Je n’aime pas les grands

Née sur les champs de bataille de la Première Guerre mondiale, la hargne revancharde d’Augustin Petit se nourrit aussi de l’humiliation de la défaite, préalable au traité infâme imposé à la France. Elle prospère surtout dans l’entre-deux-guerres, période qui voit les blonds et les hauts perchés toiser de leur hauteur les petits et autres rase-mottes voués à la basse besogne et à toutes les vilenies. Désormais connu dans tous les livres d’histoire comme le Suprême, le personnage d’Augustin Petit s’enracine ainsi dans le terreau putrescent des tranchées et la certitude irrationnelle d’un complot des grands. Pour comprendre le destin de ce grand parmi les petits et appréhender l’empreinte du petiste sur l’histoire du XXe siècle, nul doute que le livre de Pierre Léauté soit incontournable, du moins aux yeux de l’amateur d’uchronie.

Je n’aime pas les grands compile et prolonge deux romans parus en 2015 et 2016 aux Éditions Mü. Le présent ouvrage comporte aussi en annexe une courte nouvelle et une bibliographie poil à gratter assez réjouissante, sans oublier une lettre de Pierre Bellemare* (*authentique). Augustin Petit y incarne l’archétype du dictateur, plus vrai que nature. La paranoïa, la folie et le charisme du bonhomme évoquent en effet quelques-uns des plus célèbres tyrans du XXe siècle dont Pierre Léauté dresse en creux un portrait décalé et vachard. Je n’aime pas les grands joue ainsi avec les ressorts de l’uchronie pour dérouler un propos railleur tenant davantage de la fable politique grinçante. Toute simple, la divergence s’appuie sur une inversion de perspective où la France se retrouve dans la position du vaincu de la Première Guerre mondiale, déclinant ensuite un récit contre-factuel limpide, dénué des scories qui viendraient entacher sa vraisemblance ou rendre le propos illisible. Mêlant les éléments familiers de notre histoire aux extrapolations de son imagination, Pierre Léauté se permet également des allusions plus contemporaines qui, en dépit de leur caractère anachronique, prennent un sens cocasse contribuant à enrichir la mécanique absurde de l’intrigue. Décalé, caustique et définitivement sans scrupules, Je n’aime pas les grands ausculte enfin les mécanismes du populisme et de la lâcheté humaine, démontrant s’il est encore besoin de le faire que la bêtise et la démagogie demeurent plus que jamais les moteurs d’un processus vieux comme le monde, pour le plus grand profit de l’émotion et du ressentiment.

Petit livre malin et rigolard, Je n’aime pas les grands ne s’embarrasse donc pas de précautions oratoires, plongeant le lecteur immédiatement dans un récit référencé qui flirte avec la veine satirique. Et si le texte n’est pas exempt de clins d’œil un tantinet trop appuyés, Pierre Léauté y révèle cependant qu’il a assurément tout d’un grand (le fourbe).

Je n’aime pas les grands – Pierre Léauté – Éditions Mü/Mnémos, octobre 2020

La Millième nuit

Bien connu dans nos contrées des amateurs de Science Fiction depuis au moins la parution du « cycle des Inhibiteurs », Alastair Reynolds fait partie du paysage au même titre que Stephen Baxter. Réputé dans la hard SF et surtout le space opera, l’auteur gallois n’a pas l’habitude de négliger le lectorat lorsqu’il imagine le futur de l’humanité. La Millième nuit ne déroge pas à la règle puisque cette novella nous projette quelques millions d’année dans l’avenir. Une bagatelle à l’échelle de l’univers.

À cette époque, l’humanité a évolué vers la posthumanité, la technologie lui offrant de multiples possibilités pour s’adapter à une voie lactée devenue en quelque sorte son terrain de jeu. Mais un terrain dépourvu d’autres joueurs puisque seules quelques traces attestent de la présence passée de civilisations extraterrestres. Pour pallier au long ennui cosmique dans un univers où ils ne sont toujours pas parvenus à s’affranchir du mur de la vitesse de la lumière pour se déplacer, les posthumains ont donné naissance à une myriade de cultures et de civilisations humaines. Parmi celles-ci, on trouve la lignée Gentiane qui tient son nom d’Abigail Gentian, leur mère et matrice à tous. Mille clones quasi-immortels issus de la même souche génétique, mais dotés de personnalités fort différentes. Sillonnant les galaxies dans de gigantesques vaisseaux mondes adapté à leurs lubies, les Gentiane ont pris l’habitude de se retrouver tous les 200 000 ans pour partager l’expérience acquise pendant leurs pérégrinations. 999 nuits pour s’immerger dans les souvenirs de leurs alter-ego et une nuit supplémentaire pour élire un vainqueur, celui qui aura offert la narration la plus spectaculaire, celui qui organisera les prochaines retrouvailles. L’Eurovision n’a qu’à bien se tenir…

