Aurora

Bien connu des amateurs de science fiction pour ses romans exigeants, Kim Stanley Robinson nous revient avec un titre aux vertus hard SF évidentes. Les lecteurs de la trilogie martienne apprécieront, de même que ceux qui ont aimé Years of rice and salt, l’auteur américain dévoilant ici aussi quelques réflexions sur le sens de l’Histoire. Les autres, on leur recommande tout de même de tenter l’expérience, tant Aurora se lit avec plaisir et un intérêt non dépourvu d’arrière-pensées politiques, dans la meilleure acception du terme.

En route depuis presque deux cent ans vers le système de Tau Ceti, une arche stellaire emmène vers une hypothétique seconde Terre les descendants d’un groupe de pionniers. Depuis des générations, ces passagers d’un voyage sans escale mènent une existence routinière, veillant à l’équilibre de l’écosystème de leur nef avec l’aide de robots et de l’IA embarquée, un ordinateur quantique susceptible d’évolution pour s’adapter à l’incertitude du voyage. Un équilibre fragile, en dépit de toutes les précautions prises par les concepteurs de la nef, le vide de l’espace, pas complètement vide en fait, ne pardonnant aucune faille dans les dispositifs de sécurité. Un équilibre comportant enfin une marge d’erreur maitrisée, mais suffisante pour hypothéquer le devenir des colons. Au fil du temps, l’arche se détériore, même si les imprimantes produisent les pièces nécessaires à la réparation des avaries, et les biomes restent soumis aux problèmes inhérents à un système conçu pour interagir en autarcie, avec une quantité de ressources limitées qu’il convient de recycler sans cesse. La rupture des échanges métaboliques à l’intérieur du vaisseau interstellaire multigénérationnel devient ainsi une des obsessions des ingénieurs, un processus au moins aussi préoccupant que le syndrome de l’insularité agissant insidieusement sur les organismes de ses passagers, provoquant une dangereuse dévolution de l’intelligence. Fort heureusement, la mise en orbite imminente autour d’Aurora, la lune unique de la planète E du système de Tau Ceti, ouvre des perspectives d’avenir prometteuses. En théorie.

« Vivre comme si on était déjà mort. Tous les êtres vivants cherchent à rester en vie. La vie veut vivre. »

Avec Aurora, Kim Stanley Robinson nous propose un formidable voyage de douze années-lumière. Un périple crédible jusque dans le moindre détail. Pour cela, il convoque la physique des particules, la biologie, la génétique, l’écologie, l’astrophysique et l’astronautique, sans oublier la physique quantique appliquée à la conscience artificielle. Il nous entretient aussi de mécanique sociale à l’échelle d’un microcosme et d’Histoire dans son acception la plus conceptuelle, celle du temps long, voire immobile, qui façonne nos existence et échappe à notre emprise.

« Qu’en est-il de la fonction logistique appliquée à l’Histoire ? L’humanité est-elle en train de subir une régression vers la moyenne ? Redevient-elle inférieure, dans une certaine mesure, à ce qu’elle a été brièvement ? Est-elle en train de vivre le paradoxe de Jevons, qui énonce qu’avec l’augmentation de sa puissance l’humanité augmente également sa capacité de destruction ? L’Histoire est-elle une parabole et aurait-elle abordé sa phase descendante, comme on le prétend si souvent ? Autrement dit : tourne-t-elle en rond avec des hausses et des baisses qui se succèdent sans espoir ou possibilité d’en sortir ? Ou est-ce une sinusoïde en phase descendante depuis deux siècles, traversant une mauvaise saison historique qui reste invisible aux humains ? Ou, de façon plus optimiste, peut-on l’envisager comme une spirale montante ? Nous distinguons mal la forme de l’Histoire. »

Fort heureusement, Kim Stanley Robinson n’oublie pas de raconter une histoire, celle de Freya et de ses parents, Devi l’ingénieure en chef, et Badim le scientifique optimiste et débonnaire. En leur compagnie, on accomplit un long voyage, entre la Terre et Tau Ceti, confronté à des problèmes en apparence insolubles. A plusieurs reprises, l’auteur américain ose le parallèle avec les expéditions des explorateurs des pôles, en particulier l’odyssée de l’Endurance de Shackleton. Une comparaison faite à dessein, tant le courage et l’ingéniosité ne semblent pas faire défaut à ces explorateurs des marges de l’Eucumène. Récit passionnant, sous-tendu par un suspense ne se relâchant guère, Aurora nous rappelle enfin le caractère négligeable de l’humanité face à l’immensité et l’indifférence de l’univers, apportant au passage une réponse, certes discutable, au paradoxe de Fermi.

