Le Chemin de Sarance

Avec « La mosaïque de Sarance » se pose une question quasi-existentielle. Guy Gavriel Kay ne commencerait-il pas à se répéter, déclinant une rengaine entêtante où l’invention décroît au profit d’une trame historique à peine réécrite ? Voilà de quoi tester un procédé validé ici-même : la traduction historique simultanée.

« La mosaïque de Sarance », dont Le chemin de Sarance compose la première partie, s’inscrit en effet dans l’Histoire décalée initiée par Les lions d’Al-Rassan, voire avec son précédent roman La Chanson d’Arbonne. Le diptyque s’inspire de manière évidente de l’Empire byzantin tel qu’il existait au VIe siècle.

Suite à un quiproquo (Errare humanum est), Crispin, un talentueux mosaïste de Varèna (Ravenne) en Batiare (Italie), reçoit une convocation de l’empereur de Sarance (Byzance) destinée à son vieux maître Martinien. Le souverain de la Nouvelle Rhodias (Nouvelle Rome) Valérius II (Justinien Ier) l’invite à prendre part à la reconstruction du sanctuaire de la Sainte Sagesse de Jad (Haggia Sophia/Sainte-Sophie), détruit par un incendie déclenché au cours d’une sanglante émeute (sédition de Nika), deux années plus tôt. Nul ne pouvant s’opposer à la volonté de l’empereur, le jeune homme accepte de partir pour l’Orient, investi de surcroît d’une mission secrète consistant à trouver un mari à la reine Gisèle, fille du défunt Hildric (Théodoric Le Grand), roi des Antae (Ostrogoths), le peuple barbare dominant désormais la péninsule. La jeune princesse espère sauver sa vie en proposant à l’empereur de récupérer la souveraineté sur la Batiare, reconstituant ainsi l’intégrité de l’Empire rhodien (l’Empire romain, vous suivez ou non ?). Mais, Valérius II est déjà marié à Alixana (Théodora), une ancienne danseuse (prostituée), très belle et intelligente (bah oui !). Pour Crispin, habitué à la sécurité de son atelier, commence alors une grande aventure. Accompagné d’un oiseau mécanique à la langue bien pendue, seul ingrédient relevant vraiment de la Fantasy dans le roman, il se met en route vers Sarance (Byzance). Et, l’on se doute bien qu’il ne va pas être question uniquement de mosaïques…

A la lecture du premier tome de la « La mosaïque de Sarance », force est de constater que le décalque avec l’Histoire réelle paraît de plus en plus transparent. On retrouve d’ailleurs, à l’occasion, les mêmes termes que dans les livres historiques. A quoi sert alors le prétexte de la Fantasy ? Pourquoi ne pas écrire un roman historique teinté de fantastique ? A ce stade de ma réflexion, la lecture du Roi d’Août de Michel Pagel me souffle une réponse désagréable à l’esprit.

A sa décharge, je dois reconnaître que Guy Gavriel Kay propose un récit accrocheur dont l’intérêt est entretenu habilement grâce à de vrais morceaux de bravoure, notamment une course de chars dans l’hippodrome de Byzan…, pardon de Sarance. Une scène très documentée et cinématographique, dotée de surcroît d’un suspense digne d’intérêt (le même que dans le film Ben Hur). Quant aux personnages, ils sont suffisamment bien construits pour que l’on ait envie de les suivre, du moins pour que l’on ait envie de les voir survivre aux intrigues byzantines de la cour de Sarance.

En conclusion, Le chemin de Sarance est une lecture fort distrayante qui augure des développements prometteurs. Cependant, rien de bien nouveau sous le soleil de la Fantasy historique.