N’entretenons pas le suspense. Je dois avouer un enthousiasme modéré pour cette novella car, même si Alastair Reynolds n’est pas avare en matière de visions et de spéculations vertigineuses, le récit proposé ici manque terriblement de souffle et de surprise. A vrai dire, on a vraiment l’impression de lire une variation hyper-tech d’un récit de l’Âge d’or de la SF que n’aurait sans doute pas désavoué Isaac Asimov.

Certes, l’envolée des baleines à l’acmé des festivités organisées par les Gentiane sur un monde aménagé pour satisfaire leur appétit de grandiloquence, sous la pyrotechnie d’une pluie de météores, au moment où se dévoile l’identité des comploteurs qui agissent dans l’ombre de la lignée Gentiane, est un moment magique, empreint d’une poésie science-fictive à nulle autre pareille. Toutefois, on peut juger le procédé un tantinet frustrant au regard d’une intrigue plan-plan, sans véritable enjeu autre que celui de l’enquête et du dévoilement du Grand Œuvre astronomique promis en quatrième de couverture. Une révélation alourdie par les chichis de Campion et de Purslane, décidemment agaçants jusqu’au bout à force d’occuper tout l’espace.

Savoir que La Millième nuit constitue le galop d’essai du roman inédit House of Suns, considéré comme LE point d’orgue de l’œuvre de Alastair Reynolds a de quoi refroidir un peu l’attente de sa traduction. On demande à voir.

La Millième nuit (Thousandth Night, 2005) – Alastair Reynolds – Éditions Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », août 2022 (novella traduite de l’anglais par Laurent Queyssi)

Upside Down

Dans un avenir peut-être pas si lointain, la bipolarisation du monde est désormais un fait établi. Down Below, sous la grisaille aux reflets de rouille du Brown, on travaille, on produit, on s’échine à la tâche et on se ruine la santé pour faire fonctionner la machine. Pendant ce temps, Up Above, les nababs des grands consortiums goûtent au confort d’un pays de cocagne, délocalisés en orbite terrestre, sûrs de ne manquer de rien, convaincus de l’innocuité de l’air respiré, de la douceur de l’atmosphère climatisée et de la chaleur d’un soleil pacifié. Bref, ils vivent au paradis, jouissant d’une jeunesse éternelle à l’abri du besoin dont ils partagent les miettes avec les rares élus montés au-dessus de l’horizon pour les servir. Down Below, les illusions frelatées diffusées par les domocubes Sensipac entretiennent la paix sociale, adoucissant la rugosité de la vie réelle des damnés de la terre. Un investissement ne remettant en rien le statu quo. À la condition d’alimenter sans cesse les canaux de la machine à rêves.

Bienvenue dans l’avenir selon Richard Canal. Les plus anciens se réjouiront sans doute de retrouver l’une des plumes les plus stimulantes des années 1980-1990. Passionné par l’Afrique, au point d’anticiper l’afrofuturisme avec la trilogie Swap-Swap/Ombres Blanches/Aube Noire, et fasciné par l’Asie, l’auteur a également flirté avec le courant cyberpunk. Sur ce blog, on ne chantera jamais assez les louanges de son premier roman La Malédiction de l’Éphémère, titre ayant fait l’objet d’une réédition révisée en 1996. On ne dira jamais assez de bien de son recueil Animamea. Depuis le début des années 2000, il s’était fait beaucoup plus discret. Son retour du côté de la science-fiction apparaît donc comme une bonne nouvelle.

Avec Upside Down, rien de neuf sous le soleil. Dans un registre dystopique, Richard Canal imagine un avenir cauchemardesque où les maux inhérents de notre présent ont poursuivi leur route, contribuant à notre déroute et à l’effondrement de la biosphère. Mais, loin de se résigner à l’inévitable, il pose les jalons d’une renouveau prenant la forme d’une révolution. Rien de neuf, on vous dit. Pollution, exploitation de l’homme par l’homme, bouleversement climatique, manipulations génétiques, via l’humanisation de certaines espèces animales, clonage, jeunisme, si l’auteur déroule en effet le catalogue bien connu d’un futur en état de collapsus, il ne se veut aucunement pessimiste, brodant une intrigue déclinée en trois lignes narratives qui adoptent les points de vue des dominants et des dominés.

