La Neige de saint Pierre

Après avoir repris conscience dans un lit d’hôpital, le jeune médecin Georg Friedrich Amberg se remémore les événements qui ont précédé son hospitalisation. Des souvenirs contredits par le personnel médical qui le visite. À vrai dire, en les écoutant, il y aurait un trou de cinq semaines dans son existence. Un blanc qu’il aurait passé dans le coma mais dont il s’empresse de nous livrer sa propre version pour ne pas perdre la raison.

Engagé par le baron von Malchin, il a quitté Berlin pour soigner les habitants du village de Morwede. Dans ce trou perdu, il côtoie des personnages bizarres, aux mœurs un tantinet frustes, renouant avec un amour passé. Mais surtout, il se trouve mêlé aux expériences secrètes de von Malchin. Un plan dont l’objectif consiste à restaurer le Saint Empire germanique et la dynastie des Stauffen.

Ne relevant ni de la science-fiction, ni du fantastique, La Neige de Saint Pierre se révèle un objet curieux, oscillant entre l’angoisse et une forme d’aventure absurde, où le suspense cède la place à un propos politique. Derrière une intrigue farfelue que n’aurait pas désavoué un feuilletoniste, le fond se veut beaucoup plus sérieux. En dépit du doute pesant sur les paroles d’Amberg et sur la nébulosité de ses souvenirs, Leo Perutz pose une interrogation essentielle. Quel rôle la foi joue-t-elle dans le destin des hommes et des pays ? Ou autrement dit, en reprenant les mots du roman, si la foi en Dieu disparaît de la Terre, comment détourner la ferveur religieuse de son objectif spirituel afin d’en faire un outil de conquête et de pérennisation du pouvoir ?

« Ce que nous appelons la ferveur religieuse et l’extase de la foi, me dit-il un jour ici même, à cette table, offre, en tant que phénomène isolé ou manifestation de masse, presque toujours l’image clinique d’un état d’excitation provoqué par une drogue. Mais quelle est la drogue qui induit un tel effet ? La science n’en connaît aucune. »

Comparée à la ferveur provoquée par les idéologies totalitaires du XXe siècle, les desseins du baron von Malchin semblent bien anodins. Pourtant, Leo Perutz met dans la bouche de l’aristocrate, prêt à tout pour accomplir son rêve impérial, des paroles anticipant la venue du nazisme en Allemagne. Un Moloch sinistre conjuguant l’aiguillon de la terreur à l’extase des démonstrations de masse organisée par la propagande. Un léviathan froid et calculateur exigeant une dévotion pleine et entière, et dont les adorateurs s’apprêtent à plonger l’Europe et le monde dans un épouvantable holocauste.

La Neige de saint Pierre marque également les esprits par sa galerie de personnages pittoresques dont le traitement confine à la satire. Entre l’émigré russe, aristocrate chassé de son pays par les bolcheviks, l’instituteur au courant de tout, mettant sa connaissance au service du commérage, sans oublier le baron lui-même, obsédé par un Saint-Empire idéalisé, Leo Perutz use de sa science de l’absurde avec brio et malice. Du grand art !

Avec cet avant-dernier roman, Leo Perutz, sous couvert d’un narrateur non fiable, nous livre un récit en apparence léger, mais au final d’une terrible acuité politique. Un fait dont les nazis n’ont pas été dupes, même s’ils ne sont pas désignés ici, en interdisant immédiatement la parution du roman en Allemagne.

neige-saint-pierreLa Neige de saint Pierre (St. Petri-Schnee, 1933) de Leo Perutz – Réédition Zulma, 2016 (roman traduit de l’allemand par Jean-Claude Capèle)

Les Univers multiples

Pierre d’achoppement de nombreuses conversations érudites, la définition de la SF agite périodiquement un genre à la recherche d’une identité, ou du moins essayant de comprendre les motifs de son désaveu parmi une intelligentsia prompte à exclure. Pourtant, il suffit de lire la série des « Univers Multiples » (« Manifold » chez nos cousins de la perfide Albion) pour expérimenter l’intuition de Norman Spinrad. Pour l’auteur américain, la SF semble être en effet la seule forme de littérature vraiment en prise avec son époque, explorant la réalité multiple dans laquelle nous vivons.
Un message parfaitement reçu par Stephen Baxter puisque l’on retrouve bien chez l’auteur britannique cette volonté de dévoiler la multitude des possibles. Une détermination conjuguée à un désir quasi-prométhéen de pousser l’humanité hors de son berceau terrestre pour l’amener à accomplir son destin d’espèce intelligente, pour la forcer à s’affranchir du carcan bureaucratique, économique, idéologique et religieux l’empêchant de coloniser l’espace.
De fait, Baxter n’a de cesse dans ses romans, astucieux cocktails de sense of wonder et de hard science, de vilipender la frilosité des institutionnels, refaisant au passage l’histoire de la conquête spatiale avec Voyage. Il déplore également la perte de l’esprit pionnier rappelant la fragilité de l’humanité et son caractère éphémère au regard de l’histoire de l’univers.