Le chemin de Sarance – La mosaïque de Sarance 1/2 de Guy Gavriel Kay (The Sarantine Mosaïc, 1998) Réédition J’ai Lu, 2005

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Le Regard

Devenue une détective dure-à-cuire par le truchement de ses bio-améliorations, Ruth Law traîne également une solide réputation d’efficacité auprès de ses clients. D’abord, il y a le Régulateur, un dispositif enfiché sur son système limbique afin de filtrer ses émotions qu’elle laisse fonctionner 23 heures sur 24, au risque de se griller les neurones, comme une sorte de camisole électronique pour contenir les mauvais souvenirs. Et puis, elle est équipée de toute une panoplie de gadgets, aux limites de la légalité, pistons pneumatiques dans les jambes, tendons composites, batteries pour stimuler ses muscles et os renforcés, faisant de sa personne un cyborg. Et tout cela, pour oublier un drame personnel, vécu au temps où elle travaillait encore dans la police. Confrontée au meurtre d’une jeune prostituée, elle voit là une opportunité de se racheter et de retrouver la paix, peut-être.

Neuvième volume d’« Une Heure-Lumière », Le Regard confirme l’intérêt porté par les éditions du Bélial’ à Ken Liu dont voici la seconde novella traduite dans cette collection. Roman noir de l’avenir, le récit flirte avec le cyberpunk et la littérature policière d’une manière empreinte d’un indéniable classicisme. Sur ce point, Ken Liu respecte à la lettre les conventions du genre : détective se définissant par ses actes et non par ses états d’âme, tueur sadique, pègre impitoyable et policiers fatigués, le tout immergé dans un univers urbain où tout se marchande. Rien ne manque dans ce qui s’apparente à un polar solide.

Et pourtant, Ken Liu parvient à tirer son épingle du jeu. D’abord, en introduisant un personnage féminin blessé à la place du sempiternel privé désabusé. Ensuite, en usant de manière mesurée de la technologie et des poncifs du genre. Enfin, en distillant ses informations petit-à-petit sans chercher à se montrer trop démonstratif. Certes, comparé à L’Homme qui mit fin à l’histoire, Le Regard se situe un bon cran en-dessous d’un point de vue strictement spéculatif. On peut regretter que les motivations du Surveillant, la Némésis de Ruth, ne soient pas davantage développées. On peut s’agacer aussi du caractère prévisible du dénouement et de la linéarité d’une intrigue où l’on ne frissonne guère.

En dépit de ces remarques, Le Regard reste une novella efficace, tant par son atmosphère que pour l’intégration des technosciences dans la trame classique d’un roman noir. Bref, voici un texte mineur, mais cependant bien maîtrisé.

Le Regard (The Regular, 2014) de Ken Liu – Éditions Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », avril 2017 (novella traduite de l’anglais [États-Unis] par Pierre-Paul Durastanti)

L’équilibre des paradoxes

Retour au défi Lunes d’encre avec un excellent morceau de littérature populaire.

Réédition du roman éponyme paru au Fleuve noir dans la collection « SF métal », L’équilibre des paradoxes nous propose également la nouvelle « L’étranger », déjà présente au sommaire du recueil Futurs antérieurs dirigé par Daniel Riche. Manière pour « Lunes d’encre » de nous rappeler qu’avant Pierre Pevel, un autre auteur français avait déjà réunit une équipe de détectives amateurs, les confrontant à des phénomènes apparemment inexplicables dans un décor de la Belle Époque.

Ne tergiversons pas, la nouvelle « L’étranger » se révèle être un amuse-gueule divertissant, précédant le plat de résistance composé par le roman L’équilibre des paradoxes. Nous y faisons connaissance avec un trio de détectives amateurs : le journaliste socialiste Raoul Corvin, le commandant républicain Armand Schiermer, bouffeur de Prussiens car Alsacien de naissance, et son épouse Amélie, un tantinet féministe. Nos trois amis sont conviés à une séance de spiritisme chez le député Debien, à l’instigation de son épouse frivole. Cette réunion mondaine, bien à la mode de l’époque, sert en fait de prétexte, le trio ayant l’intention d’y démasquer un cambrioleur redoutable dont les méfaits défraient la chronique. Entre démons intérieurs et ectoplasmes baladeurs, la petite séance révèle son lot de surprises, tout en permettant à Raoul Corvin d’y rencontrer l’amour en la personne de Gilberte Debien. Commencée à la manière d’un Maurice Leblanc et s’achevant comme du H.G. Wells, « L’étranger » témoigne également du talent de l’auteur français à se fondre dans l’air du temps d’une époque.

