du récit officiel, éludant un hors-champs historique qui ne demandait pourtant qu’à vivre. À l’instar de Monsieur Jourdain qui faisait de la prose sans le savoir, Laurent Binet propose donc une uchronie stimulante dont on peut malheureusement déplorer l’aspect un tantinet didactique, bien loin du show don’t tell, en dépit d’une vraisemblance globalement satisfaisante. Civilizations est donc une bonne uchronie, mais pas un grand roman. Avis aux curieux néanmoins.

Civilizations – Laurent Binet – Editions Grasset, août 2019

Complètement à l’Est

« On allait à présent se soumettre à une souveraineté étrangère, être un hôte, c’est-à-dire devoir la fermer plutôt que jouer au fanfaron : quand on avait déclenché une guerre mondiale, assassiné les Juifs et piqué leurs vélos aux Hollandais, on n’avait pas les meilleures cartes entre les mains. »

La Prusse orientale, tel un membre amputé, démange l’inconscient allemand. Autrefois appelé Mazurie, le territoire a maintes fois changé d’allégeance, sa population contrainte aux exodes répétés dans le grand chamboule-tout de l’Est-européen, migrations slaves et Drang nach Osten germanique y compris. Tour-à-tour peuplée par les Borusses, les Baltes, les Slaves, les Allemands et les Polonais, la région a connu l’emprise de la Rus, la Lituanie, la Ligue hanséatique, des chevaliers teutoniques et du royaume de Prusse avant de retourner dans le giron polonais. Longtemps, la chape de plomb de la Guerre froide n’a fait que confirmer la fatalité historique qui y prévalait, du moins jusqu’à la chute du Rideau de fer.

La perspective de la fin du communisme a en effet réveillé les esprits et donné la bougeotte à la génération née avant les déplacements forcés provoqués par la capitulation du Reich. Les premiers « touristes » allemands ont alors franchi la ligne Oder-Neisse, effectuant une sorte de pèlerinage dans les territoires perdus, non sans éprouver une sourde nostalgie et un sentiment de culpabilité. Curieux mélange dont Jonathan Fabrizius fait l’expérience. Né sur une charrette pendant la débâcle allemande, il a été recueilli et élevé par son oncle après que sa mère soit morte en lui donnant naissance et que soit père ait disparu sur le front de la Vistule. La quarantaine bien passée, il loue désormais sa plume incisive à diverses revues, accumulant la documentation dans l’appartement hambourgeois qu’il partage avec Ulla, sa petite amie à mi-temps, employée intérimaire au musée des Beaux-Arts où elle prépare une exposition sur la cruauté. Dilettante et irrésolu, Jonathan voit se présenter une opportunité à ne pas manquer : revenir sur les lieux de sa naissance dramatique en participant à un rallye promotionnel pour la marque automobile Santubara.

Complètement à l’Est traite en vrac de culpabilité, de mémoire et de résilience. Celle du peuple allemand confronté à ses souvenirs d’un Heimat payé au prix du sang et abandonné dans le sillage de la défaite. En lisant le récit de Walter Kempowski, on se retrouve sans cesse ballotté entre la nostalgie et la honte des crimes commis au cours de l’Histoire tumultueuse de cette partie du continent européen. Entre Danzig-Gdańsk, Marienburg-Malbork, son château teutonique restauré, et les bunkers de la Wolfsschanze, on parcourt ainsi des territoires jalonnés par les vestiges de la présence allemande. Des terres désormais habitées par des Polonais méfiants, voire hostiles, où la mauvaise conscience germanique et les traumatismes du passé se tapissent jusque dans le moindre détail du paysage. La souffrance peine à s’exprimer, certains compagnons de voyage de Jonathan préférant ignorer les stigmates du passé pour considérer les polonais d’un œil critique, limite méprisant. La déliquescence du système communiste et la misère les confortent dans leurs préjugés. Les Polonais leur rendent bien ce dédain, faisant payer chèrement leur hospitalité. Entre oubli et culpabilité, le travail de mémoire s’accomplit pourtant, certes laborieusement, non sans remords et émotions, mais avec la réelle volonté de dévoiler le gâchis des vicissitudes de l’Histoire.

Road trip désabusé, Complètement à l’Est exhale également une ironie amère dont on goûte toutes les nuances avec la douloureuse certitude d’en percevoir des échos un peu partout sur le continent européen, ici et maintenant. Quelque part du côté de Günter Grass, l’œuvre de Walter Kempowski mérite plus qu’un coup d’œil distrait.

Complètement à l’Est (Mark und Bein, 1992) – Walter Kempowski – Editions Globe, février 2022 (roman traduit de l’allemand par Olivier Mannoni)