phase_space_ukParu dans l’Hexagone entre 2007 et 2008, la série des « Univers Multiples » gravite autour du paradoxe énoncé en 1950 par le célèbre physicien Enrico Fermi. Au cours d’un repas avec des collègues, le scientifique s’interroge sur la possibilité d’une vie et d’une visite extraterrestre. Constatant que notre soleil est une étoile jeune à l’échelle de la galaxie, il formule la question suivante : « S’il y a des civilisations extraterrestres, leurs représentants devraient déjà être chez nous. Où sont-ils ? »
À ce paradoxe, Baxter répond en plusieurs points, déclinant ses propositions en trois épais romans. À l’instar de David Bowman, Reid Malenfant y apparaît comme le moteur d’une variation thématique riche en trouvailles sidérantes. Un personnage fort, certes quelque peu monolithique, animé par son obstination à rallier l’espace et les étoiles. Autour de lui, diverses réalités se déploient, se faisant et se défaisant au gré des extrapolations scientifiques et science-fictives de l’auteur britannique.
En guise d’ouverture, Temps propose au lecteur un véritable feu d’artifice d’idées, de théories et de notions scientifiques, toutes plus vertigineuses les unes que les autres. Le propos n’est pas sans rappeler les perspectives cosmiques, pour ne pas dire métaphysiques, d’Olaf Stapledon, ou encore celles d’H.G. Wells dans La Machine à explorer le temps, roman pour lequel – ce n’est sans doute pas un hasard – Baxter a imaginé une suite.

tempsTemps explore l’hypothèse d’un univers dépourvu de toute autre forme de vie intelligente. À la question de Fermi « Où sont-ils ? », il répond nulle part. Et ce n’est pas la vision du futur offerte par un artefact venu de l’avenir, la perspective d’une fin du monde probable ou l’apparition de mutants aux desseins mystérieux qui rassure l’humanité. Bien au contraire, ces faits l’accablent et l’affolent, ressuscitant les pires réflexes de préservation de l’espèce.
Par le biais de la physique quantique, Stephen Baxter nous projette à la fois dans l’avenir, au terme de l’univers, et dans l’arborescence des possibles. Deux interrogations lancinantes traversent le roman. Que deviendra l’intelligence une fois l’humanité disparue ? Comment parvenir à vaincre l’entropie ? À ces questions, l’auteur britannique apporte des réponses époustouflantes, sans omettre d’user d’un des points forts de la SF : adopter le point de vue de l’autre, l’étranger, l’inhumain, ici incarné par des calmars génétiquement modifiés. On en redemande.

espaceSitué en un même temps et un même lieu, mais sur une ligne parallèle, Espace joue la carte du foisonnement, l’intrigue linéaire cédant la place à une succession de récits entrecoupés d’ellipses temporelles. Cette fois-ci, Stephen Baxter use et abuse de la profondeur de champ de l’univers, déroulant son histoire sur quelques milliers d’années. Le procédé a de quoi réjouir l’amateur avide de spéculation science-fictive, cependant il faut reconnaître que le récit se montre beaucoup plus décousu, accusant de sérieux coups de mou, même si le final reste toujours aussi vertigineux.
Au paradoxe de Fermi, l’auteur britannique répond ici par une autre question : « pourquoi les extraterrestres n’arrivent-ils que maintenant ? » Baxter imagine en effet que la vie est présente partout dans l’univers. Sous diverses formes, elle grouille littéralement affichant ses manifestations passées et présentes aux yeux d’une humanité désormais ravalée au rang d’espèce superflue. Toutefois, si la vie intelligente abonde et prolifère, affrontant avec succès ou non ses démons intérieurs, pourquoi aucune civilisation extraterrestre n’est-elle parvenue à conquérir et dominer la galaxie ? Guère pressé d’apporter une réponse, l’auteur britannique nous ballade d’un lieu à un autre. Des déplacements dans l’espace et le futur – conformément au principe de la physique d’Einstein – accomplis via des portails convertissant la matière en lumière. Ces voyages permettent à Stephen Baxter de mettre en scène des formes de vie étranges et de balayer quelques millénaires d’évolution de l’humanité dans une perspective fort peu réjouissante, il faut le reconnaître. Ces diverses spéculations ne tempèrent malheureusement pas complètement la déception. Après Temps, Espace fait un peu l’effet d’un brouillon un tantinet indigeste.