Excellent roman de science fiction, Aurora rejoint donc la meilleure part de l’œuvre de Kim Stanley Robinson, n’oubliant pas le paramètre humain dans une équation hard scientifique passionnante et optimiste, même si l’auteur ne semble pas partager les rêves d’exploration des exoplanètes. Dans un univers hostile à la vie humaine, ne convient-il pas de préserver la seule planète à notre disposition plutôt que de chercher ailleurs d’hypothétiques mondes à surexploiter ?

Aurora (Aurora, 2015) de Kim Stanley Robinson – Éditions Bragelonne SF, 2019 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Florence Dolisi)

 

Les Vents barbares

Le baron Ungern-Sternberg fait partie des personnages historiques dignes de figurer dans un roman. L’aura de légende entourant l’aristocrate estonien, descendant d’une des plus anciennes familles de la noblesse allemande de la Baltique, remontant dit-on à l’ordre des Chevaliers teutoniques, la démesure de son projet et le contexte dans lequel se déploie sa vie, tout concourt à stimuler l’imaginaire et à déchaîner les fantasmes. Certes, le bonhomme était sans doute moins sympathique que ne le présentent ses laudateurs et moins fou que ne le décrivent ses détracteurs. La légende noire a ceci de particulier qu’elle rend aussi les hommes plus grands qu’ils ne l’ont été. Bref, les faits s’inscrivent surtout à une époque frappée par le fléau de la guerre civile russe, initiée par la révolution bolchevique avec la contribution des puissances étrangères. Presque cinq années de lutte acharnée, marquée par des actes d’une cruauté inimaginable, parmi lesquels ceux du « baron fou » et de sa « division sauvage » apparaissent finalement presque banals.

Revenons au roman de Philippe Chlous. Les Vents barbares s’ouvre sur les espaces de la Sibérie, entre transbaïkalie et Mongolie intérieure, un vaste champs de bataille offert à toutes les convoitises. Profitant du reflux des armées blanches défaites par l’Armée Rouge, les seigneurs de la guerre locaux et autres atamans envisagent de créer en Sibérie un État-tampon avec le soutien des Occidentaux. Mais, pour la Chine et le Japon, l’occasion est aussi belle d’accroître leur influence sur les richesses et les territoires d’un Empire russe moribond. Dans ce contexte pour le moins instable, le baron Ungern-Sternberg nourrit d’autres projets. Personnage un tantinet mystique, initié au bouddhisme et nourrissant un désamour profond de l’Occident qu’il juge décadent et enjuivé, l’aristocrate ambitionne d’unir tous les peuples mongols afin de libérer l’humanité des germes de la corruption par la guerre et la purification ethnique. À la tête d’un corps de cavalerie, composé de cosaques, de Bouriates, Mongols, Kalmouks et autres peuples des steppes d’Asie centrale, il s’empare d’Ourga, repoussant l’armée chinoise et rétablissant le Bogdo Khan sur le trône. Considéré comme la réincarnation du Mahakala, il entreprend ensuite de repartir en campagne contre les Bolcheviks. Un ultime épisode qui lui sera fatal. Philippe Chlous dévoile ainsi un aspect de la guerre civile russe assez méconnu, tout en explorant un domaine historique guère étudié en Occident, celui d’une Asie centrale, jadis berceau de peuples conquérants, et désormais objet des convoitises de ses voisins russes et chinois, voire japonais.

