Les Sentiers des Astres, tome 2 : Shakti

Au terme de Manesh, Stefan Platteau avait abandonné son lectorat sur un cliffhanger insupportable. Assiégés dans une grotte par les nendous et leurs serviteurs, les quelques survivants de l’expédition du seigneur de la guerre Rana se trouvaient livrés à eux-mêmes, en proie au désespoir et au deuil. Une situation dramatique n’étant pas pour rien dans l’impatience à renouer le fil du récit et avec son foisonnement envoûtant.

Optant pour un rythme plus épique, l’auteur belge reprend l’histoire au point exact où elle s’était achevée, continuant à distiller les informations sur un univers plus que jamais ancré dans un imaginaire inspiré de la mythologie indo-européenne. On suit d’abord la fuite éperdue des neufs compagnons, un périple sauvage, presque viscéral, jalonné de combats dépourvus de toute gloriole, où la violence s’impose par son caractère définitif. Dans ce premier segment, Stefan Platteau laisse de côté l’entrelacement narratif dont il avait usé dans le précédent volet, se concentrant sur le récit de Fintan Calathynn, la voix de l’expédition et le gardien du vrai-dire, un pouvoir dont on découvre toute l’ampleur durant un affrontement restitué de manière très imagée par un auteur à la prose non moins puissante et généreuse que le dit de son narrateur.

Et puis vient le récit de Shakti, la Courtisane, dont le nom donne son titre au deuxième tome de la trilogie. Restée au second plan jusque-là, la mère de la petite Kunti, enfant dont les augures servent de « boussole étrange à l’expédition », dévoile enfin les mystères de son passé. Une révélation crue, voire même une trahison de son éducation et de sa culture, dont elle porte désormais le fardeau. A cette occasion, le récit s’apaise, se faisant à nouveau plus contemplatif et plus lent. Un peu à l’image de Manesh, Shakti se livre en prenant son temps, n’occultant aucun détail et n’épargnant aucune digression à son auditoire. On s’immerge au cœur de sa terre natale, arpentant les étendues glacées de la forêt du Lempio, sur l’île nordique de Fintami. Un territoire où l’homme se doit de respecter les esprits primordiaux contribuant à sa subsistance. Stefan Platteau convoque ainsi un autre imaginaire mythologique, celui des peuples premiers de l’extrême Nord, et son propos se fait plus écologique, croyances animistes obligent. On accompagne Shakti dans son éducation, dispensée par une mère, chef de clan et chamane respectée de tous. On peste en la voyant succomber à la beauté de Meijo, l’homme de la ville guère respectueux des coutumes, venu ici pour chasser. On déplore de la voir épouser sa vengeance lorsqu’il décide de tuer la terrible Croque-carcasse, l’ourse tutélaire du Lempio. Bref, on s’attache au personnage, oubliant pour un temps la quête du Roi-Diseur et ses périls.

En arrière-plan du récit de Fintan et de Shakti, Stefan Platteau continue d’étoffer son univers, entremêlant toujours histoire parallèle et mythologie. La quête se teinte ainsi d’une pincée d’ethnologie et de cosmogonie, toutes choses qui ne sont pas pour déplaire à l’amateur de monde secondaire fouillé et cohérent. Quant à la magie, elle demeure raisonnable puisque liée à des conceptions éthiques que n’aurait pas désavoué Ursula Le Guin. Mais surtout, ce sont les Teules, le peuple invisible, qui emportent l’adhésion. La trouvaille est brillante et le traitement empreint d’une justesse admirable. Bref, on ne peut rester indifférent.

Avec une gourmandise incontestable pour les mots, Stefan Platteau parvient à entretenir l’attrait pour son univers et son récit, tout en dévoilant une facette plus épique. Aussi, on ne lui en veut pas trop de nous lâcher encore une fois sur un cliffhanger. A suivre avec Meijo. Bientôt.