origineAvec Origine, troisième volet de la série, exit la Terre, l’univers et le reste… Baxter plante le décor sur une Lune rouge dont les vagabondages dans l’infinité des réalités l’amène à moissonner de façon aléatoire la vie à la surface de la Terre. Malenfant et ses compagnons découvrent ainsi un monde où coexistent plusieurs espèces d’hominidés, dont l’une d’entre-elles semble avoir atteint un stade d’évolution supérieur à celui de l’Homo sapiens. Ils rencontrent également quelques contemporains issus d’une réalité alternative, notamment des Anglais provenant d’une Terre où les États-Unis n’existent pas et où l’Homme de Néanderthal n’a pas disparu.
Si les prémisses du roman paraissent stimulantes, on déchante assez vite. Origine s’apparente à une purge longue et douloureuse. Une sorte de Au cœur des ténèbres chez les pithécanthropes écrit par un Homo guère habilis. À vrai dire, Baxter tire à la ligne, ne nous épargnant rien des soucis digestifs de ses personnages et de leurs tracas quotidiens. Le récit se cantonne à une interminable litanie de scènes de viol, de cannibalisme, de torture et d’actes de barbarie, sans que l’on ne ressente une quelconque progression dramatique. C’est juste gore et vain. À sa décharge, l’auteur britannique ne choisit pas la facilité, adoptant avec maladresse le point de vue de quelques hominidés. Ceci n’excuse toutefois pas les nombreuses pistes qu’il laisse en friche, préférant donner libre cours à son penchant pour la Préhistoire et l’évolution. Quant au paradoxe de Fermi, il se réduit à la portion congrue, se résumant à une nouvelle question à laquelle Baxter apporte une réponse bâclée dans les cent dernières pages.

Au final, si Temps paraît incontournable, on ne peut manifester autant d’enthousiasme pour Espace. Quant à Origine, mieux vaut passer outre pour sauter directement à la case Phase Space, histoire d’achever la série des « Univers Multiples » sous de bons augures. Un recueil de vingt-cinq nouvelles, hélas toujours inédit en français. Avis aux éditeurs…

Série les « Univers Multiples »

  • Temps (Manifold : Time, 1999) de Stephen Baxter – Réédition Pocket, octobre 2010 (roman traduit de l’anglais par Sylvie Denis et Roland C. Wagner)
  • Espace (Manifold : Space, 2001) de Stephen Baxter – Réédition Pocket, février 2011 (roman traduit de l’anglais par Sylvie Denis et Roland C. Wagner)
  • Origine (Manifold : Origin, 2001) de Stephen Baxter – Réédition Pocket, octobre 2011 (roman traduit de l’anglais par Sylvie Denis et Roland C. Wagner)

Un amour d’outremonde

pulp-o-mizer_cover_imageCeci est ma quatrième (déjà ?) contribution au défi Lunes d’encre. Tout est foutu !

Paru il y a quelques années dans la collection dirigée par Gilles Dumay chez Denoël, Un amour d’outremonde ne paie pas de mine. Illustration de couverture dans des tons bleutés tirant sur le violet, où on distingue un dessous de pont encombré d’un bric à brac bon à jeter. Bandeau rouge tape-à-l’œil figurant une accroche putassière, je cite : Kurt Cobain, body-snatchers, sex, drugs & rock’n’roll. Pas vraiment de quoi céder à la compulsion. Et pourtant… Le roman de Tommaso Pincio, le Thomas Pynchon transalpin, mérite bien plus qu’un froncement de sourcil.

Œuvre ambitieuse, décalée, oscillant sans cesse entre le drame – ce qu’elle est au final – et la comédie – dans le genre douce dinguerie –, Un amour d’outremonde revisite un mythe moderne : celui de Kurt Cobain. Un peu à la manière de Michele Mari – on va finir par croire que les auteurs italiens aiment batifoler avec la culture de masse et ses hérauts –, Tommaso Pincio nous raconte de l’intérieur, l’enfance, les errements de l’adolescence, puis la mort du chanteur de Nirvana. Peu de faits en rapport avec sa carrière musicale. Tout au plus, trouve-t-on quelques dates, quelques allusions à des tournées et à des albums, mais pas davantage. La réalité officielle des événements n’intéresse pas Tommaso Pincio, pas plus que la divulgation des secrets d’alcôve. L’auteur italien leur préfère la fantasia de l’imaginaire et les fulgurances poétiques.