On épouse ainsi le regard de Bill Gates, cinquième du nom, dont l’empire du loisir contribue à la paix sociale Down Below. L’entreprise du magnat est cependant menacée par la rébellion de sa fille adoptive, clonée à partir des gènes de l’actrice Maggie Cheung. Devenue l’égérie de bon nombre de déshérités, l’interprète du film In The Mood for Love refuse en effet de continuer à tourner le remake 3D du chef-d’œuvre intemporel de Wong Kar-Wai, préférant inspirer la colère généreuse des damnés de la Terre plutôt que de contribuer à leur apathie. On croise aussi un duo insolite de détectives, composé de l’habituel dur à cuire et de son collègue, incarné ici par un Saint-Hubert humanisé (faut-il y voir une réminiscence du chien de Ghost in the Shell, l’anime de Mamoru Oshii ?). On suit aussi l’itinéraire d’un artiste un tantinet révolutionnaire, au sens propre comme au figuré, et de sa muse, une empathe aux dons surprenants. Tous ces personnages contribuent à donner chair à une intrigue qui, si elle ne brille pas par son originalité, reste portée par une prose ne manquant pas de références, notamment au situationnisme, et n’étant pas dépourvue de fulgurances visuelles saisissantes.

On est maintenant curieux de lire le prochain roman de Richard Canal, annoncé sous le titre de Cristalhambra. À suivre

Upside Down – Richard Canal – Éditions Mnémos, octobre 2020

Opexx

Le paradoxe de Fermi est résolu. Une immense confédération extraterrestre pacifique, le Blend, a contacté l’humanité, lui proposant un marché qu’elle n’a pas pu refuser. Contre quelques gadgets technologiques, de quoi améliorer l’ordinaire sur une Terre à la biosphère quelque peu dégradée, les humains peuvent se livrer à leur activité favorite : la guerre. Car l’utopie du Blend n’est enviable que si on l’accepte et l’intègre à sa façon d’être et de vivre. Elle ne suscite pas toujours l’adhésion et nécessite parfois la violence. Toute chose que l’humanité a éprouvé dans sa chair au cours de sa propre histoire et continue de pratiquer avec efficacité et sans scrupules.

Pourvus de la meilleure technologie du Blend, armés et équipés de pied en cap, des commandos humains sont ainsi déplacés vers les zones sensibles, opérant dans l’intérêt du meilleur des mondes possibles. Des opexx sur d’autres planètes pour explorer, s’interposer ou repousser les agressions. De la chair à canon qui ne comprend pas grand chose aux motivations des aliens et dont on efface la mémoire, histoire de lui épargner le stress post-traumatique du combattant, mais surtout une connaissance trop étendue de l’ailleurs. Il ne faudrait pas que les chiens de guerre échappent à leur maître et viennent pisser sur les plate-bandes de l’échiquier géopolitique cosmique. Bref, le boulot idéal pour le personnage principal, soldat professionnel atteint du syndrome de restorff, dont la narration guide notre découverte des opexx d’autant plus aisément que son trouble le rend imperméable aux déprogrammations.

Sous couvert de SF militariste et de space opera, Laurent Genefort nous propose un court récit introspectif où la quête d’altérité se substitue progressivement à la logique de l’affrontement et au repli identitaire. Ponctué par les visions fugitives de mondes extraterrestres, à la beauté incompréhensible et mortelle, Opexx nous immerge ainsi dans l’esprit d’un soldat lambda frustré par sa condition de simple porte-flingue. On observe son glissement progressif, impulsé par sa soif de connaissance et d’interaction, un processus qui finit par le rendre étranger à sa propre espèce, voire à lui-même, le poussant à se fondre dans un ailleurs qu’il juge plus désirable.

Mais, Opexx est aussi une réflexion sur ces opérations en terre étrangère et sur le droit d’ingérence qui les motive. Toute chose accomplie pour un plus grand bien, dit-on. Pour paraphraser le bon sens populaire, on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs. Évidemment, c’est toujours mieux de le faire chez le voisin, histoire de garder son chez soi propre.

D’aucuns trouveront sans doute un goût de trop peu à ce récit, conséquence évidente de sa brièveté. L’essentiel est pourtant énoncé, bousculant les certitudes et nous interpellant sur notre capacité à épouser le regard de l’autre.