Les Sentiers des Astres, tome 2 : Shakti de Stefan Platteau – Les moutons électriques, 2016

Tuer Jupiter

Le 2 décembre 2018, la dépouille du plus jeune président de la Ve République entre au Panthéon au terme d’un hommage national grandiose, faisant office de sacre pour un personnage ayant brûlé toutes les étapes d’une ascension politique hors norme. À rebours de cet événement, au sens médiatique du terme, François Médeline remonte le fil d’un assassinat prémédité par des forces tout sauf occultes, mêlant le drame intime de la mort d’un homme ordinaire à ses répercutions médiatiques, celles de la disparition d’une image forgée par la communication, icône adorée des uns et honnie des autres.

De Washington à Moscou, en passant par Aubervilliers, des alcôves du pouvoir aux coulisses des médias de masse, via des réseaux-sociaux bruissant du bruit blanc des fake news, des rumeurs et autres communiqués officiels, l’auteur met en scène les jeux de la communication politique et du marketing, appelés en d’autres temps la société du spectacle.

« The Medium Is The Message. »

La plume de François Médeline sait se faire aiguisée lorsqu’il s’agit de brosser un portrait grinçant de quelques grands de ce monde dit civilisé. En fin connaisseur d’un milieu qu’il a côtoyé de près, il joue ainsi avec l’image des Trump, Poutine, Collomb, Larcher et bien d’autres, imaginant des morceaux de bravoure d’une drôlerie bigger than life. Parmi ces perles, on retiendra surtout le dialogue surréaliste entre Trump et son fils Baron, mais aussi l’entretien improvisé de Poutine avec son masseur attitré, sans oublier le monologue entre la dépouille du jeune président et l’experte en thanatopraxie chargée de l’embaumer, ou enfin le prosaïsme de l’intimité du couple formé par Bibi et Manu. Rien ne semble arrêter le mauvais esprit de François Médeline qui singe avec gourmandise les postures et impostures des grands serviteurs de l’État, pastiche avec gouaille leur discours, tout en démasquant les faux-semblants et non-dits qui les émaillent. Bref, il se livre avec générosité à un jeu de massacre qui provoque plus d’une fois un rire nerveux ou suscite l’accablement.

Si cet aspect du roman convainc sans peine, il faut convenir que celui-ci manque de substance pour le reste. À force de vouloir se montrer strictement amusant, l’auteur en oublie de traiter l’objet même de son propos, l’événement médiatique, se contentant d’en survoler l’écume brouillonne. Si le médium est le message, Tuer Jupiter constitue un bien maigre viatique contre ses effets délétères. De surcroît, François Médeline préfère s’égarer dans un ersatz d’histoire secrète à la manière d’un James Ellroy, acquittant d’ailleurs son tribut au « Dog » dans un court chapitre, tout en adressant un clin d’œil à l’un des personnages de son propre roman La politique du tumulte. Son propos se perd ainsi dans un vague complot fomenté par des puissances aux desseins médiocres, enferrées dans leurs réflexes d’animaux. Bref, on se dit que tout ceci est au final très léger, même si le style percutant de l’auteur rend la lecture aisée et agréable.

Tuer Jupiter se révèle donc une lecture divertissante où le pouvoir apparaît comme un exercice trivial, transcendé par un storytelling peinant à masquer la triste banalité des ego.

Tuer Jupiter de François Médeline – La Manufacture de livres, septembre 2018

Les Canards en plastique attaquent !

Insubmersibles canards en plastique [1], bénis oui-oui et autres moutons de Panurge, tous prêts à prendre des vessies pour des lanternes, à partir en croisade contre les incrédules, les sceptiques et les cyniques mettant en doute leur foi ou s’en moquant avec leurs remarques caustiques.
Tel est le sujet abordé par Christopher Brookmyre dans un livre plus malin que ne le laisse présager son titre en apparence grotesque.