Après le vertige de l’espace, Michel Pagel nous entraîne dans les méandres du temps. Avec L’équilibre des paradoxes, nous retrouvons notre fine équipe dont l’effectif se gonfle de quelques égarés dans le temps parmi lesquels figurent une princesse russe du XVIIIe siècle, un soldat perdu provenant du futur, une cyborgue issue de l’année 2232 et sa cible, le savant inventeur de la machine à voyager dans le temps, un extra-terrestre pacifique et pacifiste et enfin une adolescente délurée des sixties en fugue…temporelle, ce qu’elle n’avait pas prévu initialement. Ils ne seront pas de trop afin d’éviter le déclenchement de la Grande Guerre en 1905 et non en 1914 comme en atteste l’Histoire, mais aussi pour contenir des dérèglements uchroniques et paradoxes temporels en pagaille.

On ne retiendra pas L’équilibre des paradoxes pour le vertige des spéculations temporelles, les paradoxes fournissant tout au plus la matière à de fructueux rebondissements. Non, bien au contraire, on louera surtout le roman pour le ton amusant, voire truculent, adopté par Michel Pagel lorsqu’il met en scène le choc des cultures entre les mentalités, même progressistes, de la Belle époque et le caractère frondeur d’une gamine des sixties.

Michel Pagel ressuscite aussi avec talent le charme désuet de cette période historique, restituant ses enjeux géopolitiques, source de la plupart des malheurs du XXe siècle, sans alourdir pour autant le récit de digressions inutiles, voire superfétatoires.

Bref, voici de quoi se divertir sans honte, mais également sans s’ennuyer.

L’équilibre des paradoxes de Michel Pagel – Réédition Denoël, collection « Lunes d’encre », 2004

L’Alchimie de la pierre

« Nous devenons tous ce qui nous a donné naissance. »

 

Un calme menaçant accable la Ville, manifestation de mauvais augure du conflit larvé opposant les Mécanistes aux Alchimistes. Longtemps, l’entente entre ces deux guildes a permis de maintenir l’équilibre dans la cité. Mais cette situation est désormais révolue. Automate pourvue d’une conscience, Mattie est bien informée des arcanes du pouvoir, flirtant avec un gouvernement corrompu et ambivalent. Conçue par un mécaniste aux mœurs libertines, un tantinet ambigu sur ses intentions réelles, elle a obtenu une liberté relative auprès de son maître, embrassant la carrière d’alchimiste. Dans le dédale labyrinthique des rues de la Ville, elle trace désormais sa route seule, espérant récupérer un jour la clé permettant de remonter son cœur pour enfin goûter à l’indépendance. En attendant, elle évolue aux marges des deux partis, Alchimistes et Mécanistes, glanant des renseignements sur leurs projets respectifs sous le regard minéral des Gargouilles, ces créatures dont on dit qu’elles ont fait pousser la cité. Complots et manipulations semblent prévaloir dans un climat propice aux attentats, au détriment de la Plèbe, l’éternelle exploitée, et des étrangers, horsains voués aux gémonies par tous. Bref, la Ville est semblable à une poudrière sur le point d’exploser à la moindre étincelle. La destruction du palais sera-t-elle cette étincelle ?

Annoncé au départ chez un autre éditeur, L’Alchimie de la pierre est paru finalement dans nos contrées au Bélial’. Un fait dont on peut se réjouir compte tenu de la qualité de l’ouvrage. En découvrant le roman de Ekaterina Sedia, de nombreux chroniqueurs ont immédiatement fait le rapprochement avec le Steampunk, confortés en cela par la quatrième de couverture et quelques mécaniques à vapeur. On me permettra juste d’y voir une fantasy maniérée dont l’atmosphère n’est pas sans rappeler celle de Aquaforte. Toutefois si le charme opère, le roman de K.J. Bishop se révèle au final plus vénéneux.

