Chants du cauchemar et de la nuit

J’ai déjà confié sur ce blog tout le bien que je pensais des éditions Dystopia. Une nouvelle fois, je dois louer la qualité de leur sélection. Un choix très sûr porté à l’évidence par des passionnés. Ici, Anne-Sylvie Homassel, par ailleurs traductrice de l’excellent Efroyabl Ange1, a déniché une perle noire, un auteur œuvrant dans le fantastique dont je ne connaissais pas du tout l’existence.
Continuons sur le ton de la confidence, après tout ceci est un blog. Parmi les « mauvais genres », la littérature fantastique me fait le plus d’effet. À la condition de ne pas céder à la grandiloquence ou de se laisser aller à la caricature adulescente. En même temps, on me souffle dans le creux de l’oreille que l’effroi demeure le cadet des soucis des lecteurs de cette niche éditoriale.
Bref, j’aime frissonner à la lecture d’histoires terrifiantes. Je me plais à ressentir l’étreinte de l’angoisse, la sueur glaciale de l’effroi et les palpitations inquiètes d’un cœur révélateur… Hélas, il faut reconnaître que le fantastique dans nos contrées se trouve réduit à la portion congrue, trop souvent réduit à des clichés usés, quand ils ne sont pas simplement ravalés à des recettes pour midinettes.
Chants du cauchemar et de la nuit comble toutes mes attentes. En onze nouvelles, Thomas Ligotti réussit le tour de force d’évoquer à la fois Wilkie Collins, Howard Philip Lovecraft et Edgar Allan Poe. Des références, certes classiques, pour un imaginaire qui s’affranchit heureusement de ses augustes devanciers.

aeroncreepypeepsIllustration de Aeron Alfrey

« C’était plus un simulacre de ville qu’une ville réelle, un décor de carton hérité d’un vieux théâtre, ses principaux traits brossés sans délicatesse au moyen d’un antique pinceau qui se moquait des détails – caractéristiques, identités –, énonçant les noms de rues et des magasins de signes illisibles que nul n’était censé comprendre. Tout ce qui, à Moxton, aurait pu avoir quelque réalité avait été curieusement étouffé dans l’œuf. Rien n’y était florissant ; rien n’importait par sa présence ni son absence.
À Moxton, les commerces ne pouvaient que survivre dans l’anonymat. Même les plus conséquents – bazars Tout à un dollar, hôtels confortables – ne pouvaient se distinguer ; ils étaient contraints d’assumer le même aspect d’irréalité revêtu par les boutiques plus modestes : le magasin de chaussures dont la vitrine exhibait des modèles passés de mode depuis longtemps, la boutique de prêt-à-porter où la poussière s’accumulait dans les plis des vêtements dont étaient revêtus des mannequins sans tête, l’échoppe du réparateur où bon nombre d’articles n’avaient jamais été récupérés par leurs propriétaires et gisaient, rouillés, dans le moindre recoin. »

Même en cherchant bien, je ne trouve décidément rien à retrancher de ce recueil où l’inquiétude règne en maître. Je ressors fasciné par l’écriture somptueuse, une prose dense, tout en circonvolutions vénéneuses, dont on peine à restituer la puissance d’évocation sans craindre de l’affadir. Thomas Ligotti réveille les terreurs primaires, enfouies au tréfonds de la psyché. Il fait émerger une topographie fuyante, cachée, se composant de paysages hantés par des présences occultes et inhumaines. Il ressuscite des cultes impies dont les divinités s’incarnent dans une obscurité qui n’est pas simplement l’absence de matière, mais le résultat d’un grouillement de formes indicibles. Un trop-plein dont les mots et la raison ne parviennent pas à cerner les contours. Lovecraftien, on vous l’a dit !
Les personnages de Chants du cauchemar et de la nuit apparaissent comme des pantins, des songes creux, des marionnettes rêvant leur vie. Ils se révèlent aussi les victimes des caprices d’un architecte lunatique, observant hors-champs le fruit de ses artifices. Même s’il emprunte aux poncifs de la littérature fantastique – vampire, tueur en série et autres ectoplasmes –, Ligotti fait œuvre de démiurge. Il créé un monde où réalité et irréalité semblent étroitement intriquées, n’attendant qu’un retournement de perspective pour basculer autre part. Folie et rêve affleurent au détour de chaque nouvelle, servant de sésame pour franchir la frontière ténue séparant les deux territoires.
Malaise et angoisse prennent ainsi corps pendant que l’esprit flâne ailleurs, parfois jusqu’à s’égarer. Un ailleurs tissé dans une trame urbaine, cités aux perspectives faussées, plantées au bord d’abîmes, banlieue pavillonnaire menacée par un fourmillement souterrain, quartier construit à l’ombre d’un asile d’aliénés… Des topos anxiogènes dont les personnages retrouvent un écho jusque dans leurs rêves et cauchemars.

Pour terminer, signalons enfin la qualité de l’ouvrage, superbement illustré par Stéphane Perger. Un argument supplémentaire, s’il en fallait encore, pour l’acquérir. Et plus vite que cela !

chants_cauchemarChants du cauchemar et de la nuit de Thomas Ligotti – Dystopia Workshop, novembre 2014 (recueil traduit de l’anglais [États-Unis] par Anne-Sylvie Hommasel)

 

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6 réflexions au sujet de « Chants du cauchemar et de la nuit »

  1. Reçu ce matin par la poste : c’est ça la magie de Noël !!!
    Je l’avais déjà dans le collimateur mais tu as fini par me convaincre, comme d’habitude …

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