À l’instar du trop rare Ken Bruen [2] ou de Charlie Williams [3], Christopher Brookmyre appartient à ces plumes britanniques ayant apporté un sang neuf à un genre jusque-là enferré dans la routine. Le présent opus est le cinquième épisode des aventures de Jack Parbalane, un journaliste d’investigation aimant se placer dans des situations périlleuses. On peut toutefois le lire indépendamment des autres titres de la série, les allusions à un précédent volet (non traduit) ne gênant aucunement la compréhension de la présente histoire.

Le fervent rationaliste affirme souvent qu’il a besoin de voir pour croire. Détournant astucieusement cette sentence, Brookmyre démontre surtout qu’il faut croire pour voir, la foi se passant allègrement de la logique ou du raisonnement. Et quand bien même on tenterait d’expliquer à un croyant, avec des preuves, la vacuité de ses croyances, on se verrait opposer une fin de non-recevoir. Sujet vieux comme le monde, on en conviendra, mais traité ici par l’auteur écossais d’une manière futée et avec une ironie british délicieusement mordante.

Tout commence dans la prestigieuse université de Kelvin en Écosse. Gabriel Lafayette y fait fureur auprès des étudiants dans des spectacles mettant à profit son prétendu talent médiumnique. Fort du soutien d’un riche mécène et de quelques chercheurs free-lance, celui que d’aucuns voudraient cantonner au rôle de saltimbanque doué, souhaite désormais voir la science cautionner ses pouvoirs surnaturels. Plus qu’un caprice, l’enjeu de la manœuvre n’est rien de moins que la création d’une chaire de « physique spiritualiste ». Enthousiasmés par cette perspective, adeptes du spiritisme et clubs de théosophie s’enflamment pendant que les scientifiques s’agacent et s’inquiètent des conséquences de cette fâcheuse expérience, si tant est qu’elle aboutisse. Entre-temps dans les coulisses, les tenants de l’Intelligence Design tirent les marrons du feu.

En sa qualité de doyen honorifique de l’université, une élection canularesque dont il ne se vante pas, et fort de son expérience de journaliste, Jack se voit propulsé comme observateur pour départager les participants de cette pétaudière.

Malgré une mise en place un tantinet laborieuse (en gros toute la première partie), la pertinence du propos se conjugue à l’intrigue policière pour finalement happer l’attention. Le dispositif narratif adopté par l’auteur britannique compte aussi pour beaucoup dans cette réussite. Résolument non linéaire, l’histoire alterne différents points de vue et use du procédé du déjà vu, multipliant les fausses pistes, les rebondissements et contribuant ainsi à ménager le suspense jusqu’au terme du roman, que l’on peut juger un peu convenu quand même. D’une manière légère et décalée, Christopher Brookmyre concilie humour et réflexion politique, au sens noble du terme. Fermement ancré dans le réel, Les Canards en plastique attaquent ! tient ainsi à la fois de la satire et du roman policier. Une lecture à classer parmi les petits plaisirs qui rendent moins borné.

« Tu as le droit de croire en ce que tu veux, mais il faut savoir être responsable, prendre en compte les faits et ajuster ses croyances en fonction de ça. Sinon, on freine sa propre évolution cognitive. »

[1] Expression employée par James « Le Sensationnel » Randi, magicien canadien et grand sceptique, pour décrire les gens déterminés à continuer à croire au surnaturel, en dépit des preuves qu’on leur apporte de sa non existence.

[2] Célébré pour les séries prenant pour héros R&B et Jack Taylor, Ken Bruen est l’auteur de romans noirs, souvent grinçants et amers, parfois drôles, mais toujours humains. Hélas, la traduction de ses romans semble avoir été abandonnée dans nos contrées.

[3] Presqu’homonyme, à une lettre près, de l’auteur américain Charles Williams, Charlie Williams est connu dans l’Hexagone pour la trilogie de Mangel, une série se partageant entre humour noir, désespérance ordinaire et critique sociale.