Si l’existence du baron est entourée de légendes, celles du « baron fou », du « dieu de la guerre » ou du « noble combattant », elle n’en demeure pas moins éminemment romanesque. Avec Corto Maltese en Sibérie et Bêtes, Hommes et Dieux, Hugo Pratt et Ferdinand Ossendowskine ne s’y sont d’ailleurs pas trompés, faisant de Ungern-Sternberg un personnage central de leur œuvre. Pour sa part, Philippe Chlous opte pour la voie du roman d’apprentissage, faisant du narrateur un jeune enfant qui raconte bien plus tard à son fils, à l’époque où lui-même est devenu un personnage important du Parti communiste, son aventure aux côté du baron. Par un effet de flash-back, il nous projette presque un demi-siècle plus tôt, restituant l’atmosphère de débâcle prévalant en Sibérie après la victoire des Bolcheviks. Un long cortège de réfugiés, hommes, femmes, enfants, vieillards, abandonnant toute dignité durant leur cheminement vers l’Orient. Des troupes éparses, composées de cosaques et d’indigènes d’Asie, pillant et massacrant la population, surtout si elle est juive, sous le commandement d’officiers désabusés ou ayant renoncé à leur humanité. Bref, un ramassis de bourreaux et de tortionnaires, assommés à la vodka, vivant au jour le jour. Le tableau dépeint par Philippe Chlous est épouvantable. Il ne semble pourtant guère éloigné de la réalité des faits. Ce contexte forge le caractère et le regard du narrateur, âgé d’à peine de 12 ans lorsqu’il rencontre fortuitement le baron. Recueilli par le militaire après le massacre de sa famille, il ne doit sa survie qu’à sa faculté d’adaptation, à son instinct de survie et à sa capacité à apprendre, vite, aux côtés d’individus sinistres et cruels. Une ribambelle de psychopathes dont la sauvagerie ne semble connaître aucune limite. Il devient ainsi le témoin privilégié des exactions des subordonnés d’Ungern, se familiarisant avec la philosophie du bonhomme, une variante d’un fascisme n’étant pas sans rappeler celui d’Hitler. Cette expérience l’instruit beaucoup sur l’art de gouverner les hommes en dictature, sur la manière de supplicier les individus, de provoquer leur avilissement, sans succomber à la pitié, juste pour le plaisir de les dominer. Il y exerce enfin un don pour la survie qu’il s’efforce ensuite de mettre en application avec une certaine réussite, durant la période soviétique.

Réédition bienvenue d’un roman passé inaperçu, du moins en ce qui me concerne, Les Vents barbares convainc donc sans peine l’amateur de roman historique, surtout s’il ne nourrit aucune illusion sur le genre humain.

Les Vents barbares de Philippe Chlous – Réédition La manufacture de livres, avril 2019

Chiens de guerre

La conjonction du hasard et de l’actualité éditoriale m’ont fait lire successivement le troisième opus de la série « Ferrailleurs des mers » et le nouveau roman de Adrian Tchaikovski traduit dans nos contrées. On ne présente plus le premier sur ce blog très Bacigalupi compatible, les habitués ayant pu juger à plusieurs reprises de l’état de pâmoison dans lequel me plongent les écrits de l’auteur américain. Pour le second, un flot de louanges, nuancé par quelques bémols, est venu récompenser ici-même la lecture de Dans la toile du temps.

Mais pourquoi opérer un rapprochement entre ces deux titres me fera-t-on remarquer à bon droit ? Tout simplement en raison d’une thématique commune à Machine de guerre et Chiens de guerre, celle de l’animalisation de la guerre. Certes, le phénomène n’est pas nouveau et l’on se passera de dresser la liste des multiples conflits ayant fait usage des animaux comme armes. Cependant, si Paolo Bacigalupi se contente de dérouler un simple récit d’aventure divertissant, lectorat young adult oblige, Adrian Tchaikovski titille le sens éthique d’une humanité multiple dans ses ressentis, ses indignations et sa faculté à (ré)agir, comme le mouvement spéciste nous le démontre, face à l’utilisation d’êtres vivants et conscients, certes augmentés de quelques implants cybernétiques, comme armes jetables.