Opexx – Laurent Genefort – Éditions Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », mai 2022

Djinn City

Oubliez tout ce que vous croyez savoir  ! Le Big bang, le plan de Dieu, la théorie de l’évolution, le sens de l’Histoire, rien ne peut égaler la magie des Djinns. Depuis des éons, ils cohabitent avec les humains, colocataires encombrants et un brin ombrageux dont il convient de se méfier. On dit même qu’ils ont précédé l’aube de l’humanité, qu’ils sont à l’origine de bien des inventions et révolutions technologiques. Mais tant de choses ont été dites et écrites sur eux que la réalité a fini par se muer en contes et légendes. Après l’ultime bataille ayant mis fin à leur empire, ils ont choisi la discrétion, s’effaçant devant l’humanité conquérante et n’entretenant des relations avec elle que par l’intermédiaire de quelques clans triés sur le volet. Des intermédiaires, voire des ambassadeurs, dont ils ont favorisé la fortune et la réussite car rien n’est gratuit en ce bas monde. Ni la magie, ni la dignitas sur laquelle se fonde l’auctoritas des plus puissants Djinns et pas davantage la richesse vulgaire dont use l’engeance humaine pour asseoir sa puissance. En ce début de XXIe siècle, le statu quo semble pourtant sur le point de s’achever. Parmi les Djinns, les plus vindicatifs fourbissent leurs armes et affûtent leurs arguments juridiques, prêts à faire table rase des hommes, en commençant par la baie du Bengale.

Djinn City marque le retour de Saad Z. Hossain sous nos longitudes, après le fort drôle et désenchanté Bagdad, la grande évasion  ! Dans un registre semblable, sorte de fantastique oriental mâtiné d’une bonne dose de nonsense et d’ironie, l’auteur bengalis déroule un récit vigoureux et inventif, puisant son inspiration dans l’imaginaire musulman. À la manière d’un conteur des Milles et Une Nuits, Saad Z. Hossain passe avec aisance du passé mythique au présent le plus prosaïque, mêlant physique quantique et magie primordiale pour abuser de notre suspension d’incrédulité. Il décline ainsi une intrigue centrée sur trois personnages – un père, un fils et son cousin – poussés bien malgré eux en première ligne. Entre la capitale de l’empire des Djinns et la cité tentaculaire de Dacca, via les tréfonds vicieux d’une fosse à meurtre, on s’attache à déchiffrer progressivement les enjeux d’un conflit cosmique enraciné à une époque antédiluvienne, tout en s’amusant beaucoup du choc des civilisations et du ton pétillant de l’auteur bengalis. À bien des égards brillant et atypique, du moins aux yeux d’un lecteur n’étant pas familier de la culture islamique, le roman de Saad Z. Hossain s’achève toutefois sur la fâcheuse impression d’un dénouement un tantinet bâclé qui, à défaut de convaincre pleinement, laisse poindre un sentiment d’incomplétude. Mais, tout ceci appelle-t-il peut-être une suite  ? L’avenir nous dira.

En attendant une réponse plus sûre, Djinn City reste quand même un roman original, vif et divertissant, dont on peut louer les qualités et affirmer sans crainte qu’il ne suscite à aucun moment l’ennui.

Djinn City – Saad Z. Hossain – Agullo Fiction, octobre 2020 (roman traduit de l’anglais [Bangladesh] par Jean-François Le Ruyet)

Murmurer le nom des disparus

Située aux antipodes, l’île de Tasmanie n’est pas un territoire dont la mention fait entrer en émulsion un lectorat féru en géographie. À vrai dire, le nom évoque davantage un trouble obsessionnel du comportement qu’un toponyme. Ce petit bout d’Australie, grand comme sept fois la Corse quand même, n’en demeure pas moins le cadre du roman de Rohan Wilson.

Murmurer le nom des disparus n’a rien à envier au roman noir américain ou au Western dont il partage bien des caractères, si l’on fait abstraction des aborigènes, kangourous et autres marsupiaux de tous poils. Pas difficile de le faire d’ailleurs, puisque l’auteur choisit de se focaliser sur l’humain et sa désespérante condition. Sur fond d’émeute, de révolte contre l’impôt, de misère et de violence, Murmurer le nom des disparus raconte ainsi l’histoire d’un père et d’un fils. Un père absent, brutal, alcoolique notoire et criminel, parti chercher l’aventure ailleurs plutôt que d’entretenir une relation toxique vouée à l’échec. Un fils contraint de grandir prématurément après la mort subite de sa mère, obligé de tricher avec les autorités afin d’assumer sa subsistance seul et éviter ainsi le placement dans un hospice.