Ekaterina Sedia ne ménage pourtant pas sa plume pour donner vie à la Ville, conférant aux lieux une réelle substance et à ses habitants une vraie présence. Hélas, ils restent emberlificotés dans les fils d’une intrigue qui, à force de vouloir tout traiter, ne s’attache qu’à l’écume des courants souterrains agitant la cité. L’auteure multiplie en effet les pistes de réflexion dans un foisonnement thématique lassant. Elle aborde les questions du féminisme, Mattie étant un automate de sexe féminin, du racisme et de la lutte des classes, tout en décrivant le grand bouleversement impulsé par la révolution industrielle voulue par les Mécanistes. Un changement de paradigme dont on perçoit les soubresauts à l’arrière-plan mais qui, au travers du regard de Mattie, se réduit à la relation d’amour-haine entretenue avec son créateur et maître.

En dépit de trouvailles épatantes, tel ce fumeur d’âmes, drogué à l’opium pour supporter sa condition d’hôte, ou ces enfants araignées travaillant au fin fond des mines, le propos de L’Alchimie de la pierre paraît inabouti, tant Ekaterina Sedia nous donne l’impression de nous larguer en rase campagne avec un dénouement ouvert. Mais, tout cela n’est-il peut-être qu’un problème d’alchimie avec le lecteur ?

L’Alchimie de la pierre (The Alchemy of Stone, 2008) de Ekaterina Sedia – Éditions Le Bélial’, 2017 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Pierre-Paul Durastanti)

La Séparation

Je sens comme un frémissement. Sans doute est-il dû à cette vingtième chronique composée pour le challenge de l’ami A. C. de haenne. Tout est foutu !

Et si Rome avait duré au-delà des Grandes Invasions.
Et si la civilisation européenne avait été éradiquée par la peste noire.
Et si Napoléon avait remporté la victoire à la bataille de Waterloo.
Et si, et si, et si…

Les divergences se multiplient au gré de l’imagination des auteurs d’uchronie. Elles fondent la richesse d’un pan entier de la littérature de l’Imaginaire. Elles en sont également la faiblesse et le défaut de la cuirasse, car si le champ des possibles est vaste, les points de divergence sont souvent réducteurs, ouvrant la porte à des scénarios un tantinet répétitifs.

Et si, en mai 1941, l’Histoire s’était séparée de notre voie, le Royaume-Uni optant pour l’armistice avec l’Allemagne. Point de divergence de La Séparation de Christopher Priest, cette paix des braves vaut moins pour son explication que pour les perspectives déployées, prétextes à un questionnement sur la réalité.

1999, dans une petite librairie de Buxton. Stuart Gratton, historien spécialiste de la Seconde Guerre mondiale, dédicace son nouvel essai consacré à la fin du conflit. Le chaland est rare et il pleut. Une lectrice se présente, lui proposant de lire le journal intime de son père, J-L Sawyer, un ancien combattant de la RAF. Coïncidence, Gratton a rencontré le personnage au détour de ses recherches historiques. Intrigué, il accepte l’ouvrage, découvrant au fil de sa lecture le destin singulier des frères Sawyer, jumeaux semblant évoluer dans deux trames historiques différentes. Jack a combattu dans la Royal Air Force jusqu’à la fin de la guerre. Ayant opté pour l’objection de conscience, Joe a servi quant à lui dans la Croix rouge jusqu’à la fin du conflit. Mais quand s’est-il terminé déjà ? 1945 ou 1941 ?

La séparation de Christopher Priest ne tombe pas dans l’ornière creusée par de nombreuses uchronies et qui consiste à diluer le procédé de la divergence dans une répétition nauséeuse. Le choix de la période historique, la Seconde Guerre mondiale, apparaissait pourtant casse-gueule. L’auteur britannique évite le piège en nous faisant vivre une uchronie de manière intime, ici au travers du regard des jumeaux Sawyer.
« Un même esprit dans deux corps. » Ainsi sont-ils présentés à plusieurs reprises dans le roman. Un même esprit pour deux, voire pour une multitude d’histoires. Délaissant la question du sens de l’Histoire, Christopher Priest s’interroge sur sa perception par des acteurs anonymes. Il ne met pas ainsi en scène l’Histoire officielle, mais une ramification de lignes historiques, celles vécues intimement par chacun des deux frères Sawyer que la guerre va séparer physiquement. De ce traumatisme surgit une uchronie labyrinthique, peuplée de doubles, de sosies, de doppelgängers dont les vestiges fantomatiques interfèrent d’une ligne historique à l’autre. L’auteur britannique nous balade ainsi d’un point de vue à un autre, nous égarant entre deux trames temporelles différentes. Et on aime cela. Il ébauche des pistes qui se révèlent sans issue, voire contradictoires, et nous largue finalement en rase campagne, l’esprit habité d’illusions persistantes.