Mais revenons à Chiens de guerre. Dans un avenir que l’on pressent proche, l’humanité n’a pas tellement changé, du moins pour ses motivations profondes. Des zones de guerre larvée, entretenues par l’appétit de transnationales toujours plus avides en matière de ressources naturelles et n’hésitant pas à sacrifier les petites communautés sur l’autel du profit, prolifèrent sur les décombres d’États fantoches, tiraillés entre l’intérêt bien compris de leurs dirigeants et un partage équitable des richesses. Bref, rien de neuf sur le front de la guerre de basse intensité. Pour ramener un semblant de stabilité propice à leurs affaires, les transnationales ont pris l’habitude de sous-traiter le problème auprès de sociétés privées, spécialisées dans le domaine militaire. Peu regardantes sur les moyens employés pour assainir le terrain, elles sont cependant très strictes sur la confidentialité des opérations, histoire de ne pas réveiller une opinion publique versatile. Redmark s’est taillé sur le marché de la guerre une réputation flatteuse. Délaissant les machines de guerre, jugées peu fiables depuis que le Cachemire est devenu un no man’s land incontrôlable, la société a développé un nouveau process : le biomorphe. Cette transanimalité, dont on a forcé l’évolution en améliorant le cortex cérébral en prenant garde de ne pas dénaturer les traits naturels, est devenue le fer de lance des commandos de choc affectés aux armées privées. Engagé sur le front du Campeche contre les anarchistas, Rex forme une escouade d’assaut multiforme avec Dragon, Miel et Abeilles. Rex est un bon chien, efficace, dont l’horizon d’attente se limite à recevoir les ordres de son maître qui n’a pas trop besoin de lui secouer les biopuces pour le motiver. Rex est en effet un parfait soldat, doté de facultés de commandement et apte à se fondre dans la vision binaire du monde encodée dans son cortex cérébral. D’une fidélité inébranlable, Rex ne connaît pas les dilemmes du libre-arbitre. Son jugement est limité par une sorte de laisse numérique bien pratique pour son maître, Jonas Murray, un émule du colonel Kurtz et de Joseph Mengele. Mais, aux tréfonds de son esprits, Rex perçoit qu’il est bien plus qu’une arme efficiente ou un objet dont les propriétaires pourraient se débarrasser en cas d’obsolescence.

J’avais beaucoup apprécié le précédent roman d’Adrian Tchaikovski, déplorant cependant la faiblesse des caractères humains. Une fois encore, c’est un personnage non humain qui ravit l’attention. On épouse en effet le point de vue de Rex, une créature bionique dont on suit l’évolution au fur et à mesure de son éveil à la raison. Le biomorphe a été créé pour combattre à la place des hommes, histoire d’éviter le traumatisme d’une perte humaine, mais aussi pour épargner aux bonnes consciences la responsabilité des crimes de guerre. La créature échappe évidemment au conditionnement de ses maîtres, découvrant que le monde ne se réduit pas à des ennemis à détruire et des amis à protéger. Rex se surprend même à haïr ou à éprouver de l’empathie, indépendamment des ordres et parfois même à l’encontre de ceux-ci. Bref, il se découvre la faculté de faire des choix, ressentant plus souvent qu’il ne le pensait possible le doute et la culpabilité. Tout l’intérêt du roman d’Adrian Tchaikovski réside dans ce processus d’humanisation qui voit Rex faire l’apprentissage de la raison et de l’indépendance, dépassant le stade des simples réflexes ataviques vers lesquels le pousse son animalité. Perceptible dans le langage du biomorphe, l’évolution est également restituée habilement dans son rapport à l’autre, compagnons de combat, maître, alliés de circonstance et même une forme d’intelligence artificielle. Ces rencontres agissent comme repoussoir ou faire-valoir, contribuant chacune à leur manière à l’éducation de Rex et à son éveil dans un monde imaginé comme l’anticipation, ni pire ni meilleure, du nôtre.

Au-delà des déprédations des transnationales, de la violence de la guerre, de la cruauté des crimes de guerre et des préjugés entretenus à l’encontre des animaux améliorés, Chiens de guerre apparaît comme un roman humaniste (avec des chiens) prônant le dépassement de tous les clivages et posant la question de l’humain comme unique détenteur de l’intelligence et de la conscience. Pour Adrian Tchaikovski, la technologie doit être utilisée pour libérer et non contraindre ou asservir. On ne peut que souscrire à son opinion.

Autre avis (avisé, forcément) ici.

Chiens de guerre (Dogs of War, 2017) de Adrian Tchaikovski – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », octobre 2019 (roman traduit de l’anglais par Henry-Luc Planchat)

Au-delà de Blade Runner

Si vous vous plaignez de voir la dystopie grignoter votre science-fiction, allez faire un tour à Los Angeles. On pourrait résumer ainsi le propos de Mike Davis dans Au-delà de Blade Runner : Los Angeles et l’imagination du désastre, réédition d’un court texte extrait de l’essai Ecology of Fear, toujours inédit dans l’Hexagone. Réputé pour son activisme, mais surtout pour l’acuité de son analyse en matière de géographie sociale, Mike Davis n’est pas vraiment un laudateur de la dérive néo-libérale de son pays. Un fait particulièrement visible dans le paysage urbain des mégapoles américaines.