Récit âpre et sans concession, Murmurer le nom des disparus n’évite pas l’écueil du classicisme, même s’il tente de faire revivre une page oubliée de l’histoire de la Tasmanie. Les ressorts de l’intrigue flirte avec le déjà-vu, mais le récit sonne juste, brassant la thématique de la rédemption. Course-poursuite impitoyable, guidée autant par la volonté de se faire justice soi-même que par la quête d’une vraie justice, à la fois sociale et morale, le roman de Rohan Wilson se distingue également par sa tonalité désabusée. L’auteur dresse ainsi le portrait d’un pays n’ayant rien à envier à l’Ouest américain, une contrée exposée aux convoitises, à la loi du plus fort et une conception rudimentaire de l’application de la justice. On y considère les Aborigènes comme des parasites, des sauvages dont il convient de purger la terre afin de laisser place à la colonisation et à une exploitation plu conforme au progrès. On utilise les bagnards comme une main-d’œuvre gratuite, histoire de leur apprendre à rester à leur place, les lois expéditives pourvoyant à leur renouvellement incessant. Bref, on ne s’embarrasse pas avec un humanisme jugé superflu, préférant les vertus rugueuses d’un struggle for life impitoyable.

La quatrième de couverture évoque Cormac McCarthy, établissant un parallèle entre le présent roman et l’œuvre de l’auteur américain. Si la Tasmanie de Rohan Wilson semble irrémédiablement souillée par le péché, en proie à une corruption des mœurs épouvantable, un mal antédiluvien entachant une nature humaine définitivement imparfaite, on n’atteint cependant pas la puissance d’évocation de Méridien de Sang.

En dépit de ce léger bémol, Murmurer le nom des disparus recèle suffisamment de tension et de descriptions saisissantes pour happer le lecteur et satisfaire ses attentes en matière d’émotion. Voici assurément un auteur à découvrir.

Murmurer le nom des disparus (To Name Those Lost, 2014) – Rohan Wilson – Éditions Albin Michel, collection « Les Grandes traductions », novembre 2021 (roman traduit de l’anglais [Australie] par Étienne Gomez)

Le Trésor de la Sierra Madre

Adapté au cinéma en 1948 par John Huston, avec dans l’un des rôles principaux Humphrey Bogart, Le Trésor de la Sierra Madre n’est sans doute pas pour rien dans l’attrait pour B. Traven. L’adaptation lui a apporté une certaine aisance financière et une renommée qu’il s’est ingénié à fuir, y compris en intervenant en tant qu’agent de l’auteur sous l’identité fictive d’Hal Croves. Paru une première fois en allemand en 1927, à la Büchergilde Gutenberg, le présent roman a connu deux traductions en anglais, une de Basil Creighton en 1934 et l’autre de B. Traven lui-même en 1935, dans une version remaniée et allongée pour l’occasion. C’est cette version qui a été traduite ici en français.

Récit d’aventure à la manière de Jack London, Le Trésor de la Sierra Madre retrace l’itinéraire de Dobbs, un gringo plus pauvre que le plus pauvre des Indiens. Une situation inconfortable dans un pays où le Blanc se voit privé des opportunités ouvertes à la population indigène, de crainte de déchoir. En ce début de la république du Mexique, la ruée vers l’or noir s’est en effet éteinte, asséchant les possibilités de s’enrichir sur le dos de l’autochtone. La nationalisation des champs pétroliers a fait fuir les investisseurs étrangers, provoquant la crise et acculant les aventuriers étrangers à la misère. Entre mendicité et travail précaire, Dobbs est réduit à tirer le diable par la queue, n’assurant sa survie au quotidien qu’au prix de sacrifices humiliants. Du moins, jusqu’à sa rencontre avec Howard, un vieux de la vieille, prospecteur chevronné en quête d’associés. En dépit des avertissements de l’ancien, notamment concernant les effets délétères de la fièvre de l’or, ils forment avec Curtin un trio qui ne tarde pas à rallier la Sierra Madre pour y chercher fortune.

« Chaque onde d’or supplémentaire les éloignait du prolétariat pour les rapprocher de la classe moyenne et des nantis. Jusque-là, ils n’avaient jamais rien possédé méritant d’être protégé des voleurs. Avec les richesses, venait le désir de les mettre à l’abri. Le monde ne ressemblait plus à celui qu’ils habitaient quelques semaines plus tôt. Ils appartenaient désormais à la minorité de l’humanité. Ceux qu’ils avaient alors considérés comme leurs frères de misère, ils les tenaient dorénavant pour des ennemis dont ils fallait se défier. Aussi longtemps qu’ils n’avaient possédé aucun objet de valeur, ils avaient été les esclaves de leur ventre affamé et de ceux qui avaient les moyens de le remplir. Tout changeait à présent. Ils avaient franchi le premier pas qui fait de l’homme l’esclave de son bien. »