Bref, à chacun de bâtir sa propre perception de La Séparation. À chacun d’apprécier l’atmosphère déroutante et la complexité narrative d’un roman d’une incontestable intelligence.

La Séparation (The Separation, 2002) de Christopher Priest – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », 2005 (roman traduit de l’anglais par Michèle Charrier)

À l’Est de la vie

Brian Aldiss nous a quitté dans sa 92e année le 19 août. Auteur touche à tout, il a œuvré à la fois dans le mainstream et la science-fiction, genre auquel il a consacré un essai (Billion Year Spree, puis Trillion Year Spree : a History of Science Fiction). Je lui dois personnellement la lecture émerveillée du cycle d’Helliconia, même si ses autres romans valent aussi le détour. Pilier de la New Wave, il n’a jamais caché son intérêt pour la fiction spéculative comme en témoigne ici la réédition en poche de son roman À l’Est de la vie.

Roy Burnell travaille pour le compte d’une organisation européenne qui s’est fixée comme mission de répertorier tous les chefs-d’œuvre architecturaux religieux menacés par les conflits afin d’en conserver la mémoire, à défaut d’en préserver l’existence. A la lecture du roman, il s’avère aussi qu’il est un individu détestable, méprisant, volontiers coureur de jupons, et indécis dans ses sentiments.

Humain, l’adjectif convient idéalement pour définir le roman de Brian Aldiss. Il se penche avec lucidité sur cette humanité viscéralement attachée à sa nature chaotique, délaissant tout artifice technologique. D’ailleurs, s’il faut chercher un élément science-fictif dans À l’Est de la vie, on le trouve dans cette technique consistant à capter les souvenirs des personnes afin de les effacer, voire de les vendre, pour que d’autres puissent les visionner. Mieux que la télé réalité, la mémo-vérité. Très rapidement, Burnell est spolié par des trafiquants de dix années de sa mémoire. Son métier d’archivage du patrimoine converge alors avec la quête plus personnelle de ses souvenirs perdus, une quête qui va l’entraîner de la Géorgie au Turkménistan dans les décombres de l’Empire soviétique.

Pour Burnell, la vie n’a plus de sens depuis qu’on lui a dérobé sa mémoire. Pour se projeter dans l’avenir, il a besoin de recouvrer son passé. Mais, cette composante essentielle de son identité est devenue source de rancœurs et de conflit dans les lieux où il est envoyé en mission. A la recherche de sa mémoire dans une contrée qui vient de la retrouver après des années de négation par l’ordre soviétique, le Britannique rencontre des individus portant leur passé comme un fardeau. Que ce soit le Russe Mechankloff, le fonctionnaire britannique Murray-Roberts, le père Kadredine ou le Dr Haydar, tous sont hantés par une histoire personnelle douloureuse et de leurs interactions réciproques naît le récit d’une mémoire collective maudite, source d’incompréhension et de haine. Car, si la mémoire fonde l’identité pour le meilleur, elle le fait également pour le pire.

Avec quelques années de recul, force est de constater que le roman de Brian Aldiss reste hélas d’actualité. Certes, à l’heure où la vague tumultueuse suscitée par l’éclatement de l’URSS est un peu retombée, certains événements décrits par l’auteur britannique ont été contredits par les faits. Mais peu importe, qu’il évoque la Géorgie et non la Tchétchénie ou la Yougoslavie, voire quelques autres régions proche orientales, le constat ne semble pas avoir évolué d’un iota.