Dans ce court essai, nourri au meilleur de la science-fiction mais aussi du roman noir, l’amateur de Kem Nunn y trouvera notamment un chapitre entier consacré à la « riante » banlieue de Pomona, l’essayiste entend démontrer que la réalité a dépassé les pires visions de l’imaginaire dystopique, rendant celui-ci caduque, voire anachronique. Au point de faire du paysage urbain du film Blade Runner, fantasmé comme le Los Angeles du futur, une rêverie romantique, mélange d’architecture Art-Déco surannée, d’esthétique industrielle et de downtown hypertrophié.

Mike Davis ne s’embarrasse pas de précautions oratoires, il va droit au but, notamment en choisissant des titres de chapitres taillés comme des slogans. Il se concentre ainsi sur l’essentiel pour dessiner une géographie de la peur, remisant les modélisations de l’espace urbain de l’école de Chicago, au rang d’antiquités obsolètes. La réflexion de l’essayiste s’enracine dans la pensée marxiste et dans le spectacle des émeutes de 1992, manifestations violentes de forces antagonistes à l’œuvre durant les années 1990 et les décennies précédentes. Pour alimenter sa pensée, il puise sans vergogne dans l’histoire de la Californie, mais également dans la sociologie de territoires urbains à l’économie détruite par une déprise inexorable. Confrontée à la paupérisation et à la montée des migrations, l’autorité publique a opté pour la facilité, préférant investir dans les mesures de sécurité et la répression plutôt que dans un accompagnement social.

Au delà de Blade Runner dresse un portrait sinistre de la cité des anges. Des quartiers bunkerisés, bardés de caméras de vidéosurveillance et autres gadgets technologiques pilotés par des sociétés privées, à la ville fantôme, composée de buildings vides, le centre de Los Angeles semble le théâtre d’une émeute invisible, autrement dit une paupérisation latente, source de tensions sociales et ethniques. Un Far-West où règne un conflit de basse intensité entretenu par les gangs latinos, le LAPD et les régulateurs privés, stipendiés par des propriétaires soucieux de leur tranquillité. Un bien curieux paysage où les classes moyennes vivent encagées derrière des grilles de protection, avertissant le quidam que leur propriété est protégée par Smith & Wesson. Rien ne semble échapper à cette esthétique Brinks, ni les logements, ni les magasins, ni les écoles retranchées derrière des portiques de surveillance, où on étudie dans une atmosphère carcérale, les élèves étant fichés quand ils ne sont pas simplement recrutés par la police pour servir d’indicateurs. Les hôpitaux et services sociaux n’échappent pas davantage à cette évolution, comme en témoignent les chaises vissées au sol et les guichets aux vitres blindées. Bref, pour le commun des mortels, la cybercité chère à William Gibson et sa skyline orgueilleuse paraissent bien éloignées. Au moins autant que l’industrie du divertissement, réduite à des « bulles touristiques » où l’on entretient l’illusion d’un Hollywood mythique dans ce qui s’apparente de manière évidente à une ambiance de parc à thème.

De la même façon que pour le centre, les anciennes banlieues n’échappent pas au désastre. Vampirisées par les villes de l’extérieur installées sur les collines, leurs impôts finançant les grands projets qui profitent à ces dernières, les banlieues ont connu aussi la déprise, voyant le rêve américain s’évaporer avec le départ des industries et des emplois. Pour la population de cols bleus, l’événement a conduit à un déclassement total, alimentant la chronique de la pauvreté ordinaire et son cortège sordide de faits divers. Pour lutter contre la délinquance, des Neighborhood Watch ont proliféré, favorisant la culture de l’entre-soi, stigmatisant la jeunesse et harcelant les étrangers. Les banlieues sont devenus peu-à-peu le vivier d’une guerre raciale entre les bandes de suprématistes blancs décomplexés et les gangs latinos. Après les quartiers ghettos du centre, le territoire des anciennes banlieues est devenu une nouvelle terre brûlée dont les éléments les plus violents ont naturellement atterri dans les quartiers de haute sécurité des prisons ultra-modernes, construites aux portes du désert, ultime avatar d’une écologie de la peur préférant déshumaniser et enfermer les classes populaires au lieu de les éduquer et de leur garantir une vie décente.