Le Trésor de la Sierra Madre conjugue cependant à la fois les qualités du roman d’aventure et du texte politique. La quête de Dobbs est en effet sous-tendue par un propos de nature plus critique où B. Traven laisse infuser son analyse de la situation au Mexique au début du XXe siècle. S’il n’évite pas complètement le ton du pamphlétaire, l’auteur n’oublie heureusement pas de faire œuvre de romancier, narrant la chute inévitable de Dobbs. On est ainsi saisi par le réalisme de la description des conditions de vie misérables des travailleurs à cette époque, une extrême pauvreté qui les pousse à renier leur humanité et la solidarité pour s’entre-déchirer. Ce n’est toutefois pas tant la nature humaine qui est dénoncée ici que le capitalisme, système impitoyable où prévaut une concurrence féroce entre les travailleurs, les poussant à écraser l’éventuel concurrent, quitte à user de moyens déloyaux. Dans un tel système, seul importe le droit du plus fort ou du plus malin, celui-ci ne nourrissant aucun scrupule lorsqu’il s’agit de gruger son camarade.

B. Traven ne lésine pas sur les détails pour illustrer le parcours chaotique de Dobbs, décrivant l’évolution délétère du personnage soumis à la fièvre de l’or. Il laisse également transparaître ses convictions libertaires et sa profonde détestation pour l’Église catholique, à l’œuvre en Amérique latine, dévoilant la contradiction fondamentale entre le discours angélique de l’institution et la sombre réalité de ses pratiques auprès des Indiens. D’une écriture ciselée et précise, il affûte ses arguments avec une ironie grinçante et une clairvoyance qui ne ménage guère les certitudes naïves ou faussement sincères des tenants de l’intérêt bien compris.

Fable cynique et impitoyable sur l’avidité humaine, la violence intrinsèque du capitalisme et de la colonisation, Le Trésor de la Sierra Madre n’accuse aucunement son âge, délivrant son comptant d’aventures jusqu’au dénouement funeste. Inutile de dire que je recommande sa lecture, même s’il n’est pas aisé de trouver les romans de B. Traven dans nos contrées. Avis aux éditeurs.

Le Trésor de la Sierra Madre (The Treasure of the Sierra Madre, 1935) – B. Traven – Éditions Sillage, 2008 (roman traduit de l’anglais par Paul Jimenes)

On the Brinks

« Si c’était une fiction, ce serait un excellent thriller. » Opportunément rappelée en quatrième de couverture, l’appréciation de Rolling Stone Magazine prend toute sa saveur à la lecture de On the Brinks, tant la part autobiographique du roman paraît indéniable.

Natif de Belfast, Lancaster road pour être plus précis, ce nom n’ayant aucun rapport avec l’acteur comme il le regrette, Sam Millar a connu les tiraillements de l’Irlande du Nord au sein de sa propre famille. La mort d’un ami d’enfance le fait basculer dans la lutte politique au sein de l’IRA, activisme qui lui vaudra de purger huit longues années de prison à Long Kesh, interné dans les sinistres Blocs H. Sur sa détention, il ne nous épargne rien d’ailleurs. Un long processus pour tenter de le briser, lui et ses codétenus politiques. Car à Long Kesh, parce que le gouvernement britannique a décidé de priver les militants de l’IRA de leur statut de prisonnier politique, les ravalant au rang de simples détenus de droit commun, la rébellion s’organise pour une longue période. Un bras de fer impitoyable où tous les moyens sont permis pour faire plier les paramilitaires irlandais. De la Blanket Protest qui voit les prisonniers troquer l’uniforme des droits communs contre une simple couverture aux grèves de la faim dont on connaît l’issue tragique, en passant par la Dirty Protest, Millar décrit par le détail les turpitudes qu’il endure avec ses compagnons d’infortune. Un traitement hallucinant où les détenus subissent les humiliations quotidiennes, la torture psychologique, les brimades et les coups, dans un déchaînement de violence à proprement parlé cruel, sans que cela ne fasse sourciller ni la Couronne, ni l’Église catholique.