Les Canards en plastique attaquent ! de Christopher Brookmyre (Attack of the Unsinkable Rubber Ducks, 2007) – Editions Denoël, décembre 2009 (roman traduit de l’anglais par Emmanuelle Hardy)

L’Enfer des masques

Mystère à Nice. Nora n’a connu que sa mère, une psychothérapeute aimante et dépressive. Ceci ne l’empêche pas pourtant d’imaginer les scénarios les plus improbables pour combler l’absence de père, allant jusqu’à en faire un extraterrestre de passage sur Terre. La perspective l’excite d’ailleurs un peu, mais il faut bien que jeunesse se passe. Notez bien que cela embellirait son pedigree d’être la fille de l’homme tombé du ciel. Férue de cinéma, la jeune femme a entamé une liaison avec Régis qui, loin d’être un con, se révèle surtout comme un bourge blindé de fric. En sa compagnie, elle découvre les arcanes de la jet society, une élite habituée aux soirées à Nirvana Bay, le club à la mode près de Sophia Antipolis. Elle y découvre un aspect secret du passé de sa mère, via une photo affichée dans une salle du complexe récréatif, un cliché où celle-ci apparaît avec un ancien collègue et compagnon. Son père ?

Énigme à San Francisco. Émergent d’un long coma, une dizaine d’années dans un néant cotonneux, Priscilla doit réapprendre à mouvoir son corps et se réapproprier sa mémoire. Hospitalisée dans une clinique pour riches appartenant à son mari aimant, Nick Dickovski, le magnat de l’intelligence artificielle, elle entame une douloureuse convalescence sous la surveillance d’une équipe médicale ultra-protectrice. Mais, une succession de visions violentes, de rêves cauchemardesques, l’a font bientôt douter de la réalité de son passé et de la bienveillance de son époux.

Sur le blog yossarian, on ne cache pas la passion coupable nouée avec l’œuvre de Jacques Barbéri. Les curieux pourront d’ailleurs se référer à cet article pour en juger. Longtemps annoncé chez son éditeur attitré, La Volte, le nouveau roman de l’auteur niçois ne déçoit finalement pas l’attente angoissé du fan. Bien au contraire, L’Enfer des masques se révèle à la hauteur de l’imaginaire hors norme d’un auteur, toujours en prise avec des thématiques éminemment science-fictives.

À la fois quête et enquête, celles d’une jeune femme obsédée par un père inconnu, le récit nous amène des rives méditerranéennes aux côtes de la baie de San Francisco, d’un technopole à l’autre, auprès des barons de la haute technologie, ces inventeurs et chefs d’entreprises ayant capitalisé sur les technologies de l’information et sur l’intelligence artificielle. Jacques Barbéri distille ainsi une intrigue maîtrisée, dépouillée de la dinguerie inhérente à ses romans précédents, sans pour autant renoncer complètement aux déviances psychologique auxquelles il nous a accoutumés. Il remplace la folie par un sentiment d’inquiétude, une angoisse latente attisée par un art de la manipulation. Faux semblants et simulacres président ainsi au déroulé d’un récit pétri de culture cinématographique et science-fictive, se lisant comme un thriller.

Mêlant l’esthétique du giallo à la physique quantique, le roman de Jacques Barbéri manifeste également un goût immodéré pour l’humour décontracté et le vertige spéculatif de la modernité technologique, lorgnant à la fois du côté de J. G. Ballard, de Theodore Sturgeon et de Philip K. Dick. Porté par des dialogues vifs et piquants, le récit joue avec les apparences, la nature incertaine et multiple d’une réalité qui, si elle peut se révéler sensuelle, est cependant loin d’être consensuelle. En somme, une forêt de symboles qu’il convient de démasquer par la fiction.

Cocktail réussi de science-fiction et de polar, L’Enfer des masques ravira donc sans peine l’amateur de questionnement autour de la mémoire et de la réalité. Il réjouira également les aficionados de l’auteur français par son jeu avec les références culturelles, y compris celles issues des mauvais genres. Mais, sur le blog yossarian, on prêche des convaincus.