« Dans ce roman, les personnes, les événements et les lieux ne correspondent en aucun cas à des personnes et à des événements du monde réel. La vérité biographique n’existe pas, et même si elle existait, nous ne saurions qu’en faire. »

À bien des égards, on pourrait surnommer le livre de Tommaso Pincio dans la tête de Kurt Cobain, tant le chanteur de Nirvana, auquel le roman est dédicacé, hante ses pages. Une présence éthérée, même s’il intervient en chair et en os au cours de l’histoire. L’intrigue est d’ailleurs assez difficilement racontable, Homer B. Alienson, son narrateur, contribuant à en flouter les contours. Confession intime, délire de drogué ou banale affabulation d’un solitaire névrosé, on hésite à qualifier son propos.

Homer nous dévoile son enfance, balloté entre père et mère, sa passion pour les jouets de science-fiction, dont il tire un revenu arrivé à l’âge adulte, en les revendant à d’autres inadaptés sociaux. Il nous confie ses névroses, en particulier sa peur panique de devenir différent, remplacé par un extra-terrestre pendant son sommeil, une frayeur provoquant une insomnie de dix-huit années. Il nous fait part enfin de sa rencontre avec Kurt, sous un pont pendant la nuit, prélude à une longue amitié, et à un « arrangement » avec la vie destructeur.

Et peu à peu, les trajectoires de Homer Boda Alienson et de Kurt Cobain se fondent dans un même destin. On s’interroge. Est-ce Boda qui parle ou Kurt ? Boda est-il réel ? Confus, on avance des hypothèses. On spécule. Peine perdue. Mieux vaut se laisser porter.

Au-delà des réponses à ces questions, Un amour d’outremonde dresse le portrait douloureux d’un inadapté social, un écorché vif, en quête d’amour. Une communion réciproque, totale, sans aucune arrière-pensée. On est immergé dans son esprit, dans ses obsessions et ses addictions. Sur ce dernier point, à l’instar de Substance mort de Philip K. Dick, le roman de Pincio décrit de manière bien plus convaincante que bon nombre de campagnes contre la drogue, les méfaits des substances stupéfiantes.

Mais surtout, on est troublé par l’acuité du style de l’auteur, par le regard de Boda/Kurt sur le monde, empreint de détresse, d’absolu et de folie.

Bref, on reste longtemps hanté par ce roman qui, une fois la dernière page tournée, nous laisse épuisé, entre éblouissement et tristesse. Et même si rien n’est vraiment réel, Un amour d’outremonde apparaît comme bien plus authentique et sincère que bon nombre d’ouvrages documentés consacrés à Kurt Cobain et au mouvement grunge.

amour-doutremondeUn amour d’outremonde (Un amor dell’atro mondo, 2002) de Tommaso Pincio – Éditions Denoël, collection Lunes d’encre, 2003 (roman traduit de l’italien par Eric Vial)

La vallée de l’éternel retour

Longtemps difficile à trouver, ou à des prix prohibitifs sur le marché de l’occasion, La Vallée de l’éternel retour bénéficie enfin d’une réédition digne de sa place centrale dans l’œuvre d’Ursula Le Guin. Couverture à rabats, illustrations soignées, pages au grammage conséquent et teintes chaleureuses — un camaïeu de beige et d’ocre, présent jusque dans la police de caractère —, on ne peut pas dire que Mnémos ait mégoté sur la qualité du traitement. Tout au plus regrettera-t-on le choix d’une couverture souple, une option sans doute privilégiée afin de diminuer un prix déjà élevé. Bref, on ne tarit guère d’éloge devant l’apparence de cet objet, écrin somptueux pour un véritable livre-univers écrit à hauteur d’homme à la manière d’une étude ethnologique.

En effet, voici un OLNI. Un livre conçu comme une sorte d’archéologie du futur aux dires de son auteure. « Ce qui fut, ce qui pourrait être, repose, tel des enfants dont nous ne pouvons voir les visages, dans les bras du silence. »

Ainsi, La Vallée de l’éternel retour dévoile en ses pages une culture imaginaire, celle du peuple Kesh. Un peuple vivant dans un futur indéterminé, quelque part dans une Californie transfigurée, devenue île suite à une catastrophe — The Big One étant sans doute passé par là — et dans laquelle infusent encore les pollutions et toxines du passé, celles de notre présent.