Au-delà de Blade Runner : Los Angeles et l’imagination du désastre se révèle donc un essai très riche, dressant un portrait glaçant du développement urbain de la cité américaine. Et, s’il peut paraître radical dans son constat, Mike Davis n’en demeure pas moins un critique salutaire de l’unanimisme sécuritaire.

Au-delà de Blade Runner : Los Angeles et l’imagination du désastre (Chapitre 7 de Ecology of Fear : Los Angeles and the Imagination of Disaster, 1998) de Mike Davis – Réédition de l’ouvrage paru chez Allia en 2006 (essai traduit de l’anglais [États-Unis] par Arnaud Pouillot)

Ragnvald et le loup d’or

Norvège, IXe siècle. Loin du Danemark et de la Suède, le pays reste en proie aux luttes intestines entre les multiples roitelets suffisamment puissants pour rassembler autour de leur parentèle quelques guerriers, navires et paysans. Dans cette contrée rurale jalonnée par les halles et traversée par les fjords, Ragnvald Eysteinsson descend d’une famille ayant régné jadis sur le comté de Sogn. En dépit de la mort prématurée de son père, il n’a toujours pas renoncé à son héritage, attendant la réunion du Ting pour en revendiquer la possession auprès de son beau-père Olaf. Parti razzier l’Irlande en compagnie d’une bande de pillards, il échappe à son retour à une tentative d’assassinat fomenté par son beau-père avec la complicité du chef de l’expédition, Solvi le Bref, laissant sa sœur Svanhild à la merci de ses ennemis. Le frère et la sœur assument alors leur destin, Ragnvald aux côtés de Harald, le futur roi de la Norvège, Svanhild auprès de Solvi.

L’univers des sagas scandinaves semble un filon inépuisable d’histoires pour bien des auteurs. Ce n’est un secret pour personne, y compris pour les fans de la série Vikings et de ses lodbrokeries. Linnea Hartsuyker s’inspire de la Orkneyinga saga (saga des Orcadiens) et de l’un des récits de la Heimskringla, pour broder un roman léger, riche en aventures et passions. Elle met en scène un frère et une sœur, par ailleurs personnages historiques principaux de l’histoire des comtes des Orcades et de la saga des rois de Norvège.

Si l’histoire de la Norvège n’a guère de secret pour l’érudit, elle demeure pour le commun des mortels en grande partie entachée par des zones d’ombre, des inexactitudes et des fantasmes. Les sources écrites tardives, toutes d’époque chrétienne, ne font en effet que compiler des récits issus de la tradition orale et du folklore. Les Orkneyinga et Heimskringla sagas mêlent ainsi les faits historiques aux contes populaires et à la mythologie, n’hésitant pas à lier l’existence des personnages historiques à la légende, notamment en insistant sur les origines mythiques des différentes familles royales de Scandinavie.

Avec Ragnvald et le loup d’or, Linnea Hartsuyker convoque le personnage de Ragnvald (ou Rögnvaldr) Eysteinsson, dit le Sage, jarl de Møre, compagnon de Harald Hårfagre (à la Belle Chevelure), le premier roi de Norvège, et ancêtre de Guillaume le Conquérant par l’intermédiaire de son fils, Hrolfr (plus connu dans nos contrées sous le nom de Rollon). Bref, l’autrice américaine ne choisit pas de remiser à l’arrière-plan l’aspect historique des sagas scandinaves. Bien au contraire, elle opte pour une approche documentée, reconstituant de manière vraisemblable, ou du moins crédible, la rusticité et la rudesse de l’organisation sociale et politique, mais également les mœurs et traditions de la Norvège médiévale.