L’Enfer des masques de Jacques Barbéri – Éditions La Volte, février 2019

Moi, Peter Pan

Parmi les créations et créatures littéraires héritées du début du XXe siècle, Peter Pan fait partie des personnages les plus marquants. Sans doute l’adaptation des studios Walt Disney et celle Steven Spielberg ne sont-elles pas étrangère à ce fait. Même si ce court roman de Michael Roch ne manquera pas de réveiller quelques réminiscences empruntées à ces deux films, l’auteur français et co-créateur du vlog la Brigade du livre, leur préfère un retour aux sources, c’est-à-dire au Pays Imaginaire tel qu’il est sorti de l’esprit de James Matthew Barrie.

« Alors conserve ce nom précieusement. Personne n’est toi et c’est là ton plus grand pouvoir. »

Pour cette variation autour du personnage inventé par l’auteur britannique, Michael Roch opte pour une sorte de poème en prose, s’attachant aux doutes et aux états d’âme d’un Peter Pan n’étant plus que l’ombre de lui-même. Un éternel enfant ne parvenant pas à faire le deuil de ses souvenirs, au point de renoncer à poursuivre une existence pétrie d’espièglerie et d’insouciance.

En quinze courts chapitres, en forme d’instantanées n’ayant pas forcément de lien entre-eux, on parcourt ainsi le Pays Imaginaire, du Village de Cocabanes, où vivent les enfants perdus, jusqu’à la crique de Kidd où le bateau des pirates est à l’amarre, en passant par la Forêt interdite où se tapissent les bêtes sauvages. Au gré de l’humeur de Peter, on flirte avec Lili la Tigresse, toujours aussi jalouse de Wendy et de la Fée Clochette. On échange avec un crabe autour de l’âme d’un bâton, les pieds léchés par la marée montante. On plonge dans les Sept Mers, à la recherche des trésors cachés par les sirènes ou en quête d’étoiles. On cherche son ombre jusqu’aux grottes des Fées. On défie une fois de plus le Capitaine Crochet et le crocodile. Et, on nourrit un spleen tenace, suspendu au tic-tac du temps qui passe.

« Il a dit qu’il voyait cette flamme à chaque fois que je regardais sa fille, Lili. Eh bien tu vois, murmure-t-elle. Les lunes roses… »

En 118 pages, Michael Roch ainsi restitue la magie des lieux, impulsant à cet univers symbolique une maturité adulte. Il fait entrer en collision les images et les mots, suscitant un sentiment de mélancolie irrésistible, tout en évoquant un questionnement complexe autour de l’identité, de la mémoire, des aléas de l’existence, de l’avenir, de la solitude et de la mort. Fort heureusement, il ne néglige pas pour autant la malice du dieu Pan. En dépit de sa tignasse pleine de poux, de son ventre dévoré par les bébêtes qui grattouillent, de sa faculté à remporter sans coup férir les concours de jeux de gros-mots, Moi, Peter Pan nous renvoie l’image d’un être fragile, taraudé par les doutes, l’angoisse et qui, pourtant, adresse un pied de nez à l’entropie, à la vieillesse et à la mort.

Voici donc un court texte à dévorer, histoire de retrouver une seconde jeunesse.

Moi, Peter Pan de Michael Roch – Mü Éditions, collection « Le labo de Mü », février 2017