L’approche d’Ursula Le Guin se veut complexe et transversale. Il n’est pas question ici de s’attacher au destin d’une seule personne, proclamée héros d’aventures fictives, mais plutôt de découvrir une terre, un peuple et le lien intime, voire viscéral, unissant l’un à l’autre. L’auteure américaine opère une mise en abîme, nous invitant à prendre connaissance des informations rassemblées par une équipe de chercheurs. Un assemblage hétéroclite se composant de chants, de poèmes, de biographies, de contes, de mythes, de recettes de cuisine, de descriptions de rituels, auxquels elle adjoint un glossaire — appelé l’arrière du livre — où sont rassemblés les éléments de nature plus descriptive et explicative. Ce flux d’informations, en apparence dépourvu de ligne directrice, fait surgir par touches successives une culture entière, censée vivre dans un futur éloigné de notre époque, et pourtant enracinée dans le passé des chercheurs qui l’étudient.

D’aucuns pourraient juger le dispositif rébarbatif, pour ne pas dire ennuyeux. Ils n’auraient pas complètement tort car La Vallée de l’éternel retour n’est pas le genre d’ouvrage qui se laisse lire sans faire un peu d’effort. A l’instar d’un J.R.R. Tolkien ou d’un Jeff Vandermeer (en moins délirant tout de même), Ursula Le Guin crée un monde en nous distillant ses clés. Chaque fragment, chaque information entre en résonance, réveillant des échos familiers, et suscite une sorte de nostalgie. Et on s’immerge au sein de cette communauté, à la fois autre et pourtant si proche…

A lire cette chronique, on pourrait croire que la partie romancée se trouve réduite à la portion congrue. Toutefois, enchâssée au cœur de l’ouvrage figure l’histoire de Roche Qui Raconte, récit biographique fournissant une accroche plus intime au livre de Le Guin. Il nous permet de sortir de la vallée et d’appréhender d’autres cultures, en particulier celle du Condor. Et au travers de l’histoire de Roche Qui Raconte, l’auteure construit une opposition entre la voie suivie par les Kesh et celle du Condor. A l’instar des Dépossédés, le peuple de la vallée a élaboré une culture se fondant sur une éthique. Économie démonétisée, besoins superflus évacués, libre accès à la connaissance, via le système de l’Échange, égalité entre hommes et femmes, même si l’organisation sociale semble clairement matriarcale, interactions avec l’environnement plus respectueuses pour celui-ci, la culture Kesh a toutes les apparences de l’utopie réalisée. On reconnaît bien là une des thématiques principales d’Ursula Le Guin, aux côtés de celle de l’altérité.

Réflexion sur la mémoire et le caractère éphémère des cultures, La Vallée de l’éternel retour s’avère l’œuvre la plus personnelle et sans doute la plus difficile d’Ursula Le Guin. C’est aussi la plus passionnante, à la condition d’accepter son parti-pris.

vallee-eternel-retourLa vallée de l’éternel retour (Always Coming Home, 1985) de Ursula K. Le Guin – Éditions Mnémos, collection Ourobores, avril 2012 (Réédition traduite de l’anglais [États-Unis] par Isabelle Reinharez)

Fugues

pulp-o-mizer_cover_imageTrop longtemps absent de mon programme de lecture, si l’on fait abstraction des quelques nouvelles de la série « Wild Cards » sur laquelle j’ai préféré passer mon tour, Lewis Shiner profite du défi Lunes d’encre pour remonter dans ma pile à lire.

Son quatrième roman, Fugues, s’apparente à un long récit introspectif, teinté de fantastique, centré sur le personnage de Ray Shackleford. Un Américain moyen, habitant Austin, au Texas. Réparateur de matériel hi-fi et fin connaisseur du rock des années 1960, le bonhomme semble arrivé à un moment crucial de son existence. Jusque-là, il a courbé l’échine, laissant son couple s’enfoncer dans la routine, puis la déprime. Mais, le décès de son père, avec lequel les relations étaient orageuses, ravive les mauvais souvenirs, ceux de son enfance ballottée d’un lieu à un autre. Il fait également resurgir les projets avortés ayant jalonné son parcours professionnel et sentimental de futur quadragénaire.

Ray appartient en effet à la génération des baby-boomers. Comme de nombreux autres jeunes de son âge, il a cru que la musique pourrait changer le monde, le rendre meilleur. Il a espéré que les expérimentations du rock seraient le vecteur d’un changement sociétal et politique, ouvrant les portes à une nouvelle weltanschauung qui mettrait un terme au vieux monde, à ses divisions et ses guerres. Las, il a vu ses espoirs et ceux de sa génération se fracasser sur le mur du réel.

En pleine crise matrimoniale et familiale, il s’aperçoit qu’il lui suffit de s’imprégner du contexte et des ambiances de l’époque pour faire surgir des enregistrement inédits de disques devenus mythiques. Il extrait ainsi des brumes nébuleuses de son cerveau, passablement envapé par l’alcool, l’enregistrement de Get Back, l’album avorté des Beatles, attirant l’attention d’un producteur de disques de Los Angeles, qui lui propose aussitôt de réaliser les albums inachevés des Doors, de Brian Wilson et Jimi Hendrix. Mais bientôt, à force de baigner dans les années 1960, il se projette physiquement dans le passé, au risque de se perdre.