« On comptait plus de gens tués à New York pendant un week-end que pendant une année à Belfast. On aurait dit que chacun se créait des monstres plus gros pour tenter de minimiser les siens. »

Raconté avec un art de la formule mémorable et une gouaille fort réjouissante, On the Brinks témoigne du courage, un peu suicidaire quand même, et de la lucidité d’hommes conscients d’être les petits soldats de politiques retors, mais fiers de leur courage face à l’horreur de l’instrument de répression et face aux bas instincts de gardiens n’ayant rien à envier aux tortionnaires des dictatures. Mais que voulez-vous, le sens du devoir a le dos large. Loin d’être un enfant de chœur, il le reconnaît lui-même bien volontiers, Sam Millar relate aussi sa reconversion ratée outre-Atlantique, consacrant la troisième partie du récit à sa bascule vers le crime. Le retentissant braquage du dépôt de la Brinks a la saveur des classiques du roman policier, même si les faits sont ici réels. Allez savoir pourquoi, j’ai beaucoup moins apprécié cette partie. Les plans pour réaliser le cambriolage parfait et le récit de son déroulement, imprévus y compris, n’ont jamais fait partie de mes centres d’intérêt. Pour tout dire, le sujet m’ennuie énormément. C’est comme ça. Heureusement, la description de sa vie à New York permet à Millar de délivrer quelques saillies ironiques sur l’Amérique du Nord et le struggle for life bidonné par les instances capitalistes qui y prévaut. De sa position marginale, il est bien placé pour ausculter les angles morts, dévoiler les faux semblants et pointer les contradictions de l’american dream.

Roman roublard en bonne partie autobiographique, On the Brinks ne dépare donc pas aux côtés des classiques du roman noir, se distinguant juste de la fiction par ce petit supplément d’authenticité lié à l’aspect vécu du récit.

On the Brinks (On the Brinks, 2009) – Sam Millar – Éditions du Seuil, 2013 (roman traduit de l’anglais [Irlande] par Patrick Raynald)

Cyberdreams 09

Paru en 1997, le numéro 9 de la revue Cyberdreams explore des mondes futurs volontiers dystopique où, sous couvert d’utopie et de bienveillance, on s’attache à dépouiller les relations humaines de cette part d’incertitude fâcheuse, propice à la tragédie mais aussi à l’empathie pour autrui. Avec un sous-titre en forme de jeu de mots, « Société sens dessus-dessous », Francis Valéry et Sylvie Denis nous proposent quatre nouvelles et un essai dont l’actualité résonne plus que jamais cruellement à nos oreilles en 2022.

Avec « L’ère de l’innocence », Brian Stableford imagine un avenir bien sombre, où l’allongement de la durée de la vie semble un fait incontesté dont on se félicite globalement, même si les différents âges de l’existence et leurs tracas restent une réalité biologique indépassable. L’innocence donnant son titre à la nouvelle n’est plus celle des enfants mais des aïeuls, arrière-arrière-arrière-arrière-grands-parents jouissant d’une existence prolongée, mais condamnés à l’étiolement inéluctable de leurs facultés cognitives. Dans une inversion de perspective malicieuse, la juvénile narratrice d’à peine onze ans nous fait part d’une sagesse acquise aux côtés d’aînés devenus esclaves de leurs pulsions, y compris sexuelles. Une situation la poussant à oublier sa propre insouciance, non sans tendresse pour ces vieilles choses.

« La Ballade de Sally NutraSweetTM » évolue dans un autre registre, celui de la satire. Guère enclin à la tendresse, Paul Di Filippo y met en scène une utopie consumériste totale où les êtres humains ne sont plus que les supports de grandes marques, partageant leur existence entre leur affiliation commerciale et leur crainte de déchoir dans l’échelle des valeurs consuméristes. Aussi absurde et sarcastique que l’intrigue du film Brasil, « La Ballade de Sally NutraSweetTM » raconte l’aventure banale et médiocre vécue par une consommatrice lambda, poussée à devenir agent infiltrée dans l’enfer du Bac-à-soldes. On sent que Paul Di Filippo s’amuse beaucoup des poncifs du genre, délivrant une réflexion vacharde sur la société de consommation et son mode de vie superficiel et frelaté.

« Plaidoyer pour les contrats sociaux » a été récompensé par un prix Nebula. On comprend pourquoi à la lecture de ce court texte implacable qui voit l’amour réglementé par un système de contrat supposé mettre un terme à l’aspect passionnel, voire obsessionnel de ce sentiment. On regrette de ne pas pouvoir lire d’autres nouvelles de Martha Soukup qui semble avoir définitivement disparu des radars.

Quant à Alain le Bussy, il nous invite dans un monde futur où le principe de l’obsolescence programmée et du tout jetable a été poussé à l’extrême, rendant impossible le marché de l’occasion. Pour qui a lu Hank Shapiro au pays de la récup, le texte peut apparaître cependant un tantinet frustrant.

Pour terminer, s’inspirant des idées de Greg Egan et de Joe Shout, Jean-Jacques Girardot nous propose une revigorant petit article sur l’immortalité, via la copie numérique de l’esprit et son téléchargement dans un univers virtuel, amorçant une réflexion quasi-philosophique sur la conscience, l’identité et sur l’impact d’une telle technologie sur la gouvernance de nos sociétés. De quoi finir bellement le présent numéro de feue la revue Cyberdreams.