Golgotha

Villa Scasso, banlieue de Buenos Aires. Chômage endémique, alcoolisme, violence quotidienne, les lieux sont une vraie carte postale pour touriste suicidaire. À Scasso, on vit et on meurt. Pas question de quitter le quartier autrement que sur ses pieds, en devenant footballeur ou flic, ou les deux pieds devant soi. Un jour de neige, Magui perd sa fille. Un avortement clandestin raté. Du rouge sur fond blanc. La faute à pas de chance dit la rue, taisant le rôle joué par Kuryaki, le caïd local. Magui avait tout misé sur sa fille. Elle nourrissait de grands espoirs quant à son avenir. Quel parent ne se comporte pas ainsi, se voilant la face pour ne pas voir les véritables agissements de sa progéniture. Mais Magui ne supporte pas ce drame. Elle se suicide dans l’indifférence générale. La routine à Scasso. Sauf pour Calavera. Il a bien connu Magui avant d’entrer dans la police. Il a même failli l’épouser. Il connaît aussi Kuryaki. Un client sérieux jouissant de l’impunité. Dès lors, il n’a plus qu’une seule idée en tête : se venger. Le sang appelle le sang et tant pis s’il faut contrevenir aux règles du quartier, rompre le statu quo avec la bande des Gamins. Tant pis si Lagarto, son coéquipier et ami, lui conseille d’oublier, de laisser filer. Kuryaki doit mourir.

Vous l’ai-je déjà dit ? Les auteurs argentins méritent que l’on se penche (ou s’épanche) sur leur cas. Carlos Salem, Ernesto Sabato, Adolfo Bioy Casares, Jorge Luis Borges… Voici des auteurs géniaux ! Avec des romans à l’avenant. De quoi redonner foi en l’humanité (non, je déconne). Bref, cela fait un bout de temps que j’ai lu Golgotha de Leonardo Oyola. Et comme j’ai justement plein de temps libre, je vais en dire un mot tout de suite. Hop !

En lisière de Buenos Aires, la capitale, prolifèrent misère et délinquance. On appelle ces quartiers les villas miserias. Des lieux abandonnés de tous, sauf des pauvres. Un labyrinthe de maisons lépreuses, reliées par des pasillos censés empêcher le passage des voitures de police. Leonardo Oyola connaît bien ces quartiers populaires. Il y est né, y a vécu. Il connaît leurs règles et ce qu’il coûte de ne pas les respecter. Même si les ajustements structurels imposés par le FMI ont taillé des croupières aux rentiers patagons, et cela ne risque pas de s’arranger, l’Argentine jouit toujours d’une aura de pays riche en Amérique latine. Une aura agrémentée de clichés romantiques : tango et gauchos. Des représentations à la réalité, il y a bien sûr un gouffre comme Carlos Salem se charge de nous le rappeler dans une courte préface où il dépeint Golgotha comme un western moderne, un poème épique, rythmé et enragé, servi par un rock généreux.

Drame en trois actes, dont le découpage se réfère aux différentes stations d’un calvaire, Golgotha impressionne en effet par sa puissance d’évocation rageuse. On est littéralement immergé, pour ne pas dire aspiré, par l’histoire. A Villa Scasso, vie et mort font partie du quotidien de chaque habitant et chacun se doit de respecter les règles du quartier, même si la frontière reste mouvante entre ceux qui survivent et ceux qui tuent.

Récit syncopé, alternant digressions et accélérations de rythme, souvent dans le plus parfait désordre, Golgotha marque ainsi l’esprit. Sans concession, il agace, secoue, émeut, bref il ne laisse pas indifférent. A suivre avec Chamamé.

Golgotha (Golgotha, 2008) de Leonardo Oyola – Éditions Asphalte, 2011 (Roman inédit traduit de l’espagnol [Argentine] par Olivier Hamilton)

Cœurs de rouille

Jadis, la cité rayonnait, les golems pourvoyant aux besoins de ses habitants. Mais, la révolte de ces créatures mécaniques a mis un terme à cette époque. Les hommes l’ont réprimée sans pitié, avant de se retrancher dans les hauteurs de la ville, abandonnant les quartiers situés plus bas, retournés désormais à l’état de friches hantées par les automates rescapés. Des étages entiers ont ainsi été abandonnés aux ténèbres, à la lueur faiblissante de l’éclairage au gaz, voilée sous la poussière, quant elle ne s’est pas éteinte, faute d’énergie.