« Les gens ont besoin de rêver, pas d’être confrontés à la réalité. Ils cherchent quelque chose à quoi se raccrocher. Ils voudraient que je sois encore en vie parce qu’ils refusent d’assumer les conséquences de leurs actes. Les conséquences de leurs actes, Ray. Tu sais de quoi je parle, pas vrai ? »

Fugues aurait pu être une uchronie personnelle, se résumant à un unique questionnement énoncé comme un leitmotiv : et si ? Et si Brian Wilson avait achevé l’enregistrement de Smile, le monde aurait-il été meilleur, plus apaisé  ? Et si les Doors avait réalisé Celebration of the Lizard, Ray aurait-il pu faire la paix avec son père et lui-même ? Et si Hendrix n’était pas mort avant de graver First Rays of the New Rising Sun, aurait-il achevé sa métamorphose ouvrant de nouveaux territoires sonores à l’esprit humain ?

Mais le roman de Lewis Shiner se réduit à une étude psychologique, celle d’un homme confronté à ses échecs et qui, pour y échapper, se réfugie dans le passé, essayant de revivre quelques moments clés de son panthéon musical personnel. Au fil des plongées dans le passé, l’argument fantastique se réduit peu-à-peu à la portion congrue. À bien des égards, le don de Ray ressemble surtout à une sorte de thérapie personnelle, en grande partie fantasmée. Les albums choisis semblent ainsi composer la bande son de ses états d’âme, accompagnant chacune de ses décisions dans la vie réelle. Et si, l’intrigue donne parfois l’impression de s’enliser dans ses problèmes intimes, ce choix n’empêche pas le roman d’être traversé par des moments de grâce, laissant infuser un vibrant et touchant hommage à quelques unes des idoles du Summer of Love.

Fugues se révèle enfin le portrait d’une génération. Celle de Lewis Shiner, mais aussi de George R.R. Martin (on renverra les curieux vers Armageddon Rag). Une génération ayant troqué l’utopie contre la nostalgie et le confort prosaïque de la société de consommation. D’aucuns diraient à raison : ils voulaient changer le monde, le monde les a changés… Mais, pour continuer à avancer, il faut savoir faire le deuil de ses échecs.

Bref, le charme opère à tous les niveaux, servi par une écriture (et traduction) impeccable. On est happé sans coup férir dans les méandres de la mémoire de Ray, au point d’en retrouver un écho dans l’écoute de Smile (finalement publié en 2003). Ce n’est pas le moindre des miracles accompli par ce roman documenté et empreint d’empathie. J’ai maintenant très envie de lire En des Cités désertes, second roman de l’auteur paru chez « Lunes d’encre ». Bientôt…

shiner1Fugues (Glimpses, 1993) de Lewis Shiner – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », octobre 2000 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Jean-Pierre Pugi)

Le Seigneur des Ténèbres

« Tu es parti sur la mer, tu as accompli le voyage et te voilà au rivage ; descends maintenant. »

 

seigneur_tenebres-jpg1Issu d’une lignée ancienne de marins, Andrew Battell a toujours connu l’air salin de la Mer du Nord comme seul horizon. Dernier né d’une fratrie de gueux plus attirés par l’aventure que par l’entretien d’un alleu, il a préféré à son tour suivre la voie de ses frères et courir les océans avec les plus illustres corsaires de son temps, les Francis Drake, John Hawkins et autre Froshiber. La tête farcie de promesses de gloire, il embarque en l’an de grâce 1589 avec l’équipage de Abraham Cooke dans l’intention de piller le trésor des galions du Rio de La Plata. Mais, les rêves de château en Espagne ne durent pas longtemps. La réalité se charge vite de le ramener à la raison. Malmenée par des vents contraires, en proie aux avaries et au scorbut, l’expédition finit par atteindre le Brésil dans un bien piètre état. Fait prisonnier par les Indiens, Andrew est livré aux Portugais qui le réduisent en esclavage. Mais tout cela n’est qu’un prélude. Le marin anglais est bientôt déporté vers l’Angola où les circonstances vont le conduire au cœur du continent africain, en terra incognita. Vingt années à côtoyer les Portugais et à endurer les humiliations, l’espoir et un labeur incessant. Deux décades loin de sa terre natale, jusqu’à rencontrer l’indicible auprès de Imbé Calandola,  le roi impie des terribles Jaqqas.