Si cet aspect du récit m’a convaincu, hélas je l’ai été beaucoup moins par l’intrigue, un tantinet légère, surtout l’arc narratif impliquant Svanhild. À ma décharge, je n’ai jamais vraiment apprécié les histoires de midinettes. On évolue en effet dans les schémas narratifs du roman d’apprentissage. Guidé par sa volonté de vengeance, Ragnvald se révèle progressivement à lui-même et aux autres, dévoilant des qualités de meneur d’hommes, de tacticien, de fin politique et de guerrier au contact des rois Haakon et Harald. Il perd aussi son innocence et sa naïveté, négociant son allégeance sans pour autant renoncer à sa réputation. De son côté, Svanhild doit choisir entre sa famille et sa liberté, embrassant au sens propre comme au figuré la cause de Solvi, sans pour autant abandonner son indépendance. Entre complots, trahisons et batailles rangées aux descriptions taillées à la hache, pas vraiment le point fort du roman, on s’attache ainsi à suivre cette famille décomposée sur les traces de l’Histoire du Nord de l’Europe.

Si l’on fait abstraction des allusions putassières à Game of Thrones et Outlander, Ragnwald et le loup d’or n’en demeure pas moins un récit distrayant, où l’Histoire sert finalement de décor à un roman d’apprentissage. A suivre avec La Reine des mers.

Ragnvald et le loup d’or – La Saga des Vikings, Livre I (The Half-Drowned King, 2017) – Linnea Hartsuyker – Presses de la cité, septembre 2018 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Marion Roman)

Shiloh

Pour l’amateur d’histoire militaire, Shiloh est le nom d’une bataille de la guerre civile américaine, épisode sanglant de l’affrontement fratricide entre les Fédérés, fidèles à l’Union, et les rebelles sécessionnistes. Shiloh est aussi le nom d’un parc où l’on peut visiter l’un des sites les mieux conservés du conflit. Un cadre campagnard offrant l’image d’un lieu paisible, aux vallons traversés par les rivières et le cours de la Tennessee, aux vergers que l’on imagine fleuris au printemps, aux prairies ombragées par de nombreuses essences et aux crêtes barrées de broussailles indisciplinées. Rien dans ce décor bucolique et champêtre, surtout lorsque le soleil illumine les chemins creux, ne laisse deviner la tuerie qui s’est déroulée ici les 6 et 7 avril 1862. Par le hasard de la guerre, Shiloh est en effet devenu un enjeu majeur pour chaque camp. Pour les rebelles, le lieu s’imposait comme le théâtre idéal pour mettre un terme à la percée imprévue accomplie par les Yankees en territoire confédéré. Pour le Nord, les perspectives ouvertes par leur victoire les plaçait dans l’incertitude, les contraignant à réorganiser leurs forces pour protéger leurs lignes de ravitaillement et hâter la fin de la guerre. Lieu de paix en langue hébreu, devenu l’enjeu d’une bataille fameuse suite à l’attaque surprise des Confédérés, Shiloh demeure enfin le symbole d’un affrontement confus et sanglant, un carnage de sinistre mémoire qui en anticipe bien d’autres.

Écrit par Shelby Foote, autrement plus connu pour son œuvre d’historien, le bonhomme ayant publié un récit réputé sur la Guerre civile (The Civil War, A Narrative), Shiloh ne peut guère être accusé d’inexactitude. Récit à hauteur d’homme, le roman de Shelby Foote s’attache à retranscrire le déroulement de la bataille via le témoignage de six personnages fictifs. De simples soldats mais aussi des officiers, engagés de part et d’autre dans le combat, qui nous confient leurs pensées, leur participation aux combats, leurs sensations et sentiments durant cet affrontement. On les suit ainsi au plus près, pendant les préparatifs savamment organisés par le général rebelle Beauregard, très inspiré par Napoléon dans sa stratégie, puis au cœur de la bataille et lors de la retraite désordonnée des Confédérés devant la pression des troupes fédérales, arrivées en renfort.

Chaque combattant raconte à sa manière les deux jours d’affrontements. Le scintillement du soleil sur les parties métalliques des armes, la nature complice et indifférente à la tuerie, la fumée de la poudre consumée, le miaulement des balles qui sifflent dans l’air et déchirent les chairs, on est à la fois au cœur de la bataille et à l’extérieur de la mêlée, observateur d’actes paraissant lointains, dans l’espace comme dans le temps. Les cadavres jetés dans l’herbe comme des paquets de linge sale, la détresse des blessés abandonnés à leur souffrance, la sidération des soldats et les cris d’angoisse des hommes montant à l’assaut nous paraissent abstraits. Pourtant, on garde longtemps en mémoire l’image de ce soldat caressant la garde de la baïonnette plantée sous sa mâchoire, dont la pointe lui traverse le crâne, et l’horreur de son adversaire incapable de la retirer.

