Nous allons tous très bien, merci

Une thérapie de groupe, quelque part aux États-Unis. Le fait ne mérite même pas qu’on s’y arrête tant les névroses et traumatismes abondent dans nos sociétés post-industrielles. Pourtant, ce groupe de parole a quelque chose de particulier. Chacun de ses cinq membres est un rescapé, un survivant, un miraculé…
Harrisson a survécu à l’horreur de Dunnsmouth, une abomination ayant provoqué une catastrophe indicible. Devenu Jameson au carré par le truchement d’une série de romans populaires ayant beaucoup brodé sur son expérience, il traîne désormais une réputation de tueur de monstres. Pas de quoi impressionner Stan qui, du fond de son fauteuil roulant, ne craint pas d’exhiber ses moignons comme des trophées. Un souvenir sinistre de son calvaire chez les Weaver, les terribles cannibales de l’Arkansas. Et puis, il y a Barbara, dont le corps couvert de cicatrices abrite les méfaits du Scrimshander, un serial-killer notoire. Même les lunettes noires portées par Martin ne pourront lui permettre de déchiffrer les inscriptions qu’elle porte gravées sur ses os. Pas sûr qu’il le regrette d’ailleurs, tant le spectacle des Autres, tapis derrière la fragile membrane nous protégeant de leur univers cauchemardesque, bouleverse ses jours et ses nuits. N’oublions-pas enfin Greta, frêle jeune fille habillée de noir, dont la présence mutique pèse sur le groupe et intrigue chacun de ses membres, y compris le Dr Jan Sayer, une praticienne un peu trop attirée par le paranormal. Tous espère trouver la paix et la sérénité, émerger du stress post-traumatique où ils végètent, bref retrouver une vie normale. Un tant soit peu normale dans un monde faussement paisible.

« Tu ne peux pas reprocher aux gens de vouloir entendre ton histoire. Tu es un héros. »

Que deviennent les survivants d’un slasher ou d’un roman d’épouvante lorsque le générique ou le livre s’achève ? Tel est le point de départ malin du court roman de Daryl Gregory. L’auteur américain transpose l’argument dans la vie réelle, imaginant cinq histoires singulières comme fil rouge d’un récit conçu comme le scénario diabolique d’un thriller. Les amateurs d’horreur ne manqueront sans doute pas de dresser un parallèle avec des films et des livres qu’ils ont apprécié. Nous allons tous très bien, merci ne se cantonne toutefois pas au simple exercice référentiel (voire révérenciel), même si la tentation de la comparaison participe au plaisir de lecture. Daryl Gregory nous livre surtout un huis-clos glaçant, dont le crescendo débouche sur un cliffhanger appelant une suite.
Au fil des séances, les cinq patients lient ainsi connaissance, s’apprivoisent et finissent par se faire suffisamment confiance pour dévoiler leurs fêlures intimes. On pénètre peu-à-peu aux tréfonds de leur psyché, découvrant l’univers angoissant qui les entoure et nous environne, car c’est aussi un peu nous qui participons au groupe grâce à un artifice narratif. Ainsi de leur chœur tragique, ponctué de quelques pointes d’humour noir, émerge un récit où l’humain côtoie l’horreur abyssale, sans verser dans le gore ou l’outrance tape à l’œil.

Bref, voici un chouette roman, tout en retenue et pudeur, histoire de passer un agréable moment de lecture référentielle.

nous allons tous très bien_merciNous allons tous très bien, merci (We Are All Completely Fine, 2014) de Daryl Gregory – Éditions du Bélial’, 2015 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Laurent-Philibert Caillat)

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