Pendant longtemps, Robert Silverberg a voulu écrire un roman historique. Fruit d’une longue gestation, puisant ses racines dans un conte pour enfants et dans la lecture postérieure des récits de voyage des explorateurs du XVIe-XVIIe siècle, Le Seigneur des Ténèbres a bien failli ne jamais voir le jour. La faute à un marché américain très compartimenté, du moins à l’époque de sa parution, où il ne faisait pas bon sortir de sa niche éditoriale pour adopter un autre genre. Le présent objet a fini par paraître, contre la promesse de l’écriture d’une suite au Château de Lord Valentin, le plus grand succès commercial de Robert Silverberg. Un bon calcul puisque Majipoor a permis d’éponger le fiasco de ce voyage au cœur des Ténèbres, unique roman historique de l’auteur américain, si l’on fait abstraction de ses uchronies.

Le Seigneur des Ténèbres acquitte sa dette au roman de Joseph Conrad fort honorablement, même si l’influence de Edgar Rice Burroughs se fait également sentir, notamment dans la description des Jaqqas et de leur roi démoniaque. Dans une langue imagée, truffée d’expressions et de figure de style se voulant authentiques mais pas inintelligibles, ici traduite par Nathalie Zimmermann de manière remarquable, Robert Silverberg donne vie à une Afrique tenant davantage à l’imaginaire des explorateurs européens qu’à une étude ethnologique. Il dresse un tableau accablant de la colonisation, bien éloignée du lyrisme d’un José-Maria de Heredia, où les Portugais et leurs semblables apparaissent guère plus civilisés que les jaqqas, n’hésitant pas à massacrer ou réduire la population noire en esclavage afin d’accroître leur richesse personnelle.

seigneur_tenebres-jpg1-jpg2Réduit à jouer le rôle du candide, Andrew Battell idéalise son pays natal pour mieux rejeter le milieu papiste dans lequel il se trouve immergé. Il dresse en effet un portrait guère reluisant des colons portugais, réduits à un ramassis de repris de justice dirigés par une aristocratie frivole et intrigante, la palme de la duplicité revenant à Dona Teresa, une métis dont Andrew s’entiche et qui lui fera payer chèrement son infidélité. C’est paradoxalement au contact des indigènes que l’anglais s’enrichit et, de cette altérité, il ressort grandi, acquérant auprès des sauvages une compréhension du monde détachée de sa naïveté initiale.

Bien loin de se cantonner à un exercice de relativisme sociétal, Le Seigneur des Ténèbres se révèle enfin un formidable roman d’aventures, certes un tantinet longuet au début, mais dont la progression dramatique ne se dément pas, atteignant son point d’orgue durant la confrontation avec les Jaqqas. Imbé Calandola apparaît en effet comme la figure du Mal absolu aux yeux de l’Européen. Un monstre imprévisible surpassant même en cruauté les Portugais. Pour autant, le personnage fascine l’Anglais, au point de le pousser à adopter ses coutumes infâmes, jusqu’à souhaiter voir se réaliser son rêve de destruction régénérateur. Au terme d’un véritable voyage au bout de l’enfer, Andrew aura au moins appris autant sur lui-même que sur ses compagnons, accomplissant des actes qu’il aurait réprouvé en d’autres temps.

Au final, Le Seigneur des Ténèbres se révèle une œuvre majeure de Robert Silverberg, un roman longuement mûri, où se dévoile son goût pour l’aventure et pour des thématiques plus sombres. Bien loin des fadaises de Majipoor, il déploie tout son talent d’écrivain dans un roman à la fois intense et intime. En somme, la marque des grands auteurs.

seigneur_tenebresLe Seigneur des Ténèbres (Lord of Darkness, 1983) de Robert Silverberg – Réédition Anne Carrière, mai 2016 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Nathalie Zimmermann

 

Hank Shapiro au pays de la récup’

pulp-o-mizer_cover_imageAvec cette deuxième participation au Défi Lunes d’encre, voici l’occasion de rappeler l’existence de ce roman injustement oublié.