Difficile d’adhérer à un camp ou à l’autre dans ce récit à plusieurs voix. Shelby Foote ne prend pas partie, préférant décrire le point de vue d’hommes engagés dans un conflit absurde, convaincus du bien fondé de leur engagement par le discours verbeux d’hommes politiques défendant leurs intérêts et par la folie furieuse d’officiers agissant par devoir. Bref, voici un bien bon roman que l’on découvre tardivement dans l’Hexagone.

Shiloh (Shiloh, 1952) de Shelby Foote – Éditions Payot & Rivages, janvier 2019 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Olivier Deparis)

Machine de guerre

Troisième opus de la série initiée par Ferrailleurs des mers, puis poursuivie avec Les Cités englouties, Machine de guerre achève et conclut les aventures de Tool, le mi-bête né des œuvres du capital-libéralisme et de la bio-ingénierie, et de l’orpheline Mahlia, tout en faisant le lien avec les personnages du premier volet. Reconvertie dans le trafic d’œuvres d’art, l’adolescente évolue désormais à la marge du conflit contre les seigneurs de la guerre qui font et défont la paix précaire régnant sur les cités englouties. Mais, les anciens propriétaires de Tool ne tardent pas à se rappeler à la mémoire de l’augmenté dans un déluge de feu, d’autant plus qu’il recèle dans sa chair un talent caché susceptible de bouleverser l’ordre établi, au grand dam de son concepteur, le général Caroa, et de ses employeurs, le Comité exécutif de la compagnie Mercier.

Si Machine de guerre n’apporte guère de nouveauté, le roman de Paolo Bacigalupi a l’avantage de prolonger d’une manière satisfaisante le destin de Tool, personnage secondaire passé désormais au premier plan de la trilogie. Devenu l’enjeu principal et le moteur de l’intrigue, le mi-bête éclipse les humains eux-mêmes, ravalés au rang de subalternes dans la meute qu’il dirige. L’augmenté se voit ainsi doté d’un passé et d’une conscience, poussé par la compagnie Mercier à sortir de l’anonymat où il avait vécu jusque-là. Toute l’ambiguïté du personnage repose sur sa faculté à ne pas rejeter la part d’humanité composant son génome et sa capacité à éprouver de l’empathie pour des créatures qu’il juge inférieure. Rassurons-nous, le dilemme n’est pas difficile à lever. Machine de guerre demeure en effet un roman d’aventure destiné à un public young adult, segment du lectorat dont il ne convient pas de trop malmener les attentes.

Pour le reste, Paolo Bacigalupi continue à étoffer l’univers des deux précédents opus, cet anthropocène post-apocalyptique où les États nations, à l’exception de la Chine et de quelques autres territoires, sont déchus de leur position de domination, disputant désormais leur subsistance aux grandes compagnies qui régulent le marché par des accords commerciaux avantageux ou les frappes chirurgicales de leurs flottilles de drones surarmés. Machine de guerre ne dépare donc pas dans ces anticipations pessimistes marquées par le dérèglement climatique, les guerres civiles et la paupérisation globalisée, offrant le spectacle d’un futur en voie de tiers-mondisation, placé sous la coupe de conglomérats d’intérêts privés attachés à leur égoïsme bien compris. Une jungle sillonnée de chimères génétiquement modifiées, conditionnées à servir leurs maîtres impitoyables. Dans ce Struggle for life incessant, seules quelques oasis perdurent, des zones franches ouvertes aux possibles, tel Seascape, la cité aux arcologies flottantes triomphantes et aux docks prospères, mais pas au point de remettre en question le statu quo.

Commencée sur les plages polluées par les effluents toxiques issus des épaves de l’ère accélérée, la trilogie de Paolo Bacigalupi s’achève donc au cœur des sphères dirigeantes d’un futur finalement pas si différent de notre présent. Et, si l’intrigue ne casse pas cinq pattes à un canard augmenté, Machine de guerre conclut de manière honorable une série ayant débuté sous les bons auspices de l’aventure divertissante. Contrat rempli.

Machine de guerre (Tool of War, 2017) de Paolo Bacigalupi – Réédition J’ai lu, octobre 2019 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Sara Doke)