Revue Cyberdreams n°09Société sens dessus-dessous – Collectif – DLM Éditions, janvier 1997

Traversée vent debout

Un auteur ne meurt pas, tant que l’on parle de son œuvre. Jim Nisbet vient de lâcher la rampe, ce n’est pas une raison pour l’oublier.

Grand lecteur et écrivain frustré, Charley Powell a trouvé dans la mer ce suprême refuge pour ceux ayant décidé de s’affranchir de l’humanité (dixit Rafael Sabatini). Abandonnant sa sœur cadette Tipsy, il a largué les amarres et opté pour une existence bohème. Pour autant, il n’a pas lâché ses mauvaises fréquentations, trafiquant à l’occasion pour leur compte. Chargé de convoyer en solitaire à bord de son voilier le Vellela Vellela un colis illégal, il fait naufrage dans la mer des Caraïbes après avoir heurté un conteneur. Fin de l’aventure.

Pendant ce temps, accoudée au zinc d’un bar de San Francisco, Tipsy écluse son shot de tequila avec Quentin, homosexuel notoire, maudissant son frère. Elle vient d’être en effet informée qu’il effectue une mission pour quelqu’un dont le commanditaire n’est autre qu’une organisation religieuse secrète manipulant le cours de l’histoire mondiale via la démocratie américaine. Comme si le trafic de cocaïne ne lui suffisait pas… Elle finit par rencontrer Red Means, avec qui Charley a fait affaire pour cette mission. Le bougre a ramené dans une glacière la tête coupée de son frère. Dans quelles circonstances ? Red compte bien lui raconter toute l’histoire. En échange de sa peine, il espère qu’elle lui révélera un indice sur le lieu où Charley a pu cacher le colis qu’il devait convoyer. Un paquet pour lequel son commanditaire est prêt à tuer.

Même s’il demeure un auteur confidentiel, au moins autant outre-Atlantique que dans l’Hexagone, on ne peut plus considérer Jim Nisbet comme un perdreau de l’année. L’écrivain américain a en effet déjà publié une dizaine de titres sous nos longitudes, exclusivement chez Rivages. Des livres disponibles parfois seulement en France, où Nisbet jouit de l’aura d’auteur culte. Si la plupart de ses romans relèvent du genre policier ou du thriller, ses textes mettent plutôt en scène des francs-tireurs et des marginaux, alcooliques et toxicomanes notoires, en passant par de dangereux psychopathes. Nisbet ne trouve son plaisir que dans le détournement des codes, écrivant des livres inclassables même si leurs ressorts s’inscrivent dans un genre ou un autre. Pas sûr qu’avec Traversée vent debout, les choses s’améliorent…

A vrai dire, il y a matière à rester perplexe en lisant ce nouveau roman. Jim Nisbet commence très fort avec un avertissement laissant entendre que son histoire ne serait qu’une transcription neuronale, du moins son prologue. Celui-ci constitue d’ailleurs une entrée en matière déroutante tant par son style — une sorte de SF qui ne déparerait pas dans l’anthologie Dangereuses visions. Complètement décontextualisé — est-on dans le futur ou un rêve ? — , ce prologue projette le lecteur dans une situation où tous ses repères sont brouillés. Des éléments familiers y côtoient une vision fantasmatique, sorte d’expérimentation SF truffée de mots valises abscons — dronifleur, holotorium et j’en passe…

Le récit qui suit ce morceau de bravoure n’en est pas moins perturbant. Mélange de thriller, d’intrigue conspirationniste et de roman maritime, Traversée vent debout bouscule le lecteur dans ses habitudes. Il l’agace au point qu’il se demande à plusieurs reprises si l’auteur ne se fiche tout simplement pas de lui. Au travers des circonvolutions de l’histoire, on distingue tout de même deux lignes narratives principales. L’une classique, la composante thriller du roman, et une autre plus expérimentale, sorte de méta-récit issu des transcriptions neuronales mentionnées par Nisbet, où le narrateur et sa narration sont, en quelque sorte, mis en abyme.

Roman ardu et exigeant, Traversée vent debout risque de laisser à quai beaucoup de lecteurs. Quant à savoir où se cache la Vraie Vérité, sujet abordé à plusieurs reprises dans le texte, il semble que tout soit question de point de vue et de perception. A chacun de se forger le sien.

Traversée vent debout (Windward Passage, 2010) – Jim Nisbet – Éditions Rivages/Thriller, octobre 2012 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Eric Chédaille & Catherine Richard)