Saxe travaillait dans une usine, cannibalisant les pièces récupérées sur les squelettes de machines mortes, afin de redonner aux automates survivants leur lustre d’antan. Des agolems, créatures plus fragiles et moins indépendantes, chargées de la basse besogne, sont ainsi nées. Des mécaniques froides dépourvues de sensibilité. Il a tout laissé pour échapper aux espaces confinés de la Cité, pour voir enfin le ciel. Chemin faisant, il a croisé la route de Dresde, un golem sans allégeance aux facultés déclinantes, cherchant à combler l’absence de maître. Il a aussi dérangé un autre être mécanique. Pue-la-Viande , un prédateur implacable et un tantinet dérangé.

Paru chez Le pré aux clercs, dans l’éphémère collection « Pandore » dirigée par Xavier Mauméjean qui préface ici la réédition, Cœurs de rouille nous immerge sans coup férir dans un univers étrange et familier, n’étant pas sans évoquer la ville du Roi et l’oiseau de Prévert et Grimault ou la Métropolis de Fritz Lang. Le décor urbain, volontiers déliquescent et baroque, fournit en effet un cadre angoissant à la fuite de Saxe et de Dresde, au point d’apparaître comme un personnage à part entière. La Cité se révèle ainsi comme la matrice rouillée d’une civilisation sur le déclin, insufflant à certains de ses habitants la conviction qu’il n’existe rien au-delà de ses murs. Au détour des couloirs délabrés ou des rues désertes, les menaces pullulent pourtant, créatures nées de la boue, cafards métalliques aux rouages grippés, rats automates jetés au rebut ou serpent fait d’électricité pure. Bien peu d’humains demeurent en ces lieux. Essentiellement des marginaux, des laissés pour compte car, pour l’essentiel, l’humanité s’est élevée un niveau au-dessus de l’ancien, scellant derrière elle les ouvertures vers les hauteurs.

Sur ce substrat engageant, Justine Niogret déploie une écriture très travaillée, à l’affût du mot juste. En dépit d’une narration plan-plan et un tantinet linéaire, le roman irradie en effet littéralement d’émotions intenses et contradictoires. L’autrice révèle une poésie des ruines qui nourrit l’imagination et peuple l’esprit d’images fascinantes. Elle ne fait pas dans la demi-mesure, bien au contraire, elle œuvre dans la démesure, alternant passages contemplatifs et excès de violence, sans véritable solution de continuité. Le désespoir et une sourde mélancolie guident le duo Saxe/Dresde dans leurs pérégrinations au cœur des entrailles de la Cité. Ils errent au moins autant dans le labyrinthe urbain que dans les circonvolutions de leur esprit tourmenté, ressassant souvenirs et déceptions. Ils cherchent ainsi à donner un sens à leur existence, ou du moins à trouver un prétexte pour continuer à vivre. Lancé à leur poursuite, Pue-la-Viande apparaît comme le personnage le plus intéressant. Comme souvent chez Justine Niogret, le mal se révèle amplement plus complexe que le bien. Le golem dévoile une ambivalence troublante, au moins égale à celle de ses créateurs humains. Mais, son attitude confirme une vérité. Qu’elles soient artificielles ou organiques, les créatures vivantes restent obsédées par la mort et le néant, quitte à en nier l’évidence.

Avec son atmosphère glauque et inquiétante, ses longues scènes d’introspection, son propos torturé, Cœurs de rouille dénotait dans le positionnement young adult de la collection « Pandore ». Souhaitons que sa réédition chez Mnémos lui redonne davantage de visibilité. Quoi qu’il en soit, le roman de Justine Niogret rejoint ainsi illico ces romans insolites où l’atmosphère d’étrangeté l’emporte sur l’intrigue ou toute autre velléité narrative. Ce roman trouve ainsi sa place aux côté de Aquaforte de K.J. Bishop, de La Vénus anatomique de Xavier Mauméjean et de L’Alchimie de la pierre de Ekaterina Sedia. On a connu pire comme voisinage.

Cœurs de rouille de Justine Niogret – Réédition Mnémos, collection « Hélios », juin 2018