Dans le jargon de son métier, Hank Shapiro est un roi de la récup’. N’allez pas voir dans cette activité un quelconque loisir pratiqué en dilettante. Au contraire, Hank est un fonctionnaire consciencieux et efficace du Bureau des Arts & Divertissements [le BAD] dont la raison d’être consiste à effacer les anciennes créations artistiques ou distractives, afin de laisser les nouveaux talents s’épanouir au soleil de la célébrité sans craindre l’ombrage des grands anciens. Car en ce XXIe siècle, les choses sont claires. Le gouvernement a décrété l’effacement, par vagues de proscriptions successives, des œuvres postérieures à 1900. Car, l’ennemi de l’artiste n’est pas la massification de la culture mais bien sa pérennisation. Nul prescripteur ne doit pouvoir trier le bon grain de l’ivraie. Ceci est trop compliqué et, en l’absence de critères incontestables, empreint d’une subjectivité malvenue. En conséquence, nulle exception ne doit exister. Tout doit disparaître. Dans ce contexte, Hank apparaît comme un rouage essentiel de la machinerie d’effacement. Il doit fonctionner, inflexible et sans état d’âme, accomplissant son devoir sans que rien ne vienne gripper son fonctionnement. Mais, le rouage est humain…

Depuis qu’il vit seul au domicile de sa mère décédée, Hank n’a pour seule compagnie que de sa chienne Homer. Lorsque celle-ci tombe malade, une maladie qui se révèle rapidement être une tumeur incurable, un premier pan de son existence conformiste s’écroule. Le deuxième pan de son univers s’effondre lorsqu’il s’attarde sur un album vinyl de Hank Williams, découvert au cours d’une saisie. La photo de la pochette lui rappelle irrésistiblement un père aux abonnés absents, dont il ne connaissait l’existence que par l’intermédiaire de sa défunte mère. En dépit des instructions du BAD, il met le disque de côté avant de finalement décider de l’écouter. Ne lui reste plus qu’à trouver un tourne-disque. Pour cela, il commence à fréquenter un Club de malfaiteurs (un lieu où on écoute et visionne clandestinement des œuvres prohibées), y côtoyant Henry, une documentaliste enceinte depuis huit ans dont le pull reflète l’humeur. Elle le met en contact avec Bob, un trafiquant susceptible de lui fournir l’objet. Au moment de le récupérer, un duo de tueurs débarque dans le club et mitraille à l’aveugle le public. Hank est blessé et, dans la confusion, Bob lui subtilise son disque, avant d’être liquidé par les tueurs. Voilà Hank contraint de partir à la poursuite du disque, plein Ouest, en compagnie de Henry, du cadavre de Bob et de Homer.

« Chacun de nous possède une chose qu’il garde et à laquelle il tient plus que tout. La vie n’est qu’un processus d’élimination qui sert à comprendre qu’elle est cette chose. Parfois, elle ne devient évidente qu’à la dernière minute, au moment où on la perd. Et encore, uniquement si on a de la chance. »

Sur un ton faussement léger, Terry Bisson aborde des questions essentielles. Qu’est-ce une œuvre artistique immortelle ? A l’aune de quel étalon juge-t-on l’immortalité ? Quelle autorité peut se targuer d’opérer le tri ? Ces questions sont d’autant plus importantes, qu’au regard des progrès des techniques de communication et de la saturation générée par le consumérisme, l’espace permettant à une œuvre d’exister tend à se restreindre comme une peau de chagrin.

Sans entrer dans un débat philosophique interminable et sans faire œuvre de militantisme réducteur, que celui-ci soit égalitariste ou élitiste, il faut convenir que le roman de Terry Bisson relève un point important : celui de l’échelle des valeurs. Si l’on se place du point de vue du récepteur, une œuvre d’Art s’estime au moins à trois niveaux. Sa valeur d’achat qui appelle une satisfaction à court terme, sa valeur esthétique qui fait appel à des éléments de comparaison – une Culture comme on dit dans les cercles bien éduqués mais peu partageurs – et sa valeur affective, critère non quantifiable puisque intime.

Entre la culture et la valeur affective, la société « futuriste » (précisons qu’à aucun moment, Terry Bisson n’indique une date précise) a choisi la rentabilité. Une culture de l’immédiateté sans aucune mise en perspective. Des œuvres jetables auxquelles il est déconseillé de s’attacher.

On peut évidemment regretter – c’est le seul bémol de ce roman – que l’auteur entremêle deux intrigues, une centrée sur le périple de Hank Shapiro et une autre procédant à un flash-back « historique » sur les tenants et les aboutissants de la procédure d’effacement. Ceci a tendance – c’est une impression personnelle, je le répète – à casser le rythme nonchalant et l’atmosphère qui mélange la dinguerie douce et la mélancolie. Heureusement, ceci n’affaiblit pas le propos qui reste plus que jamais d’actualité.

« Il n’y a pas de feu sans bibliothèque. De vie sans mort, de liberté sans prison, de commencement sans fin. […] Un Immortel n’est que quelqu’un à qui on offre une seconde chance. »

hank-shapiroHank Shapiro au pays de la récup’ (The Pickup Artist, 2001) de Terry Bisson – Éditions Denoël, collection Lunes d’encre, 2003 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Gilles Goullet)