Pour ces raisons et aussi pour l’humour désespéré dont Brian Aldiss sait jouer, À l’Est de la vie semble une lecture hautement recommandable.

À l’Est de la vie (Somewhere East of Life, 1994) de Brian Aldiss – Réédition Le livre de poche, 2005 (roman traduit de l’anglais par Serge Quadruppani)

 

L’Organisation

URSS, 1979. Alors que le pays s’apprête à accueillir les Jeux Olympiques, d’étranges événements se produisent dans une cité portuaire. On retrouve un cadavre mutilé d’une manière épouvantable et une ombre hante le stade jouxtant les installations, y instillant une terreur indicible. Bientôt, la situation s’aggrave davantage attirant l’attention des autorités de Moscou, au grand dam du SSE-2, bureau chargé de contrôler les navires pour les purger des éventuelles menaces occultes.

Retour en Russie pour les éditions Agullo, pour le meilleur une fois de plus. Après Anna Starobinets, dont on a pu jauger l’imaginaire angoissant aux éditions Mirobole avant qu’elle ne passe chez Agullo, nous découvrons à présent Maria Galina avec, il faut l’avouer, un enthousiasme presque surnaturel. Certes, L’Organisation ne brille pas pour son exubérance ou sa franche gaîté. Il ne se distingue pas non plus par son souffle romanesque, bien au contraire, l’univers du roman de Maria Galina se révèle froid, enferré dans les routines monotones du quotidien d’une population en proie à une dépression tenace. Bref, à l’image de cette Russie soviétique finissante, sur le point de s’engager dans le bourbier afghan, ultime manifestation de la Guerre froide.

Tristesse et désespoir hantent les pages d’un récit ne mégotant pas non plus sur l’absurdité de la condition humaine et ses failles psychologiques. Dans ce contexte, le fantastique évolue à la marge, comme une menace sourde, mettant en péril la santé mentale et l’orthodoxie idéologique de l’homo soviéticus.

« Qui te parle de Dieu, ici ? s’étonna Vassili. Que nous apprend la dialectique marxisto-léniniste ? Que la pensée est matière ! Et si la pensée est matière, qu’engendre-t-elle ? »

Au pays du matérialisme historique, dieu est en effet mort. Pourtant, les superstitions continuent à s’accrocher, comme les matérialisations parasites d’un esprit humain toujours tenté par l’irrationnel et sa part d’ombre. Le SSE-2 apparaît ainsi comme l’antidote à ce travers, préservant le paradis du prolétariat contre les atteintes surnaturelles de ces créations mentales. Son équipe hétéroclite, composée d’une secrétaire adepte du tarot et du tricot, d’un ethnologue usant de ses connaissances sur le chamanisme pour exorciser les cargaisons douteuses, d’une stagiaire toute fraîche fan des romans à l’eau de rose d’Anne Golon, et d’une responsable embourbée dans des problèmes familiaux insolubles, œuvre à leur éradication sur le sol soviétique avant qu’ils ne puissent y prendre racine. Une tâche ingrate et pourtant nécessaire qui ne leur apporte guère de gratifications.

Sur fond de pénurie, L’Organisation raconte leur combat contre une entité retorse issue du légendaire amérindien. Saga triste au rythme lent, au point parfois de susciter l’ennui, le roman de Maria Galina ne nous épargne rien des détails du quotidien du citoyen soviétique, décrivant la dissolution de l’utopie communiste dans les files d’attente, la paupérisation, la corruption et un climat de suspicion anxiogène. Un pays où la jeunesse a renoncé à porter le rêve de ses aînés, préférant se réfugier dans la fiction des romances à bon marché.

Au final, L’Organisation se révèle une œuvre singulière, témoignant de la vitalité d’une littérature russe contemporaine n’ayant rien à envier à ses prédécesseurs et ne craignant pas d’user des ressorts du fantastique. À lire pour assouvir sa curiosité.

L’Organisation – Saga triste et fantastique de l’époque de la stagnation (SES-2, 2009) de Maria Galina – Agullo Éditions, février 2017 (roman traduit du russe par Raphaëlle Pache)