L’étoile du matin

« Pour moi, j’estime heureux ceux à qui les dieux ont accordé le don, ou de faire des choses dignes d’être écrites, ou d’en écrire de dignes d’être lues ; et plus heureux encore ceux qu’ils ont favorisés de ce double avantage. »
Pline Le Jeune, Lettres

Issu des rangs du collectif Wu Ming, Wu Ming 4 (aka Federico Guglielmi)  nous amène loin, très loin avec L’étoile du Matin. Plus précisément au lendemain de la der des der. Avec ce roman paru en 2008 chez nos cousins transalpins, il nous convainc sans peine du pouvoir de l’écriture, pouvoir amplement supérieur à toute autre création humaine.

Quid de l’intrigue ?
Sans la déflorer outre mesure, nous dirons que L’étoile du Matin se déroule au lendemain de la Première Guerre mondiale, conflit dévastateur s’il en est, vaste laboratoire à ciel ouvert des nouvelles technologies de destruction massive. Une fracture indépassable dans l’imaginaire occidental.
Dans ce cadre, entre 1919 et 1920, nous suivons trois figures réelles de la littérature britannique : C. S. Lewis, auteur des « Chroniques de Narnia », J. R. R. Tolkien, père du Seigneur des Anneaux et Robert Graves, poète et auteur de plusieurs essais sur la mythologie, en particulier grecque. Un trio d’anciens combattants aux prises avec des souvenirs traumatisants dont ils ne parviennent pas à se dépêtrer.

« Des projectiles fusent dans l’air, ils carbonisent l’herbe et les fleurs de l’été naissant, ils brûlent les arbres, déjà tordus et squelettiques, des os brisés qui émergent de la terre. Le monde se noircit, recouvert de vapeurs qui aveuglent et suffoquent. De gigantesques dragons de fumée et des lapilli se dressent pour happer les hommes. Des gerbes de flammes et des coups de pattes déchiquettent le terrain, creusent des empreintes profondes comme des gouffres. Le métal se transforme en une pluie ardente d’éclats qui réfléchissent la lumière sur le visage blafard des morts. Le fil barbelé griffe les jambes, il empêche le retrait, laisse les hommes à la merci de la morsure vénéneuse d’une mitraillette. »

Pour les trois survivants, rien ne sera plus jamais comme avant. Ils n’ont guère de salut à espérer d’un quotidien hanté par les visions barbares des combats et les visages de leurs compagnons défunts.
Graves a regagné sa demeure dans son Arcadie oxfordienne, renouant avec la vie de couple. Pas question d’évoquer la guerre avec son épouse Nancy, féministe militante. C’est de l’avenir qu’elle souhaite parler. Un avenir forcément meilleur, compte tenu des perspectives ouvertes par la révolution en Russie.
Pour Tolkien, quelque chose s’est brisé sur les champs de bataille du Nord de la France. L’étincelle vitale qui avait séduit sa femme Édith semble être éteinte. Il porte désormais le deuil de ses camarades, de leur complicité d’antan et ses contes perdus prennent la poussière dans le tiroir où il a remisé ses cahiers.
C. S. Lewis vit aussi avec ses propres cauchemars. Une longue liste de tueries et un nom : Paddy. Il a juré à ce compagnon d’infortune de s’occuper de sa mère et de sa sœur s’il venait à mourir. Ce serment le conduit à mener une double vie, harcelé par la culpabilité et le péché.

« Que cela nous plaise ou non, nous marchons tournés vers l’arrière. Un archéologue transforme les mythes en réalité historique. Un philologue peut nous rendre la grandeur poétique des antiques. Qui reconstruit des mondes perdus est capable d’en imaginer de nouveaux. C’est à nous de choisir comment utiliser la petite force créatrice que nous avons reçues, c’est ce que Lawrence a fait. »

Point focal de ces trois itinéraires, T. E. Lawrence apparaît comme le nœud autour duquel se noue et se dénoue le fil des existences de Graves, Tolkien et Lewis. Mais l’homme est-il conforme à la légende que d’aucuns, à l’instar de l’Américain Lowell Thomas, voudraient imprimer ?
Le héros de la Grande guerre dont le portrait et les photos ornent les articles des journaux, l’ami des Arabes dont les propos alimentent la controverse sur la question du Moyen-Orient, n’apparaît pas comme un homme, mais bien comme la somme de multiples représentations.
Sur le bonhomme, les points de vue du trio oscillent entre admiration et ressentiment. Pour Graves, Lawrence est un compagnon d’armes, un mythe incarné pour lequel il nourrit une passion virile presque amoureuse, provoquant la jalousie de son épouse.
Pour C. S. Lewis, il apparaît comme le reflet de son double jeu et de sa frustration. En Lawrence, il retrouve ainsi tout ce qu’il déteste dans sa propre personne. Un ressentiment le poussant à le démasquer pour faire descendre la figure légendaire de son piédestal.
Tolkien croit reconnaitre dans le héros britannique comme un écho de Turin Turambar, maître de son destin et cause de sa propre ruine.
Et puis, il y a le point de vue de Lawrence sur lui-même. Invité à rédiger ses mémoires de guerre, les futurs Sept Piliers de la sagesse, il hésite, chipote, tiraillé entre des sentiments contradictoires. L’homme se dévoile dans toute sa complexité. Blessé autant dans sa chair que dans son esprit, étouffé par le costume beaucoup trop large qu’on est en train de lui tailler, il se remémore ses actes passés et la trahison de ses promesses. Mais son destin lui échappe, il ne peut s’y dérober.

« C’est le destin des héros ; des individus capables de se refléter dans les flaques de sang ennemies et de prendre la pose pour un poème, ou pour une photo, devant les décombres de Troie ou de Jérusalem. (…)
Peu d’entre-eux meurent complètement, il suffit de souffler sur les cendres pour trouver des braises encore chaudes et faire revivre la flamme. »

Cette flamme sombre et ardente anime le devenir de Graves, Tolkien et Lewis. Elle éclaire leur quête de l’étoile du matin, l’astre qui montre la voie et la fin de la longue nuit. Vénus, Lucifer, El Urens, Eärendel, peu importe son nom.
Mêlant faits attestés et fiction, Wu Ming 4 réécrit ainsi le mythe de Lawrence d’Arabie. Il en façonne la matière, et en le racontant, il le transforme. En inventeur de monde, en affabulateur, il fait œuvre de démiurge, opposant l’acte de création à celui de destruction.

« les mots donnent du sens aux choses. Utiliser un langage revient à construire un monde. »

Car en arrière-plan se profile le XXe. Un siècle mécanique et industriel, point culminant du règne des idéologies. Irlande, Inde et Proche-Orient résonnent déjà du fracas des révoltes et les guerres civiles ébranlent les puissances coloniales affaiblies. La matrice des conflits futurs est aussi forgée à cette occasion à Versailles, Saint-Germain-en-Laye et Sèvres. Et le rêve humaniste, l’idéalisme semblent ramenés par la géopolitique à la réalité cruelle. L’Histoire s’écrit sur le cadavre des vaincus, les figures légendaires se contentant d’en gommer la froide logique.

« Il n’avait pas trouvé de meilleur moyen pour dompter les monstres que de les transformer en créatures de fables, à placer de l’autre côté du miroir, au royaume des fées. Le pouvoir mystérieux de la langue le lui permettait, la force évocatrice ancestrale. Le mystère des mots. »

À l’instar de Tolkien, Wu Ming 4 exorcise le monde en transformant les êtres de chair et de sang en créatures mythiques. Mais, il n’oublie pas que le mythe peut conduire aussi à l’aveuglement et justifier l’éternel recommencement.

« Il sortit quelque chose du tiroir du bureau, se leva et alla contrôler son image dans le miroir accroché au mur. Il regarda ces yeux petits et rusés, enchâssés dans un visage tordu, de crapaud. Il épousseta un peu de cendre tombée sur son costume rayé et enfila l’anneau à son doigt d’un geste nerveux.
Nous ferons de grandes choses lui et moi, Eddie.
J’en suis sûr.
Churchill acquiesça encore devant son double.
Je suis prêt. Faisons-le entrer. »

Etoile_matinL’étoile du matin (Stella del mattino) de Wu Ming 4 – Éditions Métailié, Bibliothèque italienne, octobre 2012 (roman traduit de l’italien par Leila Pailhes)

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